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Manières de peindre          

 
MADONNA DÉSENCHANTÉE
 par Maurice CORCOS

     Le nombre important aujourd’hui encore de toiles qui en passe par les figures imposées que sont les portraits de la mère de l’artiste (plus souvent que du père),  mais aussi les vierges à l’enfant, a-t-il à voir avec l’histoire de l’art ou l’histoire de la psychologie humaine ? Libre à chacun d’en décider…
     Il est un fait que, mis à part un tableau de Solario au Louvre,
La madonne au coussin vert, la grande majorité des Madonna con bambino figurent une mère et un Christ qui ne se regardent pas. Est-ce à dire qu’un enfant « conçu » avec un si auguste amant, par l’esprit et non par le corps (Marie reste vierge de tout péché et ne vieillit pas), dans un acte qui dissocie l’engendrement et la sexualité, ne puisse avoir que de funestes conséquences ?
     Soit que Marie, absorbée par le message divin, celui de Dieu le père lui-même, son dieu et son père si l’on ne veut pas négliger la portée anthropologique de cette étrange histoire, n’est plus sujette à « la folie maternelle primaire » qui lui permet de faire don de sa personne pour la construction de son enfant… mais sombre alors à son corps défendant (il se désexualise et se rigidifie), dans une folie de filiation impossible.
    Soit que, mélancoliquement convertie à cette passion divine, sachant par avance le triste destin « annoncé » de son fils, elle se mortifie de tenir dans ses bras un enfant vivant-mort, et que son visage annonce alors les Piétas à venir.
     Ici et aujourd’hui chez Michel VIBERT, la mère figée regarde fixement le spectateur, elle reste captivée par son Seigneur, par celui dont elle attend, rien de moins qu’une renaissance. Ses bras amputés ne porteront pas l’enfant. Ses seins sont multiples, mais l’un d’entre eux, noir, comme infecté par la vérité du pire à venir, inquiète ; d’ailleurs l’enfant ne s’amusera que des trois autres ronds et chauds, et ne prendra pas celui-là, ce qui installera une rupture de continuité en son être… qui générera beaucoup d’avidité soyons en sûr.
Sans titre

Sans titre
- encres sur népal - 50 x 75 cm
(Inspirée par la Vierge en Majesté de N-D de Cheylat, XIIIe siècle)

     Pour les plus optimistes, si mère et fils ne se regardent pas, ils n’empêchent qu’ils apparaissent tous deux absorbés l’un par l’autre et n’évitent de se regarder que pour éviter le risque de fusion. Vision chrétienne d’une Marie protectrice donc, qui ne se déroberait que pour mieux cacher son visage mélancolique, ou éviter l’emprise. Mais cela ne tient pas ici et maintenant… il n’est pas besoin dans cette toile de se voir pour se renifler l’angoisse.
   
   Bien évidemment, ces représentations de Madonna con bambino répondaient à des commandes religieuses qui voulaient que figure en creux la présence de Dieu. Mais bon nombre de peintres n’ont pu résister (identification à l’enfant aidant) à la tentation de figurer un Christ désemparé par cette situation. On le voit ainsi souvent perplexe, parfois frondeur, cherchant le sein maternel, souvent angoissé, essayant de tourner vers lui le visage maternel, parfois aussi absent et mélancolique que sa mère comme déjà identifiée à elle ; parfois encore étrangement calme, absorbé comme l’enfant qui, en présence de sa mère absente, l’hallucine négativement.   L’enfant ici dans cette toile, à Paris, tend les yeux et les bras dans un mouvement pathétique. Il ne se rebelle pas, accepte la compétition christique… à venir. Il n’est pas gai, mais son corps n’est pas triste… la vie ailleurs, autrement le traverse… il a l’air d’un jongleur… il sera artiste c’est sûr.
     Il y a à Venise un tableau de Giorgone, La Tempête, où une mère allaite son enfant sans le regarder, ses yeux mélancoliques dévisageant le spectateur, tandis que la guirlande de feuillage barbelé d’un lierre gagne ses jambes. Ici le gouffre du sexe maternel annonce la couleur… noire comme certains désirs d’enfer. Personne ne pourra cacher son chagrin dans cette tanière non mouvante.
     Il y a à Lisbonne une Vierge à l’enfant de Luis de Morales où le Christ passe doucement sa main sous le corsage de sa mère… qui ne le regarde toujours pas, son regard tourné vers l’intérieur en une expression d’étonnement douloureux.
Ici, le corps, maternel, ralenti jusqu’au figement, a attristé la chair qui n’appelle pas à la tendresse mais à la violence.
    Il y a à Bologne une Vierge à l’enfant de Pietro Lorenzetti où le Christ saisit violemment le sein de sa mère, et elle ne le regarde toujours pas…. Peut-être aurait-il fallu oser cette liberté, pour ne pas rester aliéné à l’absence de contact charnel. L’absence comme le chagrin est une drogue dure, mais aussi la terreur de la création.
     Il y a à Florence la Madone du Pazzi où une Vierge et son enfant de marbre sont tête contre tête affrontés, yeux contre yeux, dans une telle proximité haineuse qu’aucun regard n’est possible. Ici, les deux protagonistes de cette étrange histoire ne regardent que nous, les spectateurs-intrus ou les spectateurs-frères, peut-être même les pères incertains.
     Il y a à Rome ce tableau de Orazio Gentileschi, attribué parfois au Caravaggio, où l’enfant darde son regard sur celui de la Vierge, tandis que sa main cherche le sein dans son corsage… On ne peut savoir si elle regarde ou si elle ferme les yeux. En tout cas, elle ne lui sourit pas. Ici la bouche et le sexe sont en tout point pareils… des gouffres fatals noirs comme l’abyme.
     Il y a à Florence cette Vierge à l’enfant de Botticelli où l’enfant, irrité, soulève le voile de sa mère absorbée dans une contemplation intérieure… Qui est, qui donc a été l’objet de la passion intérieure de cette mère qui ne demanderait qu’à danser ? L’enfant ne le sait pas mais  ne l’invite-t-il pas à s’essayer à son rythme naissant ?
     Il y a, au Victoria Albert Museum, un tableau de Desiderio da Settignano, où la Vierge regarde de tous ses yeux, regarde l’enfant, et dans la salle gothique des Uffizi à Florence trônent deux vierges en majesté portant leur enfant du regard. Dans la première, peinte par Ambroglio Lorenzetti, le Christ, effrayé, se rétracte. Dans la seconde, de Pietro Lorenzetti, il repousse avec force son menton de la main.
    Il y a à Tolède, dans la Jérusalem Céleste, ce tableau de Raphaël où la Vierge et le Christ ne se regardent pas. Tous les deux ont les yeux mi-clos, mais avec un plissement si doux qu’il ressemble à une prière commune. Et l’on peut être certain qu’ils rêvent l’un de l’autre.
     Dans tous les musées du monde, il y a des Vierges à l’enfant avec toujours dans les yeux deux lunes voilées par la brume et sur le ventre leur péché, qui ne figurent rien d’autre que notre triste destin d’homme de ne pas avoir été appelé et encore moins porté par un regard, car la source était glacée. Œil vide dans un étang blanc, qui ne se ferme jamais et qui – lait d’absence – fixe éternellement un improbable ailleurs, plutôt qu’il ne voudrait signifier une présence divine. Regard parfois voilé mais dont la douleur a contaminé les lèvres obstinément fermées et a fait s’incliner la tête appelée à écouter une rumeur d’abîme.
     Cette mère-ci ici ne regarde pas son enfant et celui-ci, bientôt las de tenter de déchiffrer son visage défait, trouvera une issue inespérée en la rejoignant dans ce qu’elle fixe avec tant d’avidité : un point immobile dans l’espace dont l’intangibilité l’effraie et qui recèle une force à laquelle il devra toute sa vie se soumettre. Nous sommes aujourd’hui, nous les spectateurs venus assister à cette exposition placés exactement dans l’axe de ce point. … Et nous nous interrogeons alors avec Michel VIBERT. Est-ce toi ? Est-ce moi ?

                                  M.C. 2010
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Michel Vibert footer
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