A heavy
price must all pay who thus err,
In some shape; let none think to fly the danger,
For soon or late Love is his own avenger.
Byron - Don Juan - IV ; 73
L’amour n’a
point de moyen terme :
ou il perd, ou il sauve
Victor Hugo - Les Misérables
OBSERVATIONS
Le lecteur feuillette deux
cents pages de ce livre, sans voir apparaître l'amour
inséparable du bonheur qui propose un bon exemple, il n'en
perçoit qu'une vague lueur. Les trois quarts du roman
évoquent les souffrances de l'amour accompagné de malheurs,
qui propose un mauvais exemple. La critique, notre
surintendante s'agissant du titre de nos oeuvres, voulant
s'abaisser à contrôler la légitimité du titre de celle-ci,
peut broncher et représenter que l'amour pur, l'amour qui
sauve, vient trop tard pour dissiper l'effet produit par
l'amour impur, l'amour pernicieux.
Je réponds humblement :
En bien des circonstances obscures, les amours
salvatrices, ce sont les amours qui tourmentent et
déshonorent. C'est alors que le sentiment intime montre au
cœur son ignominie, et sa misère. La conscience se régénère
et le cœur réhabilité s'affermit pour l'amour sans tache et
honorable. De la même façon les havres sereins se trouvent
au-delà des vagues montueuses qui y crachent le naufragé
agrippé à sa planche. Sans l'élan imprimé par la tourmente,
le naufragé périrait en haute mer. C'est la tempête qui l'a
sauvé.
Le bonheur, en outre, comme sujet d'une histoire, il faut
peu de pages pour en faire le tour ; c'est une idylle de
courte haleine, c'est dans les intraduisibles impressions de
la conscience qu'elle renferme des épopées infinies - tandis
que le malheur ne prévoit aucune balise pour mettre des
bornes à l'expérience ou à l'imagination.
Pour l'amour maudit, deux cents pages, pour l'amour qui
sauve le peu qui reste dans ce livre. Un volume qui décrirait
un amour pénétré de terrestres béatitudes serait une
fable.
***
I
Le ciel était clair, l'air tiède, les friches et les
monts fleuris. C'était le mois de décembre de l'an 1863, la
veille de Noël.
Les gens des villes me demandent dans quel pays au monde
fleurissent en décembre les friches et les chênaies.
Je réponds que c'est au Portugal, dans ce perpétuel jardin
du monde qu'est le Minho, où les inventeurs des Dieux
auraient placé leurs Théogonies, si la Grèce n'existait pas.
Au Minho, au moins, on pourrait chercher des eaux limpides
pour Castalies et Hippocrènes ; au Minho, une Cythère pour la
mère des amours. C'est dans les bocages de cette région
imprégnée des rêves, des poèmes et de la rumeur des
conversations entre grands esprits, qu'on verrait sortir, par
essaims, des troncs et des ruisseaux, les satyres, les
dryades et les sylvains ; c'est que tout semble dire ici que
la nature a des secrets dont le vulgaire est exclu, et le
mystère ne se laisse entrevoir que par la fantaisie des
poètes.
Mais quelles fleurs... le lecteur veut savoir les fleurs
dont se couvrent les chaînes de montagnes chauves et
noirâtres du Minho, au Portugal. Ce sont des fleurs à pleins
festons, des corolles en grappes, jaunes, vigoureuses, et
veloutées comme celles des arbustes cultivés dans les jardins
; c'est la floraison des ajoncs, des plantes aux épines
dissuasives, à la verdure joyeuse et persistante, la seule
parure de la terre, quand le reste du règne végétal jaunit,
languit, et meurt. C'est de ce privilège qu'en tant
qu'arbuste rustique, il jouit superbement ; il vous montre
ses amas de fleurs et, avec ses inflexibles épines, il vous
interdit de l'en dépouiller.
Et je me trouvais, ce 24 décembre 1863, dans le Minho, je
parcourais la suite de plaines et de collines qui s'étend sur
quatre lieues entre Santo Tirso, Famalicão et Guimarães
Moi, un homme sans famille, sans aucune main amie en ce
monde, seul depuis trente ans, sans le moindre souvenir d'une
caresse maternelle, qui n'avais pu m'attacher que quelques
chiens qui semblaient m'aimer à condition que je les
nourrisse et que je les loge, moi qui, en ce jour tant fêté
dans notre pays, n'avais de chaumine où m'attendît un ami
pauvre pour m'offrir entre les siens une place sur une
escabelle, ni de parent cossu pour se souvenir de moi à
l'heure des toasts, avec des vins généreux dans des cristaux
luisants, moi, qui me voyais verser des larmes dans l'ombre
où je vivais, j'étais allé de la sorte contempler le bonheur
d'autrui par les plaines et les collines du Minho dévot.
Je marchais à pied suivant le fil de mon imagination qui
se plaisait à revêtir de feuilles l'arbre nu, tristement
incliné sur une chaumine du hameau. Je m'arrêtais devant
chaque cabane, je méditais, et j'écoutais la rumeur des voix
qui, à l'intérieur, ou dans la cour jouxtant le potager, se
mêlaient, propos joyeux ou chants évoquant la naissance de
l'Enfant Jésus. Devant les portes cochères des riches
propriétaires, avec leurs grilles, là, je ne m'arrêtais pas
et je ne méditais pas. La joie s'exprimait-elle dans les
pièces comme chez un journalier ? Je ne sais ; ce qui est
sûr, c'est que les murs de la demeure opulente ne laissaient
passer aucune note qui se joindrait aux hymnes joyeux avec
lesquels la pauvreté rend grâce à l'Émancipateur des
Déshérités, au Seigneur des Mondes, qui a trouvé, pour
naître, refuge sur la paille d'une étable.
Lavé de toute trace de brume, comme dans les sereines
soirées de juillet, le soleil oscillait sur les montagnes de
l'occident et carrelait les cimes des pineraies où, à force
de le contempler, j'avais oublié la distance que j'avais
parcourue en m'écartant de la maison où je devais passer
cette nuit.
Le soleil se couchant, un voile grisâtre descendit des
sommets, se déploya sur les plaines, se confondit avec les
fumées des villages, et se fondit dans l'obscurité des bois.
Un silence progressif s'installa rapidement autour de moi. La
nuit commençait sans le moindre souffle de vent. Les
branchages des pineraies exhalaient ce murmure où je crois
toujours entendre la rumeur inarticulée de voix très
éloignées et très anciennes de mondes qui gravitent dans les
profondeurs de l'espace.
Je m'arrachai à mon ravissement contemplatif et retournai sur
mes pas, par ce chemin que je connaissais mal, avant que
l'obscurité complète m'empêchât d'entrevoir au loin la
blancheur de la maison entre deux collines. Cela ne me servit
à rien - sur les versants pentus de la chênaie, les sentiers
ne cessaient de se croiser. J'en pris un au hasard et, pour
mieux me convaincre que, même pour le choix d'une route, il
n'a cessé de me favoriser, je suivis le plus mauvais de tous,
celui qui m'éloignait le plus. Vers sept heures, après avoir
franchi des tertres inhabités, je me trouvai dans un hameau,
où l'on me dit que par ce chemin j'arriverais plus tôt à Rome
qu'à ma destination.
La personne qui répondit ainsi à ma question me parla d'une
fenêtre vitrée, et ajouta :
- Si vous ne connaissez pas le chemin, Monsieur, et vous
ne le connaissez pas, de toute évidence, vous serez incapable
de le retrouver en vous en remettant à votre seul jugement.
Ce que je puis faire, c'est vous envoyer quelqu'un qui vous
l'indique ; mais, si vous n'êtes pas forcé d'y aller
aujourd'hui, passez la nuit ici, chez moi, et vous irez
demain. Il est vrai que cette nuit, il est bien triste de la
passer dans une maison étrangère ; cependant ...
- Toutes les maisons me sont étrangères, répondis-je.
- Alors, acceptez celle-ci, qui s'offre à vous, avec la
meilleure volonté du monde. Le portail est ouvert. Je
descends pour vous faire entrer.
J'entrai dans un vaste patio, entouré d'arcades
semblables à celles d'un cloître monastique. Tout de suite
après, l'accueillant propriétaire de ce magnifique édifice
émergea de l'obscurité d'une arcade et me dit, avant de
m'avoir vu de près :
- Je sais déjà qui je reçois chez moi, et si vous vous
souvenez, mon cher hôte, de vos relations d'il y a quinze
ans, vous me reconnaîtrez également.
- D'après votre voix, pas encore, dis-je, en le
dévisageant, sans l'ombre d'un vague souvenir.
- Voici de la lumière, répliqua-t-il. Je dois être bien
vieux et méconnaissable si, même à la clarté d'une lampe,
vous ne me reconnaissez pas.
Je l'observai à la lumière, attentivement, et, comme, même
ainsi, je ne me rappelai rien qui ressemblât à un tel homme,
je rétorquai :
- Vous me confondez peut-être avec quelqu'un d'autre.
C'est probablement aujourd'hui la première fois que nous nous
voyons.
- Lequel de nous deux est alors le romancier ? Vous, qui
les cherchez, ou moi qui me trouve là, chez moi, bonhomme,
tranquille et stupide ? Vous voudrez dire dans quelque roman
que vous avez trouvé dans un trou du Minho un visionnaire
appelé Afonso de Teive ...
- Afonso de Teive ! m'exclamai-je. Afonso de Teive, vous ?
Cette barbe, cet embonpoint ...
Il me coupa :
- Et ces lunettes...
- C'est vrai... ces lunettes...
- Et ces sabots !...
- Eh bien, pour sûr, vous êtes Afonso de Teive... tu es
Afonso... celui qui avait à Lisbonne...
- Une maison dans le Campo Grande, un attelage
d'hanovriennes, un phaéton, une berline, des chevaux arabes,
des passions idéales, et bien des passions sans la moindre
étincelle d'idée... C'est moi ! Et cet homme gras, mal rasé,
avec des lunettes, en sabots, ce cultivateur que tu vois ici,
maître d'un trésor que les rois de l'univers se disputent
depuis dix-neuf siècles, que les nations disputent aux rois,
que les individus disputent aux nations, et que chaque
individu dispute à lui-même, et qu'il détruit de ses propres
mains, sais-tu quel est le trésor dont je suis maître, mon
vieux ?
- La paix ?
- Le bonheur.
- En voilà, une histoire ! lançai-je. Tu as vraiment
trouvé le bonheur ?... Et tu es bien Afonso de Teive... et
ces deux petits, demandai-je en voyant deux gamins entre six
et huit ans courir tout droit vers lui, sont certainement tes
enfants ?...
- Oui. Et n'entends-tu pas là-haut le bazar que font les
six autres ?
- Tu as donc huit enfants ?
- Et j'attends le neuvième pour bientôt.
- Et tu es...
Je m'arrêtai là ; j'allais lui demander grossièrement s'il
était heureux avec huit enfants, une question que l'on aurait
pu sans commettre d'impair poser à l'Afonso que j'avais connu
de 1845 à 1851.
J'avais, à cette lointaine époque, vu Afonso de Teive à
Coïmbra inscrit au cours de philosophie. Il faisait partie du
Cercle des Lettrés, fondateurs de la Revue
Académique des Troubadours, et, durant les heures où il
délaissait les entretiens littéraires - presque toujours des
controverses sur la primauté de Lamartine ou de Victor Hugo -
il appartenait à la grande tribu des Persifleurs, une
espèce aussi vagabonde qu'étourdie qui n'avait pas encore
oublié les traditions regrettées du fameux José Lobo. Cette
double personnalité, chez Afonso de Teive, était une
originalité qui le rendait moins plaisant aux lettrés
circonspects, et moins estimable également pour ses camarades
des chahuts et des désordres nocturnes. Afonso était un poète
du genre gaillard quand l'envie l'en prenait, et il jouait du
luth des élégies, s'il se sentait d'humeur à se plaindre, ou
à gémir sur des femmes imaginaires et regrettées, ses
bien-aimées, qui avaient quitté ce globe fangeux pour les
balsamiques religiosités du Ciel. C'est ainsi qu'il se
présentait à mes yeux.
Il y avait des jours où il écrivait des oraisons
jaculatoires en vers qui eussent établi la réputation d'un
ermite de la Thébaïde ; il y en avait d'autres où il raillait
la religion, les dogmes, et même la nature divine avec les
traits et la dialectique d'un disciple effréné de Voltaire.
Et le plus effarant, c'est qu'il semblait être aussi pénétré
en son cœur de l'ascétisme d'aujourd'hui que de l'impiété de
demain ; il suivait maintenant le dais de l'Extrême-Onction
en marmonnant les prières du peuple, car il n'avait pas honte
de prier en public et à haute voix, et, tout de suite après,
il pouvait aussi bien arriver qu'en croisant le même cortège,
il ne levât même pas la main pour ôter son bonnet. À un homme
doté d'aussi contradictoires humeurs, on aurait de bonnes
raisons de prévoir d'énormes déboires dans le cours de son
existence. Pour ceux qui suivent ce funeste exemple, les
chemins ordinaires de l'existence ne conduisent à aucune
destination certaine ; ni le cœur, ni l'esprit n'admettent de
lois immuables ; la parole est une réalité dont les règles
doivent et peuvent être transgressées par celui qui n'en tire
aucun profit ; en somme, Afonso de Teive devait donner un
malheureux à moins que survienne dans sa personnalité une des
rares révolutions qui transfigurent la configuration morale
de l'homme, si ce n'est le choc même du malheur qui opère ces
prodigieux revirements.
Voici l'homme qu'était en 1845 mon hôte minhoto de
1863.
Je le rencontrai ensuite à Porto en 1848.
Je lui trouvai les changements que provoquent dans les
esprits les salons sur les esprits pour ainsi dire incultes
s'agissant de la courtoisie et du charme dont sont en général
dépourvus les jeunes gens à la fin de leurs études.
Afonso de Teive passait pour riche. J'écoutai ce que
disaient les conseillers municipaux sur les avoirs de chaque
individu admis dans la société de Porto - des personnes dont
on aurait dit, au vu du zèle déployé pour se renseigner sur
les moindres valeurs de ces individus, qu'ils se préparaient
à gérer les biens de ceux qui arrivaient - et j'ai appris
qu'Afonso était originaire du Minho, fils unique, déjà
orphelin de père, et propriétaire de sa demeure, estimée à
cent cinquante mille cruzados.
Quant à ses habitudes, on disait que le jeune homme était
porté sur les amourettes, papillonnait dans différentes loges
du théâtre S. João, provoquait des jalousies et des rages
chez nombre de dames dans les bals ; on rapportait aussi
d'autres anecdotes qu'il vaut mieux passer sous silence.
S'agissant de scandales, l'opinion publique ne grommelait
rien de notable.La jeunesse de Porto, en revanche, par dépit
ou quelque autre sentiment aussi naturel qu'excusable, dans
l'intention de rabaisser le Tenório du Minho faisait, sous le
sceau du secret, courir le bruit que plusieurs maris étaient
trompés par Afonso de Teive ; mais comme il arrivait que les
maris montrés du doigt se raillassent les uns les autres,
chacun notant et critiquant la confiance excessive de
l'autre, il est extrêmement difficile de tirer au clair la
question de savoir si l'un des maris se trompait, si tous se
trompaient, ou si aucun ne se trompait. Si le lecteur
considère qu'il serait piquant d'approfondir le sujet, je
tiens, moi, que l'humanité n'y gagne rien ; c'est pourquoi,
sur cet article et bien d'autres moralement douteux au cours
de ce récit, je m'abstiens et je m'abstiendrai de les
évoquer, quand il ne sera pas nécessaire à l'économie du
roman de révéler des faits blâmables.
Afonso partit de Porto cette même année 1848 pour la
France, selon les uns, ou la Turquie, selon les autres. Ceux
qui soutenaient la dernière hypothèse disaient que, convaincu
qu'il avait une figure orientale, il se rendait dans un pays
où il pourrait s'habiller de sorte que son visage ressortît
mieux qu'entre une cravate au nœud monstrueux et un tube au
feutre luisant. Et il est certain que la physionomie du
gentilhomme du Minho est d'un type arabe prononcé, à cause de
son nez fin, de ses yeux flamboyants, de son teint olivâtre,
de son épaisse moustache noire, de la longueur et de la
maigreur de son visage. Si l'on ajoute à ce composé de traits
le fait qu'il fume une pipe turque, l'on dira que ce sont les
Turcs qui, à proprement parler, l'imitent dans leur pays.
S'il est allé en Turquie, on peut présumer que ce sont les
rivalités avec le sultan, ou - pire encore - des tentatives
pour pénétrer dans son harem, qui l'obligèrent à revenir au
Portugal, où les droits de chaque homme et de chaque femme
sont bien plus raisonnablement définis et garantis. Le fait
est que, l'année suivante, je rencontrai Afonso de Teive à
Lisbonne ; il chevauchait un gracieux alezan à côté d'une
amazone dont le cheval noir avait une allure à ravir. Cette
rencontre se produisit au Campo Grande, un soir de corridas
équestres. Quelqu'un pourrait dire que la superbe cavalière
d'une captivante beauté circassienne, devait être une épouse
enlevée à quelque grand vizir ; mais des personnes mieux
informées me dirent que cette dame svelte était une
portugaise du Minho, des faubourgs de Braga d'où les royaux
sensualistes musulmans feraient venir leurs sultanes
subornées, s'ils savaient que, dans ces régions, les femmes
qui, par hasard, sortent laides des mains de la nature
apprennent à être belles avec les fleurs. On excusera cet
orientalisme à qui traite des sujets asiatiques comme le
visage d'Afonso et la merveilleuse prestance de Palmira.
On m'a dit que cette gracieuse créature s'appelait
Palmira.
Bien qu'à Coïmbra et Porto j'eusse établi des relations un
tant soit peu intimes avec Afonso de Teive, même ainsi, quand
je trouvai l'occasion de l'interroger sur les détails de
cette conquête - on emploie vulgairement le terme conquête
pour ce qu'il serait bien des fois plus indiqué d'appeler une
défaite - je ne lui demandai rien, vu qu'il prenait de
surprenantes précautions pour ne m'offrir aucun prétexte qui
me permît de fureter dans sa vie personnelle - nous avons dit
personnelle pour conserver à ce mot la réputation que le
dictionnaire lui fait ; il est évident qu'il n'est rien de
plus nu, de plus notoire et de plus répandu que tout ce qu'on
appelle les particularités de la vie privée, surtout quand le
fait de les divulguer touche et flatte l'amour-propre de
quelques fous célèbres, qui susciteraient l'envie si les
couronnes même dont ils se ceignent le front ne leur
infligeaient d'innombrables souffrances avec les épines qui
s'y dissimulent - je veux dire dans un style trivial : si les
femmes même qui sont à l'origine de leurs triomphes,
n'étaient pas les instruments avec lesquels l'infinie justice
inflige aux présomptueux le châtiment infernal de leur
orgueil.
Il m'a fallu écouter les bruits que l'on faisait courir
sur la femme qu'Afonso de Teive ne me présenta pas. Je
m'aperçus que personne ne la jugeait honnêtement et, même
ainsi, personne ne lui appliquait d'épithète malséante. C'est
l'avantage que la civilisation accorde aux femmes qu'on ne
peut qualifier publiquement de vertueuses même quand elles
viennent faire l'aumône dans sa mansarde à un malade esseulé.
Sur ce sujet, le journalisme se comporte de façon louable.
Quand un échotier fait état du don de quelques draps que,
pour varier les plaisirs de l'âme, une matrone déjà lasse des
jouissances transitoires d'un autre genre, a envoyé à un
asile de lépreux, nous n'avons pas à être embarrassés par ce
certificat de vertu : l'humanité nous recommande de l'avaler.
L'échotier a raison: il est bon que le mot vertu serve de
pieux gluau à des personnes qui souhaitent éprouver à
l'occasion, en lisant qu'elles sont vertueuses, la
satisfaction d'être promises à la postérité dans la rubrique
mondaine.
La rubrique mondaine ! Personne, à ma connaissance,
n'a encore approfondi ce que cette expression renferme en soi
d'humanitaire ! Saint Paul, tous les évangélistes, les
catéchèses répandues aux quatre coins du monde, en matière de
charité, ne surpassent pas l'efficacité de la rubrique
mondaine.
je n'étais absolument convaincu que, lorsque tout le monde
en tire profit, les actions méritoires dont le monde fait
l'éloge ne peuvent être désapprouvées par le jugement divin,
je penserais que cette main dont s'écoulent des flots
abondants convertis en or, comme un baume sur les plaies
sociales, frapperait à la porte de l'épouvantable région où
le péché d'orgueil, l'allié de la vanité, subit la
condamnation prescrite par les codes de toutes les religions.
La vanité édifie le palais où l'on accueille les êtres
désemparés qui languissaient sous un toit de paille et sur un
grabat de feuilles. La vanité dore les fronteaux de cet
asile, tapisse ses portiques, ventile ses dortoirs par des
fenêtres luxueusement maçonnées, elle magnifie et rend tout
opulent sous des amas d'or et d'étoffes ; elle lui donne tout
cela en compensation d'une vieillesse accablée par les
maladies ; tout sauf le pain de l'âme, la doctrine de la
patience, la très sainte communion qui restaure l'esprit
quand le corps défaille. Elle donne tout excepté un prêtre,
un interprète du Christ qui insuffle la vie de l'amour au
sein qu'il transperce, et la parole du père aux lèvres bleues
du crucifié qui là-bas, du fond du dortoir, observe, inerte,
la décomposition fibre à fibre de ces corps exposés ainsi
comme une proie que l'on dispute pour quelques jours encore à
l'anéantissement...
- N'est-ce pas à cela qu'on mesure le bon aloi de la
charité ?
Que vais-je répondre au lecteur cultivé qui interrompt
ainsi, abruptement, mon discours, qui aurait dû au moins lui
couper le souffle ?!
Je lui demande de me laisser lui conter, en à peu près
cinquante lignes, comment j'ai vu, dans des conditions
comparables, se fonder et prospérer un asile de pauvres.
D. Elvira était une femme mariée qui n'éprouvait pas pour
son mari cet amour qui donne à la poitrine d'une bonne épouse
une cuirasse d'acier contre les flèches d'un Cupidon
étranger. Se fiant excessivement à ses droits, il ne se
montra pas assez vigilant. Voici un énorme malheur dont nous
allons voir sourdre un débordement de bienfaits pour
l'humanité. Le paradoxe s'explique de cette façon :
Se méfiant de ses serviteurs et de ses servantes, D.
Elvira prit comme médiatrice de ses amours illicites une
octogénaire, qui avait quatre frères vieux, un vieux mari,
deux vieilles belles-sœurs, et cinq vieux neveux, tous plus
ou moins aussi gloutons qu'elle, et certains beaucoup plus
désœuvrés et scélérats. Elvira pourvut aux besoins de toute
cette tribu de canailles, pour obliger l'indispensable
intermédiaire. Un jour, Elvira calcula ce que lui coûtait
chaque année cette peccamineuse obligation, et fut effarée de
ce qu'elle y engloutissait. Ses considérables aumônes se
faisaient de plus en plus secrètes, parce que, si on les
découvrait, elles pouvaient donner lieu à quelques soupçons.
Il y avait dans la région deux journaux qui ne l'avaient pas
encore qualifiée de vertueuse, alors que sa rivale présumée,
D. Benedita, avait été plus d'une fois portée au nues par les
gazettes, au nom du genre humain, pour avoir fait porter aux
prisonniers les restes d'un dîner servi le jour de
l'anniversaire de son mari, qu'elle estimait autant que moi
quand elle apprendra que j'ai émis les plus grands doutes sur
la vertu que les journaux lui avaient attribuée.
Un jour que son mari rentrait après avoir écouté le
touchant sermon d'un missionnaire sur la charité, Elvira,
dépitée, s'émut, et lui en fit un sur la même vertu
théologale. Le mari fut ému, émerveillé, attendri, et il
écouta, les larmes aux yeux, son épouse proposer d'édifier un
asile pour les vieux et les vieilles sans abri, avec ses
économies. Une fois discuté le programme, choisi l'édifice,
financé le gros œuvre, les gazettes en eurent vent. Le
lendemain, les deux journaux de la région supprimèrent leurs
articles de fond pour annoncer, avec tous les détails, la
création de l'Institut de la très vertueuse D. Elvira. Les
deux périodiques ne furent pas avares d'expressions
touchantes et délectables telles que : colombe de
munificence, ange de charité, prêtresse de la loi de Jésus,
mère des pauvres, baume des affligés, soutien de la
décrépitude, lampe de l'Évangile.
Elle n'apprécia pas qu'on la traitât de lampe parce que D.
Benedita, sa rivale, avait l'habitude, on ne sait pourquoi,
de la traiter de candélabre ; ce devait être parce que D.
Elvira se mettait beaucoup de verroterie sur la tête, qui
brillait et scintillait comme le ferait un lustre. Ce devait
être ça, mais D. Elvira fut extrêmement flattée des autres
noms, et grâce à son industrie, récupéra en moins de trois
semaines douze vieillards qui bénéficiaient secrètement de sa
charité. L'asile pouvait en recueillir vingt-quatre. Au bout
de huit jours, elle parvint à ce nombre.
Et voici que D. Benedita, jalouse de la popularité acquise
par sa rivale, se met d'accord avec son mari, et conçoit le
projet d'un autre asile capable de recevoir quarante-huit
vieillards.
Les journaux qui avaient épuisé avec l'autre dame les
adjectifs, les substantifs et les pronoms eurent, en
l'honneur de D. Benedita, recours aux interjections.
L'article d'un des journaux commençait par Ah ! celui
de l'autre parOh ! On inaugura l'asile de Benedita.
Comme, dans la région, il n'y avait pas assez de vieillards,
quelques coquins de trente ans réfractaires au travail ou
blanchis dans les geôles présentèrent des certificats
attestant qu'ils en avaient soixante, et abritèrent leur
friponnerie sous les ailes charitables de D. Benedita que les
gazettes appelaient la sainte !
Il arriva qu'au bout de quatre ans, D. Elvira déménagea
pour l'autre monde, où les nécrologues disaient qu'elle
allait recevoir la palme du triomphe. La charité du veuf se
refroidit, et il conclut un accord avec le mari de la sainte.
On réunit les deux asiles, déjà fort bien pourvus grâce aux
aumônes d'autres dames vertueuses, en un seul et c'est ainsi
que cet établissement on ne peut plus humanitaire parvint à
un degré de prospérité où il n'y avait plus rien à désirer,
comme l'affirment les gazettes de la région.
Que le lecteur veuille bien se pencher un peu, pour
contempler les racines de cet arbre évangélique qui offre
libéralement un si riant feuillage et tant de fruits bénits.
Qu'il voie l'herpès, la pourriture, la vermine qui s'y sont
installés.
J'ai répondu à votre question en vous rapportant cela ; et
je m'excuse d'avoir outrepassé les cinquante lignes
promises.
II
Sincèrement, je ne puis
me corriger du vice des digressions. Il est des gens qui le
défendent et démontrent que le roman philosophique doit être
faufilé de la sorte, en évoquant Balzac, Sainte-Beuve, de
Staël, etc. On me dit alors qu'en Allemagne les romans sont
des traités de métaphysique. Si seulement mes copieuse
divagations sans aucune suite pouvaient être de la
métaphysique ! Et moi, sans tenir compte de la personne, être
un écrivain subtil, inabordable, impertinent, épouvantable
et, par dessus tout, sérieux ! Un écrivain sérieux !
Quand on attrape cette réputation par les oreilles, et que le
public la met en demeure de proclamer notre sérieux
d'écrivain, la gloire va chercher nos livres sérieux dans les
rayonnages des libraires, et reste là, à entretenir des
conversations délicieuses avec des brochures qui ne bougeront
pas tant que les vers n'y toucheront pas, ni à eux, ni à
elle.
L'univers, et principalement l'humanité, tirent un grand
profit des romans sérieux ; on exceptera les éditeurs de
l'humanité. Un ami à moi publia six volumes, des romans sur
les coutumes morales et tout le monde reconnut qu'il n'y
avait pas de telles coutumes au Portugal. Il fut à maintes
reprises embrassé par des personnages qui avaient entendu
dire que mon ami prônait aux enfants l'obéissance à leurs
parents, aux proches un amour mutuel, et la crainte de Dieu à
l'humanité. Les six romans étaient des gloses des dix
commandements.
On attendait la régénération des vieilles vertus
portugaises dès que les esprits seraient bien imprégnés du
baume des six livres. Au bout de deux ans, pourtant, les
statistiques dénonçaient une augmentation de la criminalité.
Effarement de mon ami, l'auteur, et mélancolique abattement
des éditeurs ! Les personnes graves continuaient nonobstant à
dire que, si mon ami continuait à traiter de tels sujets de
cette façon, il redresserait le monde.
Mais, après avoir observé que le monde devenait de plus en
plus tordu pour eux, les éditeurs recommandèrent à l'écrivain
moralisateur de leur vendre, à eux, de vrais romans, et des
sermons à qui en voudrait. Or il se trouve que cet ami,
c'était moi, en personne.
Malgré les écueils qui ont envoyé mes livres sérieux par
le fond, je m'obstine à tenir le cap, discourant à propos sur
des sujets exemplaires, et des faits exemplaires, comme on
l'a pu voir dans le chapitre précédent.
Au moment de conclure les réminiscences que j'ai de
l'ancien Afonso de Teive, il me reste à ajouter que je le
laissai à Lisbonne en 1851, et que je partis pour le Minho,
où l'on me dit qui était Palmira : je parlais d'Afonso de
Teive à un gentilhomme de Braga.
Tout d'abord, Palmira avait un autre nom dans son pays.
Elle avait été élevée dans un couvent. Elle était sortie du
couvent pour épouser le fils de son tuteur, un garçon idiot
et abominable ; elle avait quitté sa maison pour celle
d'Afonso de Teive qui l'avait vue dans les bois du
Senhor-do-Monte et, en se voyant à l'heure précise où tous
les deux, embellis par le murmure des arbres et des
fontaines, demandaient au ciel, elle l'homme, lui la femme
qui leur étaient destinés, il en résulta qu'ils s'aimèrent
tant qu'ils s'accordèrent tacitement pour immoler aux dieux
infernaux le mari idiot - un destin fort misérable qui ne
distingue pas les idiots des sages. Je pus constater avec le
temps que ces renseignements sont plus d'une fois
inexacts.
Le gentilhomme de Braga ne me donna pas d'autres
précisions ; et c'était plus que suffisant pour me
surprendre.
Il advint qu'à la même époque j'ai fait la connaissance du
mari de Teodora, magnifiée par le nom de Palmira. Il se
trouvait à la foire de S. Brás, à Landim, un jour de février,
il achetait des bœufs et vendait des cochons. Je ne notai sur
son visage ni la moindre ombre d'une contrariété, ni d'os
décharné. Je l'ai vu, attablé devant un succulent dîner, se
bourrer les tripes de viandes froides, parmi lesquelles
prédominaient les gallinacés. À sa droite, était assise une
corpulente gaillarde, écarlate, les seins haut placés, et
réfractaire à toute idée de fine amour.
On me dit que cette fille avait apprécié à son juste prix
le cœur rejeté par Teodora et rôtissait à la perfection les
poules dorées où le mari abandonné puisait la vigueur grâce à
laquelle il résistait vaillamment à son infortune. Je vis
tout cela, et en fus satisfait. On se réjouit de voir ainsi
réparées les maladies qu'inflige la nature. Quand, dans des
cas semblables, il n'y a ni victime, ni bourreau, et que les
personnes s'accommodent en profitant franchement de la
liberté des cultes, bien que le vice ne cesse d'être vice,
c'est toutefois une consolation d'observer qu'une certaine
philosophie constitue la meilleure orthopédie pour les
infirmités congénitales qui font boiter toute l'humanité
depuis dix-neuf siècles.
C'est absolument tout ce que je savais.
Comme Afonso était tombé dans l'oubli, je n'ai jamais eu
l'occasion de demander ce qu'il était devenu. Mes infortunes
ne me laissaient pas le loisir de flairer celles des autres.
Si j'ai quelquefois songé à l'épouse infidèle du marchand de
bœufs et de cochons, je l'ai imaginée réconciliée avec son
mari, et châtiée de la sorte durement par la Providence.
Quant au séducteur, j'aurais parié qu'après avoir mis sa
maison à l'encan, il sollicitait obscurément une place de
commis dans un bureau, ou d'aspirant dans une douane, à moins
qu'il fût parti au Brésil, avec son diplôme de licencié en
philosophie, collectionner des coquillages pour le compte
d'un Musée d'Histoire Naturelle.
Le lecteur voit maintenant à quel point ma surprise était
justifiée ! Cet homme gras, barbu, avec des lunettes et des
sabots, c'est indubitablement l'Afonso de Teive de la Palmira
de Lisbonne.
Le voici qui monte les escaliers qui conduisent à la
première pièce. Ses huit enfants nous entourent, lui et moi,
qui font autant de bruit que trente-deux. J'ai l'impression
de me trouver dans la cour d'une école à la sortie des
classes. Deux de ces féroces marmots m'arrachent mon parasol,
l'ouvrent et le ferment à plusieurs reprises, et se jettent
sur leurs frères qui se défendent en faisant pleuvoir les
coups de poing sur le baleines de l'ombrelle qui gémissent et
se tordent.
Afonso doit aimer ça et, de mon côté, je fais comme si ça
ne me déplaisait pas, et comme si je ne craignais pas d'être
mis en pièces par ces innocents. Nous passâmes dans la
deuxième partie de ses appartements ; c'était le salon, au
mobilier ancien, chaises garnies de cuir, aux revêtements
luisants, longs bancs de palissandre avec des tiroirs ornés
de marquetterie de métal et d'ivoire.
- La décoration ressemble à ma barbe, fit remarquer Afonso
en souriant. Tout est portugais ici, ajouta-t-il. demandant
en vain de ne plus crier à ses enfants qui, à mon avis,
justifiaient la rage infanticide d'Hérode. La langue même est
portugaise, et de bon aloi ; tu constateras que j'emploie le
parler vernaculaire, mon vieux. Il y a quatorze ans, tu
m'invitais amicalement à ne pas insulter les Lucenas et les
Sonsos avec des gallicismes. Viens voir ma librairie ; à
moins que tu ne veuilles d'abord voir ma femme...
Je le coupai :
- Je serais très heureux et très honoré d'être présenté à
ton épouse.
- Joaquim, dit Afonso à son aîné, va voir où est ta mère ;
si elle se trouve dans la cuisine, dis-lui que nous avons ici
un hôte avec qui l'on n'a pas besoin de mettre de vêtements
de soie. Qu'elle vienne comme elle est.
Le garçon sortit en faisant des sauts de cigogne et Afonso
ajouta :
- Ma femme est un ange dont les ailes blanches ne se
tachent pas avec la suie de la cuisine. Ça m'arrange qu'elle
y soit toujours occupée, sinon, elle me frappe ces polissons
qui, comme tu vois, méritent fort d'être rossés d'abondance ;
mais j'aime ces petits diables qui se moquent de moi et je
les supporte parce qu'à te dire le vrai, j'attrape un mal de
tête dès que je n'entends plus ce vacarme. Et toi, tu aimes
les mômes ?
- Énormément, je trouve tes garçons bien gentils ; mais je
te dirai, si tu me le permets, qu'en matière de migraines,
ton remède ne serait pas aussi efficace pour les miennes que
pour les tiennes.
Afonso me coupa :
- Je le sais bien. Il te manque la bosse de la
procréation, il te manque l'oreille d'un père qui transforme
en musique ces hurlements qui même en Enfer ne pourraient
être admis dans un orchestre.
L'épouse d'Afonso ne se fit pas attendre.
C'était une femme faite pour ne pas être décrite dans des
romans, et pour être admirée au milieu de ses enfants.
Il est très difficile, et cela exige du talent de donner
une image sortable d'une femme qui apparaît simple, modeste
et, à première vue, incapable de figurer dans un roman.
- La voici, je te présente ma femme, dit Afonso. Et il
prit, dans ses bras, le cadet qui lui avait sauté au cou dès
qu'il l'avait vue entrer dans le salon.
L'épouse d'Afonso de Teive répondit timidement à mon
verbeux compliment et prit dans ses bras un autre de ses fils
qui grimpait sur le dos d'une chaise et pointait sa tête au
dessus du haut dossier de cuir.
Comme on ne parvenait pas à trouver un autre sujet de
conversation, je parlai des enfants dont je vantai la beauté
et l'espièglerie. Afonso qui ne demandait apparemment que ça
se mit à raconter avec enthousiasme des anecdotes sur ses
enfants, certaines moyennement drôles, les autres, je
n'arrivais pas à les entendre à cause du vacarme que
faisaient les petits autour de leur mère. Entre-temps
j'observai celle-ci.
Cette dame avait dans les trente-huit ans, et une beauté
forcément déclinante.
Elle portait des vêtements amples, grossièrement taillés,
de confection. La beauté de ses formes se devinait malgré sa
tenue sans apprêt. À ma connaissance, il n'est pas de visage
respirant une telle douceur et une telle bonté. On pouvait
voir la tristesse d'une sainte dans ce touchant visage, pâle,
affaibli, avec un je ne sais quoi de rêveur ; cependant,
l'expression de ses yeux tendres, du sourire presque
imperceptible, du col légèrement incliné dans une attitude
humble, trahissait chez elle l'exubérante joie de la sainte,
oui, mais de la sainte en tant qu'épouse, de la sainte en
tant que mère, de la sainteté du cœur et de l'âme répartis
entre Dieu, son époux et ses enfants.
Je l'ai entendue dire fort peu de choses dans la
demi-heure où elle resta avec nous. Je sentis qu'elle était
préoccupée, au coup d'œil inquiet qu'elle jeta à son mari.
- J'ai compris, dit-il. Vas-y, vas-y : tu penses à ton
pain perdu et à tes oeufs brouillés.
En souriant, elle dit :
- Tu ne m'as pas encore présenté à ton ami comme une
passable interprète de l'art culinaire.
- Une interprète ? s'exclama-t-il. Tu es bien plus ! Tu as
inventé la science de la cuisine, qui est bien plus sublime
qu'un art. C'est ta modestie qui t'empêche d'apparaître en
pleine lumière dans ce monde dont les aspirations convergent
toutes vers la gastronomie, avec un traité qui me rendrait du
même coup fier d'être ton mari, à qui tu dois cette vie
retirée sans laquelle tu manquerais d'espace et de
tranquillité pour tes spéculations, grâce auxquelles nous
allons avoir à souper les plus ambroisiens pains perdus que
jamais les Dieux ne s'enfournèrent dans leurs célestes
gosiers. Notre village, mon cher ami, poursuivit-il avec un
sérieux solennel et moqueur, notre village offre à l'esprit
investigateur un cours de science complet. La poésie de
l'estomac, poésie plus humanitaire que toute autre, on ne s'y
adonne pas dans les villes. On y mange matériellement ; ici,
l'esprit règne sur toutes les matières assimilables. Je fais
miennes ces paroles mémorables de notre admirable Castilho :
"Loin de moi l'idée de refuser aux villes leurs avantages
sociaux ; je dis juste qu'on n'y est pas parvenu par amour de
la poésie ; et que si, dans cette fournaise, quelque génie
poétique résiste, s'il y chante, jamais il ne sera aussi
grand, ni aussi bon, ni aussi innocent qu'il le serait sans
aucun doute dans les champs." Et qu'est-ce que la poésie ?
ajouta Afonso, en guise de commentaire, coupant net le rire
dont je saluais l'extravagance de cette citation, qu'est-ce
que la poésie, sinon cet état diaphane et sublime de l'âme
qui se gonfle et se glisse voluptueusement dans une enveloppe
saine, dépurée des vapeurs mauvaises, et pure de toutes les
crasses exhalaisons d'un estomac gâté, aigre et boursouflé ?
Eh bien, tu apprendras qu'un estomac propre est la source de
tout savoir, et que la science qui élabore les aliments les
mieux indiqués pour le sang est celle qui entretient les
liens les plus étroits avec l'art d'exprimer en cadence les
affections de l'âme.
L'épouse s'était empressée de s'éclipser au milieu de
cette harangue abstruse qui menaçait de se prolonger.
J'écoutais Afonso de Teive comme dans un rêve. Le soupçon
me démangeait que le bonhomme était un tant soit peu hébété
par la vie villageoise ; et bien que la défense de ce
paradoxal mariage de l'estomac avec la poésie fût absoute par
un sourire facétieux, je ne pus m'ôter de l'esprit que
l'intelligence d'Afonso avait souffert de profondes
commotions qui l'avaient transfiguré de fond en comble ou qui
avaient transfiguré à ses yeux les objets du monde extérieur.
Je ne pouvais me convaincre que le bonheur altérât à ce point
le génie et les manières d'un homme que je n'avais jamais vu
vanter les délices de l'estomac. Croire que le bien-être de
l'âme procédât de son propre abrutissement, et que le fait de
le trouver obligeait les gens à rompre tout lien avec les
individus policés, les femmes qui inspirent et les splendeurs
de l'art, tout ce qu'enfin l'on recherche tous avec avidité,
cela me semblait absurde et incompatible avec le caractère
d'Afonso de Teive.
Je me préparai donc à percer le secret du revirement qui
avait transformé en peu d'années l'esprit le moins porté que
j'eusse vu à goûter la paix des champs et l'absolu
renoncement à la société
Le souper était sur la table. Quel énorme souper nous
avons englouti et quel fracassant vacarme nous fut infligé
par les enfants !
III
Le lendemain de ce dimanche de fête que j'ai passé
avec Afonso, le soleil s'était levé, aussi magnifique que la
veille.
Afonso de Teive fit harnacher un bidet ordinaire lequel,
selon son maître, représentait un luxe dans son écurie, vu
qu'Afonso ne s'aventurait guère au-delà des murs de sa
propriété. De la résidence du curé, arriva une jument qu'on
nous prêtait, harnachée avec un bât et des étriers de bois
qui avaient l'air de boisseaux. Après le déjeuner, nous avons
enfourché nos montures, nous nous sommes engagés dans des
potagers caillouteux, et nous avons débouché sur la route qui
relie Guimarães à Famalicão. Nous devions parcourir deux
lieues. La jument abbatiale était si ferme dans son allure
que je laissai flotter les rênes, me fis un oreiller d'un des
étriers, et me couchai sur le bât, pour admirer
horizontalement la nature, une façon de la regarder que je
recommande aux curieux qui n'ont jamais regardé la nature
ainsi. Afonso chevauchait à mes côtés, courbé sur le cou de
son bidet qui n'obéissait ni aux rênes, ni à l'étrier ; il
fallait lui parler rudement ou l'exciter avec des coups de
bâton. Et Afonso riait.
- Qui t'a vu, Afonso de Teive, et qui te voit !
m'exclamai-je. Qui t'a vu à Lisbonne sur ce cheval noir qui
se dressait férocement, les pattes en l'air, et les
rabaissait humblement, tout tremblant, si tu lui murmurais un
mot, qui t'a vu à côté de cette Palmira...
À peine eus-je proféré ces paroles, Afonso me fixa, les
yeux embrasés de leur ancienne flamme. Il fit semblant de
sourire, dans le dessein de cacher le changement survenu sur
son visage. Il détourna la face de façon que je ne la pusse
voir et, au bout de quelques secondes, il murmura.
- Voilà qui compromet le plaisir de cette promenade, à
présent.
- Pourquoi ? ! rétorquai-je. Excuse-moi si j'ai froissé ta
sensibilité. J'ai cru qu'entre toi et ton passé un abîme
s'était creusé, c'est à ne rien comprendre à un tel chagrin.
J'ai cru qu'un homme heureux comme toi resterait froid à
l'évocation des bons et des mauvais moments de sa
jeunesse.
Afonso s'arrêta pour me dévisager :
- Tu ignores tout de ma vie depuis 1850 ?
- Je te jure que je ne sais rien de ta vie,
répondis-je.
- Et de cette femme que tu as appelée Palmira ?
- Je ne sais rien, sinon que...
- Dis ce que tu sais. Pourquoi hésites-tu ?
- J'ai juste appris qu'elle était mariée, qu'elle était
partie d'ici pour Lisbonne avec toi, et c'est tout. Les
personnes à qui j'ai demandé de tes nouvelles, c'étaient tes
vieux amis, qui haussaient les épaules et disaient "Va-t-en
savoir !" Je n'ai plus pensé à toi depuis 1856. Je me suis
défendu en évoquant, si tu veux, mon oublieuse amitié. Je
suis plus ou moins comme tes amis.
La mine d'Afonso de Teive se rasséréna et nous
poursuivîmes silencieusement notre route jusqu'à Guimarães où
nous mîmes pied à terre devant l'auberge de Joaninha, qui
rivalise de grâce, de propreté et de poésie avec la Joaninha
d'Almeida Garrett, qui figure dans ses Voyages.
Nous dînâmes, sortîmes jeter un coup d'œil sur les
environs que je n'avais jamais vus en décembre, aperçûmes
quelques-unes des fameuses dames de la vieille ville qui
résistaient à la fraîcheur du soir, accoudées à l'appui de
leur fenêtre, nous entrevîmes les yeux fort galants d'autres
à travers ces grilles qui nous racontent encore à présent les
vertus d'autres époques, des vertus qui avaient besoin de
grilles, comme les belles fleurs exotiques ont besoin d'une
serre.
Nous revînmes à l'auberge, prîmes un thé et des petits
gâteaux qui perpétueront dans un lointain avenir le doux nom
de Mme Joaninha. Puis nous demandâmes une chambre à deux
lits, et nous eûmes la satisfaction de voir qu'on nous
donnait une chambre à cinq lits, au peu près.
- Ça fait dix ans, fit Afonso ; et c'est la première fois
que je dors hors de chez moi. Je me sens seul et étranger.
J'ai l'impression de me trouver à mille lieues de ma femme et
de mes enfants.
- Je vais faire harnacher nos montures, dis-je, et nous
partirons ; la nuit est magnifique.
- Non, répondit Afonso. J'ai besoin de me retrouver une
nuit seul à seul avec toi. Sous les tuiles de la maison de ma
femme, mes lèvres ne profèrent pas le nom de l'autre. Elle
sait déjà que je reste à Guimarães. Je parlerai, et tu
écouteras, ou tu dormiras. Je te parlerai de l'homme que tu
as connu en 1851 pour expliquer l'homme de 1863. Tu verras
par quels bourbiers je suis passé, quels ressacs j'ai
affrontés, comment ma poitrine s'est heurtée aux vrilles de
fer du malheur pour arriver à l'abri où tu m'as trouvé. Tu ne
t'étonneras pas alors de ma vieillesse précoce ; ma vie te
frappera de stupeur. Si tu es malheureux, tu y trouveras une
consolation. Si tu ne l'es pas, tu craindras de l'être.
C'était, comme vous le savez, une nuit de décembre.
À onze heures, la bougie finit de se consumer
complètement. Au point du jour, nous ouvrîmes les portes, et
Afonso parlait encore.
IV
Au début de cette année
1864, je quittai Ruivães où je m'étais caché huit jours à ma
funeste étoile - l'infortune à la vigilance sans faille, que
peu à peu j'oubliais. Passé ce délai, je n'arrivai plus à me
faire à mes nuits paisibles, je ne sentis plus la main du
Démon qui maintenait ouvertes mes paupières mortes de sommeil
et je partis à sa recherche.
Je laissai mon ami au sommet de la colline qui jouxte sa
maison, avec son épouse et ses enfants. Avant que nous nous
séparions, il dit : "Quand ton livre sera terminé, laisse-moi
jouir du plaisir peu commun de me voir devenu un personnage,
le héros d'un roman qui m'assure une immortalité..."
- De quinze jours, dis-je en le coupant.
J'installai ma tente de nomade non loin de l'obscur asile
d'Afonso de Teive, au bord d'une rigole appelée Péle, un
ruisselet dont l'existence se trouve pour la première fois
révélée au monde en lettres rondes. Ma tente, ce sont vingt
volumes, un encrier de fer, et un porte-plume en os que l'on
m'a donné dans un autre endroit au monde où j'avais également
installé ma tente il y a quatre ans - un endroit au monde où
par un singulier hasard m'avait conduit mon destin vagabond,
c'étaient, en l'an de grâce 1860, les cachots de la Relação
de Porto, le refuge le moins convenable pour des hommes aux
goûts changeants en matière de logement. Ce qui n'empêchait
ma plume tant chérie, la confidente et l'amie de ces trois
cent quatre-vingts nuits - toutes de janvier, car sous ces
firmaments congelés de pierre règne un hiver perpétuel, et
les voûtes suintent, on ne sait si ce sont des larmes, du
sang, de l'eau retenus dans les pores du granit - n'empêchait
pas, disais-je donc, ma plume de gratter le papier dans son
infatigable frémissement, d'alléger mes nuits, et de
m'inviter dès les premières lueurs de l'aube à ma table de
travail qui a été l'autel où je rendais grâce à mon Seigneur,
et le confessionnal où j'ai ouvert mon âme, sous le regard
scrutateur de l'ange providentiel qui me passait le baume des
athlètes et des grands malheureux avant qu'ils aient à faire
face aux supplices les plus humiliants et les plus
affreux.
Les vingt volumes et mon encrier de fer se trouvent à
présent sous le toit accueillant d'une autre âme qu'à une
autre époque j'avais trouvée dans la mienne. Je ne sais
combien de siècles se sont écoulés depuis, ni combien
d'abîmes accumulés nous séparent à jamais. Je me suis arrêté
ici parce que c'est encore ici que depuis tout ce temps,
l'image de mon passé m'apparaît sous les couleurs les plus
vives, et que cette âme loge à nouveau dans mon cœur durant
des instants de rêves célestes ; à peine la pierre tombale
des affections englouties dans l'infernal tourbillon des
illusions perdues est-elle restée suspendue au-dessus de la
dernière, les regrets demeurent un sentiment : ils expriment
l'amour sublime, l'amour le meilleur et le plus incorruptible
que le passé nous lègue.
La maison où je vis est entourée de gémissantes pineraies,
qui à la moindre bouffée de vent pincent les cordes de leurs
harpes. Cette rumeur incessante, c'est la langue de la nuit
qui me parle, il me semble que c'est une voix du monde de
l'au-delà, comme un murmure lointain qui bouillonne aux
portes de l'éternité. Si je ne préférais le repos de la
tombe, j'aimerais le bruissement de ces arbres, le
chuchotement de la rigole au bord de laquelle je vais
regarder chaque soir la feuille sèche dériver sur l'onde
limpide, j'aimerais le pauvre presbytère qui, depuis trois
cents ans accueille en son sein de pierre brute les
générations pacifiques, béates et incultes de ces sauvages
heureux qui aimèrent et servirent le Seigneur comme de grands
illuminés. J'aimerais tout cela, mais j'aime beaucoup mieux
la mort.
C'est ici, si Dieu prend pitié de moi, s'il retient le pas
de l'ange exterminateur qui ne cesse de mettre le siège
devant les portes de l'Éden où je me suis réfugié pour quinze
jours, c'est ici que je mettrai par écrit, avec autant de
fidélité que la mémoire me l'autorise, le récit que me fit
Afonso de Teive.
Il y a six mois que la nuit est tombée sur mon esprit.
Avec la formidable impétuosité de celui qui veut échapper aux
griffes d'un dragon imaginaire, je me suis échappé pour
m'installer en face de mon encrier de fer, et j'ai évoqué les
gracieuses images, filles du Ciel, qui, durant ces jours où
ma jeunesse frémissante était entraînée dans des passions
mauvaises, rafraîchissaient mon front, en psalmodiant un
hymne à la passion du travail. La ruine de cet amour a été la
suprême épreuve, la très ardente forge où mon âme a été
exposée à la voracité d'un feu purificateur. Mais, à
l'intérieur, pour tout ce que la noirceur de mon cœur
couvrait de son ombre, il n'y avait plus que froid, ténèbres,
léthargie, oubli.
Je ne sais de quel avril à venir, qui me reste à vivre, me
sont venus un souffle aromatique de fleurs, quelques
ondulations de lumière, qui semblaient celles de ma jeunesse.
Tout cela, j'en ai senti la présence, comme si c'était un don
de l'ange fugace du bien-être. Le messager mystérieux est
passé, il est juste passé, mais mon esprit s'est dressé, dans
un sursaut, pour saluer le soleil de Dieu, du Dieu immense
qui, dans l'immensité de ses mondes, avait gardé pour moi une
part de joies frugales et modestes, de celles que ne peuvent
donner qu'une conscience en repos, quelque avant-goût de
béatitude, et une alliance honnête avec les hommes.
Je pense que je transcris tes paroles, mon cher ami
racheté par tes larmes, les affronts que tu as subis et ton
détachement du monde. La lueur qui aujourd'hui m'a illuminé
dans mon émotion serait, s'il se trouve, un reflet de tes
joies. Tu m'as dit, il y a quelques jours : "Sais-tu ce que
c'est que d'avoir un Dieu qui nous écoute, qui nous réprouve,
qui nous loue, qui peuple pour nous l'espace où l'âme
insatiable de l'homme rencontre un vide horrifiant, une
affligeante respiration ?"
Voulais-tu m'inviter à prier ? Je te l'avoue à toi, moi
dont le cœur est gonflé de paroles consolantes, je te l'avoue
à toi et je l'avouerai au monde, sans rougir comme ces
misérables impies qui perdraient leur âme plutôt que de se
voir raillés pour une telle faute : j'ai prié, mon ami ;
parce qu'au moment où tu achevais de me raconter un des
épisodes les plus effrayants de ta vie, j'ai troublé le
silence où tu étais plongé en te demandant :
- Et qu'as-tu fait après ?
Et tu m'as répondu :
- Après, j'ai prié.
V
Il y a aujourd'hui vingt ans, Afonso de Teive étudiait
à Braga les bases élémentaires pour des études
universitaires, quand je vis Teodora, connue sous le nom de
la petite morgada de Fervença. C'était alors une jeune fille
de quatorze ans. Afonso en avait dix-sept.
Les mères de ces deux enfants qui se sont entrevus et
aimés avec la charmante innocence du baiser aérien d'une
fleur qui s'ouvre et rougit sur sa tige, avaient été
condisciples sur les bancs du même couvent. Elles se
séparèrent pour devenir des épouses, en se promettant de
continuer à s'aimer dans la personne de leurs enfants, si le
sort leur en donnait qui fussent faits pour s'unir.
Des vœux de vierges, échangés alors, le visage empourpré
par la chaleur de leur cœur - qui les entraînait heureuses
vers leurs nouveaux destins.
La mère de Teodora montra la même fidélité que la mère
d'Afonso à la parole donnée.
Une tristesse pourtant l'accablait et, de jour en jour,
les ténèbres s'épaississaient dans son esprit ; elle se
sentait mourir à trente-trois ans d'une maladie de poitrine
et laissait Teodora en ses vertes années, encore célibataire,
à la merci du bon vouloir de ses tuteurs.
À la fin de sa vie, elle se rendit à Braga avec sa fille
dans l'intention d'organiser une rencontre avec le garçon qui
devait devenir son mari, qu'elle avait peut-être déjà oublié,
depuis les premières années de leur enfance, où ils s'étaient
connus. En voyant avec quelle joie ils se reconnurent et se
saluèrent comme deux petits oiseaux perchés sur la même
branche, sous le reflet doré du même matin, la malade connut
une brève rémission ; mais la volonté tant de fois sollicitée
du Seigneur ne lui accorda pas les deux ans de vie qu'elle
demandait pour conclure le mariage.
Des secrets du Ciel qui voit loin ; si ce n'en était pas,
les vœux d'une mère pour une vierge qui va rester seule au
monde, avec deux ennemis -l'innocence et la beauté - tous ces
vœux déçus, inexaucés par Dieu fourniraient des arguments
pour mettre en doute la médiation du Créateur dans les
misères qu'il a créées.
Sa mère à peine morte, Teodora fut recueillie au couvent
des Ursulines, conformément à la décision d'un oncle paternel
qui s'était lui-même institué tuteur de l'orpheline.Sur
les
conseils de son cœur et de sa mère, Afonso allait voir la
pensionnaire en justifiant innocemment la fréquence de ses
visites par une parenté mensongère.
Durant les deux premiers mois passés au couvent, Teodora
se développa et engrangea une connaissance de la vie qu'elle
n'atteindrait pas en deux ans dans un village, son village
isolé où elle n'avait que les oiseaux, les fleurs et les
étoiles pour l'initier aux secrets de l'amour. Au couvent,
les leçons étaient moins vagues et mieux adaptées aux
capacités des élèves. Il est certain que les maîtresses
n'enseignaient pas les tendresses, mais le zèle qu'elles
mettaient à défendre de goûter à la pomme inspirait le
soupçon qu'avec leurs précautions, les religieuses leur en
eussent rendu l'âpreté savoureuse, à moins qu'elles ne
dédaignassent faute d'incisives capables d'en percer la
pelure cet exécrable fruit de Pentapolis, si engageant.
À moins de quinze ans, Teodora acquit ce qui lui manquait
de grâces extérieures, et finit de développer les ressources
intérieures de son esprit. La beauté, elle savait déjà
combien de jalousies cela suscitait parmi ses condisciples,
combien d'intrigues, combien de remontrances de ses
maîtresses, parce qu'elle s'occupait trop de sa toilette, et
passait trop de temps à se regarder dans son miroir. Cela ne
comptait guère : la morgadinha de Fervença aimait être belle,
enviée, et persécutée par ses ennemies à la condition, et
avec la garantie d'être admirée par les galants de ses
persécutrices. S'agissant de l'esprit, le savoir acquis
derrière les grilles fit d'elle l'égale, sinon la rivale plus
instruite du petit étudiant de Ruivães qui, contrairement à
toutes les règles de la nature et de l'art, dans un colloque
amoureux, se montrait bien inférieur à Teodora, et sortait
des entretiens ébahi par l'éloquence et la finesse de la
morgadinha.
Mais ces délices du parloir furent brusquement
interrompues
L'oncle et tuteur de Teodora, au fait de ces amourettes
que les religieuses favorisèrent contrairement à leur
habitude, fit valoir ses droits de tuteur. L'élève se rebiffa
en vain, et Afonso soulagea son chagrin en répandant des
larmes.
Prévenue par son fils désespéré, la vieille fidalga de
Ruivães s'en fut à Braga le consoler et de là, se rendit chez
le tuteur pour lui rappeler le mariage prévu d'Afonso et de
Teodora, qui avait été depuis longtemps été entendu entre
elle et sa défunte amie. Le tuteur répliqua en tenant pour
nuls de tels arrangements tant que les enfants ne seraient
pas en âge de les ratifier.
Afonso était tombé dans une douloureuse léthargie, tandis
que Teodora songeait à s'enfuir du couvent. L'instinct qui
nous pousse à nous associer, ce qui est indispensable dans
une entreprise aussi risquée, l'amena à reconnaître la seule
personne à même de l'aider.
Il y avait chez les Ursulines une fille de Trás-os-Montes,
d'une famille distinguée, avec des manières également
distinguées, et d'un naturel dépravé. Elle était entrée là
comme dans une prison ; cependant, comme l'ange des ténèbres
n'abandonne jamais ses élues, il lui inspira le diabolique
projet de s'entendre, à partir de l'heure à laquelle sa
famille l'avait reléguée, avec quiconque la suivrait. Et
quels projets, quel exécrable succès, quelle outrageante
révélation sur l'humanité vont s'imprimer aujourd'hui sur
cette page !
La fille de Trás-os-Montes, laissant affleurer à ses
lèvres le sourire compatissant d'un ange de candeur, scella
d'un baiser sur le visage de sa récente amie leur pacte
d'entraide contre la tyrannie des pères et des tuteurs.
Venant tout de suite au fait, la morgadinha de Fervença
voulut savoir, sans plus de détours, de quelle façon elle
pourrait s'enfuir du couvent. Libana jugea le projet de
s'enfuir assommant et désespéré sans aucune raison, alors que
l'on pouvait améliorer son sort sans courir le risque de se
faire prendre et enfermer à nouveau dans le couvent, sans
plus voir le soleil, ni la lune. Pour lui prouver le danger
d'une évasion, elle lui conta le désastre survenu il y a
quelque trente ans dans ce même couvent. C'était la longue
histoire d'une dame qui y avait été recluse contre son gré,
avait pensé se sauver par les canalisations souterraines des
égouts du monastère, où elle était morte asphyxiée ; et,
tandis que les bonnes sœurs, la famille et les autorités la
croyaient partie pour l'étranger, un ouvrier occupé à curer
les fossés trouva le cadavre presque décomposé, mais
reconnaissable à ses habits. Une telle histoire, que l'on
racontait et que l'on écoutait avec horreur dans cet
établissement, fit sourire la morgadinha, et tira de sa
virginale poitrine cette observation : "Quitte à mourir dans
les immondices des canalisations, autant mourir parmi les
immondices des sœurs. Pour ce qui est des arômes infects, peu
importe que l'on se trouve là en bas, ou ici en haut." La
réponse fut plus étendue, et plus spirituelle dans le même
registre ; mais des sujets de cette ampleur, seuls peuvent
les traiter de façon détaillée des génies éminents et clairs
comme le poète des Misérables qui poétise les égouts de Paris
avec la même acuité dans le style que s'il parlait des
jardins perpétuellement odorants de l'Élysée.
Résolue à suspendre ses plans d'évasion, Teodora devint
l'amie très intime de Libana, et elles formaient à elles
seules un parti qui se faisait respecter par l'audace de
leurs propos, l'orgueil de leur lignée, et la multiplicité de
leurs ressources. Dans ce complot, entraient une servante de
l'extérieur et une bonne de l'intérieur, grâce auxquelles
Afonso de Teive recevait des lettres de Teodora, et un garçon
imberbe de Trás-os-Montes, cousin de Libania, recevait celles
de sa cousine
Un soir d'août, les deux jeunes filles sortirent prendre
le frais dans l'enclos. À l'air mélancolique et rêveur
qu'elles avaient, on eût dit que c'étaient deux Grâces
parties à la recherche de la troisième qui leur aurait
échappé, séduite par quelque divinité inconnue. Qui les
verrait à cette heure où l'on se purge de la lie des
méchantes pensées et des méchantes paroles, croirait que leur
entretien, tout pénétré d'élans fervents et de cantiques à
l'Empyrée, portait sur les cieux de Sainte Thérèse de Jésus
ou de semblables rêveries d'un esprit baigné dans le lumineux
foyer des bienheureux.
Elles s'installent à présent sur un tabouret de
chêne-liège dont le dossier leur offre de douillets coussins
de myrte, parsemés de fleurs de maracudja. À côté d'elles,
une fontaine tremblote ; dans le timbre où la lune commence à
s'éparpiller, les grenouilles coassent ; la brise chuchote
dans les branches du verger, les insectes vrombissent en
voletant dans la fraîcheur du soir. Inséparables de la poésie
du cadre, les jeunes filles la rehaussent et la
complètent.
Écoutons la musique de ces séraphins.
Teodora disait
- Si je pouvais m'arracher d'ici !... Par de si belles
soirées, ce serait si bon de me promener avec mon Afonso!...
S'il pouvait se faire griller dans un incendie, mon tuteur,
et son fils aussi ! S'il n'y avait pas cette brute, je ne me
retrouverais pas derrière ces grilles ! Ô Libana ! Ne
trouveras-tu pas un moyen de nous évader de cet enfer ! Fais
attention, la sœur portière nous observe par la grille à
l'angle.
Libana tourna ostensiblement le dos à la sœur portière et
riposta en ces termes aux souhaits fervents exprimés par son
amie :
- Allez, Lolo, ne te fâche pas! En fin de compte, on va
sortir d'ici bien assez tôt pour profiter de la vie. Si nous
ne faisons pas n'importe quoi, nous pourrons tirer notre
épingle du jeu mieux que nous ne l'avons fait. Veux-tu savoir
ce que me dit mon Alfredo ? Veux-tu savoir combien il m'aime
? Quel sacrifice il est prêt à faire par amour pour moi ?
Tiens, je n'ai pas voulu te dire ce qu'il me demandait dans
sa lettre d'aujourd'hui, de peur que tu me conseilles de ne
pas céder, mais je cède, ma fille, je cède, la passion ne
connaît pas de lois. Il me demande que je le laisse venir me
servir en tant que bonne.
- En tant que ta bonne ! s'exclama Teodora.
- En tant que ma bonne ! Et alors ?... répliqua Libana en
baissant la voix, déjà étouffée par un éclat de rire. Il n'y
a rien de plus facile. Mon Alfredo a un visage de femme, et
pas encore de barbe. Il me dit qu'il va s'habiller comme les
filles de chez moi, et qu'il viendra me trouver avec une
lettre où, en imitant l'écriture de ma mère, il me demandera
d'engager comme bonne celle qui me la portera. Au couvent,
ici, personne ne peut m'empêcher de le recevoir : on fera
bien attention, pour que personne ne devine la supercherie et
... Qu'est-ce que tu en dis, Lolo ?
Teodora répondit, le voyage flamboyant de joie :
- Dis donc, Lili, mon Afonso a aussi un visage de femme,
non ? ! S'il pouvait venir lui aussi pour me servir en tant
que bonne, ce serait si bien !
- Le malheur, c'est qu'il est connu, parce qu'il est
souvent venu ici, fit remarquer Libana . En revanche, mon
Alfredo n'est venu ici qu'au début, une seule fois, et
personne ne le connaît... N'allons pas risquer de tout
perdre, Lolo !
- C'est bien dommage ! s'écria la morgadinha, les yeux
levés au ciel, et la main droite sur son cœur qui battait.
C'est bien dommage que mon Afonso ne vienne pas, lui aussi !
Ô Libaninha, vois si tu trouves un moyen, sinon ton amie
meurt de chagrin !...
Ce que disant, elle cacha son visage emperlé de quatre
larmes sur le sein de son amie.
Quelles larmes ! D'où est-il venu, ou bien où est-il
parti, l'ange de l'innocence, quand une poitrine vierge
recèle de ces larmes, et que des yeux qui n'ont pas encore vu
les ignobles spectacles qu'offre la farce du monde peuvent
les verser !
La nuit tomba. La cloche avait déjà appelé les deux jeunes
filles rebelles, pour les avertir une première, puis une
deuxième fois. Elles se levèrent et s'en furent, bras dessus,
bras dessous, dans la cellule de Teodora poursuivre le
colloque parfumé du jardin.
Elle apprécia la témérité dont elle faisait preuve en
faisant venir l'audacieux garçon de Trás-os-Montes, idolâtre
d'un personnage de roman, le seul qu'il eût lu dans sa vie,
dont il se proposait d'adopter le déguisement féminin. Le fou
! Heureusement que les sottises inspirées par les romans ont
dans la vie réelle des conséquences lamentables ou
dérisoires. Heureusement, pour confondre les livres qui
dénigrent la morale et rendre justice à d'autres livres qui
prônent une morale saine, et ne font de mal qu'à l'éditeur
qui ne les vend pas.
Cet Alfredo qui vivait caché dans les environs de Braga,
et dont le projet avait été applaudi par Libana, s'en fut
dans sa province faire confectionner ses vêtements et
s'entraîner à porter des tenues féminines.
Libana avait des frères, issus de la même branche par leur
père et par leur mère, lesquels, selon toute apparence, ne
pouvaient être surpris de l'impudence et de l'extravagance de
leur fille et de leur sœur ; c'étaient donc des gens passés
maîtres en matière de fourberies et de ruses, et fort
capables d'observer les manigances d'Alfredo.
Le bourg était petit et les langues allaient bon train. Le
bruit courut aussitôt, de certaines bouches aux oreilles des
intéressés que l'on faisait des vestes courtes, des jupons,
et d'autres vêtements féminins, sur mesure, pour Alfredo. Un
des frères de Libana partit tout de suite pour Braga ;
l'autre resta pour guetter les déplacements de l'imitateur de
Lovelace. Celui qui s'était caché à Braga fut prévenu à temps
qu'Alfredo s'était mis en chemin. Une subtile concertation
avec les autorités permit de tendre les filets à point si
bien nommé que le malheureux fut appréhendé à la conciergerie
des Ursulines, habillé en paysanne de Trás-os-Montes et que,
de là, il parcourut entre les baïonnettes et escorté par des
bandes de gamins, toutes les étapes judiciaires, de
l'officier civil aux tendresses du geôlier.
Conscientes du désastre, les religieuses réclamèrent au
prélat de Braga l'expulsion de la recluse qui déshonorait le
couvent et contaminait les autres jeunes filles par sa
conduite immorale. Libana fut donc remise à son frère, qui la
ramena chez elle. On s'attendait en général à ce que cette
donzelle, promise aux plus insignes désastres, eût une fin
qui servît d'exemple aux femmes qui se sont écartées des
sentiers de la vertu. Les pronostics de l'opinion publique
étaient erronés comme on le verra dans un prochain livre.
On ne sait pas encore bien comment le monde est
fait.
VI
Le scandale heureusement avorté à la conciergerie du
couvent éveilla la méfiance des pères de famille qui avaient
placé des jeunes filles chez les Ursulines, et donna aux
insomniaques bonnes sœurs un sixième sens pour veiller au
grain. On s'accordait à penser, à l'intérieur du monastère,
que Teodora avait assez d'esprit pour prendre une bonne
conformément au système inefficace de Libana. De plus, après
l'expulsion de son amie de Trás-os-Montes, au lieu de
rabattre son orgueil et de se contenir, la morgadinha devint
enragée, et multipliait les invectives et les railleries
contre les vieilles religieuses, en braillant, sans aucune
retenue, qu'on pouvait la renvoyer si ça ne leur allait pas.
Offensée et à bout de patience, après avoir consulté le
tuteur de cette élève, la communauté se résigna à user et à
abuser des anciens pouvoirs monastiques, et l'enferma dans sa
chambre, en la menaçant de la cadenasser dans une cellule. La
résolution de Teodora faiblit devant les forces réunies des
sœurs et des frères chapelains, qui promettaient d'employer
des arguments plus frappants, si l'éloquence persuasive
restait inefficace.
Vaguement informé de la situation de sa bien aimée, Afonso
de Teive se présenta à la conciergerie du couvent, dans
l'héroïque intention d'arracher la victime aux griffes de la
théocratie despotique. La sœur portière, qui se recommandait
par ses lunettes et sa grande vertu, opposa sa poitrine de
martyre aux injures sacrilèges de l'amoureux qui ne se
connaissait plus. Mais, comme le hasard amenait en ces lieux
un officier de police à l'instant précis où Afonso vociférait
en gesticulant un discours moins mal venu contre les
couvents, le dit officier de police se précipita, la tête
entre les mains, chez l'officier civil, et ce dernier
accourut au moment le plus critique, alors que l'élève de
rhétorique, dans son emportement, martelait vaillamment la
porte à coups de poing, en appelant Teodora à grands cris.
Retenu par les bras vigoureux de l'autorité, Afonso, qui
ne s'attendait pas à une telle attaque, ne put résister. Il
se débattit et regimba tant que la force de la rage soutint
son ardeur, et tomba enfin, inanimé, dans les bras de
l'autorité, en balbutiant encore "Teodora". On réunissait les
pièces d'un procès quand la fidalga de Ruivães parvint à
atténuer, par la vertu de sa vénérable présence et du secours
des personnalités les plus en vues à Braga, l'effet produit
par le crime puéril de son fils.
Afonso rentra chez lui avec sa mère, bien décidé à se
laisser mourir. Il tomba malade, fut pris de méchantes
fièvres et délira. Il fut cependant tiré d'affaire par les
soins maternels, et le concours de la robuste nature de ses
seize ans. Au cours de sa convalescence morose, ses yeux ne
cessèrent de pleurer ; ses rêves étaient encore des supplices
dont il se réveillait en criant et en sanglotant ;
nonobstant, la guérison de l'amour qui pleure est assurée,
une blessure à un cœur où peut se glisser l'âcreté et
l'astringence d'une larme se cicatrise tôt ou tard. Les
amours inconsolables sont celles qui s'épanchent dans des
explosions haineuses.
Ameutée par les lamentations de la fidalga, la parentèle
de l'illustre rejeton s'était réunie dans un conseil de
famille et avait décidé qu'Afonso de Teive irait terminer ses
études préparatoires à Lisbonne, et se logerait chez son
oncle, le conseiller. Le jeune homme obéit aux exhortations
et aux prières de sa mère, après que cette dame débordant de
tendresse lui eut promis et assuré qu'en dépit de tout et de
tous, dans un délai d'un an, Teodora serait son épouse.
Les parents de Teodora firent la lippe, en grommelant que
le morgado de Fervença n'en avait que le nom, sans aucun lien
ni aucune rente qui le rattachassent à un ascendant connu.
Afonso s'insurgea contre cet argument en des termes qui
blesseraient la démocratique superbe d'un ancien limonadier
arborant à présent son habit de Chevalier du Christ. Plus
fière d'être issue d'une lignée de chrétiens primitifs égaux
entre eux et égaux devant Dieu, que vaniteuse d'être
apparentée aux Pinheiros de Barcelos, aux Correias, et aux
Lacerdas da Honra de Facelães, la fidalga tomba d'accord avec
son fils et dit que "Chez les Ruivães, on avait de la
noblesse à revendre, mais pas de chance".
Afonso partit pour Lisbonne avec le chapelain. L'oncle
conseiller le prit dans ses bras, et ses cousines, les filles
de ce bienveillant magistrat, se mirent aussitôt à dire que,
faute de frère, Dieu leur en avait donné un et, qu'en tant
que tel, elles ne le laisseraient plus retourner sans elles
dans sa province.
Tant de caresses ne comptent guère pour soulager Afonso.
Il est tourmenté par les regrets, amaigri par les jeûnes, la
tristesse jaunit son teint. Dans les cours, c'est un mauvais
étudiant, dans le cercle de ses condisciples, c'est un
automate qui rit pour leur complaire, et avance sans savoir
qu'il marche dans la direction qu'ils lui indiquent ; chez
lui, avec ses cousines, il fait la tête, n'a même pas la
courtoisie de les trouver jolies et ne songe même pas à
chercher la solution de leurs timides charades, des
logogriphes qu'elles imaginent, et où elles manifestent un
esprit remarquable et une belle impertinence.
À tous ses courriers, la dame de Ruivães reçoit des
lettres où Afonso la presse de hâter les démarches en vue du
mariage. Cette mère consternée a déjà fait explorer par de
tierces personnes les difficultés qu'il importait de
résoudre. De Braga, elles lui disent que Teodora est sortie
de la cellule où on l'enfermait et dispose de tout le
couvent, exceptés le parloir et le clos. Elles ajoutent que
le tuteur de la morgada se rend chaque semaine au couvent, et
qu'il prend quelquefois son fils avec lui, un garçon d'une
allure grotesque, avec une grande cravate rouge faite pour
séduire une nation de nègres, et une veste archéologique au
collet si haut qu'on dirait qu'il s'est enroulé dans une
capote.
On pourrait reprocher à cette description d'être
malveillante, elle n'est pas hyperbolique. Cet individu
s'appelle Eleutério Romão dos Santos, car il est le fils
d'Eleutéria Joaquim et de Romão dos Santos, tuteur de
Teodora, un cultivateur cossu qui habite près du monastère de
Tibães.
Eleutério a vingt-deux ans ; il a voulu apprendre à lire
avec son oncle, le père Hilário, mais sa nature multiplia les
obstacles dès qu'après un an d'efforts il fut question
d'épeler des mots de trois syllabes. Vaincu par la nature, le
père Hilário renonça, vu qu'il lui était défendu d'aérer le
cerveau de son neveu par une fente ouverte à coups de
hache.
Le fils unique de Romão dos Santos accueillit avec de
joyeux hourras la nouvelle de son incapacité à épeler des
mots de trois syllabes. Le lendemain, son père l'envoya à la
foire des Neuf avec une paire de bœufs. Le garçon négocia la
vente de ces bœufs avec une telle astuce et tellement à son
avantage que l'on fut du coup éclairé sur sa vocation. Une
deuxième transaction assit son crédit, que d'autres
confirmèrent, jusqu'à ce que Romão donnât à Eleutério
l'autorisation de prendre autant d'argent qu'il voudrait pour
le négoce des bouvillons et des veaux. Le garçon avait toutes
les raisons d'être satisfait de lui-même, et suscitait plus
que jamais l'envie des voisins, quand la mère de Teodora
mourut. Dès que sa mère eut fermé les yeux, l'orpheline fut
conduite chez Romão, son oncle paternel. L'enfant cheminait,
les yeux chargés de larmes, et privée des tendresses et des
consolations qu'eût pu dispenser une dame qui eût employé
avec elle le langage policé auquel elle était habituée.
Il n'y avait chez Romão que Mme Eleutéria Joaquim, une
créature simplette qui, à chaque sanglot de sa nièce, disait
presque toujours
- Ne pleure pas, petite ; la mort est au portillon par
lequel nous devons tous passer.
Et pour ne pas toujours répéter la même chose, elle
disposait d'une formule différente :
- Comme dirait l'autre : aujourd'hui, c'est ton tour ;
demain, c'est le mien.
Quant à Eleutério, moins versé dans les lieux communs des
condoléances rustiques, voulant consoler sa cousine, il tira
de sa poitrine ces mots :
- Dites-vous bien, ma cousine, que pleurer c'est mauvais
pour les yeux des jeunes filles. Cessez de soupirer, ça
n'arrangera rien. Ce que nous pouvons faire de mieux pour
l'instant, c'est aller nous amuser dans les foires. Celle de
Vila Nova de Famalicão arrive, où je dois amener deux paires
de bouvillons. Si ça vous tente, ma cousine, nous nous
associerons pour y acheter quelques bêtes, vous pouvez vous
reposer sur moi, et je m'engage à vous donner votre part des
bénéfices, ça vous permettra de vous acheter une chaîne de
deux cent mille réis et des pendants qui vous arriveront aux
épaules. Et puis, qui est mort est mort. C'est un dicton des
vieux.
- Qui est mort, n'y a plus qu'à prier pour son âme - fit
son oncle, le père Hilário. La tournure laissait à désirer,
mais les intentions étaient pieuses.
Teodora faillit crever de rage quand Eleutério puisa dans
sa bedaine déjà farcie de cruelles sottises bien d'autres qui
bouillonnaient déjà dans son gosier.
Voici un échantillon d'Eleutério Romão dos Santos.
Le conseil de famille décida le retour de l'orpheline chez
les Ursulines. La jeune fille accueillit avec plaisir cette
nouvelle : elle se voyait ainsi débarrassée des importunités
de son stupide cousin, et de sa tante plus niaise que ne
l'autorise la bonne volonté de qui que ce soit.
Dès que la mère de Teodora fut morte, l'oncle, qui
connaissait l'importance de sa fortune, misa sur l'avenir et
jugea réalisable un mariage qui lierait les deux plus grandes
maisons de la paroisse. Il eut du mal à admettre que sa
pupille s'éloignât de chez lui, mais les voix des autres
membres de la famille l'emportèrent, qui soulignaient la
nécessité d'éduquer cette petite à qui l'on avait donné des
leçons particulières, et qui n'était pas du tout faite pour
vivre à la campagne.
En attendant, Romão invita son fils à songer sérieusement
à la jolie combine qui se présentait là, il n'y avait plus
qu'à donner un coup de faux. Un style imagé et pittoresque où
l'on reconnaît toute l'inventivité de nos paysans, et dans
lequel Romão se distinguait chaque fois qu'il tenait au creux
de sa main quelque jolie combine qui s'avérait toujours une
méchante combine pour ses prochains.
Pour commencer, Eleutério dit que sa cousine lui semblait
faite comme un hareng. Le dédaigneux fondait son opinion
défavorable sur la maigreur délicate et raffinée de Teodora.
Pour flatter l'œil de galants faits comme Eleutério, il
fallait une femme rougeaude, à la poitrine haut perchée, aux
hanches larges, potelée, aux poignets épais, les mâchoires
gonflées par des éclats de rire stridents, portée sur les
facéties équivoques et les ritournelles gaillardes qui ne
demandent qu'à s'échapper de leurs grosses lèvres huileuses.
Teodora était le contraire de tout cela.
Il est regrettable que le moment soit venu de la décrire,
quand l'on vient juste de s'étendre sur l'image contrastée. À
seize ans, Teodora était un modèle achevé de beauté, comme il
s'en présente peu dans les races patriciennes, qu'un concours
de circonstances aussi bien spirituelles que physiologiques
porte à la perfection. La pâleur était chez elle la
principale caractéristique des beautés d'exception pour des
yeux dont il semble que les nerfs optiques viennent de l'âme,
et non du cerveau, tisser la rétine. La femme pâle est celle
qu'on chante dans les poèmes, et qu'on exalte dans les romans
; or, quand la poésie et la prose conspirent à donner à la
femme pâle des raisons d'aimer et de souffrir, il y a de quoi
s'agenouiller, assurés que l'on est qu'elle fera une amante
et une martyre, par amour du roman et de la poésie quand bien
même la nature lui aurait donné un cœur en acier trempé. Il
se peut qu'au cours de ce livre le lecteur se souvienne de ce
dernier détail.
Sur le visage blanc de Teodora, ses yeux noirs
scintillaient, ils n'étaient pas vifs, mais morbides, comme
si la chute des grandes paupières irisées de veines bleues
interceptait le rayon de lumière qui tombant sur eux les fait
resplendir, les réchauffe et anime les globes oculaires. Du
nez, nous dirons que, sur cet article, le plus rebelle aux
soins de la nature, celle-ci s'était montrée si prévenante
que cette perfection eût suffi pour faire mentir ceux qui lui
reprochent sa malveillance. S'agissant des lèvres, je ne sais
si je puis recourir aux comparaisons antiques - roses et
coraux, grenades et carmin - si je puis d'emblée me contenter
de cette vérité qui va de soi et reproduit tout dans une
ligne comme avec un pinceau, et dans une phrase exprime tout,
comme dans des phrases de Castillo : "C'était un perpétuel
baiser d'innocence." Comme l'expression sonne bien, et comme
le monde serait beau si les jolies bouches étaient toujours
absorbées dans un perpétuel baiser d'innocence ! Ô Teodora,
si tu mourais à ce moment, ton visage taillé dans l'ivoire
nous imposerait encore l'image de lèvres jamais arrachées au
baiser de quelque ange, qui garde l'arrière-goût de la
volupté qui caractérise les anges qui se sont éloignés de
leur céleste candeur. Mais tu as grandi, et tu as perdu ta
forme première, chrysalide ! L'essence céleste s'est envolée
quand une vierge s'est envolée, qui était ta sœur, et que le
Seigneur a appelée à l'aube du premier jour brumeux de sa vie
; et ce qui est resté de toi, ç'a été la beauté et
l'infortune de la femme.
Mais, en dehors de l'essence pure du Ciel, quelle femme
svelte et merveilleuse est restée là pour étaler ses
mondaines pompes, ce fastueux rien qui s'abat de l'autel de
notre idolâtrie avant de se faire ronger par les vers et la
pourriture.
Ces derniers mots m'empêchent de continuer à décrire
Teodora. Mon courage s'est évanoui. Je suis tombé de ma
fantaisie dans le fétide lagon de la vérité. Je me suis
retrouvé pour ainsi dire auprès d'une sépulture glacée dans
le givre d'une nuit de décembre. Le sang s'est figé à mon
pouls, mes doigts sont transis, et ma plume s'en échappe. Le
noroît souffle sur les arêtes des caveaux, déplace et fait
tomber de sur cette pierre des couronnes humides d'une rosée
cristallisé en larmes, ce sont des couronnes d'immortelles
consacrées à la beauté qui s'est crue impérissable à la
sixième heure de sa brève journée. Elles sont entraînées
ainsi, les couronnes, par le vent qui tourbillonne, Elles
sont ainsi échevelées, les frondaisons des saules pleureurs
et des cyprès ; tout s'en va ; la mémoire des vivants
s'échappe également de cette sépulture ; tout s'en est allé ;
il n'y a que toi, la Croix, qui es restée !
VII
La beauté
absolue, s'il est un toit pour elle, possède une cathédrale,
qui est celle de la belle femme, et parmi les multiples
manifestations de la beauté dans ses différents types, il est
une beauté supérieure qui représente le Beau Universel, le
beau qui retient et entraîne tous les regards. La femme dotée
d'une telle grâce fait la même impression sur l'esprit qui
s'est formé en contemplant et en admirant les merveilles de
la nature et de l'art, que sur l'esprit dénué de tout
savoir-vivre et de tout discernement. Ainsi formulée, cette
thèse peut sembler absconse, mais elle se trouve illustrée
par l'influence enivrante des yeux de Teodora sur l'âme mal
dégrossie d'Eleutério. La fille de quatorze ans que le vacher
lourdaud comparait à un hareng lui est apparue à seize ans
derrière la grille du couvent, et l'a laissé pantois. Voulant
exprimer à son père ce qu'il avait ressenti à ce moment, le
garçon se montra aussi expansif que spontané
- Quand elle avait ses yeux sur moi, c'était comme si mon
âme était sortie du corps. Je voulais lui dire quelque chose,
et ma langue restait collée au palais. Ah, si je pouvais être
roi, et qu'elle soit une chevrière !<
Avec un bon tamis, pour débarrasser la langue de ses
plébéianismes, l'idée, dans sa concision, pourrait être
attribuée à Shakespeare. L'eau la plus cristalline est celle
qui sourd des rochers solitaires ; des esprits frustes,
jaillissent parfois aussi des idées limpides, reflétant une
sensibilité originale qui donne à penser.
Romão fut satisfait de ces propos, se les repassa, et les
rapporta tels quels à Teodora. La jeune fille, habituée au
langage plus fleuri et plus délicat d'Afonso, rit
intérieurement des termes rustiques de son cousin, et fit
mine ouvertement de ne rien comprendre. Mais le tuteur était
capable d'évaluer instinctivement le capital du temps, sans
savoir que les économistes anglais parlaient du temps comme
d'un capital ; il répéta les paroles d'Eleutério, en éclaira
le sens, puis orienta la conversation sur l'heureuse quiétude
du mariage que, dans son langage imagé, il appelait une jolie
combine.
La petite morgada fut affolée par les discours de son
oncle et répondit par une crise de nerfs, c'était déjà la
troisième qui l'affectait ; une maladie sympathique chez les
jeunes filles pâles, si c'est l'amour contrarié qui détraque
le système nerveux. Teodora sanglotait, ses gémissements
aigus résonnaient dans les dortoirs. Quelques bonnes sœurs
accoururent et la conduisirent dans une cellule. La mère
supérieure alla demander à la grille ce qui s'était passé, et
repartit convaincue que l'orpheline était une folle, et que
Libana, qui avait laissé le souvenir d'une dévergondée, lui
avait appris à feindre des attaques nerveuses.
Romão dos Santos était sorti du couvent bien résolu à
consulter un ancien Carme sur les simagrées et les manigances
auxquels il avait vu sa nièce se livrer, sur les prières dont
on use pour exorciser les démons, et que l'on pourrait
utiliser avec elle, si le religieux estimait qu'elle en était
possédée. Le démonifuge invincible et zélé s'en fut au
couvent, s'entretint avec la suspecte énergumène, demanda aux
bonnes sœurs de témoigner sur les méfaits qu'il attribuait à
l'esprit immonde, et se retira persuadé que la morgada de
Fervença était possédée d'une légion de petits diables
agressifs et comploteurs, qui se nichent, contrairement à ce
qui est naturel, dans le corps des religieuses, ne les
épargnant même pas quand elles recourent au salutaire
expédient du Galicien dont parle Almeida Garrett dans sa
fable. L'ancien carme était cultivé.
Teodora avait entre-temps appris qu'Afonso de Teive était
parti pour Lisbonne. Ce départ irrita sa vanité, bien qu'elle
eût appris sa démentielle agression contre la sœur portière,
ainsi que les humiliations et les épreuves que coûtait au
pauvre jeune homme cet exploit. Mais personne ne lui dit
quelles douleurs l'avaient conduit au bord de le tombe, de
quels regrets il était crucifié à Lisbonne, et les vaines
sollicitations que multipliait la mère d'Afonso pour assurer
à la fille de sa défunte amie la réalisation effective de ce
mariage.
S'ajouta à ce dépit, le dégoût croissant qui mortifiait la
recluse, continuellement espionnée, et harcelée par de
vieilles conseillères qui entreprirent la tâche de lui faire
passer ce dépit et ce dégoût ; par dessus le marché, le
cousin vint la voir plus souvent. Il présentait un peu mieux.
Avant, la tête de ce garçon avait un aspect hideux, les
cheveux pleins d'échelles, taillés qu'ils étaient avec des
ciseaux plus habitués à tondre les bêtes, une énorme
tignasse, des mèches bouclées sur les oreilles, le tout bien
huileux et bien luisant. Eleutério se présenta par la suite
avec des cheveux en brosse, et les boucles étaient bannies.
Il serra sa casaque dans le grand tiroir contenant les pièces
de musée, et s'enveloppa dans une cape mauresque, comme on en
portait alors, avec des couleurs nuancées, des fleurons sur
le dos, et des boutons ornés de passementerie pour l'attacher
au cou. Les pantalons se prolongeaient par des guêtres
jusqu'à la pointe du pied, boutonnées à une demi-palme
au-dessus de la cheville avec des boutons de madrépore ; de
plus, son père lui donna la montre de ses aïeux qui, vus la
contenance et le contenu des boîtiers superposés, évoquait
l'équipement d'une salle d'eau pour toute une famille, du bac
à la bassine du lavabo. Les breloques de ce trésor qui ne
marchait plus depuis quarante ans, c'étaient des plaques de
différentes pierres et de clochettes piriformes d'une telle
taille qu'on eût dit des armes de défense.
Teodora eut du mal à reconnaître son cousin Eleutério, mis
à part les mains et les pieds qu'on ne pouvait absolument pas
confondre avec d'autres en dépit des tortures qu'il leur
infligeait. Le jeune homme avait déjà obtenu de sa cousine
une admiration que justifiait la comparaison. C'était déjà un
grand pas de fait dans le cœur de la jeune fille.
J'ai lu quelque part une vérité qui sonne comme un
paradoxe, et que je fais mienne : à savoir que l'esprit de
chaque personne entretient des rapports étroits avec la façon
dont elle est mise. L'intellect défaille et reste contraint
si l'individu s'examine et se sent écœuré par l'aspect de ses
vêtements. L'inélégance de l'esprit va en quelque sorte de
pair avec l'inélégance de la tenue. Les idées sortent du
cerveau boiteuses et confuses ; l'expression laborieuse et
gauche trahit le repliement de l'âme ; il y aurait là quelque
chose de phénoménal et que je pourrais mettre sur le compte
de ma propre insanité, si beaucoup d'individus ne m'avaient
fait partager de tels secrets psychologiques, dans lesquels
leur tailleur joue un rôle important.
Cela bien établi, on s'explique la délicatesse des
tournures employées par Eleutério au parloir, le jour où il
est apparu méconnaissable. De temps en temps, le jeune homme
baissait ses yeux langoureux sur ses breloques et, quand il
les relevait vers sa cousine, à ses lèvres bouillonnait déjà
une idée jolie. Il était pris d'une inspiration aussi
heureuse quand, par hasard ou délibérément, il se voyait avec
ses guêtres si bien boutonnées à la hauteur du tibia, qu'il
restait comme un Narcisse le regard figé sur ses pieds.
La morgada sortit pensive de ce premier colloque. En
manifestant une admiration aussi forte qu'artificieuse,
quelques dames entrèrent dans la cellule de la jeune fille
pour lui demander si c'était là en vérité le cousin
Eleutério, ce dandy qui était venu la voir. Teodora répondait
que oui, partagée entre l'orgueil et le dédain. Les bonnes
sœurs se signaient et s'exclamaient :
- C'est vraiment devenu un jeune homme accompli ! Personne
n'aurait pu dire ce qu'il allait donner ! Il n'y en a pas un
autre dans les rues, à Braga, qui le vaille ou qui le
surpasse.
- Votre cousin a de l'allure, il en met plein la vue !
ajoutait la plus charmante des bonnes sœurs, pour ne pas être
en reste avec sa conscience.
Quand Teodora se réveilla, le matin suivant, deux images
se présentèrent à sa vue ; l'une se brouillait et se
dissipait comme un rêve que la mémoire ne parvient plus à
retenir : c'était l'image d'Afonso ; l'autre se dessina bien
précise dans ses moindres traits, radieuse, vivante et
vivifiante : c'était l'image d'Eleutério Romão dos Santos.
Elle se leva, joyeuse, ouvrit la fenêtre de sa cellule,
aspira l'air du ciel qui ne lui avait jamais semblé d'un si
bel azur, et envia les oiseaux qui voletaient en gazouillant
sans aucun souci, ou tournoyaient en faisant de joyeuses
boucles, et cela faisait miroiter aux yeux de la jeune fille
les délices de la liberté.
Aimait-elle Eleutério Romão ?! Non, disait Teodora, et je
la crois sur parole. Ce qu'elle aimait, c'était la liberté ;
tout au fond de son âme, elle brûlait de vivre, comme
l'exigeait son tempérament à grands cris, des cris que la
société n'entend pas, qu'elle ne croit pas sincères, et
qu'elle ne pardonne pas. Ce qu'elle voyait en Eleutério,
c'était l'homme qui ne provoquait plus la même répulsion
qu'autrefois, l'homme dont elle pouvait admettre qu'il fût le
libérateur d'une poitrine qui veut se gonfler de parfums,
sans pour autant s'asservir à l'homme qui va ouvrir les
grilles qui la séparent du monde. C'est ainsi que beaucoup de
femmes ont aimé ceux qui les libèrent ; c'est de cet amour
qu'on nomme ainsi parce qu'il n'existe pas de mot au sens
plus élastique pour qualifier ceux qui les libèrent, que
jaillissent les malheurs irrémédiables, les haines
irréductibles, et les affronts qui creusent les tombes où
restent ensevelis bourreaux et victimes, dont le souvenir
reste inscrit sur les pierres tombales qui publient
l'opprobre des enfants procrées dans le crime et maudits par
l'infamie de leurs mères... J'amène les voiles ; à ce
train-là, j'allais donner dans la fadeur qui se cache sous le
masque de la moralité : deux inconvénients également
fâcheux.
À ce moment-là, la dame de Ruivães avait obtenu qu'une
séculière des Ursulines remît une lettre à la morgada, une
lettre pleine d'espoir, de mots encourageants, et de
consolations, avec des détails sur les souffrances de son
fils à Ruivães, les chagrins et les inquiétudes qui
l'accablaient à Lisbonne. Elle concluait la lettre en
promettant à la jeune fille qu'avant deux ans, les souhaits
de tous allaient être exaucés devant Dieu, à condition que
Teodora conservât sa fermeté, son courage et sa constance.
Deux ans ! se dit la morgada. Attendre deux ans dans ce
purgatoire... Si Afonso m'aime, pourquoi ne vient-il pas
m'arracher à ce cachot ? Deux ans ! Et je vivrais tout ce
temps-là à attendre je ne sais quoi ?! Moi, prisonnière ici
pendant deux ans, et lui en train de s'amuser à Lisbonne!...
Si au moins j'étais libre pendant que je l'attends, les jours
me sembleraient moins longs ; mais attendre, privée des
plaisirs dont il jouit, un avenir peut-être incertain...
c'est de la folie ! Qui me dit à moi qu'Afonso, dans un
espace de temps aussi long, ne tombera pas amoureux d'une
autre ? S'il m'aime, comme il le disait, et comme sa mère le
dit maintenant, qui nous empêche de nous marier tout de suite
? Si nous sommes très jeunes, nous aurons bien l'occasion de
vieillir. Ce que j'ai m'appartient dès à présent, personne ne
me le volera parce que je me marie contre la volonté du
conseil de famille... Deux ans !
Ce jour-là et les jours suivants, Teodora disait toutes
les cinq minutes : "Deux ans !" et restait méditative avant
de s'exclamer de nouveau : "Deux ans !" La morgada répondit à
la mère d'Afonso que sa santé s'était dégradée à cause de sa
sujétion et des désagréments de cette vie qu'elle menait bien
malgré elle. Elle disait que la nécessité de se libérer de
cet esclavage la contraindrait à épouser un homme qu'elle
n'aimait pas. Elle se plaignait de l'absence et du silence
d'Afonso, et citait l'amoureux de Libana comme un exemple de
jeune homme passionné. Elle concluait en souhaitant à Afonso
tout le bonheur du monde, alors qu'elle se préparait à en
assumer tous les malheurs. Après avoir lu la fin de cette
lettre à laquelle elle ne s'attendait pas, la vertueuse dame
de Ruivães se réfugia dans sa chapelle, et resta longtemps à
genoux pour demander à la Vierge de protéger Teodora contre
ses funestes instincts.
Et, à partir de ce moment-là, avec autant de délicatesse
dans ses admonestations que d'affection et de douceur que
possible, elle invita son fils à ne plus penser à Teodora
comme à sa future compagne pour la vie. Afonso demandait
instamment à sa mère les raisons d'un tel revirement et,
comme elle pouvait répondre en présentant le document le plus
expédient, qui était la lettre même de la morgada, elle
remettait les explications à plus tard. Elle écrivait en même
temps à Teodora pour la conjurer de garder la haute main sur
sa jeunesse imprudente, et souligner sa connaissance presque
nulle de ce monde, en évoquant au passage le souvenir d'une
mère vertueuse ; mais elle ne lui parla pas d'Afonso.
La morgada ne se laissa pas troubler par cette omission,
et ne trouva pas raisonnable la sentimentalité de la fidalga
; elle fut particulièrement irritée qu'on ne lui répondît pas
sur le point essentiel de sa lettre où elle demandait qu'on
hâtât le mariage parce que sa santé était menacée.
De plus en plus assidu à la grille Eleutério avait à
présent une autre cape couleur romarin, d'autres pantalons
avec des guêtres, un gilet de velours écarlate et un cheval
de bonne race, parfaitement harnaché, et obéissant au frein
pour toutes sortes de sauts et de croupades. Teodora y fut
sensible ; elle avait un faible pour l'équitation, et avait
souvent rêvé qu'elle chevauchait, juchée sur une courte
selle, habillée en amazone, les plis de son ample voile
ondulant au rythme d'un galop frénétique. Ce cheval - j'ai
honte de le dire ! - fut pour beaucoup dans la décision de la
morgada de répondre catégoriquement aux timides questions de
son cousin Eleutério.
C'est ainsi que cela s'est passé. Le moment venu, en
balbutiant avec une feinte pudeur, la jeune fille dit qu'elle
était disposée à prendre un état, vu que son âge le lui
permettait. Eleutério l'écouta, perplexe, sans oser supposer
qu'il était le fiancé choisi ; il tâtait le côté droit de sa
poitrine où il croyait que se trouvait le cœur ; mais lorsque
sa cousine lui dit : "Je ferai ce que mon oncle Romão voudra.
Je me marierai avec celui qu'il me désignera..." Eleutério
lâcha un ouf de soulagement et rit stupidement en se frottant
les mains.
Grâce à cet événement, je perdis mes illusions. La nature
a été bien abâtardie et faussée dans le théâtre et les
romans. Des cas analogues, je les ai vus représentés avec des
singeries et des exclamations contraires à la logique
naturelle. Dans le roman, tous les Arturos ou les Ernestos,
quand ils apprennent qu'ils sont aimés, pâlissent, suent,
tombent à genoux, déclament, quand ils ne peuvent baiser avec
des sanglots frémissants la main de la femme aimée. Dans des
situations identiques, j'ai vu s'évanouir au théâtre des
quidams qui tueraient leur future belle-mère et leur propre
père s'ils se mettaient en travers du chemin de leur
bonheur.
Ce que je n'ai jamais vu, c'est un heureux amant rire aux
éclats au moment solennel où il se croit seul aimé. Eleutério
Romão dos Santos est le premier modèle que nous offre la
nature.
Il ne peut exister qu'une vérité. Après le bonheur du
baiser qui rend fou et transporte, l'homme qui n'est pas pris
d'un fou-rire convulsif doit avoir le cœur tout à fait
calciné.
Les dramaturges et les romanciers sont, comme le veut la
règle, des personnes sèches, froides et fausses qui inventent
la nature après avoir prodigué leur sensibilité, en exagérant
les généreuses commotions qu'elle leur a inspirées.
Teodora goûta moyennement les façons de son cousin. Elle
l'eût préféré fait au moule des romans que lui avait prêtés
la fille de Trás-os-Montes, mais elle souffrit tout de même
patiemment le langage sans artifice de cette âme ingénue et
brute.
Remis de son enthousiasme, Eleutério Romão dos Santos
parla ainsi
- Je suis arrivé à ce que je désirais, Dieu merci ! Je
regrette juste de ne pas être aussi riche que Samson (le père
Hilário avait voulu lui donner des leçons de Saintes
Écritures : il parla de Salomon, à ce qu'il semble, et de
même qu'il détestait épeler les mots de trois syllabes, il
faut supposer que ce garçon, s'agissant d'Histoire, préférait
les personnages de deux syllabes à ceux de trois).
Et il poursuivit :
- Si j'étais aussi riche que Samson, cousine
Teodora...
Là-dessus, comme il ne lui venait aucune idée pour achever
son discours hypothétique, il porta la main à sa tête, et se
gratouilla l'épiderme avec l'anneau d'une épaisse bague qu'il
portait à l'index. Une idée magnifique ! Il enleva la bague
et la lança sur les genoux de Teodora. Le chaton était serti
d'une grosse topaze entourée de perles. Teodora examina
l'objet, et trompée par la circonférence de l'anneau, elle
fut sur le point de croire que c'était un bracelet.
- Faites-moi la grâce de l'enfiler à votre doigt, cousine,
dit Eleutério.
- Il ne me va pas, dit la jeune fille.
- C'est que vous avez les mains un peu maigres... répliqua
le jeune homme. Gardez-le donc, et quand vous aurez
engraissé, vous la mettrez à votre doigt. C'est que vous
allez engraisser, cousine, avec le bon air de Tibães, ça,
c'est sûr. Occupons-nous maintenant de l'autorisation, ce
n'est pas le moment de traîner. Moi, ce que je voudrais,
c'est être riche comme
Samson.
VIII
Les filles du
conseiller Figueiroa multipliaient pour leur cousin Afonso
les égards, les plaisirs en famille, et les délassements,
tout cela pour le divertir de sa mélancolie. Dans ses lettres
à son frère, la dame de Ruivães lui demandait de ne pas
s'inquiéter des études de son fils, et de mettre tout son
cœur à le distraire sans s'inquiéter des dépenses auxquelles
elle devrait faire face. Les plaisirs de la société
semblaient encore prématurés à l'âge d'Afonso. Les bals et le
théâtre le rebutaient rien qu'à l'idée qu'il aurait à
affronter des centaines de femmes, sans la moindre chance,
pour soulager sa nostalgie, de trouver ne serait-ce que
l'ombre de l'image de Teodora. La pudeur de ses dix-sept ans,
son naturel absolument pas communicatif, la crainte que ses
cousines ne fissent de lui la cible de leurs railleries, tout
cela contribuait, dans sa solitude muette à rendre plus cruel
encore le chagrin du jeune homme. Son oncle lui avait acheté
un cheval comme sa mère le lui avait demandé. Afonso reçut
avec joie ce cadeau qui lui permettrait, quand ça lui
conviendrait, de s'éloigner de la ville et de se réfugier au
milieu des bosquets de propriétés limitrophes de Lisbonne.
L'endroit le plus charmant à ses yeux, c'était la
propriété des comtes de Pombeiro à Belas. Depuis le règne de
sa majesté D. Manuel, les arbres géants de cette majestueuse
antiquité étaient couverts de feuilles et offraient un asile
à des générations d'oiseaux afin d'égayer de leurs chants, et
d'abriter avec leur ombre le jeune homme qui fuyait les
tapages de la ville. Les heures, là-bas, s'écoulaient
paisibles, jamais douces, quoique la tristesse parmi ces
bosquets, avec le murmure de l'eau qui s'écoule dans un
bassin, soit une tristesse particulière qui, lorsqu'on s'en
souvient ensuite, inspire des retours de nostalgie, de cette
nostalgie que nous inspirent les joies à jamais enfuies avec
les frondaisons heureuses et fugitives de nos jeunes
années.
Chaque fois qu'Afonso allait dans cette propriété qui lui
était chère, sur chaque nouvel arbre, il gravait l'initiale
de leurs deux noms que, malgré la distance et les revers, il
s'imaginait liés pour toujours avec l'approbation de Dieu. Ce
païen de l'amour et par amour, à l'instar de tous les
amoureux visionnaires, pensait que la divinité s'entremet
dans ces amusements terrestres qu'on appelle passions, un
passe-temps de longue haleine qui, dans se répits et ses
désordres, vous fait trébucher dans une fosse ouverte et vous
y précipite, abandonnant dehors l'âme damnée à son déshonneur
et à l'exécration. Et ces pauvres enfants, la poitrine
offerte aux vautours de leurs chimères, veulent que Dieu
intervienne dans leurs jeux maudits !
Et, caché dans les ombres obscures de Belas, Afonso
pleurait Teodora et, levant son visage vers le ciel, il
demandait au Seigneur de jeter un regard sur ses larmes et de
les prendre en pitié.
Le conseiller s'inquiétait des longues absences de son
neveu, mais ne le contrariait pas. Ses filles en revanche se
plaignaient de la sauvagerie de leur cousin qui s'en allait à
la campagne parler avec les arbres et les rochers et
délaissait ses cousines qui faisaient tant d'efforts pour le
divertir. Les plaintes de ces charmantes jeunes filles
trahissaient un dépit mal dissimulé de chacune et de toutes.
Chacune de son côté, en cachette des autres, avait conçu
l'idée d'attirer les regards amoureux d'Afonso, ce jeune
homme plein de prestance et pourvu de tant d'attraits, comme
s'il ne lui suffisait pas d'être riche ! Si l'amoureux de
l'orpheline des Ursulines avait pu soupçonner que ses
cousines s'entendaient pour disputer à Teodora quelques
grains de l'encens qui lui était destiné, il n'eût pas fait
moins que les haïr. Ces scrupules relèvent de la religion, de
l'ascétisme des illuminés de l'amour, je les appellerai
illuminés par respect pour le lecteur de plus de trente ans,
et par compassion pour moi-même, car nous avons été tous deux
également illuminés, et ce n'est pas de bon gré que nous
sommes à présent envasés dans ce bourbier où nous voulons
encore, au-dessus de tous les malheurs et de toutes les
humiliations, voir la surface fangeuse et sombre refléter les
célestes étoiles éparpillées de notre jeunesse.
Afonso attendait encore. Sa mère lui mentait. Son oncle,
attaché aux traditions de ses aïeux, devait tramer la rupture
du mariage prévu avec une jeune fille, juste belle, riche et
pure, telle qu'un ange la voudrait pour lui-même. Ce sont là
les pensées qu'inspirait à Afonso le silence de sa mère, et
les réflexions du vieillard.
Un après-midi d'août, Afonso était à Belas. Il n'était pas
revenu depuis la veille à Lisbonne. Comme il n'était pas
revenu le surlendemain, l'oncle prit sa voiture pour partir à
sa recherche et lui remettre des lettres arrivées du Nord.
L'une était de sa mère, l'autre de son oncle paternel, un
fidalgo de Barcelos, le plus agressivement opposé au mariage
d'un Teive Lacerda Figueiroa avec une demoiselle de Fervença
dont le nom importait peu.
La lettre de sa mère disait simplement : elle n'était pas
digne de toi, mon fils. Dieu me l'avait bien dit, et mon cœur
se brisait rien qu'à l'idée de te le dire. À présent, mon
fils, accepte la proposition de ton oncle Fernão, ou fais ce
que l'honneur te conseillera.
Il y avait également quelques considérations religieuses
pour le consoler, mais d'une façon insinuante, comme savent
en trouver les mères qui ne craignent jamais de rougir devant
leur fils.
La lettre de Fernão de Teive était plus prolixe, et
portait presque intégralement sur le mariage de Teodora et
d'Eleutério.
Je trouve que cela vaut la peine de présenter des extraits
de cette lettre, que j'ai copiés sur l'original. Ils ne
paraissent pas de la main d'un vieux fidalgo, point porté sur
le style picaresque du feuilleton :
(...) J'étais à Braga pour rendre visite aux cousins
Vasconcelos do Tanque, et j'ai vu par hasard le cortège
nuptial de la morgada sans majorat. On remarquait surtout les
juments avec bât et croupière, pour la partie équestre, qui
était resplendissante parce que les harnachements brillaient,
surtout les gourmettes. Le fiancé marchait sans licou, vu
qu'il avait obtenu un permis pour ça, quand il avait obtenu
une dispense de la parentèle. La morgada, le visage absent,
faisait visiblement la tête. Je me suis souvenu que la Petite
Sans-Gêne de Fervença avait la prétention de remonter par son
arbre généalogique aux Farelães et aux Numães, j'ai rendu
grâce à Dieu et adressé mes compliments à nos ancêtres
(...)
(...) J'ai demandé qui étaient les gros bonnets de ce
convoi. Mon conducteur en connaissait quatre. Leurs noms ont
été balayés de ma mémoire, je me souviens juste qu'ils
avaient une tête à avoir bu à jeun à la santé de la fiancée.
Son bouseux de fiancé voulait monter comme un vrai cavalier ;
mais son genet, une fois arrivé à Carcova, a célébré la noce
en lançant quatre ruades, qui ont failli atteindre les
jarrets de la morgada, comme des échantillons de celles
qu'elle essuiera de son mari (...)
(...) La cour céleste réclamait ta présence. Afonso !
Quand l'envie t'a pris d'être le mari de Teodora, à mon avis,
tu avais lu la brochure qui parle d'une fille qui était belle
et instruite. Va voir aux arcades du Terreiro do Paço, tu la
trouveras à la cordelette du bouquiniste aveugle. S'il ne
s'agit que de trouver une Teodora, je préfère celle du
papier-buvard : l'autre n'est qu'un pâté de ta jeunesse, que
le temps heureusement effacera (...)
Le moment est venu de te dire que tu as une cousine et que
j'ai une fille. Si tu veux l'épouser, viens quand tu en auras
assez de la capitale. C'est une dame, et elle a été éduquée
comme les dames de notre race. Avec mes yeux de père, je
trouve Mafalda charmante et gracieuse. Elle montre de la
discrétion dans ses paroles comme si ses cheveux, au lieu
d'être de l'or pur, étaient blanchis par l'expérience. Pour
ce qui est des actes, je crois qu'elle n'en a jamais accompli
dont je ne doive pas me sentir honoré, et bénir la mère qui
l'a éduquée, et le sang illustre qui façonne son cœur.
Ta mère voit ce projet d'un bon œil. Viens jouir des pures
délices d'une jeunesse engagée sur la bonne voie et accepte
la bénédiction de ton oncle,
Fernão de Teive.
Après avoir lu ces lettres, Afonso prit un mouchoir pour
essuyer sur son visage la sueur et les larmes qui coulaient
d'abondance. Prévenu déjà des événements de Braga, l'oncle
fit de grands discours, le tabac à priser entre les doigts et
les lunettes sur le nez, tout pénétré de gravité. Afonso dit
qu'il ne l'écouterait pas plus longtemps, et le prit en
grippe après l'avoir écouté.
Le conseiller avait voulu le prendre dans sa patache, mais
le jeune homme se montra arrogant et se rebiffa contre les
ordres du vieillard, déjà agacé par l'entêtement de son neveu
qui voulait découcher une troisième nuit. Afonso alla se
réfugier en courant dans les bosquets, avec le fol
emportement du désespoir. Le magistrat le planta là, et s'en
fut à Lisbonne d'où il apprit à sa sœur le résultat de ses
lettres et profita de l'occasion pour lui prédire qu'Afonso
avançait à pas de géant sur le chemin de la démence.
Afonso me dit que, cette nuit-là, il avait fini par
arriver à Mafra, et s'était reposé, à l'aube, la tête appuyée
à une marche du temple. Au point du jour, il voulut se
remettre en route. Mais son cheval, prostré de fatigue et de
faim, résista, impavide, aux éperons. Cette contrariété qui
ferait rire le lecteur exaspéra terriblement Afonso. La plus
tragique infortune a son côté comique si nous le cherchons
bien. On pourrait excuser l'hilarité de l'observateur qui
verrait ce cavalier, violet de fièvre et de colère, éperonner
les flancs de son cheval à bout, exténué par le jeûne et de
mauresques cavalcades dans les campagnes où son maître
essayait de calmer les vertiges de sa passion. Quel sort
funeste subit l'être dénué de raison tombé au pouvoir d'un
tel maître ! Le malheureux, qui ne dispose pas du langage, ne
peut même pas disputer à son maître le privilège de la
rationalité.
Tandis que son cheval restaurait ses forces au râtelier,
Afonso écrivit à sa mère pour lui demander des fonds afin de
quitter le Portugal, et la permission de rester à l'étranger
jusqu'à ce qu'il eût oublié Teodora et pût revenir. Il
écrivit également à l'oncle Fernão qu'il regrettait de ne pas
être à même d'accepter le bonheur des mains de sa cousine
Mafalda.
Une fois conçu le projet de voyager, sa frénésie se
transforma en une tristesse sombre mais sereine.
Le ciel noir s'ouvrait par instants devant lui, dans des
éclairs de lumière. Il projetait son âme dans le futur, dans
le vague, dans des rêves confus, et se laissait aller avec
elle à de brusques accès de gaieté, qui n'étaient rien
d'autre que de soudaines bouffées d'espérance, ces espérances
auxquelles se plaît tant un jeune homme de dix-huit ans ! Le
fait même de voyager lui inspirait de l'anxiété, il croyait
être ainsi délivré de ses chagrins, c'était en fin de compte
le seul lénitif humain qui pût lui être de quelque
utilité.
Captivé par cette espérance, il revint à Lisbonne et
retourna tranquillement chez le conseiller. Personne ne lui
parla de Teodora. Ses cousines essayaient de le distraire,
sans trop le montrer. Le vieillard proférait des maximes, les
unes de Sénèque, les autres de son cru, sur les passions, en
s'abstenant quand même de désigner la cible où allaient se
ficher ses sentencieuses flèches. Afonso aurait pu compiler
en huit jours maximes et proverbes, de quoi apprendre à se
conduire au cours d'une longue existence, et faire profiter
de son savoir-vivre toutes les personnes sorties du droit
chemin. Le neveu inattentif du conseiller débordant
d'apophtegmes se souvient juste que les maximes de Sénèque
étaient en latin, et celles de son oncle presque latines, si
l'on considère le style puissant et digne de Filinto Elisio
avec lequel il les avait ciselées. Ce qui est sûr, c'est
qu'Afonso n'en tira rien, pas même du goût pour les lettres
latines.
Il sera amené à rencontrer un mentor plus vernaculaire,
comme on le verra plus tard.
Au cours d'une de ces journées où Afonso attendait des
fonds pour s'expatrier avec sa douleur, la fidalga de Ruivães
arriva à Lisbonne. Surpris et contrarié, quoiqu'il ressentît
quelque consolation à verser des larmes en voyant sa mère,
Afonso craignait qu'elle ne vînt exprès, à force de plaintes,
le dissuader de voyager. Cette sainte femme le toucha
profondément en son âme en lui disant avec un doux sourire
:
- Je suis venue te faire mes adieux, mon fils, puisque tu
n'as pas voulu, avant de quitter ta patrie, aller embrasser
ta vieille mère, et l'embrasser peut-être pour ne plus la
revoir.
"C'est moi qui suis venue, Notre Seigneur sait au prix de
quelles fatigues. Mais je dois en tout cas te dire, Afonso,
que j'ai souvent entendu raconter par tes grands-mères que
l'usage voulait chez les gens de notre génération que les
soldats encore jeunes et les généraux aux cheveux déjà blancs
ne quittassent jamais leur patrie pour les guerres contre
l'Espagne, sans faire le voyage de Lisbonne au Minho afin de
prendre congé des leurs, et prier avec eux devant une croix,
là où leurs mères avaient prié en les tenant tout petits dans
leurs bras.
"C'est ainsi qu'on en usait autrefois dans notre famille,
et je ne vois pas pourquoi nous ne continuerions pas à suivre
une aussi saine coutume. Aux pieds de la croix devant
laquelle ils priaient, j'ai prié avec toi sur mon sein, et
c'est là que tu as appris de ma bouche tes premières prières.
J'ai pensé que mon nom au moins - ce doux nom de mère qui te
fait tressaillir - compterait un tout petit peu plus dans ton
cœur, et que ce petit peu serait suffisant pour que mon
Afonso, dans son désir de s'expatrier sans autre raison que
son peu de force d'âme, ne le ferait pas sans me venir donner
à l'avance le baiser que je lui demanderais aux derniers
instants de ma vie.
"Me voici donc, mon fils, je suis venue te bénir et
demander à Jésus Notre Père de te guider et de te rendre à
ceux qui restent ici pour te pleurer. Quant à l'argent,
Afonso, tu nous diras combien tu en veux, il est à ta
disposition. Plaise à Dieu qu'il ne serve ni à te ruiner, ni
à te déshonorer."
Sur cette dernière phrase, le conseiller qui avait écouté
ces douces et affectueuses remontrances, s'en fut droit vers
son neveu, lui tapa sévèrement sur l'épaule, et s'écria :
- Réveille-toi, cœur de pierre !... Rougis de honte, et
ressens la brûlure du remords, mauvais fils !
- Mon frère, dit la dame, notre Afonso n'est pas un
mauvais fils et n'a commis aucune action dont il ait à
rougir. S'il en avait commis une, je ne serais pas la mère
que je suis. Ce qu'il a, c'est qu'ils est malheureux ; mais
celle qui l'a engagé sur ce mauvais sentier, c'est moi.
- Toi, Eulália ? ! Comment donc ? demanda le conseiller,
interdit.
- C'est moi, moi-même, qui lui ai la première parlé de
Teodora, et qui ai incité son cœur à se laisser enchaîner par
la fille de la première amie de ma jeunesse. Je pensais
qu'avec sa naissance honorable Teodora n'aurait pas besoin
d'hériter d'un titre de noblesse pour être l'excellente
épouse de mon fils, et digne de l'être du fils de la mère la
plus illustre. Je me suis trompée, et il a été trompé par
moi. Afonso s'est épris d'elle ; quand nous avons voulu en
tirer les conséquences, il était trop tard, mes conseils
devenaient inutiles ; et si mon fils n'était pas un ange, il
aurait pu m'obliger à garder un silence discret, quand je
l'ai traité, moi, de faible, il y a un instant.
Afonso éclata en sanglots et se jeta dans les bras de D.
Eulália ; puis, après un court silence insoutenable, il
s'exclama :
- Je ne partirai pas en voyage si telle est votre volonté,
ma mère. Je possède
en votre âme un trésor de biens et de bonheurs. Vivez, ma
mère chérie, ce dont j'ai le plus besoin, c'est que vous
viviez !
- Grâces vous soient rendues, ô mon Créateur et mon
Rédempteur, s'écria cette dame fort émue, les mains jointes.
Il est grand, le pouvoir que vous donnez au cœur d'une mère !
Je ne méritais pas autant de vous, mon Dieu ! Mais votre
miséricorde ne mesure pas les mérites au désespoir des mères
qui font appel à vous !
Et, attirant à elle le visage de son fils, elle le couvrit
de baisers, et le pressa contre son sein avec la même ferveur
et la même tendresse que celle avec laquelle elle le
dorlotait dans son enfance.
Le magistrat et ses filles solennisèrent ce spectacle en
riant et en pleurant de joie.
IX
Je verrai si je puis reproduire, sans erreur notable, ce
que me conta Afonso de Teive, en respectant la chronologie
des événements évoqués.
"Aucun garçon à mon âge, disait-il, n'exercerait une si
douloureuse violence sur son esprit. Je me jurai de ne jamais
répéter le nom de Teodora, et même de convaincre ma mère que
je l'avais oubliée. Je ne sais à quelle porte de l'Enfer
j'étais allé frapper, en me sacrifiant puérilement à des
principes de dignité qu'aucun homme d'un âge rassis n'est
parvenu à respecter. En présence de parents, et de relations
de ma famille, j'attachais avec des fils de fer embrasés le
masque de mon agonie que ma mère, sans le vouloir, couvrait
d'insultes. Quand elle me disait : "Tu as oublié cette fille,
mon fils ! Mes prières ont été entendues au Ciel !" ou quand
mon oncle, avec de joyeux éclats de rire, m'applaudissait en
disant : "J'ai toujours été convaincu que tu étais un homme,
mon garçon !" mon angoisse alors s'exacerbait et, dès que
leurs attentions me laissaient un répit, j'allais me cacher
pour pleurer, et pleurer les mains jointes ; et je me levais
souvent, après avoir ainsi prié Dieu en vain d'avoir pitié de
moi, pour écrire à Teodora des cahiers que je brûlais avant
d'éteindre la lumière, quand la lueur du soleil pénétrait
dans ma chambre ! Quelles nuits !
"Ma mère demeura un mois à Lisbonne. Je devinai son désir
de me ramener avec elle dans notre province ; mais mon
obéissance ne pouvait pousser aussi loin l'abnégation. Me
rappeler ces endroits, voir là-bas les horizons de Braga,
penser que je rencontrerais fortuitement Teodora, ou que
quelqu'un me parlerait de son bonheur, cela me serrait
tellement le cœur que je sentais mon courage défaillir, et
que j'avais presque besoin de demander à grands cris que l'on
me soutînt.
"J'ai songé alors à partir pour Coïmbra où j'espérais que
mille garçons de toutes les conditions et de tous les
caractères m'arracheraient à moi-même et m'entraîneraient
dans leurs chahuts, ou m'habitueraient à consacrer mon esprit
aux études qui consolent.
"Ma mère accéda promptement à ma requête.
"Je partis pour l'Université avec une singulière absence
de bases et c'est pour cela que je m'inscrivis en
philosophie. Dès les premiers jours, je me rendis compte que
j'avais eu tort de compter sur les distractions qu'offre
Coïmbra à la jeunesse. Je me joignis d'abord au cercle des
Vieux Jeunes Gens, une espèce ridicule, mais d'un ridicule
qui n'amuse personne. On eût dit que la tête de chacun avait
toujours deux oracles en réserve ; avant d'exposer leurs
dogmes, ils se mettaient à l'écoute de leur inspiration et,
quand ils ouvraient la bouche, ils pensaient que la Minerve
des Escaliers Latins descendait en personne de son socle pour
les écouter. Je pris en grippe ces créatures nocives et allai
m'enrôler dans les rangs des Lettrés Militants, espèce au
maigre savoir, féconde en prodiges, d'autant plus
questionneuse qu'elle se voit contrainte de deviner dans ses
discussions ce qu'elle n'a pas appris en lisant ; ils
représentaient un espoir pour l'avenir de leur Patrie, car
ils savaient bien qu'une science limitée, avec beaucoup
culot, suffit pour se hisser au sommet de la société. Ces
garçons tenaient un journal.
"Je publiai sans signature une des nombreuses poésies que
j'avais écrites dans les bosquets de Belas au temps que
l'image en larmes de la recluse des Ursulines y allait avec
moi écouter la voix de Dieu au sein des harmonies terrestres.
Cette poésie rendait la religieuse douceur d'un amour qui se
console dans les saints enchantements d'un cœur vierge. Les
lettrés dirent que j'imitais Lamartine et que je le
traduisais presque littéralement dans certaines strophes. Or
je n'avais pas encore lu Lamartine ; j'entrepris de le lire
et je rougis de honte pour le grand poète qu'on comparait à
moi. Je fus en tout cas dégoûté de mes collègues qui se
donnaient des airs plus niais qu'il n'est raisonnable. Après
quelque temps, j'ai donné au journal une autre poésie,
frémissante d'une passion impétueuse, vertigineuse, écrite
après le coup qui m'avait frappé. Mes collègues me prévinrent
qu'après avoir lu mon ode, l'Académie avait déclaré que
j'avais traduit Victor Hugo. J'entrepris alors de lire Victor
Hugo, et je regrettai que les souverains génies fussent
exposés aux railleries de tout le monde, y compris des
lettrés, mes contemporains à l'Université.
"Excédé par des benêts qui n'étaient même pas
divertissants, j'entrai dans la bande des Persifleurs,
m'initiant dans ce but aux homériques libations de genièvre
et de cognac chez Troni.<
"La première fois que je me saoulai, revenu à moi, j'en
eus honte ; je me souvins de ma mère et je pleurai. Cela ne
m'empêcha pas de prendre une seconde biture. Ceux qui
partageaient mes délires disaient que gris, j'étais un garçon
de bonne compagnie, gai, sarcastique, ironique, éloquent et
même spirituel. Et je gardais en vérité de mes états seconds
le souvenir que j'avais vu le monde avec d'autres couleurs et
d'avoir imaginé des chimères dorées par les aurores
splendides d'un autre amour. Je commençai par regretter mes
moments d'ivresse, quand, en possession de toutes mes
facultés, j'étais assailli par les terreurs de la nuit
infinie où mon cœur était plongé, heures volées aux tourments
des parricides, profond dégoût de tout ce qui autour de moi
trahissait quelque gaieté, aversion même pour la lumière qui
me montrait les spectres de la nature où, à une autre époque,
mon âme, toute prière, toute absorbée, s'envolait dans des
effluves d'admiration pour le Tout-Puissant.
"C'est en perdant ainsi toute dignité que je terminai ma
première année, en passant mes examens haut la main, et
résolus de passer mes vacances à Lisbonne.
Je le coupai : "Haut la main !?"
"Pourquoi pas ? répondit-il. Mes nuits étaient presque
toutes blanches, quand je revenais des chahuts et des
bagarres. Si la torpeur ne m'endormait pas, l'image de
Teodora s'asseyait à ma table et dialoguait avec moi, elle
avec le ton railleur de la femme fière de son déshonneur, moi
avec les accents suppliants de qui n'a rien d'autre à
demander que la pitié.
"Pour échapper à ce supplice, je me jetais désespérément
sur les manuels, je les relisais sans les comprendre ; mais,
après avoir écrasé mon cœur sous la main de fer de ma
volonté, je parvenais à comprendre, à apprendre par cœur, et
à exposer de temps à autre avec clarté les idées des
compendiums. Je confirmai cette bonne impression en donnant à
mon avantage une première leçon.
"Ma mère me demanda de venir la voir pendant les vacances,
même si je ne restais que quelques jours. Sans refuser
d'accéder à ses désirs, j'obtins qu'elle vînt à Porto passer
avec moi la saison des bains de mer. Cette sainte femme
accepta.
"Mes jours s'écoulaient, douloureux, mais sereins, à Leça
da Palmeira, où s'étaient réunis quelques-uns de mes parents
venus de maisons très éloignées les unes des autres. Mon
oncle Fernão vint nous rejoindre avec ma cousine Mafalda, que
son père m'avait jovialement décrit, sans aucune exagération.
C'était la première compagne de mes jeux d'enfants. Les yeux
de ma raison la virent sous son vrai jour. Elle était belle
et triste. Si ce n'était l'orgueil de sa race, la gravité
taciturne de Mafalda serait un dialogue avec l'ange bien-aimé
de son innocence. 'Si je pouvais l'aimer !' disais-je à ma
mère qui était devenue pour moi, au cours de ces journées
moins angoissantes, une seconde conscience. Et ma mère, avec
l'extrême délicatesse de sa vertu, demandait à Mafalda de
m'obliger à lire à haute voix quelques livres divertissants.
Sur l'insistance de ma cousine, je choisis de lire La Nuit
du Château, et La Jalousie du Barde. Je commençai
par lire dans le livre ; mais, à la seconde page, je le
lâchai insensiblement et déclamai le texte, par cœur, avec un
tel enthousiasme, et la voix si vibrante de larmes, que ma
mère éclata en sanglots et que ma cousine pâlit, épouvantée
par mon ton impérieux. Tu as ici un trait dont je ne puis
maintenant me souvenir sans rire ! Comment je vois cela,
d'ici, du haut de mes sabots et à travers ces lunettes
épaisses !
"Ma mère m'empêcha de poursuivre ma lecture et Mafalda
n'exprima plus jamais le désir de m'entendre. Je constatai
que ma cousine était plus froide et moins attentionnée depuis
cette explosion de jalousie, mise sur le compte du poète
Castilho. Cela m'inquiéta si peu que même ma vanité n'en fut
pas froissée.
"Nous étions en Septembre et j'avais déjà fait mes malles
pour retourner à Coïmbra. J'allai faire mes adieux aux
endroits où les heures avaient été les plus tranquilles, dans
ma solitude.
"Je remontai le fleuve à la voile et j'abordai à la berge
d'où l'on apercevait le petit couvent en ruines et déjà en
partie défiguré des Franciscains disparus. À l'ombre d'un arc
manuélin qui avait été l'entrée du temple rasé, je méditai
sur les moines, le couvent, ce refuge des êtres désemparés,
les pierres tombales profanées que des mains impies ont
arrachées de sur les cendres de bien des cœurs éteints avec
le secret de leurs sublimes tourments. Je méditai, et maudis
la civilisation qui avait fermé tous les sanctuaires de la
paix quand la guerre, plus inexorable, lâchait ses serpents ;
je maudis la culture qui avait ébranlé les infirmeries des
malades infectés par le vice, quand la peste faisait plus que
jamais rage. Ma détresse était encore immense, puisque je ne
pouvais me passer de Dieu, et des hommes, qui m'indiquaient
le chemin d'un monde meilleur.
"Je descendis le fleuve, les yeux encore pleins des ruines
de ce couvent dont je garde la nostalgie. Je débarquai sur le
pont où ma mère m'attendait. Je me promenai quelque temps
avec elle à mon bras et lui confiai mes réflexions sur les
couvents. Cette vertueuse dame était heureuse de m'entendre
parler ainsi et disait, dans un transport de joie, que je me
trouvais entre les mains du Seigneur et que, n'en déplaise au
monde, je marcherais toujours sur les traces de mes aïeux
pénétrés de piété, dont certains étaient morts en martyrs de
la foi dans les combats des soldats du Christ contre les
Mahométans. Je me plaisais à écouter la chronique de mes
ancêtres, morts glorieusement en Afrique et en Orient, quand
je vis au loin, sur la route de Porto, à la sortie de
Matosinhos, et se dirigeant vers le pont, une dame qui
montait un vigoureux cheval, aux côtés d'un cavalier moins
attentif aux élégants écarts du sien.
"Ma mère braqua sa lunette sur eux et murmura : 'Par Notre
Dame des Remèdes !... Si je ne me trompe...'
"Je la coupai : 'Qui est-ce ?' Ma mère resta sans réponse.
Les cavaliers entre-temps s'approchèrent au galop. Avant que
je la reconnusse, mon cœur la devina, un flot de sang me
monta à la tête... C'était Teodora, Teodora, éblouissante de
beauté, gracieuse comme les magnifiques chimères d'un pinceau
inspiré, une vision qui ne me semblait pas faite pour des
yeux brouillés par les laideurs de cette vie... Ne t'étonne
pas de l'ardeur de mes expressions... J'ai remonté
vingt-quatre ans de ma vie, et j'ai eu l'impression de
revivre ce moment... Attends un peu, pour l'instant...
Laisse-moi reprendre mon souffle, en me rappelant ma femme et
mes chers petits.
X
Au bout de deux minutes, Afonso poursuivit ; il n'avait
plus le même air jovial qu'au début.
"Teodora me reconnut. Le désordre de mon âme était comme
un vertige et, même ainsi, je ne perdis aucun de ses regards,
aucun des traits altérés de ce visage adorable. Elle me fixa.
Je frémis ; je la vis frémir quand son cheval s'est presque
arrêté dans un mouvement convulsif. Je cherchai un appui sur
l'épaule de ma mère et je sentis qu'elle me serrait dans ses
bras. La magie satanique du regard de cette belle femme me
pétrifia ; je fus glacé ; en peu de temps, mon front est
devenu un feu vivant ; je croyais la voir encore et elle
était passée. Je mis alors ma main sur mon cœur et c'est là
que je rencontrai celle de ma mère.
"Nous nous en retournâmes chez nous sans échanger un seul
mot. J'entrai dans ma chambre, me jetai sur mon lit, enfonçai
mon visage dans mes coussins, et me vengeai de mon infortune
en pleurant. Je pleurai et me sentis soulagé. J'allai dans la
chambre de ma mère et la trouvai à genoux, qui priait.
Quelles larmes m'apaisèrent ? Les siennes ou les miennes ?
Les siennes ; quand l'homme pleure, il calme sa passion et
l'étouffe avec une autre : la haine. Les sanglots qui nous
sauvent sont ceux de la douleur qu'on ne méritait pas, quand
on en appelle des iniquités du Monde devant le tribunal de la
Providence. Et moi, quand je pleurais, je maudissais et je
criais vengeance.
"Le lendemain, je partis pour Coïmbra. Je me concentrai
sur ma vision du pont de Leça. Cet adorable démon ne me
laissa pas retomber dans mes misérables erreurs. 'Pourquoi,
me disais-je, si je dois la retrouver tenant les tenailles
ardentes de mon tourment.'
"Quinze jours après mon arrivée, j'ouvris une lettre
timbrée à Braga. Je vacillai sur mes jambes et crus entendre
dans ma poitrine mon cœur qui se décrochait, une douleur dont
je ne sais si elle est commune à toutes les organisations,
une douleur que j'ai si souvent éprouvée, que je la considère
comme une maladie des vaisseaux sanguins. La lettre était de
Teodora, il y avait peu de lignes, elle y disait, si je me
souviens bien :
C'est le mauvais ange de ma vie qui m'a amenée où tu
étais, Afonso. Il me manquait l'Enfer que je vis aujourd'hui.
Il ne suffisait pas du remords ; il fallait la fatalité de
l'amour, de la passion.
À partir de maintenant le désespoir des réprouvés que Dieu
a écartés de lui va me déchirer la poitrine. Je me traîne à
tes pieds pour te demander pardon. Ne me maudis pas
dorénavant. Si tu as souffert, pardonne, et que Dieu
t'accorde le triomphe de la béatitude ; si tu as oublié,
moque-toi de moi. Quelle meilleure vengeance ? Adieu.
Réjouis-toi : je désire la mort et elle viendra arracher ma
pauvre âme à ce misérable corps.
"Quel combat, mon ami ! Les heures de cette journée et de
cette nuit ont été un balancement continu entre une joie
folle et une désespérante agonie. Je me mettais à lui écrire,
puis je déchirais aussitôt mes lettres en rougissant sous le
regard de ma propre conscience. Ma passion touchait aux
extrêmes où commence la perversion morale. Je me plaisais
déjà à croire qu'il n'y avait aucune indignité à lui
répondre, soit en l'insultant, soit en jetant à ses pieds mon
cœur infâme. L'outrager, ou l'adorer, c'est ce que me
dictaient les despotiques exigences de ma tête hallucinée.
"Il me manquait un ami, et je n'en avais aucun à qui
confier les secrètes douleurs que j'avais cachées à tous.
J'éprouvais le besoin désespéré d'une âme qui m'écoutât. Je
me souvins de tous ceux qui avaient partagé ma vie. Sans
exception aucune, ils étaient tous futiles et incapables de
m'épargner leurs railleries, s'ils me voyaient pleurer.
J'étouffai mon cœur, je me jetai dans les bras de la
fantaisie qui me tourmentait, je me laissai dilacérer par le
vautour de mon orgueil, l'orgueil de n'être ridicule dans
aucun de mes malheurs.
"Trois jours passèrent. Sur mon bureau, il y avait trois
lettres fermées, et de morceaux de quelques autres que
j'avais adressées à Teodora. J'ouvris les lettres, je me
relus, j'eus honte de moi, et je me sentis gêné ; je les
déchirai et j'allai me saouler.
"Pourquoi ? Pourquoi n'aurais-je pas été ce que serait
tout homme embrasé d'amour ou assoiffé de vengeance ? Quelle
raison avais-je, tout en ayant pitié d'elle, ou en la
bafouant, de lui pardonner ? Si quelqu'un avait ri de me voir
abandonné par elle, quelle plus grande victoire voulais-je
que celle de rendre ridicule le mari de cette femme punie par
son abjection même ? Cette hideuse philosophie, dont se
pavane l'amour-propre de bien des individus, que portent aux
nues l'envie et l'admiration d'autres misérables de la même
espèce, qui m'a empêché de l'adopter et d'en tirer profit
dans une circonstance de ma vie où je ne pouvais espérer
aucune guérison de la religion, de la morale, ou de
l'inconstance de mon caractère ? Je ne lui répondis pas,
c'est tout ce que je puis dire sur l'inflexible honneur de
mes dix-neuf ans. Telle est la féroce vengeance que je
m'infligeai pour racheter le lâche abattement où m'avait
plongé l'apparition de cette femme vile, parée des pompes du
bonheur.
"Ma deuxième année à Coïmbra fut un suicide continu. Je
ruinai ma santé dans toutes sortes de dérèglements et de
libertinages. Je ne parus pas à l'Académie parce qu'en cette
année 1846, la fermentation de la guerre civile absorbait les
esprits séditieux des étudiants... L'Université ferma ses
portes en mai quand, exténué par les insomnies, et empoisonné
par les boissons stimulantes, je tombai malade, avec le désir
sincère et l'espoir joyeux de ne plus me lever.
"Je cachai mon état à ma mère tant que je ne fus pas
assailli par le remords de ne pas l'appeler à mon chevet, et
de ne pas lui avouer la bassesse qui m'avait amené à détruire
ma vie par des moyens aussi ignobles. Ce fut cette honte qui
me sauva. Anxieux et les larmes aux yeux, je demandai aux
médecins de me sauver. Ils me dirent d'aller à Madère pour me
rétablir, et de passer ensuite un an à voyager dans des pays
plus tempérés et boisés. À mon avis, la science voulait me
signifier, avec son formulaire, que j'étais à la veille
d'entamer un voyage qui me conduirait au-delà des barrières
de l'éternité.
"Je comptai sur ma jeunesse, sur ma volonté de vivre, et
je me levai. Je partis de Coïmbra pour Porto. Je pris des
résolutions, je voulais retrouver les montagnes qui m'avaient
manqué, mes chères pineraies de Ruivães, les ruisseaux
cristallins, ourlés de verdure, au bord desquels ma mère me
voyait, enfant, cueillir des pâquerettes pour les entrelacer
dans ses cheveux. Mon âme alors aimait ces choses-là, avec
les transports extatiques et sereins des phtisiques ; c'est
que son enveloppe n'empêchait pas que se coule en elle la
chaleur de la lumière idéale, ce calme ambiant dans lequel se
dégèle le sang coagulé dans le cœur.
"C'est le désir de vivre qui l'emporta. Ce qui, l'année
précédente, me semblait peu engageant et laid, mon appétit de
vivre l'embellit. Même la couleur du ciel, d'où s'écoulaient
en pluie les joies de mes seize ans, me souriait et
m'appelait. La crainte de croiser Teodora ne put même pas me
retenir. Qu'est-ce que cela pouvait me faire ? Je pensais que
la partie de mon essence, captive de son amour, le feu
l'avait rougie et évaporée, et que j'en étais sorti trempé,
et bien étranger à l'homme d'une autre époque.
"Je surpris ma mère assise à l'ombre du chêne, à notre
porte, qui relisait mes dernières lettres, écrites avec la
tendresse d'une âme éclairée par l'aube d'un jour meilleur.
En serrant contre moi cette femme vertueuse, je sentis dans
sa poitrine un débordement de santé, d'allégresse et de
religieuse onction. Je fus alors convaincu que je commençais
une nouvelle existence.
"J'attendais que l'Université rouvrît ses portes pour
aller à Coïmbra redoubler ma deuxième année, dont je n'avais
même pas abordé les programmes en consultant la table des
matières des abrégés. Ma mère s'efforçait de me dissuader de
retourner à Coïmbra, ne jugeant pas que pour moi une licence
s'avérât indispensable puisque je ne pouvais compter sur elle
pour subvenir à ses besoins et aux miens. Je désirais
cependant m'instruire. Je sentais la nécessité d'engranger
des idées pour adoucir ensuite par l'étude toutes les années
de ma vie, que je comptais passer dans la maison où mon père
avait vécu la sienne, jouissant du bonheur complet d'une
existence paisible. Ma mère était bonne, elle transigea.
Cette douce créature ne cessait de se reprocher d'être
l'instrument de mon infortune, elle s'était sentie obligée
d'expier par son abnégation et sa complaisance. De plus, elle
craignait qu'à un moment ou à un autre, réapparût la vision
de Leça.
"Quel pressentiment !
"Quelques jours avant celui où mon départ était fixé, je
m'en fus aux Taipas prendre congé de mon oncle Fernão, qui se
trouvait à Caldas. Le soir, je sortis me promener avec ma
cousine Mafalda dans la chênaie. Il faisait déjà sombre quand
nous retournâmes sur nos pas. Nous traversions l'Allée des
Bains quand la silhouette d'une femme s'approcha de nous,
enveloppée dans une cape blanchâtre. Mafalda me serra le
bras, convulsivement. La silhouette s'arrêta devant nous et
dit, sur un ton ironique : ' - Permettez-moi de contempler
votre bonheur, c'est un plaisir pour les gens heureux de se
voir admirés.'
"Je reconnus la voix de Teodora. Mafalda sentit que mon
bras tremblait et la reconnut aussi d'instinct. Je m'écartai
du chemin afin de poursuivre ma route. Teodora laissa tomber
un repli de sa cape, derrière lequel elle dissimulait la
moitié de son visage, et dit avec un ton arrogant : ' -
Regardez, Afonso de Teive ! Regardez, je suis encore belle !
Le cœur est broyé, mais le visage conserve des grâces qui
pourraient enlever une âme plus grande que la vôtre'.
"Elle resta quelques secondes haletante ; j'entendais la
palpitation de son sein altier dans le frémissement de la
soie de son chemisier. Puis, dans un grand geste impétueux,
elle lança un paquet à mes pieds et s'éloigna d'un pas
rapide. Je ramassai l'objet qu'elle avait lancé, et me rendis
compte que c'étaient des papiers, et un objet plus solide ;
ce devaient être mes lettres. Le reste, qu'est-ce que cela
pouvait être ?
"Mafalda murmurait : '- Quelle femme, mon Dieu ! Quelle
audace !... Il me semblait bien que c'était elle. Tandis que
tu dormais, cette après-midi, j'ai vu passer cette créature,
c'était bien elle, encapuchonnée de la sorte sur un grand
cheval, avec un domestique en livrée. Ta mère m'avait raconté
de quelle façon elle l'avait vue à Leça, et mon père me l'a
si bien décrite dans le moindre détail que j'ai deviné que
c'était elle. Je ne te l'ai pas dit et j'ai demandé à Dieu de
la faire vite partir d'ici'. '- N'aie pas peur, ma bonne
cousine, dis-je à Mafalda, en tout état de cause, cette femme
ne peut représenter dans ma vie qu'un tracas de trois minutes
quand je me promène dans l'Allée des Bains'. Ma cousine
répondit : ' - Ne te fais pas d'illusion, mon cousin, cette
femme, c'est ton mauvais sort.'
"Je souris et m'en fus examiner le paquet. C'étaient des
lettres attachées avec un ruban noir, auquel pendait une
petite clé ; il y avait aussi un coffret en écaille, fermé.
Je compris que la clé était celle du coffret. Je l'ouvris, et
je vis une tresse de cheveux et trois fleurs séchées glissées
entre les mèches, comme une parure. Je reconnus les trois
fleurs : je les lui avais apportées du jardin de ma mère,
pour son anniversaire.
"Je pris la tresse et, à force de la contempler, je
m'aperçus que je l'avais insensiblement rapprochée de mes
lèvres. Je regardai autour de moi pour m'assurer qu'on ne me
voyait pas. J'étais seul et ma chambre était fermée... Je
déposai un baiser sur les cheveux de Teodora, mon ami ! Je te
demande pardon de ne pas en rougir aujourd'hui ; mais je te
permets, si tu écris un jour cette histoire, de mettre six
points d'exclamation quand tu arriveras à cet incident, et de
t'étendre, le mieux que tu pourras et que tu voudras sur la
misère de cette brute qui pleure et dépose des baisers sur
des tresses de cheveux, de la brute qui rit de son propre
avilissement, de la brute enfin qu'on appelle un homme.
"J'allais déposer ces mèches dans le coffre, craignant
quelque surprise, et vis alors un papier plié au fond du
coffret. C'était une lettre. Je m'empressai de la cacher,
remis les cheveux dans le coffre, et le dissimulai, ainsi que
mes lettres, dans mon sac de voyage et, palpitant d'émotion,
je quittai ma chambre pour aller respirer dans l'obscurité
d'un balcon où je ne m'attendais pas à trouver quelqu'un.
"Dès la première bouffée qui pénétra jusque dans mon cœur,
imprégné des souffles balsamiques de ma jeunesse, j'entendis
une respiration forte et tremblante.
"J'allai au bout du balcon et vis ma cousine, les mains
sur le visage, qui essayait de retenir les sanglots qui lui
montaient de la poitrine, trahissant une violente anxiété. Je
l'appelai tendrement, je l'interrogeai. Quand j'arrivai à la
comprendre, comment t'exprimer la profonde contrition qui
déchira mon âme ? Les larmes de Mafalda coulèrent sur mes
mains... Je lui demandai pourquoi elle pleurait. Elle me
répondit : ' - Ce sont mes premières larmes : c'est pour toi
que je les verse, mon cousin. Dieu te laisse te perdre... Il
n'y a personne qui puisse te sauver de cette femme.' Elle se
dégagea de mes mains, et s'enfuit en sanglotant.
"Je levai les yeux au ciel et me dis, en geignant presque
comme un enfant : 'Ne permettez pas que je sois précipité
dans l'abîme dont votre Miséricorde n'a pas voulu me
sauver!'
"Et je crus que le Ciel répondait à ma prière par un
miracle. L'image de Teodora passa devant mes yeux, elle me
semblait repoussante, abjecte, ignoble et prostituée. Tout à
coup, dans un disque lumineux, se dessina la figure angélique
de Mafalda, le visage baigné de larmes, humble comme une
sainte et, en même temps, hautaine comme la vertu sans
tache.
"Je me mis alors à aimer ma cousine ; toutes les étoiles
du ciel m'étaient favorables ; toutes les rumeurs de la nuit
entonnaient avec moi un hymne au Seigneur pour m'avoir
délivré des pièges de cette femme fatale qui m'avait fasciné
par l'effronterie même de son audace et avait tissé, avec ses
cheveux, la corde avec laquelle elle devait étrangler ma
dignité.
"Pris d'une fervente tendresse, je partis à la recherche
de ma cousine. Je la trouvai au chevet de son père. Mon oncle
m'appela au pied de son lit. Je m'assis avec une joyeuse
inquiétude. Le vieillard me trouva différent à mon regard, au
ton de ma voix, à mon air. Il voulait savoir le secret de
cette transformation. Il demandait à Mafalda si elle le
connaissait. La jeune fille souriait avec cette angoisse
particulière qui lacère l'âme dans un sourire, parce que les
larmes ne servent qu'à exprimer les souffrances
ordinaires.
"Je restai là pendant que mon oncle prenait tisane, lui
demandai sa bénédiction, et retournai dans ma chambre. Ma
cousine prit congé de moi, sans me regarder dans les yeux. Sa
fierté souffrait probablement que je l'eusse surprise en
larmes. Cette réserve me rendit Mafalda plus divine
encore.
"Enfermé dans mon alcôve, j'ouvris la lettre de Teodora.
Elle se trouve dans ce paquet cacheté depuis quatorze ans.
Brisons le cachet, cela confirmera l'authenticité de mon
histoire... La voici. Lis-la, toi, tandis que je reprends mon
souffle. Il y a des années que je n'ai pas parlé aussi
longtemps.
Je lus la lettre de Teodora que je transcris ici :
Qui t'a dit, à toi, que je me sentais dégradée à mes
propres yeux, Afonso ?
Quand t'ai-je donné le droit de supposer que ton silence,
en réponse à un cri du cœur, écraserait la dignité de la
femme qui fait tomber, d'un souffle, la boue du mépris dont
tu as souillé ses habits ?
Quand je te suis apparue, comme la preuve d'un dévouement
magnifique, tu t'es montré mesquin. Mes larmes te semblent le
pus d'un cœur corrompu, quand c'était le sérum du sang le
plus noble.
Tu n'as pu élever ton front à la hauteur du mien ! Et tu
m'as jeté la pierre !
Qui crois-tu être, Monsieur Plein-de-Superbe, qui détourne
les yeux de ton esclave, et ne sais même pas manifester
quelque miséricorde en demandant à la femme qui t'aime de ne
pas être infâme en t'aimant ? !
J'interrompis ma lecture à ce moment, repris haleine, et
dis :
- Cette dame a du style, ou alors je n'y entends rien en
styles ! Quelle cascade de questions !
- Tu peux rire : moi aussi, je me mords les lèvres pour ne
pas éclater de rire au nez de l'ancien Afonso de Teive, dit
mon ami.
- Mais le style - sincèrement, j'ai pris du plaisir à
cette lecture - le style, ici, ne peut être à l'image d'une
femme ; il y a là, au moins, la triple intelligence de trois
écrivains qui secouent leurs mèches aux quatre vents de
l'inspiration ! Par Hercule ! Ça oui, c'est une femme ... Et
il y a là quelque chose à voir, comme dit Garrett.
- Et à lire, ajouta Afonso de Teive. Continue, si tu
veux.
Je sollicitai mes facultés intellectuelles, et poursuivis
ma lecture :
C'est à mes dépens, homme de fer, que tu as durci
l'argile fragile d'une autre époque au feu des passions
basses, aux dépens de la femme méprisable.
Que faisais-tu quand je me débattais avec les regrets que
tu m'inspirais, et les douleurs de ma captivité derrière les
grilles des Ursulines ?
Quand tu as su que la tyrannie m'enfermait à double tour
dans une cellule et mesurait le moindre atome de l'air que je
respirais furtivement, que faisais-tu pour délivrer une femme
qui, à quinze ans, aspirait au même soleil que les fleurs,
les oiseaux, les mendiants, le dernier vermisseau qui rampe
pour accomplir son destin sous les yeux de Dieu ?!
- Il me semble, fis-je remarquer, que cette dame arrondit
hardiment ses périodes, mon cher Afonso ; et si tu me le
permets, je dirai qu'il y a trop de style dans cette période
! Ça me démange de te demander l'effet que cela te faisait il
y a quinze ans.
- Lis et, quand tu auras fini, nous parlerons,
Et je lus :
Ne réponds pas. La femme vile, abjecte, misérable est
généreuse. Ne réponds pas. Ris, et écoute.
Abandonnée par toi, trompée, je ne sais pourquoi ni dans
quel but, par ta mère, je me suis trouvée trop faible pour
croiser les bras et attendre la mort. Au bord de l'abîme,
j'ai vu une planche de salut. Je savais qu'en s'y accrochant,
mes mains déchirées se couvriraient d'incurables
ulcères.<
Je le savais, mais je me suis accrochée à cette planche.
J'écoutai mon infortune ; je n'avais aucun autre ange, ni
aucun autre démon qui me conseillât. Je l'ai écoutée, et j'ai
accepté le mari qu'elle m'a donné. Je me suis perdue pour la
vie de mon âme ; mais j'ai trouvé la vie de mes yeux, de mes
oreilles, et de mon sein où me rongeait le démon de la
solitude et de l'abandon. <
J'ai vu des arbres, j'ai vu des étoiles, j'ai entendu les
cantiques de la Terre et les murmures amoureux de la nature
en fête. Au centre du monde, j'étais la seule femme sans
mère, sans père, sans ami, sans un cœur qui s'ouvrît aux
cendres du mien. Peu importe. Je voyais le soleil dans le
firmament et, au-delà du soleil la lumière infinie de ceux
qui ont loué la main du Seigneur qui, suivant sa volonté,
déploie un crêpe de ténèbres sur les cœurs qui, dans leur
innocence, n'osent l'interroger comme Job.
- De mieux en mieux ! fis-je remarquer. Elle possède les
Livres Sacrés !... Puis-je, sans être indiscret, te demander
si l'auteur de cette lettre est morte ou bien encore
gaillarde ?<
- Attends que l'enchaînement des faits t'éclaire, répondit
Afonso. Je poursuivis ma lecture, plus surpris que d'habitude
quand il m'arrive de tomber sur des choses écrites par des
personnes dont la santé mentale est sujette à caution :
Un jour, l'amertume de mon âme déborda. Je ne savais où
m'emportait mon vertige. J'ai couru des lieues. Les arbres
qui gémissaient, les fontaines qui murmuraient, les coups de
tonnerre qui éclataient dans un ciel de bronze, les
cataractes qui rugissaient dans les précipices, tout me
disait ton nom. J'ai traversé en courant les montagnes qui
nous ont vus enfants ; j'ai reconnu le rocher sur lequel
s'asseyaient nos mères, j'ai prié au pied de la croix de
pierre nichée dans une anfractuosité de la montagne. Et je ne
t'ai pas vu. Je t'ai cherché deux mois, sans balbutier ton
nom. Et... quand il y a un an, je t'ai aperçu, appuyé à
l'épaule de ta mère, la voix de mon orgueil de malheureuse
m'a dit : si il veut que tu te perdes pour lui, demain tu
n'auras ni honneur, ni famille, ni mari, ni aucune créature
sur la terre qui ne t'insulte pas.
Et je t'ai écrit, Afonso ! Ce papier, c'était un
renoncement, ces paroles voulaient dire : offre-moi la
damnation pour mon salut ; offre-moi l'infamie pour ma gloire
; le monde va me lapider, et je croirai qu'il acclame ma
vertu ; toutes les débauchées me jugeront indigne d'elles ;
et moi, heureuse de mon déshonneur, je tendrai la main avec
douceur à toutes les misérables qui cracheront sur moi.
Et toi, Afonso ? Comme tu t'es empressé de me juger morte
pour la vertu, de t'approcher du cadavre, de poser un pied
sur sa poitrine, de le piétiner, de cracher sur lui !
Je suis revenue de l'autre monde. La femme que tu as vue,
il y a peu, était un fantôme. Les cheveux noirs que tu as
paré de trois fleurs sont tombés à tes pieds.
Les fleurs ont été labourées dans le feu de l'Enfer. Le
fantôme est retourné à ses flammes pour ne plus brûler le
rire de tes lèvres avec le flamboiement de ses yeux. Va au
Ciel, toi, et demande à Dieu qu'il me laisse t'adorer dans
l'éternité de mes peines. Demande-lui de m'accorder
l'éternité pour mon expiation, et l'éternité pour l'amour.
Adieu.
Comme il arrive qu'on pleure, parfois !...
C'était le style.
XI
Afonso sourit de ma sensibilité à fleur de
peau, tortilla distraitement ses longues moustaches au-dessus
de sa barbe rayée de filets blancs, alluma sa pipe en terre
noire et poursuivit :
- C'est que je pleurais vraiment quand j'ai fini de lire
cette feuille. Tu sais à présent l'effet que me fit la lettre
de Teodora. Il n'est pas de circonstance honteuse que
j'omettrai dans cette confession générale. Je suis le juge de
l'homme que j'ai été. Je me suis jugé et condamné à
l'opprobre de ramasser dans la boue mon vieux cœur et de
l'offrir avec un haut-le-cœur au dégoût de ceux qui
passent.
Je le coupai :
- Je ne vois là rien de choquant dont tu doives rougir
!...
- Ce sera au moins pour toi l'occasion de mesurer la
faiblesse de mon esprit, ou plutôt l'indécrottable simplicité
dont je fais preuve en pensant qu'une telle pacotille de mots
ronflants et d'apostrophes mélodramatiques suffisaient à
justifier les accusations de Teodora. Le châtiment de ma
déplorable stupidité ne tardera pas... Nous y viendrons :
"Je lus une troisième fois la lettre et j'ouvris la
fenêtre de ma chambre. Le vent agitait les branches des
jeunes chênes, et le ciel était cette nuit-là sans étoile.
J'eus envie de m'enfoncer dans l'obscurité des bois. J'ouvris
doucement la porte de ma chambre et gagnai à pas de loup le
balcon d'où il était facile de sauter dans la rue. Je venais
de sauter, quand, d'une fenêtre obscure à côté du balcon me
parvint la voix de Mafalda : 'Tu n'avais pas besoin de
sauter, cousin, dit-elle, tu nous appelais, nous t'ouvrions
les portes.' - Tu es encore debout à cette heure ?
demandai-je, stupéfait et quelque peu contrarié que l'on
m'espionnât.' - Je ne me couche jamais plus tôt,
répondit-elle avec douceur. Quand les nuits sont aussi
tristes, j'aime regarder dehors... Il y a du vent, cousin,
ajouta-t-elle en se retirant. Ne reste pas là comme ça, avec cet air perplexe,
dans les courants d'air. Bonne nuit'. Et elle s'empressa de
refermer la fenêtre.
"Je me dirigeai vers l'Allée des Bains, dans l'espoir
inepte d'y voir les traces de Teodora, ou elle-même, si ça se
trouvait. Je ne sais ce que j'attendais. Il est difficile
d'expliquer ce qui nous pousse dans de telles circonstances
quand, quelques années après, on s'interroge soi-même sur la
cause de ses désirs ; ce sont des actes étrangers à la raison
que seul peut justifier le délire. La vérité, c'est que je
m'en fus dans cette allée, et que j'ai marché pas à pas en
cherchant à me rappeler l'endroit où elle avait surgi devant
moi, et la direction qu'elle avait prise en s'en allant.
"Je m'assis sur un des bancs de pierre, et me demandai si
elle avait été assise là. Je bouchai mes oreilles à tous les
bruits pour entendre le son des paroles de Teodora qui
résonnait au fond de mon cœur. Je projetai mon âme implorante
et désespérée vers ce ciel de bronze aussi noir qu'elle. Je
demandai à Dieu qu'il me fît oublier cette femme, avec la
véhémence du juste qui, dans sa détresse, demande la couronne
du triomphe.
Je me levai et marchai dans les ténèbres, me heurtant aux
arbres, et cherchant à apaiser le feu de ma tête et de mes
mains aux fontaines et aux étangs que je rencontrais. Au
point du jour, je me trouvais au pied de la Falperra. Un
sommeil irrésistible et léthargique s'empara de moi. Je
m'endormis, le visage appuyé à la racine d'un arbre, et me
réveillai tout emperlé de rosée, à la chaleur des premiers
rayons du soleil. Je revins par la route des Taipas, et
entrai dans la maison au moment où mon oncle Fernão, surpris
de mon absence, interrogeait les domestiques pour savoir si
j'étais sorti au petit matin.
"Mafalda m'apparut, le teint pâle, les yeux rougis à force
de pleurer et ses cernes, d'un violet prononcé, descendaient
jusqu'au milieu des joues. Mon oncle fit une légère allusion
à mon peu d'égards pour sa fille. Nous sortîmes de la salle à
manger et entrâmes dans le salon où Mafalda jouait ses
morceaux au piano, et s'accompagnait de temps en temps en
chantant. Ce jour-là, l'adorable pénitente s'assit pour d'une
seule main, pianoter des airs monotones mais d'une céleste
nostalgie, et mélancoliques.
"Le vieillard me fit un signe à l'insu de sa fille. Je le
suivis, nous sortîmes, et nous rendîmes à pied aux ruines de
Citânia. À mi-chemin, il y avait une maison inondée, avec des
pans de mur encore debout. Le vieillard s'approcha de ces
ruines, tendit son bras comme un index et dit : ' - Cette
masure a appartenu à ton grand oncle Cristovão de Teive. En
ce temps-là, quand leurs derniers hivers givraient leur crâne
et leurs tempes, sonnant leur glas, et ramenant leurs yeux
vers leur sépulture, le remords pénétrait profondément le
cœur des hommes qui avaient mené une vie dissolue, et les
étouffait sous les anneaux de ses innombrables vipères,
jusqu'à ce que Dieu eût pitié d'eux et les convoquât à son
tribunal. Ton grand oncle était un misérable. Il s'éprit
d'une femme de la cour, et cet amour lui pourrit le cœur et
le sang, empoisonné par les affres de la perfidie. Ce garçon
abject partit pour sa province, où il assouvit sa haine sur
autant de victimes qu'il put surprendre endormies dans les
bras de leur ange d'innocence. À quarante ans, la malédiction
de Dieu s'appesantit sur lui. De la racine des cheveux à
celle des ongles, son corps, rongé par la lèpre, se couvrit
d'ulcères. D'un coup, le vide se fit autour de lui, il se
retrouva atrocement seul. Tous l'abandonnèrent. Même les
enfants trouvés que la rumeur lui attribuait n'osaient lui
tendre un gobelet.
'Cristovão possédait cette maison-là, sans proches
voisins, construite dans on ne sait quel but, il y a trois
siècles. C'est ici que s'est enfermé et qu'a vécu ce vivant
enseveli dans le linceul de ses ulcères. Il avait pour seule
compagnie la nourrice qui lui avait donné le sein, et que
Dieu, pour la récompenser, a préservé de cette terrifiante
maladie. Il mourut abandonné de tous et légua cette maison à
la femme qui lui ferma les yeux. Son infirmière disparut tout
de suite après lui, et rendit la maison aux héritiers de son
maître. Quand je suis arrivé ici, cinquante ans après, j'ai
trouvé cette masure. Aucun de nos parents n'en a franchi les
seuils, qui sont encore là où existaient auparavant des
portes.'
"Mon oncle resta quelques instants silencieux et dit pour
conclure : 'Afonso, notre Divin Maître nous édifiait par des
paraboles ; un homme de cette calamiteuse époque fait la
morale avec des exemples. Ton grand-oncle a commencé comme
toi ; à toi de voir, mon neveu, si tu arrives à mener une
meilleure vie que la sienne. Si une femme a introduit un tel
cancer dans ton sein, cache-toi, purifie-toi, essaie de
t'amender, et reviens ensuite dans le monde chercher le
bonheur de ton cœur. J'ai une fille unique, un trésor que
Dieu m'a confié. Ma fille pleure à cause de toi. Si tes
larmes ne te délivrent pas des griffes de cette femme perdue,
fuis, et fuis aujourd'hui même. Ne dis pas un mot à présent,
Afonso.'"Le lendemain je partis de Taipas et m'en fus à
Ruivães.
Quelques jours après, je fis une croix sur mes études, et
partis pour Porto. Un vapeur appareillait pour Liverpool ;
j'embarquai ; je restai un moment en Angleterre ; de là, je
passai en France, puis de la France en Suisse où je vécus
quelques six mois. Le remords d'avoir quitté ma mère et mon
pays n'a cessé de me suivre.
"Je pris à plusieurs reprises la décision de revenir, mais
la première image qui se présentait quand je m'imaginais de
retour dans ma patrie, ce n'était pas celle de ma mère !
C'était immanquablement Teodora, toujours elle !
"Au bout d'un an hors de ma patrie, je revins à Porto. Je
me considérais alors comme guéri. Son souvenir s'était déjà
estompé : le pouls ne s'accélérait pas et, de mon cœur, un
flot brûlant ne me montait plus à la tête. J'offris ce
plaisir à ma mère d'aller la voir, et je trouvai à son chevet
Mafalda qui l'aidait à se remettre d'une grave maladie. Je
notai un changement sensible dans le visage de ma cousine.
Les rires de l'ange s'étaient élevés jusqu'au Ciel avec le
parfum de ses prières. L'étincelante lumière de ses yeux
avait été éteinte par ses sanglots. Ses mèches tombaient,
éparses, sans fleurs, sans ornements, comme autant de dons
que l'on oublie, ou dont on ne voit pas l'utilité pour
réussir dans la vie. Embellie, cependant, par la sainte
auréole d'une douleur qu'on subit sans avoir commis de faute.
De quelle passion me suis-je senti l'esclave, ces premiers
jours ! Avec quelle ferveur religieuse j'embrassai la main de
ma mère réchauffée par ses lèvres à elle ! Je me souviens de
l'avoir trouvée seule dans le verger. Je m'assis à côté de
cette femme d'une pureté sans égale. Je saisis avec une
soudaine avidité ses doigts qui me tendaient une pomme. Je
n'osai les baiser... J'ai juste balbutié : ' - Ma sœur
chérie... ' Mafalda me répondit : ' - C'est ainsi que tu dois
m'appeler, puisque j'ai déjà pris le pli de m'adresser à ta
mère comme si elle était la mienne, mon cousin.'
"La paix de ces premiers jours, ce doux repos de mon
esprit entre ces deux âmes charitables qui réconfortaient la
mienne avec les indicibles douceurs de la vie domestique, ne
me retinrent pas trois semaines. Comme je me sentais fatigué
de la monotonie des heures toutes semblables, je fus pris
d'angoisse et d'horreur pour ce que j'allais devenir : 'Quel
homme abominable je suis !' me disais-je en mon for
intérieur, rebuté par moi-même dans un dernier sursaut de
vertu. 'Si le crime me répugne, pourquoi ne pas l'oublier ?
Si je ne puis l'oublier, pourquoi me dévorer le sang en
essayant lâchement de la fuir ? Je la hais et, dans mon âme,
je lui demande pardon pour cette haine. Si mon cœur souffre,
en se languissant d'elle, je m'abomine, et retourne contre
moi-même les griffes de cette passion féroce'.
"Pour échapper à moi-même, je cherchais un refuge dans les
yeux de Mafalda. Elle voyait dans les miens une implorante
soumission et ne devinait pas pourquoi, lâchement, je la
fixais avec une telle douceur. Elle en tira de fausses
conclusions. Elle se crut aimée. Et lorsque je m'échinais le
plus à lutter contre la vision de Leça et de l'Allée des
Bains, Mafalda attribuait au Ciel les joies d'un autre temps,
qui lui empourpraient le visage. La compatissante amertume
avec laquelle je la considérais, cette jeune fille ingénue y
voyait l'expression d'un amour contemplatif, comme celui
qu'elle avait ressenti et toujours caché à tous, sauf à son
père.
"Ma mère, à l'insu de sa nièce, me posait sur elle des
question, songeant toujours au mariage. Je lui répondais en
lui disant la vérité, comme si Dieu avait besoin d'interroger
ma conscience. J'exprimais la crainte d'avoir dissipé les
fleurs de mon cœur, convaincu de ne plus avoir les vertus qui
feraient de moi un époux digne d'elle. Ma mère ne pouvait me
comprendre, m'obligeait doucement à lui donner des réponses
et, quand elle m'entendait, elle disait en sanglotant : ' -
Ce fatal envoûtement n'a pas encore été rompu !... Que Dieu
te sauve, mon pauvre fils !'
"À quarante pas de ma maison, il y a une croix de pierre
brute sur un piédestal en moellons. C'est cette croix
qu'évoquait Teodora dans la lettre que tu as lue. Quand elle
avait six ans, elle a passé une saison avec sa mère chez
nous, et elle y est revenue à neuf. Nos mères se sont assises
parfois sur les marches au pied de la croix tandis qu'avec
des rejets fleuris d'acacias et d'arbres fruitiers, nous
tressions de maladroites guirlandes que nous accrochions à
ses bras.
"C'est là que m'entraîna mon cœur dix ans après. Je me
suis assis sur le piédestal de la croix. Je jetai un coup
d'œil sur la pierre qui en constituait le socle, et vis des
lettres. Je les examinai, et reconnus l'écriture de Teodora.
Il y avait deux dates : 5 juin 1848, avec ses initiales T.P
en guise de signature. Les lettres de la suivante étaient
plus récentes : 10 Septembre 1849, avec les mêmes initiales
et les mots suivants : Une âme en peine est venue prier
ici.
"Nous étions le 15 Septembre de la même année. Teodora
s'était donc trouvée là cinq jours avant.
"J'avais la fièvre quand je suis rentré. À la divine
amabilité de Mafalda que je trouvai en haut des escaliers, je
répondis avec une tendresse feinte. L'ange m'importunait.
J'aspirais maintenant à une infernale orgie. Je voulais
brûler et palpiter dans la jouissance avide qui se rit des
devoirs et insulte l'épouvantail de la morale, impassible
bourreau des organisations ardentes. L'air touchant de
Mafalda était une lance qui me transperçait. Je l'évitai et,
durant quelques jours, nous avons passé fort peu de temps
ensemble.
"Je retournai encore au calvaire. Au bras gauche de la
croix pendait une couronne de fleurs des champs et, à la
base, on avait inscrit une autre date : 20 Septembre 1849.
Minuit. Le soleil du matin brûlera ces fleurs ; mais les bras
de la croix rédemptrice resteront ouverts pour les
malheureux. T.P. Je voulais cacher à ma mère ces
inscriptions écrites au crayon. Je mouillai un mouchoir d'eau
et je les effaçai. Je vais à présent t'avouer que, quelques
heures durant, l'entêtement de Teodora me sembla
ridicule."
- C'est exactement ce que je pense, moi aussi, à présent,
fis-je observer, encouragé par la confession de la personne
la moins disposée à se laisser prendre au romantisme ridicule
de l'épouse d'Eleutério Romão dos Santos.
- Mais, poursuivit Afonso de Teive, cette judicieuse
critique se transforma le lendemain en compassion.
Je le coupai :
- En amour...
- En amour, oui, en un amour indomptable, un amour qui
brûlait de la voir et de l'entendre, de pleurer avec elle, de
l'arracher à son mari et d'insulter, en en prenant
possession, la société et Dieu.
"Ce dessein m'aiguillonnait quand j'entrai dans la maison.
Ma cousine se trouvait dans la première pièce. Elle se leva.
Elle me prit doucement la main, la posa sur son sein haletant
et me dit : ' - Les bras de la croix rédemptrice resteront
ouverts aux malheureux. Bien qu'écrites par une main
criminelle, ces paroles sont saintes. Puisqu'elle a fait ton
malheur, mon pauvre Afonso, accepte aussi son conseil.' Elle
posa un baiser sur la paume de ma main et quitta la pièce.
"Mafalda avait vu avant moi les paroles de Teodora. Elle
avait compris ce mystère, résisté à la tentation de les
effacer, et promis à Dieu, dès ce moment-là, d'user de toutes
les ressources de son cœur pour me mettre en garde contre les
ruses de cette femme perfide.
"Qu'aurait pu faire cette simple créature ? Elle déploya
l'infinité des forces humaines pour mon rachat ; mais il a
fallu que je fusse au cœur des ténèbres de ma vie, pour que
le ciel lui concède une autorité pleine sur ma raison.
"Dès le lendemain, Mafalda me demanda de l'accompagner à
une promenade, loin de là, dans les pineraies autour du
monastère de Landim.' - Seuls ? lui demandai-je'. ' -
Pourquoi pas ? Seuls avec nos anges gardiens et le cœur de ta
mère qui nous accompagne, mon très cher Afonso. '
"Nous sortîmes. Mafalda restait taciturne. Contre mon bras
droit, son cœur battait irrégulièrement la chamade. Et je
sentais en mon âme un trouble, une contrainte qui n'était pas
adaptée au style habituel d'une conversation entre cousins.
Au sommet d'un tertre, d'où nous devions descendre vers des
plaines fertiles, Mafalda s'assit et embrassa de ses yeux
baignés de larmes les horizons à l'entour. Je lui demandai
pour quelle raison elle pleurait. Elle me répondit que l'idée
l'affligeait de me voir quitter pour toujours ma mère et des
parents qui me chérissaient.
' - Qui t'a dit que j'abandonnais ma mère et mes parents ?
rétorquai-je'.
' - Tu me le diras, toi, si je te le demande, en joignant
les mains, répondit-elle, joignant le geste à la parole'. Je
balbutiai n'importe quoi. Les paroles qui me venaient
sonnaient faux. Mes joues s'enflammèrent, parce que je
n'étais pas habitué à mentir. Mon cœur prit part à cette
honte ; la tendre créature qui m'interrogeait semblait à ce
point déifiée qu'elle m'inspirait une sorte de scrupule
religieux.
"Mafalda m'interrompit : ' - Je vois que je te fais de la
peine, mon cousin. Tu es encore bon, tu ne peux mentir à ton
amie. Tu veux suive ton destin... Fais-le, mais...
écoute-moi...' Un long silence suivit, auquel elle mit
elle-même fin, elle s'exclama, éclatant en sanglots : ' - Je
ne puis !... La Sainte Vierge n'a pas écouté mes
prières!...'
"D'un ton câlin, avec la délicatesse d'un frère,
j'insistai pour qu'elle parlât. Elle articula quelques
phrases sans aucun lien encore entre elles, dont je pouvais
suivre le fil dans mon esprit averti. Je la coupai, fort ému,
et m'adressai à elle en ces termes : ' - Tu dois avoir un
instinct directement inspiré par le Ciel, ma cousine, parce
que ton âme virginale et pure de toute fausseté ne peut être
trompée. Tu sais que je vais m'enfuir sans avoir annoncé à me
mère ce nouveau coup. Je m'enfuis, ma sœur, parce qu'entre
ton céleste dévouement et mes passions effrénées, il y a
l'infini. Tu es une créature qui n'a pas encore songé au mal,
qui cherche une âme toute pleine des croyances de la
jeunesse. Tu vois ma vie, harcelée par les menées de la seule
femme que j'aime, d'une femme perdue pour moi et pour
elle-même. Tu observes cela avec tes yeux inexpérimentés, et
tu n'en reviens pas du pouvoir infernal de cette femme. Oh !
Que Dieu ne te laisse pas voir le monde dépouillé des habits
que lui prête ta candeur ! Que Dieu te préserve de te pencher
sur l'abîme d'où l'on tire les clartés qui nous permettent
d'observer les plaies de la société. Cache-toi de moi et de
tout homme, cache-toi, ange du paradis, pour qu'aucun homme
ne te dise ce qu'il a vu. Je ne sais comment j'oserais te
conter mes malheurs, Mafalda. Ton langage, je l'ai oublié
quand j'ai quitté ces forêts où nous nous entendions comme
s'entendent les petits oiseaux du ciel. Que te dire
aujourd'hui ? En quels termes te montrerai-je mon indignité
?'
"Avec une extrême douceur, Mafalda posa sa main sur ma
bouche : ' - Ne dis plus rien, mon frère, tu as déjà tout
dit... La seule femme que tu aimes, c'est... elle'. Les
sanglots étouffèrent sa voix. Je n'avais plus assez d'énergie
pour essayer de la consoler. Comme je ne sentais en moi
aucune ferveur, toutes mes expressions eussent été faibles et
vaines. Je pouvais mentir, mais à quoi cela m'aurait-il servi
?... Mon silence était angoissant. Je me reprochais de m'être
exposé à un tel entretien.
"Je fus heureux de la voir se lever et me dire : ' - Nous
revenons, cousin ?.Rentrons chez nous. Ne perds pas des
instants que tu pourrais passer avec ta mère. Allons-y.'
"À ce moment-là, au pied de la montagne par où passait la
route de Landim, une femme passait au galop. Elle était
seule. Je ne l'avais pas encore vue quand Mafalda tendit son
bras pour me la montrer et dit : 'La seule femme que tu
aimes'.''
"À cet instant, j'oubliai l'ange qui se trouvait là, près
de moi, en train de pleurer ; je ne sais même pas si j'ai
souhaité que Dieu la rappelât dans sa patrie ; et j'adorai le
démon qui passait là, en bas, avec son voile qui voltigeait,
dans les nuages de poussière qui se levaient sous les sabots
du cheval lancé au galop.
XII
Chaque jour les
ténèbres s'épaississaient autour de l'esprit désemparé
d'Afonso de Teive. L'obsession de Teodora ne lui laissait
aucun répit. Aux environs de Ruivães, on remarquait de plus
en plus l'amazone, tantôt seule, tantôt suivie de son
laquais, parfois flanquée de son mari dont elle faisait aussi
peu de cas que de son laquais. Selon moi, Afonso résistait à
la tentation et, dans l'espoir de les rejoindre dans le
royaume céleste, se renseignait sur les saints de sa famille,
qui étaient moines sous l'étendard de la Croix, mais qui,
selon d'aucuns, méritaient beaucoup moins l'auréole de la
sainteté. Mourir quand le ciel s'ouvre pour vous au-delà de
l'horizon, en entendant déjà les hymnes des anges, c'est
glorieux et réjouissant ; mourir par contre en versant goutte
à goutte comme autant de larmes le sang de son cœur, sans
visions bienheureuses, sans l'élan du prédestiné, mourir de
son amour pour une femme, qui se traîne soumise aux pieds de
son vainqueur qui le méprise et qui l'adore... une sublime
extravagance si vous voulez que je n'appelle pas cela un très
saint martyre !
Avant qu'on la prévînt de l'intention qu'il avait de
partir, la mère du déplorable garçon résolut de lui imposer
sa volonté de mère, en faisant preuve de sévérité. Informée
par Fernão de Teive, elle savait que Teodora faisait de
fréquentes incursions dans les alentours de Ruivães et
qu'Afonso n'était pas étranger, bien qu'il ne l'eût pas
rencontrée, aux manigances de cette dévergondée.
Le mot adultère, dans l'esprit de D. Eulália,
représentait une horreur, comme si ce crime avait été sans
exemple dans l'humanité et qu'il n'y eût aucun remords pour
faire contrepoids dans la balance de miséricorde divine.
L'effroi à l'idée qu'un fils à elle, un descendant de saints,
et de mâles pour le moins honorés, puisse provoquer dans le
monde un scandale d'une telle monstruosité, l'enflamma d'une
louable indignation. Alors qu'il ne s'y attend pas, on
appelle Afonso dans la chambre de sa mère pour entendre ces
paroles graves et sèches :
- J'ai besoin de mourir en paix avec le monde entier, que
je n'ai jamais scandalisé, je pense, et que Dieu me pardonne
si ma vanité me fait oublier mes fautes. Je te demande comme
une amie, à moins qu'il ne me faille plutôt t'en donner
l'ordre comme une mère, de m'épargner, tant que je vivrai, la
honte de me voiler la face quand on me demandera des comptes
sur les sentiments de religion et d'honneur que j'ai
instillés dans ton âme. Je crains que l'on ne me demande ce
que j'ai fait de l'héritage que ton père m'a confié pour que
je te le transmette dès que tu aurais assez de discernement
pour le recevoir... un héritage de vertu et de probité que
d'emblée tu liquides. Va à Lisbonne, si cela te plaît, ou
voyage, si tu préfères. Il est bon que tu saches les fonds
dont tu disposes. Ta maison rapporte six mille cruzados, tu
peux compter sur eux, et sur la valeur des propriétés si,
pour préserver ton honneur, tu as besoin de les faire vendre.
Ne reviens pas auprès de moi si tu ne peux me jurer sur les
cendres de ton père que le souvenir de cette femme coupable
est éteint dans ton cœur. Que Dieu, notre Sauveur, te
bénisse, mon fils. Ma dernière prière sera pour demander au
Créateur de te restituer à la maison où des générations se
sont légué la tradition des grands services rendus à Dieu qui
vont de pair avec les grands services rendus à la Patrie ;
religion, honneur et travail, le noble métier de l'épée pour
les uns, et de la science pour les autres. Tu ne suis plus la
trace de tes aïeux, tu consumes ta jeunesse en t'exposant à
des déboires auxquels personne, à part moi, n'est à même de
compatir. Sois fort si tu le peux, sois un homme. Si ta
dernière faiblesse te pousse au dernier crime, réserve au
moins une partie de ton âme à la contrition, au moment de
mourir.
Jamais, jusqu'à cette heure, Afonso n'avait entendu sa
mère parler ainsi. Même dans l'admonestation, elle n'avait
jamais caché combien ça lui coûtait ; et pour compenser sa
peine, elle passait aussitôt aux caresses.
Concernant Teodora, les réprimandes étaient toujours
voilées sous la grave et douce persuasion des conseils.
Vouloir l'éloigner d'elle-même, il n'en avait jamais été
question, elle n'y avait pas fait la moindre allusion. Et
maintenant, il y avait son air, la dureté de ses propos, son
expression, les rides de son front. Afonso trouva assez de
changements pour en être surpris et peiné. Il s'apprêtait à
répondre. D'un geste, elle lui intima aussitôt le silence et
dit :
- Je ne veux pas t'entendre. C'est à Dieu de t'entendre.
Pars. Moi, je reste ici, je veillerai sur cette enfant qui
n'a eu que le malheur de t'aimer. Nous nous consolerons, elle
et moi, en priant pour toi. Demain, tu partiras. C'est un
ordre de ta mère.
En prenant congé de sa mère, Afonso eut l'intuition qu'il
ne la verrait plus. La plus grande angoisse qu'il ressentit
jusque là, ce fut celle-là.
Il s'agenouilla pour baiser ses mains qu'il couvrit de
larmes. Elle le bénit sereinement, les yeux sur le crucifix
de son oratoire. À côté d'eux, se tenait Mafalda, livide,
raide, transie par le froid qui la faisait grelotter. Elle ne
pleurait pas. Sa souffrance était comparable à ceux de la
mère qui avait également les yeux secs. Mais, lorsqu'Afonso
lui tendit la main et lui dit : "Adieu !" elle arracha du
fond de sa poitrine un cri perçant et se jeta dans ses bras,
pleurant à chaudes larmes.
FIN DE LA PREMIÈRE
PARTIE
Deuxième
partie >>
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