IV
L'idée, c'est Caroline qui l'a
eue
L'idée, c'est Caroline qui l'a eue :
- Ce qu'il nous faudrait, c'est un trou perdu, pas
trop loin d'une ville présentant un minimum d'intérêt
artistique, une sorte de modeste chef-lieu, cinquante mille
habitants en gros. J'ai gardé un bon souvenir du Portugal.
Mais on ne peut se cantonner à l'embouchure du Tage. La
vallée du Douro doit présenter quelques opportunités. Je vois
une aimable pousada où tout nouvel arrivant se fera
immanquablement repérer. La Grande Agathe ne tord pas
elle-même le cou aux jeunes filles en fleur qui se sont
égarées. Nous aurons peut-être le plaisir de faire
connaissance avec les exécuteurs de basses oeuvres. Et ce
sera un joli retour aux sources, une façon élégante de
conclure : tout a commencé à Cascais, tout finira un peu plus
haut. Nous partirions entre la Pâque et la Saint-Jean pour ne
pas trébucher sur un touriste à chaque pas, et les autorités
locales pourront faire le tri plus aisément.
- Qu'est-ce que les Portugais t'ont fait pour mériter un
autre cadavre ?
- Ce seront des cadavres qui sauront se défendre. La
police ne devrait pas avoir de mal à trouver des filles pas
commodes pour jouer les vagabondes. Quant aux Portugais, ils
ont eu le mérite de défrayer la chronique il y a quelques
années quand une fillette anglaise a disparu. Les
spécialistes de Scotland Yard sont venus piétiner leurs
plates-bandes, les journaux anglais ont généreusement douté
de leurs compétences. Ici, l'affaire se résoudra sans aucune
intervention extérieure. Ce sera une revanche délectable. La
collaboration se fera en amont, et ce sont les locaux qui
choisiront le terrain. Les jeunes filles seront de vrais
émetteurs ambulants, ainsi que la bicyclette sur laquelle tu
iras te dégourdir les mollets. Ce qui suppose la présence
d'une officine où l'on peut en louer. Celle que tu auras
trafiquée se trouvera déjà sur place. Un dernier petit détail
à régler, la pousada devra figurer dans des brochures
congrûment distribuées un peu partout, qu'on n'en trouve pas
qu'à notre agence. Nous devrons louer la chambre au moins
trois mois avant, pour un séjour de quinze jours. En saison
presque morte mais plaisante, c'est une aubaine pour la
Grande Agathe, si elle ne veut pas en rester là. Et pour
nous, ce sera une façon de joindre l'utile à l'agréable.
- Je vois ça d'ici. Les environs seront peuplés de
journaliers assermentés.
- Surtout si c'est nous qui finançons l'opération. Jamais
on n'imaginera que tu es disposé à miser autant.
- C'est ce qui s'appelle faire tapis.
- Rien d'officiel. Il ne nous reste plus qu'à en parler à
la commissaire.
C'est Caroline qui a fait le déplacement.
On ne peut pas dire que je soulève l'enthousiasme. La
commissaire reste polie :
- Ce n'est plus simplement notre équipe que vous mettez à
contribution. Et si les Écossais et les Tchèques veulent
également participer aux réjouissances... Tout ça, sans que
les sommets de la hiérarchie en aient vent.
- C'est la moindre des choses. Ceux qui nous ont tendus
ces pièges doivent avoir leurs entrées.
On peut compter sur le lieutenant pour tâter le terrain
sans alerter ceux qui croient savoir. Il connaît apparemment
plus de gens que moi. Je ne sais comment il est arrivé à
contacter les gars de Prague et d'Inverness, mais l'on est
prêt à envoyer des jeunes filles en rupture de ban. Qu'elles
viennent de plusieurs pays, ce n'est pas plus mal.
Ç'a été encore plus encourageant du côté des Portugais.
Un piège monté sur un terrain à leur convenance, pas trop
encombré de touristes, ça pouvait les allécher. Mais à ce
point... Ils ont une mémoire de mule. Une des jeunes filles
viendra de Cascais. Un certain António Varela débarque à
Castevin, nous l'avons envoyé chez M. Saturnin.
Le fonctionnaire qui officie dans le district de Vila
Real semble de bonne compagnie, mise à part la douce manie de
se curer les dents régulièrement quand il mange, ce qui
fascine Caroline, mais n'est guère gênant. Une humeur
perpétuellement joviale, et une connaissance étonnante du
français qu'il parle presque sans accent. Nous avions déjà
remarqué que beaucoup de Portugais de plus de cinquante ans
sont dans ce cas, mais le bonhomme semble bien plus jeune.
Il est venu avec sa collection de brochures, et sa clé
USB pour les photos des environs. Tout est déjà organisé.
Nous descendrons à laPousada Joaninha à Falicão, dans
le district de Vila Real, Près de Santa Marta de Penaguião,
au N-O de Régua, au pied de la Serra do Marão.
Il fait l'article, ironiquement, comme s'il travaillait
dans une agence de voyage :
Porto se trouve à une centaine de kilomètres. On peut s'y
rendre par le train. Il y a Vila Real à moins de trente
kilomètres, qui n'a d'autre intérêt qu'un manoir dans les
environs et le fait qu'elle a été fondée par D. Dinis, le
Cultivateur, en l'an de grâce 1283. Un heureux mélange sinon
d'ancien (demeures seigneuriales, manoirs armoriés, façades
Renaissance, balcons insolites) et de moderne (centre
universitaire, cité-pilote du conseil de l'Europe ce qui lui
fait une belle jambe). Régua est une vraie plaque tournante
dans le trafic du vin de Porto. Le bourg de Pinhão, qui est à
portée, offre un joli coup d'œil. Les doctes pourront aller
méditer à Vilarinho de Samardã, au-dessus de Vila Real, où le
plus tapageur des écrivains du XIXe a passé ses enfances. De
bonnes randonnées vélocipédiques en perspective : le terrain
est pour le moins accidenté.
Des exemplaires de la brochure vont être distribués dans
les grandes villes de France et d'ailleurs. Pour une fois
qu'on a la possibilité de boucler heureusement une affaire en
promouvant la région...
- Puisque les mortes saisons vous tentent, je ne saurais
trop vous recommander la procession deNotre Dame des
Malades où l'on marche sur des tapis de fleurs. Cela se
passe le deuxième dimanche après Pâques.
C'est tout juste s'il n'a pas proposé de s'occuper de nos
billets. Je crois que ce garçon se recommande surtout pour
ses compétences en informatique. On n'a pas dû le choisir par
hasard. Je vois ça d'ici : cherche policier en poste dans un
district limitrophe du Douro, d'un bon niveau en
informatique. Il passe presque toute l'après-midi avec
Saturnin. Il est hors de question que nous nous déplacions
là-bas avant l'heure, il faut quelqu'un qui soit capable de
veiller à ce que tout soit au point. Il faut aussi en
attendant faire passer là-bas un vélo trafiqué, préparer les
tenues des paumées (une fois connues les mensurations, on
trouve au marché toutes les fripes que l'on veut), pourvoir
notre chambre à Falicão de tous les équipements nécessaires,
en un mot, prendre là-bas toutes les précautions que nous
prenons ici. On m'a fait remarquer que, plutôt que
d'installer une boutique dans les environs, les propriétaires
de la pousada pourraient mettre des vélos à la disposition de
leur clientèle.
Le bon Varela, qui se pique de cuisiner, a voulu m'offrir
un aperçu de ses talents. Nous avons eu droit pour commencer
à ses pastéis de Santa Clara. Cette sainte ne devait
pas craindre le cholestérol. On ne lésine pas sur les
oeufs.
J'en ai plus appris avec M. Plech en une après-midi qu'en
trois ans avec nos spécialistes. Il a voulu sans doute me
flatter en m'assurant que je pourrais essuyer une formation
accélérée.
Leur commissaire s'en est tenue à l'essentiel. Le
lieutenant est un original capable de suivre les pistes les
plus délirantes, quand les ordinaires ne suffisent pas.
Le fait qui a déclenché le processus s'est nécessairement
produit avant que l'on commence à semer des cadavres sous les
pieds de M. Plech. S'il n'est pas l'auteur des crimes, et
s'il fait un bon suspect pour tous, c'est qu'il est visé. Il
était difficile de trouver une occasion. Les Plech ne
s'éloignent guère de leur forteresse technologique. Mais ils
se déplacent de temps en temps. Il faut trouver un moyen de
savoir où ils se rendent. Et beaucoup de temps pour mettre au
point les enchaînements qui conduiront à leur arrestation,
chez eux, à Castevin. Qui est à même de mettre au point et de
faire exécuter un tel plan ? Si cela ne présente aucune
difficulté de pirater les ordinateurs de leur agence,
toujours la même, l'opération doit présenter un minimum
d'intérêt. C'est la première chose à laquelle s'est intéressé
le lieutenant. À qui s'adressait le couple avant de partir en
voyage ?
Reste la démarche la plus malaisée, tordre le cou à ces
jeunes filles. Les Républiques indulgentes remettent en
circulation des pervers compulsifs contre lesquels on n'a pas
réuni assez de preuves. Le lieutenant a essayé de dénicher un
étrangleur qu'on n'aurait pas trop longtemps inquiété malgré
un faisceau de présomptions prometteur. Là, il faut envisager
sérieusement un autre niveau d'influences, car on adore faire
des exemples par ici. Un certain Denis Marcel aurait sévi
dans l'Indre il y a plus de six ans, autour
d'Argenton-sur-Creuse, semant quelques vagabondes ici ou là.
Deux d'un coup après une rave partie, trois autres quand
l'occasion a fait le larron. Le monsieur présentait bien, il
était parfaitement fréquentable entre ses accès, et pas du
tout du genre à s'en prendre aux lycéennes ordinaires. On ne
pouvait en principe pas laisser en impuni un monstre aussi
poli. Eh bien, on l'a fait. Le juge d'instruction,
indépendant par définition, a dû être freiné dans ses ardeurs
par un procureur prudent.
Cela bien établi, il ne reste plus qu'à se demander à
quel moment M. Plech a pu contrarier une personne très très
influente. Cela devait s'être produit il y a moins de dix
ans, et plus de cinq ans. Les Plech ne voient pratiquement
personne. Le lieutenant Yann n'a pas pris longtemps pour
tomber sur une partie de poker où M. Plech aurait plumé tout
le monde, en humiliant pour finir une haute fonctionnaire qui
fêtait ce jour-là son départ à la retraite. On ne joue pas au
poker si l'on refuse de se faire humilier. Ce devait être
pour elle une expérience nouvelle.
Nous voilà donc devant un mobile qui n'en est pas un, une
condition suffisante pour que M. Plech ne juge pas utile de
le mentionner. Cela ne semble tout simplement pas plausible.
Nous disposons donc d'un exécutant qu'on ne soupçonnera pas
vu son caractère jusque là casanier, et un commanditaire que
l'on ne pourra jamais confondre, et qui doit avoir un certain
nombre d'amis qui participent à ce petit jeu. En comptant sur
les innombrables intermédiaires, il est difficile de mener à
bien cette tâche.
Peut-être aurons-nous la chance de mettre la main chez
nous sur ce Denis Marcel, dont le lieutenant m'a donné une
photo. Cet assassin provincial qui devient tout à coup
international devient du coup plutôt compromettant. On trouve
dans n'importe quelle prison des gens de bonne volonté, prêts
à exécuter n'importe quel contrat moyennant une grosse prime.
La seule façon de remonter la filière, selon le lieutenant
Yann, c'est de confesser ceux qui essaieront de le tuer, et
deviendront ainsi aussi compromettants que lui.
Il est bien entendu que je ne dois pas me braquer sur
cette cible, mais c'est la seule où nous disposions de
petites données.
C'est bien la première fois qu'un suspect se recommande
par une absence de mobile évidente. Moi-même, je n'arrive pas
à y croire, quoique Robert Yann m'offre l'exécutant en prime.
Une reconstitution, m'a-t-il dit, c'est déjà du roman. Nous
fabriquons nos intrigues, nous campons les personnages, nous
imaginons des péripéties, nous sondons des reins et des cœurs
comme le narrateur omniscient dont me parlait mon professeur
de français. Toutes les erreurs judiciaires sont fondées sur
des histoires mal ficelées, ou trop bien. Cette histoire a au
moins cet avantage qu'elle est délirante. M. Varela est bien
de mon avis.
Il s'est du coup offert une petite récréation. Je ne sais
si ce sera utilisable par son fils. Il me l'a fait lire avant
de la glisser dans sa poche :
Ma première morte
Je l'ai vue passer
Elle était accorte
Sous les marronniers
Ma deuxième morte
Prêtant son épaule
Au vent qui l'emporte
Finit sous un saule
Quant à la troisième
Que le jour me damne
Son teint était crème
Au pied du platane
L'autre rêvassait
Au bord d'un ruisseau
Moi je l'ai laissée
Au pied d'un bouleau
Quant à la cinquième
Elle m'a troublé
J'ai soufflé je t'aime
Et l'ai étranglée
Une gentille comptine que l'on peut apprendre aux enfants
trop sages.
La Grande Agathe a misé vraiment gros : ça lui est revenu
bien plus cher que les sommes engagées aux Sables-d'Olonne.
J'ai assez de foin dans les bottes pour relancer. C'est ainsi
que j'ai présenté la situation à M. Varela, sans lui parler
de la Grande Agathe :
- Comme je ne me savais pas visé, j'ai dû jusqu'à présent
essuyer les mauvais procédés de quelqu'un qui m'en veut.
J'ignore qui j'ai pu désobliger à ce point, là n'est pas la
question. Je ne connais que l'enjeu de la partie engagée : ma
liberté et ma tranquillité. Je ne dépense guère, j'ai
toujours gagné bien plus que je ne pouvais dépenser malgré
mes petits bricolages. Je suis prêt à assurer le financement
des futures opérations. Vous m'enverrez vos devis à mesure,
sans avoir à solliciter votre hiérarchie. Il vous suffira de
prévenir vos supérieurs qu'on vous a mis sur une piste
intéressante, et que l'occasion se présente de confondre un
meurtrier qui a déjà sévi à Cascais, à Inverness, en France
et à Prague, sans demander l'aide de qui que ce soit. Vous
pourrez même préciser qu'il s'agit d'agiter sous le nez de
votre client un suspect qu'il cherche à compromettre à tout
prix, et qui est prêt à collaborer. Cela ne vous empêchera
même pas d'expédier les affaires courantes. Vous profiterez
de vos moments de liberté. Le patron de la Pousada
Joaninha sera bien content qu'on lui offre une dizaine de
VTC pour ses clients, tous d'ailleurs trafiqués par mes
soins. Nul doute que le Guide du Routard appréciera
une telle initiative. Vous pourrez en même temps, et dans le
même esprit, prévoir autant d'ordinateurs qu'il y a de
chambres. Vous êtes déjà à même d'installer un système vidéo
efficace. Il sera bon que l'on sache par où je passe, quand
je fais ma petite randonnée matinale. Si vous pouviez me
prévoir un petit parcours de santé d'une trentaine de
kilomètres, adapté à mon âge et à ma bonne volonté, ce serait
parfait. Vous m'enverrez les photos, que je puisse repérer
les meilleurs endroits pour installer des caméras. Nous ne
correspondrons plus que par courriel. Je compte sur vous pour
trouver les bons angles et prendre les dispositions
nécessaires. À charge pour vous d'utiliser au mieux les
données obtenues. La partie purement policière de l'opération
dépasse largement mes compétences.
Il était bon de le souligner. Je ne suis que le bricoleur
et l'informaticien. Et je n'offre mon concours que par pure
obligeance. Rien ne m'empêchait de rester terré dans mon
domaine. La commissaire a d'ailleurs dû le prévenir qu'à la
moindre réticence, je me retirais sous ma tente. Elle ne
devinera jamais le plaisir que je prends à suivre de loin les
travaux d'un apprenti monté en graine, fort doué au
demeurant. C'est un exercice tout à fait nouveau. Faut tenir
compte du niveau de mon élève. Gene Kelly parvenait à donner
l'impression que Frank Sinatra dansait aussi bien qu'un
professionnel. Une gageure pour un chorégraphe. Et pour moi.
L'œil méfiant d'un banal contremaître ne peut obtenir de tels
résultats
Mon interlocuteur se doit à présent de marquer son
territoire, ce qu'il fait :
- Pour tout ce qui concerne mon secteur, vous pouvez en
effet vous en remettre à moi.
L'avantage d'avoir affaire à des collaborateurs aussi
efficaces que généreux, c'est qu'ils vous mâchent le travail.
Il est juste à souhaiter que de l'autre côté l'on ne juge pas
l'occasion trop belle. Tout est fait pour que les soupçons ne
puissent tomber que sur la cible choisie. Jamais le meurtrier
ne se sera hasardé sur un terrain à la population aussi
disséminée. En revanche, on imaginera difficilement que
n'importe quelle police dépense autant d'argent pour
confondre un criminel sur lequel ne pèse encore aucun
soupçon. Nous sommes comme la cavalerie. Nous n'arrivons que
lorsque le mal est fait.
Il est d'autre part bon qu'aucun observateur étranger ne
vienne souligner l'intérêt qu'on prend à cette affaire. Nous
nous chargerons de tout, et nous tirerons tous les bénéfices
de l'opération si tout se déroule comme prévu.
Le lieutenant Yann m'a tenu d'étranges propos après avoir
examiné une carte de détail de notre district :
- L'exécuteur ne descendra pas à l'hôtel. Pour la morte
de Castevin, et les autres, il en avait assez à sa
disposition pour ne pas attirer l'attention. J'ai effectué
quelques vérifications dans les environs, et même dans les
quatre étoiles auxquels personne ne songe, et pour cause. Et
je suis tombé sur le candidat dont je vous ai donné la photo.
Ce Denis Marcel a été relâché, les présomptions n'ayant pas
été suffisantes, par le procureur de sa région. De tels
scrupules sont assez rares pour être notés et célébrés. On
enferme de prétendus pédophiles sans prendre trop de
précautions, et le juge n'encourt apparemment qu'un blâme ;
on condamne un berger corse pour moins que ça. Le fait qu'il
se soit arrêté dans notre région ne constitue pas une preuve
suffisante, mais, si c'est lui, je le vois bien s'installer
dans un des campings de votre région. Pas comme un de ces
pouilleux globe-trotters que l'on regarde sous le nez. Il se
présentera avec une ruine volumineuse et bien tenue du
dernier millénaire qui tracte une caravane bas de gamme.
Splendeur et décadence. Les classes moyennes sont obligées
d'user jusqu'à la corde leurs prestigieuses berlines, et
n'ont plus de quoi se payer un hôtel pour plus d'une
semaine.
- Il faut donc que le meurtrier soit bien ce Marcel
Denis, et qu'il fasse ce que vous dites, ai-je fait
remarquer. J'ai des doutes. On parie ?
- Si je me plante, je vous envoie une caisse du meilleur
Fronton. Et si j'ai raison ?
- Vous aurez droit à une caisse de vin du Dão. Vous ne
faites pas une mauvaise affaire.
- Qui vous parle d'affaires ? Ce n'est qu'un jeu. Et vous
avez toutes les chances de le gagner. Avant que toutes les
conditions soient remplies...
La pousada, c'est une ancienne maison de maître aménagée
au milieu d'une vaste propriété, délimitée par de grands
arbres, quelques bosquets çà et là. Ce qu'on appelle par ici
une quinta. Mon Saturnin n'est pas un contemplatif. Il
a vérifié que les dispositifs installés dans notre chambre
étaient à son goût. L'ordinateur apporte une note moderne.
Pas de télévision. On est chez des peuplades civilisées. Une
parabole discrètement disposée dans la cour, côté Sud, laisse
à penser qu'une salle a été mise à la disposition des
intoxiqués. Les populations du siècle ont besoin de
verroteries visuelles.
Il a été en revanche sensible à la vaste salle à manger
planchéiée, aux poutres apparentes, et à la cheminée où l'on
pourrait faire cuire un veau entier. Et si cela ne suffisait
pas, un four à l'ancienne juste à côté, bien maçonné. Un
travail de restauration remarquable d'après lui. Je doute que
l'on boulange, mais on l'utilise apparemment pour d'autres
usages. Cette salle à manger est prolongée par un salon, et
le salon par une pièce où il n'y a que l'inévitable
télévision avec des chaises pliantes appuyées contre les
murs. Elle s'ouvre sur une vaste pergola envahie par une
vigne dont je ne mettrai pas la virginité en doute. Elle
n'est pas faite pour être vendangée.
Le maître de ces lieux nous accueille comme si nous
étions des familiers qui reviennent après une longue absence.
Son allure ne laisse pas de me surprendre On ne porte plus de
ces moustaches qui tombent comme des lames de faux jusqu'au
maxillaire, et je ne sais pas pourquoi il se déguise en
bohème du dix-neuvième siècle. Ça lui sied d'autant moins
qu'il est trapu et fait à lard. Son français est encore
meilleur que celui de Varela. L'anachronique dandy s'appelle
Francisco Ramos, et sa femme, plus discrète et plus mince,
s'est furtivement glissée dans une robe blanche à fleurs
bleues comme une rose dans un vase étroit. Elle s'appelle
Esperança. Je ne sais pourquoi je les imagine débordant d'une
portière du petit train de Palavas que l'immortel Dubout a
bourré de matrones imposantes et d'employés anorexiques. Ils
ajouteraient une note élégante à ces monstrueux assemblages.
Falicão même se trouve à moins d'un kilomètre. Les ombres
sont douces, les couleurs reposantes, et l'air vif. Quoi
qu'il arrive, nous ne sous serons pas déplacés pour rien.
J'ai eu la curiosité de demander quel était le monsieur
de la statue sur la grand'place, qui portait des moustaches
semblables aux siennes, mais semblait plus frêle.
Il s'agit d'un littérateur du dix-neuvième qui aurait
séduit une nonne de la région, et ce n'était pas sa première,
bien qu'il eût à peine franchi alors le cap de sa vingtième
année. Les fiancées du Seigneur doivent présenter des charmes
souverains. Il lui aurait planté un enfant, que n'auraient
pas hésité à recueillir les parents de la nonne. Celle-ci
aurait, après ce fécond écart, passé le restant de ses jours
dans son couvent, où elle aurait reçu, régulièrement, la
visite de sa famille et de son fils. Tous les bourgeois à
l'époque n'avaient pas l'esprit aussi large. Celui-ci était
fort riche, et prêt à doter généreusement le couvent où il
avait casé sa fille, à la condition que celle-ci en restât
là.
Il semble que l'enfant du péché n'en ait pas voulu
commettre lui-même. Les personnes irréprochables sont de
redoutables procréateurs. Il a eu quatre femmes, toutes
mortes de fièvre puerpérale ou de consomption. Il versa pour
chacune des larmes grosses comme des soucoupes et garda de
chacune une image daguerréotypée qu'il fleurissait chaque
matin. Les épouses ne voyaient pas cela d'un mauvais œil : il
est bon d'avoir un mari qui vous regrettera.
Il a laissé de la sorte huit enfants (toutes ne mouraient
pas dès le premier), qui ont fait souche, et se sont
distingués, à l'instar des Rougon-Macquart dans toutes les
sphères de la société. Cette famille a produit entre autres
une splendide courtisane des années folles, huit prêtres et
un ministre. La courtisane n'avait que de l'esprit.
Ceux qui sont restés dans la région ont pris des femmes
du pays, et se sont montrés si conscients de leurs devoirs
conjugaux que, sans qu'on puisse vraiment parler de
consanguinité, tous les habitants ou presque de Falicão en
descendent.
- Nous sommes tous des enfants de Camilo, s'est exclamé
Francisco Ramos, à la fin de son exposé.
Varela ne pouvait préparer la venue d'aussi remarquables
clients sans me mettre dans la confidence. Je l'ai laissé
tout seul dans la chambre qu'ils occuperont, avec sa petite
caisse à outils. Il n'avait pas besoin de me recommander la
discrétion. Je n'en ai pas parlé à Esperança, et l'ai
introduit dans les lieux quand elle était absente. Tous les
vendredis, elle va faire maigre chez sa mère qui me prend
pour un homme sans Dieu parce que je ne me rends à la messe
que le dimanche. J'ai tout le loisir entre-temps de méditer
sur la passion de notre Sauveur. La croix au-dessus de notre
lit conjugal me rappellerait sinon à l'ordre, ainsi que le
chapelet à son chevet, une lithographie du Bom Jesus do
Monte et une horloge dont le cadran représente la mère de
notre Seigneur. Autant de bornes pour me maintenir sur le bon
chemin, que je n'ai jamais songé à quitter. Elle doit avoir
raison. Les médecins recommandent les piqûres de rappel.
Je passe plus de temps à lire, malgré mon travail, que la
plupart des gens. J'ai un faible pour les histoires qui vous
empoignent d'autant mieux que l'auteur vous prend à témoin
dans d'interminables digressions qui donnent à penser. Si
l'on peut à l'occasion profiter de son expérience de la
vie... Sur ce point, mon ancêtre ne m'a jamais déçu. Le mur
de notre salon est tapissé d'éditions originales de ses
œuvres qui ne risquent pas de s'abîmer. Il n'y a que moi qui
les lis. Je dispose également de dictionnaires de cette
époque, pas toujours inutiles. Je sais que vingt cousins
lointains au moins en usent de même. À nous tous, peut-être
avons-nous lu une bonne partie des oeuvres complètes.
Varela m'a fait un beau conte. Il n'avait pas de
digressions à m'offrir. Je savais déjà qu'il existe des âmes
implacables qui se mettent en campagne pour un rien. Une
plaisanterie mal venue peut faire des morts et le malheur de
plusieurs familles. Rien ne m'étonne. Les bonnes raisons ne
présentent d'ailleurs aucun intérêt.
Les Plech forment un couple bien assorti : le mari est
une ombre qui s'est fait chair ; la femme, une chair qui
s'est fait ombre. Ils sont anonymes, sans être ordinaires, et
découragent toute description. Je serais même incapable de
vous dire comment ils sont habillés, même en les ayant sous
les yeux. Ils ne mordent pas sur le monde, le monde en
principe ne peut mordre sur eux. Une insulte pour beaucoup.
Le mari s'est cru simplement en visite quand les autres
avaient l'impression de jouer leur sort à chaque levée. Ils
se sont attiré la haine d'une personne qui fera tout pour les
plonger dans les convulsions du monde. Méfiez-vous des jeux.
Il n'y a pas de jeu. Ils ne voulaient d'ailleurs pas jouer.
On ne saurait rêver de plus tragique malentendu.
En tout cas, j'y ai gagné une dizaine de bicyclettes, et
une vingtaine d'ordinateurs. Si le bouche à oreille
fonctionne, faudra réserver longtemps à l'avance. Je n'ai
plus qu'à protéger tous ces cadeaux contre les maraudeurs.
Près d'une grande ville, je ne les garderais pas
longtemps.
Pour accueillir de jeunes vagabondes, j'ai installé une
petite annexe au-dessus de l'ancienne étable. Elles pourront
toujours se rincer la frimousse à la pompe et utiliser nos
sanitaires. À Esperança, qui s'étonnait de mes travaux, j'ai
dit qu'un bon fidèle doit être prêt à recevoir les anges qui
passent, ce que n'avaient su faire les habitants de Sodome et
de Gomorrhe. Elle s'est signée, comme à chaque fois qu'elle
croit entendre une plaisanterie sur les textes les plus
sacrés.
M. Saturnin m'a fait savoir, par le Net, qu'il était
arrivé à bon port. Et j'ai aussitôt contacté, de la même
façon, Varela qui m'a appris de bonnes nouvelles.
L'exterminateur a bien été identifié dans un camping aux
environs de Vila Real. Et il s'agit bien de notre Denis
Marcel national. Selon Varela, on nous le promène peut-être
ainsi, au cas où nous nous méfierions, pour créer une
diversion, et permettre à un autre affreux d'agir
tranquillement. En attendant, il m'a assuré que je devrais
recevoir sous peu une caisse de Dão. Bon prince, je lui en
enverrai une de Fronton.
Caroline m'a fait un signe discret, alors que nous
essayions de venir à bout d'un déjeuner copieux. Je ne me
suis pas retourné.
Il a fallu se faire aux nouveaux horaires : le petit
déjeuner est servi entre neuf et dix heures, et il est bien
plus consistant que l'équivalent anglais. C'est quasiment un
repas complet. Vers deux heures de l'après-midi, parfois
trois, l'on passe aux choses sérieuses. Une grosse collation
en fin d'après-midi, permet d'attendre le souper qui arrive
entre neuf et dix heures. L'heure espagnole à côté... Ils ne
sont pas près de se mettre à l'européenne.
Je retiens une recette qui reste à ma portée : de la
morue sèche dessalée, abondamment arrosée d'huile d'olive,
poivrée, parsemée d'ail effilé, recouverte de pain de seigle
émietté, encore un trait d'huile d'olive, et l'on met tout
cela au four une bonne vingtaine de minutes. Rien n'interdit
de rajouter de l'huile pendant la cuisson. Et pour que ça
tienne au corps, on a droit à des pommes de terre en robe des
champs. Je ne m'amuserais pas à tenter la morue à la cendre,
préalablement enveloppée dans du lard et une feuille de chou.
Nous apprenons que l'on peut farcir des truites de jambon cru
avant de les faire frire dans du jus de lard fondu ; farcir
un chevreau de patates coupées en cubes, d'olives, de
chouriço, de saucissons, de jambon, de poivre, le clou de
girofle et le saindoux allant de soi. On coudra le ventre de
la bête avant de la mettre à la broche. Nous avons eu droit à
des fayots, des tripes, je vous passe tout ce que l'on peut
faire avec le riz, et l'étonnant dessert au sang de cochon.
Le cuisinier ne cherche pas à flatter le palais des
étrangers, mais on y arrive en s'y prenant avec méthode. Ce
doit être l'air qui veut ça. En tout cas, je ne me contente
plus de mon dégraissage matinal. Une randonnée digestive à la
tombée de la nuit m'aidera à faire passer le tout, et j'en
informe Varela.
Le client assis à côté de la cheminée ne nous regarde pas
vraiment. Je reconnais un des joueurs des Sables-d'Olonne. Il
n'était pas à la table de la Grande Agathe. Je le signalerai
à Varela. L'exécuteur est téléguidé. Je ne me souviendrais
pas de ce quidam s'il n'avait pas alors fait partie d'un
mécanisme collectif. Caroline a une meilleure mémoire
visuelle. Je m'imagine pour le plaisir un trio d'un autre
temps. L'amant, la femme et le cocu. Le cocu se contente de
son état de cocu. L'amant va au charbon, épouse les querelles
; c'est lui qui se bat en duel. On se croirait chez Labiche
ou Feydeau. Des mécanismes aussi simples arrivent à faire
avancer une intrigue de boulevard, pourquoi pas celle-ci ?
Leurs sacs à dos étaient plus frais que leurs vêtements.
Comme les cavaliers sur leur monture, ils s'étaient reposés.
Les chaussures de randonnée semblent faites pour accomplir
tous les pélérinages de la Péninsule, et il y en a. Les jeans
troués et plein d'accrocs répondent à la mode du moment.
Esperança leur trouve une bonne tête. La grande bringue
maigre laisse couler le long de son buste, à partir du col
roulé, un chandail informe qui pendouille jusqu'aux genoux,
ce qui ne représente aucun inconvénient, vu que sa robe de
gitane balaie le sol pour effacer toute trace de son passage.
Le visage est abrité par un chapeau de feutre à si larges
bords qu'il pourrait tenir lieu de parapluie. Une veste
d'homme à peu près à sa taille complète la tenue. Sa compagne
à côté semble minuscule, avec sa poitrine de douairière et le
ventre assorti. La vivacité d'un furet avec ça, qui explore
l'environnement d'un air méfiant. Une veste de pêcheur pleine
de poches, le bonnet d'hiver qui descend jusqu'aux sourcils
complètent le tableau. L'échalas est tchèque, la boulotte
bien de chez nous. Elle vient de Cascais. Nous possédons tous
quelques bribes de mauvais anglais, le seul qui ait une
vocation vraiment internationale. Une langue s'étiole à se
répandre.
J'attendais quatre jeunes femmes. Les deux autres sont
arrivées le lendemain. Une rousse écossaise ficelée dans un
vieux raglan passé couleur panais. Elle semble décidée à ne
jamais l'enlever, mais elle l'ouvre. Elle porte dessous un
polo léger et des pantalons moins rêches. Elle se recommande
par un visage chagrin dont on ne sait s'il exprime un
désespoir contenu ou la colère du Seigneur des Armées. C'est
le raglan qui assure le côté négligé. La dernière, native
d'Avranches d'après la fiche, a dû avoir un coquin qui a
voyagé jusqu'à l'Altiplano. Elle porte le poncho et le
couvre-chef assorti. Elle a tout de la pépiante lycéenne. Une
bonhomie envahissante. On craint les initiatives. Celle-ci a
l'air de vouloir simplement voir du pays. Des pantalons
patte-d'éléph' comme on en portait quand mes propres parents
étaient jeunes.
C'est un bel assortiment de bêtes à sacrifier. À peine
plausible, selon moi. Mais les criminels à idées fixes sont
des crétins juste un peu plus subtils que les autres. Je suis
tenté de faire des paris sur l'heureuse élue. Varela m'a
confié qu'on pouvait continuellement les suivre à distance.
Ce sont de vrais arbres de Noël, à ceci près que les
décorations doivent rester invisibles.
La commissaire de Castevin doute que les jeunes filles
aient été étranglées sur les lieux où elles ont été
retrouvées. Elles auraient été enlevées, puis exécutées le
jour même, dans une voiture si ça se trouve. Il faudrait
sinon un concours de circonstances trop improbable. Avant
qu'une jeune fille en rupture de ban vienne se reposer à
l'endroit où doit passer un vélocipédiste matinal.
Nous jouons toutes les quatre notre rôle de routardes
impénitentes avec une conscience exemplaire. Tout d'abord,
nous ne nous attendons pas, apparemment, pour explorer les
environs. Nous avons reçu le photo de l'étrangleur, le patron
de l'auberge vient de nous remettre celle du complice
potentiel.
Un matin, il me dépose près de Vila Real, sur la route
qui mène à Amarante. Les autres sont parties la nuit, pour se
trouver sur place. Elles me couvrent discrètement. C'est mon
tour aujourd'hui de jouer les chèvres. Il n'y a rien de plus
prometteur qu'une jeune femme encombrée d'un volumineux
sac-à-dos dont elle serait peut-être heureuse qu'on la
débarrassât. Je compte me hisser, ainsi harnachée, jusqu'au
sommet du Pico do Marão qui offre à ce qu'on dit un joli coup
d'œil.
Je marche d'un pas régulier, assez lentement pour que les
autres ne me perdent pas de vue. Je ne fais pas du stop, les
voitures n'ont aucune raison de s'arrêter. Sauf une. On me
propose de voyager plus confortablement et de me débarrasser
de mon sac-à-dos pendant quelques kilomètres. Je ne vais pas
à Amarante, je veux voir le Pico do Marão. C'est sur leur
chemin. Ils comptent passer la nuit à Amarante. Ce sera ça de
gagné. L'échange se fait en anglais, c'est le complice de
l'étrangleur qui négocie. L'étrangleur est resté au volant,
et ne dit rien. Moi, je suis la Britannique, quand même
heureuse de rencontrer quelqu'un à qui parler, réticente à
l'idée de se laisser embarquer dans une voiture par deux
inconnus. Il faut que cela dure assez longtemps pour que les
autres puissent s'approcher. Le monsieur est courtois. Il
comprend. Je ne risque rien, je monterai derrière avec mon
sac. Dans ces conditions... Le monsieur m'aide à me
débarrasser de mon sac-à-dos, il m'ouvre la portière,
s'engouffre derrière moi, et tombe aussitôt évanoui. J'ai un
faible pour les méridiens des acupuncteurs. Je me penche
tendrement sur le conducteur pour lui caresser la jugulaire
avec mon rasoir.
- Vous n'avez pas honte de vous en prendre à une jeune
fille sans défense...?
Mon français est mauvais, mais le fait que je m'adresse à
lui dans sa langue maternelle le surprend. Les copines sont
arrivées. Elles ont collé nos sacs-à-dos dans le coffre, et
se sont installées, deux derrière, avec l'évanoui et moi, on
est un peu serrés, la dernière à côté du conducteur.
- Tu ne vas pas le saigner, me dit la Normande.
Rappelle-toi : on ne collectionne que les couilles.
L'autre est tétanisé.
- Demi-tour. Il nous arrive d'épargner le chauffeur.
Pas besoin de téléphoner à Vila Real. Un fourgon nous
attend. Nous lui remettons nos prises. Le fourgon repart,
mais pas pour Vila Real.
Caroline a eu autant de conversations avec Varela que
moi. Ce doit être le climat qui l'inspire. Elle a décidé de
donner libre cours à son naturel facétieux, et l'autre est
prêt à suivre ses suggestions.
- On a voulu m'impliquer indirectement, m'a-t-elle fait
remarquer, je m'implique directement.
On nage dans le domaine de l'imprévisible. Puisque
l'affaire reste officieuse, rien ne nous empêche de nous
amuser. Je la reconnais à peine. Un reste de malice
estudiantine qui la rajeunit.
Les deux ravisseurs ont été escamotés.
On a offert aux journalistes une belle scène de crime.
Une actrice d'une petite troupe de Porto jouait les cadavres.
On n'avait pas lésiné sur les uniformes. Les journalistes
pouvaient photographier de loin. Moi, pour une fois, je
n'avais pas jugé bon de me dégourdir les jambes. Le patron et
la patronne nous initiaient, Caroline et moi, aux subtilités
de la brisque.
Les journalistes étaient également là, quand on a
retrouvé le cadavre de l'étrangleur, lequel s'était tiré une
balle dans la bouche, contrarié qu'il était d'être encerclé
dans la bergerie où il s'était réfugié. Avec une police aussi
efficace... Dommage qu'on ne pût le confesser, mais on
pourrait se rabattre sur le complice dont la photo s'étalait
à la une des journaux. En réalité, il avait été coulé dans la
grande bleue au large de Matosinhos.
Les policiers rendaient justice à leurs collègues
français de Castevin, qui s'étaient contentés de communiquer
des renseignements utilisables, au lieu de débarquer avec
leurs grands sabots. Il était facile de suivre leur regard.
Ils n'avaient malheureusement pas pu éviter le désastre, mais
au moins s'étaient-ils arrangés pour que cela ne se
reproduisît plus.
Je comprends que la Grande Agathe ait compté sur notre
désarroi. Elle devait d'autant moins savoir où elle en était
que le suspect en fuite aurait été, selon des sources à peu
près sûres, aperçu à Bidart, et que de braves pandores sont
venus lui demander des renseignements sur ce monsieur qui
avait fait partie de son entourage.
Bluff pour bluff, un important a demandé un entretien du
type informel, où il lui a appris que le suspect, appréhendé,
disait n'importe quoi pour atténuer ses responsabilités. Il
faisait tout ce qu'il pouvait pour étouffer l'affaire, mais
on serait bien obligé de déférer l'individu au parquet, et
Dieu sait ce qu'il pourrait dégoiser, encouragé par son
avocat, devant un public nombreux.
- Rien que du vent, ricanait Caroline.
On a appris le décès de la Grande Agathe par la presse et
le journal télévisé.
"Une ancienne grande fonctionnaire s'est donné la
mort..." suivait la nécro.
Elle s'était tiré une balle dans la bouche.
Quant à savoir si elle s'est tuée ou si on l'a tuée, cela
nous est complètement égal.

photo © R.Biberfeld - 2009
FIN
«« chapitre
précédent
|