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Camilo Castelo Branco

LE LIVRE NOIR DE PÈRE DINIS

Traduction de René Biberfeld

Charlotte Corday et le marquis de Luso

   

 
 PREMIÈRE PARTIE

  
AVERTISSEMENT
 
   Le Livre Noir n'a pas été écrit pour être publié sous quelque forme que ce fût, encore moins sous celle d'un roman.
   Le grand homme qui a signé ces pages de ses larmes, ne les écrivait pas pour nous, profanes, qui ne pourrions les comprendre.
   Absolument pas. Il les a laissées telles quelles, c'est un mythique amas d'amertumes, exprimées dans un style qui n'en est pas un, d'une élévation dont personne ne sait si c'est une façon réelle de s'élever vers le ciel, ou une chute éperdue dans l'enfer de la douleur.
   La vérité, c'est que nous ne connaissons pas encore la langue des grandes agonies, qui semblent exiler le martyr de la société des hommes, pour le commerce idéal de je ne sais quels esprits, divinisés par la souffrance.
   Quel a été le courage de cet homme qui a laissé de lui tant de tableaux, peints avec son sang et ses larmes, à ceux qui désespèrent !
   Était-ce un "homme", que le Père Dinis ?
   À qui le demandé-je ?
   À ma conscience qui se reproche son caractère mesquin ; à mon entendement qui ne conçoit pas que la résignation puisse vaincre la douleur ; à mon cœur, qui ne se passe pas les huiles de l'auguste sacerdoce du martyre ; à mon esprit endommagé par les tempêtes qui n'ont pu vaincre son orgueil congénital, mais se donne à cette occasion des airs de philosophe !
   Le Père Dinis était-il un "homme" ?
   Les hommes naissent-ils, souffrent-ils, meurent-ils ainsi ?
   Ce corps que l'on pouvait palper ; ces joues qui se creusaient de sillons sous la brûlure des larmes ; ces yeux qui sont venus de loin, en cherchant une tombe ; ces lèvres, qui se levaient de terre pour déposer un baiser, chaque jour, sur le nouvel instrument d'un supplice toujours renouvelé ; ces bras qui ont attiré sur son cœur tant de malheureux ; ce cœur, qui ne pouvant plus sangloter, accueillait les sanglots de toutes les infortunes qui frappaient d'autres… tout ce qu'on a vu… etc., cet homme était-il par hasard l'homme qui s'annihile, qui réserve une de ses fibres à chaque ver ?
   Cette question posée au silence — cet appel anxieux à toutes les religions, à toutes les philosophies — est une épine qui pénètre profon­dément dans le cœur des êtres faibles, comme dans celui des forts, qui ne peut admettre l'indifférence glacée avec laquelle on voit passer l'ange béni et Lucifer, le maudit — l'anathème qu'entraînent les grands crimes, et le martyr aux vertus surhumaines !
   Vous ne l'avez pas vu ?
   Vous pourriez l'estimer à l'aune triviale de cette milice qui mène les batailles sordides pour assouvir d'ignobles passions, au sang flétri, aux palmes sanglantes, aux tombes conspuées ?
   Vous avez cru à son existence ?
   Ce n'est pas le cas de bien des gens.
   Eh bien, c'est à ceux-là que je demande de vénérer, d'admirer, de respecter cet homme, ou ce fantôme, qui a dû être le chaînon qui lie la créature au dernier anneau de la chaîne — à son Créateur.
   Il est passé là. Rares sont ceux qui l'ont vu, encore plus ceux qui le comprendraient, parce ce que ce Livre Noir n'est pas une biographie ; c'est un long gémissement étouffé dans sa gorge par des mains invisibles, qui se succèdent ; par d'atroces convulsions qui viennent, à chaque heure, rappeler à l'infortuné que l'échelle des souffrances varie à l'infini.
   Son livre resterait cependant inintelligible.
   – Qui dit cela ? demanderaient bien des gens.
   Celui qui le dit !
   C'est un homme brisé. Rassemblez-moi toutes ces larmes ; avec toutes ces fibres, produisez-moi le miracle d'un cœur ; demandez à Dieu un souffle de vie pour ce cœur, que je vois ici, dilacéré par à coups, à chaque instant…
   Vous pourrez vous dire alors ce qu'est ce livre, interdit à tous ceux qui ne l'ont pas vu, au cénacle des martyrs, égrener le lumineux chapelet de la sanctification.
   Qui sont ces êtres qui ont une vie bien obscure, une douleur bien intime, un exil bien chargé de supplices ?
   Y en aurait-il un ? C'est une énigme qu'il vous faudra déchiffrer à chaque ligne.
   Ce sera celui qui, recueilli en lui-même, comme s'il consultait son inspi­ration, ce sera celui qui pourra dire :
   – Dans ces lignes, j'ai vu tout ce qui se trouvait dans le cœur de l'homme. Il y en a là des traces… J'ai suivi ce martyr… et je me suis arrêté avec lui devant son tombeau !
   Mais cet être aura été malheureux comme le fils de Silvina.
   Il aura été criminel comme le duc de Cliton.
   Il aura été un homme comme Sebastião Melo.
   Il aura été un ange comme Dinis Ramalho e Sousa.
   Où se trouve-t-il ?
   Qui a ouvert les sept sceaux de l'Apocalypse ?
   Qui parle avec les morts pour leur arracher le secret de ces hymnes confus, qui ne sont pas autre chose que les exclamations du pénitent.
   Pas moi, qui me traîne, méprisable chiendent, bien au ras des passions terrestres.
   Pas moi, qui profanerais ce psaume, si je le réduisais aux accents discordants du luth terrestre, avec lequel j'ai célébré de basses passions,  comme autant de stimulants : ridicules, les uns, les autres, misérables.
   Voilà.
   Je ne l'ai pas pu, parce que je ne devais pas vous reproduire loyalement ce livre.
   Je vous propose juste les notes : je les ai commentées, elles sont fugitives.
   Je les ai déchiffrées, parce qu'au cours de ses voyages, le fils de la comtesse de Santa Bárbara a exhumé de l'oubli des révélations que le Père Dinis a jugé bon d'emporter avec lui dans sa tombe.
   Il s'est trompé ! Serait-ce un homme ?…
   Vous voulez un roman ; pas une élégie.
   Il faut vous proposer un roman ; une biographie, une histoire avec des chapitres ; une intrigue intéressante avec des péripéties. Et vous avez raison.
   Si vous me donniez tel quel, comme je l'ai trouvé, le Livre Noir du Père Dinis, je le repousserais, avec autant de dégoût que l'avare qui ouvrirait un livre où on lui indiquerait mille trésors cachés, mais dans une langue qu'il ne comprend pas et ne veut pas que des gens qui l'entendent la lui traduisent, de peur qu'on le trahisse.
   Je serais, dans ce cas, comme l'avare, parce que je suis réellement avare de ces trésors de larmes qui se cachent dans le cœur des autres. J'en ai assez des miennes, j'ai plus de chagrins qu'il ne m'en faut ; mais je voudrais deviner ceux des autres.
   Et vous ?…
   Dieu vous en préserve !
   Lisez-le comme quelqu'un qui le ferait pour se délasser. Achetez ce livre pour cela.
 

Chapitre Ier
 
 
   L'an 1780, en pleine nuit, une femme entrait avec un petit enfant dans les bras au palais de l'envoyé extraordinaire à Rome.
   Elle s'approcha, avec lui, du lit d'un agonisant, et l'enfant, de deux ans, tendit les bras pour prendre la main du malade, presque celle d'un cadavre, qui parvenait à peine à le voir.
   L'agonisant était le représentant du Portugal à la curie romaine.
   L'enfant était le fils de la comtesse de Viso et de Dom Álvaro d'Albuquerque.
   La femme qui tremblait, avec lui dans les bras, devant l'effrayant tableau d'une agonie, la Vénitienne qui avait accompagné Albuquerque à Rome.
   Dans cette pièce, à l'éclairage lugubre, se trouvait un jeune homme de trente ans, au plus, les bras croisés, les yeux ardents, les joues pâles, vêtu comme à la cour de Dom João V [1], qui semblait sorti d'une soirée chez un riche banquier italien, pour entrer dans la chambre obscure d'un mourant.
   C'était le marquis de Luso, arrivé à Rome quelques mois avant, avec de nouveaux pouvoirs de Dona Maria Ie, pour des négociations secrètes avec Sa Sainteté.
   Ce qui est sûr, c'est qu'une demi-heure avant, le courtisan en veste brodée d'or, et le malade qui se tordait dans un drap trempé de sueur, gais et tranquilles, tous les deux, étaient sortis d'un festin opulent, badinant comme des jeunes gens qui ne cédaient à aucun de leurs semblables par leur courtoisie, s'agissant de conquêtes juste entamées pour celui qui était venu du Portugal après l'autre, et méprisées pour celui qui était venu avant.
   Ils pouvaient le faire, parce que plus d'une nièce de cardinal, ressemblant fort à son oncle, se présentaient pour eux comme les représentantes légitimes des Délie, des Lesbie, des Messaline.
   Leurs éclats de rire étaient francs et honnêtes, quand Paulo de Albuquerque sentit une soudaine révolution dans son corps.
 Il posa la main sur sa poitrine et dit :
   – Il y un feu qui me brûle, là !
   Il se comprima le ventre de ses deux mains, et se tordit, comme si ses intestins avaient été mordus par une vipère.
   Il déchira désespérément les brandebourgs dorés de sa veste, arracha les boucles de son caleçon, et se jeta à plat ventre sur le lit, demandant à grands cris un remède qui calmerait les mortelles souffrances dont il se sentait déchiré de l'intérieur.
    Le marquis de Luso était parti atterré. Il revint avec un médecin, avare de ses paroles et d'une intelligence assez pénétrante pour savoir au moins qu'il ne pouvait donner la vie à ceux que la mort lui prenait sans le consulter.
   – Il va mourir, c'est fini.
   Il ne dit rien de plus.
   – Quelle est la cause de cette mort ? demanda le marquis.
   – Il a été empoisonné, répondit tranquillement le médecin.
   – Retirez-vous, dit l'agonisant.
   Le médecin eut la sagesse de ne pas disputer sa proie aux griffes du tombeau, et sortit en déplorant la faiblesse de le science et la toute-puissance de la mort.
   Paulo de Albuquerque serra la main du marquis, et dit, d'une voix entrecoupée par d'atroces accès de douleur :
   – Quatre portes avant la mienne, demeure une femme qui s'appelle Luísa. Vas-y, tout de suite. Dis-lui de venir ici… et d'apporter l'enfant avec elle…
   – L'enfant !… murmura le marquis avant de sortir.
   En revenant, il trouva l'empoisonné pris d'un spasme, qu'il prit pour une crise salvatrice.
   Répondant à un signe, il s'approcha du lit.
   – Je meurs, empoisonné par le cardinal Pozzobonelli…
   – Quand as-tu été empoisonné ?
   – Cela fait vingt jours, aujourd'hui… à un dîner… j'étais un dangereux rival…
   – Tu en es sûr ? !
   – Oui…
   – Je te vengerai !
   – Je ne veux pas que tu le fasses… Pour la vengeance, j'ai pris les devants. Cet homme doit mourir, parce qu'il a été empoisonné aujourd'hui… par moi.
   – Par toi !
   – Oui… par moi… Le démon nous a joués tous les deux… n'en parlons pas, la lumière s'estompe… Cette femme arrive, avec un enfant.
   – C'est ton fils ?
   – Non…
   – De qui ?
   – J'emporte ce secret… Ne t'inquiète pas de savoir de qui… Je te le confie, et, avec lui, un coffre, que je garde ici dans une grande caisse, avec cent mille cruzados en or, et quelques bijoux. Tout cela est à lui… Éduque-le… S'il apparaît un homme qui dit que ce garçon est son fils, tu vas lui demander un signe. S'il te le donne…
   –  Lequel ?
   – Demande-lui quelle inscription l'on peut lire sur la lame d'un poignard qui se trouve là, dans le coffre ; s'il te la dit…
   – Je lui remets l'enfant ?
   – Oui, et si cet homme n'apparaît pas, éduque-le et donne-lui son patrimoine à ses vingt-cinq ans.
   La nourrice entra à ce moment-là.
   Comme nous l'avons vu, Paulo de Albuquerque voulut prendre l'enfant dans ses bras, sans parvenir à le faire.
   Sur les lèvres innocentes de l'ange, un sourire de fête, une candide allégresse.
   Sur les lèvres noircies du mourant, une contorsion désespérée, une trace noire de sang !
   Deux larmes coulaient sur la joue du marquis, absorbé dans la contemplation de cette scène.
   Albuquerque lui tendit les bras, comme pour lui demander d'éloigner l'enfant de là.
   Le marquis le prit des bras de sa nourrice, qui pleurait.
   – Pourquoi me l'enlève-t-on ? demanda-t-elle.
   Elle eut pour toute réponse les vagissements de l'enfant qui tendait les bras vers elle.
   Le marquis revint, quelques minutes après.
   Il trouva un cadavre sur le lit ; et, à côté, une femme évanouie.
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .   
 
   Le lendemain les cloches sonnaient pour l'âme d'Albuquerque. Les représentants de toutes les nations se pressaient dans les salons du palais de l'ambassadeur.
   L'on y disait que Paulo avait été empoisonné. On attribuait cette funeste affaire à la jalousie qu'inspirait une nièce du cardinal Pozzobonelli ; mais la rumeur circulait à voix basse, parce que le cardinal était là.
   Au moment où les quatre plénipotentiaires les plus distingués enlevaient le cadavre, l'on entendit une question du prince de l'Église qui était venu l'asperger d'eau bénite.
   – N'aurait-il pas été plus naturel que quatre dames soient venues lui rendre les derniers honneurs.
   À ce sarcasme, que l'empoisonneur n'avait pu soupeser dans ses méchantes entrailles, le marquis de Luso répondit :
   – Nous recommanderons à ces dames de venir vous les rendre, au moment de votre sacrement, Monsieur le cardinal.
   Son Excellence sourit mais blêmit. Il voulut répliquer, mais l'importun marquis l'avait planté là. Il le chercha dans le cortège, et ne le vit pas. Il était assez cynique pour décider de passer une délicieuse soirée.
   Et pour ne pas donner prise au remords, il n'accompagna même pas le cercueil, et n'accorda pas à son esprit le loisir de se reposer de la fièvre dont l'avait embrasé la satisfaction de se voir si bien servi par le poison.
   Il se retira dans la cellule où il se mortifiait, et se fit servir quelques coupes d'un très vieux cru de Syracuse.
   C'était une charmante Sicilienne qui le servait, elle avait les yeux noirs, et les cheveux dénoués, à la façon des estampes lubriques qui décoraient les murs damassés de sa chambre.
   Il obtint le résultat escompté. La boisson avait exacerbé sa fièvre. L'ivresse du sang était venu s'ajouter à celle que lui procurait le vin.
   – Chante-moi des vers de Pétrarque, ma douce Laura ! s'exclama-t-il.
   La Napolitaine [2], se mit à chanter. Le cardinal riait, d'un rire de dément. Pour la remercier, il lui entoura la taille, et imprima sur sa joue un baiser brûlant d'un feu impur, mais fleurant l'arôme pur de l'odorant Syracuse.
   Cette scène fut interrompue par un cri. Non pas de la Sicilienne, qui, toute à sa gaieté, celle d'une favorite de l'heure, se voyait bien pourvue dans les joues brûlantes du cardinal.
   C'est lui qui l'avait poussé, et ce cri lui venait comme du cœur, déchiré par une lame.
   Il en poussa un autre, ensuite.
   Puis ce furent les ondulations qu'entraînaient ses contorsions, les frissons intérieurs que lui donnaient le poison, la rapide lacération d'un organisme robuste.
   Au bout de dix minutes, la fille épouvantée sentit que ce corps, trébuchant dans ses bras, s'était subitement figé.
   Elle ne pouvait le retenir, elle le laissa glisser…
   Elle voulut le relever mais n'y parvint pas. Elle appela au secours…
   De vénérables prêtres accoururent, qui communiaient avec les bouillons du cardinal.
   Et le plus fort, c'est qu'aucun ne pleura, quand l'un d'eux, laissant lugubrement pendre sa tête, glapit, au diapason de sa profonde douleur :
   –   Son Éminence est… morte !
   – Empoisonnée ! ajouta le médecin, qu'on avait à ce moment-là introduit dans la pièce.
   – Nous sommes au temps de Locuste ! murmura la chantre de la chapelle royale.
   – Il nous manque une législation comme celle de Lucius Cornelius Sylla, fit un jésuite français, qui déplorait la mort du cardinal Pozzobonelli, parce qu'il avait trouvé en lui, pour trente mille livres, un ennemi acharné des Jansénistes.
 
 
Chapitre II
 
 
   Si le marquis de Luso fut saisi d'horreur, il ne faut pas y voir de la lâcheté.
   Rome, la cité du Christ, lui apparut comme la prostituée des empereurs païens.
   Il sollicita aussitôt sa mutation, on la lui accorda, pour la France.
   Le fils de parents inconnus lui avait été remis sans nom. Il devait lui donner un nom et un prénom.
   Le jour où il était parti de Rome était celui de la saint Sébastien. C'est sous celui-là qu'il fut baptisé pour la seconde fois.
      Il le confia à la tendresse d'une Romaine, qui le suivit. Elle n'était pas la nièce d'un cardinal, mais avait été arrachée par le Portugais aux attentions de beaucoup de cardinaux, qui n'eurent pas le temps de lui administrer le sublimé corrosif.
   Il était, à Paris, vraiment attaché au petit Sebastião. La Romaine l'aimait comme un fils, le marquis ne l'aurait pas plus aimé s'il avait été son père.
   Mais les affections domestiques ne suffisaient pas à combler le cœur de l'ami intime de Paulo de Albuquerque.
   Le Paris de Louis XVI présentait un composé de la plus délicate corruption de Louis XV, et de la plus hypocrite dévotion du grand roi.
   Le marquis était un jeune homme de trente ans, et les entreprises difficiles étaient moins périlleuses qu'à Rome parce qu'on ne risquait pas sa vie en affrontant le hasard des poisons, et la jalousie meurtrière des cardinaux.
   L'ambassadeur se lança dans le monde. Il avait plus d'or, de galanterie et d'esprit qu'il ne lui en fallait.
   Il gravit une à une les marches des triomphes, et finit par se hisser jusqu'à la reine, la fée, la divinité des salons, des poètes et des banquiers.
   La fortune s'était plu à devancer ses ambitions.
   Il laissait derrière lui une malheureuse femme qui ne cessait de pleurer. C'était Laura, un ange de beauté et d'innocence, qu'il avait volée au giron d'une mère mourante.
   Hardi, noble séducteur !
   Faire la cour à Suzanne de Montfort, descendante de Simon de Montfort, le célèbre croisé, dit le Macchabée du treizième siècle, proche parente des anciens ducs de Bretagne, les veines gonflées d'un sang royal, cela représentait en soi une gloire inespérée pour l'orgueil du simple chargé d'affaires d'une petite nation.
   Mais… surtout !
   Entendre de ses lèvres une ardente effusion d'amour et une proposition de mariage, sans que son père s'y opposât, sans choquer les innom­brables oncles et tantes qui entouraient le trône… c'était un bonheur assez grand pour rendre fou un simple mortel, qui n'aurait pas eu la présence d'esprit du marquis de Luso.
   Il ne fallait pas laisser refroidir l'enthousiasme. L'amour et les affinités se donnaient la main, faisant preuve d'une rare fraternité. La fille de Raymond[3] de Montfort, chambellan du roi, épousa le marquis, foulant de la sorte bien des orgueils, faisant fi de bien des jalousies, attirant sur la tête de son mari bien des colères qu'ils méprisaient tous deux.
   Le plus fougueux de ses soupirants était Honoré-Gabriel Riquetti, comte de Mirabeau.
   Divorcé de sa femme, il se croyait assez fort pour fasciner le cœur d'une vierge.
   Cet homme mourra à trente ans, pour défendre son honneur, avec un noble enthousiasme, pour se montrer digne de sublimes exemples.
   Sa corruption l'avait rendu célèbre. Il s'était enfui de Nevers, parce que c'était le premier théâtre où il avait étrenné le drame scandaleux de ses penchants pervers.
   Pour trouver des victimes, il s'était installé à Paris, mais sa réputation l'avait précédé.
   Quelques jours après avoir été, en tant que noble et d'une antique noblesse de Florence, reçu dans la haute société de Paris, il enleva une femme et se rendit coupable d'adultère.
   On le poursuivit, il fut incarcéré à Vincennes, et se rendit encore plus populaire en se libérant de ses fers afin de prouver que la solitude du cachot lui avait appris de nouvelles façons de corrompre plus rapides et moins dangereuses.
   Mais, s'agissant de Suzanne de Montfort, son astuce ne lui servit de rien. Blessé dans son orgueil, il avala sourdement le fiel de la jalousie, dès que le marquis de Luso apparut dans les salons de Paris, et annihila tous les espoirs de tant de noms illustres qui s'acharnaient à obtenir un sourire de Suzanne.
   Mais le cœur de Mirabeau ne digérait pas ce fiel.
   Il se mordit les lèvres, jusqu'au sang ; mais ce sang pouvait asperger le visage de n'importe qui.
   L'avant-veille des noces, le comte obtint une audience secrète de Louis XVI.
   C'était une effronterie inouïe, mais il la commit !
   C'était le dernier effort que devait entreprendre en un instant le maître de Marat, de Danton et de Robespierre.
   Ce qu'il demanda au roi, ce fut un coup décisif contre le marquis de Luso et Suzanne de Montfort.
   Le descendant de Saint Louis sourit. Mirabeau aussi. C'était la tumul­tueuse expression de l'enfer qui bouillonnait en lui.
   – Transformez-vous en homme honnête, dit le monarque.
   – Restez un roi inviolable, répondit le comte.
   Louis XVI ne le comprit pas.
   Le lendemain, il partit pour Londres.
   Il y fut un autre homme. La soif de vengeance lui avait donné le masque de l'honneur.
   L'on vit apparaître des écrits politiques de sa main.
   On les applaudit, et personne ne vit en eux le germe du tribun.
   En 1787, six ans après qu'il eut quitté Paris, le ministre Calonne l'avait chargé d'une mission secrète en Prusse. Mirabeau se représentait le bruit du trône de France s'écroulant sur ses bases, quand il écrivait La Monarchie Prussienne. Les Lettres à Sophie, pseudonyme de la marquise de Monnier, son amante abandonnée, c'était le résidu d'immoralité qui s'expurgeait dans les fèces d'un joli style, pour ouvrir la voie à une autre qui porterait ses fruits plus tard.
   Le marquis de Luso avait entre-temps oublié son terrible rival : il était heureux. Incapable de conserver la moindre rancœur, la marquise ne comprenait pas que l'on pût remettre une vengeance, et ne s'inquiétait pas, fût-ce en rêve, en pensant à l'amant dédaigné.
   Sebastião était resté entre les mains de Laura, séduite par le marquis, et aussi vite précipitée du haut des illusions qu'elle avait nourries quelques mois.
   Se prenant d'amour pour l'enfant, elle ne pouvait haïr l'homme qui le lui confiait. Des larmes sur elle-même, des larmes sur le petit innocent, qui les buvait dans d'avides baisers, voilà la vie de cette généreuse martyre, qui recevait chaque mois, dans le plus grand secret, une bonne quantité de livres du marquis.
   Elle parvint à se convaincre qu'elle n'était pas malheureuse, mais elle se leurrait.
   Elle sentait la mort pénétrer dans son cœur, mais elle ne l'entendait pas limer, fibre après fibre, les liens qui la rattachaient à la vie.
   Quand elle s'aperçut que l'air arrivait à ses poumons comme une haleine de feu, elle ne respecta pas la consigne du silence, et appela le marquis à qui elle n'avait pas parlé depuis deux ans.
   – Je ne crois pas qu'il me reste beaucoup de jours à vivre, lui dit-elle, avec le flegme d'une noble dignité. Je ne vous ai pas fait venir pour vous accuser. Ne perdez pas patience, Monsieur le Marquis. Il serait inutile de vous rappeler à cette heure que j'ai abandonné ma vieille mère pour vous suivre. S'il y a crime, ce qui ne laisse aucun doute, c'est moi qui l'ai commis… rien que moi. Dieu me pardonnera, il est bon… Ne perdez pas patience… Je vous le demande encore… Ce n'est pas pour cela que je vous ai appelé… pas du tout. Je veux vous remettre un trésor que vous m'avez remis pour racheter tous mes chagrins… Cet enfant…
   Et le prenant dans ses bras pour le lui donner, elle fondit en larmes, et ne put prononcer un mot, parce que ses sanglots lui coupaient la parole.
   – Tu ne vas pas mourir… fit le marquis, en affectant un semblant de pitié.
   – Je ne vais pas mourir ? Plaise à Dieu que non… Cet enfant perd sa mère, si je ne suis plus là… Qui lui reste-t-il au monde ? Vous êtes un homme, Monsieur le Marquis… Vous n'avez pas une minute de libre dans votre vie de plaisirs et de désordres. Il faut souffrir pour dorloter un orphelin… Il n'y a qu'une malheureuse qui soit à même d'apprendre à un enfant qui n'est pas le sien à l'appeler sa mère. Qui voudra lui proposer un tel nom ?… Je ne sais pas !…
    Le marquis, attendri, prit la main de l'infortunée. Laura la retira dignement, pour poser sur ses lèvres un mouchoir humecté du sang qu'elle crachait dans ses accès de toux incessants.
   – Laissez-moi vous parler d'une façon que je n'ai jamais imaginée possible… Comprenez combien il m'en coûte… Votre épouse tient-elle à vous ?
   – Quelle question !…
   – Serait-elle sotte ?… Sans doute ; mais elle ne mérite pas ce sourire moqueur…
   – Je ne me moque pas de la question…
   – Eh bien, tant mieux, Monsieur le marquis… Elle tient à vous… C'est sûr… Elle doit le faire… L'homme pour qui je me suis perdue doit être aimé de toutes les femmes… Avez-vous donc l'impression qu'elle tiendra aussi à cet enfant ?
   – C'est possible… mais je ne vais pas le lui remettre…
   – Pourquoi ? Avez-vous honte d'une action qui vous honore à ce point ?
   – Je ne veux pas susciter de soupçons.
   – Des soupçons… à quel sujet ?…  Pardonnez-moi… J'ai dépassé les bornes… J'ai abusé de votre bonté en vous demandant d'écouter la pauvre Laura… Mais que vais-je faire de cet enfant ?…
   – Je vais le confier, comme jusqu'ici, à vos soins…
   – Aux miens ?… Vous avez encore de l'affection pour moi… Que Dieu vous donne autant de bonheur dans tous les instants de votre vie, que j'en sens, moi-même, à ce moment… Mais… si je meurs !… Vous ne croyez pas que ma vie touche à sa fin ?
   – Ma présence vous rendra la santé…
   – Plus maintenant… Il y a quinze jours… il m'a semblé que oui… Ne cherchez pas à me tromper maintenant : près de la sépulture, les yeux d'un moribond distinguent tout… Vous pensiez qu'une femme de la plèbe ne meurt pas de chagrin, de remords et de honte ?… Vous vous êtes trompé… Si vous aviez vu combien mon cœur était noble… Je vous faisais de la peine… ou vous m'honoriez, au moins, de deux mots… Pourquoi ne m'avez-vous pas dit : "Je vais me marier" ? Pas un seul mot là-dessus !… L'on ne traite pas ainsi une femme qui laisse son déshonneur sur le giron d'une vieille mère, pour venir, loin d'elle… mourir !… Ce fut un procédé indigne de vous… Si vous ne m'aimiez pas, que l'on reconnaisse au moins, pour tout l'amour que j'ai accordé à cet enfant, qui vous a été confié par un ami à l'heure de sa mort…
   – Laura !…
   – Je vois bien que je vous mortifie… pardonnez-moi…
   – Je ne me plains pas.
   – Ayez de la compassion pour moi !… Mes larmes ne m'ont guère servi… Mais cet enfant ?… À qui vais-je laisser cet enfant ?… Veux-tu mourir avec moi, mon petit ?
   – Oui, répondit Sebastião.
   – Oui ! Tu ne veux pas une autre mère ?
   – Non… ma mère c'est celle-là, balbutiait le fils de Silvina, en caressant les joues de Laura.
   – Mais ce Monsieur va te donner une autre mère.
   – Je ne connais pas ce Monsieur… Je préfère mourir avec vous… Nous allons voir les anges…
   Baignée de larmes, Laura serra le petit Sebastião contre sa poitrine. Le marquis lui donna un baiser, et, retirant ses lèvres, effleura volon­tairement la joue de Laura. La malheureuse, blessée dans son orgueil, recula brusquement.
   Confronté à sa propre conscience, le marquis en prit ombrage, et eut du mal à retenir une insulte, qui viendrait le venger avec usure de cet affront.
   Il sortit.
   L'enfant dans les bras, Laura s'agenouillait devant l'image de Sainte Marie des Anges, lui demandant une inspiration qui lui soufflerait ce qu'elle devait faire pour son bien.
   Une idée lui vint tout à coup, qui lui fit monter au visage tout son sang agité d'un étrange plaisir.
   Elle perçut des pas derrière elle.
   C'était le marquis qui revenait.
   – J'ai oublié de te dire, Laura, que je pars demain pour le Portugal. Mon père est très malade et veut me faire ses adieux… À mon retour, qui ne saurait tarder, nous parlerons à loisir de toi et de notre petit…
   – Vous partez seul ? demanda-t-elle, en sursautant.
   – Oui !… Pourquoi ?
   – Pour rien…
   – J'espère te retrouver convalescente.
   – Morte…
   – Non… Tu ne vas pas mourir, parce que je vais te rendre tout l'amour que je t'ai enlevé…
   – Je vous tiens quitte de votre dette… je la refuse…
   – Tu m'excuseras quand je t'aurai raconté ma vie…
   – Ma tombe vous entendra… Savez-vous de quoi je souffre à présent ? De la douleur d'un adieu éternel… Je vous regarde et vois un homme que je ne reverrai jamais plus… Oh Dieu saint ! Quel pouvoir que le vôtre : vous avez pu créer de ces moments de désespoir !…
   Après avoir émis quelques sons inintelligibles, Laura s'évanouit.
   Revenant à elle, elle se retrouva dans les bras d'une domestique, et vit auprès d'elle, à genoux, l'enfant de quatre ans qui pleurait.
   Pour ne pas gaspiller son énergie par une douleur indigne de ses hautes destinées, le marquis se retirait, en se rappelant ce passage des lettres de Mirabeau à Sophie :
   Ces pauvres filles du peuple savent jouer des scènes qui ne leur ressemblent pas…
   Elles versent des larmes, qui nous incitent à nous demander si le véritable amour se trouve dans les mansardes ou aux premiers étages.
 
 
Chapitre III
 
 
   On annonça deux jours après à la marquise de Luso une dame pâle, qui parlait un mélange d'italien et de français, accompagnée d'un joli petit garçon.
   En l'absence de son mari, la marquise ne recevait que des dames ; elle fit introduire dans son antichambre la visiteuse dont on lui annonçait la présence.
   Au cas où s'agirait de la veuve d'un militaire mort à la guerre que menaient les Américains contre l'Angleterre, elle se munit de quelques pièces d'argent, et entra dans l'antichambre en affichant la condes­cendance d'une petite-fille légitime de Jean III, duc de Bretagne.
   Quand elle la vit, Laura ne put cacher son émotion. Elle la trouva plus belle qu'elle ne l'avait supposé, plus jolie qu'elle-même ; et nous ne savons par quel caprice de sa vanité elle souffrit et rougit.
   Suzanne attribua ce rougissement à la honte d'une veuve qui demandait l'aumône pour la première fois.
   Mais elle voulut se montrer généreuse, en prévenant le début d'une histoire dont la narration demanderait beaucoup d'efforts à la veuve, et la gênerait.
   – Vous venez bien sûr, dit-elle, me demander de quoi vous sustenter…
   – Non, Madame ; je ne viens pas demander l'aumône…
   – Si c'était le cas, vous trouveriez en moi…
   – Une âme généreuse… j'en suis convaincue, mais… d'autres qui sont plus dans le besoin viendront faire appel à votre charité…
   – Je vois que vous souffrez beaucoup… Ça vous fatigue de parler … Reposez-vous… Je vois que vous n'êtes pas française.
   – Je suis italienne.
   – Italienne ! dit la marquise, en sursautant, et fixant, pour la première fois, les yeux noirs du petit garçon. C'est votre enfant ?
   – Non, Madame la Marquise… Il n'est pas à moi…
   – Il est très joli ! Il est français ?
   – Non, Madame… Il est italien ou portugais… Du moins, je pense…
   – Vous n'en êtes donc pas sûre ? Je trouve assez étrange cette incertitude… Eh bien, dites-moi…
   La marquise retint sa question.
   – Parlez donc, Madame… Vous alliez me demander…
   – Si vous connaissiez mon mari.
   – Je connais Monsieur le Marquis.
   – Vous le connaissez ? Il me semble que j'ai déchiffré l'énigme…
   – Pas du tout, Madame.
   – Cet enfant est le fils de mon mari…
   – Non, Madame la Marquise.
   – Ayez la bonté de vous expliquer, et ne craignez pas de me blesser avec quelque révélation, cet enfant doit avoir quatre ans, je suis mariée depuis deux… Vous voyez que je n'ai aucun droit de demander à mon mari des comptes sur son passé…
   – Ni sur le présent… Je vais vous dire le but de ma visite… Il y a deux ans, votre mari était ambassadeur à Rome…
   – Je le sais.
   – Un ami de Monsieur le Marquis lui a confié cet enfant à sa dernière heure.
   – C'est le fils de l'ami de mon mari ?
   – Non…
   – De qui, alors ?
   – C'est un secret pour votre mari… Le seul qui aurait peut-être pu vous répondre est mort… C'était l'ami de Monsieur le Marquis…
   – Et quel est votre rôle dans cette intrigue ?
   – J'ai été la nourrice de cet enfant.
   – Avec le consentement du marquis ?
   – Assurément, madame.
   – Pourquoi ne me l'a-t-il pas dit ?
   – Pour ne pas éveiller vos soupçons, madame.
   – Et vous trouvez que je n'en conçois pas ?
   – Il n'y a pas de raison que vous en ayez…
   – Qui peut me confirmer le contraire de ce que je pense ?
   – Une femme qui ira bientôt rendre compte à Dieu d'un mensonge, si elle vous en dit un.
   – Parlez donc…
   – Je vais quitter ce monde… il me faut confier cet enfant à quelqu'un… C'est un héritage qui n'entraîne pas de grosses charges… Je ne vous laisserai pas, avec lui, un orphelin sans ressources, Monsieur le Marquis est le dépositaire du patrimoine de cet enfant.
   – De son patrimoine !… Ce patrimoine, serait-ce un coffre que mon mari n'a jamais ouvert, et qu'on lui demandera au bout de vingt ans ?!
   – Sans doute.
   – Pourquoi ne me l'a-t-il pas dit, lui ?
   Suzanne prit Sebastião dans ses bras et lui donna un baiser. Les yeux de Laura irradièrent toute l'allégresse de son bon cœur.
   Le baiser de Suzanne, dans l'esprit de Laura, c'était la promesse d'une amie à l'enfant, sa dernière affection, la plus sainte de toutes celles qui avaient pris racine dans la vie, pénétrée d'amour, de la pauvresse qu'on avait séduite.
   Et cette affection, comme elle l'avait dit, l'indemnisait des mensonges de toutes les autres.
   Elle n'avait pas, avec le fils de Silvina, affaire à un ingrat.
   Heureuse, pleine de vie, et peut-être d'espoir, elle avait voulu lire, sur les lèvres de l'enfant, son avenir, comme s'il était permis à une pauvre fille du peuple, esclave soumise à la jouissance d'un grand, de lire son avenir dans le sourire de l'innocence.
   Mourante, les seules larmes qu'elle avait vues, pour la consoler des siennes, avaient été celles du petit. Il lui avait tenu deux ans compagnie, il avait été le muet confident de tous les instants.
   Sebastião était entré dans la vie en adoucissant des infortunes, comme le Père Dinis était entré dans sa tombe en essuyant ses sanglots. La fin de sa vie lui avait été annoncée à son berceau.
   – Pourquoi ne me l'a-t-il pas dit ! répéta Suzanne. Mon mari sait que je m'abandonne de tout mon cœur à ses volontés. Je ne l'ai jamais contrarié quand il commettait des actes suspects et faits pour blesser la tendresse de mes sentiments ; comment pourrais-je le priver de la joie d'être le père de cet orphelin, et l'honorable ami de cet homme qui lui a laissé cet enfant ?! Il me semble qu'il y a une forte raison pour qu'il m'ait dissimulé une chose si simple… Peut-être la connaissez-vous, madame…
   – Non…
   – Votre âge, votre beauté, votre patrie, la confiance que vous avez mérité d'inspirer au marquis tout cela ne s'explique pas avec une telle facilité, ni d'une façon aussi innocente que vous voudriez que je l'entende…
   – C'est que je ne suis pas venue donner des explications sur moi, Madame la Marquise… C'est l'histoire de cet enfant que je suis venue vous conter…
   – Croyez que mes questions ne méritent pas l'amertume que vous montrez en me répondant… je voudrais vous être utile…
   – À moi ?!
   – Oui.
   – Dans ma situation, l'on n'a besoin de personne… Près de la sépulture, mon indépendance est parfaite et naturelle. Je n'ai plus assez de sensibilité pour souffrir des privations, ni pour jouir de l'abondance. L'indigence et l'or, ce sont pour moi des choses indifférentes…
   – Si vous saviez comme vous m'intriguez !… Ou votre naissance est illustre, ou vous avez reçue une excellente éducation.
   – Ni l'une, ni l'autre. Je suis née du peuple, je me suis éduquée avec lui… Je ne suis personne… Je suis même gênée de parler de moi, je suis un ver qui rampe à ras de terre, devant vous… L'enfant… l'enfant… parlons de lui.
   – Eh bien, soit, parlons de l'enfant… Comment s'appelle-t-il ?
   – Sebastião…
   – Sebastião ?… Il est plus joli que son nom… S'il s'appelait Leopoldo… C'est celui de mon mari, il est si beau !… Pourquoi cet enfant ne s'appellerait-il pas Leopoldo ?! Ne le trouvez-vous pas vraiment tendre, et doux, ce nom ?
   Laura répondit, en pâlissant :
   – Il est très… Vous pouvez changer son nom, madame ; mais permettez-moi de l'appeler Sebastião tant qu'il me restera un filet de voix… Ça ne durera pas longtemps… Il aura celui-là, si vous le recueillez ; donnez-lui alors le nom que vous voudrez, Madame la Marquise.
   – Vous venez me le confier ?!
   – Pas encore… quand je sentirai que je n'ai plus assez de force pour le serrer contre mon cœur… quand mes yeux ne le verront plus…
   – Vous vous jugez donc malade à ce point ?! Où vivez-vous ? Avez-vous de la famille ?
   – Non… Ce sera à ce moment-là que vous recevrez le dépôt sacré de votre mari…
   – Quel dommage qu'il soit parti hier pour le Portugal !… S'il était là, peut-être ne refuseriez-vous pas la proposition que je vous ferais de venir chez nous…
   – Je la refuserais, Madame la Marquise… Je suis parvenue à tout ce que je voulais… Je vous baise à présent les mains pour la bienveillance dont vous avez fait preuve devant les larmes d'une étrangère sans nom, ni recommandation pour être aussi charitablement accueillie… Mon petit Sebastião, baise les mains de cette dame, qui va être pour toi une vraie mère… Maintenant, je peux mourir…
   Laura sanglotait, et Suzanne mit sur ses genoux le bel enfant aux cheveux blonds, au visage angélique, qui souriait à ses tendresses, sans cesser de serrer avec son bras le cou de Laura.
   – Viendrez-vous avec cet enfant tous les jours ? demanda affectueu­sement la marquise.
   – Je vis loin d'ici, et mes forces, qui m'abandonnent, ne peuvent envisager de si longs déplacements.
   – Je vous enverrai ma voiture.
   – Gardez-vous en bien, Madame la Marquise. Je n'en vaux pas la peine  et je représente, à mes propres yeux, de moins en moins…
   – Pourquoi me parlez-vous à demi-mot ?! Veuillez faire de moi votre amie…
   – Je n'ai pas la ridicule vanité d'accepter une amitié qui devrait vous faire honte, Madame.
   – Me faire honte ?! De quoi ?
   – De bien tristes explications !… Ne les exigez pas !… J'en ai déjà dit beaucoup… mais votre bonté encourage l'insolence… Maintenant, je remercie Dieu de cette occasion de faire la connaissance de la Marquise de Luso… Il me semble que je l'avais pressenti, parce que je n'ai jamais éprouvé de haine pour vous…
   – De la haine !… et pourquoi ?… C'est moi qui ne me suis pas trompée… Votre silence confirme tous mes soupçons…
   – Vos soupçons !…
   – Oui… cet enfant est le vôtre ?
   – Non, Madame…
   – N'essayez pas de me tromper sans nécessité… Écoutez, je ne vous blâme pas, et je ne vous trouve pas importune… Je suis capable de vous estimer… de vous protéger.
   – Votre estime… je n'en suis pas indigne… Votre protection, je n'en ai pas besoin… S'agissant de cet enfant, ce crucifix témoigne que je dis la vérité…
   – Et en ce qui vous concerne ?
   – J'ai été…
   – Dites-le… vous avez été l'amante de Leopoldo.
   – Abandonnée quand son honneur de mari lui a imposé un sacrifice aisé : celui de m'abandonner.
   Suzanne pâlit ; mais son regard n'était pas haineux, et la main qu'elle tendit doucement à Laura trahissait l'élan d'une grande âme.
   La Romaine n'avait pas vu ses yeux, elle avait ignoré la main qu'on lui tendait. Elle avait caché son visage dans son mouchoir, trempé de larmes.
   Elle se leva, impétueusement. Et, sans lever les yeux du sol, elle fit une humble révérence à la marquise.
   – Ne vous en allez pas…  Écoutez, je ne reviens pas sur ce que j'ai dit… L'intérêt que j'ai pris à vous écouter s'est accru…
   – Il me faut vraiment remercier la Providence, Madame la Marquise !…
   Laura quitta l'antichambre. Suzanne l'accompagna, en balbutiant des monosyllabes, tandis qu'elles traversaient un long salon. L'une descendit les escaliers, en s'appuyant aux balustrades, parce que ses sanglots lui brouillaient les yeux. L'autre alla dans sa chambre, appuya fort sur une sonnerie, et donna l'ordre à un petit laquais de suivre une dame au voile noir, avec un enfant, qui portait un vêtement à carreaux noirs et une casquette de velours avec une plume noire.
   Après quoi, elle commença à écrire une lettre au marquis de Luso.
 
 
Chapitre IV
 
 
   En pénétrant dans la cour de sa maison, rue du Sentier, Laura vit un homme à la mine peu engageante, qui la fixait avec l'insistance d'une personne qui ne se cache pas de chercher quelqu'un de précis.
   – Ai-je l'honneur de parler à la signora Laura ? demanda-t-il.
   – C'est moi.
   – M'autorisez-vous à m'entretenir avec vous quelques heures ?
   – Vous êtes Italien ?
   – Oui.
   – Romain ?
   – Napolitain.
   – Si vous voulez monter…
   Tandis que son hôte, dans la salle d'attente, échangeait, entre les rideaux de damas rouge, des signaux d'intelligence avec un gentilhomme appuyé aux colonnades d'un portail en face, Laura entra dans sa chambre, ôta son voile, confia l'enfant à sa vigoureuse servante, et réfléchit un peu à la mission imprévue  du Napolitain.
   – S'il avait été de Rome, il serait venu me dire que ma pauvre mère est morte de chagrin… De Naples, qu'est-ce que ça peut être ? Quand j'étais petite, ma mère recevait des lettres de Naples ; mais elle les brûlait dès qu'elle les avait lues… Si c'est une nouvelle peine pour me faire oublier les anciennes, que Dieu me donne le courage de l'endurer…
   Elle entra dans le salon.
   – Veuillez me dire pour quelle raison vous cherchez à me voir.
   – En peu de mots ?… Il me semble que c'est par délicatesse que je n'ai pas dit… Eh bien, oui, je serai bref… Êtes-vous, Laura, la fille de Peppa Marcella ?
   – Oui… Ma mère est-elle vivante ?
   – Elle est morte il y deux mois.
   – Elle est morte !… Jésus !…
   Laura leva les mains au ciel, prit la couleur du marbre, se mit à trembler tout entière, prise de convulsions, et, en s'agenouillant pour prier, tomba dans les bras de l'Italien, qui la porta sur une chaise.
   L'hôte, qui, durant cette scène, avait gardé ses couleurs et l'avait prise dans les bras avec la froideur insensible de quelqu'un qui porte une chaise d'un côté à un autre, s'approcha de la fenêtre et fit un geste affirmatif.
   – Quelques minutes après, Laura ouvrit les yeux, et vit deux hommes, le Napolitain, et un autre.
   L'autre avait l'air noble, il était plus vieux que le premier, plus richement habillé, même si sa mise se résumait à une simple cape vénitienne, ainsi qu'à un chapeau à larges bords, noir, sans aucun enjolivement, et, ce qui était le plus surprenant, immobile sur la tête de son propriétaire, qui ne s'imposait pas la politesse de se découvrir en présence d'une dame.
   Cet homme dévisageait Laura avec une certaine attention qui avait de quoi l'inquiéter, parce que la rancœur a un regard identique au sien.
   – Êtes-vous réellement la fille de Peppa Marcella ? demanda le second, comme pour répondre au regard interrogateur de Laura.
   – Oui.
   – Vous avez abandonné votre mère il y a deux ans ?
   – Oui.
   Le personnage mystérieux ouvrit une lettre, et continua :
   – Avez-vous suivi un Portugais, qui avait été envoyé du Portugal à Rome ?
   – Qui êtes-vous, pour me poser de telles questions ?
   – Je suis moi : vous ne me voyez pas ?
   – Mais j'ai le droit de savoir qui m'interroge chez moi.
   – Non. Cet homme ?
   – Quel homme ?
   – Le marquis de Luso.
   – Il est au Portugal.
   – N'a-t-il pas épousé à Paris Suzanne de Montfort ?
   – Si.
   – L'a-t-il abandonnée ?
   – Non. Il est allé au Portugal, mais il reviendra.
   – Quel est cet enfant que vous aviez avec vous, il y a un moment ? Votre fils ?
   – Non.
   – Est-ce l'enfant que Paulo de Albuquerque, mort empoisonné, a confié au marquis de Luso ?
   – Oui…
   – Cet enfant doit être remis à celui qui en est le dépositaire.
   – Il va l'être… bientôt…
   – Pas aussi tôt qu'il faut qu'il le soit. Vous partirez aujourd'hui de Paris ; et ce petit garçon sera confié à quelqu'un.
   – Je ne vous obéirai pas, Monsieur ! Je ne vous reconnais pas le droit de me donner des ordres !
   – Vous devez le reconnaître… Les droits fragiles d'une mère, on peut les rejeter avec mépris… Vous avez dédaigné ceux de la vôtre. Mais les ordres d'un père relèvent du droit que donnent la volonté et la force…
   – Je ne vous entends pas bien !… Vous m'avez parlé d'un père ? !
   – Oui… Avez-vous une fois éprouvé le pouvoir d'un père ?
   – Jamais ! Mon père est mort avant que je vienne au monde…
   – C'est votre mère qui vous l'a dit ?
   – Oui.
   – Elle vous a trompée.
   – Ma mère ne mentait pas.
   – Votre mère était un ange. Elle a menti, et s'est sanctifiée par ce mensonge.
   – Ah monsieur !… Tout cela me paraît un songe ! Qui me parle ainsi, avec une autorité qui me fascine ?
   L'inconnu jeta une lettre sur les genoux de Laura. Il fit un signe de ses yeux à son compagnon, ils sortirent.
   Laura se hâta d'ouvrir cette lettre :
                                                                                      " Ma fille, 
   Je meurs, en te pardonnant. Tant que tu as eu une mère, je t'ai tenue pour abandonnée. Quand j'aurai fermé les yeux, tu auras un père.
                                                                                                        Peppa."
   – Un père ! s'exclama Laura.
   Elle courut jusqu'au palier. Elle descendit dans la cour, dans un élan machinal. Elle ne vit plus les hommes ; mais elle entendit, en français, un dialogue entre deux individus, immobiles devant le portail.
   – Vous pouvez croire que c'est lui… Il y a à peine un mois, j'étais avec lui à Naples… C'est le cardinal Rufo, tel que le Diable l'a jeté sur ce monde.
   – Et l'autre ?
   – L'autre, il me semble que je l'ai rencontré à Reggio, en Calabre… Si c'est le même homme, je puis le jurer sur la croix de Saint-Louis, on me l'a désigné comme le capitaine d'une bande de brigands… Pouvons-nous savoir qui habite dans cette maison ?
   – Oui… Attends que je revienne…
   L'interlocuteur du chevalier de Saint-Louis entra dans une loge en face et revint aussitôt après.
   – Qui c'est ? demanda anxieusement celui qui n'avait pas bougé.
   – C'est une femme avec son fils et quelques domestiques.
   – Oui ? !… J'ai compris !… le cardinal Rufo a des femmes à sa disposition à Paris, à Naples, à Venise, à Rome et en enfer...
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   Laura ne put entendre le reste. Elle remonta, déconcertée, et embrassa frénétiquement l'enfant, qui l'appelait à grands cris. 
 
 
Chapitre V
 
 
   Trois heures après, deux voitures s'arrêtent à la porte de Laura.
   Au troisième coup, impérieux comme celui d'un maître de maison qui arrive, celle-ci fut ouverte.
   Le cardinal Rufo, vu que nous avons si vite donné son identité, donna la main à la marquise de Luso, qui descendait de sa berline.
   Suzanne se fit annoncer. Le cardinal demanda à l'écuyer de le conduire à la chambre de Laura. L'écuyer, impressionné par son timbre impérieux, s'inclina, et n'émit pas le moindre monosyllabe de refus.
   Laura était alitée, elle avait la fièvre. Sebastião jouait avec ses tresses et lui baisait le front.
   – Pouvez-vous vous lever ? demanda brusquement le cardinal.
   – Me lever !… Qui vous a conduit ici, Monsieur ! ?
   Cette question était posée d'une voix si tremblante, que le cardinal ne la comprit pas.
   – Levez-vous, si vous le pouvez, Laura.
   – J'en suis incapable…
   – La Marquise de Luso vous attend.
   – Que me veut la Marquise de Luso ?
   – Elle vient exécuter mes ordres, Laura… ta mère te donne l'ordre d'obéir à ton père !… Qui oserait, sinon moi, entrer ici, après le marquis de Luso ?
   Ces derniers mots furent prononcés sur un ton de poignante amertume. Le sourire du cardinal étouffa l'enthousiasme instinctif que devait montrer la fille de Peppa en recevant son père. Assise sur son lit, elle se sentit défaillir. Elle essaya de résister à cet accès de faiblesse, et cet effort lui fit perdre connaissance. Le cardinal lui tâta la joue, et retira sa main humide de sueur froide.
   – Tout cela est providentiel ! murmura-t-il, et il se saisit vivement du petit.
   L'enfant appelait sa mère en vain. Laura ne cilla même pas devant le cri douloureux de l'innocent.
   Le cardinal entra dans le salon, où la marquise était restée plantée devant le portrait du marquis de Luso qu'elle contemplait, à travers son voile de tulle noir.
   – Madame la Marquise, je vous le confie, vous n'en serez pas respons­able. Quand votre mari reviendra, dites-lui, de la part de l'inconnu, qu'il inculque à cet enfant les préceptes de l'honneur, s'il ne veut pas avoir, plus tard, à répondre de son déshonneur. Dites-lui aussi que Laura, la prostituée, la pauvre fille de Peppa Marcella, a trouvé un homme qui l'a appelée sa fille. Dites-lui que Laura a un père qui ne transige pas facile­ment avec l'infamie. À partir de maintenant, votre mari a un ennemi.
   – Monsieur !… s'exclama la marquise.
   – Ne nous fatiguons pas,  Madame, à suivre les méandres d'une tragédie. La brutalité que je manifeste en vous parlant, c'est de la générosité. Je ne frappe pas mes ennemis dans le dos. Même ceux qui trahissent une femme sans appui, je suis incapable de les attaquer en traître. Je fais preuve de noblesse en me déclarant l'irréconciliable ennemi du marquis de Luso : qu'il prenne garde, mon bras ne faiblira pas, quand nous nous rencontrerons…
   – Mais mon mari…
   – Est votre mari, n'est-ce pas ce que vous vouliez me dire ?
   – Il ne mérite peut-être pas une telle haine…
   Le cardinal rit, d'un air moqueur et sarcastique, et offrit son bras à Suzanne.
   – Voulez-vous m'accorder l'honneur de vous accompagner à votre voiture ?
   La marquise accepta son bras, prit la main du petit qui sanglotait, et entra dans sa voiture, tellement déconcertée, qu'elle ne répondit même pas au bonsoir du cardinal.
   – À quelle adresse ? demanda le cocher.
   – Au palais de Madame la Marquise, répondit l'archidiacre.
   Et il pénétra sereinement dans la chambre de sa fille. Il n'entendit pas le moindre soupir. Les yeux ouverts, mais immobiles, Laura fixait on ne sait quelle image que sa fantaisie lui représentait.
   Le cardinal lui prit le pouls, et son front se plissa.
   Il s'assit au chevet du lit, et lui essuya le visage couvert de sueur.
   – Laura ! dit-il d'un ton affectueux.
   Elle ne lui répondit pas.
   – Ma fille ! reprit-il.
   Laura chercha des yeux l'origine de ces sons.
   – Ma fille ! dit-il encore, se redressant devant elle, et prenant sa main insensible.
   – Votre fille !… murmura la malade, fiévreuse.
   – Ne sens-tu pas, dans ce mot, toute la tendresse que seul un père peut te donner ?
   – N'est-ce pas un rêve, mon Dieu !… D'où venez-vous ?
   – D'auprès du cadavre de ta mère…
   – Elle est morte en me maudissant ?
   – Non, elle t'a pardonné… Et je t'ai moi-même pardonné.
   – À l'heure de ma mort ?…
   – Je veux que tu vives, Laura… tu vas vivre pour ton père…
   – Et l'enfant ? ! s'exclama-t-elle, épouvantée, le cherchant autour d'elle.
   – Il dort dans son berceau.
   – Son berceau est là !… Je ne l'y vois pas !…
   – Ce n'est pas son berceau…
   – C'est bien celui-ci ! répondit-elle, voulant sauter de son lit.
   – Ma fille ! dit le cardinal sévèrement.
   Laura recula, en tremblant.
   – Donnez-moi du courage, ou la mort, Très Sainte Vierge ! balbutia Laura, versant un torrent de larmes.
   – N'as-tu pas une parcelle de ton cœur à donner à ton père ? dit le cardinal tendrement, en couvrant d'un drap ses bras nus. Je viens te retrouver morte pour tous tes devoirs de fille ? Tu ne sacrifies pas à l'héritage de ta mère cet enfant, qui représente ici l'héritage de ton déshonneur ?…
   Rends-toi compte de ma bonté, ma fille ! Entre dans ce cœur qui s'ouvre pour toi, et qui se ferme pour le monde entier ! Adoucis, de ton amour, le fiel qui me brûle le cœur, avant que je puisse le cracher au visage de…
   Le cardinal s'interrompit. Comme si elle entendait le son des anges, Laura entrouvrait ses lèvres pour esquisser un de ces sourires qui semblent la réponse d'un martyr à l'appel de Dieu.
   Le prêtre continua :
   – Pourquoi ne connaîtrais-tu pas, toi aussi, le bonheur ? Ton existence a dû être  amère, ma fille !… Et fort amère pour nous deux !… Qu'est-ce que tu as été, et qu'est-ce que tu pouvais être, Laura !… Je peux te dédommager de bien des douleurs, avec des joies auxquelles je penserai jour et nuit ! Je le puis !… Tu seras très heureuse, parce que je peux faire en sorte que le passé soit une réminiscence d'un mauvais songe… Mais les ténèbres du rêve ne pourront rien contre la lumière de la réalité… Tu seras heureuse !…
   – Heureuse… s'écria-t-elle, en frissonnant, comme sous l'effet d'une terrible surprise. Moi… heureuse ?…
   – Réveille-toi, ma fille ! Vis pour ton père, qui a connu aujourd'hui son premier jour de bonheur.
   Le cardinal se pencha, prit Laura dans ses bras. Une larme tomba sur sa joue. Ce fut cette larme qui ébranla en un instant toutes les fibres engourdies de ce cœur. La fille de Peppa s'accrocha au cou de l'inconnu, parce que ce n'est qu'à ce moment qu'elle entendit une voix intérieure qui lui disait : "Cet homme est ton père."
 
 
Chapitre VI
 
 
   La princesse Serbelloni, de Milan, avait quatre fils et deux filles.
   La plus jolie des deux s'appelait Lélia.
   Les grands d'Italie se mirent sur les rangs, parce que sa beauté était un don, un patrimoine que les plus riches se disputaient, sans rien demander d'autre.
   Ils étaient dédaignés.
   Tous voulaient connaître la raison de cette répugnance, et un seul la savait.
   S'il la disait, il serait fauché d'un coup d'épée, ou expulsé de Milan, sans ses oreilles. C'était un Napolitain sans fortune, sans noblesse, voyageant sans escorte, et vivant inconnu du grand monde.
   Leila aimait le Napolitain à un point tel qu'elle lui aurait sacrifié plus que son honneur, si le sacrifice de son cœur n'avait précédé les autres.
   On vit le Napolitain sauter en pleine nuit le mur d'un jardin. Ce jardin était celui de la princesse  Serbelloni.
   C'est le fils du duc régnant de Parme qui le vit. Il voulut savoir de qui il s'agissait, le suivit, et déçu dans ses impertinentes recherches, il se permit de se planter en face de l'inconnu.
   – Qui es-tu ? demanda le prince, effrontément.
   On ne lui répondit pas.
   – Es-tu un voleur pour sauter le mur d'un jardin, ou l'amant d'une de ces femmes ?
   Le silence de l'autre l'exaspéra.
   – Réponds à la pointe de ce fleuret ! Si tu as des armes, en garde !
   Il vit étinceler la lame d'un autre fleuret.
   L'engagement dura quelques minutes.
   Le prince tomba. Le Napolitain poursuivit son chemin ; mais de telle sorte que personne ne put suivre ses traces.
   Interrogé minutieusement sur son assassin, le malade de sang royal répondit qu'il ne l'avait pas reconnu. Il indiqua la maison d'où il l'avait vu sortir, et promit de dénoncer sa complice dès qu'il serait assez rétabli pour entrer dans les salons de la princesse Serbelloni.
   Il se rétablit en effet, mais ne tint pas parole. 
   La veille du jour où il entra dans les salons de la princesse, il les trouva plongés dans un profond silence, et les visages plongés dans une profonde tristesse.
   Il interrogea la princesse, qui lui répondit :
   – Ma fille Lélia s'est enfuie. Le lendemain du jour où vous avez été blessé, elle s'est enfermée dans sa chambre. Depuis, elle nous a accueillis en versant des larmes inexplicables. Nous l'avons cherchée aujourd'hui, et avons trouvé son lit vide, et un billet qui disait : "Adieu pour toujours !"
   – Elle s'est donné la mort, fit le prince de Parme.
   – C'est ce qui semble le plus naturel, répondit l'entourage.
   – Si l'enquête ne donne rien au bout de quinze jours, ajouta l'évêque qui se trouvait là, il faudra faire dire des messes pour le salut de son âme.
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   Ces messes furent effectivement dites avec toute la splendeur que le permet le rite, quand une femme, vêtue en paysanne, des faubourgs de Rome, cherchait, dans la rue la plus pauvre de cette ville, la maison la plus humble.
   Le bailleur voulut connaître le nom de l'aimable jeune fille.
   – Je suis Peppa Marcella.
   – De quoi vis-tu, gentil brin de fille ?
   – De travaux de couture.
   – Tu ne manqueras pas ici d'aubes et d'aumusses de nos clercs, ce sont de fines gueules.
   Elle n'en a vraiment pas manqué.
   Cette femme travaillait et pleurait.
   Elle vivait seule ; mais elle gémit une nuit durant quelques heures, et se retrouva, le matin, avec une petite fille dans les bras.
   – Une fille sans père ! murmura-t-elle. J'ai vécu pour que nous mourrions ensemble.
   Elles ne moururent pas, parce qu'elles s'aimèrent ensuite beaucoup. Peppa travaillait jour et nuit. Quand l'enfant se réveillait la nuit, elle voyait sa mère, les yeux fixés sur les siens, humectés de larmes, lui souriait, et ce sourire, c'était comme un cri pour lui donner du courage.
   Et cette enfant était si belle ! On l'appelait Laura, et toutes les mères la lui enviaient.
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Quelques années après, un client de Peppa la pria de confectionner un surplis de toute urgence. Un cardinal recevait la mitre : c'était un jour de fête à Rome.
   – Terminez cet ouvrage, dit le prêtre à la couturière, et je vous donnerai à Saint-Pierre une bonne place pour suivre la cérémonie.
   Peppa s'y employa, et s'y rendit avec sa fille. La cérémonie allait commencer. L'on entendait résonner les orgues et les cantiques, Pie VI[4] se trouvait sur son trône. Le nouveau prince de l'Église venait s'agenouiller.
   Tous voulurent le voir, parce que c'était un bel homme, un cardinal qui n'avait jamais été prêtre, doué d'un prodigieux talent, et donc une exception par rapport à tous les prêtres de son temps, une exception même pour son âge, parce qu'il comptait à peine trente-cinq ans.
   Peppa voulut, elle aussi, le voir. Elle leva la tête au-dessus de la foule… Elle poussa un cri, et tomba avec sa fille dans les bras au milieu de cette multitude, qui s'agglutina pour voir de quoi il s'agissait.
   – Qu'est-ce qui s'est passé ? demanda Sa Sainteté.
   – Une femme qui n'a pu naturellement supporter la presse. On l'a déjà transportée hors de la basilique.
   La cérémonie continua.
   Le cardinal Dinis Fabrício Rufo, respectueusement agenouillé, n'avait même pas entendu le cri de la femme, et n'avait pas tourné la tête vers l'endroit d'où provenait ce tumulte.
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   Les années passèrent.
   Peppa vieillit très vite. Le cardinal Rufo, que la société tenait pour un prélat vertueux, avait demandé, durant de longues années, à Dieu un signe que Lélia reposait en son très sacré sein.
   Dieu ne lui répondit pas, et le cardinal épousa les idées de Voltaire.
   Sa vie fut un long supplice, dont les hommes ne parvinrent pas à distinguer la raison.
   Quand, à quarante ans, il se sentit entamé, de l'intérieur, par le ver du désespoir, il salua la blême agonie qui annonçait sa mort toute proche.
   Pour abréger son existence, il s'adonna à la débauche.
   L'or coulait à flots de riches banquiers, qui s'honoraient de leur parenté avec un cardinal.
   Il dora, grâce à lui, son libertinage, et rivalisa avec ses collègues dans le scandale.
   Il menait cette existence quand il reçut une lettre signée Lélia.
   Il n'y accorda aucune foi. Il rit de l'infâme plaisanterie. Mais qui savait que c'était lui le Napolitain pauvre qui avait trempé son fleuret dans la poitrine du prince de Parme ?
   Lélia était-elle encore vivante ?
   Elle l'était. Quelques jours après, il avait reçu une autre lettre, et, à l'intérieur, une autre pour Laura, la fille de la couturière, qui mourait à Rome.
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   Il fallait, cher lecteur, vous mettre au fait de tout cela. Vous n'imaginiez vraiment pas que la maîtresse dédaignée de notre compatriote était la petite-fille de la princesse Serbelloni.
 
 
Chapitre VII
 
 
    Laissons là le cardinal qui ressent, pour la première fois, les tendresses instinctives d'un père.
   Nous avons vu que le cœur de Laura, blessé dès le premier instant par l'étincelle électrique de l'amour filial, s'ouvrait, comme une fleur, à la rosée des premières larmes que les yeux d'un père lui versaient sur les joues.
   La rapide transfiguration de cette femme est un de ces secrets que la Providence ne rend pas facilement accessible à l'homme qui entreprend de les percer tous.
   Sa forte fièvre s'était graduellement calmée. Les pulsations violentes, que le cardinal comptait entre ses doigts, se faisaient régulières. L'incendie des joues, comme la flamme d'une lampe funéraire, qui s'évanouit à la clarté de l'aurore, s'affaiblissait en prenant la couleur parfaitement blanche d'une aurore : celle d'un bonheur qui se précisait, et lui inondait le cœur de lumière.
   Ce bonheur souriait dans les yeux creux du cardinal. Sa pâleur terreuse était également irradiée d'un éclat que seul prête l'espoir à ceux que le malheur enveloppe d'une ombre obscure. Sa poitrine ne parvenait pas à contenir son cœur. Si la sécheresse de l'infortune, et le dessèchement extemporané de la débauche n'avaient pas séché définitivement en lui les fibres de la vertu, les fleurs de la jeunesse auraient reverdi sur le visage du cardinal, et les sourires se seraient multipliés, d'une conscience honnête.
   Ce qu'il faisait, c'était déjà beaucoup, parce qu'on n'avait pas autant à attendre des quarante-six ans qui avaient couvert ce front de cheveux blancs,  et creusé dans son visage des rides profondes.
   Seul l'amour d'un père peut exhumer une larme et un noble sourire du tombeau de toutes ses affections. Il était le seul à pouvoir altérer l'aspect patibulaire de Dinis Fabrício Rufo, dans le vertige communicatif d'un visage, à irradier de tous les sentiments généreux qui renaquirent au moment où il se reconnut le père de la fille de cette femme qui lui avait versé des larmes… tant que son cœur lui en a donné.
   Ces étranges retournements avaient épuisé Laura ; ses paupières retombèrent, elle glissa insensiblement dans les bras de son père, qui les lui ferma avec son premier baiser.
   – Ah, Providence ! Tu existes, murmura le cardinal ; tu existes parce que, sans toi, ce bonheur, le hasard ne me le donnerait pas ! Dieu ! Je te reconnais parce que cette femme, qui dort dans mes bras, est ma fille ! L'image de Lélia se trouve ici !…
   La nuit passa vite. À l'aube, Laura ouvrit les yeux, et interrogea ses réminiscences pour trouver l'explication d'un songe.
   – Ce n'était donc pas un songe ? demanda-t-elle à son père, qui écartait ses cheveux de ses yeux.
   – Qu'as-tu vu, ma fille ?
   – J'ai entendu, mon père… Se peut-il que vous soyez mon père ?
   – Ton cœur ne te dit-il pas que je le suis ?
   À ce moment, deux voitures s'arrêtèrent à la porte de Laura.
   L'on entendit, dans le salon voisin, des pas que le cardinal reconnut. C'était ceux de l'homme que le fameux chevalier de Saint-Louis avait rangé dans la nombreuse tribu des brigands de Calabre.
   – Tu as juste le temps de t'habiller, Laura, dit le cardinal.
   – Déjà ? si vite ! murmura-t-elle humblement.
   – Je t'accorde des heures, des jours, des années à Paris ; mais vas-tu me dire ce que tu attends ici ?
   – Rien, balbutia timidement la fille de Lélia.
   – À la bonne heure… Les voitures attendent…
   Il sortit de sa chambre. Il entra dans le salon où était accroché le portrait du marquis de Luso. Il lui planta un poignard dans la poitrine, et ne l'arracha pas du point d'impact. Son compagnon qui avait assisté, avec une révérence comique, à la solennité de ce coup de poignard, se dit :
   – Bienheureux, ceux qui ne sont poignardés qu'en effigie !
   Quelques minutes après, on entendit des gémissements dans la chambre de Laura.
   Le cardinal y entra. Il la vit à genoux, devant l'image de Notre Dame. Il s'arrêta. Il croisa les bras : il eut un accès de piété, et parvint à plier un genou. Puis, il se leva impulsivement, avec toute la morgue de son incroyance. Il sourit, et se dit, au fond de son cœur :
   – Mon bonheur n'a duré qu'un moment… La vengeance commence à cet instant. De l'amour d'un père, va renaître la haine du bourreau.
   Il releva sa fille. Lui prenant la main, il traversa la salle du portrait. Il la fixa avec une étrange pénétration. Laura allait lever les yeux vers le portrait. Le cardinal lui comprima le poignet. L'amante du marquis de Luso baissa les yeux et rougit.
   Le cardinal et sa fille entrèrent dans l'une des voitures. Mais une autre filait au grand galop, où était monté le présumé bandit, en disant au cocher :
   – À la barrière de la Villette[5]
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    Deux mois après, Sa Sainteté et le roi des Deux Siciles concédaient à Laura Josefina Rufo l'adoption, et l'importante succession de son père, le cardinal.
   Cette grâce, plus pontificale que royale, fut confirmé par un brevet du trésorier de Pie VI à ce cardinal plein de mérite.
   Jouissant de toutes ces délices, divinisée par tous les cultes, recherchée par tous les nobles Italiens, Laura était-elle heureuse ?
   Non.
   Devant son père, elle avait de ces sourires qui se paient de beaucoup de larmes solitaires.
   Était-ce le marquis de Luso qui les lui arrachait ?
   Non.
   – Mon ange chéri !
   C'était sa seule plainte exprimée, que personne n'entendait.
   Il ne pouvait y avoir qu'un ange dans cette vie : le fils d'une autre femme bien plus malheureuse qu'elle, le fils de Silvina.
 
 
Chapitre VIII
 
 
   Le marquis de Luso était revenu de Lisbonne.
   Il avait couru se jeter dans les bras de sa femme, et y avait trouvé le pupille de Laura.
   Trop faible pour essuyer une telle surprise, il pâlit.
   Il avait bêtement pris, célibataire, à voix basse, un engagement auquel il était encore tenu, avec un ami qui était mort.
   C'est l'ambition qui l'avait poussé à cacher à sa femme, dont il lui semblait impossible d'obtenir la main, cet engagement qu'un autre homme, doutant moins de ses mérites, aurait présenté comme un diplôme d'honorabilité.
   La marquis de Luso était une petite âme.
   Après son mariage, il fut tenté de révéler à Suzanne l'existence de cet enfant ; mais la crainte de susciter des soupçons, et la peur enfantine que lui inspirait sa femme, anéantissait ses projets. Et ces projets tournaient presque tous autour de l'idée de se débarrasser de Laura, dont le comte blasé assurait la subsistance, parce qu'il n'avait personne d'autre qui s'occupât, si discrètement, de l'éducation du petit. Dans ce qu'on appelait "le bon temps", ces cyniques pullulaient. Ceux d'alors nous éblouissent plus que nos contemporains, parce que la société des premiers n'usait pas aussi vite le sentiment, elle ignorait ces plats caustiques, qui sont, dans la société des seconds, les stimulants d'un palais émoussé par les sensations douces.
   Étant donc bien établi que le marquis de Luso était suffisamment roué pour jeter, de la pointe du pied, la pauvre Laura dans l'abîme de la perdition, nous le trouvons bien assez nerveux pour pâlir devant sa femme, qui lui présentait, en souriant, le gamin arraché à la fille du cardinal. 
   – Tu pâlis, Leopold ?! demanda-t-elle, en s'avançant vers son mari, qui demeurait stupéfait.
   – Comment cet enfant est-il arrivé ici ?!
   – Comment il est venu ?!… Dans ma voiture. J'ai été le chercher.
   – Toi ?!
   – Moi… Allons, Marquis, pas de postures tragiques… Dis-moi donc… Cet enfant est ton fils ?
   – Non.
   – Je crois que non. Tu vois bien que je te crois. Pourquoi ne m'as-tu pas confié ce secret ? Parce que tu accordais plus de confiance à cette Italienne qu'à ta femme ? T'a-t-elle paru plus tendre que moi ? Tu vois bien… ce n'est pas le cas ! Plus jolie, je te l'accorde, si tu y tiens ; mais ni plus tendre, ni plus digne de confiance, ça non, mon imprudent Leopold… Il y a vingt jours que cet enfant est chez moi. Demande-lui s'il veut me laisser pour prendre l'autre mère, comme il l'appelle, et tu verras ce qu'il te dit… À quoi penses-tu, Marquis ? Tu ne me réponds pas ?!
   – Ta candeur avec cet enfant me surprend…
   – Ma candeur ! Je ne sais pas le sens que je dois donner à ce terme ! Ce serait une innocence inconsidérée, que ma candeur avec cet enfant.
   – Non Suzanne. Si tu connais déjà l'histoire de cet enfant…
   – Je la connais, c'est Laura qui me l'a racontée, et je ne sais quel homme, à la mine sombre, qui est venu te voir ici, et faute de trouver, s'est adressé à moi.
   – Que voulait-il ?
   – De toi, je l'ignore ; moi, il voulait me confier ce dépôt, dont on n'avait pas chargé la femme qui le détenait. J'en ai pris la responsabilité en ton nom, et le voilà, Marquis. Quant à Laura, je pense qu'à cette heure, elle est très loin de Paris… Vu qu'après cela, je mérite ta confiance, que seul un hasard te contraindrait à m'accorder, permets-moi de te demander, Marquis, quelle est cette femme…
   – Elle est venue avec moi de Rome, balbutia le marquis.
   – Ça, je l'avais envisagé Cela n'a pas été à ton honneur de l'exposer à être enlevée par n'importe qui, si elle avait été pour toi une compagne digne d'être l'éducatrice de cet enfant. Tu ne lui donnerais pas une telle importance, si elle ne s'était montrée digne qu'on lui confiât le fils d'un homme qui est mort…
   – Cet enfant n'est pas le fils de mon ami…
   – Le mystère s'épaissit… Ce n'est ni le tien, ni le sien !… À qui est-il donc ?!
   – Mon ami ne me l'a pas dit… Il m'a remis cet orphelin, avec cent mille cruzados, qui constituent son patrimoine… Je ne sais rien de plus, et je n'ai rien pu apprendre. Les seuls renseignements que j'ai pu recueillir, c'est qu'il est d'origine portugaise, parce qu'il y a, outre quelques bijoux, un poignard sur la lame duquel on lit des mots portugais, et que les gravures des pièces de monnaie sont également portugaises. J'ai fait des recherches à Lisbonne, il n'en est rien sorti… Il n'y a aucun doute : cet enfant doit être d'illustre naissance. Si ce n'était pas le cas, mon ami, l'un des Portugais les plus nobles, ne se serait pas chargé d'élever cet enfant, et il ne me l'aurait pas confié, avec un trésor d'une telle valeur.
   – Quoi qu'il en soit, Sebastião vivra avec nous, peu importe que le monde le tienne pour ton fils… Pourquoi ne m'as-tu pas donné cet ange ? Comme il me contemple ! Quelle douceur dans son regard ! Il semble qu'il y a, dans ces yeux, une larme qui ne sèche jamais ! N'éprouves-tu pas un amour de père pour cet enfant ?… Ne reste pas muet, comme ça, tu me fais douter de ta sensibilité… Je voulais être sa mère, moi… M'appellerez-vous toujours votre mère, mon fils ?
   Sebastião reçut affectueusement un baiser, et s'accrocha tendrement à son cou.
   Craignant que l'épisode de Laura n'entraînât des explications, le marquis se retira tranquillement, en s'interrogeant sur l'identité de cet homme, à la mine sombre, qui avait quitté Paris, vingt jours avant, avec l'Italienne. Ce n'étaient pas les saudades qui pesaient sur lui. Jusqu'à un certain point, le dénouement de cette fâcheuse aventure n'était pas mauvais ; c'était la façon la moins fracassante de se défaire d'une femme importune. Il était cependant intrigué par ce personnage mystérieux. Serait-ce un amant ? Mais l'homme qui était venu voir Suzanne était vieux, Laura n'avait ni père, ni frère, ni protecteur. Serait-ce par hasard un vieux lord qui l'aurait éblouie par d'avantageuses promesses ? Il admit que c'était le cas, et se jeta sur un matelas de plumes, en pensant à la bonté de sa femme, dont il ne croyait pas qu'elle fermerait si amica­lement les yeux sur les soupçons que lui inspirait cette Italienne.
   Pour se dédommager des fatigues de son voyage, le marquis fermait les yeux, quand la marquise entra.
   – J'ai oublié, Marquis, dit-elle, une importante commission dont on m'a chargé, pour toi…
   – De qui, chère amie ?
   – De cet homme qui exerçait sur Laura une autorité absolue.
   – Qu'est-ce que cet homme a à voir avec moi ?
   – Je ne sais pas… Regarde si tu peux répondre à ta question, en saisissant la signification de ces mots, qui m'ont été dits pour que je te les répétasse : "Que votre mari se tienne sur ses gardes, parce qu'à partir d'aujourd'hui, il a un implacable ennemi. Laura a un père." 
   Comme il ne comprenait pas bien le message laconique du supposé lord, le marquis s'assit brusquement sur son lit et demanda :
   – Quoi ? Que je me tienne sur mes gardes…  À qui aurais-je affaire ?
   – À lui, bien sûr… Tu pâlis, Leopold ?
   – C'est une commission extravagante, que la tienne, Suzanne ! Quelle langue parlait cet homme ?
   – Le français, mais il avait le type italien…
   – Comment était-il habillé ?
   – Très simplement. Une grande cape, et un chapeau à larges bords. Il semble que cet incident t'effraie !…
   – Il ne m'effraie pas… il m'étonne…
   – Ta compagne n'aurait-elle pas de père ?
   – Non… elle n'avait pas de père… c'était une couturière, sans appuis, sans personne qui prît à cœur le fait qu'elle eût faim, ni son honneur.
   – Heureusement que tu lui es apparu, Leopold…
   – Tu me dis cela si sèchement… C'est la raison pour laquelle je ne m'en suis ouvert devant toi…
   – C'est ton secret qui a éveillé ma méfiance, mon cher Marquis…  Ma défiance trahit une jalousie qui ne peut t'importuner… Le pire, c'est la menace de cet homme à la grande cape… Je te conseille de prendre tes précautions, Leopold. L'air austère qu'il avait quand il m'a parlé, il donnait à ses mots une certaine solennité que nous ne devons pas prendre à la légère… Pourquoi dirait-il qu'il est le père de cette fille déshonorée ?! Je ne te parlerai plus de Laura. Je te pardonne, tellement je suis heureuse d'être la mère adoptive de ce petit… Ce que je veux, c'est que tu prennes garde à l'avertissement de cet homme.
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   Nous avons esquissé ces pages en passant, elles constituent un préliminaire à la biographie du père Dinis.
   Il y avait là matière à de plus longs développements. Nous n'avons pas trop voulu nous étendre, pour que le contingent ne parût pas aussi grandiose que l'essentiel.
   Ces scènes se sont déroulées alors que le fils d'Álvaro de Albuquerque ne pouvait se faire une idée de la suite d'étranges disgrâces qui précédaient son entrée dans le monde, inséparables de son existence.
   Son berceau nous paraît entouré de larmes, de frayeurs et de mystères.
   Sans aucune conscience de ce qu'il est, cet innocent joue déjà son rôle dans le drame d'une infortune qui lui est étrangère.
   Sans lui, Laura ne représenterait rien pour le marquis de Luso. Elle serait abandonnée, comme toutes les victimes aussi importantes qu'elle, dès que son commerce importun aurait affecté les intérêts ou les nouvelles passions du marquis.
   Si elle avait encore droit à sa protection, si une apparente estime n'avait pas cédé la place à une effective désillusion, c'est parce que les services qu'elle rendait en éduquant le fils de Silvina méritaient salaire.
   Si Sebastião n'avait pas existé, Laura aurait été plus vite abandonnée, la tranquillité du marquis serait mieux assurée, et le cardinal Rufo aurait peut-être trouvé sa fille en train de pleurer des larmes de honte et de contrition près du cadavre de sa mère.
   Le cardinal pourrait ignorer le déshonneur de sa fille. Leopold ne craindrait plus un ennemi, qui aurait laissé son poignard fiché sur son portrait. Et Suzanne n'éprouverait aucune crainte, à chaque instant, pour la vie de son mari.
   Ils seraient donc tous plus heureux ; et surtout, celui qui ne serait pas né. S'il s'était endormi du sommeil éternel, Sebastião, avec sa mère, dans son tombeau, serait un ange sur la couronne d'une martyre, sacrifiée par sa passion.
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   Il se passa quelques mois. Le marquis de Luso ne rencontra jamais l'ennemi qui l'avait prié de se tenir sur ses gardes. Il avait pris des renseignements de partout en Italie sur Laura. Sans parvenir à aucun résultat.
   Personne ne lui avait dit que cette femme existait de telle sorte que de minutieuses recherches pussent permettre de la reconnaître.
    Le marquis en tira les conclusions les plus favorables en ce qui le concernait ; le supposé père de Laura était un farceur de qualité, qui avait joué de la terreur, comme un cabotin, pour faire partir de Paris une femme qui lui tenait lieu de maîtresse. Les craintes de Suzanne, c'étaient des craintes féminines. Et ses appréhensions à lui, un marquis, des appréhensions moins dignes de son courage, et de sa position, qui le mettait hors de portée du poignard d'un sicaire.
   Le marquis de Luso s'employa donc à calmer les frayeurs infondées de sa femme, et continua d'être heureux, en se contentant de prendre plus de précautions pour assurer sa sécurité : il prenait le soin louable de ne pas sortir à pied sans s'entourer d'une escorte plus que suffisante pour assurer sa défense si quelque misérable l'agressait, en plein jour, un attentat sans exemple à Paris.
   Les ressentiments et la susceptibilité de Suzanne, relevant de la jalousie, s'évanouirent pour la bonne raison que le marquis, bon mari à tous les égards, avait donné toutes les explications nécessaires, et convaincu sa femme qu'il avait été un immonde égoïste avec Laura, pour s'en tenir aux principes les plus austères concernant le lit conjugal.
   Sebastião était chéri de tous les deux, et plus encore, si c'est possible, du père de Suzanne, chambellan du roi, une espèce d'idiot, qui jouait à colin-maillard avec le petit, et insistait pour que celui-ci l'appelât son père.
   Le bon vieillard laissa entendre à son gendre et à sa fille que la plus grande faveur qu'ils pussent lui accorder, c'était de consentir à ce que Sebastião changeât de nom, pour en prendre un autre, le sien.
   Le marquis s'empressa d'acquiescer. Suzanne émit quelques réserves, parce qu'elle avait l'intention de l'appeler Leopold. Le gamin finit par s'appeler Benoît, parce que c'était le prénom du vieux chambellan.
   L'amour démesuré de Monsieur de Montfort pour le petit Benoît donna des idées aux parents de cette maison, ainsi qu'aux désœuvrés qui s'occupent de la vie des autres.
   Personne ne savait comment un enfant comme celui-ci avait été accueilli au sein de cette famille. L'histoire était racontée d'une façon tellement équivoque, que la société, pour s'épargner de tardives recherches, conclut que l'enfant était le fils du vieillard et d'une inconnue, sans nom, qu'il hébergeait encore dans son palais de Cliton, où il passait l'été, pour se délasser des fatigues de la cour.
   Quand l'on parlait à Benoît de Montfort, qui semblait rajeunir, de ses conquêtes, il ne rejetait pas la responsabilité paternelle que ses intimes lui attribuaient.
   Il souriait, l'air surpris, et il semble qu'il se réjouissait de passer pour le père du petit, qui l'accompagnait toujours dans sa voiture.
   À présent, cher lecteur, soyons plus rapides que le temps. Allons chercher cette famille douze ans après.
 
 
Chapitre IX
 
 
   Vous savez bien assez ce que fut la révolution française, cette sanglante tempête, prédite sous les règnes de Louis XIV et Louis XV, et qui s'est déchaînée comme une inéluctable prophétie répondant à une logique de fer, où nous voyons un roi payer de sa tête les folies dont il a hérité des rois qui l'ont précédé.
   Si vous ne connaissez pas les détails de cette lutte, dont l'histoire est affligeante et terrifiante, je ne vous oblige pas à l'étudier pour vous préparer à mieux comprendre ce roman.
   Renoncez, vous-mêmes, à tout ce qui est accessoire, et, de mon côté, je renonce à vous infliger une pesante dissertation sur les événements survenus entre 1789 et 1806.
   Je glanerai, dans ce vaste champ jonché de cadavres, les atrocités (si ce n'ont pas été de providentiels décrets, comme nous disent par ici d'illustres personnages qui font provenir la révolution française du christianisme, et mesurent sur la même échelle l'importance du Christ et de Robespierre, des apôtres et des girondins) les atrocités, disais-je, inséparables des péripéties de ce roman.
   Vous noterez en passant que ce genre d'hommage que je vous rends, en vous donnant des explications que vous ne me demandez pas, est la plus belle preuve de mon grand respect pour ce sujet anonyme qu'on appelle public, et j'estime toujours rares les innombrables occasions où je puis vous montrer que je ne veux pas vous faire sauter d'un chapitre à l'autre, sans vous convaincre au préalable que ce saut est justifié par le sens commun dans ce genre d'écrits, où l'on n'en trouve guère.
   Cela dit, faites appel à vos réminiscences, et rappelez-vous les absurdes prétentions que le comte de Mirabeau émettait sur le cœur de Suzanne de Montfort.
   Les paroles prononcées devant le roi, qui les lui a pardonnées avec un sourire bienveillant, et peut-être méprisant, constituaient son programme révolutionnaire, développé par le célèbre tribun devant l'Assemblée Constituante.
   Mirabeau, qui eût été un Gracque à Rome, aux beaux temps de la république, et un Catilina, dans sa décadence, comme le dit Mignet, se trouva, à l'improviste, intronisé à un rang où ses ardentes ambitions ne l'auraient certainement pas hissé.
   Ses premiers discours frappent l'Assemblée. Le monarque est interpellé avec une étrange réserve sur ses arrière-pensées, qui retardent la garnison militaire à Versailles. L'érudit Maury rencontre un adversaire inexorable, là où il espérait trouver un défenseur du clergé et de la noblesse. Mirabeau exerce instantanément une telle ascendance sur les États Généraux que personne, dans le parti aristocratique, n'ose contester une souveraineté, une popularité qui le fait élire chef de l'Assemblée.
   La corruption de ses mœurs, la réputation que lui valait sa jeunesse libertine, n'entachaient pas la fascinante étincelle qui permit à Mirabeau d'entraîner les esprits, par des chemins fleuris, à l'abîme qui conduisait à la guillotine.
   Il avait mesuré de loin les étapes que devrait respecter la révolution. Dix ans de rancœur étouffée, de longues veilles passées à ourdir le plan de sa vengeance, une grande tête pour utiliser au mieux une grande haine, une absence totale de sentiments généreux, le talent et la perversité embrassés dans l'étreinte de leur vilenie, c'étaient les stimulants qui ont inspiré les violentes apostrophes de celui que les tourbes ont appelé "Le Démosthène de la France".
   Dans le parti de la noblesse, il y avait un homme, dont la présence colorait son visage du sang noir de la colère : c'était le marquis de Luso. Ce n'était pas un combat entre deux talents, parce que le marquis n'avait pas de nom, en tant qu'orateur, il n'en avait pas en tant que privilégié, dans les grâces du trône, il se fondait dans l'obscurité de la plupart de ses collègues, qui n'osaient proférer un son, quand Casales achevait de défendre, avec une stérile éloquence, les droits du roi, ceux des nobles, et les prérogatives du clergé. Ce n'était pas la haine d'un ennemi politique qui exacerbait les verrines fulminantes de Mirabeau, quand devant lui, il rencontrait, la silhouette silencieuse du gendre de Benoît de Montfort. 
   C'était le mari de Suzanne qui était là ! C'était l'effet de vieilles haines qui ébouillantait ses phrases, comme une flèche de feu qui devait trancher net la face de l'aristocratie, pour rebondir ensuite jusqu'au cœur du monarque.
   Le marquis de Luso le devina.
   Le courage moral n'était pas son fort, et la crainte d'une insurrection, annoncée par de vagues rumeurs qui se nourrissaient des menaces du parti populaire, confié à Mirabeau, lui inspira la crainte d'être victime d'un coup en traître, planifié par un rival rancunier.
   Au début du mois d'octobre 1789, le marquis de Luso se retira dans une ferme de sa femme, à Caen, dans le département de l'Orne[6].
   Il y vécut, et il semble qu'il ne dévora pas les longues heures de son exil en se languissant de Suzanne.
   Son absence au Parlement éveilla les soupçons du parti populaire. Les comités d'Alençon, la capitale de la province, suivant les instructions de Siéyès, épiaient les pas du marquis, qui avait pris la fuite au moment où l'on s'engageait dans une bataille décisive entre les privilèges et la souve­raineté nationale.
   Les suspicions étaient aggravées du fait que Barbaroux, Gaudit, Bizot et d'autres députés avaient fui l'Assemblée pour gagner Caen, où l'esprit monarchique jouait un rôle prépondérant.
   À vrai dire, le marquis de Luso ne conspirait pas, et ne s'inquiétait pas du sort du roi, dont la vie ne représentait plus qu'une carte dans le jeu des passions.
   La vie ne comportait pas dans la région que des désagréments. Le marquis était las de se conduire en mari exemplaire.
   La société de Caen ne desservait pas ses velléités d'émancipation. Le marquis rencontra une femme qui lui parut l'emporter sur celles qu'il avait rencontrées. Suzanne était belle, mais Marie Corday[7], faute de l'être autant, offrait plus de grâce qu'il n'en fallait, plus de vivacité, un tourbillon de sentiments qui venait sur son visage égayer ses yeux, ce que Suzanne n'avait pas, ce que la transparente Laura n'avait jamais eu, ce que les Portugaises entre lesquelles le marquis avait partagé son cœur de jeune homme, ne purent jamais contrefaire.
   Marie, de plus ne pensait pas comme le commun des femmes. L'époque était à la liberté, et l'enthousiaste donzelle prêchait, avec une ardeur révolutionnaire, la liberté du cœur.
   Descendante des nobles Corday d'Armans, elle n'épousait pas les prémices de la souveraineté nationale, et se répandait en invectives contre Mirabeau, qui avait trahi la cause des nobles, en pérorant, comme tribun, sur les ossements de ses illustres aïeux, dont la mémoire souffrait du mépris d'un tel descendant.
   Le marquis avait raison de découvrir le caractère extraordinaire de cette femme. Il l'aima, et ne s'en ouvrit pas, tant qu'elle ne prit pas les devants en discourant sur la liberté du cœur, que les hommes enchaînaient aux formalités anachroniques du mariage.
   Cette philosophie, qui était de son temps, qui s'imposait aux têtes pleines d'esprit de tous les hommes, et à celles, non moins spirituelles, de quelques femmes, plut au marquis. Transporté par l'excellence de cette théorie, il entreprit des travaux pratiques avec l'oratrice, et vit qu'elle ne se démentait pas.
   Il oublia Paris, bénit la révolution qui l'avait chassé de son insipidité domestique, et vécut, enivré par les charmes toujours renouvelés de Marie, jusqu'à ce que sa femme, débordante de joie, lui annonçât la mort de Mirabeau au mois d'avril 1791.
   En lui apprenant cette nouvelle, c'était comme si elle lui disait que son ennemi était au Panthéon d'où les illustres ossements ne viennent demander de comptes à personne. Le marquis souhaitait cependant que Mirabeau survécût. Un an de relations intimes avec Maria, ce n'était pas assez pour qu'ils pussent se séparer sans larmes, ni avec la promesse de revenir au plus tôt continuer à jouir d'un bonheur momentanément interrompu par d'horribles convenances sociales.
   La révolution  approchait de son dénouement.
   Jamais la présence du marquis à Paris n'avait été plus inopportune, mais Benoît de Montfort, toujours aux côtés de Louis XVI, accordait assez de confiance aux espoirs du roi, et insufflait à son gendre le courage qu'il lui fallait pour attendre que les armes étrangères vinssent rétablir la paix en France, et la splendeur ternie du trône de Saint Louis.
   En septembre 1792, l'armée prussienne avait effectivement franchi les frontières, et les carnages qui avaient débuté le fameux deuxième jour de ce mois, devaient reprendre de plus belle, parce que Danton avait dit : "Je vote pour que les royalistes soient paralysés par la peur, que l'ennemi se retienne… Oui ! Il faut lui faire peur !…"
   Ce jour-là, les avenues de Paris se fermèrent. Les portes du clergé et de l'aristocratie furent ouvertes au nom du salut public. Prêtres et nobles furent enchaînés à la Conciergerie, à la Force, et dans tous les antres, où un bras assassin pourrait jouer du poignard.
   Le marquis de Luso embrassait sa femme quand le bras musculeux d'un gaillard enveloppé d'une cape l'en arracha brutalement : "Ne pleure pas son absence, citoyen, ta femme s'en va avec toi." Ces paroles furent prononcées par Marat. L'homme en cape ne proféra pas une syllabe.
   Ils rejoignirent l'escorte que la population insultait en criant :"À mort" ! Ils furent conduits aux Carmélites, dans un cachot improvisé au moment où les victimes étaient en trop grand nombre pour tenir dans l'espace étriqué des dix prisons de Paris.
   Puis les barrières de la ville se fermèrent, desquelles le Seigneur avait détourné le regard, pour ne pas dire que le Seigneur ne s'abaisse pas à intervenir dans les misères de l'homme, fait de boue et de sang…
   Les Prussiens avaient pris Verdun d'assaut. Les barrières de Paris furent fermées. On tira un coup de canon, et Danton y répondit en s'exclamant :"Ce tir que vous avez entendu, ce n'est pas pour donner l'alerte ; c'est le pas de charge contre nos ennemis. Pour les vaincre et les épouvanter, que faut-il ? De l'audace, encore de l'audace, toujours de l'audace."[8]
   Au second coup, il se forma dans la Commune, payée par elle, une horde de trois cents bourreaux. Parmi eux, il y en avait un que tout le monde regardait, à l'air sinistre. C'était justement celui qui, accompagné d'un chapelain, avait éloigné le marquis de Luso des bras de sa femme.
   Ensuite, sans que personne ne s'y opposât, ils entrèrent dans les cachots, qui s'ouvrirent devant eux comme d'eux-mêmes, et ils "égorgeaient, sans rancœur, sans remords, avec la conviction des fana­tiques et l'obéissance des bourreaux."
   Quand elle entendit, évanouie dans les bras de son mari, les rugis­sements du tigre qui s'approchait, Suzanne sentit à peine la pression de celui qui l'en arrachait, et le premier coup de couteau qui lui trancha la gorge au premier cri qu'elle allait pousser pour demander pitié.
   La marquis de Luso fut emmené, sans résistance, sans proférer un mot, dans un coin du cachot, en piétinant les cadavres qui tombaient à ses pieds.
    L'encapuchonné qui le conduisait, en appuyant la main gauche sur son épaule, et posant l'autre, armée d'un poignard, sur son flanc droit, lui demanda en souriant :

– Pensais-tu, citoyen, qu'il te suffisait d'être poignardé en effigie ?
 
   – Pensais-tu, citoyen, qu'il te suffisait d'être poignardé en effigie ?
   Le marquis ne comprit pas la question. L'assassin continua.
   – Quelles nouvelles peux-tu me donner d'une pauvre couturière que tu as enlevée aux bras de sa mère, et jetée dans les bras de la prostitution ? Tu ne réponds pas ! Cette femme perdue devait-elle mourir à l'hôpital ? Tu ne sais rien ! Et tu savais encore moins que l'esclave de tes caprices de quelques jours avait un père !… Ne t'ai-je pas prié de te tenir sur tes gardes ?!…
   – Holà, citoyen ! demanda l'un des bourreaux, on dirait que tu confesses un pénitent ! Je m'en vais interrompre ce dialogue…
   Et il se préparait à donner un coup de main à son compagnon, quand le marquis de Luso tomba, frappé d'un coup de poignard par le cardinal Rufo.
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   Quand se turent les cris des moribonds, et que les sicaires, enivrés de sang, furent endormis, Marat avait embrassé Danton, en s'exclamant au comble d'une joie frénétique :
   – Effectivement, citoyen Danton, nous avons un peu effrayé l'ennemi !…
   – Oui… C'est un jeu, mon ami… Il nous faut remporter bien des vies pour ne pas perdre la nôtre…
   – Mais si tout ceci est un jeu, avoue que c'est moi qui t'ai conseillé d'abattre ces méchantes cartes.
   – Oui… mais il faut décider les mises à régler…
   – Fais payer les trois cents citoyens, sauf l'un d'eux, qui n'est pas un mercenaire…
   – Qui c'est ?
   – Un prêtre.
   – Un prêtre ! Gaffe ! Gare au coup fourré !
   – Je m'en porte garant ! Il a vécu un an dans l'intimité de Marat… Ce ne peut être un traître. Je le connais de Naples… Par le diable, je te jure que je lui aurais chipé une belle fille qu'il a, si je n'étais pas marié… Tu vois bien le respect que j'ai pour notre Sainte Mère Catholique et Romaine !
   – Mais qu'est-ce qu'il a, ce prêtre…
   – Dis plutôt "ce cardinal", citoyen Danton.
   – Un cardinal !… Quel rapport entre ce cardinal et toi ?
   – Aucun, entre lui et moi… Il en avait à un fidalgo d'une vieille race espagnole, avec qui il a réglé ses comptes cette nuit.
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Chapitre X
 
 
    Quelques députés, dont les efforts à l'Assemblée ne purent enrayer le message des assassins, s'enfuirent de Paris. Danton et Marat les accusèrent de trahison : la Gironde demanda leurs têtes, et le monarchique, presque éteint au Parlement, abandonna ses sièges ou fit semblant de transiger avec le "Mirabeau de la populace", une honorable épithète dont il gratifia Danton.
   Une partie des transfuges annoncèrent à Caen les carnages du 3 septembre. S'alliant au germe de l'opposition, qui s'activait en secret, ils formèrent une assemblée de seize représentants qui s'adressaient au peuple en l'appelant à se rassembler pour ne pas se laisser leurrer par les doctrines subversives de la "Montagne".
   C'est là que vivait Marie Anne Charlotte Corday qui attendait, en se languissant, une lettre du marquis de Luso, dont elle n'avait plus de nouvelles depuis deux semaines.
   Le marquis avait été le correspondant du club à Paris. Les aspirations élevées de Marie Corday l'avaient encouragé à se charger d'une commission qui dépassait de loin son courage. On fut donc désolé d'annoncer sa mort, que l'on regrettait comme une perte irrémédiable.
   Tous demandaient le nom de l'artisan des massacres du 3 septembre. Le nom de Marat inspira de l'horreur à ceux qui l'entendirent ! Ce bourreau fut condamné à l'exécration, tant qu'un maître des basses œuvres ne l'exposerait pas, dans l'ignominie du gibet, à la vivacité des vautours.
   Cette bruyante session avait lieu chez Marie Corday. Statue de la terreur, la maîtresse du marquis de Luso y avait assisté, impassible, les bras croisés, le visage de marbre, les yeux fixés sur les lèvres de chaque orateur qui vociférait ses malédictions contre Marat.
   Les amours de Corday et du marquis étaient passées inaperçues de la société de Caen. L'immobilité de Marie à ce moment la surprit comme le signe d'un cœur dépourvu de sentiments.
   Barbaroux demanda à Charlotte :
   – Ne regrettez-vous pas, comme nous, l'ami que nous avons perdu, Madame ?!
   Corday ne répondit pas. Elle leva les mains vers ses joues, écarta les cheveux qu'une brusque poussée de sueur avait collés à son front, recueillit dans les paumes de ses mains les larmes qui lui montaient aux yeux tandis que le sang commençait à colorer le jaspe de son visage, et tomba à genoux, en prononçant un seul mot, qui résonna comme un gémissement rauque ; et ce fut ce mot qui serra le cœur à tous.
   – Marat ! C'est ce qu'elle dit avant de s'évanouir.
   La mort monta la garde autour du lit de cette femme dix mois durant. Aux accès de fièvre, succédèrent les accès de folie, puis le recouvrement de la raison, pour lui rendre encore plus cuisante la nostalgie de cet homme, qui n'aurait peut-être pas supporté pour elle un léger accroc à ses habitudes.
   L'âme de Corday était grande pour l'amour, comme pour toutes les passions. Si elle ne les avait éprouvées jusque là, c'est qu'il est écrit que les grands héroïsmes avortent dans le cœur, si un coup ne les fait pas rejaillir comme une étincelle d'une pierre froide.
   Au bout de dix mois, Marie Anne Charlotte Corday, plus connue dans l'Histoire par son troisième prénom, se leva de son lit. Ses traits dégageaient la sérénité que donne une résolution infrangible. Ses amies intimes, Mme Achard et Mme Vaillant voulaient deviner la pensée, que révélaient ses lèvres par un sourire d'intime satisfaction. Elles n'entendirent jamais de sa bouche le nom du marquis. Elles savaient tout parce ses délires avaient trahi son cœur, durant ses accès de fièvre ; mais, craignant son mâle orgueil, elles n'osaient faire état de son secret.
   Elles la cherchèrent un jour, et apprirent qu'elle avait quitté Caen, seule et sans bagage, ou s'était donné la mort. Ses amis s'expliquèrent alors son silence, son recueillement, ses distractions, le sourire imbécile dont se servait Charlotte pour faire croire qu'elle songeait au suicide.
   Les recherches n'aboutirent à aucun résultat, partout où on supposait la trouver morte ou vive.
   Précisément douze jours après la disparition de Charlotte Corday, Marat reçut cette lettre [9]:

   " Je viens de Caen. Votre amour pour la patrie doit vous faire souhaiter connaître les complots qu'on y trame. J'attends votre réponse."

   Marat ne répond pas, parce qu'il est malade. Charlotte va le trouver.
   On refuse de la faire entrer. Le soir, elle se présente à nouveau, et insiste pour qu'on lui remette cette lettre :

   "Je vous ai écrit ce matin. Avez-vous reçu ma lettre ? Puis-je espérer un instant d'audience ? Si vous l'avez reçue, j'espère que vous ne me le refuserez pas. Vous verrez que c'est pour votre intérêt. Il me suffit de vous faire comprendre que je suis malheureuse pour avoir droit à votre estime."

   Cérémonieux avec les femmes quand il y allait du salut public, Marat ne sortit pas de son bain, où il refroidissait les ardeurs de sa lèpre, pour accueillir la révélation de secrets importants.
   Maria dénonce de fantastiques conspirations, que le tribun écoute anxieusement.
   Après l'avoir entendue, il répondit :
   – Les conspirateurs n'iront pas loin : je crois qu'ils amèneront d'eux-mêmes leur tête à l'échafaud.
   Au mot "échafaud", Corday saisit un poignard dissimulé sur son sein, et le lui plante dans le cœur.
   – Je meurs ! ce fut le seul mot de Marat.
   Charlotte sourit, lui tourna le dos, elle sortait avec un fier aplomb, quand on l'appréhenda. Elle se laissa arrêter sans opposer la moindre résistance. On fouilla ses poches.
   L'on y trouva cent cinquante livres en argent et cent quarante en titres ; le certificat de baptême qui lui donne vingt-cinq ans ; une montre en or ; et, sur son sein, le fourreau du poignard, et une diatribe adressée aux Français sous la forme d'une lettre.
   Ses yeux, qui brûlent de tout l'éclat d'une gloire qui ne tient pas dans son cœur, semblent étudier les physionomies qui l'entourent.
   Un sourire indigné flotte sur ses lèvres à chaque geste pour lui inspirer de la terreur, une réponse des personnages présents à son regard orgueilleux.
   Quand un témoin fait traîner sa fatigante déposition, Marie lui coupe la parole, et dit :
   – Oui, c'est moi qui l'ai tué.
   – Qu'est-ce qui vous a poussée à commettre ce meurtre ? demanda le président.
   Charlotte Corday va être jugée par un tribunal extraordinaire. Sur son visage, l'on ne distingue pas une ombre de frayeur.
   – Les crimes de Marat.
   – Qu'entendez-vous par les crimes de Marat ?
   – Les malheurs dont il s'est rendu responsable après la révolution.
   – Qui vous a incitée à le commettre ?
   – Personne ; c'est mon idée.
À la fin de chaque déposition, Charlotte répond :
   – C'est un fait. Il n'y a pas de déposition plus véridique.
   – Que font les députés réfugiés à Caen ? demande le président.
   – Des chansons et des proclamations.
   – Que disent-ils de Robespierre et de Danton ?
   – Qu'ils sont, avec Marat, à l'origine de la guerre civile.
   – Vous êtes-vous entraînée avant de frapper Marat ?
   – Non. Je ne suis pas meurtrière de profession.
   – Mais les examens des chirurgiens prouvent que le coup n'aurait pas été mortel, s'il avait été porté en longueur, au lieu de l'être en largeur.
   – Je l'ai blessé comme on l'a vu : c'est l'effet du hasard.
   Elle montre le même courage dans toutes ses réponses. Elle remarque qu'on lui fait son portrait, et prend la pose la plus avantageuse à l'intention du portraitiste.
   Un avocat est commis à la défense de l'accusée. Voici sa plaidoirie :
    "L'accusée reconnaît de sang-froid l'horrible attentat qu'elle a perpétré. Elle reconnaît qu'elle a longtemps prémédité son acte. Elle reconnaît les circonstances les plus effroyables. Elle reconnaît enfin tout et ne cherche pas à se justifier. Voilà, citoyens jurés, toute sa défense. Ce calme imperturbable, cette abnégation totale d'elle-même, sans ombre de remords, face à la mort, ce calme et cette abnégation, sublimes jusqu'à un certain point, ne se trouvent pas dans la nature : ils ne s'expliquent que par l'exaltation du fanatisme politique, qui a mis un poignard dans sa main. Il vous incombe, citoyens jurés, de prendre en compte cette considération morale dans la balance de votre justice : je m'en remets à votre discernement."
   L'arrêt des jurés ne se fait pas attendre. Marie est condamnée à mort, et ses biens sont confisquées au profit de la république.
   Charlotte s'adressa au défenseur d'une voix ferme, le visage serein :
   – Vous avez fait preuve, en me défendant, de délicatesse et de générosité, vous ne pouviez agir autrement. Je vais donc vous accorder une marque d'estime dont je vais vous donner une preuve : ces messieurs décrètent la confiscation de mes biens : j'ai, dans ma prison, une dette envers vous ; c'est vous qui solderez mes comptes.
   Charlotte est reconduite dans sa cellule.
   Au prêtre qu'on lui envoie, elle dit, en souriant :
   – J'ai remercié, en ce qui me concerne, les personnes qui vous envoient ici ; je vous dispense de votre ministère.
   Au cachot, elle a des gardiens qui ne la quittent pas des yeux.
   En écrivant à une amie, Charlotte disait : "Ces compagnies, le jour, passe ; mais, la nuit, cela me semble d'une indécence !"
   Quand le bourreau l'invite à le suivre, elle écrit une lettre ; elle lui demande de la laisser la terminer et la fermer.
   La voici :
                                                                            À Doulcet-Ponté Coulant
   Doulcet-Ponté s'est conduit comme un lâche en refusant de me défendre, quand la cause était si facile. Celui qui l'a fait, a rempli son office avec une extrême dignité : je lui en serai reconnaissante jusqu'au dernier instant.
                                                                                              Marie Corday.
 
   "Montant sur le théâtre de son supplice (dit le Moniteur Universel, imprimé une heure après) sa physionomie gardait la fraîcheur et les couleurs d'une femme heureuse. La lame fatale l'a décapitée. Un certain Legros, brandissant sa tête pour la montrer au peuple, l'a giflée. Le peuple a murmuré, et le tribunal de police a châtié ce misérable lâche.[10]"
   Marie Corday a laissé un nom célébré par toutes les générations, mais son secret serait mort avec elle si quelques pages du LIVRE NOIR ne venaient poser au-dessus de son buste une auréole qui efface sur son front le stigmate repoussant du meurtre.
 
 
Chapitre XI
 
 
   Il nous faut revenir en arrière.
   Quand Louis XVI quitta le temple pour la potence, le vieux Benoît de Montfort embrassa sa fille, et lui demanda, pour les terribles jours qui lui restaient à vivre, un compagnon, son "fils" chéri, dont il n'avait pas voulu s'éloigner durant ces dernières années de calamités, parce qu'il n'avait trouvé qu'en lui un soulagement aux chagrins qui hâtaient sa mort.
   Ce compagnon, c'était le fils de Silvina. Suzanne y consentit, parce que les larmes de l'ancien étaient touchantes, et l'amour du garçon, à quatorze ans, pour le vieux qu'il appelait son père, la première et la plus notable affection qu'il manifestait.
   Montfort avait demandé un passeport ; on ne lui accorda pas. Des têtes nobles, aussi coupables que lui, tombaient chaque jour sur l'estrade sanglante de la veille. Le vieux attendait à chaque instant le bourreau, lorsqu'un inconnu vint le voir dans sa cachette, et déposa dans la main de son fils adoptif un passeport pour l'Angleterre, avec la permission d'emmener avec lui un vieux domestique.
   – Le vieux domestique, c'est vous, Monsieur de Montfort, jusqu'à ce que ce que vous franchissiez les barrières de la France, dit l'inconnu. Quant à vous, mon petit, avez-vous connu Laura ?
   Benoît ne se rappelait plus l'époque où il s'appelait Sebastião ; il ne pouvait donc se souvenir de Laura. Sa réponse fut négative.
   – Peu importe. Ce passeport, vous le devez à une femme que vous avez appelé mère, et que le monde appelait Laura… Vous partirez aujourd'hui de Paris.
   Le confident de Marat donna un baiser au pupille de sa fille, et il allait se retirer quand Montfort, lui bloquant le passage, lui demanda, avec une émotion pénétrée de gratitude :
   – À qui devons-nous cette faveur ? Qui est ce noble cœur qui prend un pitié un vieillard et un enfant ?
   – Que vous importe mon nom ? Je suis un citoyen de la république française, un citoyen de la république de toutes les nations.
   – Comme il est estimable, le sentiment de l'honneur, en ces jours désinvoltes, où la mémoire semble oublier les anciennes vertus ! Voulez-vous rendre encore un autre service à un pauvre vieillard qui vous supplie en pleurant ?
   – Voulez-vous de l'argent ? Je vous en donnerai.
   – Je ne veux pas d'argent ; c'est un service pour lequel je donnerai tous mes biens, s'il n'allaient être, comme ils le seront bientôt, confisqués.
   – Dites-le moi vite, je ne puis m'attarder.  
   – Trouvez un passeport, pour mes enfants qui m'accompagnent.
   – Qui sont vos enfants ?
   – Ma fille unique, Suzanne, qui est mariée avec le marquis de Luso.
   Le Cardinal Rufo ne put cacher son trouble. Deux sillons se creusèrent sur son front ; il changea soudain de couleur, et devint d'une pâleur terreuse ; et, de ses lèvres qui s'entrouvrirent dans un sourire indes­criptible, Montfort n'arriva pas à arracher, ne serait-ce qu'un non.
   Le cardinal lui tourna le dos, quand, malgré sa secousse, il parvint à penser à ce qu'il convenait de faire. Impressionné par les changements qu'il avait vu sur son visage, Montfort n'osa l'empêcher de partir.
   Lorsqu'on apprit au marquis ce qui s'était passé, il en fut terriblement ébranlé. Il se souvint alors d'un incident oublié depuis longtemps, le poignard planté sur le portrait, et la menace d'un supposé père de Laura.
   Il voulut prendre ses précautions, mais c'était trop tard. Ses pas étaient espionnés nuit et jour. Ses domestiques étaient subornés par l'or d'un inconnu,  et le maigre courage dont une Providence économe l'avait faiblement pourvu, s'évanouit tout à fait.
   Benoît de Montfort trouva ouvertes toutes les sorties de Paris.
   À Londres, il eut droit à l'aimable sécurité du proscrit ; mais les larmes ne furent jamais séchées dans les profondes rides du vieux chambellan.
   Il pouvait se rabattre sur les consolations que lui prodiguait celui qu'il appelait son fils, mais les consolation du garçon étaient presque toujours mêlées de larmes. Jeune, il mûrit très tôt à l'aube d'une vie qui le tourmentait. Quand il sentit en lui l'homme qui pense, il jeta les yeux autour de lui, et tomba sur les épisodes ignobles de la révolution, et la pâle terreur assombrir les joues de ceux qui ne les avaient pas aspergées du sang de leurs victimes. Les noms que l'on ne cessait de prononcer étaient ceux de Danton, Marat et Robespierre. Personne ne parlait de choses que son âme cherchait à trouver. L'on ne célébrait aucune vertu qui vînt effacer la noirceur des crimes quotidiens. Vivant à la cour avec le chambellan, il aimait les fils du roi, baisait souvent la main du monarque bienfaisant, qui expirait en bénissant la France. Un poids de fer tomba sur tout ce dont son cœur spontanément bouillonnait. Toutes les fleurs de l'enfance, exhalant des parfums innocents, furent écrasées. Plus vite que chez tous les autres hommes, l'expérience de la perversité vint démentir, dans sa conscience, la foi ardente en un bonheur qu'il n'avait rencontré chez personne. Des bourreaux et des êtres qui souffrent, il n'y avait que cela autour de lui.
   Tous les jours, Benoît de Montfort s'attendait à apprendre une terrible nouvelle : celle du supplice des siens. On ne la lui fit pas longtemps attendre.
   La Gazette Nationale, sans donner le nom des victimes du carnage du 3 Septembre, parlait de nobles et de prêtres qui conspiraient, la main dans la main avec les étrangers. Un journal anglais communiqua le nom de quelques-uns, parmi eux, figuraient ceux de Suzanne Amélie Louise de Montfort, ancienne noble, et du marquis de Luso, son mari.
   Le chambellan ignora cette nouvelle jusqu'au moment où les larmes incessantes du fils d'Álvaro de Albuquerque la lui révélèrent. Il n'avait pas reçu le journal anglais ce jour-là, et comprit la raison de cet oubli.
   Il tomba malade. Il ne pouvait soutenir le choc que lui avait fait ce malheur. Le fil ténu de son existence, la tendresse de son fils adoptif ne pouvait plus le renforcer.
   Quand la médecine l'abandonna, parce qu'elle ne connaissait pas de baume pour la plaie ouverte au cœur d'un père qui a perdu sa fille, Montfort fit venir un notaire et déclara qu'à supposer que l'on ait confisqué tous ses biens-fonds, et tout ce qu'il possédait en France, si l'ordre se rétablissait un jour, son héritier était son fils Benoît de Montfort, ici-présent.
   Il donna toutes les formes légales à ce testament, et chargea un lord, un vieil ami à lui, de l'éducation de son fils, tant qu'il pourrait y subvenir avec les moyens limités dont il pouvait disposer au pays où il s'était exilé. Une fois ces biens épuisés, ajoutait-il, que mon fils suive n'importe quelle route qui lui donne de l'honneur et du pain, jusqu'au jour où la Providence rendra à la France son roi légitime.
   Il ne vécut pas longtemps, après ces dispositions testamentaires.
   Quelques heures avant sa mort, il dit au fils de Silvina :
   – Il y a trois ans, mon gendre m'a remis un patrimoine qui vous a été mystérieusement légué. C'est un coffre de fer ; je ne sais combien il contient. Je l'ai pris avec moi, quand nous avons passé un printemps dans la ferme de Cliton. Ce coffre, tu pourras le trouver un jour dans la chambre où nous avons dormi. Caché par le chevet de mon lit, il y a un compartiment secret que l'on reconnaît au son qu'il produit. Il n'y a aucun signe extérieur. Tu trouveras ton coffre, en brisant le stuc. Je ne t'invite pas à aller le chercher avant que la paix se rétablisse, parce que l'on ne doit pas sacrifier sa vie pour quelques poignées d'or. Tous mes biens, à cette heure, appartiennent à la nation ; ils te seront un jour rendus, et tu pourras alors récupérer le coffre qui sera une miette à côté de la richesse que je te laisse.
   Les pas de la mort se firent dès cet instant plus pressés. Ployant sous le poids de la vie, l'ancien l'accueillit avec joie.
   Il mourut dans les bras de Benoît. Voici ses derniers mots : "Mon roi, l'échafaud nous a séparés. Je vous aurais mieux servi s'il nous avait rapprochés. J'ai été un aussi grand martyr que vous. Si je vous ai survécu, ç'a été pour éprouver plus à loisir l'agonie de la mort ! Roi martyr, demande à Dieu que cet orphelin ne se perde pas sur la terre."
   L'orphelin se vit seul au monde. Le lord, à qui on l'avait confié, n'était pas l'homme qu'il fallait pour cette mission.
   Son premier soin, ce fut de l'envoyer dans un collège, comme l'on débarrasse ses épaules d'une charge importune. Parmi ses condisciples, Montfort, comme tout le monde l'appelait, se trouva encore plus seul. Quand il voulait peupler sa vie, il recherchait la solitude. Mais la solitude ne lui suffisait pas. Il sentait sourdre en lui un besoin d'activité qui le tourmentait. Il avait quinze ans et nourrissait l'ambition de manier l'épée comme un homme : il rêvait de batailles, de triomphes, de sacrifier libéralement son sang à la mémoire de Louis XVI, mort assassiné par les mains lâches d'une populace, qu'il haïssait, et qui lui inspirait un dégoût plein de rancune. Le Père Dinis disait, à soixante ans, que toutes les personnes qu'il avait voulu serrer contre son cœur avaient été fauchées à ses côtés. À quinze ans, Benoît de Montfort se souvenait des amis qui lui avaient tendu les bras pour le faire passer du berceau à l'usage du monde, et il n'en restait aucun. Laura l'avait oublié. Suzanne, le marquis et le vieillard qui l'avait appelé son fils avaient quitté ce monde, chassés à la pointe du poignard, ou mortifiés par la discipline d'une injuste infortune. Les hommes avaient assassiné les amis de l'orphelin ; l'orphelin conçut une profonde haine pour l'humanité, et savoura d'avance le goût de la vengeance.
   Ces idées, accueillies et méditées dans le cœur d'un homme jeune, semèrent une certaine forme de folie. Ce cœur ne tenait pas dans sa poitrine, du jour où une sorte de fanatisme l'amena à prendre part au banquet d'anthropophages, que l'on donnait à la face de l'Europe.
   Sur le ton impérieux d'un homme, Montfort demanda sa liberté au lord qui s'occupait de lui. Prié de s'expliquer, il ne refusa pas de le faire. Il voulait courir des risques, prendre sa part de la gloire à laquelle aspiraient les royalistes en France.
   Le lord rit du courage dérisoire du gamin. Il lui demanda où il voulait arborer son blason de guerrier, où David ramasserait une pierre pour casser la tête de son Philistin.
   Montfort répondit qu'il voulait s'engager dans l'armée de la Vendée.
   Le lord ne fut pas insensible à l'enthousiasme du gamin. Il jugea sa résolution irrévocable. Ce serait une folie que de la contrarier, quand des noms si illustres s'enrôlaient pour suivre cette poignée d'hommes promis à un sublime sacrifice. Il lui accorda l'autorisation qu'on lui demandait : il lui donna des lettres de recommandation pour La Rochejacquelein, général en chef de la force contre-révolutionnaire, et lui remit quelque mille livres de l'argent que "son père" lui avait laissé pour son éducation.
   Il partit.
 
 
Chapitre XII
 
 
   Montfort fut accueilli en Bretagne comme le dernier rejeton de la maison de Cliton.
   Les lettres qu'il présenta faisaient de lui le fils et l'héritier de Benoît de Montfort.
   La Rochejacquelein le prit comme aide de camp, en le félicitant de montrer un tel courage à seize ans, dans la fleur de sa jeunesse.
   Le général Lescure avait rapidement aligné les triomphes, et entamé le courage de l'armée républicaine. Montfort s'était distingué en manifestant une fougue, que le général avait lui-même qualifiée d'héroïsme inconsidéré. Blessé en traversant la Loire, La Rochejac­quelein apprit les téméraires prouesses de son protégé, et le rappela auprès de lui, parce qu'il le jugea incapable d'assumer la responsabilité de ses actes. Cette opinion lui fut confirmée par son adjudant, quand il lui apparut, avec une balle dans la jambe, et lui demanda, en récompense de ses services, le commandement d'une force de trois mille hommes.
   La blessure était légère.
   Puis il y eut la bataille de Nouaillé.
   La fortune se gaussa des vaillants efforts du général en chef. La Rochejacquelein fut tué, en sauvant les "Vendéens" d'une déroute complète. Son aide de camp, arraché au tourbillon de balles, est blessé pour la deuxième et la troisième fois.
   L'armée, indisciplinée, se débande. Des milliers de civils restent armés, sous le commandement du guérillero Charette. Ce partisan se révéla terrible et sanguinaire. Il n'épargnait pas l'innocence, et ne respectait pas la pudeur des femmes. Montfort, qui n'associait pas la sordide infamie à une héroïque vengeance, quitta les dépouilles lacérées d'une grande armée.
    Il se réveilla de son délire qui avait duré un an, se retrouva seul, et se réfugia en Angleterre où il trouva d'honorables informations sur sa bravoure, communiquées par La Rochejacquelein.
   L'on préparait alors une expédition contre la république. Il y avait mille cinq cents émigrés, six mille prisonniers républicains, soixante mille armes, et de quoi équiper une armée de quarante mille hommes.
   La flotte anglaise débarqua à Quiberon. Puisaye fut le premier à fouler le sol de la France ; le second, c'était un beau garçon, les yeux brillants du feu de l'enthousiasme, qui poussa glorieusement le cri vibrant d'un premier vivat que les tourbes saluèrent avec la frénésie de la victoire.
   Cette illusion dura vingt-quatre heures.
   Le général Hoche, secondé par la trahison des prisonniers, tailla sauvagement en pièces la petite troupe des émigrés.
   Le comte de Puisaye se sauva, et ses lieutenants comprirent l'inutilité de leur propre sacrifice, dans un combat désespéré.
   Le général revint en Angleterre avec le stigmate des traitres. Il demanda une demeure au Canada, où il mourut, comme un mendiant, en 1827. Montfort trouvait toujours ouverts les bras du lord, qui ressentait pour ce garçon une sympathie vraiment anglaise, depuis qu'il avait vu saisi d'une attaque d'hydrophobie contre la France.
   Vous êtes las, cher lecteur, des guerres et de la politique. Cela me pèse réellement sur le cœur de parcourir avec vous la Vendée, Quiberon, de vous faire respirer l'arôme du carnage et les vapeurs de la poudre. Ne soyez pas impatients.
   J'ai longtemps réfléchi à la façon d'être pour vous un narrateur loyal, sans être importun. L'on ne fait pas de tels miracles dans un roman historique. Élaguer de l'accessoire l'essence de cette intrigue complexe, cela reviendrait à la tuer, parce que jusqu'ici, je vous le dis à mon grand regret, en rédigeant le récit de sa vie, le fils de Frère Balthasar da Encarnação, semble avoir écrit quelques centaines de pages sur la révolution française.
   Si vous tenez à savoir la suite de ce qui s'est vraiment passé, prenons connaissance des nouveaux plans de Benoît de Montfort.
   Bonaparte achevait d'assumer le commandement de son armée d'Italie. Ce nom faisait grand bruit, et le Directoire comptait sur lui pour défier l'Europe entière.
   Le jeune général avait remporté successivement plusieurs batailles, de Castiglione à Vienne.
   Un grand nombre de royalistes servaient dans l'armée autrichienne. C'était une inestimable occasion de se distinguer, pour ce garçon brûlant de combattre. Muni de ses recommandations, Montfort entra dans les rangs de l'armée autrichienne avec les brevets qu'il avait utilisés en Vendée, et sur les plages de Quiberon.
   Bonaparte se reposait de ses fatigues au quartier général de Montebello, après le traité de Campo-Formio. L'intrigue, exploitant la contrariété du Directoire, sapait la réputation du conquérant de la Lombardie. Napoléon méditait un coup décisif contre ses ennemis, et d'une hardiesse démesurée pour les ambitions d'un homme autre que lui.
   Pendant ce temps, l'Angleterre tramait la mort de Bonaparte. L'infâme, nourrie de trahisons, repue du sang qui l'avait rendue si robuste, agrandie, la faisant passer de son exiguïté primitive à une grandeur périssable, semblait flairer, dans les pas de Bonaparte, les traces d'un puissant ennemi.
   D'intelligence avec l'Autriche, elle élabora un plan, dont l'exécution fut confiée, suivant les suggestions de l'Angleterre, au jeune Benoît de Montfort, dont la bravoure était qualifiée de fanatisme ou de mépris de la mort.
   Le lord chargé de l'éducation de Montfort, peignit à son pupille, dans des phrases pleines d'enthousiasme, le coup mortel qu'essuierait l'armée française en perdant Bonaparte. Il mettait à sa disposition tous les moyens, comptant qu'un poignard infaillible pourrait atteindre le cœur du général. Il l'envoyait s'entendre  avec un haut dignitaire, qui résidait à Vienne, et lui promettait une éblouissante promotion dans l'armée autrichienne, ou britannique s'il jugeait bon de servir l'Angleterre.
   Bonaparte recevait en même temps, à Montebello, un renseignement confidentiel, donné par un noble émigré à Londres, qu'on avait converti à l'espionnage par la promesse d'un retour en France, et le recouvrement des biens confisqués par la république.
   Bonaparte était au fait de ce secret. Son sommeil léger, mais tranquille, n'en fut pas troublé. Il écrivit juste sur son carnet : Benoît de Montfort, représentant des Montfort, âgé de dix-huit ans, aide de camp d'un général autrichien.
   Montfort alla trouver le haut dignitaire qu'on lui avait indiqué à Vienne.
   Il se retrouva dans un appartement luxueusement orné. La personne qu'il voulait voir était sortie quelques instants avant et ne tarderait pas à rentrer. Montfort attendit. Quelques secondes après, une dame entrait dans le salon, qui, à en croire son aisance, devait être de la maison. L'aide de camp la salua.
   – Qui voulez-vous voir ? demanda-t-elle.
   – Monsieur le Cardinal.
   – Lui a-t-on annoncé votre arrivée ?
   – L'on m'a dit que Son Éminence ne se trouvait pas chez elle.
   – Il ne saurait tarder. Le temps qu'il rentre, je reviens tout de suite, si c'est possible, pour vous rendre l'attente moins fastidieuse.
   Elle rentra à l'intérieur du palais.
   Cette dame devait avoir trente ans et quelques. Elle gardait les traces d'une extraordinaire beauté. Les yeux, à moitié éteints par une lumière qui avait dû lui brûler le cœur, avaient conservé leur beauté. Sa peau avait le velouté d'un camélia, qui se fane dans la chaude atmosphère d'un bal.
   Mais la prestance et la grâce de ses mouvements n'avaient pas dû être plus fluides.
   – Voici une nouvelle expérience ! murmura Montfort quand elle sortit.
   C'était en effet, pour lui, une nouvelle expérience. Sa nature, la façon dont il l'accueillit, dont on évoque ces expériences, cela relève du silence dans les jeunes cœurs, c'est une abondante fleuraison de paroles mélo­dieuses dans les cœurs adultes ; mais, en fin de compte, elles parlent une langue inconnue, c'est une indéchiffrable énigme pour un cœur juvénile, et pour qui a déjà connu des expériences aussi fortes.
   Montfort avait vécu jusqu'alors dans une sphère de sensations, dans un délire d'enthousiasmes, qui excitaient en son cœur toutes les cordes qui répondent pour lui à d'intenses passions.
   Les passions douces, cette volupté spirituelle qui pointe en nous au matin de la courte journée d'un amour ingénu, cela, il ne l'avait pas encore ressenti.
   Il n'avait pas dû se trouver encore dans la carrière où elles viennent à notre rencontre. La gloire, qu'il associait à la rude passion de la vengeance, le détournait de toutes les autres ambitions. Il ne connaissait pas les salons, parce qu'il s'était senti homme en Angleterre, où ceux-ci ne sont pas le réceptacle des affections à leur naissance, la séduction ne s'y pique pas de ses triomphes, la femme ne vient pas, enfin, s'offrir aux yeux avides, comme une marchandise, qui perd beaucoup à être trans­férée hors du salon parfumé, du vertige des illusions nocturnes, au jour clair de l'existence domestique, au calcul positif de la vie en famille.
   En Angleterre on ne s'étonne pas des transitions, parce que la femme est toujours la même. Le fade ennui qui imprime à sa physionomie un dégoût permanent est toujours le même. Le salon n'est pas l'antichambre du lit nuptial. Il y a, dans ces groupes comprenant l'épouse et son mari, quelque chose qui nous invite à penser que, sous ces cieux enfumés, on se marie sous l'effet du spleen, on vit pour prouver que le spleen est un mot qui n'a pas de sens, on meurt en se suicidant sereinement pour rendre un dernier hommage au spleen.
   Montfort n'avait pas été porté à le penser, parce que sa frénésie belliqueuse ne lui en laissait pas le temps. Toutes les femmes lui étaient indifférentes, parce qu'il n'avait pas eu ne serait-ce qu'un instant pour s'interroger sur l'utilité de cette illustre moitié du genre humain.
   Cette femme de Vienne fut donc la première qui imprima dans son âme un point d'exclamation, et un point d'interrogation.
   Il l'admira et se demanda quel était cette sorte de sentiment.
   Comme il l'avait supposé, l'Autrichienne revint vite.
   – Êtes-vous Anglais ? demanda-t-elle.
   – Non, Madame. Je vis en Angleterre.
   – Seriez-vous un prisonnier français ?
   – Non. Vous voyez bien que mon uniforme est anglais.
   – Excusez ma curiosité ; mais il nous faut bien dire quelque chose. Êtes-vous depuis longtemps à Vienne ?
   – Je suis arrivé hier ; je viens servir dans l'armée autrichienne.
   – Haïssez-vous la France ?
   – Je hais la république, je hais cette boucherie où l'on massacre des hommes qui faisaient honneur à la France… Il est indispensable que, pour celui de l'humanité, les bourreaux se massacrent entre eux… Excusez-moi, Madame, ce langage inconvenant, quand l'on s'adresse à une dame ; mais, comme vous l'avez dit, il nous faut bien dire quelque chose.
   – J'entends des pas… Je crois qu'elle arrive, la personne que vous voulez voir… J'espère avoir des occasions de savourer encore le plaisir de vous entendre.
   La dame se leva et se retira prestement. Le dignitaire qu'on attendait entra dans le salon.
   Quand il le vit au fond du salon, arborant simplement son habit de cardinal, il marcha vers lui, avec toutes les marques d'un profond  respect, pour lui baiser la main. Arrivé près de lui, il recule, et le fixe d'un air stupéfait.
   Le cardinal le dévisage, lui aussi, en changeant de couleur ; mais, en un instant, sa surprise s'atténue, et sa couleur naturelle dément l'étonnement qu'il avait manifesté devant l'effarement de son hôte.
   – Il semble que je produis sur vous une impression extraordinaire ! dit tranquillement le cardinal.
   – Extraordinaire, en effet, Monsieur ! Je suis la personne à qui vous avez donné un passeport à Paris…
   – À qui j'ai donné un passeport à Paris ?… Écoutez, je ne suis pas maire, Monsieur ! Vous cherchez à coup sûr un autre homme. Je suis le cardinal Rufo ; je vis en Autriche, j'ai dû quitter Naples, et je ne me souviens pas de vous avoir vu une seule fois.
   – Ce n'est donc pas vous qui, il y a trois ans, alors que je me trouvais avec Montfort…
   – Je n'ai pas l'honneur de vous connaître, non plus que la personne dont vous parlez ; je crois que j'en ai dit assez pour vous éviter de me froisser en doutant de ma parole. Est-ce lord Greenville qui vous envoie ?
   – Oui, et j'ai l'honneur de vous présenter…
   – Vos lettres de créance… dit le cardinal en souriant.
   Il ouvrit la lettre. Il la lut rapidement, la replia, et fit asseoir le porteur, qui n'arrivait pas à se convaincre qu'il s'était trompé sur l'identité de l'encapuchonné qui lui avait donné son passeport.
   – Parlons, personne ne nous écoute, dit le père de Laura. Êtes-vous bien décidé à mener à bien votre entreprise ?
   – Je crois.
   – Si vous le croyez, il ne vous manque rien ; la foi est le ressort qui déplace les montagnes. On me dit que vous voulez rejoindre l'armée française, en tant que recrue munie d'une recommandation. Vous ne voulez pas seulement espionner les mouvements de Bonaparte…
   – Je ne vais pas espionner les mouvements de Bonaparte… Je n'ai pas accepté la vile fonction d'espion… Mon dessein est différent…
   – Votre dessein, c'est de couper le mal à la racine. Vous voulez libérer l'Europe d'un aventurier qui l'importune. Vous êtes pénétré du courage de Charlotte Corday contre le Marat, qui est né des cendres de l'autre.
   – Justement…
   – Que vous manque-t-il pour tenter ce sublime exploit, ce haut fait qui fera oublier Codros, Curtius et Brutus ?[11]
   – Il ne me manquera rien, si vous me donnez des guides qui me permettent de parvenir à coup sûr en Sardaigne.
   – Vous ne rencontrerez aucun obstacle. Si le sort vous est contraire, votre renommée vous dédommagera. Si le résultat répond à mon attente, pour le monde et surtout pour l'Italie, que cet aventurier réduit en cendres, vous serez le plus grand homme de ce siècle. Recevez la bénédiction d'un prince d'Église, et l'accolade d'un compagnon d'armes, qui a sû mériter qu'on le nommât de Cardinal-Général, dans la défense de sa patrie et de la Sainte Religion Catholique Apostolique et Romaine.
   – Quand dois-je partir ?
   – Aujourd'hui même si cela vous convient.
   Montfort tourna les yeux par hasard vers la porte mal fermée par où était sortie la dame, et vit des yeux, qui étaient les siens. La dame, surprise, se retira. Montfort baisa la main du cardinal, et sortit.
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   – J'ai fait aujourd'hui une rencontre surprenante, Luisa, disait le cardinal, après le dîner, poussé aux confidences par son dernier verre de Syracuse, à sa fille, qui s'appelait Laura, quatorze ans avant.
   – Une rencontre surprenante ? Laquelle, mon père ?
   – J'ai vu adulte un enfant qui s'appelait Sebastião, il y a quatorze ans.
   Laura pâlit. Le cardinal continua, sans remarquer son expression.
   – Il est devenu un héros ! S'il ne meurt dans la prochaine quinzaine, ce sera le plus grand homme de l'histoire contemporaine.
   – Où l'avez-vous vu, mon père ? demanda-t-elle, d'une voix tremblante.
   – Il a passé quelques minutes chez nous.
   – Chez nous !… C'était ce militaire !…
   – Je ne pensais pas que tu le verrais !… Il a bien changé, n'est-ce pas ?… Là-dessus, maintenant, ma fille, le silence des tombes… Allons au salon, des visiteurs nous attendent …
   Laura ne se levait pas de sa chaise.
   – Eh bien ?! dit le cardinal.
   Elle ne bougeait pas, elle s'était évanouie.
   – Voilà une bien faible constitution ! murmura l'assassin du marquis de Luso. Portez Madame sur son lit, elle se trouve mal, dit-il aux bonnes, en se dirigeant vers le salon où on l'attendait.
 
 
Chapitre XIII
 
 
   Montfort trouva libres tous les passages jusqu'au cœur de l'Italie. Il fut salué au premier piquet de l'armée française par des acclamations. Il traversa, aussi bien accueilli, quelques quartiers-généraux, jusqu'à son arrivée à Montebello, où résidait Bonaparte.
   Sa patente d'aide de camp, quoique transfuge d'une armée ennemie, l'autorisait à vouloir se présenter devant Bonaparte.
   L'on fit connaître ce désir au général.
   Celui-ci répondit qu'il le recevrait fort volontiers, et demanda aux aides-de-camp qui l'entouraient, ainsi qu'aux diplomates qui écoutaient l'oracle dans un silence respectueux, de se retirer.
Le fils d'Álvaro de Albuquerque se trouva en présence de Napoléon.
   – Asseyez-vous sur cette chaise, lui dit le général affablement en lui en indiquant une qui le plaçait à trois pas de la table sur laquelle il écrivait les derniers mots d'une instruction.
   Montfort tirait de sa poche un mouchoir pour s'essuyer la sueur, et sentit courir dans ses veines une étrange sensation, quand le général lui lança, de côté, un regard indéfinissable.
   – Je sais que vous venez servir dans l'armée française.
   – C'est exact.
   – Vous êtes Français, par conséquent.
   – Je suis… Français.
   – Ne bredouillez pas, en répondant. La fermeté de l'âme se révèle par la fermeté de la parole. De quel département êtes-vous ?
   – De la Seine.
   – Votre nom ?
   – Séverin de Tayrai.
   – Vous êtes noble, par conséquent. Comment se fait-il que vous vouliez servir le Directoire, qui représente Danton, Marat, et Robespierre, qui vous ont naturellement traqué ? Vous ne répondez pas, Monsieur de Tayrai ?
   – Je pense que je ne suis pas obligé de vous expliquer aussi minuti­eusement les raisons qui me poussent à servir la France.
   – J'aime que les soldats de la République, plus que valeureux, soient honnêtes : la bravoure qui n'est pas inspirée par l'honneur ne suscite pas l'admiration, et ne doit pas être récompensée par la République. Si vous risquez votre vie pour une cause que votre père, en tant que noble, a maudite, mourir pour la République, ce serait un déshonneur… Qui a abusé, Monsieur de Tayrai, de vos dix-huit ans, en vous envoyant ici ?
   – Je suis venu spontanément… Je ne comprends pas bien votre question.
   – Puisque vous vous trouvez en face de Bonaparte, pourquoi n'accomplissez-vous pas, en me tuant, la mission qui vous amène ici ?… Je vois que vous pâlissez !… Ce changement de couleur fait honneur à votre cœur. Il vous manque beaucoup pour couvrir votre visage du masque de l'impassibilité. Approchez-vous de moi, je ne vous crains pas, Benoît de Montfort.

Approchez-vous de moi...

   Le garçon, atterré, se leva machinalement.
   Il n'aurait pas le courage de se défendre contre une agression. Entendre son nom proféré par Bonaparte, cela revenait à se trouver placé entre la féroce miséricorde du féroce vandale qui avait ravagé l'Italie, et les six balles d'une fusillade sans procès.
   – Asseyez-vous sur cette chaise, continua Bonaparte, en lui prenant la main, qui frémissait. Ce tremblement, ce n'est pas de la lâcheté ; c'est une surprise qui ne doit jamais évoquer pour vous un souvenir honteux. Dites-moi, audacieux jeune homme, Monsieur de Montfort, votre père, est-il encore vivant ?
   – Il est mort à Londres.
   – C'est la seule explication de votre présence ici. Benoît de Montfort ne consentirait jamais à ce que son fils assassinât Bonaparte ; parce que Bonaparte a été amené par la main de Montfort au ministre de la guerre, quand il a été nécessaire à l'armée de confier une position à Bonaparte. Qui dirige vos pas, depuis que votre père est mort ?
   – Ma libre volonté.
   – Je vois que vous retrouvez dans vos réponses un orgueil qui vous sied. Je vous veux aussi courageux, parce que cela me donne l'impression de rencontrer un ami ou un ennemi qui ne pâlit pas devant mes questions. Et vous êtes venu spontanément ici ?
   – Parfaitement.
   – Mise à part la victime désignée, à savoir moi-même, personne ne connaît vos intentions ?
   – Quelqu'un les connaît.
   – Qui ?
   – Je ne suis pas un délateur.
   – Voilà une noble réponse. Lord Greenville, que vous avez rencontré le douze de ce mois, ne serait peut-être pas capable de récompenser votre silence en éprouvant le moindre regret, si je vous faisais fusiller sous ces fenêtres. Continuez à être honoré de la sorte par vos complices dans le déshonneur. Pourquoi haïssez-vous Bonaparte ?
   – Je n'éprouve personnellement aucune haine contre Bonaparte.
   – Vous ressentez pour lui la sympathie du poignard. Vous suis-je indifférent ?
   – Complètement.
   – Quelle terrible indifférence que celle qui se manifeste par un acte trahissant la rancœur, de ceux que provoque un irréconciliable ennemi !… Je n'abuse pas de votre silence. Voulez-vous un guide pour revenir en Autriche ? Voulez-vous que je vous fasse embarquer dans un vaisseau anglais ? Voulez-vous rentrer en France comme un protégé de Bonaparte, autant dire un dépôt sacré, que je confie à mes amis ? Choisissez.
   – Je ne puis vous répondre tout de suite, Monsieur. Je me sens confus au point que je n'arrive à accepter aucune de vos généreuses propositions. Donnez-moi quelques heures, que je puisse y réfléchir.
   – Réfléchissez-y. Si vous voulez une chambre de soldat dans cette maison, je vous la donne franchement, comme votre père m'en a donné une à Paris, une des siennes, alors que j'étais un simple soldat de l'artillerie. Vous l'acceptez ?… Je profite de votre silence…
   Napoléon agita une clochette.
   Un aide de camp  entra.
   – Conduisez mon hôte à une chambre libre.
   – Il n'y en a aucune, mon général.
   – Donnez-lui la mienne.
   – Je ne l'accepte pas… murmura Montfort.
   – Acceptez-la : je dormirai à côté de vous.
   Les paroles en italiques furent prononcé avec une force très signifi­cative pour le fils de Silvina.
   Conduit dans la chambre de Bonaparte, et laissé seul, Montfort tira du fond de sa poitrine un de ces soupirs qui semble jaillir sous un poids qui nous écrase. Le conflit qu'il trahissait l'avait laissé aux prises avec des passions adverses qui bouillonnaient dans sa tête. Sa perplexité n'avait pas diminué.
   La confusion de ses idées l'empêchait d'en saisir une seule, qui répondît à sa situation. Pour rendre justice à sa belle âme, qui devait produire un grand homme, disons que la honte était la plus lancinante épine dont il se sentît alors mortifié. Et, en même temps que la honte, les sentiments généreux se pressaient à la surface de ce cœur, dénaturé par l'esprit de vengeance, son désir brûlant d'une gloire, dont l'éclat le fascinait au point que la noirceur de l'infamie qui en était le prix, ne pouvait être considérée aux yeux de ce jeune homme sans qu'il prît conscience de la véritable gloire.
   – Quel grand homme que celui-là ! disait Montfort en appuyant sa tête entre ses mains. Comme il est aisément parvenu à exercer son empire sur ma volonté ! Est-ce là le féroce Bonaparte que l'on m'a dépeint en Angleterre ? Ce sont de grands pervers, ceux qui témoignent de la sorte d'une vertu que j'ai crue impossible !…
   Napoléon interrompit le monologue muet de son compagnon de chambre.
   – Je suis venu voir si l'on vous loge convenablement, Monsieur… Asseyez-vous. Si vous voulez vous reposer, jetez-vous sur ce lit.
   – Je n'ai pas besoin de repos.
   – N'êtes-vous pas au moins fatigué de réfléchir ?
   – Ça… oui.
   – Ne pensez pas, pour l'instant, à mes questions. Vous me répondrez demain. Je vais passer en revue l'armée d'Italie. Nous devrons bientôt embrasser Vienne, et il faut insuffler aux soldats assez d'affection pour que cette embrassade soit bien tendre…
   – Si vous me le permettez, général, je vous accompagne.
   – Si vous le voulez bien, vous monterez un de mes chevaux.
   – J'irai à pied.
   – Ici, dans ce quartier-général, c'est le despotisme qui règne : vous prendrez un cheval. Le pire, c'est que votre col est trop anglais pour plaire à vos compatriotes.
   – Dans ce cas, je ne viendrai pas. Ou laissez-moi le temps d'arranger ce col.
   – Mais si l'on vous voit dans mon état-major, on croira que vous êtes mon aide de camp, et votre honneur pourra être froissé d'une telle conjecture.
   – Mon honneur…
   – Continuez, Montfort… Votre honneur…
   – Pardonnez-moi, général… Je ne puis continuer…
   – Parlez… Cédez à la noble inspiration qui fait monter à vos joues le rouge de l'enthousiasme…
   Deux larmes roulèrent sur les joues du jeune homme.
   – De quoi, Monsieur ? Des larmes sur le visage d'un soldat annoncent une grande douleur, ou un cœur débordant d'enthousiasme !  Montfort ! Vive la France !
   Napoléon avait embrassé le jeune homme, qui tremblait, secoué par la décharge électrique de ses dernières paroles. Montfort, qui, dans son délire de fausse gloire, s'était volontairement fait homicide, fut d'emblée accessible à l'enthousiasme, au délire d'une autre gloire, qui semblait jaillir du regard brûlant de Bonaparte. Sa réponse au cri du général, ce fut le silence, un silence qui était la seule réponse que pouvait lui donner ce garçon de dix-huit ans, engourdi sous l'effet d'une sorte de sainte terreur. Il voulut affecter un mâle courage ; mais il fut trahi par des émotions de son âge. Napoléon le comprit. Il adopta cette attitude, les bras croisés, qui l'accompagne dans l'immortalité de son buste, et dit :
   – Écoutez, on nous attend, mon aide de camp.
   Montfort courut embrasser Bonaparte. Il était sur le point de tomber à genoux, quand les bras du général le redressèrent.
   Un aide de camp entra.
   – Quand vous voudrez bien, dit-il, mon général…
   – Donnez une de vos vestes à notre camarade, Marbois. Et rejoignez-moi, je vous attends à cheval.
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   Benoît de Montfort éperonnait un fougueux andalou, dans l'état-major de Napoléon.
   On attendait à chaque instant, en Angleterre, une grande nouvelle.
   À Vienne, Laura demandait à la Sainte Vierge de protéger son pupille.
   Le cardinal Rufo calculait les conséquences de la mort de Bonaparte, et envoyait en Italie des proclamations signées le Cardinal-Général. C'est sous ce nom qu'on le connaissait, et Sa Sainteté, en faisant de lui son trésorier, montrait que cet homme était digne de l'être. L'infaillibilité !…
 
 
Chapitre XIV
 
 
   Montfort comprit à partir de ce jour-là, qu'il était un homme aux aspects divers. Une lumière resplendissante, jamais vue, irradiait son existence d'étranges visions, que le père Dinis allait appeler, plus tard, les délires du bonheur.
   Par un de ces caprices particuliers chez les hommes extraordinaires, Bonaparte avait fait du jeune homme un de ses intimes.
   Parmi Augereau, Masséna, Sérurier et la Harpe, l'on voyait Benoît de Montfort dans le cabinet du vainqueur de Wurmser.
   Plus privés encore étaient les entretiens de Bonaparte avec son aide de camp. L'esprit du futur empereur des français s'ouvrait parfois dans des révélations qui l'auraient trahi, s'il les avait laissé transpirer en présence de ses vieux généraux. Montfort l'avait compris, parce qu'il désirait que la révolution gémît un jour, écrasée sous le pied du géant.
   Il l'avait compris, et semblait aller dans le sens de Bonaparte, le poussant à rendre à la France les meilleurs de ses fils exilés, pour qu'ils pussent au moins récupérer les ossements de leurs pères.
   Sous l'effet du hasard ou de l'industrie, le mot "légitimité" n'a jamais résonné sur les lèvres du jeune aide de camp. S'il l'avait prononcé, peut-être serait-il tombé en disgrâce aux yeux de l'aventurier, qui voyait la couronne derrière le consulat. Montfort connaissait Bonaparte. En dehors de lui, Bonaparte était un secret, qui accablait les politiques désarmés du Directoire, mais personne en particulier ne marquerait la limite que l'ambitieux devrait fouler de son pied insolent pour aller au-delà.
   – Vous serez un grand homme, disait Napoléon à Montfort, quand, au prix d'efforts incalculables, j'aurai fait oublier à la France ses grands crimes. Le sang de Louis XVI a été expié avec usure. Les bourreaux se sont entre-déchirés, poussés les uns contre les autres par la main de la Providence. Il n'y a qu'une seule mission, aujourd'hui, pour l'homme qui veut se faire une réputation plus grande que Vergniaud et Desmoulins, il lui faudra reconstruire à partir de ruines sanglantes un nouvel édifice ; serrer contre son cœur, en une seule étreinte tous les fils de la France ; il lui faudra rendre à Dieu l'empire absolu de sa suprématie ; ramener le prêtre à son autel, dresser sur cet autel, l'ancienne image du Crucifié ; restituer à la France ses Gaulois.
   C'est ainsi que Napoléon exalta le fanatisme de Montfort. L'usurpateur prophétisait, dans un style mélodieux ses trophées remportés sur l'immoralité.
   Il a été franc. Si l'usurpation était un crime, un mauvais germe allait générer d'excellentes vertus, que Louis XVIII dilapida par la suite.
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   L'armée française quitta Montebello pour rejoindre le prince Charles. L'ennemi prit la direction de l'Allemagne.
   Bonaparte le poursuivit sur le territoire autrichien, et aperçut Vienne, qui vomissait par ses flancs l'explosion d'une ville incendiée.
   Montfort éprouva l'orgueil de dégainer son épée à côté d'un homme qui souriait à chaque sifflement de balle, qui passait parmi les braves de Roveredo, laissant un sillon de sang sur un tapis de cadavres.
   L'assaut devait être décisif, quand l'empereur d'Autriche implora la paix. Napoléon refusa de la lui accorder pour prix de sa lâcheté, et ramena en France le gouvernement des États de la Vénétie, comme un tribut imposé aux rois vaincus. Le vainqueur de l'Italie, avait attaché à son char triomphal la souveraineté du roi de Sardaigne, celle du pape et des ducs qui régnaient sous leur nom.
   Bonaparte est accueilli à Paris, sous de frénétiques ovations. On érige un autel de la patrie, et le pacificateur du continent a droit à un pavillon fait à partir des drapeaux qu'il a conquis. Le léopard de la Grande-Bretagne est menacé par les aigles victorieuses. Bonaparte est l'élu qui doit passer une éponge de sang sur l'ennemie de la France, pleine de rancœur, et la rayer de la carte.
   Reconnu par les républicains comme le fils du chambellan du tyran, le nom qu'ils donnaient au doux agneau de cette hécatombe, Montfort devient suspect aux yeux de Barras. Bonaparte le protège, et personne n'ose décrier les bons services de l'ancien noble à la cause du peuple.
   Montfort se souvient encore du palais où il a été élevé dans les bras de Suzanne Il cherche à y retrouver les nostalgiques souvenirs de son enfance, et tombe sur un magasin d'armes. Bonaparte, qui l'avait entendu parler de cette maison avec amertume, lui toucha l'épaule, et lui dit, en souriant :
   – Laissez boire la sangsue. Un jour, elle éclatera, tellement elle se sera gavée, et ce palais sera à vous.
   L'expédition contre l'Angleterre avait été une cabale politique pour contrarier les projets de Bonaparte, dont se méfiait le conseil des Cinq-Cents.
   On représente les avantages d'une expédition en Égypte, pour porter un coup indirect à la puissance de l'Angleterre, et Bonaparte est acclamé général en chef.
   Il partit.
   – Nous reviendrons… L'on me veut loin de France… Il est encore trop tôt, dit-il à son aide de camp que le Directoire promut, sur la suggestion du général, au grade de colonel de la cavalerie. Il n'était pas encore parvenu au terme de sa vingtième année.
   Malte, l'inexpugnable, ouvrit ses portes au rayon de l'Occident. Alexandrie est glacée de terreur. Mourad-Bey asperge de son sang les pyramides d'Égypte. Bonaparte entre au Caire, d'où il envoie, par Kléber et Desaix des chaînes à la race dégénérée des Pharaons. Il condamne la Syrie à la servitude. Attila passe par El-Arish, Gaza, et Jaffa ; mais, autour des murs de Saint-Jean d'Acre, le fléau de Dieu punit l'orgueil démesuré de l'homme. Cette troupe invincible est décimée par la faim et la peste.
   Napoléon se retire sans perdre son honneur, et vient à Aboukir venger un affront providentiel.
   Pour chacune des blessures essuyées toutes face à l'ennemi, il ajoutait un chaînon aux marques de sympathie de Bonaparte.
   – Le moment est venu, lui dit celui-ci, après la bataille d'Aboukir. Repartons pour la France.
   En 1799, le vainqueur de l'Italie apparaît à l'improviste à Paris. Le mécontentement règne. Le Directoire est discrédité. Le conseil des Cinq-Cents est expulsé de Saint-Cloud à la pointe de la baïonnette. Bonaparte se nomme consul. Puis c'est Hohenlinden et Marengo. La réputation du grand homme se confirme. Les exilés reviennent. Les prêtres de Jésus-Christ assument leur dignité. L'on supprime la confiscation des biens. La France prospère. Bonaparte est couronné empereur par le pontife qui, inspiré par le Saint-Esprit, oignit l'usurpation de ses saintes huiles.
   Le même jour, le 2 Décembre 1804, on accorde à Benoît de Montfort, fils de l'autre Benoît de Montfort, le titre de gentilhomme, et de duc de Cliton, puisque c'est là le nom du vieux manoir de ses aïeux.
 
 
Chapitre XV
 
 
   Le fils de Silvina avait vingt-six ans. Cette belle organisation arrivait à maturité. Un front large, serein et lisse, sans une seule ride qui eût trahi une souffrance précoce, c'était son aspect le plus net, qui vous faisait réfléchir, parce que la réflexion y était écrite, et que tout ce que la fantaisie forge de grandiose et de sévère semble y transparaître et irradier. De grands yeux noirs, de la profondeur dans le regard, il n'y manquait que les mouvements vertigineux dans les orbites, le coup d'œil scrutateur et fébrile, si éloquent, qui vous assure à maintes reprises qu'il existe à l'intérieur un moteur de passions frénétiques, une inquiétude,  qui est presque toujours la marque du génie. Il était pâle. Le soleil ardent des campements avait brûlé le velours de ses traits délicats, qui rivalisaient de blancheur avec le lys. Il était maigre, peut-être exces­sivement maigre, mais les ombres profondes qui descendaient de ses pommettes aux coins de ses lèvres, imprimaient à toute sa physionomie une expression douloureuse qui suscitait la sympathie, en éveillant la curiosité des femmes. Ces lèvres étaient belles ; mais elles ne connais­saient pas les délices d'un tendre sourire, et n'inspiraient pas l'effroi que provoque une grimace sarcastique. Ses cheveux noirs ondulaient sur ses épaules, et sa moustache, de la couleur de ses cheveux, épaisse et recourbée, creusaient, pour ainsi dire, plus profondément ses ombres cadavériques.
   Qui aurait vu à Rome, vingt-six ans avant, Álvaro de Albuquerque, dirait au fils de Silvina : "Ton père n'était pas Benoît de Montfort."
   Sans autre justification que le testament de Suzanne et la volonté de l'empereur, le duc de Cliton se trouvait en possession d'une grande maison. Aucun rameau des Montfort n'osa lui en contester le droit. Tous étaient au contraire honorés d'avoir un tel parent, et avaient recours à sa protection pour que personne ne les empêchât de récupérer les biens confisqués. Il avait carte blanche de Napoléon. Sa volonté était toute-puissante,  quoiqu'il se présentât rarement à la cour.
   Le gentilhomme se rendit à Cliton. Il se jeta sur le lit où il avait dormi du sommeil de l'innocence. Il versa des larmes de chagrin sur la mémoire du vieux Montfort, et interrogea sa conscience, pour savoir si tant de chagrin pouvait trouver place en un cœur qui ne serait pas celui d'un fils.
   Les notables d'Angoulême vinrent lui présenter leurs respects. Les royalistes de Louis XVIII, ses compagnons en Vendée, lui pardonnèrent son apostasie. Parmi eux, celui qui l'embrassa le plus cordialement fut le vicomte d'Armagnac, un garçon de son âge, également gentilhomme, aussi vaillant et faisant preuve, à son instar, d'une folle témérité, sous les ordres de La Rochejaquelein.
   Le duc éprouva pour le vicomte une particulière affection. Il avait besoin d'une autre âme, parce que celle de Napoléon suffisait à peine aux vertiges de sa gloire : il la trouva chez le vicomte d'Armagnac, plus cultivée  que la sienne, plus éclairée, plus rompue aux petites choses de la vie que les grands hommes ignorent, et meurent en les ignorant.
   Inséparables, ils conclurent un pacte ; ils ne formeraient qu'une seule âme, n'auraient qu'une volonté, et se souviendraient ensemble de ces fameuses amitiés, qui faisaient tant d'honneur à l'antiquité.
   Le duc ne garda qu'un secret pour lui. Il ne lui confia pas les doutes qu'il concevait sur sa propre naissance. Ce secret n'avait rien à voir avec ses scrupules.
   Il visita la cachette que lui avait indiquée Montfort quand il se mourait. Il trouva un coffre. Outre une grande quantité d'argent, il vit des objets qui l'impressionnèrent, et fouettèrent longtemps sa curiosité.
   C'étaient les parures d'une femme. Une ceinture avec une boucle coûteuse, de brillants. Des objets de toilette, en or et en pierres précieuses. Un collier de diamants avec une plaque d'or où l'on voyait deux lettres, en A et un S, entrelacées. Et, parmi ces objets dégageant une mélancolie si douce pour l'âme d'un poète ébloui par ces mystères, on voyait un poignard, à l'acier luisant, avec une poignée d'or. Chaque côté de la lame portait une inscription. Sur l'une : MUCIUS SCAEVOLA. Sur l'autre : À MORT PORSENNA !
   Ce qu'il put découvrir à cette occasion, c'était beaucoup pour son imagination tourmentée. Il vit que l'inscription était en portugais[12]. Le duc dominait parfaitement l'idiome du marquis de Luso, parce que, pour obliger son mari, Suzanne avait voulu l'apprendre et toujours parler en portugais.
   Superstitieux, il considéra ce dépôt comme un sceau sacré : il l'amena avec lui à Paris. Le fidèle vicomte d'Armagnac l'accompagna et fut son hôte.
   Un nouveau cycle s'ouvre dans l'existence du fils de Silvina.
   Paris se rappelle le temps de la monarchie. Après les cris sanguinaires, c'est la renaissance des chants voluptueux. Mars cache son visage belliqueux et Vénus, couverte de guirlandes, manifeste sa vigueur, qu'elle retrouve après un repos forcé de vingt ans. Les femmes de l'Empire sont aussi belles que celles de la monarchie.
   En donnant l'exemple de sa cour, Napoléon autorise le libertinage. Les salons ouvrent leurs portes, le duc de Cliton en est l'un des ornements les plus distingués.
   Les émotions qu'il y éprouve sont faibles.
   Les femmes le jugent fatigué ou orgueilleux. Le vicomte d'Armagnac s'étonne de l'indifférence glacée de son ami.
   – N'arrives-tu pas à te sentir d'humeur, Duc ? Lui demanda le vicomte dans un bal à la cour.
   – Je suis de bonne humeur ; mais où se trouve la duchesse de Bouillon ? Je voudrais voir cette femme.
   – Qu'est-ce qui te rend si curieux ?
   – J'ai de bonnes raisons. On m'a dit que cette femme a été récupérée, dans les bagages d'une guérilla, par Paul Louis Courrier.
   – C'est exact.
   – On a dit encore que le général de division s'était pris de passion pour elle, si bien qu'il l'a volée à Courrier et n'a pas hésité à l'épouser.
   – C'est également exact.
   – Ce général, c'est le duc de Bouillon.
   – Et alors ?
   – Il n'y a rien là d'extraordinaire, si la duchesse est une belle femme…
   – Aussi belle que peut l'être une femme de quarante ans, au moins…
   – L'as-tu vue ?
   – Je lui ai parlé aujourd'hui chez la marquise d'Alibaud. Elle a des cheveux blancs, et c'est un ange. Elle parle comme qui veut tuer en parlant. Elle dit des choses dans une langue magnifique. Elle a des aperçus enchanteurs. Elle parle de fleurs, et subitement, elle te parle de guillotine. Si tu lui parles d'amour, elle rit avec une amertume qui te glace. Le pire, c'est que je me sens plus de dispositions qu'il n'en faut pour l'aimer… À partir de maintenant, mon cher duc, j'exclus cette femme de tes conquêtes ; sinon, je te fais l'honneur de t'accorder toutes les autres. La voici. Je vais te présenter.
   Ils s'approchèrent de la duchesse, qui entrait au bras de Lucien Bonaparte.
   Le duc de Cliton la fixa avec une étrange insistance. La duchesse trembla, et serra le bras de Lucien.
   – J'ai l'honneur de vous présenter, Madame la Duchesse, le duc de Cliton.
   La dame baissa la tête, et traîna presque Lucien Bonaparte loin du groupe qui l'entourait.
   – Il y a là un secret ! dit le vicomte. Connais-tu cette femme ?
   – Je pense que oui.
   – Où l'as-tu vue ?
   – À Vienne, en Autriche, chez le cardinal Rufo.
   – Tu ne te trompes pas ?
   – Je crois que non. C'était il y a huit ans… Je ne pouvais l'oublier, elle m'a fait une forte impression. Elle est encore aussi belle qu'alors.
   – Qu'y a-t-il eu entre elle et toi ?
   – Absolument rien. Un simple échange de mots sans importance, cela n'a duré que six ou sept minutes. Et je ne l'ai plus revue, bien que j'aie à maintes reprises essayé de m'informer sur son sort. Comment cette femme a-t-elle échoué en Calabre ? De la même façon qu'elle s'est retrouvée à Paris ! Je vois qu'il se passe des choses fort singulières en ce monde. La fumée de la poudre ne me permettait pas de voir la société ! Cedant arma, à présent, et que triomphe, je ne dirai pas les toges, mais les habits.
   Ils furent interrompus par Lucien Bonaparte.
   – Qu'ont fait vos yeux, Messieurs, à la duchesse de Bouillon ?
   – Votre Majesté verra que ceux du duc avouent leur faute…
   – Je ne sais ce qui s'est passé… La duchesse est partie.
   – Elle est partie ! s'exclama le vicomte.
   Le prince s'éloigna du groupe.
   – Tu n'as pas été sincère, Duc ! dit le vicomte hargneusement. Tu as aimé cette femme…
   – J'aurais pu l'aimer. Je le pourrais encore aujourd'hui si elle s'offrait ce caprice.
   – Ce serait une action fort déplaisante…
   – Pour elle ? Je n'entends pas bien…
   – Pour nous deux…
   – On dirait deux enfants, Vicomte. Je connais mal le monde ; mais tu m'as bien l'air d'un collégien qui est venu passer ses vacances à Paris. Conduisons-nous en hommes, ou repartons chacun de notre côté.
   Le ton arrogant sur lequel il prononça ces paroles fit plisser le front du vicomte. Ils se séparèrent au milieu d'un groupe de généraux, de nobles et de diplomates, qui s'enivraient patriotiquement au festin splendide que leur donnait l'usurpateur. Les fils des guillotinés se régalaient, en oubliant leurs pères. Les républicains convaincus transigeaient avec la monarchie masquée. Dans ce tumulte vertigineux, un esprit sérieux penserait voir le despotisme, en costume d'histrion, agitant ses grelots, en se moquant des laquais aux galons d'or.
   Où étiez-vous, Mirabeau, Danton, Robespierre, Billaud-Varennes ?
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Chapitre XVI
 
 
   L'hôte du duc de Cliton était extrêmement chatouilleux. Les derniers mots de son ami l'ont piqué au point d'honneur.
   Dans le département d'Angoulême, la chevalerie errante comptait encore quelques sectaires. Le vicomte d'Armagnac, qui avait fait ses preuves en Vendée, était convaincu que la susceptibilité, les enlève­ments et le duel étaient des accessoires indispensables à la race légitime de Bernard VII, et de Raymond de Poitiers.
   Son orgueil démesuré lui fit considérer comme une offense les réponses agacées du duc.
   Il les attribua à une orgueilleuse lignée, dont ce grand voulait faire sentir le poids à quelqu'un qu'il jugeait moins bien né. Ces fumées embrumèrent l'esprit du petit-fils de Bernard VII, seigneur d'Armagnac, au point qu'il se serait senti avili de ne pas en demander raison.
   Le duc l'attendit en vain chez lui.
   Le vicomte, depuis le bal, s'était exempté de ses obligations d'hôte. Son ami ne voyait pas pourquoi.
   Le lendemain matin, le duc recevait une lettre rédigée en ces termes :
 
   La duchesse de Bouillon sollicite du Duc de Cliton la faveur d'une visite aujourd'hui, à midi. Elle accorde une telle confiance au gentilhomme à qui elle écrit, qu'elle n'hésite pas un instant à risquer ce billet.
                                                                                     DUCHESSE DE BOUILLON
 
   Cette lettre était arrivée chez lui, alors qu'il pensait aux quelques paroles qu'il avait échangées, huit ans avant, avec cette femme, une familière du cardinal Rufo.
   Le tempérament du duc, dans des épreuves qui touchent le plus le commun des hommes, était d'une lymphatique sérénité.
   Il n'avait pas été surpris au point d'en perdre son sang-froid.
   On eût dit qu'il s'attendait à un tel billet, ou que sa vanité n'en faisait pas grand cas.
   À l'heure dite, le duc de Cliton se présenta au palais de la duchesse.
   Le vicomte d'Armagnac passa à ce moment-là, et reconnut les chevaux et la livrée du laquais. Il se mordit la lèvre inférieure et se sentit double­ment offensé.
   La duchesse ne fit pas attendre son invité. Elle lui donna la main avec une obligeante familiarité, mais cette main tremblait, et sa voix balbutiait des monosyllabes pour répondre au salut respectueux du duc.
   – Vous rappelez-vous m'avoir vue ? lui dit-elle en portugais.
   – Oui, Madame la Duchesse, à Vienne, cela fait huit ans.
   – Savez-vous qui je suis ?
   – Non, Madame, mais je suis d'abord surpris de vous entendre parler une langue presque inconnue en dehors du Portugal.
   – Et comment le duc de Cliton peut-il connaître cette langue ?
   – Les personnes qui m'ont éduqué, lorsque j'étais petit, parlaient portugais.
   – Vous souvenez-vous de toutes les personnes qui vous ont élevé ?
   – Je pense.
   – C'étaient le marquis de Luso et…
   – Suzanne, ma sœur…
   – Votre sœur ! Vous êtes sûr que Suzanne de Montfort est votre sœur ?
   – C'est ce que dit le monde ; êtes-vous sûre du contraire ?
   – Je sais que ce n'était pas votre sœur…
   – Vous savez donc qui je suis ? dit le duc, anxieusement, en la coupant.
   – Je sais que vous êtes le Duc de Cliton. Oh ! Monsieur !… s'exclama-t-elle, passant d'une tranquillité forcée à une fiévreuse exaltation. J'ai besoin de pleurer… Ne vous étonnez pas de ces larmes, qui sont peut-être ma seule chance de me sauver. Je ne vous ai fait venir que pour cela… Personne ne nous voit… J'en ai besoin, cela me soulage. Dites-moi que vous vous souvenez de moi, parce qu'il est impossible que vous ne vous souveniez de personne d'autre… Il est impossible que les traits de cette femme ne soient pas restés gravés dans votre âme.
   – Je vous ai déjà dit, Madame, fit le duc, étourdi, que je me rappelle vous avoir vu à Vienne…
   – Ne me parlez pas de Vienne… Nous avons vécu longtemps ensemble avant… Souvenez-vous de Paris…
   – De Paris ! Je ne vous comprends pas… Vous avez été à Paris avec moi ? Donnez-moi tous les éclaircissements que vous pourrez !…
   – Je me suis trompée, mon Dieu ! J'ai pensé que je vous deviez me reconnaître !… Peut-être… Si je vous propose un nom… avec ce nom… laissez-moi faire une dernière expérience…  Voyez si votre cœur frémit en entendant ce mot… Sebastião… Vous n'avez même pas changé de couleur ! J'ai perdu tout espoir !…
   – Quel espoir, Madame ?! Sebastião !… Qu'est-ce que ce nom ?!
   – Je ne dois plus rien vous dire… À quoi cela servirait-il de vous éclairer ? Ce que je voulais, c'était une réminiscence… elle se révèle impossible… Si cette réminiscence pouvait exister… Oh !… quels instants de bonheur pour nous deux !… Vous viendriez dans mes bras, comme un fils dans les bras de sa mère…
   – De sa mère !… Parlez-moi de ma mère… jamais ce mot ne m'avait tant frappé au cœur !… Qui êtes-vous, Madame ?
   – Un prodige d'infortune, Monsieur le Duc… Celui-ci est le dernier…
   – Lequel ?! Serais-je malheureusement pour vous la cause involontaire de quelque souffrance ?…
   – Non… Si Dieu l'avait voulu, il aurait pu me rendre mon ange, que j'ai perdu il y a vingt-trois ans…
   – Votre ange ?!
   – Oui… c'était un ange que je tenais dans mes bras… il m'appelait sa mère, et moi, je buvais, sur ses lèvres, cette sainte parole, qui m'est également descendue dans mon cœur… où il n'y a plus que… le regret jamais éteint de mon fils chéri… On me l'a arraché de mes bras, parce qu'il n'était pas à moi, non… mais il n'était pas non plus à ceux qui me l'ont volé… Ce fut un crime de me l'enlever, parce que l'on m'a enlevé avec lui l'amour que j'éprouvais pour la mort, parce que la mort représ­entait mon seul bonheur, et que je traîne depuis ce jour ma vie, que je la désire, même chargée à ce point d'amertume, parce que je ne voulais pas mourir sans vous voir… Je vous ai vu… et vous ne m'avez pas reconnue ! Dieu m'a épargnée pour que je ressente cette douleur !
   – Madame la Duchesse ! s'exclama le duc, en prenant ses mains dans lesquelles elle cachait son visage. Je commence à comprendre ce mystère… Vous êtes, Madame…
   – Vous me demandez si je suis votre mère ? Non…
   – Qui êtes-vous alors ? Quand m'avez-vous reconnu ? Connaissez-vous le secret de ma naissance ? Répondez, ne craignez pas dissiper les orgueilleuses illusions que je me fais à tort…
   – Je ne puis les dissiper, duc de Cliton… Je sais que je vous ai bercé sur mon cœur une année entière… J'étais malheureuse, et votre amour me consolait du mépris de tous… Je n'étais pas votre mère, mais le Très-Haut a pris pitié de ma solitude en ce monde, et m'a rempli le cœur d'un amour de mère, cela revenait à le remplir de fiel… Et pourtant, je m'en suis nourri. Je suis vieille… Il y a tellement de temps que ce malheur est arrivé… et je vous vois encore dans votre petit berceau, mon fils…
   Comme étrangère à elle-même, la duchesse mit un terme à la violente agitation où l'entraînait sa fantaisie, tandis qu'elle évoquait le passé. Avec autant d'angoisse que d'inquiétude, le duc guettait ses paroles, pour se faire une opinion de cette femme mystérieuse ; mais la véhémence de son exclamation ne lui permettait pas de la comprendre.
   La duchesse entendit des pas dans les salles voisines :
   – Monsieur le Duc, dit-elle en sursautant, mon mari est sorti de sa chambre plus tôt que d'habitude… Vous devez vous retirer…
   – Vais-je mériter l'honneur d'une autre visite ?
   – Je vous écrirai… Adieu…
   Laura serra tendrement la main du pupille du marquis de Luso. La fille du cardinal dissimulait, en descendant, ses larmes mal essuyées. Le duc de Bouillon appelait sa femme pour la troisième fois.
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   Dans les salons ouverts ce soir-là, on disait que le duc de Cliton avait rencontré au bal de la cour une de ses prouesses amoureuses de la guerre d'Italie. Ils ajoutaient, en se référant à Lucien Bonaparte, que la duchesse de Bouillon n'avait pu garder les apparences d'une dame du grand monde : surprise de la présence du duc, elle s'était retirée, évanouie, avec tout l'air d'une dame qui souffre, et, sous l'effet de la fièvre, elle avait passé une nuit affreuse, d'après les informations dignes de foi de son mari, qui, lui-même, était resté dans sa chambre jusqu'à une heure de l'après-midi, pour savoir ce que ferait sa femme si elle se levait avant midi.
   La chronique de cette nuit disait en outre que la duchesse avait été à deux doigts de se faire surprendre avec le duc de Cliton, un jeune homme audacieux qui rendait visite à ses maîtresses à midi, et laissait, afin que personne ne pût alléguer son ignorance, ses chevaux à la porte sous la surveillance de son domestique, qui portait la livrée bien connue des Montfort.
   Pour mettre un comble au scandale, la rumeur se répandait d'un entretien que la duchesse aurait eu avec le vicomte d'Armagnac, chez la marquise d'Albaud, le jour où elle avait rencontré le duc. Les langues avisées se fondaient là-dessus pour en conclure que le vicomte avait été délogé par le duc, ce qui n'était pas bien flatteur pour l'un, ni à l'honneur de l'autre, vu qu'ils passaient, dans l'opinion publique, pour des Oreste et Pylade.
   Tandis que l'on évoquait ingénument de la sorte, en l'honneur de la morale publique, les affaires du jour, le duc de Cliton, s'absorbant dans le tourbillon de conjonctures où l'avaient laissé les révélations fragmen­taires de la duchesse, cherchait à mettre de l'ordre dans ses idées pour définir sa position vis-à-vis d'une telle femme.
   Il se repassait les réminiscences de ses premières années, et la première image qu'il distinguait, c'était celle de Suzanne. Il se repassait les événements qui avaient transformé sa vie, et ce n'est qu'à Vienne qu'il croisait ce visage, plus attrayant, moins labouré de larmes, sans ces cheveux blancs qu'il venait de voir, à l'élégance plus déliée dans ses attitudes, avec plus de fierté dans ses intonations. C'était toutefois la même.
   La fermeté, avec laquelle elle avait démenti sa naissance, alors que tout le monde le croyait issu d'une branche bâtarde de la maison de Montfort, impliquait la certitude que tout le monde ignorait ce qu'elle seule pouvait révéler. L'idée n'a pas effleuré le duc de Cliton qu'elle était sa mère ; mais l'avait-il connue ? Ce secret pouvait-il être découvert, sans que son honneur en souffrît ? La fortune qu'il possédait lui serait-elle ignomi­nieusement confisquée ? Quel était ce mystère de sa naissance ? Pourquoi  l'avoir fait hériter d'un grand nom et d'une grande richesse ? Serait-il tout à fait étranger à Benoît de Montfort, qui déclare en Angleterre qu'il est son fils, et fait reconnaître un testament en sa faveur ? Quel nom était-ce que celui de Sebastião, que jamais d'autres lèvres n'ont proféré devant lui ? Serait-ce celui de son père ? Était-ce à son père qu'appartenait ce poignard ? Était-ce à sa mère qu'appar­tenaient ces bijoux ? À qui ce coffre avait-il été confié ? De quelles mains était-il parvenu entre celles du marquis de Luso ?
   Elles se pressaient dans la tête fiévreuse du fils de Silvina, ces questions inutiles, quand les lettres suivantes lui furent remises. Il reconnut l'écriture de la duchesse de Bouillon, et du vicomte d'Armagnac. Il lut d'abord celle qui devait répondre à son anxiété :
 
   À brûler, après l'avoir lue.
 
   Je dispose à peine d'une demi-heure pour vous écrire. Je suis en proie à la calomnie. Notre rencontre d'hier soir a offert une pâture à la médisance. Votre venue ici vient d'être révélée par un anonyme à mon mari. Je passe pour être votre maîtresse, Duc. Mon âge ne suffit pas à me justifier. J'ai pleuré devant mon mari, quand il m'a interrogée ; mais ces larmes silencieuses me condamnent. Je me suis tue, parce que je ne sais pas mentir. La vérité, je ne puis la dire. Je vais mourir avec elle, après l'avoir dite au Duc de Cliton.
   Vous voulez savoir qui vous êtes ? Je l'ignore : je vous ai déjà dit que je ne le savais pas. Je sais que vous êtes né à Venise. En mourant à Rome, un homme illustre vous a confié au marquis de Luso. J'étais l'amante de cet homme. Je m'appelais Laura, et je suis la deuxième femme qui ai déposé des baisers sur votre visage. Le marquis ignorait votre naissance, duc. Il y a deux personnes, à présent, qui peuvent la connaître, ou aucune, si ces deux personnes ne sont plus vivantes ; ce sont vos parents. Ne vous laissez pas ronger par la curiosité, parce qu'il n'y a rien à attendre des informations. J'ai cherché à trouver, il y a un an, une femme qui vous a donné le sein pendant un an. Cette femme était morte, elle seule aurait pu me dire qui lui a remis à Venise un enfant nouveau-né.
   Je ne sais plus rien de vous, duc.
   En ce qui me concerne, si vous êtes intéressé par une histoire triste, je vous la raconterai un jour. Je l'ai écrite dans des pages que je dissimule toujours aux regards du monde entier. Si votre vie s'avère douloureuse, écrivez un LIVRE NOIR, et que ses premières pages viennent de moi. Vous y verrez que Laura était une princesse avant d'être la duchesse de Bouillon…
   Je me sens moins mal, depuis que je vous écris. Les larmes, quand on les mêle à ses révélations, finissent par soulager.
   Soyez généreux. Si vous me trouvez dans le monde, ce que je ne juge pas possible, regardez-moi avec indifférence. Si vous désirez me faire un sacrifice, quittez Paris. Je ne veux pas, avec votre départ, garantir ma tranquillité, mais la vôtre. Mon mari est téméraire. Votre vie à tous deux m'est précieuse.
   Adieu.
                                                                                     D. de B.
 
   Voici le contenu de la seconde lettre :
 
                                                                            "Au duc de Cliton.
 
   Les offenses que l'on essuie d'un ami sont doublement ignominieuses. Le vicomte d'Armagnac ne transige pas avec un imposteur, et ne pardonne pas une trahison. Notre amitié est morte aujourd'hui à midi…  Il est trop tard pour s'expliquer, je veux une brève réparation. Que l'homme indigne de mon amitié choisisse deux témoins pour un duel.
                                                                                     V. d' Armagnac."
 
   Le duc de Cliton relut cette lettre.
   Il est des atteintes morales, que l'esprit ne semble pas être à même d'essuyer. La douleur devient physique. Le tranchant du fer touche le cœur. Le sang jaillit des poumons, et les parois de la poitrine palpitent, sous l'effet d'une respiration difficile. Face à de tels chocs, il n'y a pas d'organisations inébranlables. Le courage moral reste impuissant. L'homme endurci par l'infortune trahit sa faiblesse.
   Le duc de Cliton éprouva cette agonie qu'il n'avait jamais connue. Cet affront immérité représentait pour lui un tourment nouveau. Cette provocation grossière, de la part d'un ami, lui parut impossible. Tant d'émotions en si peu d'heures, le désorientèrent au point qu'il n'entre­voyait pas d'expédient naturel pour un tel conflit.
   On lui présenta les représentants du vicomte venus expédier les démarches diplomatiques de ce duel. Le duc demanda à s'entretenir avec le vicomte. Il avait la noble intention de dissiper une illusion, sans lui révéler la vérité. Le capricieux petit-fils de Bernard VII refusa toute explication. Les parrains du duc, pour faire honneur à leur champion, n'insistèrent pas.
   Dans les cercles illustres, qui disposent du privilège de la juridiction, avec la hart et le couteau, pour juger les scandales, la nouvelle du duel se répandit vite, ainsi que sa cause immorale… La plupart des suffrages étaient favorables au vicomte, vu que le duc lui avait honteusement soufflé la duchesse. C'était l'objet même du scandale ! La nature du crime échappait à toute discussion ; l'on contrevenait au principe d'antériorité  !…
   Mis en demeure de choisir une arme, le duc demanda un fleuret. Les deux amis de la veille s'affrontèrent à deux pas des barrières. Les bras croisés, le duc se mit à la place que ses parrains lui assignèrent.
   – Jusqu'au premier sang, dirent-ils.
   Le combat s'engagea. Il semble que le duc se réveilla d'une profonde contemplation, au cliquètement des fleurets.
   Deux bottes simultanées y mirent fin rapidement. Le vicomte recula, blessé à la poitrine, et fut retenu dans sa chute par ses deux parrains. Le supposé amant de la duchesse laissa pendre son bras droit, traversé par le fleuret de son adversaire.
   Durant les minutes que dura cette rencontre, personne n'entendit le moindre mot du duc de Cliton. Il s'approcha du vicomte qui avait perdu connaissance, examina sa blessure. Le médecin était également arrivé : il la comprima, la referma, et dit aux assistants : " Il n'y a aucun danger."
   On voulut panser la blessure du duc, et l'on ne tira pas de lui ne serait-ce qu'un "Merci." Il monta dans sa voiture, pensif ou flegmatique, comme il en était descendu, et mit pied à terre une fois rentré chez lui.
   Il appela un domestique, ligatura son bras, et s'assit pour écrire. Il donnait l'ordre à son majordome de Cliton, de meubler son palais, et de le rendre confortable, de sorte qu'on pût y passer l'hiver sans aucun désagrément.
   La volonté de la duchesse de Bouillon devait être respectée.
   Il sortit. Il chercha la résidence du vicomte, à l'hôtel de l'empereur. Il s'assit au chevet de son lit :
   – J'ai eu le plaisir de constater que votre blessure n'était pas dangereuse.
   – Comment dois-je interpréter votre visite, Monsieur le Duc ? Est-ce un nouvel affront ?
   – Si c'en est un, c'est le premier, Monsieur le Vicomte. Je ne vous en fait aucun. Il n'est pas trop tard pour les explications. Vous les avez rejetées il y a peu ; mais vous n'hésiterez pas à les entendre à présent. La duchesse de Bouillon, Monsieur, n'est pas ma maîtresse.
   – Comment pouvez-vous dire cela avec un tel calme ? Vous moquez-vous de moi, Duc ?
   – Je vous jure sur mon honneur que la duchesse n'a pas été, n'est pas, et ne peut être ma maîtresse. Si vous l'aviez vue pleurer près de moi, et m'aviez demandé la raison de ces larmes, je vous dirais, Monsieur le Vicomte, que, devant un homme des vingt-six ans, une femme de quarante peut pleurer, comme l'on pleure devant un fils. Écoutez, Monsieur : il y a dans ma vie des mystères insondables pour les étrangers, comme pour moi. La duchesse a joué je ne sais quel rôle dans ma voie… Laissez-moi vous taire ce secret, et sur votre honneur, n'en parlez pas, vous non plus. Ne dites à personne que je vous ai tenu ce langage. Mais si cela ne vous procure aucun plaisir d'injurier une pauvre dame, dites à tout le monde que cette malheureuse ne pouvait être ma maîtresse, ni la vôtre. C'est tout ce que j'avais à dire, Vicomte. Je ne sais si je me suis adressé à votre tête, ou à votre cœur. Soyez honnête et juste… Adieu.
   – Attendez, Duc,… Vous avez juré que j'ai été injuste ?  La duchesse n'a pas été, et elle n'est pas ton amante ?
   – J'ai juré que non.
   – Es-tu aujourd'hui mon ennemi ?
   – Je ne puis l'être. J'ai joué ma vie contre toi, parce que je ne lui accorde pas un grand prix, avec une tache infamante. Ma formation de soldat ne me permet pas d'être lâche. Je t'ai blessé pour mettre fin à un combat qui me gênait.
   En te blessant, je me suis découvert : il fallait que nous en sortions tous les deux aspergés d'un sang inutile, pour que la victoire ne puisse être attribuée à aucun de nous deux. Je ne te hais pas. Je ne connais personne d'autre pour qui j'éprouve plus d'amitié… Je ne sens aucune inégalité dans l'affection que j'ai repentie pour toi…
   Les larmes aux yeux, le vicomte serra tendrement la main de son ami, quand des visiteurs entrèrent, qui s'arrêtèrent, perplexes, devant ce spectacle inconcevable. Le malade, la voix tremblant d'émotion, dit à ces personnes émerveillées :
   – C'est moi qui ai été injuste, messieurs. S'il y a quoi que ce soit de déshonorant dans cet incident, c'est mon fait. Oubliez le nom de la duchesse de Bouillon, qui ne méritait pas d'être mêlée à l'imprudente provocation dont mon ami a fait les frais. Cette dame et ce gentilhomme sont innocents. Si vous avez contribué à propager ma calomnie, messieurs, j'en appelle à votre honneur : allez démentir ce bruit. Dites que vous m'avez vu embrasser mon adversaire.
   – Je venais vous annoncer une nouvelle, Vicomte, dit l'un des visiteurs.
   – Laquelle ? demanda-t-il, inquiet.
   – Le duc a quitté Paris avec sa femme. Ceux qui savent à quel point le général est coléreux, craignent un éclat. Le duc a appris que vous vous disputiez la possession de son épouse à la pointe du fleuret. Il sera trop tard pour démentir cette calomnie. Vous auriez dû écouter les explications du duc de Cliton, Vicomte. C'en est fait de la bonne réputation de la comtesse. Une réparation posthume, cela reviendrait à ajouter une raillerie à la diffamation. Restons ici. Cette folie est consumée, il ne reste plus qu'à la rejeter dans le torrent des événements.
 
 
Chapitre XVII
 
 
   Il nous faut expliquer le départ imprévu de la prétendue maîtresse du duc de Cliton.
   Laura, ou Luísa, ou la duchesse de Bouillon, fut surprise, alors qu'elle pleurait encore, quand le fils d'Álvaro de Albuquerque passa le seuil de la cour, sans soupçonner la scène qui allait se produire tout de suite après celle dont il était sorti, hébété.
   Le général fixa sa femme, d'un air silencieusement interrogatif. Troublée, Laura ne leva pas les yeux qui la trahissaient, pour son mari. L'innocence, surprise quand elle présente les apparences du crime, se condamne presque toujours par cette sorte de mutisme imbécile, qu'entraîne un crime dont on ne peut se défendre.
   Cela coïncida avec le trépignement des chevaux qui sortaient de la cour. Le général ouvrit vivement la fenêtre et reconnut le duc de Cliton. Il se tourna vers sa femme, toujours en silence ; il sourit avec une expression, la seule chose peut-être qui pût dénoncer sa rage, qui n'avait pu se manifester à la pointe d'un poignard.
   Il ferma calmement sa fenêtre, et vint s'asseoir à côté de sa femme.
   – Luísa, dit-il, détachant, sous l'effet d'une émotion mal réprimée, les syllabes de chaque mot. Luísa, qu'est-ce que cet homme est venu faire ici ?
   – C'est moi qui l'ai prié de venir, répondit-elle, recouvrant sur-le-champ un courage qui atterra son mari.
   – Dans quel but ?
   – J'avais besoin de voir près de moi l'homme qui a été, il y a vingt-deux ans, un enfant que je tenais dans mes bras.
   – Tu ne m'as jamais parlé de cet enfant…
   – Non, Duc ; c'est la première fois, et la dernière que je te parle de lui.
   – Raconte-moi celle histoire, Luísa… Amuse un enfant de quarante-cinq ans, avec cet enfant de quatre ans… Parle, je suis tout ouïe.
   – Je n'ai rien de plus à dire : l'histoire se termine là. 
   – Et trop vite, mon amie… À un mari, l'on peut raconter de ces histoires, particulièrement si elles dissipent des soupçons déshonorants pour une épouse… Ce regard méprisant que tu me lances me semble comique, et tu veux que je le croie tragique. Allons donc… Défends-toi, Luísa. Je suis ton juge, et les procès dans mon tribunal sont sommaires. Réponds : qu'y a-t-il de commun entre toi et le duc de Cliton ?
   – Rien.
   – La réponse est mauvaise… et la patience d'un homme a des limites.
   – Jugez-moi, duc.
   – Pas encore. Qu'est-ce qui t'a fait quitter le bal hier ?
   – La présence du duc de Cliton.
   – Avait-il fait ta connaissance à une autre époque ?
   – Il m'avait vu, cinq minutes, chez mon père, à Vienne.
   – Tu as continué de l'aimer depuis ?
   – Je l'aimais depuis sa deuxième année.
   – Voilà de profonds mystères ! Et il te connaissait depuis sa deuxième année ?
   – Il n'a pas gardé de moi le moindre souvenir.
   – Où l'as-tu connu à cet âge-là ?
   – Je n'ai pas à répondre de mon passé. Mes obligations à ton égard, je les ai contractées il y a quatre ans, devant Dieu. Depuis ce jour-là, il n'y a pas, dans ma vie, un seul acte dont j'aie à rougir. Regarde bien, Duc… Ma voix est ferme ; et si tu tâtes mon cœur, tu verras que ses pulsations sont calmes.
   Le visage du général changea. La noble fierté de sa femme l'avait impressionné. Il semble que l'ange de l'innocence lui parlait en même temps qu'elle.
   – Ce secret que tu me caches implique-t-il quelque tache dans ta position actuelle ?
   – Aucune.
   – S'il n'en implique aucune, qu'importe ce secret ?
   – Il est d'une grande conséquence pour lui…
   – Pour le duc de Cliton ?
   – Oui… Il n'y a rien là d'avilissant pour moi.
   – Ne suis-je pas digne de tes confidences, Luísa ?
   – Des miennes… à peine. Restes-en là, Duc. Si après la terreur, tu recours à la tendresse, tu n'arriveras pas plus à me contraindre. J'ai dit tout ce que je pouvais.
   – Il y a une lettre anonyme qui en dit plus que toi…
   – Dieu jugera le calomniateur… Tu sais qu'en ce qui me concerne, la Providence n'en a pas fini… J'en appelle à la justice divine, et je la trouve toujours.
   – Laisse-moi seul, Luísa.
   La duchesse se retira. Le général passait dans le salon en faisant craquer ses articulations, et en se mordant les pointes épaisses de ses moustaches.
   Un laquais lui annonça le général Masséna.
   – Tu es le bienvenu, mon ami, dit le duc, en l'embrassant.
   – Je dirai plutôt que je tombe mal.
   – Pourquoi ? L'empereur nous demande-t-il de partir ?
   – Cela ne tardera guère. Le message est bien plus pénible. Le duc de Cliton et le vicomte d'Armagnac se battent à l'extérieur de Paris. La duchesse de Bouillon est la pomme de la discorde.
   – Attends, Masséna.
   Le duc pénétra dans la pièce attenante pour rejoindre sa femme.
   – Général, répète ton message à Madame la Duchesse.
   – Je n'hésite pas, parce que je fais grand cas de votre réputation. Je viens de vous dire, Duc, ce qui m'a été communiqué par des amis de cette maison. À cette heure-ci, deux gentilshommes sont engagés dans un duel. La jalousie est le moteur de ce scandale. Vous en seriez responsable, Madame la Duchesse de Bouillon.
   – Vous avez oublié de dire, général, que ces deux gentilshommes, ce sont le duc de Cliton, et le vicomte d'Armagnac, ajouta le duc.
   – Êtes-vous sûr que je suis la cause de ce scandale ? demanda Laura, sereinement.
   – C'est de notoriété publique.
   – Que réponds-tu Luísa ?
   – Rien, je m'en remets à Dieu.
   – Merci, Masséna, dit le duc, en lui serrant convulsivement la main ; accordez-moi la liberté de vous saluer.
   Le général, qui avait à cœur l'honneur de son camarade, sortit.
   Ils étaient seuls.
   – Je n'en ai pas fini avec toi, Duchesse. Qu'as-tu à voir avec le vicomte d'Armagnac ?
   – Je ne sais pas qui c'est.
   – C'est incroyable ! Cet homme t'a parlé avant-hier chez la marquise de Ribaud…
   – Il y en avait beaucoup : je n'en ai distingué aucun.
   – Pourquoi se battent-ils ?
   – Je n'en sais rien, Duc. Va les voir chacun de leur côté.
   – Tu ne crains pas les renseignements qu'ils me donneront ?
   – Cette question est oiseuse… Tu me choques d'une façon qui m'est pénible, mon mari ! Tu es le premier à me diffamer. Je ne dois rien valoir à tes yeux !
   – Tu vaux encore beaucoup… D'après la longueur de ton procès, tu verras que je veux te rendre pleinement justice… Il faut quitter Paris.
   – Tout de suite… Au nom de Dieu, je te demande que ce soit tout de suite.
   – Tu resteras loin d'ici, et je rentrerai à Paris.
   – Tu es parfaitement libre de faire ce que tu veux, Duc. Ordonne notre départ…  Je vais me préparer.
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
   Une heure après ils montèrent dans la voiture réservée aux voyages.
   Une fois passée la barrière, la duchesse murmura :
   – Adieu, Paris, pour toujours !
   – Pour toujours… non ! répliqua le duc.
   Laura sourit.
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
   Huit jours après, le duc de Bouillon rentrait seul à Paris.
   L'opinion publique faisait l'apothéose de sa femme. Par caprice, elle l'avait traînée dans la boue ; par caprice, elle la porta aux nues. Celui qui provoquait le scandale, ce n'étaient pas les rivaux : c'était le mari barbare, dont les dames mariées faisaient le bourreau de la duchesse.
   Le général s'adressa aux meilleurs informateurs. Ce n'était pas un homme à duels, il se présenta donc chez le duc de Cliton, sans envoyer de hérauts pour le défier.
   Son interrogatoire était laconique et tranchant, comme dans un conseil de guerre. Les réponses aux questions étaient également simples, promptes et fermes.
   – D'où connaissez-vous la duchesse de Bouillon, Monsieur le Duc ?
   – Je la connais pour l'avoir vue à Paris il y a dix jours. Je l'ai vue quelques minutes à Vienne il y a huit ans chez le cardinal Rufo ; mais je n'ai même pas pu savoir son nom de baptême.
   – Dans quel but êtes-vous allé la voir ?
   – Je ne réponds pas à cette question, Monsieur le Duc. Il me suffira de vous dire que j'ai été le témoin de ses larmes, qui restent pour moi un mystère. Mais je peux vous assurer, Monsieur le Duc de Bouillon, que ce qui les lui faisait verser, c'étaient des souvenirs remontant à vingt-quatre ans.
   – Ce qui fait qu'aucun de nous deux ne connaît précisément la raison de ces larmes.
   – En tout cas pas moi.
   – Vous me donnez votre parole d'honneur que ce que vous dites est exact ?
   – Quand on me démentira, j'essuierai impassiblement un soufflet.
   – J'accepte cette condition ; mais quand arrivera le moment où l'on vous administrera ce soufflet, je ne veux pas trouver impassible un soldat courageux ; ce serait une nouvelle infamie, et une lâcheté… À vos ordres, Duc de Cliton.
   – Attendez, Monsieur. Vous venez de parler ici de lâcheté…
   – Ne nous échauffons pas, Monsieur, avec des explications. Si je vous ai offensé, ayez la bonté de prendre votre épée. Je n'ai aucune notion de la diplomatie, quand il s'agit de cartel. Je suis un rustique soldat, habitué à affronter les balles de face, sans me soucier des prescriptions portant sur les postures et les distances.
   – Votre venue chez moi constitue déjà une provocation.
   – Ce n'en est pas une, Monsieur. Si c'en était une, nous ne nous verrions pas si prodigues en discours. Je suis venu vous demander une explication, et je me retire satisfait de celle que vous m'avez donnée. S'il me faut d'autres éclaircissements, j'aurai l'honneur de venir vous voir, et vous la bonté de m'écouter.
   Le général sortit, et mit pied à terre à la porte de l'Hôtel de l'empereur.
   Le vicomte d'Armagnac était encore en convalescence. Le duc de Bouillon ne chercha pas à savoir si son état lui interdisait d'entrer. Le vicomte trahit le trouble que lui causait le mari de Laura.
   – Je regrette de vous déranger, Monsieur le Vicomte. Je vois que vous n'êtes pas physiquement remis, mais votre esprit sera, sans doute, assez vigoureux et net pour me répondre. Qu'avez-vous à voir avec la duchesse de Bouillon ?
   – Rien, Monsieur le Duc.
   – Qu'est-ce qui vous a poussé à vous battre en duel avec le duc de Cliton ?
   – Une idée folle.
   – Expliquez-moi cette idée.
   – Vous ne m'y forcerez pas, à moins que je ne puisse vous répondre avec une épée, si ma réponse ne vous satisfait pas.
   – Je suis à votre disposition, Vicomte.
   – Je dois vous dire, toutefois, que je me suis fait, quelques heures durant, une opinion injustifiée sur Madame la Duchesse. J'ai déjà réparé avec mon sang et oralement cette injustice. Mais si, après cette réparation, je dois être jugé par vous, le prévenu ne se dérobe pas à votre tribunal.
   – La duchesse vous a-t-elle donné une raison de la juger infâme ?
   – Non, Monsieur.
   – Comment avez-vous donc pu attaquer sa réputation à la pointe de votre fleuret ?
   – C'est là que j'ai été injuste. Je me punis en m'infligeant cette humble réparation.
   – Bon rétablissement, Monsieur.
   En se retirant, le duc s'inclina légèrement devant le malade et les personnes qui entraient.
   Il voulut quitter immédiatement Paris, mais l'empereur venait juste  de lui confier le commandement de l'armée d'Italie. Il était forcé de partir. Il obtint une permission pour faire ses adieux à sa femme, et regagna le Languedoc.
   Vingt-quatre heures après son arrivée, la duchesse était partie, en compagnie de deux domestiques, et n'était pas revenue. Après avoir pris des renseignements, il suivit ses pas jusqu'à Toulouse. Il entra dans l'hôtel d'où sa femme était sortie quelques instants avant pour se rendre au palais de l'archevêque, où on lui dit que la duchesse de Bouillon venait d'entrer dans un monastère avec deux domestiques, en déclarant que sa subsistance serait assurée par son mari, qui administrait son patrimoine.
   Le duc de Bouillon chercha à voir sa femme. On lui remit une réponse qui tenait en deux lignes :
 
   Le mari qui a répudié ne serait-ce qu'un instant son épouse infâme n'est pas digne d'elle, à moins qu'elle ne soit pas digne de lui.
 
   Le général sollicita l'archevêque pour faire sortir sa femme du couvent. Avec l'autorité d'une résolution inflexible, Laura répondit qu'elle quit­terait sa chambre pour la couche éternelle du cloître.
   Le duc devait se présenter de toute urgence à Paris. Cette surprise ne représentait pas un coup de poignard de nature à percer le cœur endurci du soldat. Son honneur préservé, le général se résignait chrétiennement aux infortunes de ce genre. En réfléchissant à tête reposée sur cet événement, il parvint même à se convaincre que la duchesse, pendant son absence, resterait parfaitement à l'abri des tirs de la calomnie.
 
 
Chapitre XVIII
 
 
   Il oublia l'épisode de Laura dans la turbulente société de Paris. Les scandales quotidiens venaient en aide aux victimes de la veille. Les scènes se succédaient rapidement et le public, changeant, n'applau­dissait, en sifflant, que les nouveaux spectacles.
   Le duc de Cliton oublia aussi la duchesse de Bouillon. La force de l'impression qu'elle avait produite eut vite fait d'énerver sa sensibilité ; et cette femme, qui aurait dû représenter toute sa vie un problème pour lui, était pour lui, au bout de quelques mois, un souvenir sans conséquence, une page d'un roman, qu'il se promettait d'écrire un jour.
   Et puisque la nature humaine est telle, n'accusons pas cet homme. Abandonnons au Créateur la consolation ou le regret de l'avoir fait ainsi.
   Le duc de Cliton n'alla pas, comme il en avait l'intention, vivre dans son manoir à la campagne. L'empereur le dispensait de la guerre, mais pas de la Cour. Leur vieille amitié ne s'affaiblit pas, preuve en est, à supposer que ce n'en soit pas une d'une moralité à toute épreuve, que le mari de la duchesse reçut l'ordre irrévocable de commander une armée loin de son épouse. Le Bonaparte de Montebello croyait de la sorte rendre service à l'homme qu'on lui avait envoyé d'Angleterre… C'est dans ces détails insignifiants que l'on reconnaît un véritable ami…
   Le duc ne remerciait pourtant pas l'empereur de ce service qu'on lui rendait spontanément. L'aube se levait, dans sa vie, qui lui révélait de plus vastes horizons. Son cœur, remis de ses batailles, demandait de nouvelles émotions, et s'alanguissait dans les voluptés de l'amour. Vues à travers un autre prisme, les femmes étaient pour lui plus radieuses, lui parlaient un langage qui l'amollissait, gravaient dans son cœur de ces regards que le jeune homme accueillait vaniteusement, et dont il les dédommageait en souhaitant que leurs lèvres guérissent les blessures qu'avaient ouvertes leurs yeux.
   Il ne manquait pas de ces petits triomphes, les aventures se pressaient à sa porte, et il les aurait toutes menées à bien, si la jalousie, fille de l'amour propre, ne diminuait pas à mesure les rangs des belles, qui en étaient choquées, et le plantaient là.
   Dans leur nombre, Blanche de Clermont hantait plus longtemps son imagination, parce que c'était d'elle, parmi tant d'autres, dont on parlait le moins en évoquant les prouesses amoureuses de ce temps, qu'elle était la plus obscure dans les intrigues de la Cour, et même, par un admirable caprice de la généreuse nature, la plus belle et la plus modeste parmi cette myriade de beautés qui entouraient l'impératrice Joséphine.
   Descendante de rois, Blanche de Clermont gardait en elle la réalité de ces traits imaginaires à partir desquels la fantaisie créatrice recompose un front royal. Mis à part les traits noirs, qui ternissent la beauté royale des reines passées avec une tache à la postérité, qui voyait Blanche volait en imagination vers le passé, et rassemblait les cendres de Cléopâtre, de Lucrèce Borgia, de Marie Stuart, de Leonor Teles, parce qu'il y a deux pages dans l'histoire de ces femmes, l'une pour leurs crimes, l'autre pour leur beauté.
   Les yeux de Blanche avaient la tendre douceur de l'innocence ; mais quand son cœur battait la chamade, ils reflétaient un éclat vivace, qui dénonçaient aux uns son orgueil, aux autres la frénésie de sa sensualité. Les cheveux, brillants comme un diamant noir, et qui s'écartaient en vagues naturelles, bouclés le long de son cou, laissaient à nu les tempes, ombragées par un duvet plein de volupté, un enchantement pour les yeux qui savent distinguer des beautés que le vulgaire n'apprécie pas. Les reliefs de ce visage, long et maigre, auraient fait les délices d'un artiste. Au-dessus d'eux descendaient les bordures bleutées, qui pouvaient à ce point accuser l'ennui d'une vie lasse de jouissances passionnées, comme la souffrance sourde d'une épine, que les larmes n'effacent pas. Quel voile de satin, jauni par les ans, son teint pâle, sans la moindre ombre de carmin, accentuait l'amertume qu'avouaient ses yeux, que ses lèvres, sans souligner sa beauté par un sourire fugitif, semblaient également avouer dans son silence ? La grâce prenait plaisir à lui faire revêtir, sous toutes les formes, ses charmes le plus insolites. De sa gorge généreuse, mal dissimulée par les festons de ses tresses d'un adorable laisser-aller, descendaient les amours, qui subtilisaient leur prestance à ses attraits, en épousant ses contours, où voletaient des baisers comme les luisantes abeilles dans l'essaim de l'Hymette. Là, dans la longue courbe de son avant-bras, où Blanche appuyait son visage triste, languissant d'une tendre faiblesse, le satin des muscles ressortait, comme sur les marbres de Phidias, en replis ténus, qui feraient des martyrs des yeux les plus chastes, ou pousseraient au péché l'austère sous-diacre, qui a rugi contre le cou dénudé d'Aria Marcela. Son cœur brûlait à chacun de ses pas, et, de ce feu, partaient des rayons qui allumaient le désir dans les yeux, et faisaient bouillonner le sang dans un vertigineux tourbillon. Telle était Blanche de Clermont.
   La superstitieuse adoration qui l'entourait n'était pas une prévenante flagornerie. Indifférente aux encens, distraite de sa rêverie mélancolique quand on rivalisait de compliments pour retenir son attention, Blanche, comme un ange de Dieu tombé parmi les hommes, qui ne savent pas parler la langue du ciel, entendait, si elle l'entendait, taciturne, la rumeur impertinente de ses thuriféraires obstinés.
Le duc de Cliton, émerveillé, admirait l'indifférence de Blanche. Il avait trop d'orgueil pour se risquer à subir la même défaite que ses amis. Connu pour voir ses prétentions agréées, il craignait de s'engager de sang-froid dans un combat, d'où il pourrait sortir avec une vilaine blessure au cœur.
   Il demanda conseil à des amis, qui le dissuadèrent de s'engager dans cette entreprise. Le vicomte d'Armagnac, le plus roué de tous, avait été repoussé en deux mots : "Ça m'est impossible." C'était lui le premier, ne serait-ce que par amour-propre, à refroidir le courage indécis du duc, dans la mesure où il ne cherchait qu'à satisfaire un caprice.
   La contrariété stimula cet amour naissant. Blanche détournait les yeux du regard pénétrant du duc. Aux rares questions, dictées par le calcul, elle lui répondait avec une froideur spontanée. À certaines, plus personnelles et audacieuses, elle baissait les yeux, et répliquait en se taisant.
   La vanité de Montfort se transforma en amour. Toujours forte, elle descendit de ses hauteurs, en avouant sa défaite à l'empereur, qui devinait ses intentions.
   Ce galvaudage de son orgueil était notoire. Ceux qui partageaient son malheur se consolaient avec ce compagnon qui leur faisait honneur. Les jaloux qui avaient craint un nouveau rival, applaudirent cette nouvelle victime. Le duc souffrait ; et, une fois ses espoirs déçus, il renonçait à ce triomphe, quand l'empereur l'engagea à persévérer.
   Son protecteur savait bien à quoi s'en tenir.
   Le père de Blanche de Clermont, Richard de Clermont, désirait marier sa fille. Il lui présentait régulièrement des gentilshommes dignes d'elle ; sa fille courbait la tête et pleurait. Son père faiblissait devant ces larmes, parce que c'était sa fille unique, et il se demandait s'il ne faisait pas preuve de cruauté en la tyrannisant…
   Le vieillard estima que les prétentions du duc de Cliton seraient bien accueillies. La beauté, la richesse, le rang et la valeur, réunis chez le représentant de la lignée des Montfort, fût-ce un bâtard, lui semblaient, à lui, des armes contre lesquelles Blanche ne pourrait lutter.
   Il se fit lui-même l'avocat du duc, et n'eut droit, en guise de réponse, qu'au silence et aux larmes qui l'ébranlaient. Il perdit, du coup, tout espoir, et commença à se lamenter de l'absence de descendants pour l'illustre lignée des Clermont.
   L'empereur lui parla un jour de l'intérêt de marier sa fille, dont les vingt-sept ans ne souffraient pas de délai.
   Clermont donna des raisons, en se plaignant que sa fille refusât de se marier.
   – N'êtes-vous point père ? dit Napoléon. Il y a un temps pour la tendresse, un autre pour les prescriptions, contraignez-la.
   – Il y a un précédent qui me retient… J'ai fait violence au cœur de ma fille une fois… je ne dois pas le faire une seconde…
   – Comment avez-vous fait violence au cœur de votre fille? En vous opposant à une mésalliance… Vous vous êtes alors conduit comme un père et devez le faire encore. Le duc de Cliton vous convient-il ?
   – On ne peut mieux.
   – Je sais qu'il aime votre fille.
   – C'est ce qu'il m'a semblé, à moi aussi.
   – Proposez-lui cette avantageuse alliance.
   – Je l'ai fait : je l'ai trouvé réfractaire à celle-ci comme aux autres.
   – Dans ce cas, usez d'un autre moyen, plus décisif. Un père n'est pas un jouet sur lequel une fille peut satisfaire ses caprices… Ménager la susceptibilité des femmes, cela revient à tout leur permettre. Je vous l'ai déjà dit, c'est un conseil : imposez lui votre volonté. Je veux être le parrain de votre premier petit-fils. Si c'est un garçon, il sera duc de Clermont, si c'est une fille, duchesse de Cliton… Ne nous faites pas attendre le jour des fiançailles : je veux donner un bal.
   Blanche fut de nouveau cajolée par son père. Ces cajoleries servaient toujours de préambule à des propositions de mariage.
   – As-tu réfléchi, ma fille, à ce que je t'ai dit ?
   – Que m'avez-vous dit, mon père ?
   – J'ai évoqué devant toi un mariage avec le duc de Cliton.
   – Et je vous ai répondu.
   – En pleurant… ç'a été ta réponse.
   – J'ai pensé, mon père, que vous ne me contraindriez pas à vous en donner une autre. Je voulais vous dire, en pleurant, que c'est exercer sur moi une cruelle violence, que de me marier.
   – Tu n'aimes donc pas un garçon qui fait envie aux meilleurs partis de France ?
   – Non.
   – Peut-être, qu'avec le temps, tu finiras par l'aimer.
   – Je ne veux pas me soumettre à cette éventualité… Je pourrai ne jamais l'aimer… C'est ce qui est le plus naturel, mon père…
   – Tu n'as pas eu le temps de faire sa connaissance… Je vois que tu le fuis… que tu l'évites…
   – C'est une force à laquelle je ne puis résister…
   – C'est un caprice, ma fille. Le temps te détrompera : tu comprendras que j'ai été un père austère, mais un véritable ami.
   – J'en suis convaincue… et cette conviction m'incite à espérer que vous ne m'obligerez pas, en me traînant à l'autel, à être plus que je ne puis… Je ne puis qu'être votre fille, et une bonne fille, mais peut-être que je ne serai jamais une bonne épouse.
   – Tu seras une fille digne de ta mère… Tu seras aussi bonne épouse que fille. L'empereur prend à cœur ton union avec le duc.
   – Que nous importe ce que l'empereur prend à cœur, mon père ! 
   – C'est d'une grande conséquence… Et je veux que ce mariage se fasse… Trêve de larmes… J'ai été un père faible à force d'écouter vos jérémiades. Aujourd'hui je ne propose ni ne demande rien : je le veux et je vous en donne l'ordre.
   – La volonté de mon père sera accomplie…
   – Et tu verras, avec le temps, ma fille, comment tu reviendras au bonheur de l'ancien temps ; tu retrouveras ton joyeux rire, tes allég­resses, qu'un malheur a transformé en une tristesse qui ne propose de remède pour rien.
   – Plaise à Dieu !
   – Tu seras heureuse, Blanche !
   – Je serai heureuse, mon père !… Vous perdez une fille, je perds, moi, la conscience de mes infortunes… Bénie soit la mort…
   – Tenons-nous en à la vie… Veux-tu que le duc de Cliton vienne te rendre visite ?
   – Comme vous voudrez, mon père… Ce sera toujours comme vous voudrez.
 
 
Chapitre XIX
 
 
   Le duc de Cliton ne pouvait pas, ou ne voulait pas se convaincre de la blessante indifférence avec laquelle on repoussait ses avances. Pour entretenir ses illusions, il expliquait ce phénomène de la façon qui pouvait le mieux satisfaire sa vanité offensée. Il voulait que la raison d'une telle froideur fût la réputation qu'il s'était faite d'être inaccessible auprès d'un bon nombre de femmes, parmi les plus courtisées. Cette explication le flattait, et ses amis, en riant sous cape, la confirmaient, étalant leur flagornerie, sans découvrir leurs mauvaises intentions.
   D'autres, cependant, qui n'avaient pas à attendre de faveurs en le flattant, ridiculisaient les tentatives malheureuses de ce duc infatué de lui-même, et trouvaient, chez les femmes qui l'avaient entrepris en vain, la piquante épigramme qui leur permettait de faire payer l'outrageante indifférence dont on avait fait preuve à leur égard.
   Ce que sachant, le duc se mortifiait autant qu'il avait voulu être auparavant blasé, mais apparemment aimé, afin de préserver son orgueil, quoique son cœur en fût secrètement la dupe.
   L'on trouve, de la main du père Dinis, ces paroles mémorables :
   C'est à ce moment que ma vie devient abjecte.
   Il a exprimé là une vérité qu'il a vu reproduite, lors du mariage d'Ángela de Lima avec le comte de Santa Bárbara.
   Cette rencontre, dit-il, c'est la Providence qui me l'a ménagée, pour que la blessure, qui n'avait pas cicatrisé, s'ouvrît plus largement, et versât les dernières gouttes de sang, tandis que s'évanouissait le reste des espoirs que je plaçais sur la Miséricorde de Dieu sur la terre.
   En allant le voir quelques heures après la violente sommation infligée à sa fille, Richard de Clermont le trouva absorbé dans des plans visant à le faire paraître aimé de Blanche, s'il ne pouvait l'être dans la douce réalité qu'il avait imaginée.
   L'apparition de Clermont ébranla son cœur, secoué par l'espoir.
   – Je viens vous inviter à vous considérer comme mon fils, dit, sans autre préambule, le père de Blanche.
   – C'est une invitation que j'accueille comme la réalisation de tous mes désirs, répondit le duc, radieux, en riant.
   – Ma fille a fini par reconnaître vos mérites.
   – Que dites-vous, Monsieur ? Je n'ai pas de mérites qui vaillent votre fille ! Je ne conçois pas que l'on puisse être surpris par un si grand bonheur ! Hier encore, j'étais un être insignifiant aux pieds de Blanche ! Il s'est produit quelque chose d'étrange et de surnaturel dans le cœur de votre fille !…
   – Considérez-la comme votre épouse à partir de ce moment.
   – Vous m'assurez que je suis aimé ?
   – Vous l'êtes : sinon, ma fille ne voudrait pas de vous, parce que jusqu'à aujourd'hui, tous ses prétendants, si illustres soient-ils, l'ont toujours trouvée, comme vous le savez, inflexible. J'espère que vous serez aujourd'hui notre commensal, et remerciez Napoléon de l'influence que j'ai eue pour accélérer ce mariage qui se présente sous les meilleurs auspices.
   Clermont parti, le fils de Silvina ne se donna pas la peine de réfléchir à la rapide transformation de Blanche. La joie désarma sa philosophie, il consacra tous ses soins à faire en sorte que ses nombreux amis, le jour même, fissent le tour de leurs cercles pour répandre la nouvelle, où sa réputation était embourbée dans les langues de dames poussées à bout par le dépit, et de messieurs dont la jalousie nourrissait l'indignation.
   Le duc de Cliton espérait trouver chez Blanche un sourire, qu'il n'avait jamais vu ; un regard passionné, que jamais il n'avait mérité d'elle, un mot tendre qui rachèterait ses rudesses de naguère. Cet espoir était naturel ; mais la nature modifie souvent son visage, quand l'égoïsme l'oblige à rendre l'artifice visible.
   Il se trompait.
   Blanche de Clermont était la même femme que la veille. Ce qu'on remarquait le plus dans ses beaux traits, c'était la pâleur plus labourée de larmes à peine essuyées, le bord de ses yeux bleuté mais sombre, et les paupières plus flasques comme fatiguées par une douloureuse insomnie.
   Elle prit franchement la main du duc. Elle fit de vains effort pour rendre plus vivante la morbidité de ses gestes, et put à peine répondre en souriant tristement au vif enthousiasme de son promis.
   Il y avait là Richard de Clermont et quelques invités de la vieille noblesse. Éprouvant le besoin de trouver une explication à l'indifférence de Blanche, le duc se dit que la présence d'étrangers imposait à sa pudeur une réserve naturelle.
   À table, où l'on s'épanche plus volontiers qu'on peut se le permettre dans un salon, Blanche répondait par des phrases courtes aux amabilités pressantes de ses hôtes, qui l'arrachaient à de profondes méditations. Ni ses yeux, ni son cœur n'étaient là. La double vue de ceux qui distinguent le malheur le mieux dissimulé, trouverait, au ciel, l'imagination de cette femme qui priait Dieu, ou au fond de l'enfer où on la précipitait.
   Joyeux et inquiets, les hôtes se levèrent et se répandirent dans les jardins, pour allier les délices de Bacchus et de Flore.
   Grâce à la discrétion de ses hôtes, le duc de Cliton se trouva seul à seul dans un salon avec Blanche.
   Les toasts fréquents que l'on n'accepte, ni ne propose avec un verre vide, lui inspirèrent l'éloquence qu'il fallait pour succomber en silence à la présence de Blanche.
   Jamais elle ne lui avait paru si belle, ni si triste ! Appuyée au rebord d'une fenêtre, au-delà des fleurs, elle fixait son regard humide sur les pétales de camélia qui tournoyaient dans un bassin de marbre, aspergées par la pluie d'un jeu d'eau.
   Elle respirait, haletante, avec des convulsions qui faisaient onduler son sein de statue, l'odeur du géranium, du myrte et de la jacinthe.
   Pour donner le change, elle passait sur ses yeux son mouchoir moins candide que sa main ; et, dans ce mouvement rapide, elle absorbait une larme têtue, qui venait répondre à l'hilarité des hôtes qui ne se tenaient plus.
   À un pas d'elle, le duc imagina que Blanche ne s'était pas aperçue de son arrivée, et que, peut-être, si elle regardait fixement le jardin, c'était qu'elle le cherchait fiévreusement.
   – Madame… murmura-t-il.
   – Ah ! dit-elle, en se retournant, sans rougir, ni montrer le moindre trouble, vous n'avez pas voulu aller au jardin, Monsieur le Duc ?
   – Je suis avare des moments que le bonheur me concède. J'oublie vos fleurs quand je puis vous faire les confidences que je vous ai faites, en votre absence.
   – Si vous voulez bien, nous allons nous promener dans le jardin.
   – Permettez-moi de vous désobéir pour la première et la dernière fois. Il y a dans votre jardin trop de monde pour deux personnes qui s'aiment. Ces instants de solitude, l'échanger pour cette société… et se montrer ingrat envers le sort prévenant qui nous l'offre ! Donnez-moi le courage de pouvoir vous dire une petite partie de tout ce que mon âme vous a réservé, pour vous garantir, à l'avenir, un bonheur continuel.
   – Comment voulez-vous que je vous y encourage, Monsieur le Duc ?
   – Faites-moi un sourire, que je puisse me convaincre que les paroles qu'a prononcées votre père ce matin n'étaient pas un songe.
   – Que vous a dit mon père ?
   – Que vous serez mon épouse.
   – S'il vous l'a dit, on respectera sa promesse.
   – Comprenez-vous tout le bonheur que ces paroles me procurent ?
   – Le bonheur, aucun… Que vous a encore dit mon père ?
   – N'a-t-il pas tout dit en peu de mots ?
   – S'il ne vous a rien dit de plus… il aurait dû…
   Blanche s'arrêta et rougit :
   – Il aurait dû… parlez, Madame.
   – Il aurait dû ne pas vous sacrifier.
   – Je ne vous comprends pas… ou, si ce que je pense est vrai, vous n'êtes pas libre de vos choix…
   – Je suis fille… je ne suis pas libre… mais je suis à vous, Monsieur le Duc… Et je me suis promis de ne pas répéter à mon père un seul mot de ce que je vous ai dit… Je vous le répète, Monsieur le Duc : si vous me voulez, je suis votre épouse.
   – Si je vous veux !… Quelle répugnance puis-je vous inspirer ?
   – Vous ne m'en inspirez aucune.
   – Mais votre indifférence jusqu'à aujourd'hui… Serait-elle affectée ?… Peut-être…
   Elle l'interrompit en souriant amèrement :
   – Non, Monsieur… Ni vous, ni moi nous n'en sommes à affecter quoi que ce soit… Je ne connais de vous que votre nom et votre visage.
   – Sans me distinguer de l'amas de tous ceux qui vous trouvent à leur goût ?
   – Effectivement ; pardonnez ma rude franchise : je veux être véritable. Votre amour-propre ne doit pas souffrir, c'est pour cela que je n'ai pas laissé mon orgueil se flatter de vos hommages. Vous avez vu, Monsieur le Duc, avec quelle absence d'intérêt j'ai suivi vos plans, qui chatouillaient ma vanité avec ce cortège de dames, qui valent plus que moi, et auraient donc dû vous sembler plus chères. Je n'ai pas été affectée de ces mépris. J'étais juste peinée que vous n'ayez pas assez de pénétration pour voir mon âme, si vous n'avez jamais vu mes larmes…
   – Vous voulez dire, Madame…
   – Je veux dire que je ne vous ai pas aimé, que je ne vous ai pas observé : je réponds à une question, et je crains d'avoir été incivile en faisant preuve d'une excessive sincérité.
   – Vous ne m'avez pas aimé, Blanche de Clermont, mais votre accord à notre mariage imminent m'autorise à supposer que votre âme éprouve aujourd'hui moins de répugnance pour moi.
   – Je vous ai déjà dit que mon âme n'en éprouve aucune. La femme qu'on vous donne pour épouse est celle qui abandonne en votre présence toutes ses illusions, qui ne saurait feindre vingt-quatre heures. En attendant, si vous me voulez ainsi, la fille qu'un père vous a promise est votre épouse.
   Ce dialogue fut interrompu par les convives qui fuyaient l'air frais de la nuit.
   Les serviteurs entrèrent avec les chandeliers, et, au premier rayon, le duc de Cliton vit le reflet de la lumière briller dans les larmes de Blanche. Sa voix avait été pourtant ferme et sonore.
   La soirée se prolongea avec des jeux et des conversations. Certaines vieilles dames, miraculeusement échappées au carnage de 93, évoquaient, les larmes aux yeux, le souvenir de Marie-Antoinette. C'est qu'elles n'avaient pas pris part au somptueux festin. Les vieillards, encore cramoisis sous l'effet du champagne, donnaient au diable leurs souvenirs geignards, et, dans le feu de leur noble adhésion à la politique du moment, ne se souvenaient plus de Louis XVIII, et ne croyaient même pas aux droits divins des rois.
   Le duc de Cliton, cependant, mélancolique et taciturne, était resté accoudé à la fenêtre, d'où Blanche s'était éloignée pour saluer ces dames.
   C'est là que le jeune homme avait senti, dans sa passion, un accès de vertu, pourtant incompatible avec son hallucination. Cet accès le poussait à renoncer délicatement à Blanche ; mais son amour, enflammé par son orgueil, vainquit sa générosité.
   Se doutant de ce qui s'était vraiment passé entre le duc et sa fille, Richard de Clermont se retira dans son cabinet, et fit venir Blanche.
   Sa physionomie était sévère, et avant qu'il parlât, l'indignation s'exprimait en silence.
   – Qu'as-tu dit au duc, Blanche !
   – La vérité, mon père.
   – Qu'appelles-tu la vérité ?
   – Le contraire du mensonge.
   – Ne t'attache pas aux catégories, dans tes réponses.
   – J'ai dit trois fois au duc de Cliton ce que que vous, mon père, lui avez naturellement dit une seule fois. Je lui ai dit trois fois que j'étais son épouse.
   – Lui as-tu dit que tu l'aimais ?
   – Vous savez, mon père, que je ne mens pas. Quand vous m'avez demandé, il y a six ans, si j'aimais…
   – Je ne te demande pas si tu aimais ; peu m'importe que tu aies aimé il y a six ans ; il s'agit de ce qui est, pas de ce qui a été. Lui as-tu dit que tu l'aimais ?
   – Non, Monsieur.
   – Tu as, par conséquent, démenti ton père…
   – Je ne savais pas, mon père, qu'en disposant de moi, vous vous feriez l'interprète de mon âme, sans la consulter…
   – Et si tu l'avais su…
   – Je ne vous démentirais pas… je laisserais couler mes larmes, en silence, s'il m'en reste.
   – Toujours tes larmes, Blanche ! Il faut peut-être que tu voies couler les miennes pour que les tiennes cessent…
   – Dieu m'épargne ce chagrin… Que voulez-vous de moi, mon père ? Ai-je une seule fois résisté à votre volonté ?
   – Ton obéissance ne me flatte pas. Il n'y a point là un amour de fille… C'est l'humilité du faible devant le fort…
   – Permettez-moi, mon père, de ne pas tenir l'humilité pour un devoir de fille. Il y a là de l'estime et de l'amour. Sans lui, je résisterais en mourant, et mourrais en maudissant le despotisme de votre volonté qui a produit un cadavre, faute de pouvoir faire de moi une épouse malheureuse… S'il est, mon père, nécessaire que je mente, pour ne pas vous faire de peine, je mentirai.
   – Pourquoi n'aimes-tu pas le duc, ma fille ?
   – J'en suis incapable, je n'ai plus de cœur… Je sens, là-dedans, le froid de la sépulture…
   – Cet amour va ressusciter. Tu as vingt huit ans. Tu vas le sentir revivre sous les caresses d'un mari, avec la douceur de sentiments que ton père ne saurait t'offrir. Le duc va tirer de sa passion de quoi assurer ton bonheur. Tu as une âme noble, ma fille. Tu souffres… si tu as souffert… la main de Dieu te dispense de quoi te dédommager de tes chagrins, qui n'auraient jamais dû exister… pour mon repos et le tien… Quelques jours après ton mariage, tu viendras embrasser ton père, pleine de joie et de gratitude. Le passé… mais ne parlons pas du passé… il te rappellera comme un délire de ta jeunesse… une gaminerie d'une âme sans expérience… et rien de plus…
   – Que Dieu le permette…
   – Il le permettra, les prières d'un vieillard, si les tiennes m'accom­pagnent, ne seront pas ignorées… Je demanderai à Dieu sa bénédiction pour un de ses anges, et si la terre, ma fille, a été pour toi un purgatoire, elle sera le ciel.
   – Que Dieu écoute vos prières, mon père… Je demanderai de mon côté… ou l'oubli ou la mort…
   – Allons au salon, ma fille… ne t'éloigne pas du duc… Donne-moi un baiser… Tu as le cœur de ta mère… Tu ne le souilleras pas…
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
   Blanche entra, souriante, dans le salon. Sur ce visage, sans nuage, transparaissait la lumière d'une nouvelle étoile, qui lui montrait le chemin du bonheur : le tombeau. Ces changements, seule la résignation peut les produire. Quand il reçoit d'en haut un courage surnaturel, la conviction de l'irrémédiable, le malheureux vit pour mourir. Pour beaucoup, cette conviction équivaut à un suicide : chez Blanche de Clermont, l'étincelle de l'espoir jaillit des cendres de tous ses espoirs.
   Le duc la trouva étrange. Son sourire et ses yeux exprimaient une douce contemplation, qu'il attribua aux regrets d'une l'ingrate qui a souffert de l'avoir été. Affable et la réponse prompte, souriant même aux mots qui ne méritaient pas qu'on en rie, Blanche, à la surprise de tous, aurait pu sembler fébrile, pour un de ceux, qui parmi bien d'autres, auraient pu la voir autrefois.
   Le duc n'osait pas l'interroger, parce qu'il ne voulait pas dissiper une illusion si chère qui lui ouvrait tant de perspectives. Le changement était effarant ; qui lui garantissait pourtant que, quelques instants après, une immobilité de marbre ne viendrait pas pétrifier son sourire éphémère, et figer dans la fixité de sa douleur, ses yeux, tantôt languides, tantôt vifs, qui l'accusaient à présent de son peu d'amour, et se justifiaient  aussitôt de n'avoir pas répondu à tant de sentiment ?
   Mais il était si transporté qu'il ne put résister à la tentation :
   – Il me semble que vous êtes… dit-il avec l'émotion que lui inspiraient la crainte et l'incertitude.
   – Très heureuse, dit-elle, souriante, avec tendresse.
   – Plus heureux serait celui qui pourrait s'en croire la cause…
   – La cause ! C'est vous, Duc… Sans vous, ce bonheur… cette joie… serait impossible…
   – Me parlez-vous dans un rêve, Blanche ?!
   – Voulez-vous que la réalité vous apparaisse de façon plus évidente ? Ne voyez-vous pas ces lumières ? N'entendez-vous pas les notes de ce piano ? Voyez-vous ces messieurs en train de rire d'une façon si dissonante ? Ne voyez-vous pas mon père, qui nous observe avec une mine si réjouie ? Ne voyez-vous pas ces vieilles dames qui nous contemplent, en soupirant, en regrettant le temps où elles étaient heureuses ? Regardez bien, duc, nous sommes réveillés… Je ne vous parle pas en rêve…
   – Mais que dois-je penser de ce que vous m'avez dit tout à l'heure ?
   – Laissez-vous guider par votre bon sens…
   – Mais il y a, dans votre rire à présent, une rétractation de vos larmes de tout à l'heure…
   – Ne vous y trompez pas… Il s'agit d'une totale rétractation… C'est vrai… La femme de tout à l'heure est morte… Je suis une autre… Les larmes et les rires sont nécessaires à la vie… Mon sourire marquera ma fin… De véritable espoir, d'espoir qui ne mente pas, il n'y a que le mien. Chéris sont au ciel ceux qui le ressentent, quand, ici-bas, on les leur refuse tous… Vous verrez comme je suis heureuse… Je vous apprendrai à trouver un baume, là où d'autres trouvent un poison… Je vous apprendrai à respirer l'arôme des fleurs qui tuent, et à vivre de cet arôme comme on vit d'espoir… Si vous voulez une épouse pour l'exemple, vous l'aurez comme on possède le secret d'épurer son bonheur dans l'infortune.
– Qu'est-ce que cette façon de parler, Blanche ! Votre langage fait penser à l'exaltation du délire !
   – Malheur à celui qui ne délire pas, si l'exaltation du plaisir lui brûle le sang !… Vous trouvez que je je délire ? Pauvre de moi, si je restais telle qu'une pierre froide et morte devant ce rayon d'espoir qui me réchauffe ! Vous ne me voulez pas heureuse comme ça ? Vous me préférez en larmes ? Quel mauvais cœur que le vôtre ! Recevez-moi ainsi, radieuse de cette joie, que j'aimerais partager avec vous… Combien je dois à Dieu !…
   Et, tout à coup, des torrents de larmes jaillissent de ses yeux. La pourpre de la fièvre se dissipe laissant la place à une pâleur cadavérique. Ses lèvres prennent la couleur des violettes desséchées. Ses yeux s'arrêtent dans leurs orbites, cernés par une zone sombre. Un tremblement convulsif parcourt ses bras ballants. Sa main cherche en vain à se lever pour demander, d'un geste, le silence. Ses yeux se referment complètement, et Blanche s'évanouit en lâchant un soupir d'insupportable détresse.
   Tout le monde accourt pour la contempler dans les bras de quelques dames consternées. Perplexe, atterré, le duc de Cliton ne sait quoi dire aux personnes qui l'importunent.
   Richard de Clermont, qui a su, mieux que tous, garder son sang-froid, fait transporter sa fille dans sa chambre, et dit que cet accident n'est pas inquiétant, sa fille présente fort souvent des symptômes identiques, quand la chaleur est forte.
   Les hôtes prennent congé, mis à part le duc de Cliton
   – Je suis le dernier à vous présenter mes respects, Monsieur de Clermont, dit-il gravement, parce qu'il faut que nous nous expliquions.
   – Parlez, duc.
   – Votre fille ne m'aime pas.
   – Vous l'a-t-elle dit ?
   – En termes choisis.
   – Quand ?
   – Je lui ai trouvé deux visages aujourd'hui. Le premier, baigné de larmes ; le second n'était que sourires. Auquel dois-je croire ?
   – Aux deux ; le premier dit adieu à son passé ; le second fait bon accueil à l'avenir. Ma fille sera votre épouse, et chaque nouveau jour sera une preuve de plus qu'elle est digne de l'être.
   – Aurait-on exercé, pour cette union, quelque violence ?
   – De la violence, non ; il y a une décision paternelle que j'ai jugée nécessaire pour imposer le bonheur à ma fille. Si vous n'avez pas d'autres réflexions à me faire, soyez sûr que l'évanouissement de ma fille n'a rien à voir avec son âme. C'est un défaut de son organisation, dont les effets disparaissent avec l'été. Préparez-vous, Monsieur le Duc, demain les actes seront établis. Vous comptez rester à Paris ?
   – Une fois marié, je partirai pour mon domaine de Cliton.
   – C'était la propriété que votre père préférait. Je vous y ai vu, petit, vous jouiez dans ses bras. Je me rappelle encore ses paroles : J'élève ici l'époux de votre fille. Son pronostic se réalise, le seigneur de Montfort va vous bénir. Notez, mon cher duc, les observations que je dois vous faire en toute conscience. Le caractère de ma fille est triste. Ne vous laissez pas troubler par ses accès de mélancolie. C'est une syncope qui se produit périodiquement, et que seul le temps, et peut-être le changement d'habitudes peut faire disparaître. Si elle pleure, ne lui posez pas de questions, parce qu'elle pleure sans savoir pourquoi. C'est son organisation. Ne ménagez pas les distractions quand elle leur fera bon accueil. Si elle les évite, ne la forcez pas à en profiter. Je vous dis cela pour que vous ne soyez pas surpris du caractère spécial de ma fille. Ce sont là de tristes particularités, c'est vrai ; mais peut-être que vous ne les constaterez pas, parce que sa vie va être différente, et qu'il n'y a pas de changement qui n'entraîne pas une modification.
   Le duc fut apparemment surpris en entendant ces révélations. Les unes lui semblaient intempestives, les autres inexplicables. Ce n'était toutefois pas le moment de le éclaircir par de nouvelles questions. Il demanda des nouvelles de Blanche, on lui dit qu'elle était revenue à elle, et avait demandé qu'on la laissât seule.
   – C'est une manie chez elle, après ces malaises, dit son père. Elle pleure un peu, ça la soulage parfaitement de cette oppression que les médecins les plus habiles appellent céphalée, mais ils ne peuvent donner le nom du remède qui la soigne. C'est l'amour qui va la guérir, mon cher Duc…
   – Un amour, qui va encore naître ?
   – Un amour qui est déjà né ; mais qui n'a pas encore eu le temps de se développer. Vous connaissez ma fille depuis trois mois et n'entretenez avec elle de relations familières que depuis quelques heures. Ayez confiance en vous, vous êtes trop chéri de toutes les femmes, pour l'être moins d'une exception.
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Chapitre XX
 
 
   Le duc de Cliton passa le reste de la nuit avec le vicomte d'Armagnac, qui était devenu encore plus proche de lui après les tragiques épreuves de la duchesse de Bouillon.
   Le vicomte sortait d'une soirée où l'on avait parlé longuement, comme il fallait s'y attendre, vus les usages, du consentement imprévu de Blanche à un mariage qu'elle avait toujours refusé.
   C'était un fait, et il fallait l'expliquer, ou se faire sauter la cervelle, faute de mieux. Les uns dirent que Blanche y était forcée par son père. D'autres, dont les dames prêtes à céder aux prétentions du duc, disaient que Blanche avait été capable de soutenir l'imposture, pour serrer un peu plus les menottes sur les poignets du jeune homme amoureux. Quelques-unes, pour ne rien laisser à désirer dans leurs explications, disaient que le mariage était devenu une affaire d'honneur et de devoir pour le duc. C'étaient celles qui s'étaient trouvées dans une situation telle que leur mariage était une affaire d'honneur et de devoir, mais n'avaient pas obtenu de bon de sortie pour quitter l'infirmerie des célibataires incor­rigibles, en dépit de leurs emplâtres de carmin, et de la pression de leurs corsets.
   Un homme honnête, qui avait écouté sans rien dire cette discussion animée, prit à part le bras du vicomte, tout aussi silencieux, parce que son opinion était suspecte, et eut avec lui ce bref dialogue.
   – Je vais vous demander votre parole d'honneur que vous garderez et ne violerez pas le secret sur une révélation, que je vous confie, et pour lequel j'exige un serment..
   – Vous allez me révéler quelque chose sur Blanche de Clermont ?
   – Oui.
   – Si le secret de ce que vous allez me révéler porte atteinte à l'honneur de mon ami le duc, ne me le révélez pas.
   – À son honneur, non ; il peut le mortifier, si vous le lui révélez.
   – Cette mortification peut-elle l'amener à renoncer à la femme avec laquelle il va se marier ?
    – Non plus ; cela fait partie de son passé, sans mettre en cause le présent.
   – Parlez : vous pouvez compter sur le fait que je respecterai mon serment.
   – Blanche de Clermont a aimé, il y a six ans, un officier d'artillerie, d'une modeste lignée, mais d'une rare audace, et d'un rare talent de séducteur. Son père en fut informé, et admonesta sa fille, Blanche ne mentit pas et ne fit aucun cas de ces remontrances. Elle dit qu'elle l'aimait et continua à l'aimer. Son père décida d'employer d'autres moyens, sans faire de scandale. Comme il avait des amis au Directoire, il demanda qu'un officier d'artillerie fût envoyé avec Bonaparte dans l'expédition d'Égypte. Ernest Lacroze fut promu colonel une heure avant de partir. Il voulut obtenir une dispense, mais il était trop tard. Le Directoire lui en donnait l'ordre, en le menaçant, et Bonaparte, attaché à Clermont comme à tous les hommes bien pourvus et bien nés… savait parfaitement ce qu'il en était… il donna l'ordre de se mettre en marche, et Lacroze se mit en marche. C'est de là que date l'effarante altération du caractère de Blanche. Je sais que Lacroze lui écrivait ; mais ses lettres étaient ouvertes et déchirées par monsieur de Clermont. Bonaparte rentra à Paris, pour se faire consul, empereur et despote, mais Lacroze n'est pas revenu avec lui. L'on a d'abord dit que ce brave officier était resté à Alexandrie où il commandait une garnison, puis le bruit a couru, qu'il est mort de fièvre. Je ne connais pas la vérité, et je n'ai plus rien à vous dire. 
   Le vicomte d'Armagnac alla trouver mon ami avec ses informations.
   – Tu sens le souffle du bonheur, duc ?
   – Je ne sais si ce souffle ne menace pas de se transformer en tempête… Je ne comprends pas cette femme ! Ses paroles tombent de ses lèvres comme des gouttes de fer fondu, je les sens dans mon cœur et, moi qui suis un homme du monde, je suis forcé de rougir de ma faiblesse en sa présence. Je pense qu'elle ne m'aime pas…
   – C'est possible !
   – Comment ça, possible ?! Tu abondes dans le sens des envieux ?
   – Dans le tien !… Qu'est-ce que tu viens de me dire ?
   – Ce n'est qu'une idée, je ne l'affirme pas.
   – Moi non plus, duc. Qu'est-ce qui te l'a donnée ?
   – Elle me l'a presque dit nettement.
   – Eh bien, si elle te l'a dit, il est possible qu'elle ne t'aime pas.
   – Elle ne me l'a pas dit, vicomte !
   – Tu es aussi irritable que cette sensitive ! L'a-t-elle dit ou non ?
   – J'ai eu l'impression qu'elle voulait me le dire. L'on peut être aimé d'une façon extraordinaire par une femme extraordinaire.
   – Certainement. Tenons-nous en à cet aphorisme : tu es aimé d'une façon qui te donne l'impression d'être importun… Écoute, Duc, tu ne renonces pas à ce mariage ?
   – Non, tant qu'elle ne le refusera pas.
   – Et si on la forçait à s'y soumettre ?
   – Elle ne fait pas l'objet d'une telle violence.
   – J'en suis convaincu, de tout mon cœur ; mais je ne te comprends pas mieux que tu ne la comprends, elle.
   – Conçois-tu donc que Blanche, si hautaine et si indépendante, se laisserait, à vingt-huit ans, tyranniser par son père ?
   – Oui ; mais, si je me trompe, tant mieux pour toi, et je me félicite de mon ignorance. Acceptes-tu la rude franchise d'un ami ?
   – Parle…
   – N'épouse pas cette femme.
   – Pourquoi ?… Réponds ! Ces paroles me semblent celles d'un ennemi.
   – Voici ma réponse : parce que tu ne pourras être aimé après, si tu n'y est pas arrivé avant…
   – Nous avons là une figure de rhétorique… Parlons le français de Paris. Sais-tu quelque chose sur Blanche ?
   – Oui.
   – Quoi ?
   – Elle a aimé, et d'un amour éternel.
   – Il faudra me le prouver.
   – Il n'en est pas question.
   – Et cet amour… l'a-t-il ternie ?
   – Non.
   – Je n'ai par conséquent rien contre ce prétérit.
   – Et la virginité de l'âme ?
   – C'est l'instrument d'une calomnie… Je la renvoie, par toi, à mes ennemis…
   – Je ne me charge pas de cette commission, duc… Nous sommes le 25 août 1805, à cinq heures du matin.
   – À quoi rime cette précision chronologique ?
   – Les paroles d'un ami, ça se date. Écris dans ton carnet que le vicomte d'Armagnac, tel jour de telle année à telle heure, t'a dit, en ami sincère, ou comme instrument de tes ennemis, positivement et formellement : NE TE MARIE PAS AVEC BLANCHE DE CLERMONT
   – Je vais le faire, mais, s'il est permis d'associer l'hygiène à la chrono­logie, laisse-moi dormir avant de noter ta prophétie, parce qu'en fin de compte, ton conseil se présente comme une prophétie, n'est-ce pas ?
   – C'est une chose, qui n'a pas la prétention d'être une prophétie… Quoi qu'il en soit, dors ; et, quand tu te réveilleras, croque avec ton crayon un Ézéchiel caricatural, vaticinant sur les mariages malheureux.
   – Tu es délicieux, Vicomte… Demain, nous parlerons sérieusement… Moi je vais la consulter dans mes rêves. Si la pythonisse n'y dément pas ce qu'elle a dit quand elle était réveillée, tu vas assister, cet après-midi, à la signature des contrats.
   – Ça m'est impossible, je pars ce matin pour Angoulême.
   – Je ne te le permets pas.
   – Ce sont les ordres d'un père.
   Le vicomte s'était endormi. À cinq heures du matin, le duc se promenait dans le jardin, pour fatiguer ses membres qui refusaient tout repos, ou refroidit sa tête en feu, prise de convulsions..
   Elles étaient agitées ces heures de transition avant une perpétuelle infortune ! La Providence nous donne toujours un avant-goût confus d'une grande calamité ! L'orgueil, l'égoïsme, la passion ne comprennent pas les leçons de la Providence…
 
 
Chapitre XXI
 
 
   Le vicomte d'Armagnac avait décidé de quitter Paris, lorsque l'aveuglement insensé de son ami n'avait plus laissé pénétrer la lumière claire qu'il voulait jeter sur son avenir. Il ne devait pas tout lui révéler, parce que son honneur était garant du secret ; mais, avec son honorable ami, il se faisait une obligation de l'ébranler par des paroles équivoques, en se donnant un air de prophète. C'est ce qu'il a fait, et il n'a reçu comme réponse, de la part du duc, que des sarcasmes dérisoires ou de violentes injures.
   Pour ne pas être témoin d'une cérémonie funeste, sous des couleurs festives, le vicomte a inventé cette injonction paternelle. Il essayait de sortir de chez le duc sans être vu, quand celui-ci le surprit en train d'attacher ses éperons.
   – Tu t'en vas déjà ?! s'exclama le duc, en cachant les inquiétudes qui n'avaient cessé de le tourmenter.
   – Oui. Et toi ? À quoi doit-on ce miracle ? Debout à six heures du matin ! Le bonheur t'a-t-il empêché de dormir ?
   – Je vois que tu te lèves du bon pied, Vicomte… Quand tu t'es couché, tu avais la mine funèbre de Jérémie, et voilà que tu te lèves badin comme l'ermite de la Chaussée d'Antin !
   – As-tu parlé en rêve avec ta pythonisse ?
   – Oui… Elle a confirmé les paroles de la pythonisse réelle !
   – Toutes mes félicitations !
   – Et toi… Trouves-tu à redire à l'augure de la fée ? Es-tu de mauvais augure comme l'oiseau de nuit ?
   – Je suis ce que j'ai été, mon cher Duc. Je t'ai fait des réflexions fort sérieuses : tu y as répondu par des railleries…
   – Des railleries, non… Difficile est tristi fingere mente jocum…
   – Et maintenant, tu me réponds en latin, ce qui est presque pire que les railleries en français…
   – Conduisons-nous quelques minutes en adultes, Vicomte… Tu ne m'aurais pas parlé avec tant de cérémonie, si tu ne connaissais pas un secret très important sur Blanche…
   – Je t'ai tout dit, Duc. J'ai tout résumé en quatre mots : NE TE MARIE PAS. Je m'en tiens à ce que je t'ai dit… Je manifeste, en te donnant ce conseil, toute la force de ma conviction, et tout l'intérêt que je prends à ton bonheur. Je ne te dis rien de plus. Je puis mesurer la difficulté de ta situation et de la mienne.
   – Je ne me marierai pas, Vicomte.
   – Que dis-tu, Duc ? Puis-je t'embrasser comme un frère ?
   – Oui… mais, comme frère… il te reste un rigoureux devoir à remplir. Tu vas me dire pourquoi je ne dois pas me marier. Quelle que soit la raison, je t'écouterai l'âme en paix.
   – Je ne puis le faire : j'ai hypothéqué mon honneur, je dois garder ce secret.
   – As-tu la certitude que l'on n'a pas forgé une intrigue infâme, pour me dissuader de conclure cette enviable union ?
   – La certitude… Je n'en ai aucune, mais beaucoup de présomptions. Ce que je sais m'a été révélé par un homme incapable d'infamie.
   – Qui ?
   – Je ne te le dirai pas… Tu manques de générosité en tentant de briser ma dignité.
   – Mais comment as-tu, toi qui es généralement connu comme mon ami intime, été chargé de cette mission… Comment se fait-il qu'il ne soit pas de notoriété publique, cet amour qui empêche Blanche d'aimer un autre homme ? Pourquoi n'est-elle pas la première à me parler de cette passion ? L'on invente une imposture ! Les dents de la calomnie entament la réputation immaculée d'une femme qui s'est distinguée des autres par sa vertu !… Je serais un misérable, à ses yeux et à ceux du monde, si je renonçais stupidement à une alliance en laquelle j'ai placé tous mes espoirs.
   – Veux-tu dire, pour conclure toute cette psalmodie en l'honneur des vertus de Blanche de Clermont, que ta nouvelle décision, toute récente, a été un moyen astucieux de m'arracher mon secret !? Or ça, mon cher Duc, la passion te transfigure. On dirait un enfant qui ne sait pas ce qu'est le point d'honneur, pour se donner une manière d'égalité d'âme.
   – Mesure tes termes, Vicomte.
   – Restons-en donc là. Permets-moi d'assister de loin à tes allégresses… et je viendrai, la corde au cou, me dédire à tes pieds s'il se trouve que j'ai été l'instrument de la calomnie, une qualité que tu as bien voulu me reconnaître avec une rare prévenance.
   – Si tu vas à Angoulême, nous nous verrons bientôt. Je résiderai, une fois marié, à Cliton…
   – Au revoir, en attendant, vous êtes bien aimable, Duc.
   Après le départ du vicomte, il connut un moment de lucidité.
   Obéissant à une inspiration qui cherchait à le sauver, il alla trouver Richard de Clermont, à des heures où la bonne société ne reçoit pas de visites.
   Il insista tellement que le chambellan transmit à son maître, profon­dément endormi, le message du duc. Comme la réponse se faisait attendre, voyant ouvertes les grilles du jardin, le jeune homme entra.
   Il avait fait quelques pas en aspirant goulument l'air embaumé, quand il vit, à travers les myrtes, passer une silhouette. Il crut voir des vêtements blancs, et s'imagina que c'était une femme qui longeait, souplement, les tonnelles, comme les fées du jardin d'Antinous.
    Il la suivit de loin pour ne pas effrayer ce merveilleux camélia, qui épousait les zéphyrs du matin, et, sans le vouloir, il se trouva à l'extrémité d'une rangée de platanes et de lauriers, entre lesquels s'approchait à grands pas… Blanche de Clermont !
   Le duc, abasourdi, s'arrêta. Blanche frémit en reculant. Son premier regard, instinctif, fut pour elle-même. Ses joues, blanches jusque-là comme les fleurs d'acacia qui l'effleuraient de leurs baisers, rougirent brusquement. C'était de la pudeur ; pas de la crainte. Ses tresses, aux contours incertains avec leurs boucles désordonnées, se détachaient sur la blancheur de la tunique romaine, qu'un mince ruban sombre avait de la peine à contenir à la hauteur de son sein secoué de spasmes. Les plis de son large corsage, sans escamoter ses formes naturellement belles, convergeaient vers la ceinture, ceints par un cordon, également sombre, qui descendait jusqu'au satin vert de ses souliers, avec leurs petites bordures de fil d'or. Le bras, à moitié nu, voilé à l'épaule par une transparente mousseline qui la garnissait, était plus blanc que les lys et les jasmins dans la main délicate de l'ange, qui semblait pouvoir les tenir tous.
   Mais belle encore avec ses joues colorées par la surprise, cette apparition n'était-elle pas un rêve ? Le duc de Cliton, titubant, plus troublé qu'elle, si c'était possible, voulut reculer ; mais son bon sens ne lui fit complètement défaut.
   – Excusez-moi, Madame… Vous voyez bien, par mon émotion, que je ne m'attendais pas à vous voir.
   – Moi non plus… à cette heure ! Êtes-vous aussi matinal, Monsieur le Duc ?
   – Non… Après une nuit affreuse, interminable, douloureuse… je ne pouvais espérer une aussi généreuse compensation de mes peines… Je vous croyais encore souffrante après votre malaise, hier…
   – Ces défaillances dont je souffre sont passagères… Je me sens assez de force pour les autres… Vous cherchiez mon père, Monsieur le Duc ?
   – Oui…
   – Ce sera difficile de lui parler à cette heure, sauf si vous en avez grand besoin… Les domestiques n'entrent pas dans sa chambre avant midi, et, après une soirée, il faut que ce soit lui qui les sonne…
   – Dans ce cas, je ne veux à aucun prix qu'on le réveille… Vous m'écouterez à sa place… Ce sera vous, Blanche, l'ange qui me consolera des chagrins qui m'amènent à une telle heure…
   – Des chagrins ? Je les partage ! Que puis-je faire pour vous soulager ?
   – Me tuer, si vous ne pouvez rendre réel le ciel que j'ai imaginé…
   – Le ciel ?! Existe-t-il sur terre ? Vous concevez encore beaucoup d'espoirs si vous le cherchez ici…
   – Je le cherche parce que je sais qu'il existe… Votre apparition parmi les hommes est un signe que le bonheur parfait n'est pas une chimère.
   – Si, Duc… c'est une chimère… une fleur éphémère, qu'arrosent de leurs larmes ceux qui la poursuivent… N'espérez pas le trouver…
   – Même chez vous ?
   – Chez moi !… Chez moi, qui ne puis donner aux autres ce que je n'ai pas… Qui peut se mettre à l'ombre du mancenillier sans mourir !… Ne savez-vous pas que l'infortune est contagieuse ?
   – Êtes-vous infortunée, Blanche ? Pourquoi l'êtes-vous ?
   – Parce que je le dois à Dieu…
   – Qu'êtes-vous pour moi ?
   – Ce que je suis pour vous ? Votre épouse, bientôt…
   – Et après ? Ne pourrai-je vous donner un autre nom, plus intime dans nos cœurs, plus doux que ce simple vocable, que tous profèrent machinalement ?
   – Quel nom voulez-vous me donner ?
   – Serez-vous mon amie ?
   – Je vais l'être… je le suis déjà… je peux être pour vous une véritable amie… Une tendre sœur ne vous estimerait pas autant…
   – Et cette estime… est-ce de l'amour ?
   – De l'amour ?
   – Répondez…
   – Dites à ce jasmin que, demain, il reverdisse sur sa tige fanée…
   – Je vous ai comprise, Blanche…
   – Ne vous suffit-il pas d'une amie ?… Votre sœur ne vous inspire-t-elle aucune nostalgie ? Moi, en ce qui me concerne, je désire trouver en vous un frère…
   – Vous le trouverez… avec le cœur d'un amant… incapable de se rappeler… ni d'attendre d'autres sentiments…
   – De vous les rappeler ?… Si vous les avez eus… souvenez-vous-en, je ne vous le reprocherai pas… Restez dans le passé, si le passé vous est cher…
   – Comme à vous…
   – Je n'ai pas eu de passé dont le souvenir inspire à mon cœur quelque nostalgie… J'ai toujours été malheureuse ! J'ai été comme quelqu'un qui n'a pu entrer dans le banquet des plaisirs que Dieu accorde à l'innocence abusée, et à l'espérance qui meurt d'attendre, contrairement à la mienne, qui est morte en m'abandonnant au début de ma vie… avec assez de forces pour vivre et pleurer…
   – Soyez sincère, Blanche. Votre passé ne s'est pas si vite précipité vers la désillusion, sans quelque grande déception… Je connais votre secret…
   – Mon secret ? s'écria-t-elle, inquiète.
   – Oui, votre secret… Vous avez aimé…
   – J'ai aimé… Pourquoi vous démentir ? Qu'est-ce que cela peut vous faire, ce que j'ai été ?
   – Rien… sûrement rien… mais ce qui m'importe, c'est ce que vous êtes, et qui garde un rapport avec ce que vous avez été.
   – Ne vous ai-je pas dit ce que je suis ? Vous ne me jetterez jamais, Monsieur le Duc  une réticence au visage… Que voulez-vous que je vous dise ? Je réponds à toutes vos questions, dans la mesure où elles ne touchent pas ma vie avant le jour où mon père vous a dit que je je serais votre épouse…
   – Je ne vous poserai pas de questions indiscrètes… Vous m'avez offert votre amitié, je n'exige rien de plus. Si un jour vous comprenez ce qu'est la mienne, l'amour renaîtra dans la vôtre. L'estime que vous accordez à l'ami se transformera en une passion qui vous permettra de donner le ciel à l'amant… Vous voyez que je vous aime beaucoup, Blanche ! Quand un homme se résigne à ce point, donnant sa passion en échange d'une simple estime, cet homme se voue naturellement au martyre, il étouffe les débordements de son orgueil, et jusqu'au propre amour de sa dignité. Il est bon que le monde au moins ignore combien de sourdes amertumes m'a coûtées cette amitié que vous m'offrez pour tout salaire. Je baise ces fers, Blanche ! Jamais je ne me révolterai contre la froideur de vos paroles… Vous m'aimerez par compassion… Il me reste un dernier recours, cet espoir qui ne me laisse pas voir dans quel avilissement est plongé l'homme, quand il ne peut se fier à un autre… Que votre amour vienne de votre compassion… mais que je ne sois jamais accusé d'avoir imposé mes exigences à votre conscience… Dites-moi, Madame… qu'est-ce que ces larmes ?… Celles d'une victime ? Est-il nécessaire que votre bourreau les sèche ?
   – Non, Duc… vous n'êtes pas mon bourreau… Vous pourriez être l'autel de mon sacrifice ; mais je marche vers vous comme une martyre de sa religion s'approche du sein de son éternel époux… laissez-moi pleurer… Demain je commencerai à sourire, et je ne cesserai pas de le faire…
   – Blanche !…
   Le duc de Cliton lui baisa pour la première fois la main. Son bras frémit, une rougeur lui embrasa les joues, perlées de larmes, comme une rose blanche, au point du jour, couverte de tremblantes gouttes de rosée. Le duc rougit aussi, ce qui n'était pas surprenant, et le silence de l'extase succéda à ce baiser audacieux, quand le chambellan de Clermont apparut entre les arbustes.
   Le duc n'attendit pas qu'il vînt le trouver. Obéissant au regard éloquent de Blanche, il prit les devants, pour écouter les ordres qu'on lui avait donnés. Le chambellan lui dit que sans un ordre précis de Mademoiselle, il ne prendrait pas sur lui d'appeler son père… Il l'avait guetté un bon moment pour voir s'il se réveillait, mais il l'avait entendu ronfler de plus en plus fort. 
   Le duc s'en félicita. Après l'entretien qu'il avait eu avec la fille, qu'avait-il à dire au père ?  Il alla rejoindre Blanche, qui lui tendit la main en guise d'adieu.
   – À tout à l'heure, Blanche… Savez-vous que nous devons nous unir aujourd'hui ?
   – Oui… L'on rédige les actes…
   – Comment pouvez-vous parler ainsi, sans aucune émotion ?
   – Je ne trouve pas de mots dignes de l'exprimer… Ceux que l'on peut dire à la veille de fiançailles sont les plus dépourvues de sentiment… À tout à l'heure, Duc.
   Tout pénétré d'un bonheur, que sa conscience, dont il avait rarement entendu la voix, disait illusoire, le fils du moine de Santarém rentra chez lui pour reposer son esprit du terrible combat qu'il avait mené douze heures durant, et trouva une lettre, dont voici la teneur :
 
               Monsieur,
   J'ai demandé à mes frères en France si l'un d'entre eux serait un ami intime de l'Empereur. On m'a cité votre nom. J'ai demandé qu'on me donnât une idée de votre caractère. On m'a dit que vous étiez bon, honnête et compatissant. Vous êtes donc l'homme à qui je dois avoir recours. Je vous connais de vue : je me suis battu à vos côtés en Afrique, et j'ai été ramassé, presque à l'état de cadavre, aux portes d'Alexandrie. Nous avons été soldats, tous les deux, nous étions, tous les deux, colonels. Il se peut que le souvenir d'Ernest Lacroze, colonel de l'artillerie, ne soit pas effacé de votre mémoire. Si vous le reconnaissez, sauvez-le de l'exil : si vous avez oublié ce nom, qu'on a oublié en France, tendez à cet inconnu votre main salvatrice.
   Ma patrie me manque : cela fait deux ans que je demande une permission. Je viens de demander à quitter l'armée. Peine perdue. Je suis comme proscrit. J'ai servi la France, et obtenu le bannissement pour tout salaire. L'on m'a privé de mes amis, de mes frères, de ma mère et de… tout ce qui m'était plus précieux que cette interminable existence que les balles respectent.
   Comprenez-vous ma situation à trente ans ? Elle est bien douloureuse.
   Aidez-moi, Duc de Cliton ! Ouvrez les portes de sa patrie au soldat de l'Empire qui ne va pas vous demander de faveurs, et promet de cacher ses blessures. Rendez-moi aux bras de ma vieille mère, qui m'appelle du lit où elle se meurt. Faites que je puisse soutenir mes sœurs qui ont des principes et ont faim. J'ai demandé à l'Empereur de me pardonner comme à un ennemi, si je ne suis pas de ceux qui l'ont servi comme des amis.
           Votre camarade,
                                                                            Ernest Lacroze
                                                                             Alexandrie — Juillet 1805."
 
   Le duc avait les yeux baignés de larmes. L'amour avait entièrement éveillé sa sensibilité aux malheurs d'autrui.
   Il revêtit son grand uniforme d'aide de camp, et entra à Saint-Cloud.
   L'empereur s'empressa de lui accorder une audience.
   – Bravo ! s'exclama Napoléon, j'aime à te voir dans cette attitude guerrière !
   – Un soldat qui présente une requête à un soldat, se présente d'une façon qui rappelle les batailles où tous les deux ont mérité la consi­dération de leur patrie.
   – À la bonne heure ! Parlez, Duc.
   – Je viens vous demander le droit d'être ici pour un camarade que j'ai laissé en Afrique.
   – Mort ?
   – Mort pour la mémoire de la France ; mais vivant par la gloire qui nous vient de notre conscience.
   – Qui c'est ?
   – Le colonel Ernest Lacroze.
   Napoléon sourit.
   – Daignerez-vous me répondre, Empereur ?
   – Oui, Duc. Dites au colonel Ernest Lacroze qu'il peut rentrer en France. Je vais faire expédier les ordres.
   – Je vous baise les mains, Votre Majesté…
   – Quand vous mariez-vous, Duc ?
   – On rédige aujourd'hui les actes.
   – Êtes-vous heureux ?
   – Un bonheur de quelques heures, qui ne compense les moments d'amertume.
   – Ce sont là de fâcheux auspices pour qui se marie ; en ce qui me concerne, l'amour se trouve entre les rideaux du lit nuptial, depuis que les poètes l'ont fait fuir du cœur avec leurs bombardes métriques. Ne vous laissez pas abattre. Commencez par Épicure et finissez par Platon. Depuis Louis XIV, qui apprit à Maintenon à prier, l'amour continue à nous rendre ses services, mais à rebours… Venez déjeunez avec moi, Duc. L'impératrice est de mauvaise humeur aujourd'hui, nous nous mettrons à deux pour l'endurer… J'oubliais une recommandation importante. Je vous interdis de dire à qui que ce soit que vous avez reçu une lettre d'Ernest Lacroze.
   – Je ne dirai rien, Monsieur…
   – À personne… Entendez-vous la portée de ce à personne ?
   – Je crois que je l'entends…
   – Ni à celle qui va être à vous… Pas question de prononcer ce nom !
   – Si j'osais essayer de comprendre l'importance de ce secret…
   – Vous l'oseriez en vain, parce que vous ne pourriez le faire… Allons déjeuner…
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   Le duc se heurtait à un horrible secret dans les circonstances les plus triviales ! Les présages de son ange gardien se répétaient ! Avec des abîmes tout autour, il restait aveugle !…
   L'infortune l'a guidé, en le tenant par la main.
   L'on croit à la prédestination quand la descente dans le précipice est rapide, fatidique, irrésistible.
   L'homme s'arrête un moment, pour mesurer la profondeur de la chute, et s'abandonner, comme si on l'y poussait, à une attraction qui le fascine.
   Il est pris d'anxiété à l'idée du danger, sa raison, soulagée, respire un moment, la passion, dans ses ténèbres, recule devant la clarté de la raison… mais cet éclair s'éteint, les ténèbres se font deux fois plus épaisses, la passion réagit, et la fatalité triomphe.
   C'est ce qui s'est passé avec le duc de Cliton.
   Les menaces du vicomte l'ont impressionné l'espace d'un instant. Et elles étaient si fortes !
   Les larmes de Blanche, versées sur la poussière de ses espoirs, sont tombées sur son cœur. Et son cœur les accueille… il sent leur goût acre, douloureux, et l'oublie !
L'empereur lui interdit de parler d'Ernest Lacroze devant Blanche. Le duc est surpris par ce mystère. On lui refuse la moindre explication. Cela devrait au moins exciter sa curiosité, il oublie une heure après qu'il a déjeuné avec Napoléon ! Que ce soit l'effet de la Fatalité ou de la Providence, du hasard ou du destin, quand l'homme doit-il distinguer l'infortune dont il est responsable, de celle qu'il doit aux autres.
   À l'heure dite, le fiancé de Blanche signe, d'une main ferme, les papiers. Il lui remet, avec l'enthousiasme d'une félicité sans bornes, sa bague de fiançailles. Il lui offre, avec la crainte que ressentent les grandes âmes, le riche présent de son style, les plus beaux joyaux du goût et de la richesse, les parures luxueuses dont une reine pourrait être flattée.
   Son épouse le remercie, comme elle remercierait n'importe qui de lui ramasser son éventail. Malgré les prévenances dont il l'entoure, tous ses gestes trahissent l'ennui, l'incessante buée de ses yeux dément ses artifices.
    Ce scintillement, ce n'est pas la ferveur de l'amante ; ce sont les larmes qui échappent au contrôle de sa volonté ; c'est la douleur qui proteste jusqu'au bout contre la violence.
   Dans un banquet splendide, tout le monde parle, tout le monde s'amuse : le côté piquant des anecdotes jaillit avec les rires sur le teint cramoisi de tous les visages. Pas chez elle. Blanche est comme une moribonde autour de laquelle trépignent des hommes saouls. Chez lui non plus ! Le duc est mélancolique ; ses yeux, fixés sur Blanche, ne rencontrent pas les siens ; ses paroles, rares et contraintes, n'arrivent pas à la réveiller de sa torpeur.
   Les salons de Clermont se remplissent. Le ennemis du duc se font une raison et dansent. Les femmes qui ont pris en grippe leur orgueilleuse rivale, trouvent le bal animé, et la promise sans entrain. Blanche, avec sa ceinture autour de la taille, au bras du duc, ne palpite pas de désir, ne sent pas son sang s'échauffer, ni aucun transport dans son esprit. C'est une machine qui se dirige dans la direction que lui donne une impulsion étrangère.
   Pourquoi n'entoure-t-elle pas son front d'une guirlande de fleurs ? Où se trouvent le jasmin, la violette, le myrte de la couronne de la mariée ? Quelle pensée de feu calcine ce front nu ? Pourquoi tombent-elles, ses paupières affaiblies ? Quel sourire sinistre voyez-vous effleurer ses lèvres comme serrées pour retenir le cri qui sourd de son cœur déchiré ?
   Le festin tire à sa fin. Les rayons du soleil vont ternir les lustres de milliers de vitres. Tous les traits s'estompent. La pâleur de la fatigue rehausse la joliesse de nombreuses femmes. Les fleurs, grillées par l'haleine du feu, jonchent le sol, exhalant les derniers arômes de leur parfum. Blanche tire de son sein un camélia fané, et l'offre, en guise d'adieu, à son époux, qui ne comprend pas. Ils s'éloignent. La tristesse vient s'asseoir sur les coussins du salon désert. Le duc multiplie les ordres pour accumuler des richesses à Cliton. Blanche soulage en versant des larmes l'oppression qui l'a accablée durant de longues heures.
   Le fils de Silvina tombe par hasard sur une lettre, cachetée à Toulouse. Il l'ouvre en tremblant, parce qu'il redoute un mystère de plus dans cette accumulation d'épreuves. Il est surpris en lisant la signature : Laura !
   Il lit :
           Duc,
   Je ne vous ai pas oublié dans ma Thébaïde. Je prie Dieu pour vous, chaque fois que l'exemple de ces femmes vertueuses élève mon esprit vers Dieu. Vous ne m'êtes pas indifférent. Je viens d'apprendre que vous avez associé un ange à votre existence. Félicitations, mon fils chéri ! Ne dédaignez pas ce titre que mon cœur vous donne. Mes prétentions de mère sont très anciennes. Que le duc de Cliton n'ait pas honte d'être aujourd'hui ce qu'il a été quand il était Sebastião. M'enverrez-vous le portrait de votre épouse ? Vous n'avez sûrement pas de temps à perdre à lire des lettres de vieilles. Je veux être discrète. Si je mérite une ligne, faites-la moi parvenir au couvent des dominicaines.
                                                                            Votre amie,    Laur
 
    Le duc eut honte d'avoir oublié cette femme. La lettre qu'il lui écrivit est une explosion de sincérité, qui le définit mieux que les conjectures du chroniqueur.
   Considérons, en la parcourant, ce qu'il y a d'inexplicable dans le cœur de cet homme :
 
                   Madame la Duchesse,
   Vous êtes toujours mystérieuse. L'on ignore à Paris vote nouvelle adresse. L'on dit que vous vivez dans une ferme, et votre lettre est écrite dans un monastère ! Votre existence a dû vous réserver bien des épreuves ! Je ne vais pas vous questionner là-dessus, parce que je me suis résigné à vous considérer comme un mythe, un je ne sais quoi de fantastique qui ressemble à un songe, et de terrible peut-être dans ce que fut effectivement mon passé et le vôtre ! Gardons le silence, donc, puisqu'il en va de notre bonheur à tous les deux ! Le bonheur… ai-je dit ! Lequel de nous sera heureux, ou le plus malheureux ?…
   Donnez à mon cœur la liberté de parler… Je sens sur lui le poids d'un excès de vie, que j'imagine être un tourment pour ceux qui parviennent au comble de la joie.
   Une immense passion pour l'ange, qui répond à toutes les ambitions d'un homme… Je la sens, elle me ronge, je désire vivre et mourir, ainsi, dans ce vertige délicieux et infernal, suave et frénétique…
   J'ai un pressentiment, Duchesse ! Je vais être malheureux ! Comment et pourquoi ? Je l'ignore. D'un tel amour, il faut mourir. Le déclin doit se produire sur une tombe. Je l'ai tenue, il y a un moment, dans mes bras… Je volais avec elle dans un salon… Tout était vie et lumière, cela nous irradiait… C'est là que j'ai eu, l'espace de quelques secondes, une vision atroce. Blanche m'est apparue comme un cadavre ! J'ai vu la couleur plombée de ses lèvres. Je l'ai sentie se refroidir entre mes bras… J'ai entendu la dernière palpitation de son sein, et l'arôme de nard qui parfumait la pièce, est devenu l'odeur funèbre des torches autour d'un cercueil !
   Ce que j'ai éprouvé !… Quel poignant sentiment d'une réalité qui m'attend !
   Et cette vision s'est dissipée ! Qu'elle soit maudite ! Mais je suis triste, et je ne puis détourner mon imagination de ce tableau ! Il me semble entendre le tocsin de mon bonheur. Je vois, par le prisme de la mort, la femme que j'aime à en perdre la raison.
   Elle ne m'aime pas ! C'est infernal de le dire. Je me lie à une femme qui ne m'aime pas ! Je suis un être vil ! Mais je dois choisir entre elle et mourir. D'abord, ç'a été de l'amour ; c'est aujourd'hui de la passion, une folie, une frénésie, un mélange de douce et de furieuse anxiété… Je veux pénétrer dans l'avenir… il n'y a que des ténèbres ! Comment puis-je être malheureux ? En me déshonorant ? Non ! À cause de son indifférence ? C'est impossible ! Elle va m'aimer… Ce feu se communiquera… Avenir ! Qu'est-ce que tu me réserves ? . . .
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   Nous ne trouvons pas dans le LIVRE NOIR le reste de cette lettre. Mais ces paroles représentent pourtant la page d'un jour, et ce jour est le modèle dont l'effigie se dresse au milieu du chemin qu'a pris le fils de Frère Balthazar da Encarnação.
 
 
Chapitre XXII
 
 
   Blanche de Clermont est duchesse de Cliton. Le cortège nuptial quitte Notre-Dame de Paris. La vieille et la nouvelle noblesse rivalisent de magnificence pour donner à cette cérémonie tout son lustre. L'empereur a amené avec lui les représentants de la vieille France, réconciliés avec les représentants des nouvelles idées, ce masque dont le despotisme ne cesse de s'affubler.
   Dans la soirée de ce même jour, l'on donne un bal à Saint-Cloud, pour célébrer l'union de deux illustres rejetons.
   La joie est contagieuse : tous veulent participer à l'allégresse des fiancés ; mais les fiancés paraissent tristes ! La duchesse accueille gracieusement les félicitations de ses amies et de ses ennemies ; mais ce sourire affable est sans âme, sans chaleur, sans enthousiasme, aussi froid que son cœur, aussi sombre que la lividité de son visage.
   Le duc essuie les embrassades importunes qu'exige l'étiquette ; mais il les essuie comme un être endeuillé les étreintes compatissantes et les banales condoléances.
   – Quelle excentricité ! a murmuré un des assistants.
   – Qui nous expliquera le secret de ce mariage de deux spectres qui échangent des regards effrayés ?
   – Le temps…
   – On l'a trouvée en train de pleurer avec l'Impératrice.
   – Et il se promenait dans les jardins, lâchant sa tignasse en désordre sur le dos, en rugissant des soupirs caverneux.
   – L'on m'a assuré que Blanche s'était évanouie, quand on lui a mis, de force, une guirlande de roses blanches.
   – Il se trouve des gens pour dire qu'après avoir vu cet étrange incident,  le duc de Cliton avait tenu, avec Richard de Clermont, une conférence on ne peut plus secrète.
   – Si secrète que tu ne sais rien, Marquis.
   – À mon grand regret, je te l'avoue. J'ai eu beau les espionner, je n'ai pu introduire mon nez dans le trou de la serrure.
   – Nous ne savons par conséquent rien de positif… La voilà qui vient vers nous à son bras… Elle ne lève pas les yeux des franges d'or de sa robe.
   – La traîne en est orange ! Elle me fait penser à une comète funeste… dit la vicomtesse d'Alençon.
   – Ils vont se retirer ! vint annoncer un homme en toute hâte.
   – Ils doivent se ronger d'impatience... dit le marquis.
   – Voilà donc ce qui explique cette mélancolie… ajouta la vicomtesse, en souriant malicieusement.
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   Quelques heures après, de nombreuses voitures convergeaient vers le palais du duc ; elles se mirent en ligne, juste derrière deux splendides carrosses. Dans l'un, il y avait l'impératrice et la duchesse de Cliton, dans l'autre, l'empereur et le duc. Des vivats jaillissaient de tous les côtés. Des nuages de fleurs pleuvaient des fenêtres remplies de spectateurs. Les musiques, postées sur les places principales, saluaient l'empereur avec leurs hymnes variés. Les tambours des casernes se mettaient à rouler au cri de la sentinelle. Ce vacarme réveillait les échos et faisait frissonner les chairs. Il y en avait une qui paraissait dormir. C'était Blanche sur l'épaule de la veuve de Beauharnais. Il y en avait un qui avait l'air d'un roi détrôné poursuivi par les clameurs insultantes de la populace, c'était les fils de Silvina, les yeux rivés sur les coussins qu'il mettait sous ses pieds.
   À une lieue de Paris, les fiancés s'installèrent dans un carrosse de voyage. Richard de Clermont monta dans un autre, avec le secrétaire. Un escadron de cavalerie, des majordomes et des chapelains, des écuyers et des laquais, en dehors des voitures avec les caméristes de la duchesse, formèrent un nouveau cortège. L'on vit des larmes, quand Blanche mit pied à terre, sur les joues de l'impératrice. Napoléon, embrassant le duc pour un tendre adieu, n'avait pu cacher son émotion. Les rides intem­porelles de ce visage austère s'approfondirent. Nostalgie, remords ou compassion, c'était l'un de ces trois sentiments, sinon tous, qui l'attristaient.
   – Que t'a dit la duchesse ? demanda Napoléon à l'impératrice.
   – Presque rien, elle n'a cessé de pleurer.
   – Qu'était-ce que ce presque rien ?
   – Elle a dit qu'elle faisait un dernier adieu à Paris, et cité l'adieu de Marie Stuart quand elle est partie pour l'Écosse.
   – Qu'a-t-elle dit sur le duc ?
   – Elle le plaignait… Elle était prête à donner toute son existence si elle pouvait la convertir en un seul jour de plaisir pour son mari.
   – S'est-elle plainte de quelqu'un ?
   – De personne.
   – S'est-elle ouverte devant toi d'une circonstance de son passé ?
   – Non. Je lui ai demandé si elle aimait le duc… elle m'a répondu en pleurant.  Au moment de me faire ses adieux, elle a prononcé des mots qui m'ont arraché ces larmes que je ne puis contenir.
   – Que t'a-t-elle dit ?
   – Nous nous verrons au sein de Dieu. Et le duc ? T'a-t-il paru heureux ?
   – Non. Il m'a fait pitié. Il m'a ému, moi aussi, quand il m'a dit adieu. Embrassez, mon Empereur, un homme que vous avez honoré à ce point le premier jour de son éternelle infortune… C'est une peur panique… Je vais éloigner de lui ces spectres…
   Ces derniers mots, Joséphine ne les a pas entendus. Ils s'adressaient à son loyal confident — à sa conscience.
   Quelques minutes après, un ordre confidentiel était envoyé au général qui conduisait les opérations en Égypte. Il lui recommandait de ne pas relâcher sa vigilance sur Ernest Lacroze. Deux décrets honorifiques étaient publiés en même temps : l'un le promouvait au grade de maréchal de campagne, l'autre accordait à sa famille, pendant l'absence de Lacroze, une pension de six mille francs par an.
 
 
Chapitre XXIII
 
 
    Disons provisoirement adieu à Paris.
   Moi qui vous annonce un grand malheur, et vous lecteur, qui en pressentiez les prémices à chaque ligne que vous proposait le prologue de l'événement capital qui fait l'objet du LIVRE NOIR, arrêtons-nous devant ce palais où vous avez trouvé trente-huit ans après, Dom Pedro da Silva, et la pauvre amante d'Alberto de Magalhães.
   Deux êtres y vivent, mariés depuis trois mois. Mais l'aspect de l'édifice est plus triste que jamais ! Ces fenêtres d'où les vieux disent qu'autrefois les seigneurs de Montfort faisaient jaillir les reflets de mille lumières et de délicieuses harmonies, les nuits d'été, ne se sont plus jamais ouvertes.  Dans cette allée qui conduit au portail, les chevaux fougueux ne grattent plus le sol, les lévriers ne palpitent pas au son du buccin, les dames et les messieurs ne s'apprêtent pas pour les chasses badines au lièvre et au lapin.
   Il règne, autour de ce vaste sépulcre, un silence de mort. Les bois gémissent la nuit un air mélancolique. La chouette fait son nid sur les corniches de la chapelle. Le cri aigu du hibou se répercute dans les ravins de la montagne voisine. Une rare clarté passe d'un point à un autre, derrière les vitres ternes des fenêtres.
   Émerveillé par la taille de l'édifice, le passant s'arrête, médite, si son cœur l'invite à évoquer des choses tristes, s'absorbe dans une contem­plation vague, si la poésie le prédispose aux abstractions mélancoliques, et demande au paysan :
   – À qui appartient ce palais ?
   – Au duc de Cliton.
   – Est-il abandonné ?
   – Non. Il y vit.
   – Seul et triste ?
   – Pas seul, il y a trois mois, il est entré là avec sa femme. Triste… Je ne sais pas.
   – Ils vivent donc là, après trois mois de mariage ?!
   – Ils vivent… s'ils vivent. Ce que je peux vous dire, c'est que la duchesse avait un visage céleste. Nous l'avons vue arriver sur cette terre : elle était blanche comme les images que l'on adore à l'église ; mais, pour être en tout semblable à elles, elle nous regardait avec une certaine tristesse, de celles qui font mal au cœur des étrangers.
   – Et vous ne les avez plus jamais revus, après ?
   – Rarement : une fois elle, quand la nuit allait tomber, alors qu'elle se promenait toute seule entre les bosquets du jardin ; une autre fois, à l'angle de ce vieux château, elle se penchait sur les fossés. On aurait dit un fantôme ; c'était le matin ; on voyait encore mal.
   – Et le duc ?
   – Lui, personne ne le voit ; mais je sais qu'il vit là. Il marche constam­ment de long en large dans un salon, et descend au jardin, la nuit, cueillir des fleurs qu'il offre à madame la duchesse.
   – Personne ne vient le voir ?
   – Personne, excepté le vicomte d'Armagnac, qui vit plus loin, dans cet autre palais.
   Le passager poursuivait son chemin, lançant dans cette direction un regard empreint d'une mélancolique sympathie.
   Qu'est-ce que c'était que cette vie ? À l'heure où ces hommes se parlaient, que fait le duc de Cliton ?
   Blanche de Clermont est assise sur un sofa, elle dispose, en respectant une rigoureuse symétrie, les fleurs hivernales dans des jarres en or.
   Devant, scintille la lumière vive de la cheminée abandonnée.
   La clarté du jour pénètre à grand peine entre les fentes des volets intérieurs. La lueur qui laisse filtrer dans la pièce une lumière bleuâtre, est plus celle des flammèches que celle du jour.
   Une domestique, silencieuse et sombre comme un fantôme, dépose sur une table un plateau, avec un service à thé, et se retire.
   Tout de suite après, entre le duc de Cliton. Il s'assied à la table où l'on a placé le plateau. Il prépare une tasse de thé qu'il offre à sa femme. Blanche saisit la tasse en souriant avec une douce affabilité ; et, d'un geste, elle refuse de prendre une friandise sur le plateau.
   Quelques minutes s'écoulent sans qu'ils échangent un mot. Le duc croise souvent le regard amène de Blanche. Ils s'attardent, en se contem­plant. Ils baissent en même temps les yeux, dont la violence qu'il se faisaient soutenait la fixité, et ceux-ci, des deux côtés, s'embuent de larmes.
    Blanche repose sa tasse. Elle se penche un peu sur le coussin du sofa, refuse une seconde tasse qu'on lui offre.
   – Je serais incapable de l'avaler, mon ami… murmure-t-elle.
   – Que t'arrive-t-il, Blanche ?
   – Un malaise… une sensation désagréable, comme à chaque fois que je me force à m'alimenter. Tu sais bien que de telles indispositions restent sans conséquence…
   – Si tu voulais faire quelques pas au salon…
   – Pourquoi pas ? Marchons un peu… La journée a été belle, nous pourrions nous promener dans le jardin… Ça fait plus d'un mois que tu ne sors pas de ce salon et de ma chambre.
   – J'ai passé tant de temps à essayer de t'émouvoir…
   – Si je pouvais !… Tu vois bien que je n'y peux rien… Toi non plus, mon ami… Ta santé n'est pas meilleure que la mienne… Ce serait si bon si Dieu nous permettait de savourer la vie… Cette soif d'éprouver du plaisir !… Nous perdons ce qui s'appelle vivre…
   – Mais pas l'espoir.
   – Toujours cet espoir sur tes lèvres, Duc ! L'éprouverais-tu en ton cœur ?
   – Oui…
   – Ne te fais pas d'illusions… infortuné !… Cet espoir, c'est moi qui l'ai tué… Tu es ma victime…
   – Puissé-je l'être jusqu'à ma mort, et je serais heureux à la fin ! N'es-tu pas pour moi tout ce que tu as promis d'être ? Tu es mon amie… Je ne nourris pas de plus grande ambition…
   – Une inutile amie, qui ne peut rien contre tes souffrances… Une cruelle ennemie qui les aggrave, en ne pouvant cacher les siennes !… Que ne m'écoutes-tu pas, Dieu du ciel ?
   – Que demandes-tu à Dieu, Blanche ?
   – De ne pas tarder à mourir, ou un autre cœur, digne de toi…
   – Sois heureuse du cœur que tu as… Me suis-je plaint, Blanche ?
   – Non… mais ton silence fait mon martyre !… Quelle situation que la tienne ! Faites un miracle, mon Dieu ! Asseyons-nous, Duc… Je n'ai pas de force…
   – Entendu… mais ne parlons ni de cœur, ni d'amour…
   – De quoi parler ? Jamais je n'ai éprouvé un tel désir de parler beaucoup… Nous avons vécu seuls trois mois, et nous sommes dit si peu de choses ! Ton ami, notre ami, le vicomte vient nous voir si rarement !… La souffrance fait le vide… Personne ne supporte les infortunés… Et tu ne veux pas vivre autrement ! Je t'ai demandé d'aller à Paris, de t'amuser, de voyager, de vivre… Tu ne veux pas… Eh bien, tu devrais accepter le conseil d'une amie… J'exulterais si l'on me disait que tu nages dans l'allégresse loin de moi… Pourquoi ne pars-tu pas ?
   – Où, sans avoir l'infortune à mes côtés ?
   – Tu as raison… Tu emploies les bons mots. Je me suis convaincue que la Providence m'a envoyée ici, pour que j'y sois l'instrument de ton infortune. Si tu veux me fuir, tu ne fuiras pas. La lettre du destin est inexorable… Il va s'accomplir… Il ne peut en être autrement… Ne te l'ai-je pas dit ?
   – Que m'as-tu dit, Blanche ?
   – Je m'en souviens mal… Je pense que je t'ai dit que mon amitié, à elle seule, sans le cœur, ne te rendrait pas heureux.
   – Je suis heureux… sans ton cœur…
   – Si tu l'avais été… si tu m'avais dit "tes tendresses de sœur me suffisent", tu m'aurais sauvée !
   – Je t'aurais sauvée ? Eh bien, crois-moi, Blanche, convaincs-moi que je t'ai sauvée, en te jurant que mon amitié te suffit.
   – Te convaincre…  comment ?
   – En ressuscitant de cette mort qui dure depuis trois mois… en affichant un semblant de bonheur qui m'abuse, moi, et qui fasse envie aux autres.
   – En bien, oui… C'est ça ! s'exclama-t-elle, transportée. Convaincs-moi, toi, que… Oh, mon Dieu ! reprit-elle, subitement découragée : tout cela n'est qu'une illusion !… On ne résiste pas à l'infortune… Nous n'y pouvons rien… Duc !…  que  vais-je être aux yeux de ton âme ?
   – Un ange…
   – Ce mot est plus douloureux qu'une remarque ironique… un ange qui te dilacère… C'est toi, l'ange, mon bon ami, tu n'as pas encore émis une seule plainte contre ton bourreau, pas une seule parole amère dans cet océan de fiel que tu as accepté de mes mains… C'est toi l'ange : tu ne m'as même pas demandé ce qui m'a réduit à l'état qui est le mien.
   – Je ne dois pas le faire…
   – Pourquoi ?
   – Une telle curiosité représenterait une offense à ton égard… Tu m'as interdit d'en concevoir pour ton passé… Tu m'as dit que je ne devais pas me mêler de ton existence avant le jour où ton père m'a invité à être ton époux.
   – Je l'ai dit ? Je me dédis aujourd'hui… Ne me demande rien, je te dirai tout… et dès maintenant… Ce courage que je sens est providentiel… Je ne le laisserai pas passer… Veux-tu m'écouter ? Eh bien… j'ai été une femme frivole comme toutes les autres, gaie et prête à tout pour me distraire, avide de tous les plaisirs… J'ai été heureuse… J'avais vingt-deux ans et mon cœur, inaccessible, débordait de vie. Je voulais connaître un grand amour, j'avais aussi un rêve bien à moi : je me forgeais l'image idéale d'un homme… et cet homme… je l'ai rencontré. Je ne sais comment est né cet amour… je ne sais pas comment il mourra… J'ai beaucoup aimé, mon frère… J'ai beaucoup aimé cet infortuné…
   – Infortuné ?! Pourquoi ?
   – Il est mort…
   – Aimé. Infortuné, pas du tout !
   – Oui, aimé ; mais, à cause de moi, traîné de force, obligé à risquer sa vie dans la guerre, et peut-être tué traitreusement par ses propres frères.
   – Qui était-ce ?
   – Un homme sans nom… Quel est l'intérêt de donner son nom ? Un soldat, avec l'âme de quelqu'un qui était à même de l'envoyer sans tache à Dieu…
   – Comment as-tu appris sa mort ?
   – Par une lettre, écrite une heure avant qu'il expirât…
   – Où ?
   – Au siège d'Alexandrie.
   – Je dois connaître cet homme, puisque j'ai participé au siège.
   – Je t'ai déjà dit qu'il n'avait pas de nom ; et s'il s'en était fait un en mourant, je ne te le dirais pas… Je veux qu'il soit mort pour tous comme pour moi.
   – Comment sais-tu que cet homme a été traîné loin de toi ? Qui l'a fait ?
   – Mon père, avec son influence.
   – Ton père…
   – Ne te l'a-t-il pas dit lui-même ?
   – Jamais.
   – Il a eu tort… Que je me taise, moi… j'ai une noble excuse ; mais lui… qui te donnait une fille qui devait être la compagne d'une longue vie, la confidente de ton cœur qui ne ferait qu'un avec le sien… te donner ainsi une femme qu'il avait vue mourir de chagrin, et ressusciter pour le martyre… On t'a vilainement trompé, Duc !
   – Je ne fais aucun reproche à ton père… C'est la Providence qui l'a envoyé… Tu as beaucoup souffert, n'est-ce pas ?
   – L'enfer, le désespoir, la folie ! Toujours assaillie par ma lancinante saudade ! Tous les jours, la même force, la même image avec les traits sanglants du moribond… Qui pourrait relever cette femme ? Même pas toi !
   – Personne !… Si tu m'avais raconté cette histoire…
   – Je l'ai fait, Duc…
   – Je devais la deviner dans tes larmes… Malgré tout, si tu me l'avais racontée…
   – Tu ne serais pas aujourd'hui mon époux.
   – Je serais… ton frère ! Je t'aimerais comme je t'aime. Je t'adorerais, comme une martyre…
   – Mon si cher ami !
   La duchesse se jeta au cou de son mari, qui déposa un baiser sur son visage.
   – Tu pleures, Blanche ?
   – De gratitude envers Dieu et envers toi… Je vois que je puis être encore heureuse ! Tu prends bien mes larmes ! Tu es le seul à ne pas m'injurier parce que j'ai aimé un homme sans nom… Toi ! Mon mari, qui n'éprouve aucune honte de trouver sans vie le cœur que j'ai donné à cet homme ! Comment cela peut-il exister, ce que tu es pour moi ?… Je me sens pleine de vie… Oh ! Comme il est agréable de respirer comme ça ! Dieu m'entendra-t-il ?! Quel est ce sentiment qui m'envahit ! Pourrais-je… t'aimer ?
   Le sang avait reflué vers le visage de Blanche. La véhémente excla­mation qui faisait trembler ses lèvres embrasées, on aurait pu l'attribuer à la démence. Le duc, foudroyé, la fixait. Les forces qui la faisaient vibrer, il les sentit peu à peu faiblir. Le carmin céda brusquement la place au marbre. Ses yeux hagards se noyèrent dans ses orbites ourlées de bleu.
   La duchesse collait ses lèvres à la main de son mari, qui écartaient de son visage ses tresses humides de sueur…
   Dans le cerveau du duc se dessina une idée terrible… Surmontant  le trouble qui secouait sa poitrine prise d'une anxiété convulsive, il demanda :
   – As-tu la certitude que cet homme est mort ?
   – Oui…
   – Qui te l'a donnée ?
   – Une lettre de lui, d'une autre main, mais qu'il a dictée, quelques heures avant de mourir… Je te l'ai déjà dit… C'était un adieu… pour l'éternité…
   – Cela ne te fera-t-il rien d'entendre le nom que je vais prononcer ?… Ernest Lacroze…
   – Mon Dieu ! s'exclama Blanche, laissant pendre son visage sur ses mains dans un geste suppliant. C'est bien ce nom… L'as-tu connu, Duc ?
   – Je devais le connaître ; je me souviens mal de lui…
   – L'as-tu vu mourir ?
   – Cet homme n'est pas mort.
   – Mon Dieu !… c'est un rêve ! Lacroze n'est pas mort ? Quelle nouvelle existence que celle que tu me donnes, mon ami !… Es-tu absolument sûr qu'il est vivant ?
   – Il l'était, il y a moins de quatre mois… J'ai une lettre de lui, datée, d'Alexandrie.
   – Toi !… une lettre ! Pour quoi ?
   – Il me demandait ma protection pour revenir dans sa patrie, vu qu'on l'a exilé. Il doit être aujourd'hui en France.
   – Ainsi donc… murmura sereinement la duchesse, je n'ai pas fait le malheur de cet homme… Il est vivant !… La responsabilité de sa mort ne pèse pas sur moi… À partir de cet instant, le monde est différent, Duc… Tu m'as arraché une épine de cœur… Il se peut qu'il se relève de son abattement… Je puis encore être heureuse, si tout ce qui se passe, n'est pas un délire provoqué par la fièvre… Ma vie n'arrive pas à tenir dans ma poitrine !… Lacroze vivait, sans me dire qu'il était vivant !… Cet oubli l'a sauvé… Il me sauve, moi, aujourd'hui… J'ai exagéré mes souffrances… Je ne devais pas souffrir autant… Il m'a relevé de mon serment, et il apprendra sans en être affecté ce que je suis devenue… Tant mieux !… Quel triste visage que le tien, mon cher frère !… Il y a quelque chose de sinistre dans tes yeux !… Regrettes-tu ce que tu m'as dit ?
   – Non… J'éprouve de la compassion…
   – Pour moi ?
   – Pour moi, Blanche… L'amour m'a avili, il faut que je sois un héros dans mon malheur… Rien de plus… Ne vois-tu pas que tu m'humilies ?… Il n'y a que l'ingratitude de Lacroze, qui, parce qu'il ne t'a pas écrit, a pu te sauver ! Cette franchise est horrible !… Moi, je n'y pouvais rien !…
   – Qu'ai-je dit, mon Dieu !… pardonne-moi, Duc ! Pitié pour l'infortune, mon si cher ami ! Fais-moi bonne et noble, si j'ai été perverse et vile ! Apprends-moi à être généreusement digne de toi… Accuse le destin… ne me condamne pas, moi.
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   Et si le voyageur qui était passé par là revenait trois mois après, il demanderait aux villageois :
   – Vit-on à Cliton comme il y a trois mois ?
   – Non, Monsieur. On voit des lumières dans cette maison. Les titulaires d'Angoulême rendent visite à monsieur le duc. La belle duchesse se promène, tout sourires, avec son mari. Lui, de plus en plus usé, n'a de sourires que pour elle. Quand il se promène tout seul, il ne voit même pas les gens qui le saluent. Il s'enfonce dans ces forêts, et laisse ses amis s'amuser dans ses salons. Quant à elle, on dirait tout à fait une autre. Elle vient faire l'aumône aux pauvres, et elle aime beaucoup les enfants des fermiers. Comme elle va bientôt être mère, elle ressent pour ceux des autres une ombre de la tendresse qu'elle aura pour le sien ! Le jour de son baptême, on dit qu'il y aura une grande fête à Cliton, et dans les environs. Nos paysannes veulent faire des arcs de fleurs, et promettent une neuvaine et sept Je vous salue Marie, si c'est une fille.
   – Vous m'en direz tant ! Et vous ne savez pas les raisons de ce changement ?
   – Ça… il est là-haut, celui qui lit dans les cœurs. Voilà le vérité…
 
 
Chapitre XXIV
 
 
   Étaient-ils donc heureux ?
   C'est là une question que vous nous posez, cher lecteur. Nous ne vous répondrons pas comme le villageois en montrant le ciel, jusqu'à ce que le LIVRE NOIR nous éclaire sur des choses de cette terre, dont Dieu, pour son honneur, ne se mêle pas.
   Ce sera Sebastião de Melo, successeur du duc de Cliton, prédécesseur du père Dinis, qui nous répondra. Voici une page extraite du LIVRE NOIR :
   "La confession spontanée de Blanche a annihilé l'espoir contraint que j'ai placé dans son cœur au fil des années.
   J'ai lu l'impossible dans son délire pour un homme mort. Je me suis trouvé écrasé aux pieds de cette image, éternellement dressée entre elle et moi.
   À partir de ce moment, le cadavre imaginaire de l'amant de Blanche m'a parlé en rêve, m'a oppressé le cœur, et m'a réveillé, avec son poids sur ma poitrine.
   On ne pouvait être plus malheureux ! Je l'ai accepté comme une expiation de la violence que je lui ai faite, en ne tenant pas compte de ses larmes généreuses, de ses sourdes souffrances, que j'ai trahies, avec mes sourires, en sa présence.
   Blanche s'est transformée. C'était une autre. Elle aurait pleuré, si elle avait été seule ; mais, en ma présence, elle exhibait la sérénité de son âme et la tendresse d'une bonne épouse.
   Mais ses tendresses m'apparaissaient comme un artifice ; je me faisais honte, et je les évitais, sans la froisser.
   Si elle m'avait dit alors qu'elle se sentait brûler d'amour pour moi, je ne l'aurais pas entendue sans éprouver du mépris pour cette faveur.
   Je ne l'ai jamais questionnée, et elle ne m'y a pas encouragé.
   J'ai cherché à attirer du monde chez moi. J'avais des hôtes jour et nuit, parce que cela m'affligeait de me trouver seul avec Blanche.
   Ces hôtes insultaient innocemment ma douleur, et je les fuyais, pour pleurer, et, en pleurant, je reprenais des forces pour soutenir mon masque.
   Dieu a eu pitié de moi, et m'a donné des instants de bonheur, quand j'ai déposé un baiser sur ma fille Elisa.
   Parce que j'ai dit, au fond de mon âme : Je ferai en sorte que ce cœur m'appartienne."
 
 
Chapitre XXV
 
 
Élisa était nee.
Les fêtes, à l'occasion de son baptême, furent royales. Le prog­ramme présenté par le paysan avait été respecté avec tout le faste naïf d'une tradition patriarcale. Les villages voisins vinrent à la fête avec leurs bergères, coiffées de fleurs, ses guitares ornées de bouquets, ses arcs de festons d'acacia et de mûrier, ses pavillons de rubans bariolés, qui, descendant des montagnes ressemblaient, déployés par le vent, aux mille fanions d'une flotte royale.
   Un émissaire de Napoléon était venu de Paris assister au baptême, pour représenter le parrain. Sur le registre, on inscrivit Elisa de Montfort, duchesse de Cliton, par une grâce spéciale de son parrain.
   Des villes voisines, des personnalités de premier plan vinrent célébrer cet acte. Angoulême, surtout, contribua, par ses ornements, à décorer les salons en fête de Cliton.
   Blanche avait à peine entendu les échos lointains du festin. L'accès à sa chambre était juste concédé à l'archevêque, aux dames, et au médecin qui ne la quittait pas.
   On lui disait que la plus grande partie de la noblesse, à vingt lieues à la ronde, faute de tenir dans les salles, occupait les cours où les paysans improvisèrent spontanément des parterres de fleurs.
   Laissons-la, frémissant d'appréhension à chaque vagissement de l'enfant. Rendons-nous aux salons où l'on s'abandonne à la joie. Regardons ces femmes qui n'ont jamais vu celles Paris, et languissent de passion comme elles. Et si elles n'accaparent pas notre attention rétive, arrêtons-nous à côté de ces trois hommes qui bavardent.
   Le premier, c'est le vicomte d'Armagnac, que nous connaissons. Le second est le marquis de Soutenville, d'Angoulême. Le troisième… l'un des deux autres nous dira qui il est.
   – J'ai l'honneur, mon cher Vicomte, dit le marquis, de te présenter le seigneur Louis Le Pont d'Auvergne, issu d'une illustre famille de Picardie. Il voyage dans son pays comme un patriote, après avoir parcouru l'Europe, l'Asie et la plus grande partie de l'Afrique Occidentale. C'est mon hôte depuis quinze jours, et je n'ai pas voulu le laisser sortir de notre département sans connaître le duc de Cliton, et profiter de la primeur des fêtes royales que nous donne cette maison… Il doit avoir vu des fêtes plus brillantes, mais il ne va pas faire, pour cette raison, peu de cas de la nôtre…
   – Sûrement pas, fit d'Auvergne. Rares sont les cours où j'ai vu plus d'éclat, plus de bon goût, et un enthousiasme plus fervent.
   – Vous devez avoir commencé à voyager bien tôt, pour pouvoir, aussi jeune, posséder une telle connaissance du monde, fit remarquer le vicomte.
   – J'ai commencé à dix-huit ans, j'en ai trente.
   – Je vous en donnais quarante, monsieur.
   – Je ne vous reproche cette estimation… Monsieur le Vicomte. Tout le monde me donne cet âge.
   – Il y a des poils blancs à votre moustache.
   – Et peu de cheveux blancs sur ma tête. Ce que vous ne voyez pas, monsieur, ce sont les cheveux de l'âme. Votre physiologie trouve sûrement à redire à une âme chevelue ; mais n'allez pas faire de moi, pour cela, un matérialiste de l'école "voltairienne".  J'ai souvent imaginé que les pupilles de mes yeux reculaient jusqu'à mes nerfs optiques, montaient ou descendaient où l'on veut que l'esprit existe, pour y voir blanchir rapidement les cheveux de mon âme. Ce que je vous dis ici, en souriant, me coûtait alors des larmes… Excusez-moi, messieurs… j'oubliais que nous assistions à une soirée, où les belles dames nous font oublier ce qui a été, et les messieurs prévenants comme vous, dédom­magent bien de ses chagrins passés un étranger que vous accueillez avec un tel sens de l'hospitalité…
   Le duc de Cliton s'approchait. Il dit à son hôte de Picardie :
   – Vous ne faites pas partie, Monsieur d'Auvergne, des jeunes gens qui viennent au bal pour satisfaire les caprices des dames ? Je ne vous vois pas danser !
   – Je ne danse pas, Monsieur le Duc, à moins que vous me donniez l'ordre de le faire. Quant aux dames, je les vois si bien servies par leurs cavaliers, que ce serait les importuner d'ajouter un serviteur si gauche pour un service si délicat, et qui exige beaucoup d'expérience et d'art. Les voyages, à force, Monsieur le Duc de Cliton, remplissent la tête de science, mais consument la civilité du cœur… Si je leur assénais les impertinences d'un élégant nouveau-venu, elles riraient de mes cheveux blancs ; et quand je leur dirais que j'ai trente ans, elles me demanderaient de certifier mon âge.
   – Je leur répondrais avec la lueur de vos yeux, monsieur.
   – La lueur d'un vieux bout de cristal, que l'on dégage de la pointe du pied, pour que les passants ne se blessent pas.
   – Vos paroles témoigneraient de la jeunesse de votre cœur.
   – Ne flattez pas un vieillard, Monsieur le Duc. Je vois que vous voulez pousser votre sens de l'hospitalité jusqu'à la flatterie… Vous êtes un gentilhomme accompli…
   – Au moins capable de vous apprécier comme un autre, qui ne méconnaît pas les plus petits détails d'une subtile politesse, et fait sien l'intérêt de ceux qui vous offrent la main d'un ami.
   – Une main que je n'accepte jamais, Monsieur le Duc.
   – Vraiment pas ? Tout le monde s'est montré ingrat à votre égard ?
   – Je ne connais personne : il est maintenant trop tard pour le vérifier. Je suis parti de France à dix-huit ans. En douze ans de voyage, je n'ai pas eu le temps d'établir des liens d'amitié. J'en avais laissé une, je ne l'ai pas retrouvée en rentrant. Orphelin et seul, je mourrai seul, pour ne pas laisser d'orphelins de mon amitié derrière moi. Vous voyez que mon refus est un mélange d'égoïsme et d'amour de mon prochain. Deux idées qui se repoussent, et s'épousent… Il existe de ces phénomènes…
   – Il en existe, Monsieur d'Auvergne… Je le sais… fit le duc, retombant tout à coup dans une de ses fréquentes distractions.
   – Resterez-vous à Angoulême ? demanda le vicomte.
   – Quelques jours ou quelques heures. Je ne suis jamais de programme, parce que chaque jour, je me réveille un autre homme.
   – Je vous ferai une sévère prescription ; celle de ne pas vous en aller si tôt, dit le marquis.
   – Et, si tu réussis à lui imposer ta volonté, consentiras-tu, marquis, à ce que Monsieur d'Auvergne vienne passer quelques jours dans mon domaine ?
   – J'y consens ; et vous, Monsieur d'Auvergne, y consentez-vous à votre tour ?
   – Vos ordres sont un honneur pour moi ; si je me sacrifie, cet honneur me coûtera des sacrifices…
   – Je viendrai profiter de votre compagnie, Monsieur le Vicomte.
   – Il est dommage, reprit le marquis, que vous ne puissiez présenter vos respects à madame la duchesse. Vous feriez la connaissance d'un ange, vous verriez une perfection de l'esprit et de la matière, un composé des séductions de l'âme et des grâces du corps.
   – Vous me peignez madame la duchesse sous des traits si séduisants que je commence à regretter de ne la point connaître. Mais, connaissant son mari, je dis qu'il est digne de cette dame.
   – Vous aurez l'occasion de faire sa connaissance quand vous viendrez partager quelques jours votre ennui avec moi. Elle sera un talisman qui vous retiendra quelques heures à ces montagnes, où l'homme vit en poursuivant des cerfs.
   – Et des biches, ajouta le marquis en souriant, qui se laissent facilement rattraper par les lévriers de ton savoir faire, mon cher Vicomte.
   – L'on est quand même, ici, forcé de les poursuivre ; mais toi, à Angoulême, tu les as dans des cages où tu entres en robe de chambre, sans avoir à te mettre des bottes de chasseur, ni à souffler à pleins poumons dans un cor…
   Ces traits plus ou moins insipides, ne les retinrent pas longtemps. D'Auvergne souriait, par politesse, et attendait une occasion favorable pour échapper à ces importuns qui le présentaient à chaque personne qui s'approchait.
   Il s'éloigna de leur groupe et, sous prétexte de prendre un verre d'eau, il se fraya un chemin dans la foule, pour se perdre dans les fourrés du jardin, jusqu'aux lieux sombres où ne parvenaient pas les reflets des lampes suspendues.
   Il se croyait seul. Il plongea son regard dans les profondes ténèbres de la montagne proche, et croisa les bras. Sa respiration était forte, comme celle d'un asthmatique au bord de l'asphyxie. Il se passait une main brûlante sur le front, et l'en retirait comme si elle était calcinée par le feu qui lui consumait les tempes.  
   Il entendit des pas. Il vit une silhouette s'approcher de lui. Il la considéra avec indifférence, et la silhouette passa à côté de lui comme si elle ne le voyait pas, ou le prenait à cet endroit-là, pour une statue.
   C'est qu'elle ne l'avait pas vu. D'Auvergne, surpris par cette apparition quasiment fantastique, donna involontairement un signe de vie, en faisant frémir le feuillage sous ses pieds.
   Le duc de Cliton se retourna, surpris, et fit quelques pas dans sa direction :
   – À qui ai-je l'honneur, Monsieur ?
   – À votre hôte, Monsieur le Duc de Cliton.
   – Qui pourrait supposer vous trouver ici ? Vous fuyez donc le salons ?
   – Et vous, le maître de ces lieux, le roi de ce festin, même si ce ne sont pas ceux de Babylone, vous les fuyez aussi ?
   – J'avais besoin de prendre l'air…
   – Je suis venu respirer un peu, moi aussi…
   – Y aurait-il là quelque chagrin ?…  Forcément…
   – Le pire, c'est que l'on en aspire de nouveaux quand les autres pensent qu'on les exhale…
   – Nous sommes donc les seuls qui ressentons la nécessité de fuir un salon plein de lumière et de plaisirs, pour apaiser notre cœur dans l'obscurité d'une forêt… Il semble que l'infortune nous a conduits ici pour nous embrasser, puisque nous partageons les mêmes souffrances… Venez, Monsieur…
   – Allons-y, Monsieur le Duc, si ça vous convient.
   –Pourquoi ne venez-vous pas ici passer quelques jours ? J'ai une invitation de votre voisin, le vicomte… Nous allons nous retrouver tous ensemble…
   – La duchesse aura l'occasion, alors, de réunir, avec nous, quelques-une de ses amies d'Angoulême…
   – J'aurai alors la joie et l'honneur de faire sa connaissance…
   – Si les médecins ne lui interdisaient pas de voir du monde, je vous la présenterais.
   – Tenez-moi quitte de ce privilège, Monsieur.
   – Je vois que vous avez passé une triste nuit.
   – En effet, Monsieur le Duc, et pardonnez-moi la rudesse de telles vérités… J'ignore ce qu'est le plaisir. Et vous, êtes-vous heureux ?
   – Ne voyez-vous pas que je le suis ? Peut-on remplir de telles obli­gations sans y mettre tout son cœur ? L'infortuné s'isole du tumulte, il ne le convie pas chez lui.
   – Votre attitude est contradictoire. Je viens de vous voir surgir des ténèbres comme le feraient quatre espèces d'hommes : un assassin, un amant, un infortuné ou un voleur. Et vous… malheureux, vous ne l'êtes pas… ce doit être une infidélité à madame la duchesse… dit d'Auvergne en souriant, avec une amabilité feinte.
   Le duc sourit à son tour.
   Ils se trouvaient dans les salons, ils se séparèrent. Au point du jour, le chevalier errant poursuivait son chemin vers Angoulême en compagnie du marquis d'Alençon.
   Le duc se reconnaissait dans le visage d'Elisa qu'il humectait de larmes de joie.
   La duchesse était sereinement assoupie dans son sommeil matinal. Le vicomte d'Armagnac parlait, auprès de son ami, des idées excentriques du gentilhomme de Picardie. Il disait éprouver de la sympathie pour ce sauvage, et désirait étudier un type original qui impressionnerait vivement les femmes si triviales de Paris.
   Sur ces mots, que le duc n'entendit pas, dans son ingénuité, parce qu'il berçait sa fille dans ses bras, il s'endormit aussi vulgairement qu'il put sur une chaise "Voltaire", vu que la demeure du duc était, sauf l'espace de quelques heures, sa résidence habituelle.
 
 
Chapitre XXVI
 
 
Quinze jours après, le vicomte reçut chez lui l'hôte du marquis d'Alençon. De la fenêtre donnant sur le palais du vicomte, la duchesse de Cliton avait vu entrer ce gentilhomme avec un laquais. Elle se tourna vers son mari, qui marchait de long en large dans le salon, et lui dit :
   – Regarde avec ta longue-vue qui est entré dans la cour de notre vicomte.
   Le duc l'observa un instant :
   – C'est le gentilhomme qu'il attendait hier. Le fameux Picard qui voyage depuis douze ans. Nous l'aurons à coup sûr ici aujourd'hui. Je vais le saluer.
   – Mais tu ne vas pas rester longtemps ? Tu m'as habituée à ne pouvoir me passer de toi… Tu vois le résultat ? Je ne te laisse pas vivre pour tes amis !
   – C'est un doux esclavage. Si tu ne veux pas que j'y aille…
   – Vas-y, mon ami, je plaisante…
   – Je ne voudrais pas que ce soit une faveur que j'accorde à ton égoïsme… Regarde, je suis même avare de tes menottes.
   – N'y va pas, alors… Demain… Nous ne sommes pas tenus de savoir si ce monsieur est arrivé, sans attendre que le vicomte, ou quelqu'un d'autre, nous le fasse savoir. Faisons venir notre fille, et partageons-nous le plaisir de la manger de baisers…  Mais le premier, il est pour toi…
   Blanche lui donna un baiser. Le duc y répondit en restant silencieux, dans la mélancolique immobilité de l'indifférence.
   – N'es-tu pas mon ami ?
   – On ne peut l'être plus.
   – L'amour… tu ne m'en parles plus…
   – Ne t'ai-je pas tout dit ?
   – Et moi… je ressens tant de choses que je voudrais te dire !
   – Parle, Blanche…
   – N'as-tu pas deviné mon cœur ? Est-il nécessaire que je te le dise ?
   – Oui… Sur ton cœur, il y a tout à dire… N'est-il pas mort ?
   – Non… il revit… je t'aime…
   – C'est trop tard, Blanche !
   – Trop tard ! Quels mots horribles que ceux-là ! Trop tard !
   – Tu ressuscite quand je me meurs…
   – Tu ne m'aimes pas ?
   – Non. Je t'estime.
   – Ce que j'étais s'est-il éteint, Duc ? Je ne suis pas…
   – Tu es ce que tu as été. Je te vois comme je te voyais. Tu représentes une nécessité dans mon existence mais… c'est moi qui suis un autre homme. L'infortune est venue à bout de moi… J'ai beaucoup réfléchi, beaucoup pleuré, allumé dans mon cœur une flamme qui devait le brûler… Je suis exténué ! Ne trouves-tu pas cette fin vraiment naturelle, quand le début s'est présenté d'une façon si peu engageante ? Les forces de l'homme sont limitées. Je t'estime ; mais l'enthousiasme, le vertige, la douce douleur de la passion sont passés du tourment à leur mort. Voilà dans quel état je suis… il est lamentable !
   – Et le mien ? Deux douleurs insupportables… Le remords… et la conscience que je ne suis pas aimée, quand je t'aime !
   – Ne pleure pas, Blanche… Mon amitié ne te suffit pas ? Suis mon exemple, ma sœur. Me suis-je plaint, quand tu ne m'as offert que l'affection d'une amie ?
   – Tu as raison… Mais la vie, dans de telles conditions, je n'arrive pas à la supporter…
   – Supporte-la. Je ne t'offrirai pas une occasion de souhaiter une jouissance, sans la connaître. Je ferai en sorte que les plaisirs se lancent à tes trousses.
   – Je n'en veux pas… Je suis de nouveau malheureuse… Je suis replon­gée dans mes ténèbres…
   – Ta fille ne représentera pas pour toi une consolation, comme elle l'est pour moi ? Vivons pour Elisa… Convainquons-nous que nous sommes responsables de son bonheur, puisque nous avons une expérience amère de ce qu'est l'infortune. Ma fille est pour moi la gloire qui suit le martyre. Pourquoi ne sera-t-elle pas pour toi une faveur de Dieu qui a fait de toi la martyre d'un amour impossible ?
   – Impossible, non… je le ressens !…
   – Tu le ressens !…  Voilà une bien étrange effusion après onze mois de mariage !… Il a été long, le sommeil de ton âme !… Je ne serais pas plus heureux, si je te croyais ; mais… je ne te crois pas, Blanche…
   – Tu ne me crois pas ! Je te mens d'une façon abjecte ! Respecte-moi, au moins, Duc !
   – Quelle plus grande marque de respect, mon amie, un homme peut-il accorder à sa femme ? J'ai respecté jusqu'à tes délires pour Lacroze ! Même eux, j'ai voulu les amoindrir, en te contant les services que j'avais rendus à cet inconnu ! Tu as retrouvé ta tranquillité quand je t'ai assuré que cet homme n'était pas mort ! Tu as repris vie avec lui !… Voilà qui est plus que flatteur pour la vanité et l'amour d'un mari.
   – Tu ne me comprends pas ! C'est impossible que tu n'y arrives pas ! C'est vrai… je me suis sentie tout autre en apprenant que cet homme était en vie… C'est parce que je ne voulais pas être responsable de sa mort. Je l'ai imaginé heureux, oublié, et son image a cessé de me poursuivre. Puisqu'il est heureux, mon engagement est rompu… Il ne viendrait pas me demander des comptes pour une perfidie…
   – Une perfidie !
   – Oui, une perfidie, parce qu'entre les mains de cet homme il y a eu, et il y aura une lettre où je lui jure d'être à lui, ou de mourir si l'on me force à être à un autre… N'as-tu pas vu le généreux visage de mon âme dans la joie que ta nouvelle m'a procurée !…
   – Blanche ! Ne nous énervons pas… De tels comportements sont pénibles et stériles… Laissons là le passé… Vit-on sans cœur ? C'est possible puisque toi, mon épouse et la mère de ma fille, tu n'as pas senti la nécessité d'en avoir un… Vivons ainsi… Personne ne nous dira que nous ne nous aimons pas comme deux enfants… Le monde, nos hôtes, nos domestiques ignorent les longues heures de silence que nous vivons l'un en face de l'autre… Remettons-nous en à l'hypocrisie de l'infortune…
   La duchesse tomba sur un sofa en sanglotant. Le duc se rendit à la chambre de sa fille, l'apporta, et la déposa dans les bras de sa femme.
   – C'est tout ce que nous avons, Blanche ! Que le ciel permette que nos larmes soient décomptées de celles qu'elle aura à verser.
   Le duc s'approcha de la fenêtre et vit le vicomte qui lui faisait signe des créneaux de son château avec un drapeau. Son hôte se tenait à côté de lui.
   – Le vicomte m'appelle, Blanche… Je reviens tout à l'heure.
   Blanche répandit des flots de larmes sur le visage d'Elisa. Assaillie par un vague pressentiment, elle se leva, avec elle, prise de mortelles angoisses. Elle voulait trouver ce qui l'épouvantait, et ne voyait pas l'ombre noire qui passait sur son cœur.
   – Donnez-moi un peu de lumière, mon Dieu ! Éclairez-moi sur ce pressentiment ! Qu'ai-je fait pour souffrir autant ? J'étais heureuse hier encore ! Mon mari n'est pas mon ennemi… Il me réserve tous ses moments, sans se lasser, sans ressentir la moindre amertume ! Quelle disgrâce puis-je craindre…
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   Le duc était arrivé au manoir d'Armagnac. Le vicomte et d'Auvergne vinrent l'accueillir dans la cour.
   – Il m'a parlé de célébrités en Afrique, mon pèlerin sans coquille et sans bourdon, dit le vicomte.
   – Il y en a beaucoup là-bas, répondit le duc.
   – Avez-vous visité l'Afrique, vous aussi ?
   – J'ai été en Égypte, avec l'Empereur, à la tête d'un régiment de cavalerie.
   – Vous avez alors admiré les ruines de Racoudak, les fûts dispersés de l'Hippodrome, de la colonne de Pompée et des aiguilles de Cléopatre. Napoléon a respecté ces restes ; mais les Anglais ont déclaré en 1803 une guerre sans quartier aux monuments qu'ils ont teints de leur sang… Ne parlons pas de choses tristes… Comment va madame la duchesse ?
   – Elle est rétablie. Je vous suis fort reconnaissant de la délicatesse dont vous faites preuve en vous interrompant pour l'honorer de vos attentions. Je vois que nos séjours ne vous déplaisent pas.
   – Il y a ici des beautés sauvages qui me rappellent les régions inhos­pitalières de Cappadoce. Ce qu'il n'y a pas là-bas, ce sont d'honnêtes gens qui vous font oublier la délicate ponctualité de Londres, et les cordiales prévenances de Paris. C'est vous qui assurez l'éclat de cette nature, qui porte le deuil, aux yeux d'un voyageur presque banni du sein de sa patrie. Je ne sais comment je retrouverai la Picardie, mais, quand je l'ai quittée, elle était triste. Sans doute est-elle encore plus triste à présent puisque je ne vais plus y trouver ma mère, et que mes sœurs vont m'embrasser avec la froideur et l'appréhension qu'elles réserveraient à un étranger… Voilà que je reviens à de tristes sujets… Dites-moi, Monsieur le Duc, la vie d'homme marié est-elle bonne ? Je compte bien me reposer dans les bras d'une femme… Conseillez-moi…
   – On ne donne pas de conseils sur des sujets aussi délicats…
   – Ne voulez-vous pas me servir d'exemple ? Je crois que je vous êtes heureux.
   – Je le suis ; mais cela ne m'autorise pas à me donner en exemple.
   – Qui trouve une femme avec les qualités de la vôtre, l'on ne peut craindre d'éprouver des regrets.
   – Sûrement pas…
   – Ce qui est difficile, c'est de cueillir ces fleurs rares que la main de Dieu sème parmi les épines de la terre… Je préviens votre réponse, Monsieur le Duc.
   – Il ne vous sera pas difficile de la trouver avec vos qualités personnelles.
   – Les connaîtriez-vous donc ?
   – Je les imagine, vous avez trente ans ?
   – Trente ans… qu'importent les années ?
– À votre âge, toutes les ambitions sont nobles, la vie émane entiè­rement du cœur, l'esprit ne descend pas au bourbier abject des vices infamants, mais ce qui vous garantit un choix heureux, c'est le palais pur que vous avez encore pour distinguer, parmi toutes, une femme digne de vous.
   – Vous m'engagez à la chercher…
   – Eh bien, soit, fit le vicomte, nous nous marierons en même temps… Dînes-tu avec nous, Duc ?
   – Ça m'est impossible ; la duchesse m'attend. Daignerez-vous, Monsieur d'Auvergne, si vous n'êtes pas fatigué, m'honorer de votre compagnie cette nuit ?
   – J'y compte bien… répondit le vicomte.
   À la fin de l'après-midi, les chevaliers descendaient d'Armagnac vers Cliton. La duchesse, contrainte par l'étiquette, s'efforçait de prendre un air avenant, les événements de la matinée ne lui permettaient pas de montrer son affabilité naturelle.
    Le duc était sorti pour les accueillir dans l'allée qui menait du palais au portail. Sans trop y prêter attention, Blanche remarqua, à travers ses vitres, la silhouette du fameux chevalier.
    Au premier coup d'œil elle sentit son sang se geler dans ses veines. Elle accommoda son regard comme qui veut démentir la terreur de voir confirmer une appréhension. Ses lèvres hésitèrent, elle esquissa un mot tremblant, comme un gémissement d'effroyable surprise : DIEU ! Et le personnage sur qui ses yeux horrifiés restaient fixés, immobiles, frappés de stupeur, s'approchait… Elle prononça encore un autre mot : LACROZE ! Et s'enfuit, comme épouvantée, dans sa chambre,  en courant comme une folle. Elle poussa un cri. Comme elle pliait les genoux dans une poignante supplication, sa face heurta le sol, et la lumière s'éteignit dans les yeux de la malheureuse.
   Au bruit de la chute, la servante d'Elisa accourut de la chambre voisine. Elle la prit dans ses bras, la jeta  sur son lit, desserra ses vêtements, lui fit respirer un anti-spasmodique qui faisait de l'effet dans les nombreuses défaillances de la duchesse.
   Elle voulait appeler le duc et ne pouvait la laisser seule. Dans son indécision, elle sonna et attendit. Blanche ouvrit les yeux, et fit signe à sa domestique de n'appeler personne. Un écuyer vint lui dire qu'elle était attendue au salon. La servante lui répondit qu'il lui était impossible de venir.
   Le duc entra dans sa chambre :
   – Qu'as-tu, Blanche ?… Tu ne me réponds pas ?
   – Elle a perdu connaissance, répondit la bonne.
   – Maintenant ?
   – Je l'ai trouvée, là, par terre.
   – Mais je ne l'ai jamais vue comme ça ! Les yeux ouverts, sans me répondre !… Qu'as-tu, ma fille ? Tu as la tête en feu ! Allez vite chercher un médecin !… Je reviens tout de suite…
   Le duc revint au salon, où ses hôtes l'attendaient.
   – La duchesse, Monsieur d'Auvergne, vient d'être victime d'une attaque cérébrale.
   – Bien sûr ! s'exclama d'Auvergne, dissimulant un sursaut.
   – Vous exagérez peut-être, Duc ! ce sera un de ces évanouissements passagers auxquelles elle est sujette.
   – Non… Elle a les yeux injectés de sang et sa tête, on dirait de la braise. Excusez-moi, Messieurs…
   – Si vous le permettez, dit d'Auvergne, je demeurerai ici, et ne me retirerai qu'une fois assuré que le malaise de madame la duchesse ne met pas sa vie en danger.
   – Merci, Monsieur… Restez avec le vicomte ; je reviendrai dès que possible.
   En l'absence du duc, le supposé voyageur demanda au vicomte :
   – Cette dame a-t-elle régulièrement de ces montées de sang à la tête ?
   – Rien de tel ; elle ne souffrait que d'évanouissements sans consé­quence ; mais il y a plus de six mois que cela ne lui arrive plus.
   – Et avant ces six mois, cela lui arrivait-il fréquemment ?
   – Presque tous les jours.
   – Est-ce à la suite de quelque souffrance morale ?
   – Je pense que oui : pour des raisons fort complexes…
   – Et ces raisons ne disparaissent pas avec le temps ?
   – À juger par les effets…
   – Savez-vous, Monsieur le Vicomte, que le duc ne me paraît pas heureux ? Je trouve dans son expression une touche d'amertume, une sécheresse que les larmes laissent en général où elles passent ! Je ne sais s'il est naturellement triste, mais je suis doué d'une miraculeuse intuition pour ne pas me tromper sur les gens qui souffrent. Cet homme n'est pas heureux.
   – Vous avez tout compris, Monsieur d'Auvergne.
   – Il me semblait bien ! Si je voyais son visage, à elle, j'en aurais le cœur net, avec la certitude absolue que me donnerait la duchesse, même si porter un jugement sur une femme à partir de son expression c'est une entreprise malaisée… Cela fait longtemps que vous connaissez cette dame ?
   – Je la connais depuis son enfance : je l'ai vue grandir en Vendée, où elle s'était réfugiée avec son père, et nous nous retrouvons à Paris, où elle s'est mariée avec monsieur le duc.
   – Vous devez donc savoir si elle s'est mariée librement avec votre ami…
   – Pourquoi me poser une telle question ?
   – Ma curiosité n'est pas tout à fait vaine. Je n'écris pas de récits ni des tragédies, mais j'aime les imaginer… une pensée de qui conserve en lui le douloureux argument d'innombrables intrigues… Je vous ai posé cette question, que je retire si elle manque de discrétion, parce que je m'intéresse au sort de ces êtres presque inconnus, et je voulais, à partir de ses antécédents, en tirer une conséquence que j'ajouterai à mes notes sur les infortunes d'autrui. Il n'y a pas longtemps, j'ai rencontré en Allemagne un personnage ténébreux qui semblait s'être ajusté un masque de fer sur son visage. J'ai sympathisé avec ce particulier qui épouvantait tout le monde. J'ai pris contact avec lui. La première chose que je lui ai dite, ç'a été, c'était d'une audace qui aurait pu me valoir un coup de couteau. Je lui ai demandé s'il avait été trahi par une femme. Il m'a fixé férocement et répondu : "Oui". Quelques jours après, c'était mon ami, parce que je lui avais peu à peu arraché, non pas les épines, ce qui était impossible, mais les secrets de son cœur. J'ai su qu'il était Parisien, qu'il avait aimé la fille d'un gentilhomme, alors qu'il était un simple lieutenant, qu'il avait été expatrié à cause d'elle, pour servir sa patrie, qu'il avait obtenu d'elle la promesse sacrée d'être sienne ou de mourir, et qu'enfin cette femme s'était mariée et vivait heureuse. Voilà pourquoi le pauvre homme souffrait atrocement ! Connaissez-vous la morale de ce conte ? C'est que j'ai pu, avec la mienne, lui insuffler le sentiment de dignité que cet amour lui avait fait perdre : ce qui ne serait jamais arrivé, si je n'avais eu l'audace de l'interroger.
   – Comment s'appelait cet homme ? Pourriez-vous me dire son nom ?
   – Oui : c'était le maréchal Ernest de Lacroze.
   – Lacroze !
   – Connaissez-vous mon ami ?
   – Non, mais ce nom me dit quelque chose. Connaissez-vous son nom à elle ?
   – Mon ami avait un trop grand sens de l'honneur pour le prononcer. Le connaîtriez-vous ?
   – Moi… bien sûr que non… Je vais vous demander une faveur exceptionnelle…
   – Parlez, Vicomte.
   – Ne prononcez pas le nom de votre ami dans cette maison.
   – Au nom de Dieu, que dois-je penser de votre recommandation ! Montrez-vous loyal, éclairez-moi ce mystère ! Je parierais que la duchesse de Cliton est…
   Le vicomte l'interrompit :
   – Silence, le duc arrive…
   – Ne vous l'avais-je pas dit ?
   – De quoi s'agit-il, monsieur le duc ?
   – On va saigner ma femme… C'est une congestion cérébrale.
   – La pauvre dame !… J'en suis fort affecté, et je vous laisse. Vous permettrez  que j'insiste pour savoir si elle se remet ?
   – Elle vous remerciera, et dès à présent je vous baise les mains pour toutes vos attentions, Monsieur d'Auvergne.
   Le duc revint au chevet de sa femme. Elle était fébrile, et inconsciente. Elle murmurait, en délirant, des mots inintelligibles, il n'y en avait que deux que le duc avait pu entendre, plus d'une fois, distinctement : pardon et Lacroze. Ses cheveux se hérissèrent, son cœur frémit dans sa poitrine, comme transpercé par un éclair. Il colla son oreille aux lèvres de la fiévreuse, et ne distingua que deux paroles, claires et vibrantes, comme des cris d'amour, des prières : pardon et Lacroze. Il fit sortir de la chambre le médecin, le chapelain, et les domestiques. Il resta seul avec elle. Il écoutait anxieusement ce qu'elle balbutiait dans son délire. Toujours les mêmes mots. Aux derniers, il leva les mains vers sa tête, comme si ses tempes, sous la pression d'un feu intérieur, menaçaient de céder. Blanche ouvrit ses yeux épouvantés et lui tendit la main. Le duc retira la sienne, croisa les bras, et la contempla avec le premier sourire que le démon faisait naître sur ces lèvres. les yeux de la duchesse se refermèrent, et retomba dans son délire.
   Détournons les yeux de ce drame lourd d'une angoisse indicible, et rendons-nous au palais du vicomte d'Armagnac…
   Il s'y joue un autre qui entretient des liens étroits avec celui-là.
   – Vous êtes donc absolument sûr qu'on a fait violence à Blanche de Clermont pour la forcer à épouser le duc ? demanda l'invité.
   – Absolument.
   – Elle a effectivement reçu une lettre de Lacroze à l'article de la mort ?
   – Oui : je vous ai déjà dit que je le sais du duc lui-même.
   – Et durant deux années elle n'en a pas reçu d'autre ?
   – Aucune autre : elle l'a cru mort.
   – Et, malgré tout cela, on a dû la forcer à se marier, alors qu'elle pouvait s'estimer dégagée de son serment ?
   – Oui… on a dû la forcer.
   – Vous pouvez témoigner des souffrances qui ont empoisonné la vie du duc ?
   – Oui. Je vous vois de plus en plus acharné à scruter la vie de votre prochain.
   – Ce n'est pas pour rien… Eh bien dites-moi si vous pousseriez votre bonté jusqu'à satisfaire ma curiosité : depuis combien de temps Blanche de Clermont montre plus de résignation ou moins de tristesse ?
   – Depuis que le duc lui a confirmé que le maréchal Lacroze était vivant.
   – Comment expliquez-vous ce phénomène ?
   – De deux façons : l'une qui est toute à son honneur, l'autre qui l'est fort peu à celui de son mari. Ou bien la duchesse se sent soulagée de sa culpabilité indirecte dans la mort de Lacroze ; ou bien elle nourrit l'espoir de le rencontrer un jour pour lui prouver qu'elle ne l'a pas oublié.
   – La seconde hypothèse est bien déshonorante pour elle. Vous êtes un ami pour cette dame ?
   – Un véritable ami.
   – Vous ne vantez guère sa noblesse, dans l'une de vos explications.
   – C'est une conjecture que je ne prends pas à mon compte. Une femme susceptible de commettre une faute, n'est point pour autant indigne de mon estime. Je suis français, né malin, comme dit le poète.
   – Vous êtes donc son ami, Monsieur le Vicomte.… Voulez-vous me rendre un grand service ?
   – Cela va de soi, Monsieur.
   – Vous lui remettrez une lettre du maréchal Lacroze.
   – Et vous qualifiez cette commission de grand service ?
   – Et je vous le confirme en vous donnant ma parole d'honneur, c'est la seconde fois que je n'hésite pas à le faire. Vous acceptez ?
   – Oui ; mais prévenez-moi des conséquences.
   – Vous procurerez une parfaite tranquillité à la duchesse. Vous la délivrerez d'une congestion cérébrale, qui peut se reproduire demain et la tuer.
   – Je la lui porterai moi-même.
   – Je vous la remettrai demain, vous ne la lui remettrez qu'en mains propres, entendu ?
 
 
Chapitre XXVII
 
 
   Le lendemain matin, le vicomte d'Armagnac fut reçu dans la chambre de la duchesse. Son mari se reposait après avoir veillé toute la nuit à son chevet. Le médecin, assuré d'avoir triomphé d'une mort subite qui avait détalé à la vue du bistouri, garantissait, au nom de la science, et particulièrement en mettant en jeu le sien, la conva­lescence de la duchesse.
   Blanche tendit la main au vicomte, en tremblant, saisie d'une mysté­rieuse crainte. Elle l'observait de ses yeux épouvantés, n'osant pas articuler un son.
   Le médecin fut appelé à la chambre du duc, et, pour ne pas laisser échapper cette occasion, le vicomte remit la lettre à la malade, sans l'y préparer.
   – De la part de qui ? s'exclama Blanche, devenant à nouveau cramoisie sous l'effet du sang qui engorgeait ses artères temporales.
   – Vous le verrez bien, répondit le vicomte en se retirant.
   Tremblante, prise de court, effrayée, la duchesse ouvrit la lettre. Elle se pencha vers un chandelier. Elle vit qu'il n'y avait que quelques lignes, et se donna le courage de la lire. Il y avait ces mots :
 
   Personne, à part vous, ne sait que je suis Ernest Lacroze. Ne craignez pas de me voir devant vous. Je ne viens pas vous demander des comptes sur un serment. Je suis heureux ; plus heureux que vous, duchesse. Je connais votre histoire. Je suis votre ami. Montrez de l'indifférence à mon égard. Ne manifestez pas la moindre apparence de surprise. Je ne vous compromets pas. Je crois qu'il est innocent, le plaisir que le prendrai à vous écouter. Le passé n'a plus rien à voir avec nous.
                                                                                                        Lacroze
 
   La première chose qu'elle fit, ce fut brûler cette lettre. Puis elle enveloppa les cendres dans un mouchoir qu'elle jeta dans une jarre pleine d'eau. Elle prit la jarre et la dissimula sous son lit. Dans tous ces actes, elle trahissait la simplicité d'une idiote, c'était une précaution si peu naturelle dans de tels cas.
   Elle sonna. Elle demanda à une domestique de faire venir le vicomte qui marchait de long en large dans une petite pièce à côté.
   – Qui vous a remis cette lettre ?
   – Monsieur d'Auvergne.
   – Vous a-t-il dit dit de qui elle était ?
   – Oui…
   – Croyez-vous à ce qu'il vous a dit ?
   – Pourquoi n'y croirais-je pas ?
   – Savez-vous si cette lettre demande une réponse ?
   – C'est à moi que vous le demandez, Duchesse ? J'en ignore le contenu. L'on m'a dit qu'elle vous ferait beaucoup de bien ; l'on n'a pas voulu me préciser en quoi. M'a-t-on induit en erreur ?
   – Non, Vicomte… L'on vous a dit la vérité…
   – Comment vous sentez-vous ?
   – Mieux… bien mieux. Je compte me lever bientôt. Avez-vous vu mon mari ?
   – Pas encore.
   – Allez le voir… Montrez-vous son ami… Le malheureux a besoin de consolations… Les miennes sont inutiles… Il ne m'a pas quitté un instant de toute la nuit ! Quel ange que cet homme-là !… Écoutez-moi, vicomte… dites-lui de m'aimer…
   – Est-il besoin de le lui dire ? Quelles autres preuves voulez-vous, Madame la Duchesse ? Combien de maris avez-vous vus faire preuve d'une telle affection ?  Qui pourrait attendre autant d'un homme, exposé à des passions fougueuses, brûlant d'inspirer un amour que vous lui avez refusé avec une cruelle ingénuité ?
   – Plus aujourd'hui, vicomte ! Il y a longtemps que je l'aime. Si vous saviez à quel… moment mon âme a émergé de son abîme, pour voir la lumière, pour caresser un nouvel espoir aussi mensonger que tous les autres…
   – Je sais tout, Madame la Duchesse… et c'est parce que je sais tout que j'attends beaucoup… Espérons tous les deux voir poindre un nouveau printemps dans le cœur du duc… Je ne dois pas oublier de vous dire, Madame la Duchesse que, sans vous connaître, mon hôte représente, entre nous, un extraordinaire artisan de votre bonheur. Ce qu'il pense sur vous, laisse entrevoir chez lui une importante mission à remplir. Les questions qu'il m'a posées depuis hier, tous les détails de l'histoire que vous avez eue avec Lacroze, et cette lettre enfin que j'ai eu le plaisir de vous remettre, tout m'incline à croire que cet homme a prévenu une terrible fatalité qui vous menaçait.
   – Laquelle ?… Parlez, Vicomte…
   – Laquelle, je ne saurais vous le dire. N'y avait-il pas un serment écrit de votre main à Ernest Lacroze ?
   – Oui… Mais j'étais sûre qu'il était mort.
   – Mais il ne serait pas sûr, lui, que vous l'avez trompé. À quelles extrémités pourrait l'entraîner la passion ? Dans quel but cet homme reviendrait-il en France ?
   – Vous savez donc où il est ? demanda la duchesse, croyant que le vicomte parlait de son hôte.
   – Je ne le sais pas vraiment ; je suppose qu'il est en Allemagne où il se trouvait il y a trois mois. Il faut croire que d'Auvergne est venu à Angoulême pour le compte de Lacroze. Dès que je lui ai parlé de la violence qu'on vous avait faite en vous mariant, il a changé d'expression. Je ne sais quelle âpreté avaient ses paroles, qu'elles n'ont plus ! Je n'arrive pas bien à comprendre la sollicitude d'un étranger là-dessus ! Mais je sais qu'elle est réelle… Vous pourrez en savoir plus que moi ; mais je ne vous demande pas de confidences…
   Le duc entra avec le médecin. Blanche lui tendit la main avec une angoisse empressée. Il l'attira sur son cœur, et de son cœur à ses lèvres encore brûlantes.
   – On dirait que tu vas mieux, Blanche, dit le duc, en lui caressant le visage.
   – Bien mieux. Si tu m'ouvrais cette fenêtre… Je voudrais voir la lumière du jour… Cette lumière te rend si pâle.
   – Je ne vous autorise pas à ouvrir les fenêtres, dit le médecin, éventant son cou engoncé dans sa dogmatique cravate.
   – Je ne suis pas malade, ma fille. Je suis naturellement pâle. Comment va ton hôte, Vicomte ?
– Bien : mais je me dois de te dire qu'il t'envoie respectueusement tous ses souhaits pour la santé de Madame la Duchesse.
   – C'est, à mon avis, un gentilhomme accompli ! Il m'est redevable d'une de ces rares sympathies qui me captivent. Je le trouve raffiné dans cette finesse des sentiments que l'on acquiert dans l'infortune. Il respire l'intelligence d'une façon qui ne manquera pas de t'émerveiller, Blanche. Que n'a-t-il pas dû endurer ! Les cheveux et la moustaches blanchissante à trente ans, c'est extraordinaire.
   – Pas vraiment, fit solennellement le docteur, cela arrive fréquem­ment ; c'est une affaire d'organisation, cela n'a rien à voir avec l'esprit. Ce sont des caractéristiques héréditaires dont bien des jeunes gens tirent parti pour qu'on les croie martyrs de leurs passions ; mais la science se rit de ces acteurs tragiques.
   – Vous jugez donc, docteur que les cheveux blancs de monsieur d'Auvergne sont héréditaires comme des majorats ? Vous ne savez donc pas de quoi les passions sont capables…
   – Je suis passé par là, Monsieur le Duc. J'ai été jeune homme, et payé mon écot de folies ; mais je ne puis me citer comme exemple pour ce qui est des cheveux blancs, je regrette d'avoir à vous dire qu'à dix-huit ans, j'étais chauve. Ce dont je puis vous assurer c'est que, de temps en temps, ma perruque prenait une couleur extravagante. Était-ce un effet de mes passions, je l'ignore, mais je crois que non ; sauf si les propriétaires légitimes de leur chevelure étaient pris de passions, et si leur douleur se reflétait sur ma perruque.
   Le duc et le vicomte éclatèrent de rire. Blanche ne semblait pas entendre le médecin.
   – Tu as perdu un trait d'esprit du docteur… dit le duc à Blanche.
   – Vraiment ? Il m'indemnisera, son esprit est toujours fécond.
   – Merci, Madame la Duchesse. Vous voulez me convaincre que l'hôte de Monsieur le Vicomte est un vieillard de trente ans, qu'il est tout droit sorti des romans noirs de Radcliffe ! Veuillez m'éclairer sur un point ; n'est-il pas, à Angoulême, l'hôte du marquis d'Alençon ?
   – C'est exact, répondit le duc.
   – Je lui ai parlé, cette physionomie ne m'a inspiré aucune sympathie ! Il a eu l'audace de me demander quel médecin avait rendu le plus de services à la médecine. Je lui ai cité Haller, Blumembach, Brown, Hoff­mann, etc., etc., et après m'avoir écouté en arborant un sourire plein de dédain, il m'a répondu que le médecin le plus utile à l'humanité avait été Molière ! Ça m'a donné l'envie de le voir souffrir de l'attaque d'apoplexie dont est mort son médecin favori, pour venger la médecine outragée !
   – Quelle cruauté, docteur ! fit le vicomte, en raillant la grave indignation du médecin. Et qu'elle impression vous a faite, à part ça, ce partisan de Molière ?
   – On aurait dit un homme célèbre ! C'est un original ! Il répond en dormant, et parle en rêvant. Je le soupçonne d'être un somnambule. Le marquis dit qu'il l'entend marcher à quatre heures du matin. De deux choses l'une : il s'agit d'un lunatique ou d'un poète, ce qui est presque pire. Gardez un œil sur lui, Monsieur le Vicomte ! Si c'est un poète, débarrassez-vous de cette espèce qui, depuis André Chénier, ne marche pas droit. J'ai un fils qui a cette vocation ; mais je me flatte de vous dire que j'ai pu le rendre plus matériel en en faisant un médecin, puis en le mariant.
   – Vous jugez donc que le mariage rend matériel ?
   – Non, Monsieur le Duc, quand, on a le le bonheur de rencontrer, au lieu d'une femme de chair et d'os, conformément aux lois de l'anatomie, un ange qui répond, comme votre épouse, à celles de la métaphysique.
   – Merci, docteur, vous êtes bien aimable… répondit la duchesse avec un sourire forcé.
   – Ce que vous ne pouvez expliquer, reprit le vicomte, c'est le fait que d'Auvergne se lève à trois heures du matin.
   – Et encore certaines qualités qu'il possède, que l'on n'accorde qu'aux dames.
   – Que l'on n'accorde qu'aux dames ! C'est pour le moins original ! Éclairez-moi sur ce point, je pensais que j'avais hébergé un homme ! Qu'a-t-il qui contredise sa nature d'homme ?
   – Il pleure. Avez-vous déjà vu un homme pleurer ? Le marquis d'Alençon m'a raconté, en toute bonne foi, que ce fameux Picard pleurait, sans que personne ne l'ennuie.
   – Voilà ce qui explique les cheveux blancs ! dit le duc.
   – En matière de physiologie, les choses ne trouvent pas une réponse aussi rapide. Il n'y a aucun lien entre la sensibilité morale et les racines des cheveux. Les téguments de la tête ou de l'épicrâne ne communiquent pas à travers la voûte encéphalique…
   – N'oubliez pas que vous parlez à des Français, docteur. Nous ne comprenons rien à votre grec, si vous parlez grec, et abusez de notre ignorance pour nous foudroyer avec un fragment des Philippiques de Démosthène.
   – Vous êtes trop cultivé, Monsieur le Vicomte, pour ne pas m'entendre. Je disais, moi…
   Le duc l'interrompit :
   – Ne dites plus rien. L'on nous appelle pour le déjeuner. Je ne t'invite pas, Vicomte, parce que tu es attendu chez toi. Embrasse d'Auvergne pour moi, et dis-lui qu'il m'honore cette après-midi de sa présence. Si la duchesse ne se sent pas plus mal, il peut aussi bien la saluer dans ma chambre. Y consens-tu, Blanche ?
   – Comme tu voudras, mon ami.
   Qui pourrait sonder l'âme de cette femme, quand elle répond à son mari ? Quel pouvoir que celui de sa volonté sur les larmes ! Qu'est-ce qui peut se cacher dans son cœur ! Combien de profondes atteintes, essuyées sourdement, sans lui faire monter le sang au visage ?
   À nouveau seule, Blanche se rappelait les paroles de Lacroze. L'ange de son enfance, le fantôme de six ans, l'ombre implacable toujours en vain dressée entre elle et son bonheur, l'objet de ses prières incessantes à Dieu, allait se dresser vraiment, devant elle.
   Lacroze était cet homme qui avait vieilli à trente ans, à force de se ronger dans des veilles douloureuses, de défier avec ses larmes un sourire sacrilège ! Cet infortuné, accablé de douleurs, peut-être seul au monde, mort au regard de tous ses espoirs, écrit une lettre à la femme qui a fini par céder et se dit son ami ! Blanche revient aux jours les plus clairs de sa vie, elle y voit cet homme, plein de vie, rêvant de coups d'éclat, mais tous remportés par son cœur. Elle se concentre sur l'étendue réelle de sa douleur, et sait qu'elle va être accusée par ces cheveux blancs, par ces rides précoces, même si ses lèvres pieusement fermées ne profèrent aucune accusation contre sa perfidie.
   Et, en face de cette image, l'ange de Dieu lui présente celle du duc de Cliton, le martyr résigné qui a bu au calice de l'ingratitude, que lui tendait sa femme ! Il est bien différent, le prisme à travers lequel elle le voit aujourd'hui. Son amour, contrarié par le marasme où était plongé l'âme de son mari, renaît tel qu'il était dans son enfance, adoucit son existence comme un présent du ciel, qui a compati à ses souffrances, et lui pèse comme un remords tardif, parce qu'elle a sonné trop tard, l'heure de cet amour, que ne partage pas le duc.
   Ces deux images, comme deux poignards, dont les pointes doivent se croiser, pénètrent dans son cœur. Il y a là, dans la poitrine de cette pauvre femme, le problème d'une agonie qui reste compatible avec la vie, alors que, souvent, une douleur subite entraîne la mort ! Si vous voyez son visage, sa sérénité vous étonne ! Si vous comptez ses pulsations, vous vous apercevrez que son sang ne circule pas, que ses extrémités relèvent du tombeau par le froid qui les glace ! Remarquez cependant que tout le sang et tout le feu remontent et bouillonnent dans le sein de Blanche. De quelles angoisses celui-ci n'est-il pas le siège ! Qui se jugerait infortuné auprès d'elle ?
 
***
Fin de la première partie

LA SUITE ICI

[1] Dom João V étant mort en 1750, le personnage porte en 1780 des vêtements aussi vieux que lui. Dona Maria Ie étant entrée en fonction en 1777 (Elle est surnommée la Pieuse par les Portugais, la Folle par les Brésiliens, ce qui n'est pas à première vue incompatible) peut le charger de saluer le pontife de sa part, en s'abstenant de le tutoyer, révérence parler. (NdT)

[2] Nous rappellerons au lecteur qu'une Napolitaine en 1780 vivait dans le Royaume des Deux-Siciles. Garibaldi ne s'empara de la Sicile puis de Naples qu'en 1860. (NdT)

[3] Raymond deviendra Benoît au chapitre VIII. (NdE)

[4] Souverain pontife de 1775 à 1799, il a eu l'honneur de condamner en 1791 la Constitution Civile du Clergé, de voir annexer Avignon et le comtat Venaissin, avant d'être déchu de son pouvoir temporel, et d'assister à la proclamation de la République Romaine. La scène initiale du Livre Noir se déroulant en 1780, le lecteur tatillon se demandera si la fille de Peppa n'a pas grandi bien vite.  (NdT)

[5] En français dans le texte. (NdT)

[6] Ou plutôt du Calvados... Les départements ne seront créés qu'au début de 1790. (NdE)

[7] Bien qu'elle se fît appeler Marie, Marie-Anne-Charlotte Corday d'Armont (orthographié Armans par l'auteur) petite-nièce du grand Corneille, est passée dans l'Histoire sous le nom de Charlotte Corday.
 L'honnête homme se réjouira du rôle que lui fait jouer Camilo dans son roman. (NdT)

[8] Camilo étant, dans ses références, d'une rigueur toute romanesque, nous nous croyons tenus de nous montrer plus exacts : "Le tocsin qui va sonner n'est point un signal d'alarme, c'est le pas de charge sur les ennemis de la patrie. Pour les vaincre, Messieurs, il nous faut de l'audace, encore de l'audace, toujours de l'audace, et la France est sauvée." (NdT)
[9] Textuelle, comme toute les autres (Note de l'Auteur)

[10] Voir le Moniteur de l'An Deux de la République française, p. 139,245,253,255. (NdA)

[11] Les deux premiers personnages illustrent le danger de croire aux oracles. Les Doriens ne pouvaient s'emparer définitivement de l'Attique que s'ils épargnaient le roi. Codros, roi d'Athènes s'introduisit dans le camp dorien pour y provoquer une rixe où il trouva la mort. Marcus Curtius se jeta avec son cheval dans une crevasse qui s'était ouverte dans le Forum, pour qu'elle se refermât. Le cheval, qui ne croyait pas aux oracles, n'a pas compris ce qui lui arrivait. Lucius Junius Brutus fit bannir Tarquin le Superbe, le dernier roi Étrusque, et devint consul en 509 A. C. ; Marcus Junius Brutus fait partie des vaillants sénateurs qui se sont mis à trente pour donner trente-cinq coups de poignard à Jules César en 49 A.C, dans la Curie bâtie par Pompée au Champ de Mars. Le dictateur perpétuel aurait cessé de se défendre, après l'avoir reconnu, et lâché en grec la phrase que l'on sait. Le cardinal doit penser au descendant de Lucius Junius.    (NdT)

[12] À part deux noms propres, il dispose de deux mots morte a…, au lieu de à mort… C'est plus qu'il n'en fallait pour un esprit aiguisé, et qui parle le portugais à la perfection. (NdT)

Texte  et dessins  René Biberfeld - 2017

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