Les mauvaises
lectures
de Dona Clotilde
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Le lecteur demande : quel
objectif scientifique moral et moderne ce roman s'est-il
fixé? Pour aboutir à quelle conclusion ? Quel principe
dégage-t-il qui soit propre à remodeler l'individu ou
l'espèce ? Je réponds : aucun principe ; littéralement aucun.
Mon roman ne prétend pas renouveler quoi que ce
soit.
Camilo CASTELO BRANCO
La Brésilienne de Prazins
- 1822
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J'ai souvent croisé Guilherme Pantufa, rue de l'École
Polytechnique, à la hauteur de la place São Mamede, à l'heure
où les tramways ne traînent pas encore des grappes de gens.
J'ôtais mon chapeau, il ôtait le sien. Nous n'avons pas
échangé deux mots. Il allait de son pas tranquille et mesuré,
pareil aux automates des horloges.
Un jour, je ne l'ai plus croisé. Je ne m'en suis pas tout
de suite rendu compte. Mais quelque chose s'était déréglé
dans mes rythmes internes. J'arrivais à la pharmacie trop
tôt, ce qui froisse mon patron qui aime arriver le premier,
ou trop tard, ce qui l'agace. Il ne pouvait savoir. Il faut
douze mois pour voir les orangers refleurir, il faut tant de
pas pour aller de la place du Principe Real au largo do Rato,
et quelques-uns de plus pour se hisser en haut de la rue São
Filipe de Neri. Le plus grand des philosophes qui fût s'en
est tenu à des itinéraires précis pour arpenter les rues de
Königsberg, le ciel étoilé au-dessus de la tête, et sûr de
ses principes. Les êtres bien réglés ont une influence sur
les autres êtres bien réglés. Quand je me suis rendu compte
que je ne croisais plus le bonhomme à la hauteur de São
Mamede, les choses sont rentrées dans l'ordre, un ordre
différent peut-être, mais je suis redevenu ponctuel.
Lorsque le patron nous a dit que Guilherme Pantufa était
brusquement reparti pour son Minho natal, j'ai tout de suite
compris qui c'était. Les bavardages décousus de notre patron
l'ont confirmé. J'ai su les autres détails par le docteur
Pacheco Pascual avec lequel il tenait un salon littéraire
quand ils se faisaient rafraîchir de concert chez le merlan
du coin, près de leur bureau. Les doctes discussions de ces
deux lettrés provoquaient une sorte d'embouteillage dans le
couloir étroit où ce brave artisan se produit. L'essentiel de
la controverse portait sur deux écrivains du siècle dernier,
l'un jugé trop parisien et pas assez charnu, malgré son
indiscutable savoir-faire, l'autre savoureux sans doute, si
l'on en croyait le docteur, bien fort en gueule, mais déjà
difficile pour les happy
few de son temps, et carrément illisible à présent
pour qui n'a pas tous les volumes du Moraes à portée. Le
docteur connaissait l'itinéraire matinal du cher Guilherme,
possédait quelques lueurs sur ses antécédents, et des
renseignements sur ses habitudes. Il complète heureusement
les détails déjà fournis par mon patron. J'essaierai de
respecter la chronologie.
La famille Pantufa s'est hissée en quatre générations de
l'état de brassier à celui de propriétaire terrien. Augusto
Pantufa, qui en était légitimement fier, commençait toutes
ses journées, qu'il fasse beau, qu'il fasse laid, par une
longue promenade afin de vérifier que le domaine était
toujours là, en son entier. Les frères et les sœurs de
Guilherme gèrent le latifundium, mais ne s'y
promènent plus. Guilherme continuait de se promener, mais
ailleurs.
Ce n'est pas le premier cadet d'un riche fermier qu'on
envoie faire ses études à Coimbra. Il ne sera pas le dernier
à courtiser une fille possédant un je ne sais quoi qui
échappe à la plupart de ses contemporains. Cette fille
s'appelait Clotilde Colheres, et sa mère avait décidé de
reprendre une grande épicerie que lui laissait une lointaine
cousine de Lisbonne. C'est ainsi qu'après avoir galopiné sur
les bords du Cavado, non loin d'Amares à quelques lieues de
Braga, et fait son droit dans la ville où les étudiants à
cape poussent comme champignons après la pluie, on se
retrouve Praça das Amoreiras, possesseur d'un immeuble à deux
étages dont la façade en azulejos nous conte
l'édifiante histoire de la négresse qui veilla sur Camoens à
la fin de sa vie, tandis que l'esclave Jou mendiait pour
subvenir à ses besoins. J'entends déjà les ricanements. Un
simple regard sur cette naïve composition devrait faire taire
les sceptiques. Les savants contestent, le peuple se
souvient.
Guilherme Pantufa sort de chez lui à six heures quarante,
passe sous l'aqueduc et gagne le Largo do Rato, ce qui est
normal. Il devrait prendre ensuite la Rua do Salitre pour
arriver à l'Avenida da Liberdade. Au lieu de quoi, il se
dirige vers l'École Polytechnique, passe par le jardin
botanique, débouche Rua da Alegria qu'il emprunte jusqu'au
square qui porte le même nom. Il n'a plus que quelques pas à
faire avant de tomber sur la perspective pentue de la Rua da
Gloria, avec, dans l'ordre, une taverne, un café à catins
chic, et l'entrée de l'immeuble où se trouve son étude, juste
au-dessus de son cabinet médical. Il absorbe un petit coup de
rouge dans la taverne pour faire passer un beignet de morue,
va dire un petit bonjour au garçon de café, puis gravit les
deux étages qui mènent à son bureau.
Tous les trois jours, il se fait rafraîchir la couenne en
compagnie du docteur Pascual en compagnie duquel il tient le
salon littéraire dont nous avons parlé. Deux fois par
semaine, il emmène une Elvire mercenaire dans une chambre
bien éclairée, avec une terrasse qu'envahit la glycine. Et
l'odeur de cette glycine s'impose à lui comme celle de
l'adultère anodin.
Le soir, il refait le même trajet en sens inverse, à la
différence près qu'il prend le tram, rue le l'École
Polytechique, lequel tram le dépose pratiquement à sa porte
avant de se perdre dans les réserves de Campolide.
Je suis prêt à parier que ce trajet-là, comme ceux de
Coimbra, correspond en gros au périmètre du latifundium de
naguère. La distance que je parcours chaque matin correspond
à celle qu'il me fallait parcourir à Villa Verde de Ficalho
pour aller de chez nous à la maison de ma grand'mère. Les
madeleines les plus sournoises, pour parler comme les
Français, sont les madeleines ambulatoires.
Guilherme Pantufa se contentait à midi de quelques
rissoles à la taverne. Il en allait au souper tout
autrement.
La salle à manger devient le soir comme une enclave en
territoire étranger. Son pays à lui possède les frontières
les plus naturelles qui soient : l'Atlantique à l'ouest, le
Minho au nord, le Tamega à l'est, le Douro au sud. On fait
volontiers infuser dans du lait la morue sèche dessalée et
pochée. Quand on fait rôtir un chevreau -deux bonnes heures-,
on place à côté, en fin de cuisson, du riz dans un plat
spécial, qui gonfle avec son chargement d'abats, de lard et
de chouriço, du safran, de l'oignon, du laurier. On émiette
du pain de maïs sur bon nombre de préparations. Il est mille
et une façons d'accommoder la lamproie, les tripes, le porc.
Pour les desserts, on peut faire venir une bonne charretée
d'œufs. Vous aimez ou vous n'aimez pas. Guilherme n'aime que
ça. Une vétilleuse Maria-Antonia veille sur le canon.
Dona Clotilde a voulu participer. A force, elle a fini
par ne plus se tromper sur les proportions ou le temps de
cuisson. Avec tout le respect qu'elle lui doit, Maria-Antonia
la regarde comme le simple locataire regarderait le
propriétaire indélicat qui ferait mine de s'incruster. Chacun
son domaine. Clotilde fait la charité le mardi à neuf heures
- grosse affluence de gueux au Jardin des Amoreiras ; elle
offre le thé après la sieste, et joue au bridge avec les
habituées.
C'est à l'occasion de ces thés que la patronne s'est mis
en tête de se lancer dans les strudels, les tartes Tatin et
les cornes de gazelle. Les habituées ne demandaient pas
mieux. Ça les changeait des jésuites de Santo Tirso, des
demi-lunes de Viana do Castelo et des petits gâteaux de
Jerimu. Maria-Antonia est honnête. Elle a goûté ces bricoles
en cachette. C'est en effet délicieux, mais pas le genre de
la maison. Et s'il est une chose qu'il faut préserver, c'est
le genre de la maison. Elle s'en est ouverte au patron. Une
vraie bûche. Il suffit que le dîner soit conforme à la
règle.
Les catastrophes les plus terribles ont des origines
insignifiantes. L'histoire et notre vie subissent des
'effets-papillon' dont nous ne cessons de souffrir les
conséquences. Où croyez-vous que Dona Clotilde ait appris à
préparer les cornes de gazelle ? Dans les livres. Mme Bovary
lisait des romans gothiques, Dona Clotilde lit des livres de
recettes. Elle ne se contente plus d'assimiler les gestes de
Maria-Antonia, elle veut comprendre, elle veut savoir.
Maria-Antonia, pour sa part, ne voit aucune raison de
chercher dans un livre ce qu'on trouve dans son chaudron.
Dona Clotilde n'a pas l'âme d'une insurgée. Le contenu
des livres alimente ses rêves, mais pour l'instant,
s'agissant du dîner, elle n'explore que les premières pages
du Maria de Lourdes Modesto
qui traitent des plats que l'on élabore entre Minho et
Douro. Patte blanche ou cheval de Troie ? Maria-Antonia se
fait tirer un peu l'oreille. Et Guilherme hausse un sourcil
quand il reconnaît un tour de main d'Além-Tâmega. Mais a tôt
fait de s'apaiser. Terra
adhuc cognita. Passe encore pour les tripes à la mode
de Porto. Mais ce n'est qu'un avant-goût. Les digues
s'effritent laissant passer les apprêts de la Beira Litoral.
Il soupire en reconnaissant la perdrix froide telle qu'on la
sert à Coimbra, et bronche devant les gâteaux frits
d'Alpiarça. Maria-Antonia se prend la tête dans les mains, ce
qui n'empêche pas que l'on voie débarquer les queijadas d'Évora et le
porc aux palourdes des algarviens. Maria-Antonia menace de se
retirer sous sa tente. Guilherme transige comme tous les
hommes. Il goûtera les fantaisies de Dona Clotilde après
avoir mangé de la vraie cuisine.
C'est alors qu'une pâtisserie de Braga organise un
concours. Celui ou celle qui réussira le meilleur pão-de-ló, on lui paiera
un stage en France, dans une brigade de professionnels, chez
une vraie toque. Le pão-de-ló, ce n'est pas
rien. Peu de fantaisie, mais beaucoup d'huile de coude.
Maria-Antonia ricane : ça, c'est un vrai concours, ce n'est
pas n'importe quoi. Et le mari de renchérir : si elle est
capable de gagner un tel concours, il est prêt à goûter ce
qu'elle voudra. Que ne se sont-ils pas pénétrés des leçons de
la Bible ? Il ne faut pas tenter son prochain. Dona Clotilde
ne choisit pas la facilité. Elle se lancera dans la variante
de Freitas, avec son chargement d'oeufs et de sucre, de
fécule de patates, de farine de riz, de levain. Il suffit de
regarder de telles friandises pour prendre deux kilos.
En pénétrant dans la fameuse vallée dont on parle tant,
Félix de Vandenesse comprit que Madame de Morsauf ne pouvait
vivre ailleurs. Il est des paysages choisis, sans masques ni
bergamasques, qui reflètent une âme sans faire pleurer
d'extase les jets d'eau trop émotifs. Balzac peut leur
consacrer un fort volume, car il n'en est pas avare.
En goûtant le pão-de-lo de Clotilde, les
jurés ont vu quels liens se tissent entre une recette et une
belle âme. C'était là Clotilde tout entière, ainsi que la
quintessence de tous les pãos-de-lo passés et
futurs. L'esprit de cette terre s'était ici confondu avec la
science de cette femme. Un enfant a même cru entrevoir un
ange sur le seuil de la porte. Cet ange avait la bouche
pleine.
Il faut prendre les choses comme elles viennent. Pourquoi
s'inquiéter de l'avenir lorsqu'on peut profiter d'un répit de
trois mois ? Dona Clotilde lâchée à la gare de Santa
Apolónia, Maria-Antonia se lance dans un riz au four à
l'ancienne avec vache, poule, cochon, chouriço, saucisson pour
le bouillon, serpolet et persil, oignons en rondelles. Vous
pouvez filtrer. Le jus sera consistant. Ajoutez du safran
infusé, encore de l'oignon, du persil, du riz. Quand ça bout,
glisser le tout au four jusqu'à ce qu'il ne reste plus une
goutte de jus. Il ne s'agit pas officiellement de fêter le
départ de la patronne. Officieusement...
Les informations les plus inquiétantes commencent bientôt
à filtrer. Dans ses lettres à la famille, Dona Clotilde se
montre plutôt réservée, mais elle n'a pas oublié son petit
cercle de fidèles. On apprend incidemment qu'elle a épaté la
toque en lui démontrant qu'on pouvait faire de la pâtisserie
avec du bouillon de viande. La viande, on la réserve pour
d'autres usages. Le bouillon, avec un peu de menthe, de
cannelle et de sucre, imbibera des tranches de pain. Alterner
sucre et cannelle, pain, sucre et cannelle, pain, terminer
par du sucre, faire sécher et dorer au four. Maria-Antonia
s'en étrangle, de voir la plus sainte des recettes galvaudée
chez les paillards. Cette 'soupe sucrée-sèche' est réservée
aux mariages et aux festivités qui suivent les vendanges.
- La patronne leur fait là-bas ce qu'on mange ici, et tout
ça pour revenir nous faire ici ce qu'on mange là-bas !
Apprenant que la toque insiste pour la garder,
Maria-Antonia n'ose penser tout haut que ce ne serait pas un
mal, Guilherme craint de le penser tout bas. Ils savourent en
attendant les blandices d'une rémission illusoire. Jamais le
ciel n'a semblé aussi transparent, les rues si accueillantes.
Le jardin botanique n'a rien perdu de son éclat, ni les
tramways de leur mystère. Le bureau prend des reflets lustrés
et gras. La glycine embaume comme jamais. Chaque bouchée,
dans la salle à manger, draine plus de sensations retrouvées
que tout un assortiment de madeleines, de dalles inégales et
de serviettes rêches.
Clotilde devait languir de la maison, de la famille et de
la cuisine. La voici donc sur le quai de Santa Santa Apolónia
avec deux cantines, l'une bourrée de succulents ouvrages,
l'autre de tout le matériel nécessaire. Maria-Antonia a pensé
défaillir devant cette avalanche de machins. Dona Clotilde
lui en a précisé l'emploi, et laissé toute latitude de les
ranger où elle voudrait, mis à part le débarras et la
poubelle. Maria-Antonia craint le pire.
Elle a tort. Dona Clotilde a appris qu'il ne faut pas se
jeter à la tête des clients. Sous prétexte de reprendre son
souffle, elle laisse la conduite des opérations à qui de
droit, et se contente de suivre à la lettre toutes les
instructions. A la lettre, c'est vite dit. Il s'y ajoute une
grâce imperceptible. Piquée, Maria-Antonia donne le meilleur
d'elle-même, un meilleur qu'elle n'imaginait pas. Guilherme,
heureux et rassuré, déguste ces apprêts que l'on pourrait
classer monument régional historique.
Mais un vilain scrupule commence à travailler cuisinière
et patron. Clotilde n'a pas fait tant de chemin pour se
convertir à la cuisine du Minho. Se prendrait-elle pour une
martyre qui ne peut témoigner ? Comme s'ils étaient
incapables d'observer les termes d'une gageure. A moins
qu'elle n'estime vain de prêcher des obtus. Ils ne se
prennent pas pour des obtus. Auraient-ils conçu l'idée,
sinon, d'un tel pari ? L'auraient-ils laissée partir plantant
là la marmaille et l'intendance ? On chercherait en vain dans
leur milieu des êtres aussi traitables. Le fait même qu'elle
n'ait pas voulu dès le premier jour faire la démonstration de
ses talents, leur apparaît maintenant comme une censure
muette.
Guilherme s'y résigne. Pas Maria-Antonia :
- Qu'est-ce que vous attendez pour nous montrer ce qu'on
vous a appris ? A moins qu'on ne vous ait rien appris du tout
!
- On m'a appris, fait Dona Clotilde, que l'on ne sert aux
clients que ce qu'ils commandent.
- Et comment pourraient-ils commander s'ils ne connaissent
pas le menu ?
- Si ce n'est qu'une question de menu...
Voici donc Guilherme contraint de mendier ce dont il se
méfie. Dona Clotilde s'est enfermée avec tous ses livres.
Elle a en tête les étals des marchés, Rua Braancamp, et ce
que proposent les traiteurs autour du Rossio. Elle
calligraphie un menu d'une bonne dizaine de pages, qu'elle
tend à son Guilherme. Lui se contente, en général, de mettre
les pieds sous la table pour découvrir un dîner sans
surprises. Il se fait assister de Maria-Antonia qui parvient
à composer avec un discernement qu'on ne lui aurait jamais
supposé un ensemble cohérent et délicat.
C'est une Maria-Antonia muette qui accompagne Dona
Clotilde au marché, c'est une Maria-Antonia toujours muette
qui assiste aux préparatifs. Il faut laisser faire ceux qui
savent. Dona Clotilde papote comme si de rien n'était.
Maria-Antonia ne peut plus se contenir quand elle voit les
ingrédients méticuleusement disposés sur des assiettes
préalablement chauffées, y compris pour elle, l'employée.
- Ça se regarde ou ça se mange ?
L'autre ne se démonte pas :
- Quand on regarde, on devine ; quand on hume, on comprend
; quand on a goûté, on sait.
La voilà qui est disparue avec son assiette et celle du
patron.
Une fois seule, Maria-Antonia s'empresse de mélanger tout
ça pour mieux s'y reconnaître. Bon, c'est entendu. Le stage a
porté ses fruits. Mais à quoi bon se compliquer la vie quand
elle est là, simple et tranquille. Cette paisible rumeur-là
vient des cuisines. Il faut tout avoir perdu pour le
comprendre. Comme disait l'auguste vieillard : "Les plus
nobles desseins comme les plus néfastes, Par le fer, le feu,
l'eau, par les froids, la bonace, Ne peuvent se soustraire
aux générations. Malheureuse fortune! Etrange condition. "
Audax Japeti
genus... Le vieillard avait lu Horace. Maria-Antonia
n'avait rien lu du tout. On n'a pas besoin de lire pour bien
entendre.
Guilherme, ne sachant comment aborder une telle œuvre
d'art, observe sa moitié, s'efforce de l'imiter. Il goûte.
C'est un miracle intimidant. Les assiettes se succèdent, et
les miracles. Il ne sait plus où donner de la tête. Il sort
de table un peu étourdi. Sa nuit se peuple de feux
d'artifice. Ses rêves sont pleins d'assiettes qui viennent le
tenter au milieu du désert.
Le lendemain, il ne songe même pas à me saluer quand il
me croise. La ville est devenue un immense vitrail à trois
dimensions dont il perçoit tous les détails en même temps, et
chaque détail se transforme lui-même en un autre vitrail
aussi complexe que le premier. Il est des abymes qu'on ne
peut envisager sans dommage. Après des années de macérations,
les anachorètes ont le cœur empli de joie quand ils souffrent
du même syndrome. Il n'en demandait pas tant. La preuve,
c'est qu'il titube par moments. Le jardin vibre à ses yeux,
la taverne s'illumine, le café l'ensorcèle ainsi que le
bureau, Elvire a emprunté la ceinture d'Aphrodite, les
glycines l'éclaboussent. Le monde s'entrouvre devant lui,
splendide et fragmenté.
Maria-Antonia, moins sensible, veut savoir à quoi riment
toutes ces assiettes. Elle apprend la différence entre le
service à l'assiette et le service au guéridon. Dans le
premier, tout se conçoit loin du regard des profanes. On
n'assiste pas au ballet des serveurs qui découpent les gigots
sous votre nez, lèvent les filets de poisson comme en se
jouant, prélèvent les légumes du plat avec une grâce
inimitable. Le client n'a pas eu le temps de se distraire. Il
communie directement.
Encore un tour pour rationner la pratique, grogne
Maria-Antonia. Si une seule assiette ne suffit pas, il faut
vider son compte en banque pour manger son content.
Clotilde hausse les épaules. Les piffres pourront se
bourrer de nouilles avant de se présenter chez les
artistes.
La méthode est peut-être bonne, mais réservée à un
certain type de cuisine, fait remarquer Maria-Antonia.
Clotilde se récrie. Elle n'exclut aucun plat. Maria-Antonia
demande à voir. Elle a justement prévu pour le surlendemain
de la lamproie en escabèche, de la tripe enfarinée et
grillée, le classique chevreau, et la friandise appelée
lard-du-ciel bien qu'il n'y entre pas une once de lard.
Clotilde n'est pas du genre à broncher devant un os.
Celui qui bronche, c'est Guilherme. L'apothéose de recettes
connues le propulse devant les espaces infinis qui en ont
effrayé d'autres. Le lendemain est plus merveilleux encore
que la veille. Elvire est toute surprise de voir monsieur
Guilherme deux jours de suite aussi gaillard qu'un troupeau
de bouquetins. Sorti des bras d'une reine aussi jolie que
noire, Salomon rédigea les cantiques que l'on sait. Guilherme
est incapable de rédiger quoi que ce soit. Il ne sait tout
simplement plus où il en est.
Quand on est incapable de comprendre à quel point
l'Éternel peut nous transformer, la meilleure solution, c'est
la fuite. On lui avait servi la vie au guéridon ; elle était
logique et substantielle. Quand on la lui a servie à
l'assiette, il l'a vue filer entre ses doigts. Il ne lui
restait plus qu'à retourner chez lui pour retrouver la sienne
(son assiette, pas sa vie qui court encore).
Le docteur Pascoal est monté les voir, au bord du Cavado.
On lui a montré les bovins, point trop embarrassés de leurs
cornes immenses, des escouades de cochons noirs qui ne
cessaient de se couiner des choses à l'oreille, des nuées de
poules, des canards plein les pièces d'eau, des arbres
fruitiers mêlés aux autres essences, un édénique potager, et
surtout une cuisine sans commune mesure avec celle des
Amoreiras, avec une cheminée où l'on pourrait faire cuire un
bœuf, un four à pain, une cuisinière monumentale au feu qui
ronfle jour et nuit, d'innombrables compartiments, les
plaques brûlantes. Les étagères sont remplies de plats de
toutes sortes, un mur est tapissé de poêles et de casseroles,
un autre d'ustensiles parfois mal identifiables.
Maria-Antonia y a carrément élu domicile avec Dona Clotilde.
Il n'y a plus de problème de préséance. Elles sont au-delà du
bien et du mal, au-delà de toutes les traditions, comme des
innovations à venir, elles réinventent ce qui se fait et ce
qui se fera. Il arrive à Clotilde de faire la lecture.
Maria-Antonia ferme les yeux et voit le résultat. Une
recette, ça se lit comme une partition. Quand la musique est
belle, on n'a plus qu'à se mettre au piano.
On tient là table ouverte. Ouverte à tous ceux qui
veulent replonger au cœur de leurs racines. Ouverte de loin
au loin aux amateurs désireux de savoir ce qu'on propose
ailleurs. Il y a là de quoi remplir de confusion les toques
les plus constellées. Maria-Antonia l'a compris : il n'est
rien de plus doux que de battre l'ennemi sur son propre
terrain. Ce jour-là, le service se fait à l'assiette.
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