Les poèmes sont dits par l'auteur
dans une possible
prononciation restituée du français
du XIIe siècle
(Flash et mp3)
LE MANOIR DE PLAINE AVENTURE
L Y A CE QUE
l'on entreprend consciemment. C'est carré comme un plan de carrière quand on dispose des moyens.
Ce
qui se met en branle au fond de nous-mêmes sans que l'on s'en avise obéit peut-être aux mêmes règles. À ceci près
que ça se met en branle
parce qu'on en a les moyens.
Chacun
exploite son fonds à plusieurs niveaux. Et s'arrange comme il
peut pour que les diverses équipes qui l'aident à
l'exploiter s'ignorent. Car il importe d'éviter les interférences.
Le malaise reste tout de même supportable tant que l'on se tient
au domaine des interférences répertoriées, et je rends grâce
aux analystes d'avoir élargi notre répertoire. Nous pouvons
affronter ce qui relève de la libido, et rendre compte de
certains ratés de l'animal social. On sait où l'on en est, faute
de savoir où l'on va. Y compris les sujets qui peuplent les étables
à dingues, et les maisons d'arrêt qui en sont devenues les
succursales.
S'agissant des domaines encore inexplorés,
les interférences ont peu de chances d'affecter qui que ce soit.
Je ne parle pas du domaine spirituel que les dévots s'efforcent
de phagocyter, ne serait-ce que pour mettre notre libido au pas,
et rameuter leurs troupes, la seconde tâche s'avérant plus aisée.
Elles n'avoueront jamais que le sentiment d'avoir été abandonné
de son Créateur relève de la pure paranoïa. Ils perdraient le
plus clair de leur pratique.
Tout
ce qui touche à la conscience - je m'en tiens au sens ancien : je
m'efforce de connaître ce qui se passe en moi-même - devrait par
définition échapper à toute interférence. Je laisse aux
amateurs le plaisir d'avoir conscience de ce qu'ils font, en
pesant, si telle est leur condition, leurs actes à l'aune du bien
et du mal. Celle dont les cagots nous ont affligés a vite été
relayée par celle de classe, tandis que l'honnête travailleur
s'enveloppait dans son armure de probité pour manifester un
semblant de conscience professionnelle. Le sens étymologique suggère
un savoir commun, une connivence universelle que l'on s'est
empressé de précipiter dans les oubliettes de l'Histoire. C'est
pour cela que les politiques ne cessent de parler de solidarité.
Par
un étrange accident, mes études peuvent m'amener à puiser dans
le fonds commun. Je sens que je ne vais pas tarder à payer la
note.
L'avantage
des forts en thème, c'est qu'ils n'ont pas à faire leur trou. On leur offre des trous tout faits. Les
aventures intellectuelles me semblent moins périlleuses que les
autres, à condition de ne pas avoir à se frotter à la lie. Ma
femme Émeline est une sainte femme. Elle continue de dégrossir
la jeune classe. Je n'ai affaire qu'à un public trié sur le
volet, qui ne présente que de raisonnables plages d'inculture. Je
m'applique paresseusement à les combler. Et ils m'épargnent
leurs états d'âme.
Un
cursus brillant m'a coiffé de deux casquettes, authentifiées par
les agrégations correspondantes. L'historien est devenu une
autorité, figurant dans un tas d'index, pour tout ce qui concerne
l'époque médiévale, le douzième siècle plus précisément ;
le grammairien possède les dialectes (d'oïl et d'oc) de cette période.
Et mon cours se situe à la croisée des chemins. Rien de
ce qui a été écrit ou de ce qui s'est fait entre La Chanson
de Roland et Le Conte du Graal ne m'est étranger, je
me fonde là-dessus pour apporter ma contribution à l'histoire
des mentalités.
Je
ne suis pas assez porté sur les querelles pour soutenir une
datation basse de La chanson de Roland (allez donc avouer
que cela ne me déplairait pas qu'elle ait été composée après
la naissance d'Aliénor d'Aquitaine ; après tout, le manuscrit
d'Oxford a été rédigé
au tout début du deuxième quart de siècle), et je n'émets
aucune réserve sur le fait que ce soit Marie de France, l'épouse
du Comte de Champagne, l'auteur des fameux lais. Elle a fréquenté
la cour d'Angleterre et celle de Poitiers qu'animait sa mère, la
fameuse Aliénor. Je ne vais pas exaspérer les collègues qui
voient déjà d'un mauvais œil les historiens et les littéraires
se presser à mes cours, et même quelques pédants.
Mon
douzième siècle a du bon. Je ne me laisse pas troubler par les
vanités du siècle, et je reste étranger aux psychoses
contemporaines.
Cela ne me dispense pas d'être
touché par des affections d'un autre temps.
Nous
avons, ma femme et moi, séjourné dans plusieurs pays sans que
cela ait des répercussions sur notre esprit. Pourtant, une idée
d'Émeline, nous nous efforcions d'apprendre les rudiments de la
langue. Nous parvenions à suivre une conversation pas trop ardue,
et même à lire un journal ou un livre à notre portée. Nos
enfants, venus sur le tard, ont mis fin à ces voyages. J'ai laissé
tomber les rudiments,
mon épouse continue à réviser. Elle appelle ça ses petits
exercices. Je ne regrette pas ces expéditions. Elles me
permettent de passer de Marcabru à Marie de France, et de Jean
Bodel à Chrétien de Troyes sans en être autrement gêné.
J'arrive même à reconnaître les crus, et à savourer comme il
faut les plus goûteux. Il n'y a pas de quoi bomber le torse. Ma
chère Aliénor et sa fille en possédaient sûrement autant, et
parlaient sans doute mieux le latin que nos latinistes à nous.
Ces incursions dans ces époques reculées
engageaient aussi peu mon être qu'un mois passé à Saint-Pétersbourg.
Jusqu'à
aujourd'hui. Il a fallu la coïncidence de deux faits.
J'ai
été invité à me pencher sur la place de la femme au Moyen-Âge
dans les œuvres que j'étudiais. Je ne vitupérerai jamais assez
le goût pour les thèmes qui, parti de mes collègues de Lettres
Modernes, a fini par infecter nos lycées, avant de se répandre
parmi nous. Je ne tenais pas plus que ça à marcher sur les brisées
de ma chère Régine Pernoud, que le médiéviste ordinaire
affecte d'ignorer, reconnaissant en elle une monarchiste même pas
absolue, et une catholique d'avant le Concile de Trente. Peu
m'importe que ces soupçons soient fondés. Cela m'agace de la
voir critiquer par des savants qui font plus prétentieux et moins
bien.
Pour
aggraver notre cas, nous n'étions pas encore vaccinés contre
la préciosité structuraliste, qui à grands coups de X vs
Y a entrepris de refaire le monde. Ce sont nos spéculations
bistrotières à nous. J'étais prié de faire passer Chrétien de
Troyes sous ces Fourches Caudines.
Quand
on parle aujourd'hui de la
place de la femme, on pense à sa condition. Et je n'étais pas à
l'abri des chiennes de garde qui traînent un peu partout. Les
anachronismes me font bâiller. Je voyais mal Chrétien de Troyes
se pencher sur la condition féminine, comme nous l'entendons à
présent. Bref, la question me paraissait oiseuse.
Dans
mon inconséquence, je m'étais surtout intéressé aux arabesques
malicieuses autour de la matière bretonne. Les chevaliers les
plus irréprochables s'autorisent nombre de coups bas (Cligès est
un orfèvre), les héros se trouvent pris dans des gags dignes de
Mac Senett (je recommande les mésaventures de Gauvain dans Le
Conte du Graal) ,
les personnages encore innocents sont des gaffeurs effroyables
(dois-je rappeler les faux pas de Perceval ?) et la rhétorique
amoureuse est à prendre au second degré. Mes étudiants sont
rompus à toutes les finesses du chrétiennage (que je ne vais pas
galvauder en parlant de marivaudage) ils connaissent les
innombrables façons de céder sans perdre la face. Le pauvre
amant doit marcher sur des œufs, et payer rubis sur l'ongle ceux
qu'il a cassés sans
s'en apercevoir. On sent bien la patte d'Aliénor trônant au
centre de sa cour à Poitiers.
On
me demandait en somme de gravir ces sommets par une face encore
inexplorée pour la bonne raison qu'elle ne présentait aucun intérêt.
Je
décidai de m'en sortir par un canular.
Ils
voulaient des analyses structurales, j'allais leur en servir
auxquelles le pauvre Chrétien n'aurait jamais songé. Le schéma
femmes opprimées vs société macho me semblait inadéquat.
Mais l' Érec et Énide m'a inspiré. Leur mariage est une
affaire vite réglée (un peu moins de deux mille vers). Trouvant
qu'il en a fait assez, Érec ne songe plus qu'à se rigoler avec
sa douce. Les anciens compagnons murmurent. Cela blesse la dame.
Elle s'en ouvre à son homme.
Puisque c'est comme ça... Et les voilà partis, lui et elle, lui
pour une belote et
rebelote d'exploits, elle pour avoir à y assister sans souffler mot
quelles que soient les circonstances. Jusqu'à l'épisode du Verger
de la Joie où ceux qui veulent pénétrer laissent leur tête.
En fait il y avait une amoureuse
exigeante qui voulait garder son bonhomme pour elle toute seule,
à charge pour lui d'écarter tous les importuns de la société
des hommes.
Je
posai donc couple vs phratrie. De quoi ravir les cuistres.
Une femme veut rendre son mari à la phratrie, l'autre veut l'y
soustraire. Et l'on apprend qu'elles sont cousines. La boucle est
bouclée. Il ne reste plus qu'à faire entrer le reste de l'œuvre
dans ce moule.
Le
Cligès se fait tirer l'oreille. À moins de voir dans le mariage
non consommé avec un empereur, la fausse mort de l'épouse, un mariage
consommé avec le héros, comme un triomphe du
couple authentique au grand dam de la phratrie.
Les
chevaliers au lion et à la charrette se laissent mieux faire.
Yvain doit expier le péché mortel d'avoir oublié le couple.
Lancelot, celui de ne point avoir voulu, par amour, se déconsidérer
aux yeux de la phratrie, ne fût-ce qu'en hésitant un instant à
monter sur la charrette d'infamie. Il lui faudra combattre au pis
sous les yeux de la reine avant de montrer sa valeur.
Reste
à inclure dans l'analyse le fait qu'Yvain est marié, pas
Lancelot. Obligation
est faite à certains maris de remettre leur épouse en jeu par le
truchement du don contraignant. Comme
si le monarque devait privilégier les valeurs de la phratrie.
L'amant manifestera ses mérites en ramenant la femme à son mari.
C'est ainsi, qu'à l'inverse de ce qui se passe dans Cligès, le
couple officiel souligne la qualité du couple authentique. Chrétien
ne se donne plus la peine de terminer ses romans. Le couple échappe
à toute institution. Le mariage n'est plus que poudre jetée aux
yeux de la phratrie.
Ce
n'est pas une amante qui cherche à soustraire Perceval aux
exigences de sa phratrie, c'est sa mère, la "veuve
dame" qu'on plante là au vers 624, et dont on ne s'inquiète
qu'au vers 1588, quoiqu'on l'ait vue tomber raide pâmée au
moment qu'on s'éloignait. Quand il est prêt à expier, Chrétien
ne s'occupe plus vraiment que de Gauvain. La quête du Graal
soustrait Perceval à la phratrie, comme aux femmes, fussent-elles
aussi fascinantes que Blanchefleur. Gauvain représentera comme il
pourra (on a droit à quelques gags), les valeurs sociales.
Qu'est-ce qui arrive quand on échappe à ces deux univers
antagonistes ? Chrétien nous abandonne au bord du gouffre. Comme
si le rôle de Perceval eût été de faire sauter tous les repères
auxquels on pouvait encore
s'accrocher. Une fois brisé le moule de l'univers courtois, toute
suite serait triviale. Le Chevalier à la Charrette et Le
Conte du Graal, deux œuvres admirablement inachevées.
Je
me réjouis déjà d'avoir à improviser devant une assistance
choisie des tombereaux de schémas, pour faire un sort à chaque
épisode. Ce diamant aux multiples facettes aura au moins
l'avantage d'être sorti tout droit de mon cortex. Je suis assez
rompu à l'exercice pour que ce soit devenu une seconde nature. Ce
sont là des jeux qui n'engagent à rien.
Sauf si l'on vous soumet
brutalement un manuscrit trouvé à Toulouse, et qui a eu le
mauvais goût de traverser les siècles, pour être mis au jour
lors de fouilles près de Saint-Pierre des Cuisines. L'objet s'est
conservé avec d'autres documents dans un coffre qui a tenu.
Personne
n'a douté jusqu'ici que l'Art d'Amors, évoqué au début
du Cligès, n'était qu'un exercice ovidien, l'amusement d'un
clerc, et pourquoi pas du futur chanoine de l'abbaye de
Saint-Loup. Nous disposons déjà d'une Philomena présentée
autrement pour les besoins de la rime.
Il ne s'agissait pas d'un exercice ovidien.
L'auteur
(mes collègues ont décrété que l'on se trouvait devant un
apocryphe) nous invite à suivre les aventures d'un certain
Brancal le Preux.
Si
c'est une mystification, je n'en vois pas l'intérêt. Si un helléniste
s'est jadis amusé à composer des Chansons de Bilitis en dialecte lesbien,
il n'en a pas commis un fort volume. Je
vois mal un farceur se lancer dans une aussi longue entreprise. L'œuvre
fait plus de six mille octosyllabes, comme les autres romans de
Chrétien. Je reconnais quelques imprécisions. Un copiste a
retranscrit cette œuvre
à la cour de Raymond VII, un demi-siècle ou plus après la rédaction,
pour un amateur, à moins qu'il s'agisse d'un nostalgique.
Les
variantes morphologiques ou syntaxiques ne m'inquiètent pas outre
mesure. Les auteurs n'avaient pas la religion de
l'orthographiquement correct. Leur écriture rendait la parole
vive, et plus logiquement que la nôtre. Ils reproduisaient avec
les moyens du bord ce qu'ils entendaient et voulaient faire
entendre. Vous pouvez boire à dangier ou à dongier
selon les régions, et l'humeur du poète, vous vous retrouverez
ronds comme une planète, ou gris comme une oronge, n'en déplaise
à M. Éluard.
Peu
m'importe que cela fasse partie du corpus. On y admet bien un
Guillaume d'Angleterre dont le moins que l'on puisse dire c'est
que si non è vero, ce n'est pas si bien trovato que
ça. Une consœur l'admet dans la pléiade "ne serait-ce que
par défaut", lui reconnaissant "des caractéristiques
intéressantes", mais surtout parce qu'il a fait "durant des années, voire des siècles
(...) partie des œuvres de Chrétien de Troyes". La dame
manie à merveille la réserve cinglante.
Par
principe, j'entendais manier le texte avec les pincettes d'usage.
Il m'a littéralement pris au collet pour m'entraîner on ne sait
où.
Et je ne puis même pas prétendre
que je n'ai pas été prévenu.
Car
il est des questions qu'il vaut mieux ne pas creuser, surtout
quand il s'agit de sentiments.
L'auteur
nous met en garde dès le vers trente-huit :
Por ce qu'a trop lievres lever
Anlet on s'ame a tot qu'on ain
En l'Art d'Amors cretiens le clain :
Niès est cil qui veut antendre ;
De son corage il fera cendre,
Toute s'entente enterciée
Ores onc plus n'iert merciée.
écouter
Je me suis en effet en l'occurrence
conduit comme un niès, un nigaud. Cela arrive à ceux qui
veulent tout comprendre. J'ai apprécié la façon dont ce foutu
rimailleur joue sur le double sens de courage qui pouvait
alors signifier le cœur. À charge de revanche. Tout lecteur met
son esprit entre des mains tierces, celles du poète. Mais, dans
certains cas, il n'y a pas de recours possible. Et l'entendement
continuera de battre sa campagne.
L'action
tout entière se situe au manoir de Plaine Aventure, la demeure de
Brancal le Preux et de Clairecitole, son épouse. Le nom de cette
dernière était assez évocateur. La citole est une
cithare, et l'on attachait des claires au cou des bovins.
Rien à dire sur le Brancal. On ne peut être bancal qu'au
siècle des lumières et branque à la Belle Epoque. L'idée
m'effleure que l'auteur a voulu nous faire
songer à un bel instrument qui ne rendrait un beau son que
s'il trouvait un artiste qui lui convienne. On n'en use pas avec
un stradivarius comme avec une légitime que l'on peut traiter
plus ou moins mal. Les dames de ce temps voulaient bien se mettre
sous la protection d'un être prévenant, à condition qu'il eût
pour elles plus que des égards,
et leur permît de manifester leurs qualités chaque fois que
l'occasion se présenterait. Le fils du Plantagenêt avait confié
à son épouse le gouvernement d'une partie de ses états, chaque
fois qu'il était obligé de s'absenter. L'ensemble des
territoires se trouvait mieux contrôlé, de la sorte. Je caresse
l'idée qu'Aliénor a su imposer en Angleterre comme dans sa cour
de Poitiers, une image de galant homme capable de rendre aux femmes
ce qui leur est dû. Certains ont parlé du siècle d'Aliénor. Ce
n'était pas sans raison. Pour en revenir à l'image de
l'instrument, il existe entre la main qui tient l'archet et le
violon un gouffre à combler, et ce gouffre c'est l'âme dont les
luthiers font autant de cas que les directeurs de conscience. Je
n'exclus pas l'idée que la dame soit parfois l'artiste, et
l'homme l'instrument. L'entente est parfaite quand on ne sent plus
de différence.
Brancal
n'est pas un roi. L'on ne sait ce qu'il a accompli pour mériter
le domaine dont il dispose. J'imagine que l'histoire commence une
fois écartées les traverses classiques.
Vous me direz qu'Yvain est l'époux
de Laudine. Mais on sait comment
il l'a conquise. Même chose pour Érec.
Il
n'y a pas de ces péripéties dans Le Manoir de Plaine
Aventure. Même pas de cour à Barenton ou ailleurs. Le couple
n'est pas menacé par la phratrie. Cela m'inciterait à juger
qu'il s'agit là d'une farce. Ça n'entre pas dans mon schéma. À
moins qu'il ne s'agisse d'une démonstration par l'absurde.
Que devient le couple livré à
lui-même, isolé dans cette demeure ?
Ils
entreprennent de la visiter. Ils ne la connaissent même pas. Ils
ont dû la trouver telle quelle. Elle n'a pas été fournie avec
un plan. Leur a-t-elle été donnée par le roi Arthur ? Est-elle
surgie du sol comme font les bâtiments dans l'univers parallèle
où les héros évoluent sans en être trop incommodés ? Les
brumes se dissipent souvent pour découvrir des paysages
inattendus. Les doctes croient que c'est une réminiscence de je
ne sais quelle catastrophe qui aurait affecté notre planète au
deuxième quart du sixième siècle, une déflagration volcanique
avec beaucoup de répercussions sur le climat. Non contents de
nous plonger dans la pénombre, ces chaudrons imbéciles
brouillent les écheveaux du continuum. Peut-être même les lois
de la physique si j'en crois ce qui se passe au manoir de Plaine Aventure.
Brancal et Clairecitole se sont mis en tête de
l'explorer, et ils ne parviennent pas à en voir le bout. Littéralement.
Ils
ne risquent pas de s'égarer. Ils ont pris la précaution de
laisser ouvertes les portes derrière eux. Et ils négligent les
latérales. Il y a des escaliers qu'ils pourraient monter ou
descendre mais ils ne veulent pas se laisser distraire. Ils ne les
graviront pas avant de connaître les salles de plain pied. Comme
ce sont des héros de romans courtois, ils ne sont pas trop effrayés
d'évoluer dans un univers apparemment extensible à l'infini.
Les
salles ne sont pas conçues sur un modèle identique. Leur
longueur varie, comme la largeur. Il en est de somptueusement
meublées, d'autres qui évoquent une cellule de moine, certaines
accrochent le regard, certaines ne présentent aucun intérêt.
Certaines encore sont plongées dans une brume épaisse et
lumineuse, formée d'une sorte de poussière en suspension, podre
ne cendre ne posière,
si le texte est de bon aloi, tout lexicographe relèverait les
trois synonymes accolés, et se demanderait si l'auteur voit une
nuance précise entre la poudre, la cendre et la poussière.
Savante progression ? Simple effet d'accumulation ? Plate cheville
? En tout cas, rien
qui exige de se munir de torches en plein jour.
Mais
la nuit commence à tomber. Ils jugent qu'il est temps de revenir
sur leurs pas. Ils renoncent du coup à poursuivre plus avant. Le
retour s'avère beaucoup moins long que l'aller, vu qu'ils se
retrouvent à leur point de départ en franchissant la dernière
porte qu'ils ont laissée ouverte derrière eux. Mais ils se
sentent si las qu'ils n'approfondissent pas la question.
On aperçoit, de la grande salle de réception
à l'entrée, une autre à droite qui sert de cuisine. Un
tournebroche procède à l'onction d'un mouton gras au-dessus d'un
épais tapis de braises. La cheminée a été construite sur le
patron de celles que l'on trouve dans les monastères.
D'autres
domestiques, à gauche, préparent la chambre des maîtres, derrière
une porte laissée ouverte. On imagine qu'ils doivent dormir dans
une dépendance, voire dans l'écurie pour profiter de la chaleur
des bêtes. Mais ce sont là des détails auxquels les auteurs ne
s'attardent pas.
Je suis perplexe.
Le
titre ne laissait pas prévoir un tel développement. Je vois mal
ce que l'Amour a à voir avec une telle expédition à l'intérieur
même du manoir. Il s'agit de toute évidence d'un manoir magique,
mais cela ne nous avance guère. Je m'attendais à quelques considérations
sur les mille et une façon de séduire son prochain ou sa
prochaine. Ovide nous montre comment on arrive à dissimuler ce
qui serait de nature à rebuter le chaland, et comment l'on
parvient à se mettre en valeur. Je veux bien qu'on laisse aux
fabliaux les détails trop crus, mais les héros de Chrétien de
Troyes ne sont pas toujours chastes. Le public comprend fort bien
ce qui se passe entre Lancelot et Guenièvre, et c'est la critique
moderne qui interprète d'une façon plus édulcorée les
tendresses réciproques de Perceval et Blanchefleur,
pour la seule raison que ce garçon est réputé
puceau, et que tout écart le rendrait indigne de la mission qui
lui sera confiée (je recommande à l'amateur la note que la Pléiade
consacre à ce passage). Un Art d'Amour doit traiter de la manière
dont il convient de faire l'amour - au sens classique, comme au
sens actuel. Même si l'on donne une représentation allégorique
de la technique qu'il
convient d'adopter pour glisser une vis dans un écrou, après s'être
assuré que le filetage est adéquat.
L'auteur
entendrait-il aborder autrement le sujet ?
Comme
si chaque couple se trouvait, s'il n'y prenait garde, devant toute
une théorie de portes à ouvrir, qui ne débouchent que sur
d'autres portes à ouvrir. Une définition originale du bovarysme.
Il faut savoir que l'on ne saurait aller si loin qu'il ne faille
revenir sur ses pas. Il vaut mieux se constituer son petit répertoire
et laisser filer le temps. Il est des sujets qu'il est préférable
d'ignorer. L'amour, pour l'auteur, cela commence au moment même où
nous croyons être arrivés à nos fins.
Comme
tous les couples, nous nous tenons au courant, Émeline et moi, de
tout ce que nous faisons pour gagner notre croûte. Je suis avec
un certain intérêt les recherches pédagogiques de ses autorités
de tutelle qui étudient les mille et une façon de servir du
chou-fleur à des belettes, et du saumon à des zébus, et je la
plains d'avoir à s'interroger continuellement sur l'intérêt de
ce qu'elle explique à ses élèves. Je reconnais au passage un
savant composé de sociologie mal digérée, de linguistique
approximative, et de psychologie d'estaminet. Je lui soutiens que
nous vivons au siècle de la réclame, il ne suffit pas de vendre
ses salades, nous sommes censés veiller à leur conditionnement,
et à leur promotion. Comme si nous ne savions pas à quoi sert un lycée.
Tant que les usagers seront considérés comme des clients, et les maîtres
comme des chefs de rayon, on ne sera pas sortis de l'auberge.
Elle
comprend assez bien les anciens dialectes pour que je ne sois pas
obligé de lui traduire les passages qui retiennent mon intérêt.
Le sien a été un peu trop éveillé par cette histoire de retour
au point de départ. L'image lui a paru décourageante. Elle
caresse, sans me l'avouer, l'idée que notre amour a un sens indicible.
La notion de répertoire ne lui échappe pas.
Elle rend même l'adultère inutile. Tous les répertoires se
valent à la nuance près. Tu peux changer de château, ce sera
toujours celui de Plaine Aventure. L'auteur l'intéressait. Elle
ne demandait qu'à pousser ses investigations un peu plus loin.
J'essayai de lui faire comprendre qu'un texte n'est qu'un texte.
Mais je me souvenais de la mise en garde. Émeline sentait comme un léger malaise.
Elle voulait le dissiper. Je m'efforçai de la décourager. Je
m'accommode très bien du non-dit. Pas elle.
- C'est un Art d'Amors, m'a-t-elle dit, la solution doit se
trouver dedans.
J'essayais
de détourner la conversation. Un autre détail m'intriguait :
Chrétien
de Troyes, si c'est lui l'auteur, ne nous épargne pas les
morceaux de rhétorique amoureuse. Le héros, seul avec lui-même,
se lance dans un jeu savant de questions et de réponses, chaque
membre d'une alternative défendant son bout de gras dans les règles.
C'est aussi joli qu'un tournoi bien conduit. Pourquoi s'est-il
privé, ici de ces gracieuses arabesques ? Le thème semblerait en
exiger une bonne ration.
Émeline
a considéré, dans sa jeunesse, que les messieurs ne sont que des
butors qui ne songent qu'à se reposer sur leur lauriers une fois
qu'ils ont planté leur petit drapeau au sommet des hauteurs où
ils ont affecté de hisser l'élue. Ce qui revient à mettre l'être
le plus policé sur le même plan que les rustres en rut qui ne
songent qu'à emporter le morceau. Je lui ai fait remarquer que si
nous rêvions de voir nos dames faire partie de nos meubles,
celles-ci ne songeaient qu'à nous ranger dans des tiroirs. Nous
en sommes dans le domaine du moindre mal. Quand le maire a lâché
son petit compliment, on ne peut arriver qu'après la bataille, étant
bien entendu que la guerre ne finira qu'à l'extinction des feux.
On vit de longs armistices.
Après tout cela confortait mes intuitions : Chrétien ne parle
pas de l'homme et de la femme. Il parle du couple. Émeline ne
semblait pas disposée à camper sous un drapeau blanc jusqu'au
reste de nos jours. Elle attendait de ce texte des réponses dont
notre ménage tirerait le plus grand profit. Je décidai d'entrer
dans son jeu, pour limiter les dégâts. Après tout, Chrétien
n'a jamais cessé de
commettre des anti-Tristan. Et je ne me sens pas les dispositions
d'un roi Marc. Je lui dis qu'après tout, le futur chanoine ferait
un conseiller conjugal sortable, avec les garanties qu'offre en
outre un directeur de conscience. J'allais jusqu'à dire que ses
interprétations me seraient d'un grand secours. Puisqu'elle
voulait lire le texte, nous le verrions ensemble. Je débroussaillerais
les difficultés pendant qu'elle dégrossirait ses drôles, nous
en parlerions le soir. Le soir, en général, elle essaie de venir
à bout de ses paquets de copies. J'escomptais une saine
lassitude. Les fins de semaine sont en général réservées à ce
qu'on n'a pas eu le temps de faire avant. Je me déferais peu à
peu de ses importunités, en lui infligeant des tâches supplémentaires.
Elle en voulait de l'Art d'Amors ? Nous ferions un sort à chaque mot.
Le
preux et son épouse n'estiment pas utile de refaire le même chemin
que la veille. Ils ouvriront la première porte latérale,
qu'ils trouveront dans la pièce suivante. Une salle sans fenêtres
et sans meubles. Une porte au fond. Pas de portes latérales. Ils
prennent la même précaution que la veille. Tombent-ils sur une nouvelle salle ?
Savoir... Il n'y a que des colonnes à
n'en plus finir. On
devine des horizons de colonnes derrière des horizons de
colonnes. L'éclairage est assuré par des ouvertures percées si
haut qu'on ne peut les voir. On dirait d'une futaie aux
frondaisons si épaisses qu'on ne peut distinguer un seul lambeau
de ciel. Une forêt parfaitement
entretenue, sans ronces ni taillis. Il y a sûrement, à des
hauteurs inimaginables, un système de voûtes plus complexe que
tout ce qui a été répertorié jusqu'ici. Ils hésitent à
s'aventurer là-dedans. Il n'y a pas d'allées, pas de
perspectives. Ils seront toujours entourés de colonnes. Brancal
serait prêt à relever le défi ne serait-ce que pour ne pas être
taxé de récréantise. Il va tomber dans le travers ordinaire du
monsieur qui plante là sa dame pour lui prouver qu'il la mérite.
Laudine
sentait le danger, qui n'a accordé qu'une année à Yvain.
Clairecitole n'envisage pas du tout de se lancer après
coup dans une série de rétorsions épuisantes pour l'un comme
pour l'autre. Elle est bien plus avisée que les autres héroïnes.
Le
preux ne doit pas perdre la face, sans doute, mais il n'est pas
interdit de lui faciliter la tâche pour le plus grand bien de
tous. L'entreprise s'avérera tellement abordable que Clairecitole
pourra l'accompagner. D'autre part, le sen fait partie des qualités indispensables.
Je cuit que vos ferés bien san
Se vos ovrés nostre chemin
D'un trait sor les piles sans fin
Dusqu'a l'ore de l'enserir.
Ne puet chevaliers trop merir
Cui rien ne duelt por s'ochoison
Com il avient par deraison.
C'est le procédé du Petit Poucet. On fera une marque sur
les colonnes, comme sur les arbres d'un sentier de longue randonnée.
Quand le soir tombera, on n'aura aucun mal à retrouver son
chemin. Le plus grand mérite que peut manifester un chevalier
c'est de ne pas avoir à souffrir de son propre fait, par pure bêtise.
Ils
avaient prévu de quoi se restaurer sommairement. Ils ne pouvaient
deviner qu'il leur faudrait baliser la route. Une bonne provision
de craies et de pigments leur permettrait de pousser assez loin.
Une torche suffisamment consumée pouvait même faire l'affaire,
elle fournirait assez de suie.
Les
manoirs féeriques sont ennemis de ces saines initiatives. Alors
qu'ils s'apprêtaient à revenir sur leurs pas :
Ensus il oïent une gente
Qui se despoir et se lamante
De male angoisse et grant dolor.
A po que tot tremble a l'entor.
Lor est avis qu'adont ne puevent
Repeiriertant qu'il ne truevent
Par mi les piles dont cil plaint
Telle tristesse lor amaint.
Émeline reconnaît dans cette
gente, l'oiseau que les
allemands traitent de Gans, du bas latin ganta, tandis que nous préférons
les oies que d'autres latins qualifiaient d'auca. Les oies
canoniques cacardent bêtement, avec plus ou moins de conviction,
selon les circonstances. Celle-ci doit se prendre pour le cygne
des poètes. Il y en a bien une qui laisse trois gouttes de sang
sur la neige dans Le Conte
du Graal, et plonge Perceval dans une longue méditation dont il
ne fait pas bon essayer de le distraire, celle du manoir de Plaine
Aventure intervient plus directement.
On ne
l'aperçoit pas, cependant. Juste un cri qui leur parvient de
derrière les colonnes. Un cri lointain, comme le souligne
l'adverbe ensus qui signifie au loin, ce qu'Émeline avait oublié.
Ce cri
sonne comme un appel au secours. Ils ne balancent plus, ils se
lancent dans cette forêt de colonnes. Le son continue de se répercuter,
à la façon d'un écho, sous les voûtes invisibles, on dirait
qu'il se subdivise en plaintes innombrables, de plus en plus
estompées, mais ils ne peuvent en ignorer l'origine.
Ils
finissent par arriver à l'endroit précis d'où le cri a jailli.
Ils ne trouvent rien. Ils se trouvent au centre d'une sorte de
clairière, comme une trouée dans cette forêt de colonnes, et
rien ne leur permet de savoir la direction qu'ils devront prendre
pour revenir sur leurs pas.
Brancal
lève les yeux au ciel, et distingue à l'on ne sait quelle
distance une lumière plus vive, dispensée par une tour lanterne.
Il n'aurait pas manqué de l'apercevoir quand ils s'approchaient
du manoir. Il est évident qu'ils sont victimes d'un sortilège.
Ils
seraient tentés de désespérer, mais ils perçoivent comme un frémissement,
puis un battement d'ailes de plus en plus en
plus puissant, un vent puissant se lève, un vent qui les pousse
progressivement vers l'entrée, ils n'ont qu'à se laisser aller,
ils sentent que ce vent les ramène à bon port. Et ils décident
d'en rester là une fois sortis d'affaire.
Je me
dis que cette aventure nous amène assez loin d'un Art d'Amour
pour décourager Émeline. Elle imagine que je suis embarrassé,
quand je ne suis que soulagé. Je crois que nous pouvons mettre un
terme à nos investigations personnelles. C'est au cuistre de
reprendre la main.
L'épouse
du cuistre n'est apparemment pas décidée à lâcher le morceau.
Elle
s'interroge sur le sens de cet appel.
Les
oies sont une espèce migratrice. Au lieu de nous entraîner loin
de chez nous, celle-ci nous ramène au point de départ.
Comme
s'il s'agissait d'une malédiction qui ne toucherait que les vrais
couples. Ils ne peuvent être aveugles à ce qui se passe autour
d'eux, mais cela ne les concerne pas. Ils sont condamnés à se
refermer sur eux-mêmes. Les obligations communes les clouent au
logis. Ils peuvent sans doute entendre quelques appels, distinguer
des lumières ineffables, il n'y a pas de véritable évasion,
juste des élans avortés.
Il
faut se garder de traiter les œuvres comme une auberge espagnole,
me semble-t-il, tout ce qu'on y apporte ne fera qu'offusquer la
vue.
Le
paradoxe ne saurait tromper une dame rompue à l'analyse des
textes. Qu'est-ce qui nous permet d'affirmer qu'un texte ne représente
pas la somme de ses lecteurs, plus que l'auteur rivé à son époque
comme un forçat à sa chiourme? Chacun apporte ses maigres expériences
comme autant de leviers. Les textes médiocres n'inspirent que les
talmudistes, quand ceux-ci ne s'appliquent pas à gâter ce qui se fait
de mieux. Les vraies œuvres ne cessent de dévoiler leurs secrets,
qui resteraient lettre morte, s'il n'y avait tous ces leviers.
Tout se passe hors des réunions de pédants et d'écolâtres.
Cela ressemblerait plutôt à une confrérie d'initiés, et tout
ce que peut faire un bon maître, c'est de livrer quelques clés.
Rien
n'empêchait l'auteur de changer de titre s'il s'apercevait que
son texte prenait d'heureuses libertés. Ce conte procède, selon
elles, par symboles. Il ne s'agit pas seulement d'éveiller la
curiosité du lecteur, et de le surprendre. Le poète veut nous
faire comprendre quelque chose. Et il s'agit bien d'un Art
d'Amors. À l'usage du couple. Et du couple constitué.
Elle
me fait valoir que dans au moins deux œuvres, les mariages ont été
célébrés au début du Conte. Il n'est question ensuite que de réconcilier
un homme et une femme. Il n'y a aucun malentendu ici. Comme s'il
importait juste de savoir quel ver peut se nicher dans le fruit.
Brancal et Clairecitole n'ont pas encore eu l'idée de
regarder par les fenêtres. Avec ces lambeaux de brume qui
s'accrochent comme à plaisir aux branches des arbres, qui
sommeillent à la surface des fleuves quand le soleil s'efforce de
donner, qui restent collés au versant des collines comme à la
crinière des chevaux et aux vêtements du voyageur. Les étés même
sont contraints. C'est Clairecitole qui éprouve le besoin de
savoir ce qui se passe à l'entour. Et le paysage lui apparaît
plus nettement qu'à l'ordinaire. Si nettement qu'elle en est
troublée. Elle appelle Brancal. Ils ne se sont jamais représenté
une nature aussi précisément détaillée. Les couleurs ne sont
plus estompées par des vapeurs sournoises, ni assommées par la
gelée des canicules. Les plans ne sont plus confondus. Si ces
deux premiers jours n'ont pas dissipé leur perplexité, ils ont
parfaitement nettoyé le paysage. Ils s'en imprègnent
voluptueusement comme s'ils voulaient repartir sur des bases plus
saines, et reprendre des forces.
Clairecitole
a progressivement pris les choses en mains. C'est elle qui décide,
s'il la précède toujours, pour parer aux menaces imprévues.
Elle
commence par vérifier que les lieux déjà explorées ne se sont
pas modifiés. Les deux premières salles qu'ils ont visitées
l'avant-veille se présentent exactement de la même façon, Pas besoin de poursuivre.
Ils
ouvrent ensuite la porte de la salle aux colonnes, et n'attendent
pas que l'oie se manifeste.
Ils
s'engagent dans le premier escalier. Sur le palier, ils ouvrent
la porte.
Nous
ne sommes plus habitués à voir de grandes salles subdivisées en
autant de pièces qu'on voudra par de lourdes tentures.
Cela faisait en ce temps-là partie des usages. Les plafonds leur
semblent vraiment bas. À une toise et demie du carrelage, soit
neuf pieds d'avant le système métrique. Une hauteur canonique
pour nous, pas pour eux, puisque l'auteur mentionne le fait. Il en
est de cette salle comme de celles qui se succédaient sans cesse
le premier jour. On n'écarte des tentures que pour en trouver
d'autres. Ils ne peuvent s'empêcher de songer aussi aux colonnes
de la veille. Sauf qu'ici, on ne risque pas de s'égarer. Il
suffit de se rappeler le motif de chaque tenture. Ce qui n'est pas
difficile, puisqu'elles racontent une histoire, avec toutes les
variantes possibles, dès que l'on change de direction. C'est un
labyrinthe où l'on peut aisément revenir sur ses pas. Ils ont décidé
de suivre le schéma principal. Les aventures de Lancelot sont au
centre de l'argument. Les carrefours où l'on peut bifurquer sont
signalés par des tentures qui représentent la cour du
roi Arthur au grand complet, soit
qu'un tournoi se prépare, soit que l'on célèbre une de ces
grandes fêtes religieuses qui lancent les héros dans de
nouvelles péripéties.
L'auteur
parle de pailes, qui désignent des tentures d'une belle étoffe
et relevées d'or à l'occasion.
Li paile sont
trovere mut
Que rien ne trobla ne ne mut.
L'estoire cort l'estoire maint
Duel o solaz en feront maint.
Tandis con, des que l'on la mene
L'aguille suit bien la chaïenne
A tot le fil jusques au but,
A chacun fet tot ce qu'il put.
Comme si ce n'était que dans le monde des contes que l'on
faisait tout ce qu'on pouvait ! Mais que valent nos plus fermes
engagements, et surtout ceux que nous prenons avec nous-mêmes,
quand il n'existe aucune trame, quand la fameuse aiguille dont
parle l'auteur avance au hasard ? Jamais je n'avais considéré
une œuvre comme une collection de tableaux d'autant plus vivants,
d'autant plus libres qu'on est parvenu à les fixer. L'histoire
n'avance et ne se déplie que lorsqu'elle est à même de se figer
dans une série d'images significatives, qui se fondent ensemble
tout en respectant une certaine solution de continuité. Cette
chambre propose en somme une image originale de tout conteur. Pour
éviter qu'une accessoire vanité le trouble, au point
de l'écarter de son argument, il faut
qu'il parvienne à frôler le mutisme. On entend alors par
mutisme, le fait que les conditions sont réunies pour que la
poussière des mots, comme les vains discours, s'accrochent à un
support, ouvrant aux yeux de l'amateur de larges pages de vérité.
Clairecitole et Brancal aimeraient s'éterniser dans
l'univers des contes, prouvant par là que les héros souffrent
de nos infirmités. Ils se résignent difficilement à regagner
leur niche d'existence. On se détache aisément d'un paysage
aussi magnifique soit-il. Le poète nous a prévenus. Le monde des
mots met notre esprit en de tierces mains. C'est ainsi que les âmes
les plus faibles se laissent entraîner par les plus médiocres
procédés. Brancal et Clairecitole sont des esprits plus fermes
et sans doute plus profonds que notre Bovary nationale. Il faut
des breuvages bien plus forts, bien plus subtils pour produire
chez eux des effets comparables. Ce texte possède des vertus
inquiétantes. Force m'est de constater qu'Émeline en est arrivée
aux mêmes conclusions que moi-même. Cet univers
chevaleresque n'offre pas un modèle à imiter, l'auteur
entend nous préserver contre une telle tentation, comme le fera
Cervantès quatre siècles plus tard. Apocryphe ou pas,
ce Manoir de Plaine Aventure est un gouffre. Loin d'être une voie
qui mène à l'amour
parfait, les Contes ne sont qu'un divertissement, si on ne les
prend pas pour ce qu'ils sont. C'est bien ce que cet Art d'Amors
nous laisse entendre. Il laisse le couple seul avec lui-même,
comme si c'était une condition nécessaire. Une leçon assez désespérante.
Certaines
salles ne les retiennent pas longtemps. Comme celle où un fleuve
semblait couler entre quatre murs, deux murs figurant les berges,
par rapport au mur d'amont et au mur d'aval. Pas de gué en vue,
il ne reste que la ressource de marcher sur les eaux, comme notre
Seigneur. À force de contempler ce fleuve, ils s'aperçoivent
qu'en plissant les yeux, au lieu du lit normal, on distingue une
sorte de carrelage. Comme si l'on avait imaginé une sorte de
trompe-l'œil mouvant . Il ne peut s'agir que d'un sortilège,
d'une illusion d'optique, d'une merveille de l'ost. Le sol est
sans doute aussi solide qu'un autre, mais l'impression reste trop
forte, pour qu'on ose s'y aventurer. C'est Clairecitole qui finit
par s'engager la première. Brancal, d'un bond, reprend sa place
ordinaire, car c'est à lui d'ouvrir la marche. Ils ne jettent pas
un regard en arrière. Ils avancent sans se rapprocher de l'autre
bord. Ce n'est pas la peine de continuer. Et comme au premier
jour, quelques pas leur suffisent pour se retrouver au point de départ.
De là à en déduire que l'amour vous fait entrer dans un
continuum où l'on avance sans progresser...
Une
autre pièce vide, baigne dans la lumière, comme s'il n'y avait
pas de plafond. On dirait qu'il n'y en a pas en effet. On voit même
quelques nuages de beau temps. Ils ne peuvent s'empêcher de
suivre la fuite régulière de ces nuages. L'azur prend peu à peu
une étrange consistance, comme s'il essayait de se coaguler. Des
taches de couleur apparaissent çà et là. Des formes s'ébauchent,
et finissent par se dessiner de plus en plus clairement. Le ciel
est littéralement couvert, si l'on peut dire, d'oiseaux de toutes
les espèces. Et ce qui ne manque pas de les étonner, cet
encombrement ne les empêche pas d'évoluer comme d'habitude, les
hirondelles font de grands tours, les formations d'oies voguent
vers d'autres climats, des aigles planent à des hauteurs considérables,
mais vu d'en bas, tout
a l'air de se passer sur un espace à deux dimensions. Ils
trouvent parfaitement naturel d'être quasiment assourdis par le
concert que leur offrent ces myriades d'oiseaux. Aucune
discordance dans cette harmonie. Un divin compositeur s'est arrangé
pour que les papegeais puissent pousser leur cri rauque, et les
oies cacarder à l'envi, sans déranger l'ordonnance de l'ensemble.
Ils ont l'impression que ce ciel est littéralement tissé d'oiseaux.
Les couleurs se fondent dans l'immense mélodie,
au point que l'on ne sait plus si l'on voit des sons, ou si l'on
entend des couleurs. Le couple se sent emporté, exalté, presque
extatique, sous l'effet d'une émotion qui le prend aux tripes.
Tout semble alors évident. On ne risque plus de se marvoyer,
autrement dit, de se fourvoyer. Mais ils sont bien forcés de
reconnaître que l'amour n'est pour rien dans l'expérience qu'ils
ont vécue. Cette expérience les unit, en les isolant encore plus.
Tissu li ciex estoit d'oisiax
D'eles bruissant qu'on oït miax.
Si ot de plumes et de penes,
Et de colors et d'antievenes
Que l'on cuidoit veoir les chanz,
Oïr les colors enmi. Tanz
Esclairs en ot ax oels mantre
Que telle joie lor vint el ventre,
Tex solaz en prisdrent ansamble
Que nus n'i ert mes, ce lor samble.
Ores ne porront marvoier.
Amors ne gaigne ce loier.
Cela remet leurs sentiments à leur juste place, cet art
d'amour n'encourage pas les confusions. Il n'y a plus rien à
ajouter.
La démonstration
faite, ce plafond d'oiseaux commence à perdre de sa consistance,
pour laisser la place, insensiblement, à des plages de ciel de
plus en plus larges. Il n'y a plus rien à voir. Ils doivent se résigner
à refermer la porte.
Ils
ont droit, un autre jour, aux ténèbres vives, brûlantes et
glaciales, qui les éblouissent presque bien que l'on ne distingue
rien dans cette pesante obscurité. Ces ténèbres se réduisent
à un seul point qui occupe cependant toute la pièce, avant de se
dilater indéfiniment. Ils devinent que ce vide épais n'est qu'un
faisceau de forces, qui se subdivisent elles-mêmes en une infinité
de forces.
Une navile vet sans voiles
Nagiant au vent des estoiles.
Traversera la nuit avuele
Envers un chant mu qui l'apel
Les cordes roent et se tendent.
Semble que lors angles atendent
Que nostre Sire face un signe
Dont tote cose se resigne.
N'ayant que peu de clartés sur la récente théorie des
cordes, l'auteur ne dispose que d'images qui restent à sa portée
: celle, par exemple d'un navire qui vogue aveuglément dans les ténèbres,
conduit on ne sait où, car le silence même guide le voyageur
(c'est ainsi que j'entends le chant muet
qui est évoqué dans ces vers). Ces cordes qui s'enroulent
et se tendent correspondent, si j'en crois certains articles du
Monde auxquels je ne pompe rien, aux conceptions les plus avancées
de nos cosmologues. Un vrai croyant ne saurait se passer d'une
intervention de notre Créateur. D'où ces anges qui n'attendent
qu'un signe, et que la Bible traite d'Élohim. Je m'empresse
d'expliquer à Émeline que le verbe résigner peut signifier
briser un sceau. Le couple est ici confronté aux mystères de la
création. Il préfère ne pas franchir le seuil et il a bien
raison. Ils auront du mal, après un tel traitement, à mettre
leur fine amor au centre de l'univers.
Moins
vertigineuse, mais plus inquiétante, la salle aux images. Le
terme peut désigner des statues. C'est une galerie sans malice,
qui ressemble à celles de nos musées. Toutes ces sculptures représentent
Brancal ou Clairecitole, tels qu'ils se voient ici et maintenant.
Autant de variations sur un thème connu. Ils en sont à la fois
attendris et troublés. Et ne parviennent pas à s'en détacher.
On ne se lasse pas du regard de ceux qui croient vous connaître
Une
autre galerie leur propose deux longues étagères avec des
fragments de leur propre personne. Ce ne sont que membres épars,
têtes orphelines, des mains, des pieds, des jambes, des bouts de
bras, des cuisses, des bassins que l'on surprend à la naissance
des cuisses, sans qu'il y ait là quoi que ce soit de choquant.
Les sexes ne sont point troublants quand ils obéissent à leur façon
aux règles de la statuaire. La pierre rend froidement la chaleur
de la chair. Ils découvrent avec horreur la beauté des corps
sans drame, ce qui devrait les protéger plus tard des amours trop
mécaniques. Tout compte fait, l'auteur ne s'est pas écarté du
sujet.
Je ne
puis laisser d'être surpris de la façon dont le poète réussit
à retenir l'attention bien que chacun de ces étranges épisodes
tienne plus d'un bon millier de vers. Le lecteur s'y laisse
prendre peut-être malgré lui.
Et il
devine qu'il manque encore une dernière touche plutôt
surprenante. La scène finale est consacrée à l'irruption d'une
troupe de fâcheux :
On n'attendait pas le roi Arthur a tot sa rote
Entre lui et .CXXX . Pers.
Les pairs ne manquaient pas à cette époque, apparemment.
Avec un soulagement compréhensible, le couple s'efforce de
traiter comme il faut tout ce monde là. Quand cette encombrante
compagnie repart, le manoir de Plaine Aventure ressemble à tous
les autres manoirs. Ils peuvent en faire à présent le tour, et
reconnaître leurs êtres. Ils en sont lâchement soulagés.
L'Aventure était sans doute nécessaire, à la hauteur de leurs mérites,
mais il convenait d'y mettre un terme.
L'auteur
ne s'étend pas sur le rôle des phratries, et la nécessité de
laisser sa porte ouverte au monde. Je ne puis m'empêcher de me
dire que dans le reste de son œuvre, Chrétien ne traite que du
fragile équilibre entre le couple et ce qui l'entoure.
Ci falt cil conte ; et comencie
Le lor que tote ore agencie.
Ce sont les premiers héros que l'on met en demeure de
prendre la continuation
à leur charge. Une tâche de longue haleine, et qui ne va pas
sans accrocs. Les Arts d'Amour qui ont précédé ne se sont pas
préoccupés des suites. L'auteur a décidé de mettre ces suites
au cœur de son ouvrage, lequel ne constitue qu'un long préambule.
Je me serais bien passé d'une telle leçon. Si vous saviez
la peine
que nous devons prendre, Émeline et moi, après tant de batailles
péniblement remportées, pour éviter à présent les fautes de
posologie auxquelles nous sommes devenus terriblement sensibles...
Heureux
les simples d'esprit.