Castelo Branco

   Camilo Castelo Branco

Introduction et options de traduction

L'Aveugle de Landim.................(Nouvelle)
Le Roman d'un homme riche.....(Roman)
Les Amours fatales....................(Roman)
Les Amours salvatrices.............(Roman)
Les Nuits de Lamego................(Nouvelles)
Les Brillants du Brésilien.........(Roman)
Volcans de boue........................(Roman)
Monsieur le Ministre.............(Court roman) Coeur, tête, estomac......................(Roman)


Mémoires de Prison...............(GrosRoman)
Où se trouve le bonheur ?..............(Roman)
Le portrait de Ricardina................(Roman)
Ne me tue pas...................(Courte pochade)
Le seigneur du palais de Ninães... (Roman)
La sorcière du mont Cordoba....... (Roman)
20 heures de litière...(Petits contes moraux)
Le juif...........................(Roman historique)
Ça alors !.......................... (Roman déjanté)
Le bourreau...................................(Roman)

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Camilo Castelo Branco

Les amours fatales


Deuxième partie

CHAPITRE XI

   Le corregidor avait été réveillé par le grand tapage que l'on menait dans la maison, et il demanda à sa femme qu'il supposait également réveillée dans la chambre contiguë, la raison de ce vacarme.
   – Qu'est-ce que ce chambard ? Qui est-ce qui crie ? beugla Domingos Botelho.
   – C'est vous qui criez, monsieur, répondit Dona Rita.
   – Moi ?! Mais qui est-ce qui pleure ?
   – Ce sont vos filles.
   – Et pourquoi ? Dites-moi quelque chose.
   – C'est bon, je vais vous le dire : Simão a tué un homme.
   – À Coïmbra ?... Et c'est pour ça qu'on fait un tel boucan !
   – Ça ne s'est pas passé à Coïmbra, ça s'est passé à Viseu, répondit Dona Rita.
   – Vous moquez-vous de moi, madame ?! Comme ça, notre garçon se trouve à Coïmbra et tue à Viseu. Voilà un cas qui n'a pas été prévu dans les Ordonnances du Royaume.
   – Vous plaisantez, à ce qu'on dirait, Meneses ! Votre fils a tué aujourd'hui à l'aube Baltasar Coutinho, le neveu de Tadeu de Albuquerque.
   Domingos Botelho changea radicalement de visage.
   – Il a été arrêté ? demanda le corregidor.
   – Il se trouve dans le bureau du juge du district.
   – Faites venir le commissaire. Savez-vous comment ça s'est passé, et la raison de cette mort ? Faites venir le commissaire, et tout de suite.
   – Pourquoi ne vous habillez-vous pas, monsieur, et ne vous rendez-vous pas chez le juge ?
   – Qu'irai-je faire chez le juge ?
   – Apprendre de la bouche de votre fils ce qui s'est passé.
   – Je ne suis pas un père, je suis un corregidor ; il n'entre pas dans mes attributions de l'interroger, Dona Rita ; je ne veux pas entendre de jérémiades ; demandez à vos filles de se taire ou d'aller pleurer dans le potager.
   Le commissaire, convoqué, rapporta en détail ce qu'il savait, et dit qu'on avait constaté que son amour pour la fille de Albuquerque avait été à l'origine du désastre.
   Après avoir écouté ce compte-rendu, Domingos dit au commissaire :
   – Que le juge du district applique les lois ; s'il n'est pas rigoureux, je l'obligerai à l'être.
   Le commissaire parti, Dona Rita Preciosa dit à son mari :
   – Que signifie cette façon de parler de votre fils ?
   – Elle signifie que je suis le corregidor de ce district et que je ne protège pas les assassins qui ont tué par jalousie parce qu'ils se sont épris de la fille d'un homme que je déteste. Je préférerais mille fois voir Simão mort qu'uni à cette famille. Je lui ai souvent écrit pour lui dire que je le chasserais de chez moi si l'on me donnait la certitude qu'il entretient une correspondance avec cette fille. Vous ne voudriez pas, madame, que je sacrifie mon intégrité à un fils rebelle et homicide par-dessus le marché.
   Un peu par affection maternelle, et par un fond d'esprit de contra diction, elle batailla un bon moment ; mais elle lâcha prise, découragée par l'opiniâtreté et la colère insolites de son mari. Elle ne l'avait jamais vu aussi hors de lui et aussi brutal dans ses expressions. Quand il lui dit : «Dans les affaires de peu d'importance, madame, votre empire était tolérable ; s'agissant d'affaires d'honneur, c'en est fini de cet empire : laissez-moi tranquille !» En entendant cela, Dona Rita fut frappée par l'expression de Domingos Botelho, elle se sentit femme et elle se retira.
   C'est à ce moment précis que le juge du district entra dans la salle d'attente. Le corregidor alla l'accueillir ; il n'avait pas l'air attendri de quelqu'un qui va remercier quelqu'un d'autre pour une délicate attention, et implorer de l'indulgence, mais de renfrogné qu'il était, on aurait dit qu'il allait reprocher au juge de venir, par cette visite, donner à croire que la balance de la justice tremblait parfois dans sa main.
   – Je commence par vous exprimer toutes mes condoléances pour le malheur de votre fils, dit le juge de district.
   – Je vous remercie, monsieur. Je sais tout. Le procès a-t-il été intenté?
   – Je ne pouvais me dispenser d'enregistrer la plainte.
   – Si vous ne l'aviez enregistrée, je vous obligerais à accomplir votre devoir.
   – La situation de monsieur Simão Botelho est extrêmement mauvaise. Il avoue tout. Il dit qu'il a tué le bourreau de la femme qu'il aimait...
   – Il a fort bien fait, rétorqua le corregidor, en lâchant un éclat de rire rauque et sec.
   – Je lui ai demandé s'il essayait de se défendre, et fait signe de me donner une réponse affirmative. Il a répondu que non ; s'il avait voulu se défendre, il se serait servi du bout de sa botte, et n'aurait pas tiré. J'ai cherché tous les moyens honnêtes pour l'amener à donner quelques réponses qui trahissent de l'égarement ou de la folie ; et lui, malgré tout, il me répond et s'explique avec un tel sang-froid et une telle présence d'esprit qu'il est impossible de supposer que le meurtre n'a pas été perpétré en toute connaissance de cause, alors qu'il était en possession de toute ses facultés. Nous nous trouvons là, monsieur, dans une position tout à fait spéciale et bien triste. Je voulais l'aider, et je ne puis le faire.
   – Et moi, je ne peux pas et je ne veux pas le faire, monsieur le Juge. Se trouve-t-il en prison ?
   – Pas encore, il se trouve chez moi. Je voulais savoir, monsieur, si vous souhaitez qu'on aménage sa cellule d'une façon décente.
   – Je ne souhaite rien. Considérez que le détenu Simão n'a aucun parent.
   – Mais, monsieur le Corregidor, dit le juge de district d'un ton plein de tristesse et de componction, vous êtes père.
   – Je suis magistrat.
   – C'est pousser trop loin la sévérité. Pardonnez-moi cette réflexion, qui est amicale. La loi est déjà là pour le châtier ; ne le châtiez pas en le poursuivant de votre haine. Le malheur apaise la rancœur des étrangers, à plus forte raison l'affectueux ressentiment d'un père.
   – Je ne le hais pas, monsieur ; je ne connais plus l'homme dont vous me parlez. Accomplissez votre devoir, c'est le corregidor qui vous l'ordonne, et l'ami vous sera plus tard reconnaissant de cette attention.
   Le juge de district partit et s'en fut retrouver Simão aussi serein qu'il l'avait laissé.
   – Je viens de parler à votre père, dit le juge, je l'ai trouvé plus furieux que l'on ne pouvait s'y attendre. Je pense que, pour l'instant, vous ne pouvez absolument pas compter sur son influence ou son appui.
   – Qu'est-ce que cela peut me faire ! répondit calmement Simão.
   – Cela importe vraiment, monsieur Botelho. Si votre père voulait, il y aurait moyen d'adoucir plus tard votre sentence.
   – Que m'importe à moi, cette sentence ? répliqua le fils du corregidor.
   – À ce que je vois, vous vous moquez de finir au gibet.
   – Absolument, monsieur.
   – Que dites-vous, monsieur Simão ?! fit l'enquêteur, effaré.
   – Je dis que mon cœur n'a rien à faire du sort de ma tête.
   – Et savez-vous que votre père ne vous accorde même pas sa protection, qu'il ne s'inquiète même pas des premières nécessités d'un détenu ?
   – Je l'ignorais. Et alors ? Qu'est-ce que cela peut faire de mourir de faim ou au bout d'une corde ?
   – Pourquoi n'écrivez-vous pas à votre mère? Demandez-lui de...
    Simão l'interrompit :
   – Que demanderais-je à ma mère ?
   – Demandez-lui de calmer la colère de votre père, vous n'avez, sinon, personne pour vous nourrir.
   – Vous me tenez, monsieur, pour un misérable qui s'inquiète de savoir où il ira déjeuner aujourd'hui. Je pense que vous n'avez pas à vous occuper, monsieur le Juge de district, de ces détails alimentaires.
    – Assurément pas, rétorqua le juge, agacé. Faites ce que vous voudrez.
   Puis il appela le commissaire principal à qui il remit le prévenu, dispensant le policier de demander de l'aide pour l'emmener.
   Le geôlier accueillit respectueusement le prisonnier et lui donna une des meilleures cellules de la prison, mais elle était nue et dépourvue du moindre confort.
   Un autre prisonnier lui prêta une chaise en bois. Simão s'assit, croisa les bras, et médita.
   Peu après, un domestique de son père lui apporta son déjeuner, lui dit que sa mère le lui envoyait en cachette et lui remit une lettre d'elle, dont il est important de connaître le contenu. Avant de toucher à son déjeuner, rangé dans un panier posé sur le dallage, Simão lut ceci :

   Tu es perdu, malheureux !
   Je ne puis te venir en aide, parce que ton père est inexorable. c'est à son insu que je t'envoie ce déjeuner, et je ne sais si je pourrai t'envoyer le dîner !
   Quel destin que le tien ! Ah, si tu avais pu mourir à ta naissance !
   On m'a dit que tu étais mort-né, mais ton destin fatal n'a pas voulu lâcher sa victime (3).
   Pourquoi es-tu parti de Coïmbra ? Que cherchais-tu, malheureux ? Je sais maintenant que tu as vécu quinze jours en dehors de Coïmbra, et tu n'as pas trouvé le moyen de dire un mot à ta mère !

 
   Simão interrompit sa lecture et se dit :
   – Comment faut-il le comprendre ? Ma mère n'a donc pas fait venir João da Cruz ?! Et ce n'est pas elle qui a envoyé l'argent ?
    – Dépêchez-vous, votre déjeuner refroidit, mon jeune maître ! dit le domestique.
   Simão continua à lire, sans écouter le domestique :
 
  Tu dois manquer d'argent, et moi, malheureusement, je ne peux pas t'envoyer aujourd'hui le moindre sou. Depuis qu'il s'est enfui en Espagne, ton frère Manuel absorbe toutes mes économies. Nous verrons d'ici quelque temps ce que je peux faire ; mais j'ai bien peur que ton père parte de Viseu et nous emmène à Vila Real, pour te laisser faire face tout seul aux rigueurs de la loi.
   Mon pauvre Simão ! Où as-tu pu rester caché pendant quinze jours ? Aujourd'hui même, ton père a reçu une lettre d'un professeur qui l'avertissait de ton absence et de ton départ pour Porto, selon le muletier qui est parti avec toi.
   Je n'en peux plus. Ton père a déjà roué de coups notre petite Rita parce qu'elle voulait venir te voir en prison.
   Dis-toi bien que ta pauvre mère ne peut pas faire grand'chose, auprès d'un homme aussi furieux que l'est ton père.
 

   Simão Botelho réfléchit quelque minutes et en sortit convaincu que l'argent qu'il avait reçu était à João da Cruz. Quand il émergea de cette méditation, ses yeux ruisselaient de larmes.
   – Ne pleurez pas, mon jeune maître, dit le domestique, les hommes sont faits pour souffrir, et Dieu va tout arranger. Mangez, monsieur Simão.
   –  Remportez le déjeuner, dit-il.
   –  Vous ne voulez donc pas déjeuner ? !
   – Non. Et ne reviens pas. Je n'ai pas de famille. Je ne veux absolument rien qui vienne de chez mes parents. Dis à ma mère que je me trouve bien, que je suis bien logé, heureux et fier de mon sort. Va-t-en, maintenant.
   Le domestique sortit et dit au geôlier que son malheureux maître était fou. Dona Rita se dit que son domestique devait avoir raison, et prit les paroles de son fils pour un signe évident de sa folie.
   Quand le geôlier revint dans la cellule de Simão, il était accompagné d'une jeune paysanne : c'était Mariana. La fille de João da Cruz, qui jusque là ne serrait même pas la main de son hôte, courut vers lui, les bras ouverts et le visage baigné de larmes. Le geôlier les laissa seuls ; il se disait : «Elle est bien plus jolie que la fidalga.»
   – Je ne veux pas voir de larmes, Mariana, dit Simão. Si quelqu'un doit pleurer ici, c'est moi ; mais des larmes dignes de moi, des larmes de reconnaissance pour tout ce que vous avez fait pour moi, votre père et vous. Je viens d'apprendre que ma mère ne m'a jamais envoyé d'argent ! L'argent que j'ai reçu était à votre père.
  Mariana cacha son visage derrière le tablier avec lequel elle essuyait ses larmes.
   – Votre père a-t-il été inquiété ? reprit Simão, d'une voix qu'elle seule pouvait entendre.
   – Non, monsieur.
   – Se trouve-t-il chez lui ?
   – Oui, et il a l'air furieux. Il voulait venir ici, mais je l'en ai empêché.
   – Quelqu'un vous a-t-il suivie ?
   – Non, monsieur.
   – Dites-lui qu'il n'a rien à craindre ; allez vite le rassurer.
   – Je ne peux y aller sans faire ce qu'il m'a dit. Je sors et je reviens dans un moment.
   – Faites-moi acheter une petite table, une chaise, un encrier et du papier, dit Simão en lui donnant de l'argent.
   – Tout cela va arriver dans un instant ; cela pourrait déjà se trouver ici ; mais mon père m'a dit de ne rien acheter sans savoir si votre famille vous envoyait le nécessaire.
   – Je n'ai pas de famille, Mariana. Prenez cet argent.
   – Je n'accepte pas d'argent sans la permission de mon père. J'en ai apporté plus qu'il ne faut pour ces achats. Et votre blessure, où en est-elle ?
   – Voici que je ne me souviens plus que j'ai une blessure ! dit Simão en souriant. Elle doit bien se présenter, elle ne me fait pas mal... Avez-vous appris quelque chose de Dona Teresa ?
   – J'ai appris qu'elle est allée à Porto. On racontait là-bas que son père l'avait fait installer sans connaissance dans une litière, et il y a beaucoup de monde à la porte du fidalgo.
   – C'est bien, Mariana. Il n'y a pas de malheureux qui ne trouve un appui. Allez-y, pensez à votre hôte, soyez son ange de miséricorde.
   Des larmes jaillirent de nouveau des yeux de la jeune fille ; et elle prononça, entre ses sanglots, ces mots :
   – Prenez patience. Vous ne mourrez pas parce qu'on vous abandonne. Considérez que c'est une sœur qui est venue vous voir aujourd'hui.
   Là-dessus, elle tira de ses vastes poches un paquet de biscuits et une bouteille de liqueur de cannelle qu'elle posa sur une chaise.
   – C'est un piètre déjeuner ; mais je n'ai trouvé rien d'autre de prêt, dit-elle, et elle sortit en toute hâte, comme pour épargner au malheureux des paroles de reconnaissance.

CHAPITRE XII

   Le jour même, le corregidor pria sa femme et ses filles de se préparer pour partir de Viseu le lendemain, avec tout ce qui pourrait être transporté à cheval.
   Je vais vous rapporter les souvenirs douloureux exprimés simplement d'une dame de cette famille, tels qu'ils sont évoqués dans une lettre que j'ai reçue il y a quelques mois :
 
   Cela s'est passé il y a cinquante ans, et je me rappelle, comme si c'était hier, les tristes événements de ma jeunesse. Je ne sais comment il se fait que j'aie aujourd'hui un souvenir plus clair de ce qui s'est passé dans mon enfance. Il me semble que je ne me souvenais pas, il y a trente ans, de tant de circonstances et de tant de détails.
   Quand ma mère m'a dit à moi et à mes sœurs de préparer nos malles, nous éclatâmes toutes en sanglots, ce qui excita la colère de mon père. Mes sœurs, plus âgées et plus habituées aux corrections, se sont tues aussitôt. Mais moi, qui n'avais été corrigée qu'une fois, et seulement à cause de Simão, j'ai continué à pleurer, et j'ai eu l'innocent courage de demander à mon père de me laisser aller voir mon frère en prison avant notre départ de Viseu.
   J'ai alors été corrigée pour la deuxième fois, et sévèrement.
   Le domestique qui avait apporté le dîner à la prison, est revenu avec, et nous a raconté que Simão avait déjà quelques meubles dans sa cellule, et qu'il dînait, apparemment serein. À cette heure-là, toutes les cloches de Viseu sonnaient le glas pour l'âme de Baltasar.
   Le domestique a dit qu'il y avait à côté de lui une jolie villageoise, triste et en larmes. Simão a dit en la désignant au domestique qui l'observait : –
Voici ma famille.
   Le lendemain, au point du jour, nous sommes partis pour Viseu. Notre mère pleurait toujours, et cela mit hors de lui mon père qui sortit de la litière où il voyageait avec elle, me fit prendre sa place, et poursuivit tout son chemin sur ma monture.
   Dès que nous arrivâmes à Vila Real, la situation de Simão fut la source de tant d'incidents que mon père quitta sa famille et s'en alla seul à la propriété de Montezelos. Ma mère voulut nous laisser là, elle aussi, et aller voir des cousins de Lisbonne, pour solliciter la libération de mon frère. Mais mon père changea de caractère, quand il l'apprit, d'une façon incroyable, et menaça ma mère de la contraindre judiciairement à ne pas quitter la maison de son mari et de ses filles.
   Notre mère écrivait à Simão et ne recevait pas de réponse. Elle pensait que son fils ne lui répondait pas. Des années après, nous avons trouvé, dans les papiers de mon père, les lettres qu'elle avait écrites. Preuve que mon père les faisait intercepter à la poste.
   Une dame de Viseu écrivit à notre mère pour la féliciter de l'amour et de la charité dont elle faisait preuve en subvenant aux besoins de son malheureux fils. Cette lettre lui fut remise par un muletier ; elle aurait sinon connu le même sort que les autres. Ma mère fut surprise de l'idée que son amie se faisait d'elle et lui avoua qu'elle ne lui était pas venue en aide, parce que son fils avait refusé le peu qu'elle avait voulu faire pour son bien. La dame de Viseu répondit à cela qu'une jeune fille, la fille d'un maréchal-ferrant, demeurait non loin de la prison, et s'occupait du prisonnier en tenant sa cellule propre et en lui donnant largement de quoi vivre, et qu'elle disait à tout le monde qu'elle se trouvait là sur l'ordre et aux frais de Dona Rita Preciosa. L'amie de ma mère ajoutait qu'elle avait parfois fait venir la belle jeune fille et qu'elle avait voulu lui proposer quelques plats plus raffinés, qu'elle refusait en disant que monsieur Simão n'acceptait rien.
   Nous recevions de temps en temps de ces nouvelles parce qu'en l'absence de mon père, presque toutes les personnalités éminentes de Viseu, conspirèrent, comme il fallait s'y attendre, contre mon malheureux frère.
   Notre mère écrivait à ses parents de la capitale, implorant la grâce royale pour son fils ; mais ces lettres ne partaient pas de la poste et finissaient toutes entre les mains de mon père.
   Et que faisait-il dans sa propriété, pendant ce temps, sans famille, sans gloire, sans avoir rien gagné à se conduire aussi mal ? Entouré de journaliers, il cultivait cette grande chênaie où l'on peut voir encore, entre les bruyères et les ajoncs qui sont réapparus sur cette terre à l'abandon, des souches des arbres qu'il a plantés. Notre mère lui écrivait, déplorant le sort de son fils ; mon père se bornait à lui répondre que la justice n'est pas un jeu et que, dans l'antiquité, les pères condamnaient eux-mêmes leurs enfants criminels.
   Ma mère eut la hardiesse de se présenter un jour devant lui, pour lui demander la permission de se rendre à Viseu. Mon inexorable père la lui refusa et l'accabla d'invectives.
   Au bout de sept mois, nous apprîmes que Simão avait été condamné à être pendu à l'endroit même où il avait commis ce meurtre. On ferma les fenêtres pendant huit jours, nous prîmes le deuil, et ma mère tomba malade.
   Quand on l'apprit à Vila Real, tous les notables de la région se rendirent à Montezelos, afin de forcer doucement mon père à user de son influence pour sauver son fils condamné. Quelques parents vinrent de Lisbonne protester contre cette infamie qui ferait retomber une si grande ignominie sur la famille. Mon père répondait à tous en ces termes : –
La potence n'a pas été inventée que pour ceux qui ne connaissent pas le nom de leur aïeul. Ce sont les mauvaises actions qui font l'ignominie des familles. La justice ne déshonore que celui qu'elle châtie.
   Nous avions un grand-oncle très vieux et vénérable, du nom d'António da Veiga. C'est lui qui a accompli le miracle, et voici comment cela s'est produit : il s'est présenté devant mon père et lui a dit :
– Dieu m'a gardé en vie jusqu'à quatre-vingt-trois ans ; pourrai-je en vivre deux ou trois de plus ? Ce n'est plus une vie ; mais c'en a été une, honorable, et jusqu'ici sans tache, et puisqu'il le faut, elle va s'achever de même : mes yeux ne verront pas le déshonneur de votre famille. Ou tu promets ici-même, Domingos Botelho, de sauver ton fils de la potence, ou je me donne la mort en ta présence.  Et, en disant cela, il appuyait son rasoir à son cou. Mon père mit sa main sur son bras, et lui dit que Simão ne serait pas pendu.
   Le lendemain, mon père se rendit à Porto, où il avait beaucoup d'amis à la prison de la Relação, puis à Lisbonne(4) .
   Au début du mois de mars 1805, ma mère apprit, avec beaucoup de joie, que Simão avait été transféré dans les geôles de la Relação à Porto, malgré les obstacles que suscitèrent contre ce transfert les plaignants, à savoir Tadeu de Albuquerque et les sœurs du mort.
   Ensuite ...

 
    Nous interrompons ici l'extrait de cette lettre pour ne pas anticiper sur le récit des événements qu'il importe, suivant les règles de l'art, de rattacher au fil que l'on vient de couper.
   Simão Botelho avait vu arriver, imperturbable le jour du jugement. Il s'assit sur le banc des accusés sans avocat, ni témoins à décharge. Il répondit aux questions avec le même sang-froid que devant le juge. Invité à s'expliquer sur la raison de son crime, il répondit en toute franchise, sans prononcer le nom de Teresa Clementina de Albuquerque. Quand l'avocat de l'accusation proféra ce nom, Simão Botelho se dressa d'un coup, et s'exclama :
   – Que vient faire ici le nom d'une dame dans cette antre d'infamie et de sang ? Quel est ce misérable accusateur qui est incapable de prouver avec les aveux du prévenu la nécessité d'un bourreau, sans couvrir de boue la réputation d'une femme ? Mon réquisitoire est fait : c'est moi qui l'ai fait. Que la loi s'exprime à présent et que se taise le rustre incapable d'accuser sans diffamer.
   Le juge lui imposa silence. Simão s'assit en murmurant :
   – Rien que des misérables!
   Le prévenu écouta la sentence d'après laquelle il devait être pendu jusqu'à ce que mort s'ensuive à une potence dressée sur le lieu du délit. Et, à ce moment précis, des cris déchirants s'élevèrent dans l'assis tance. Simão tourna son visage vers la foule, et dit :
   – Vous allez avoir un beau spectacle, Messieurs ! La potence est l'unique fête du peuple ! Emmenez d'ici cette pauvre femme qui pleure ! C'est le seul être pour qui mon supplice ne sera pas un passe-temps.
   Mariana fut portée sur des bras dans sa maisonnette, près de la prison. Les bras robustes qui l'emportèrent étaient ceux de son père.
   En faisant le chemin du tribunal à sa cellule, avec toute l'agilité et la force de ses dix-huit ans, Simão Botelho surprit quelques-uns des propos qui se croisaient :
   – Quand va-t-il y passer ?
   – C'est bien fait. Il va payer pour tous les innocents que son père a fait prendre.
   – Il voulait s'emparer de la morgada en tirant des coups de feu !
   – Il ferait beau voir que les fidalgos se croient permis de tuer !...
   – S'il avait tué un pauvre, tu verrais comme il serait maintenant chez lui !
   – Ça, c'est vrai !
   – C'est qu'il redresse la tête !
   – Ne t'en fais pas, on la lui fera bientôt tomber par terre !...
   – On dit que le bourreau s'est déjà mis en route.
   – Il est déjà arrivé cette nuit. Et il portait deux couteaux dans sa hotte.
   – Tu l'as vu ?
   – Non ; mais ma commère m'a dit que la voisine du beau-frère de sa sœur le lui avait dit, et que le bourreau est caché dans une cellule.
   – Amèneras-tu tes enfants voir le supplicié ?
   – Il ne manquerait plus que non ! On ne doit pas laisser perdre de tels exemples.
   – Moi j'en ai vu pendre trois, tous des meurtriers, si je me souviens bien.
   – Ce qui ne t'a pas empêché d'expédier Amaro Lampreia chez le Diable.
   – C'est vrai ; mais si je ne l'avais pas tué, c'est lui qui m'aurait tué.
   – Qu'est-ce que ça peut donc donner, un tel exemple ?!
   – Est-ce que je sais, moi ? C'est le franciscain Frère Anselmo qui sermonne le gens qui amènent leurs enfants voir les pendus.
   – C'est peut-être pour qu'ils ne l'écorchent pas, lui, quand il les écorche avec ses quêtes.
   L'esprit de Simão était si insouciant que, par moments, un sourire affleura à ses lèvres, suscité par les remarques philosophiques du peuple sur le gibet.
   Revenu dans sa cellule, il fut invité à faire appel dans les délais réglementaires. Il répondit qu'il ne faisait pas appel, qu'il était satisfait de son sort et parfaitement d'accord avec la justice.
   Il demanda Mariana, et le geôlier lui dit qu'il l'envoyait chercher. C'est João da Cruz qui se présenta, il pleurait parce qu'il avait l'impression qu'il allait perdre sa fille : il la voyait parler de gibet en délirant, et demander qu'on la tuât la première. Le douleur de l'étudiant devint alors poignante, comme si cette vérité fulgurait tout d'un coup à ses yeux que Mariana l'aimait au point de mourir. Par moments, l'image de Teresa s'estompa dans son cœur, s'il est possible de concevoir une telle idée. Peut-être la voyait-il comme un ange racheté dans la contemplation sereine de son créateur ; et voyait-il Mariana comme le symbole de cette torture : mourir à petit feu sans que des moments d'amour partagé lui vaillent la gloire du martyre. L'une mourait en étant aimée, l'autre se mourait sans avoir entendu le mot amour de lèvres qui balbutiaient de loin en loin de froides paroles de gratitude.
   Et cet homme de fer, alors, pleura. Il pleura des larmes qui valaient bien la douleur de Mariana.
   – Veillez sur votre fille, monsieur Cruz ! dit Simão d'une voix suppliante et vibrante au maréchal-ferrant. Ne vous occupez pas de moi ; je suis vigoureux et je me porte bien. Allez consoler cette créature qui est née sous ma mauvaise étoile. Emmenez-la de Viseu, emportez-la chez vous. Sauvez-la, qu'il me reste en ce monde deux sœurs qui me pleurent. Les services que vous m'avez rendus, le peu de temps qui me reste à vivre, dans ces circonstances, vous en dispense. D'ici quelques jours, on m'envoie me recueillir à la chapelle ; il sera bon que votre fille l'ignore.
   À son retour, João da Cruz trouva sa fille prostrée sur le parquet, avec des plaies sur le visage, pleurant et riant, une démente en somme. Il la ramena chez lui, ligotée, et confia à quelqu'un d'autre la tâche de subvenir aux besoins du condamné.
   Elles furent alors bien terribles, les heures que passa le malheureux dans sa solitude. Jusqu'à ce jour, Mariana, bien vue par le geôlier et protégée par l'amie de Dona Rita Preciosa, pouvait entrer librement dans la cellule à toute heure de la journée, et rares étaient les heures où elle laissait seul le prisonnier. Elle cousait pendant qu'il écrivait, ou s'appliquait à mettre de l'ordre dans sa cellule et à l'entretenir. Quand Simão se trouvait dans son lit, malade ou prostré, Mariana, à qui l'on avait donné quelques rudiments d'écriture, s'asseyait à son bureau, et elle écrivait cent fois le nom de Simão que ses larmes ne cessaient d'effacer. Et cela pendant sept mois, sans jamais entendre prononcer le mot amour. Et cela, après ses veilles nocturnes passées tantôt à prier, tantôt à travailler, quand elle ne rentrait pas chez elle, où elle allait visiter son père à des heure indues.
   Jamais plus le prisonnier, au pied du gibet, ne vit cette douce créature passer le seuil de la porte en fer qui lui mesurait son air, le ménageant et le comptant pour que tous les honneurs de l'asphyxie revinssent à la corde de l'échafaud. Jamais plus !
   Et quand il évoquait l'image de Teresa, un caprice de ses yeux battus lui offrait celle de Mariana autant que l'autre. Et il les voyait toutes deux en larmes. Il sautait alors de son lit, fichait ses doigts sur les épais barreaux de la fenêtre et songeait à se fracasser le crâne contre eux.
   Ni la Terre, ni le Ciel ne lui offrait aucun espoir. Jamais un rayon de lumière divine ne pénétra dans son cachot. L'ange de la pitié s'était incarné dans cette créature céleste qui était devenue folle, ou était remontée au Ciel avec son esprit. Ce qui le sauvait du suicide, ce n'était pas son espoir en Dieu, ni dans les hommes, c'était cette idée : «Finalement, lâche ! quel courage y a-t-il à mourir quand il n'existe plus d'espoir dans la vie ?! La potence est un triomphe, quand il se trouve au bout du chemin de l'honneur ! »

CHAPITRE XIII

   Et Teresa ?
   Vous me le demandez au bon moment, Mesdames, et je ne me plaindrai pas si vous me reprochez de l'avoir oubliée et sacrifiée à des événements d'une moins grande portée.
   Oubliée, non. Il y a longtemps que luit devant mes yeux et flotte, ailée comme un chérubin idéal des saints, dans cette obscurité presque totale (5) où je vis, cet oiseau du Ciel, comme si elle me demandait de couvrir de fleurs la traînée de sang qu'elle a laissée sur terre. Tu as laissé plus de larmes que de sang, ô fille de l'amertume ! Ce sont des fleurs que tes larmes, et dis-moi, du Ciel, si leur parfum ne compte pas plus aux pieds de ton Dieu que les prières de bien des dévotes qui meurent sanctifiées par le monde, et dont l'odeur de sainteté ne va pas au-delà de l'odorat hypocrite ou stupide des mortels.
   Vous avez bien vu Teresa Clementina transportée des marches de l'église où elle était tombée à la litière qui la conduisit à Porto. Sortie de son évanouissement, elle vit en face d'elle une domestique qui lui disait des paroles de réconfort banales et froides. S'il y avait une domestique de son père qui fût son amie, ce n'était sûrement pas celle-là, soigneusement choisie par le vieillard. Il ne restait même plus à cette jeune fille désespérée la ressource de se soulager en criant ! Mais un rayon de pitié avait soudain touché le cœur de cette femme jusqu'à cette heure hostile à sa maîtresse.
   Teresa se demandait si cette horrible situation était un songe ! Elle sentait à nouveau ses forces lui manquer et revenait à elle, ramenée par la conscience qu'elle avait de son malheur. La domestique éprouva quelque pitié, et la poussa à respirer, en pleurant avec elle, et en lui disant :
   – Vous pouvez parler, mademoiselle, personne ne nous suit.
   – Personne ?!
   – Vos cousines sont restées sur place, il n'y a que deux laquais avec nous.
   – Et mon père, il n'est pas venu ?
   – Non, fidalga... Vous pouvez pleurer et parler autant que vous voudrez.
   – Je vais à Porto ?
   – Oui, madame.
   – Et tu as vu tout ce qui s'est passé ? Constança ?
   – Oui, malheureusement ...
   – Comment ça s'est passé ? Raconte-moi tout.
   – Vous savez bien que votre cousin est mort.
   – Il est mort ?! Je l'ai vu tomber presque à mes pieds, mais...
   – Il est mort sur le coup et puis les domestiques, excités par votre père, on voulu se saisir de monsieur Simão ; mais lui, avec un autre pistolet...
   – Et il s'est enfui ? lança Teresa, qui ne se sentait plus de joie.
   – En fin de compte, c'est lui qui s'est constitué prisonnier.
   – Il se trouve en prison ?!
   Étouffée par ses sanglots, le visage dans son mouchoir, elle n'entendait plus les paroles réconfortantes de Constança.
   Ce violent accès de larmes accompagnées de gémissements se calma un moment, et Teresa suggéra à la domestique le plan fou de la laisser s'échapper à la première auberge où elles descendraient pour dire adieu à Simão une dernière fois.
   La domestique eut du mal à la faire renoncer à ce projet, en lui peignant les nouveaux dangers qu'elle allait ajouter à l'infortune de son amant et en lui faisant miroiter l'espoir que Simão serait déchargé de son crime, grâce à l'influence de son père, malgré l'acharnement du fidalgo.
   Ces raisons perdirent peu à peu de leur force dans l'esprit de Teresa.
   C'est en pleurs qu'anxieuse et parfois évanouie, Teresa parcourut la distance qui la séparait de Monchique, où elle arriva au cinquième jour de son voyage.
   La supérieure était déjà au fait des événements par des émissaires qui avaient précédé le morose cheminement de la litière.
   Teresa fut accueillie par sa tante avec douceur, quoique Tadeu de Albuquerque eût bien spécifiée qu'il exigeait une réclusion rigoureuse et qu'on lui ôtât tout moyen d'écrire à qui que ce fût.
   La supérieure entendit de la bouche de sa nièce le fidèle compte-rendu des événements et lut une à une les lettres de Simão Botelho. Elles pleurèrent dans les bras l'une de l'autre, mais la Supérieure, une fois séchées les larmes de la femme au feu de l'austérité religieuse, lui parla et la conseilla comme une religieuse, et une religieuse qui mortifiait son corps avec des disciplines, et son cœur depuis quarante ans par de douloureuses privations.
   Teresa n'avait pas assez de force pour se rebiffer. Elle ne contraria pas sa tante dans la sainte vanité d'exorciser le démon des passions et sourit à l'ange de la mort qui, entre son amour et ses espoirs, posait son aile noire : une si resplendissante lumière étincelle dans des cœurs malheureux.
   Teresa voulut écrire.
   – À qui, ma fille ? demanda la supérieure.
   Teresa ne répondit pas.
   – Écrire, pourquoi ? reprit la religieuse. Crois-tu, petite, que tes lettres parviendront entre ses mains ? Que vas-tu faire d'autre que de redoubler la colère de ton père contre toi et ce malheureux prisonnier ? Si tu l'aimes, comme je crois, efforce-toi, malgré tout, de le sauver. Si tu ne te rends pas à mes raisons, fais comme si tu l'avais oublié. Si tu peux prendre sur toi, dissimule, tâche de faire en sorte que ton père apprenne que tu obéiras à tous ses ordres s'il a pitié de ton pauvre ami.
   Teresa ne regimba pas. Elle adressa un autre sourire à l'ange de la mort et lui demanda de l'envelopper, elle et son amour, ainsi que ses espoirs, complètement, dans l'ombre épaisse de ses ailes.
   Chaque mois, l'abbesse de Monchique recevait une lettre de son cousin. Ces lettres respiraient la vengeance. Dans toutes, le vieillard disait que l'assassin allait immanquablement finir sur le gibet. Sa nièce ne voyait pas ces lettres, mais elle remarquait les larmes de la compatissante religieuse.
   La complexion fragile de Teresa déclinait à vue d'œil. La science la condamna à mourir dans un bref délai. Tadeu de Albuquerque en fut informé et répondit qu'il ne souhaitait pas qu'elle mourût, mais que si Dieu l'emportait il mourrait plus tranquille, et avec aucune tache à sa réputation. C'était à ce prix que l'honneur du fidalgo restait imma culé !... L'HONNEUR dont on dit qu'il procède en droite ligne de la vertu de Socrate, de la vertu de Jésus Christ, de la vertu de millions de martyrs qui s'abandonnèrent aux griffes des fauves, quand ils prêchaient la charité et le pardon aux hommes !
   Toutes les tendresses qu'ont inventées la sympathie et la piété, toutes, grâce aux attentions des religieuses exemplaires de Monchique, furent dispensées pour refroidir la fièvre ardente qui consumait rapidement la recluse. Tout cela en vain. Teresa en larmes se rendait compte de leur compassion, et s'en réjouissait en même temps, car ces tendresses lui donnaient la conviction que les médecins la jugeaient incurable.
   Une religieuse lui dit un jour par inadvertance qu'une amie à elle du couvent des Remèdes de Lamego lui avait dit que Simão avait été condamné à mort.
   Teresa frémit et murmura, car elle n'avait plus la force d'élever la voix :
   – Et je vis encore !
   Puis elle pria et pleura ; mais la routine de sa vie, toute en paroxysmes, ne connut aucun changement.
   Elle demanda à la sœur qui lui avait apporté cette nouvelle si son amie du couvent des Remèdes lui ferait l'aumône de faire parvenir une lettre à Simão. La religieuse se proposa après avoir entendu l'avis de la Supérieure. Cette religieuse estima que l'ultime entretien entre deux mourants ne pouvait compromettre leur vie temporelle, ni leur vie éternelle.
   Voici la lettre que lut Simão quinze jours après son procès.
 
    Simão, mon époux, je sais tout... La mort nous accompagne : dis-toi que je t'écris sans verser de larmes. Mon agonie a commencé il y a sept mois. Dieu est bon, il m'a préservée du crime. J'ai entendu la nouvelle de ta mort prochaine, et j'ai alors compris pourquoi je me meurs d'heure en heure. Notre fin est imminente, Simão ! Songe à nos espoirs ! Quand tu me disais tes rêves de bonheur et que je te disais les miens !... quel mal pouvaient faire à Dieu nos désirs innocents ?!... Pourquoi ne méritons-nous pas ce à quoi tant de monde a droit ?... Tout devrait se terminer de cette façon, Simão ? Je ne puis le croire. L'éternité me semble ténébreuse, parce que l'espérance c'était la lumière qui me menait de toi à la foi. Mais notre destin ne peut se terminer ainsi. Vois si tu peux accrocher le dernier fil de ta vie à une espérance quelle qu'elle soit. Nous verrons-nous dans l'autre monde, Simão ? Aurai-je mérité, aux yeux de Dieu, de te contempler ? Je prie, j'implore le Seigneur, mais je sens que ma foi s'estompe quand je pense aux ultimes angoisses de ton martyre. Les miennes sont douces, c'est à peine si je les sens. La mort ne doit rien coûter quand l'on a le cœur tranquille. Le pire, ce sont les regrets, ces regrets que nous laissent les espoirs que tu trouvais dans mon cœur qui devinait les tiens. Peu importe que rien n'existe au-delà de la vie. Mourir, au moins, c'est oublier. Si tu pouvais rester vivant maintenant, à quoi cela te servirait-il ? Je suis condamnée, moi aussi, sans recours. Suis-moi, Simão ! Ne regrette pas la vie, ne la regrette pas, même si la raison te dit que tu aurais pu être heureux si tu ne m'avais pas rencontré sur le chemin par lequel je t'ai conduit à la mort... Et quelle mort, mon Dieu !... Accepte-la ! Ne te repens pas. S'il y a eu crime, la justice de Dieu te pardonnera pour les angoisses dont tu devras souffrir dans ton cachot... dans ton dernier jour... et au pied de la..

   Teresa allait écrire un mot, quand sa plume tomba de sa main, et une convulsion fit vibrer tout son corps un long moment. Elle n'écrivit pas ce mot. Mais l'idée de la potence suspendit sa vie. La bonne sœur entra dans sa cellule pour lui demander la lettre, parce que le courrier allait partir. Teresa la lui montra et dit :
   – Lisez-la, si vous voulez, et refermez-la, par charité ; j'en suis incapable.
   Les trois jours suivants, Teresa ne quitta pas son lit. À chaque heure, les religieuses à son chevet attendaient qu'elle fermât les yeux.
   – Il est bien difficile de mourir ! disait parfois la malade.
   Les pieux discours ne manquaient pas pour détourner son esprit du monde.
   Teresa les entendait et disait, la voix chargée d'angoisse :
   – Mais l'espoir dans le Ciel, sans lui !... Qu'est le Ciel, mon Dieu ?
   Et l'apostolique chapelain n'arrivait pas à dire si les biens du Ciel présentent les mêmes délices que celles du monde que, sur Terre, on appelle à tort ainsi. Ces subtilités spirituelles dont font preuve certaines espèces de phtisiques, comme d'ultimes étincelles de leur flamme vitale, la malade les laissait apparaître quand il arrivait que les religieuses lui parlassent de béatitude. Parfois, quand le chapelain, poussé par la lucidité de Teresa, abordait le domaine de la philosophie, en prenant comme thème l'immortalité de l'âme, cette demoiselle sans instruction lui opposait des formules laconiques, et des raisons si claires en faveur de l'union éternelle des âmes déjà unies en ce monde, que le prêtre se demandait s'il serait hérétique de contester un article qui ne figure dans aucun des quatre évangiles.
   La médecine était déjà émerveillée de l'opiniâtreté de cette vie. La supérieure avait écrit à son cousin Tadeu, en le pressant de venir voir l'ange qui prenait congé de la Terre. Le vieillard, sous l'effet de la pitié et peut-être de l'amour paternel, résolut de tirer sa fille du couvent, dans l'espoir de parvenir à la sauver. Une forte raison l'incitait à agir de la sorte : c'était le transfert du condamné dans les geôles de Porto. Le fidalgo s'empressa de partir, et arriva à Porto au moment même où la religieuse qui était l'amie de celle de Lamego, remettait à la malade cette lettre de Simão :
 
   Ne me fuis pas encore, Teresa. La potence n'est pas encore arrivée, ni la mort. Mon père me protège, il est possible que je m'en sorte. Accroche à ton cœur les derniers fils de ta vie. Prolonge ton agonie tant que je te dirai qu'il me reste un espoir. Demain, je pars pour la prison de Porto, où je vais attendre mon acquittement ou la commutation de ma peine. La vie, c'est tout. Je peux t'aimer là où je serai déporté. Il y a partout un ciel, des fleurs, et Dieu. Si tu vis, un jour tu seras libre ; c'est la pierre du sépulcre que l'on ne peut plus relever. Vis, Teresa, vis ! Je me disais, il y a quelques jours que tes larmes laveraient sur mon visage les taches laissées par le sang du pendu. Cet atroce cauchemar est terminé. Maintenant, dans cet enfer, on respire ; la corde du bourreau n'est plus dans mes rêves serrée autour de mon cou. Je fixe déjà les yeux sur le ciel, et je reconnais la providence des malheureux. Hier, j'ai vu nos étoiles, celles de nos secrets dans ces nuits où nous sommes séparés. Je suis revenu à la vie et j'ai le cœur plein d'espoir. Ne meurs pas, enfant de ma vie.
 
   La nuit était déjà très avancée quand Teresa, assise sur son lit, lut cette lettre. Elle demanda qu'on lui ouvrît la porte de sa chambre et appuya ses joues contre les barreaux de fer. Cette fenêtre donnait sur la mer, et la mer était, cette nuit-là, une immense flamme d'argent ; et la lune, dans toute sa splendeur, éclipsait l'éclat de certaines étoiles que Teresa cherchait dans le ciel.
   – Ce sont celles-là ! s'exclama-t-elle.
   – Lesquelles, mademoiselle ? dit Constança.
   – Mes étoiles !... Aussi pâles que moi... La vie ! Ah! La vie ! s'exclama-t-elle en se redressant, et elle se passait sur le front ses mains cadavériques. Je veux vivre ! Laissez-moi vivre, Seigneur !
   – Vous vivrez, mademoiselle ! Vous vivrez, Dieu est compatissant ! dit la domestique. Mais ne restez pas exposée à l'air de la nuit. Cette brume du fleuve vous fait beaucoup de mal.
   – Laissez-moi, laissez-moi, tout ça, c'est vivre... Il y a si longtemps que je ne vois pas le ciel ! Je me sens ressusciter ici, Constança ! Pourquoi n'ai-je pas respiré cet air toutes les nuits ? Pourrai-je vivre quelques années ? Demande-le, toi, demande beaucoup de choses à ma Très Sainte Vierge !  Allons prier ensemble toutes les deux ! Allons-y, Simão ne va pas mourir... Mon Simão vit et veut que je vive. Il sera demain à Porto, et peut-être y est-il...
   – Qui, mademoiselle ?!
   – Simão. Simão vient à Porto.
   La domestique eut l'impression que sa maîtresse délirait, mais ne la contraria pas.
   – Vous avez reçu une lettre de lui, fidalga ? reprit-elle, pensant qu'elle prolongeait ainsi cet instant de bonheur fébrile.
   – Oui... Tu veux entendre ce qu'elle dit ?... je te la lis...
   Et elle lut la lettre, au grand effarement de Constança, qui fut convaincue.
   – Nous allons prier maintenant, oui ?... Tu ne lui es pas hostile, n'est-ce pas ? Tu peux en être sûre, Constança, si je me marie avec lui, tu viens avec nous. Tu verras comme tu seras heureuse. Tu veux bien venir, n'est-ce pas ?
   – Oui, mademoiselle, je viendrai. Mais réussira-t-il à échapper à la mort ?
   – Oui, tu verras qu'il s'en sortira ; son père l'en sortira. Et c'est la Très Sainte Vierge qui nous unira. Mais si je meurs... Si je meurs, mon Dieu !
   Et le mains convulsivement serrées contre son sein, Teresa, en larmes, haletait.
   – S'il ne me reste plus de forces !... Tous me disent que je mourrai, et le médecin ne me fait même plus d'ordonnances !... Il aurait mieux valu alors que j'en aie fini avant cette heure ! Mourir sans aucun espoir, ô Mère de Dieu !
   Et elle s'agenouilla devant le pieux retable qu'elle avait amené de sa chambre à Viseu, devant lequel sa mère et sa grand-mère avaient déjà prié ; c'est sous le regard compatissant de cette vierge que les derniers rayons de lumière s'étaient éteints dans les yeux de ces deux dames.

CHAPITRE XIV

   Tadeu de Albuquerque s'était présenté à la porte de Monchique le lendemain des événements que nous avons rapportés. La première femme qui apparut dans le parloir, sa cousine, arrivait en essuyant des larmes de joie.
   – Ne croyez pas que je pleure de chagrin, mon cousin, dit-elle. Si Dieu le veut, notre ange peut être sauvé. Je l'ai vue se promener ce matin même près des dortoirs. Comme elle a changé de visage aujourd'hui ! Ça, mon cousin, c'est un miracle des deux saintes que nous gardons dans notre retraite et auxquelles se sont attachées de parfaites créatures dans cette maison. Si cette amélioration se confirme, Teresa se rétablira ; le  Ciel permet que cet ange reste encore parmi nous quelques années de plus...
   – Je suis ravi de ce que vous me dites, ma bonne cousine, fit le fidalgo. J'ai résolu de l'emmener à Viseu, où elle se rétablira en respirant l'air de sa patrie, qui est beaucoup plus sain que celui de Porto.
   – C'est trop tôt pour lui infliger un voyage aussi long et aussi pénible, mon cousin. N'allez pas croire qu'elle est en état de prendre la route. Songez qu'hier à peine, nous avons pensé la trouver morte. Laissez-la chez nous quelques mois encore; et je ne dis pas que vous ne l'emmènerez pas après ; mais pour l'instant, je m'oppose à une telle imprudence.
   – C'est encore plus imprudent, rétorqua le vieillard, de la laisser à Porto où, à cette heure, doit se trouver le cruel assassin de mon neveu. Peut-être ne le savez-vous pas, ma cousine... Eh bien, c'est vrai ; cette canaille de corregidor s'est mis en campagne pour lui sauver la mise, et il est parvenu à faire accepter son appel par le tribunal de la Relação, hors délais ; et non content de ça, il s'est arrangé pour que son fils soit transféré à la prison de Porto. Je fais tout ce que je peux pour que la sentence soit confirmée et j'espère y parvenir ; mais, tant que cet assassin se trouvera ici, je ne veux pas que ma fille se trouve à Porto.
   – Vous êtes son père, mon cousin, et moi, je ne suis qu'une parente, dit l'abbesse ; qu'il en soit comme vous voudrez. Vous voulez voir la petite, je suppose.
   – Oui, si c'est possible.
   – Eh bien, je vais la faire venir, veuillez entrer au premier parloir à main droite, Teresa vous y rejoindra.
   Quand on annonça à Teresa que son père l'attendait, son visage dont le teint plus sain faisait la joie des religieuses reprit d'un seul coup sa lividité ordinaire. En la voyant aussi affectée, sa tante ne voulut pas qu'elle quittât la chambre, et elle se chargeait de remettre à plus tard la visite de son père.
   – Il le faut, dit Teresa. J'y vais, ma tante.
   – Son père, en la voyant, frémit et blêmit. Il s'attendait à un changement, mais pas aussi radical. Il se dit qu'il ne l'aurait pas reconnue, si on ne l'avait pas prévenu qu'il allait voir sa fille.
    – Tu as vraiment mauvaise mine, Teresa ! s'exclama-t-il, bouleversé. Pourquoi ne m'as tu pas dit avant dans quel état tu te trouvais ?
   Teresa sourit et dit :
   – Je ne vais pas si mal que mes amies se l'imaginent.
   – Auras-tu assez de force pour venir avec moi à Viseu ?
   – Non, mon père, je n'ai même pas assez de forces pour vous dire en quelques mots que je ne reviendrai pas à Viseu.
   – Pourquoi pas, si ta santé en dépend ?
   – Ma santé dépend de tout autre chose. Je vivrai ici et j'y mourrai.
   – Ce n'est pas ainsi que je vois les choses, répliqua Tadeu avec une fausse douceur. Si moi je suis convaincu que l'air d'ici ne te vaut rien, tu partiras, parce qu'il est de mon devoir d'infléchir, et de corriger ton mauvais sort.
   – Il est corrigé, mon père. La mort efface toutes les erreurs de la vie.
   – Je le sais bien ; mais je te veux vivante, et donc que tu reprennes des forces pour ce voyage. Tu verras comme tu iras mieux, par miracle, au bout d'une demi-journée.
   – Je ne pars pas, mon père !
   – Tu ne pars pas ?! s'écria le vieillard, irrité, en saisissant les barreaux de ses mains tremblantes de colère.
   – Ces barreaux auxquels vous vous appuyez nous séparent, mon père, et ils nous séparent pour toujours.
   – Que fais-tu des lois ? Crois-tu que je n'ai pas légalement le droit de te forcer à sortir du couvent ? Ne sais-tu pas que tu n'as que dix-huit ans ?
   – Je sais que j'ai dix-huit ans ; je ne sais pas quelles sont ces lois, et mon ignorance ne me dérange pas. S'il est possible que l'on vienne m'arracher d'ici par la force, dites-vous bien, mon père, qu'on ne trouvera qu'un cadavre. Après... vous ferez ce que vous voudrez de moi. Mais tant que je pourrai dire que je ne sors pas d'ici, je vous jure, mon père, que je ne sors pas d'ici, mon père.
   – Je sais ce que c'est ! rugit le vieillard. Tu sais déjà que l'assassin est à Porto.
   – Oui, monsieur, je le sais.
   – Et tu arrives à le dire sans éprouver aucune honte, aucune horreur de toi-même ? Et...
   Teresa l'interrompit :
   – Je ne puis continuer à vous écouter, mon père, parce que je me sens mal. Je vous prie de m'excuser... vous pouvez faire tout ce que vous pourrez pour obtenir ce que vous voulez. Ce qui serait glorieux pour moi, au bout de ce long martyre, ce serait un gibet dressé à côté de celui de l'assassin.
  Teresa sortit du parloir, fit quelques pas en direction de sa cellule et s'appuya, défaillante, au mur. Sa tante et sa bonne accoururent pour la soutenir, mais elle les écarta doucement d'elle en murmurant :
   – Ce n'est pas nécessaire. Je vais bien... Ce sont des coups qui vous font revivre, ma tante.
   Et elle s'éloigna toute seule d'un pas vacillant.
   Tadeu, en proie à une fureur dérisoire, frappait la porte du couvent à coups redoublés, au grand effroi de la portière et des autres religieuses, effarées de cette crise incongrue.
   – Qu'est-ce qui vous arrive, mon cousin ? dit la supérieure, d'un ton sévère.
   – Je veux voir Teresa ici dehors.
   – Comment ça, dehors ? Qui est-ce qui va la chasser dehors ?!
   – Vous ne pouvez pas retenir ici une fille contre la volonté de son père.
   – C'est exact ; mais il faut prendre des gants.
   – Il n'est pas question de prendre des gants, aussi peu que ce soit. Je veux ma fille ici, dehors.
   – Elle ne veut donc pas sortir ?
   – Non, madame.
   – Alors, attendez que nous la convainquions par la douceur de sortir, parce que nous n'allons pas la traîner de force dehors.
   – J'irai la chercher moi-même, s'il le faut, répondit-il, et sa fureur allait croissant. Ouvrez-moi ces portes, c'est moi qui l'y traînerai.
   – Ces portes ne s'ouvrent pas ainsi, mon cousin, sans l'autorisation d'une autorité supérieure. La règle de ce monastère ne peut être violée pour servir une passion désordonnée. Calmez-vous, monsieur ! Allez vous remettre de cette frénésie, et venez à un autre moment, nous nous concerterons pour trouver une solution qui soit digne de nous tous.
   – J'ai compris, cria le vieillard, en gesticulant contre la grille du parloir ! Vous conspirez toutes contre moi ! Eh bien, soyez tranquilles, je vais vous donner une bonne leçon. Mettez-vous bien dans la tête, madame l'abbesse, que je veux que ma fille ne reçoive pas de lettres du tueur, vous avez compris ?
   – Je crois que Teresa n'a jamais reçu de lettres de tueurs, et je suppose qu'elle n'en recevra pas à l'avenir.
   – Je ne sais si vous êtes au courant, ou pas. Je monterai la garde près du couvent. Quant à la domestique qui se trouve avec elle, il faut que vous la mettiez dehors, vous avez compris ?
   – Pourquoi ? rétorqua la supérieure, agacée.
   – Parce que je l'ai chargée de me prévenir de tout, et qu'elle ne m'a rien raconté.
   – Si elle n'avait rien à vous dire, monsieur !
   – Ne me racontez pas d'histoires, cousine ! Cette domestique, je veux la voir sortir du couvent, et tout de suite.
   – Je ne puis accéder à votre volonté parce que je ne commets pas d'injustice. Si vous voulez que votre fille ait une autre domestique, envoyez-la lui. Mais celle qu'elle a, dès qu'elle cessera de la servir, il y a beaucoup de dames dans cette maison qui souhaitent l'employer, et elle souhaite elle-même rester ici.
    – J'ai compris, hurla-t-il, vous voulez me tuer ! Eh bien, vous ne me tuerez pas ! Le diable crèvera avant.
   Tadeu de Albuquerque quitta le parvis du couvent en faisant des bonds. Elle était hideuse, la rage qui contractait ses joues ratatinées, le faisait ruisseler de sueur, et injectait ses yeux de sang dans ses orbites creuses.
   Il alla voir l'intendant de police, et lui demanda de prendre des mesures pour qu'on lui remît sa fille. L'intendant répondit qu'il ne pouvait en droit solliciter de telles mesures. Il insista pour que le geôlier ne laissât partir aucune lettre d'un assassin du nom de Simão Botelho, venu du district de Viseu. L'intendant dit qu'il ne pouvait, sauf dans l'intérêt de l'enquête, s'opposer à ce que le prisonnier écrivît à qui que ce fût.
   Avec une fureur redoublée, il partit de là chez le corregidor de Porto présenter les mêmes requêtes, sur un ton arrogant. Le corregidor, un ami intime de Domingos Botelho, visiblement agacé, congédia l'importun, en lui disant que la vieillesse sans discernement suscite autant de rires que de pitié. Tadeu de Albuquerque fut alors à deux doigts de perdre la tête. Il ne cessait d'arpenter les rues de Porto, sans trouver d'issue à la hauteur de sa lignée et de sa rancune. Le lendemain, il frappa à la porte de quelques conseillers, et les trouva plus enclins à faire preuve de clémence qu'à exiger l'exécution de Simão Botelho. L'un d'eux, un ami de Dona Rita Preciosa qui avait imploré son appui, s'adressa en ces termes à l'acharné fidalgo.
   – Il suffit d'un rien pour être homicide, monsieur Albuquerque. Combien auriez-vous tué de gens, monsieur, si certains de vos adversaires s'étaient opposés à votre colère ? Ce malheureux garçon, pour qui vous sollicitez les supplices les plus déraisonnables, conserve son sens de l'honneur dans la situation terrible où il se trouve. Son père l'a abandonné, en le laissant condamner à la pendaison ; et lui, dans son extrême disgrâce, il n'a jamais lâché un cri pour implorer la miséricorde. Un étranger lui a fait l'aumône de subvenir huit mois à ses besoins, et il a accepté cette aumône qui l'honorait autant que celui qui la lui faisait. Je suis allé voir aujourd'hui ce malheureux enfant d'une dame que j'ai connue à la cour, assise à côté des rois. Je l'ai trouvé vêtu de molleton et d'un pantalon de coutil. Je lui ai demandé s'il manquait à ce point de vêtements. Il m'a répondu qu'il s'était habillé selon ses ressources, et qu'il devait à la charité d'un maréchal-ferrant ce pantalon et cette veste. Je lui ai suggéré qu'il devrait écrire à son père pour que celui-ci lui donnât une tenue décente. Il m'a dit qu'il ne demandait rien à un homme qui avait permis que les délits de son cœur, de sa dignité, et de l'honneur attaché à son nom, fussent expiés à une potence. Il y a de la grandeur chez cet homme de dix-huit ans, monsieur Albuquerque. Si vous aviez autorisé votre fille à aimer Simão Botelho Castelo Branco, vous auriez épargné la vie de l'homme sans honneur qui s'est mis en travers de son chemin pour se livrer à des insultes et à des voies de fait si outrageantes que Simão se fût déshonoré s'il n'y avait répondu comme un homme qui a du cœur et de la fierté. Si vous ne vous étiez pas opposé aux sentiments irrépro chables et innocents de votre fille, la justice n'aurait pas fait dresser un gibet, et la vie de votre neveu n'aurait pas été immolée à vos caprices de mauvais père. Et si votre fille épousait le fils du corregidor de Viseu, pensez-vous que vos blasons en seraient ternis ? Je ne sais à quel siècle remonte votre noblesse, monsieur Tadeu de Albuquerque, mais sur le blason de Dona Rita Teresa Maragarida Preciosa Caldeirão Castelo Branco, je peux vous donner des précisions figurant sur les pages des généalogies les plus authentiques et les plus illustres du Royaume. De son père, Simão Botelho tient un des meilleurs sangs de Trás-os-Montes, lequel ne craindra pas de rivaliser avec celui des Albuquerque de Viseu, qui n'est assurément pas celui des Terribles Albuquerque dont parle Luis de Camões...
   Blessé jusqu'au tréfonds de son âme par ce dernier trait, Tadeu se leva brusquement, saisit son chapeau, son énorme canne à pommeau d'or et prit congé.
   – Les vérités sont amères, n'est-ce pas ? lui dit en souriant le conseiller Mourão Mosqueira.
   – Vous savez, monsieur, ce que vous faites, et moi je sais ce qu'il me reste à faire, répondit ironiquement le fidalgo, blessé dans son honneur et celui de ses quinze aïeux.
 - Faites ce que vous voudrez ; mais soyez assuré, si cela vous est de quelque utilité, que Simão Botelho ne finira pas au gibet.
   – Nous verrons, grommela le vieillard.

CHAPITRE XV

   Treize jours sont passés de ce mois de mars 1805.
Simão se trouve dans une cellule commune à la Relação. Une couchette de planches, un matelas de marin, une table et une chaise en pin, et un petit paquet de vêtements à la place de l'oreiller constituent son seul mobilier. Sur la table, il a un coffret d'ébène où sont serrées les lettres de Teresa, des bouquets secs, ses manuscrits de la prison de Viseu, et un tablier de Mariana, le dernier, avec lequel elle a essuyé ses larmes le jour du procès et qu'elle s'est arraché au moment précis où sa démence s'est déclarée.
   Simão relit les lettres de Teresa, ouvre les enveloppes qui renferment les fleurs desséchées, contemple le tablier où il cherche des traces de larmes qui se sont effacées. Puis il appuie son visage et sa poitrine aux barreaux de sa fenêtre et découvre les horizons arrondis par les monts de Valongo et de Gralheira, entrecoupés par les pittoresques alentours de Gaia, de Oliveira, et du monastère de la Serra do Pilar. C'est une belle journée. Le bleu du ciel réfléchit les mille nuances du printemps. L'air est chargé d'arômes, et la brise fugitive des jardins verse dans l'éther le contenu des urnes qu'elle a volés aux parterres. Cette allégresse indéfinie qui semble étinceler sur les légions d'esprits qui naissent au soleil de mars, exalte la nature qui, toute lumière et toute pompe, s'éprend de la chaleur qui la féconde.
   Voilà le jour plein d'amour et d'espérance que le Seigneur envoyait à la chaumière enchâssée dans un défilé de la montagne, au palais splendide qui envoyait au soleil la réverbération de ses soupiraux, au riche qui promenait ses moelleux équipages, caressé par l'âcre souffle des buissons, comme au mendiant qui dégourdissait ses membres, appuyé aux colonnes des temples.
   Simão Botelho, fuyant la clarté de la lumière et ces envolées d'oiseaux, méditait, pleurait, et rédigeait ainsi le résultat de ses méditations :

   Le pain du travail quotidien et ton sein pour y reposer mon visage pur de toute tache : je n'ai rien demandé de plus au Ciel.
   Je me suis trouvé homme à seize ans. J'ai vu la vertu à la lumière de ton amour. J'ai pensé qu'elle était sainte, la passion qui absorbait toutes les autres, ou les épurait de son feu sacré.
   Jamais mes pensées n'ont été noircies par un désir que je ne pusse confesser à voix haute devant tout le monde. Dis, toi, Teresa, si mes lèvres ont profané la pureté de tes oreilles. Demande à Dieu quand j'ai voulu faire de mon amour ton opprobre.
   Jamais, Teresa ! Jamais, ô monde qui me condamne !
   Si ton père voulait que je me traînasse à ses pieds pour te mériter, je les lui baiserai. Si tu me demandais de mourir pour ne pas t'empêcher d'être heureuse avec un autre homme, je mourrais, Teresa !
   Mais tu étais seule et malheureuse, et j'ai pensé que ton bourreau ne devait pas te survivre. Me voici homicide et sans remords. La folie du crime étourdit la conscience ; pas la mienne qui ne craignait pas les escaliers de la potence, les jours où, en me réveillant, je sentais les convulsions de l'asphyxie.
   J'attendais chaque heure que l'on m'appelât à la chapelle, et je me disais : je parlerai à Jésus-Christ.
   J'envisageais sans épouvante les soixante-dix heures de cette agonie morale, et j'entrevoyais les consolations que le crime n'ose espérer sans que ce soit une offense pour la justice de Dieu.
   Mais je pleurais pour toi, Teresa ; l'âpreté de mon calice ajoutait à cette amertume les innombrables amertumes de tes larmes.
   Je t'entendais gémir, martyre ! Tu me voyais secoué par les convulsions de la mort, dans tes délires. La mort même frémit devant ce malheur suprême. Tu mourrais trop tard. Au lieu de te saluer avec la palme du martyre, mon image serait pour toi un spectre que l'on a ramassé sur les planches de l'échafaud.
   Quelle mort que la tienne, ô ma sainte amie !


   Et il continua jusqu'au moment où João da Cruz, avec la permission du lieutenant général de la police,  entra dans la cellule.
   – Vous, ici ?! s'exclama Simão en l'embrassant. Et Mariana ? L'avez-vous laissée seule ? Morte, peut-être !
   – Ni seule, ni morte, fidalgo ! Le diable n'attend pas toujours derrière la porte... Mariana a repris ses esprits.
   – C'est bien vrai, monsieur João ?
   – Il ne manquerait plus que je mente !... Ç'a été de la sorcellerie, et moi... des saignées, des mèches, de l'eau froide sur la tête, des exorcismes de missionnaire, je ne vous dis pas, la gamine se porte bien et dès qu'elle aura repris un tant soit peu de forces, elle tient la route.
   – Béni soit Dieu ! s'exclama Simão.
   – Amen ! surenchérit le maréchal-ferrant. Comment êtes-vous donc installé ? Qu'est-ce que ce fichu châlit ? On aurait besoin ici d'un lit présentable et de quelque chose sur quoi un chrétien puisse s'asseoir.
   – C'est très bien comme ça.
   – Ça, je le vois... Et le ventre ? Qu'est-ce qu'on a à se mettre sous la dent ?
   – J'ai encore de l'argent, mon ami.
   – Vous devez en avoir beaucoup, il n'y a aucun doute ; mais moi, j'en ai plus, et vous en disposez d'autant que vous voudrez. Jetez un coup d'œil sur ce papier.
  Simão lut une lettre de Dona Rita Preciosa, écrite au maréchal-ferrant, qui l'autorisait à fournir à son fils de quoi faire face aux dépenses nécessaires, et elle s'engageait à régler tous les ordres de paiement qui lui seraient présentés avec sa signature.
   – C'est juste, dit Simão, en rendant le mot ; je dois avoir une légitime.
   – Vous voyez donc que vous n'avez rien d'autre à faire qu'à ouvrir la bouche. Je vais vous acheter de quoi vous installer.
   Le prisonnier l'interrompit :
   – Je fais appel à votre noble cœur pour un autre service, plus précieux.
   – Je vous écoute, fidalgo.
   Simão lui demanda de remettre une lettre à Monchique, à Teresa de Albuquerque.
   – On dirait que le Malin s'en mêle ! dit le maréchal-ferrant. Son père se trouve là-bas. Vous étiez au courant ?
   – Non.
   – Eh bien, il y est ; et si le diable me le met à portée, je ne sais si je lui défoncerai la tête au coin d'une rue. J'ai déjà pensé l'attendre sur son chemin et le pendre par la gorge à la branche d'un chêne... Y a-t-il une réponse à cette lettre ?
   – Si on vous en donne une, mon cher ami.
   Le maréchal-ferrant arriva à Monchique au moment où un officier de justice, deux médecins et Tadeu de Albuquerque entraient dans la cour du couvent.
   L'alguazil parla à la supérieure, et il exigea, au nom du juge de district, qu'on admît à l'intérieur du couvent les deux médecins venus examiner la malade, Dona Teresa Clementina de Albuquerque, à la requête de son père.
   La supérieure demanda aux médecins s'ils avaient l'autorisation ecclésiastique qu'il leur fallait pour entrer à l'intérieur du couvent. Sur leur réponse négative, l'abbesse répliqua que les portes du couvent ne s'ouvriraient pas. Les médecins dirent à Tadeu de Albuquerque que c'était là le style des monastères, et l'on ne trouva rien à répondre à l'intransigeante supérieure.
   Ils sortirent et c'est seulement alors que le maréchal-ferrant réfléchit à la façon de remettre la lettre. Il s'en tint à la première venue. Il s'approcha de la grille et dit :
   – Eh, ma sœur !
   – Que voulez-vous ? dit la supérieure.
   – Est-ce que vous pourriez me faire la grâce de dire à mademoiselle Teresa de Viseu que le père de la villageoise qu'elle connaît se trouve là ?
   – Et qui êtes-vous ?
   – Je suis le père de cette fille qu'elle connaît.
   – Je suis au courant ! s'écria de l'intérieur la voix de Teresa, qui courait vers le parloir.
   La supérieure s'écarta et dit :
   – Pense à ce que tu fais, ma fille...
   – Votre fille m'a écrit ? dit Teresa à João da Cruz.
   – Oui, mademoiselle, voici la lettre.
   Et il déposa la lettre sur le tour ; l'abbesse le remarqua et dit en souriant :
   – L'amour est bien ingénieux, Teresinha... Dieu veuille que les nouvelles de cette villageoise te réjouissent le cœur ; mais, attention, ma fille : ne va pas croire que ta vieille tante soit moins maligne que le père de la villageoise.
   Teresa répondit par des baisers aux tendres plaisanteries de cette sainte dame, et elle s'absorba  dans la lecture de la lettre, puis dans la rédaction de la réponse. En la lui remettant, elle dit au maréchal-ferrant.
   – Vous ne voyez pas cette pauvre assise là-bas à ce petit escalier ?
   – Je la vois, oui, mademoiselle, et je la connais. Comment diable cette femme a-t-elle pu arriver ici ? J'ai pensé qu'après la trempe qu'elle a pris du maraîcher, la pauvre n'aurait plus les jambes assez solides pour la traîner jusqu'ici ! Faut croire que cette dame a vraiment de la ressource !
   – Parlez bas, répondit Teresa. Eh bien, écoutez... quand vous apporterez des lettres, donnez-les lui, c'est entendu ? Je l'ai déjà envoyée à la prison, mais ils ne l'ont pas laissé entrer.
   – Cela me va, et ce n'est pas un mauvais arrangement. Que Dieu vous garde, mademoiselle.
   Cette bonne nouvelle réjouit Simão. La divine Providence l'avait pris en pitié ce jour-là. Le fait que Mariana eût repris ses esprits et qu'il pût correspondre avec Teresa, c'étaient les plus grandes joies qui pussent descendre du Ciel sur son infortune de prisonnier.
   Simão s'était répandu en actions de grâces au Ciel devant João da Cruz qui rangeait dans la cellule des meubles qu'il avait achetés d'occasion, quand celui-ci interrompant son travail, s'exclama :
   – Eh bien, je vais vous dire autre chose que je n'avais pas l'intention de vous dire, pour vous faire une souprise.
   – Qu'est-ce que c'est ?
   – Ma Mariana est venue avec moi, et elle est restée à l'auberge, parce qu'elle se sentait bien trop mal ; mais demain, elle sera là pour faire la cuisine et balayer la cellule.
   Simão, gardant pour lui l'indéfinissable émotion que cette nouvelle lui avait causée, resta un moment mélancoliquement silencieux, et dit :
   – Il est donc certain que ma mauvaise étoile entraîne votre malheureuse fille dans tous mes abîmes ! Pauvre ange de charité, comme tu es digne du Ciel !
   Le maréchal-ferrant lui coupa la parole :
   – Qu'est-ce que ce sermon, monsieur ? On dirait que cette nouvelle vous a rendu tout chose!...
   – Monsieur João, reprit solennellement le prisonnier, ne laissez pas ici votre fille chérie. Laissez-moi la voir, amenez-la une fois avec vous, mais ne la laissez pas ici, parce que je ne puis compromettre l'avenir de votre fille. Comment vivra-t-elle à Porto, seule, sans connaître personne, belle comme elle est et traquée comme elle le sera inévitablement ?!...
   – Traquée ? Et quoi encore ? Elle n'est pas du genre à remarquer qu'on la traque ! Qu'ils traînent dans le coin, mais qu'ils laissent leurs museaux chez eux. Mon ami, les femmes sont comme les poires vertes, un homme les palpe et s'il les trouve dures sous son doigt, il les laisse et ne les mange pas. C'est comme ça, la petite tient de sa mère. Ma femme, que Dieu la garde, alors que je la courtisais, je lui ai pincé un jour le mollet. Elle ne fait alors ni une ni deux, elle m'a donné deux taloches sur le groin, et je les sens encore. Mariana !... Elle a le cuir de Satan ! Demandez, si vous en avez l'occasion, à Mendes de Viseu, le petit fidalgo, la façon dont elle l'a remballé avec les rênes de sa jument, rien que pour s'être frotté à sa mule alors qu'elle se trouvait sur son ânesse !
   Simão sourit à ce généreux panégyrique du courage dont avait fait preuve la jeune fille, et s'enorgueillit en secret des douces attentions qu'elle lui avait prodiguées en le veillant durant huit mois d'une intimité presque ininterrompue.
   Le prisonnier insista :
   – Et vous allez vous priver de la compagnie de votre fille ?
   – Pour ce qui est de moi, je me débrouillerai comme je pourrai. J'ai une vieille belle-sœur, et je la ferai venir pour me préparer la soupe. Et vous ne resterez pas longtemps ici... Monsieur le Corregidor fait ce qu'il peut pour vous sortir de là. Et d'après moi, vous vous retrouverez dehors, c'est du tout cuit. Mais puisqu'on en est là, je vais vous parler carrément ! Si je ne laissais pas la petite venir à Porto, elle éclaterait comme une châtaigne. Je ne suis pas fou, sachez-le, fidalgo. Vous occupez toute son âme, aussi vrai que je m'appelle João. C'est son destin ; qu'est-ce que je peux faire avec elle ? La laisser venir, elle n'a rien à craindre de vous, ou alors, c'est qu'il n'y a plus d'honneur en ce monde.
   Simão se jeta dans les bras du maréchal-ferrant, en s'exclamant :
   – Ah ! si je pouvais être le mari de votre fille, mon noble ami !
   – Comment ça, le mari !... dit le maréchal-ferrant, les yeux embués des premières larmes que Simão lui eût vues. Je n'y ai jamais songé et elle non plus ! Je sais que je suis un maréchal-ferrant, et elle sait qu'elle ne peut être que votre bonne et rien de plus, monsieur Simão ; mais... voulez-vous que je vous dise ? Je voudrais que mes amis soient aussi malheureux que vous le seriez si vous épousiez ma pauvre fille ! N'en parlons pas, il ne m'arrive pas souvent de pleurer, mais quand je m'y mets, une vraie fontaine... Voyons comment on va vous installer : la table doit rester ici ; la commode là ; deux chaises de ce côté-ci, et deux autres de celui-là ; la couchette là-bas ; le coffre sous le lit ; la cuvette et le broc sur ce truc dont je ne connais pas le nom. Le drap, et le reste du trousseau, c'est la petite qui les a. Demain, la cellule doit être plus propre qu'une chapelle. Dites, Mariana m'a dit d'acheter deux de ces... Comment appelle-t-on ces récipients où l'on met des bouquets ?
   – Des vases.
   – C'est ça, deux vases pour les fleurs ; mais je ne sais pas où ça s'achète. Je vais chercher le dîner, la petite va croire qu'on ne me laisse pas sortir de la cellule. Je ne lui ai pas encore dit qu'on ne m'a pas laissé entrer hier après-midi ; mais j'ai apporté une petite lettre de votre mère pour un conseiller, je suis allé à son adresse, et ce matin, j'avais à l'auberge l'ordre de l'intendant général de police. À tout à l'heure.

CHAPITRE XVI

   Un incident me vient maintenant à l'esprit, sans vrai lien avec la suite de l'histoire, mais il arrive à propos pour dévoiler un trait du caractère de l'ex-corregidor de Viseu, alors en congé.
   On sait que Manuel Botelho, l'aîné, qui avait repris ses cours de mathématiques à Coïmbra, s'était enfui de là en Espagne avec une dame infidèle à son mari, un étudiant des Açores qui faisait des études de médecine.
   Manuel Botelho était resté un an à la Corogne avec la fugitive, en survivant grâce aux ressources que lui procurait sa mère, qui l'adorait, en vendant peu à peu ses bijoux et en privant ses filles des atours convenant à leur âge et à leur condition.
   Ces sources s'épuisèrent et il n'y en avait pas d'autres. Dona Rita finit par dire à son fils qu'elle avait cessé d'aider Simão, faute de moyens et qu'à présent, sur les maigres économies qu'elle faisait, elle ne pouvait rien lui envoyer, parce qu'elle était dans l'obligation de payer la nourriture de Simão à la personne qui la lui avait fournie par compassion à Viseu, et continuait à le faire à Porto.  Elle proposait encore à son fils, pour le consoler, de venir à Vila Real, et d'amener avec lui cette malheureuse dame ; qu'il se rendît dans leur demeure, et qu'il la laissât, elle, dans une auberge, jusqu'à ce qu'on lui trouve un endroit où se loger ; c'était l'occasion où jamais : le père se trouvait dans sa ferme de Montezelos, pratiquement séparé de sa famille.
   Manuel Botelho revint par le Minho, et arriva avec cette dame à Porto quinze jours après l'incarcération de Simão.
   Nous avons déjà dit ailleurs que jamais les deux frères ne s'entendirent, ni ne s'estimèrent ; mais l'infortune de Simão rachetait les fautes du génie funeste qui l'avait privé de son père et de sa mère, et ne lui avait laissé de Rita qu'un souvenir nostalgique.
   Manuel se rendit à la prison, ouvrit les bras à son frère, qui lui réserva un accueil glacial.
   Manuel lui demanda de raconter ce coup du sort.
   – Il suffit de lire la relation du procès, répondit Simão.
   – Et avez-vous quelque espoir, mon frère, de recouvrer la liberté ? rétorqua Manuel.
   – Je n'y pense pas.
   – Je ne puis pas vous offrir grand chose, parce que, si je reviens chez nous, c'est par manque de ressources ; mais si vous avez besoin de vêtements, je partagerai les miens avec vous.
   – Je n'ai besoin de rien. Des aumônes, je n'en reçois que de cette femme.
   Manuel avait déjà remarqué Mariana, et la beauté de la jeune fille lui avait suggéré des jugements erronés.
   – Et qui est cette demoiselle ? reprit Manuel.
   – C'est un ange... Je ne puis vous en dire plus.
   Mariana sourit, et dit :
   – Je suis la servante de monsieur Simão, et la vôtre, monsieur.
   – Et vous êtes d'ici, de  Porto ?
   – Non, monsieur, je suis des environs de Viseu.
   – Et vous avez toujours tenu compagnie à mon frère ?
   Simão prévint alors la réponse embarrassée de Mariana :
   – Votre curiosité me gêne, Manuel.
   – Je n'ai pas imaginé qu'elle fût offensante, répliqua l'autre en prenant son chapeau. Avez-vous une commission à faire à notre mère ?
   – Aucune.
   Tandis que Manuel Botelho, l'après-midi de ce jour là, bouclait ses valises pour continuer son voyage vers Vila Real, il reçut la visite du conseiller Mourão Mosqueira et du corregidor chargé des crimes.
   – Grâce à l'espionnage de notre police, dit le corregidor, nous avons appris qu'on trouverait à cette auberge le fils de mon ancien ami, condisciple et collègue Domingos Botelho. Nous sommes venus vous donner l'accolade et vous offrir nos services. Cette dame est-elle votre épouse ? poursuivit le magistrat, avisant l'Açoréenne.
   – Ce n'est pas mon épouse... balbutia Manuel... C'est... ma sœur.
   – Votre sœur... dit Mosqueira, laquelle des trois ? Je les ai vues il y a cinq ans à Viseu, et cette dame a beaucoup changé, ses traits ne m'évoquent absolument aucun souvenir. Est-ce Dona Ana Amália ?
   – C'est elle-même, dit Manuel.
   – Pour être belle, j'affirme que vous l'êtes, mademoiselle ; mais votre visage est méconnaissable par rapport à ce qu'il était !...
   Le corregidor l'interrompit :
   – Êtes-vous venus voir le malheureux Simão ?
   – Oui, monsieur... Nous sommes venus voir mon pauvre frère.
   – C'est la foudre qui est tombée sur la famille de ce garçon !... ajouta Mosqueira. Mais vous pouvez être assuré que la sentence ne sera pas exécutée ; dites à votre mère que vous l'avez entendu de ma bouche. Mon tribunal s'apprête à réduire sa peine à dix ans de déportation en Inde et votre père, si j'en crois ce qu'il m'a dit quand il est passé à Vila Real, a déjà fait des démarches auprès du tribunal de seconde instance, et de celui de l'application des peines à la Cour, bien que le mort ait des parents influents dans les deux instances. Nous avions voulu l'absoudre et le rendre à sa famille ; mais on ne peut aller jusque là. Simão a tué, et revendique orgueilleusement son crime. Il n'accepte même pas qu'on dise qu'il était en état de légitime défense. C'est un malheureux fou doué de fort nobles sentiments. Il pleut des lettres de soutien à Albuquerque. Elles demandent la mort de ce pauvre garçon avec un aplomb qui lève le cœur.
   – Et cette fille qui a été à l'origine de ce désastre ? demanda Manuel.
   – Ça, c'est une héroïne, répondit le corregidor. On la donnait pour morte quand Simão est arrivé ici. Dès qu'elle a appris que la commutation de la peine était probable, elle a donné un coup de pied à la mort, et la voilà sauvée, d'après ce que m'a dit le médecin.
   – La connaissez-vous très bien, madame ? dit le conseiller à cette dame présentée à lui comme la sœur de Manuel.
   – Très bien, répondit-elle, en jetant un regard en biais à son amant.
   – On dit qu'elle est extrêmement jolie !
   – Absolument, répondit Manuel. Elle est extrêmement jolie !
   – Fort bien, dit le corregidor en se levant. Embrassez votre père de ma part, et dites-lui que son condisciple se trouve ici, fidèle et dévoué comme toujours. Je dois lui écrire bientôt.
   – Et embrassez pour moi votre vertueuse mère, ajouta le conseiller.
   – Il y a une chose qui me semble louche, dit Mosqueira à son collègue. Manuel Botelho s'est enfui en Espagne, il y a un an à peu près, avec une femme mariée. Cette femme que nous avons vue n'est pas sa sœur.
   –  Eh bien, s'il nous a menti, c'est un coquin pour nous obliger à être courtois avec une concubine... Je vais me renseigner... dit le corregidor blessé dans son sévère amour-propre.
   Et dans le courrier suivant, il écrivait à Domingos Botelho, en terminant ainsi sa lettre : «J'ai eu le plaisir de faire le connaissance de ton fils Manuel et d'une de tes filles ; je lui ai dit de t'embrasser de ma part, et je lui aurais demandé à elle d'en faire autant si la mode exigeait que des vieillards apprissent à de jolies filles comment on embrasse les pères.»
   Manuel se trouvait chez lui, et s'employait à meubler d'occasion une modeste maison pour l'Açoréenne, avec l'aide d'une mère aussi bienveillante qu'indulgente. Domingos Botelho avait été informé de son arrivée, et avait dit qu'il ne voulait pas le voir ; il le prévenait qu'il était considéré comme déserteur au 6e de Cavalerie depuis qu'il avait abandonné ses études, qu'il effectuait grâce à une permission.
     Il reçut ensuite la lettre du corregidor des crimes, et fit aussitôt diligenter secrètement une enquête pour savoir si la dame mentionnée dans la lettre se trouvait à Vila Real. Celle-ci confirma qu'elle se trouvait dans cette auberge, tandis que Manuel Botelho s'occupait de la décoration d'une maison. Le magistrat écrivit au juge de district, celui-ci convoqua la suspecte et entendit son histoire qu'on lui raconta, en larmes, sans rien cacher. Le juge compatit et informa son collègue du résultat de ses investigations. Domingos Botelho se rendit à Vila Real et descendit chez le juge de district, chez qui la dame fut à nouveau convoquée, alors qu'au même moment le général de la province rédigeait un mandat d'arrêt pour le cadet qui avait déserté le régiment de cavalerie de Bragança.
   L'Açoréenne, à la place du juge, trouva un homme laid, l'air sombre et renfrogné, et nourrissant apparemment de sinistres desseins.
   – Je suis le père de Manuel, dit Domingos Botelho. Je connais votre histoire, madame. C'est lui l'infâme. Vous êtes la victime. Votre châtiment a commencé au moment où votre conscience vous a dit que vous aviez commis une action indigne. Si votre conscience ne vous a encore rien dit, elle le fera. D'où êtes-vous ?
   – De l'île de Faial, répondit la dame en tremblant.
   – Avez-vous de la famille ?
   – J'ai une mère et des sœurs.
   – Votre mère vous accueillerait-elle, si vous lui demandiez un abri ?
   – Je crois que oui.
   – Savez-vous que Manuel est un déserteur, qu'à cette heure il est arrêté ou en fuite ?
   – Je ne le savais pas.
   – Cela veut dire que vous n'avez plus personne pour vous protéger...
   La pauvre femme sanglotait, étouffée par l'angoisse, ruisselant de larmes.
   – Pourquoi n'allez-vous pas rejoindre votre mère ?
   – Je manque tout à fait de ressources, répondit-elle.
   – Voulez-vous partir aujourd'hui même ? D'ici un moment, à la porte de l'auberge, vous trouverez une litière et une domestique qui vous accompagnera jusqu'à Porto. Vous y remettrez une lettre. La personne à qui j'écris s'occupera de votre billet pour Lisbonne. À Lisbonne, une autre personne vous fera embarquer sur le premier bâtiment qui partira pour les Açores. C'est entendu ? Vous acceptez ?
    Peu de temps après, l'épouse du médecin...
    – ...qui était sans doute mort de chagrin et de honte, s'exclame la lectrice sensible.
   – Non, madame ; l'étudiant fréquentait cette année-là l'Université et comme il avait déjà une vaste érudition dans le domaine de la pathologie, il s'épargna la mort de honte, qui est une mort inventée par le vicomte Almeida Garret dans "Frei Luís de Sousa, et la mort de chagrin, qui est une autre mort inventée par les amoureux dans leurs lettres pleines d'amertume, et qui n'a aucune prise sur les maris que le siècle a dotés de quelques lueurs de philosophie, de philosophie grecque ou romaine, parce que vous savez bien que les philosophes de l'Antiquité faisaient cadeau de leurs femmes à leurs amis, quand leurs amis n'avaient pas l'obligeance de les leur souffler. Quant à cette philosophie qui a cours aujourd'hui... (6)
   Eh bien le médecin n'est pas mort, il n'a même pas dépéri, ni écopé du R de recalé trahissant les préoccupations d'une âme insensible aux charmes de la thérapeutique.
   L'épouse indiscutablement plus affaiblie et amoindrie que son époux, ruisselant de larmes, morte de regrets, sans avenir, sans espoir, sans une seule voix humaine qui la consolât, entra dans sa litière et arriva à Porto où elle alla trouver le corregidor du crime pour lui remettre une lettre de monsieur Domingos Botelho. En voici un passage :
 
   Tu m'as parlé d'une fille que je ne connaissais pas, et que je ne reconnais pas. La mère de cette femme habite à Faial, et c'est là qu'elle se rend. Occupe-toi, ou demande à quelqu'un de s'occuper de son transport à Lisbonne, et charge quelqu'un là-bas de faire diligence afin de lui obtenir un billet pour les Açores par le premier navire. C'est à moi que tu t'adresseras pour les frais. Mon fils a eu au moins la vertu de ne tuer personne pour s'instituer l'amant de cette dame. Par les temps qui courent, un garçon montre beaucoup de vertu en ne tuant pas le mari de la femme qu'il aime. Vois si tu obtiens du général, qui se trouve là-bas, son pardon pour mon garçon, qui a déserté du 6e de Cavalerie, et dont j'ai appris qu'il se cache chez un parent. Quant à Simão, je ne crois pas qu'il soit possible de lui éviter une déportation temporaire. Ce sera une lance pour l'Afrique si on lui épargne le gibet. Des gens très influents se démènent à Lisbonne contre ce malheureux, et je suis mal vu de l'intendant général pour avoir démissionné de mon poste... etc.
 

   L'Açoréenne partit pour Lisbonne, et de là pour sa patrie et le refuge que lui proposait sa mère qui l'avait jugée morte, et lui offrit deux années d'une vie, sinon heureuse, du moins tranquille et délivrée de ses chimères.
   Manuel Botelho, une fois obtenu son pardon, grâce à l'influence du corregidor chargé des crimes, fut muté dans un régiment à Lisbonne et y demeura jusqu'au moment où, à la mort de son père, il sollicita son congé et retourna dans sa province.

CHAPITRE XVII

   Le 4 août 1805, João da Cruz s'assit à sa table, apparemment accablé, et incapable d'avaler son déjeuner.
   – Tu ne manges pas, João ? lui dit sa belle-sœur.
   – Il n'y a pas un morceau qui passera, répondit-il, en posant ses doigts sur son gosier.
   – Qu'est-ce que tu as ?
   -Je me languis de la petite... Je donnerais maintenant tout ce que j'ai pour la voir ici à côté de moi, avec ses yeux qui avaient l'air d'aller chercher droit à l'intérieur d'un homme les chagrins qu'il peut avoir. Peste soit de la guigne qui m'a poursuivi et qui me l'a fait perdre et Dieu sait si c'est pour peu de temps ou pour toujours !... Si je n'avais pas tiré sur le muletier, si je n'avais pas eu cette dette envers le corregidor, et si je me moquais que son fils vive ou meure...
   Josefa le coupa :
   – Mais si tu te languis d'elle, fais venir la petite, garde-la quelque temps, et elle retournera ensuite auprès de Simão.
   – Ce n'est pas comme si on me mettait le couteau sur la gorge, Josefa. S'il ne l'a plus, le garçon se laissera aller, il mourra derrière les barreaux. C'est un coup de cafard qui m'est tombé dessus aujourd'hui. Tu veux savoir ? Au diable l'argent. Demain, je vais à Porto.
   – C'est la meilleure solution.
   – C'est décidé. Que ceux qui restent, en gagnent. Les bagues s'en vont, les doigts restent. Pour l'instant, on est venu à bout de tout avec mon bras. Si la petite se retrouve avec moins d'argent, qu'elle se débrouille. C'est ce qu'elle a voulu, c'est ce qu'elle aura.
   Le visage du maréchal-ferrant s'éclaira, et c'était comme si le nœud à sa gorge disparaissait à mesure qu'il organisait son voyage à Porto.
   Il avait terminé son déjeuner, et il était resté à rêvasser, sur son banc à sa table.
   – Tu te fais encore des idées noires ? reprit Josefa.
   – On dirait que le démon s'y met, femme !... Si la petite était malade ou morte ?
   – Ange béni de la Très Sainte Trinité ! s'exclama sa belle-sœur, en levant les bras. Que dis-tu, João ?
   – Je me sens aussi noir là-dedans que cette poêle à frire !
   – Ça, ce sont les gaz, mon gars ! Va prendre l'air ; travaille un petit peu pour te détendre.
   João da Cruz passa dans son hangar où il avait son armoire avec des bouts de fer, et son enclume, et commença à préparer des clous.
   Certaines de ses relations étaient passées pour échanger quelques mots, selon leur habitude, et le trouvèrent taciturne et pas du tout d'humeur à plaisanter.
   – Qu'est-ce que tu as, João ? disait l'un.
   – Rien. Passe ton chemin et laisse-moi tranquille, je n'ai pas envie de blaguer.
   Un autre s'arrêtait, et disait :
   – Que Dieu vous garde, monsieur João.
   – Et vous aussi. Quoi de neuf ?
   – Rien, que je sache.
   – Eh bien, que Notre Dame vous accompagne, je ne suis pas dans mes bonnes.
   Le maréchal-ferrant lâchait son marteau ; il s'asseyait quelques instants près des montants du travail, et se grattait frénétiquement la tête. Puis, il reprenait sa tâche, si peu à ce qu'il faisait qu'il abîmait son clou, ou se donnait des coups de marteau sur les doigts.
   – C'est vraiment le diable ! s'exclama-t-il, et il alla prendre un cruchon à la cuisine, qu'il siffla comme n'importe quel élégant aux passions éthérées qui s'étourdit avec de l'absinthe. – Je te la noierai, cette saloperie qui m'étrangle l'âme ! continua le maréchal-ferrant, en agitant ses bras et en tapant du pied sur le plancher.
   Il revint dans son hangar au moment où un voyageur passait sur une robuste mule. Le cavalier était enveloppé dans un ample manteau à l'espagnole, malgré la chaleur qu'il faisait. On voyait se bottes de cuir brut, avec des éperons jaunes à boucles, et le chapeau rabattu sur ses yeux.
   – Eh bien, salut ! dit le voyageur.
   – Salut ! répondit maître João en jetant un coup d'œil aux quatre pattes de la mule, pour voir s'il trouverait quelque chose à faire pour se distraire :
   –  Cette mule a du caractère et un beau port.
   – Elle n'est pas mauvaise. C'est bien vous, monsieur João da Cruz ?
   – Pour vous servir.
   – Je viens ici vous régler une dette.
   – À moi ? Vous ne me devez rien que je sache.
   – Moi, non, c'est mon père qui vous doit quelque chose ; et c'est lui qui m'a chargé de vous le payer.
   – Et qui est votre père ?
   – Mon père était un muletier de Carção, il s'appelait Bento Machado.
   Le cavalier avait à peine prononcé la moitié de ces mots quand il écarta rapidement les manches de son manteau et déchargea un tromblon sur la poitrine du maréchal-ferrant. Le blessé recula en criant :
   – On m'a tué !... Mariana, je ne te verrai plus !...
   L'assassin avait parcouru dans les cinquante pas au grand galop sur sa mule épouvantée, quand João da Cruz, écroulé sur son banc, le visage sur le sol, lâchait son dernier soupir, à l'endroit d'où il avait atteint à la poitrine le muletier dix ans avant.
   Les passants qui croisèrent le cavalier sans faire attention à lui, s'attroupèrent autour du cadavre. Josefa accourut, alertée par la déflagration, et arriva trop tard pour entendre les derniers mots de son beau-frère. Elle voulut le transporter à l'intérieur et courir appeler le médecin ; mais celui-ci se trouvait dans l'attroupement et déclara l'homme mort.
   – Qui l'a tué ? crièrent cent voix à l'unisson.
    Ce même jour, les officiers de justice de Viseu vinrent dresser le procès-verbal et entamer leur enquête ; il n'existait aucun indice qui leur permît de retrouver la trace du mystérieux assassin. Le greffier qui veillait aux intérêts des orphelins inventoria les objets qu'il trouva et ferma les portes au moment où les cloches sonnaient le glas et la dalle était déposée sur le cercueil de João da Cruz.
   Pour contrebalancer les instincts sanguinaires de ton tempérament, Dieu aura tenu compte de la noblesse de ton âme ! Quand je réfléchis aux incohérences de ton caractère, toi qui m'éclaires sur la Providence, je suis effaré des capricieuses antithèses que la main de Dieu introduit dans les élans vitaux de sa créature : dors de ton sommeil infini, si aucun autre tribunal ne te cite à comparaître pour les vies que tu as prises et pour ce que tu as fait de la tienne.
   Mais s'il y a un séjour pour le châtiment et la miséricorde, les larmes de ta fille t'auront, en présence du Juge Suprême, tenu lieu de mérites.
   Josefa fit écrire à Mariana pour lui annoncer la mort de son père, mais adressa la lettre à Simão Botelho, pour plus de sûreté. Mariana était dans la cellule du prisonnier quand la lettre lui fut remise.
   – Je ne reconnais pas cette écriture, Mariana... Le cachet est noir...
   Mariana examina l'enveloppe et pâlit.
    – Je connais cette écriture, dit-elle, c'est celle de João da Loja. Ouvrez-vite, monsieur Simão... Mon père serait-il mort ?
   – Quelle idée ! N'avez-vous donc pas reçu il y a trois jours une lettre de lui ?... Et ne vous a t-il pas dit qu'il se portait bien ?
   – Et alors ? Regardez la signature.
   Simão la chercha et dit :
   – Josefa Maria ! C'est votre tante qui vous écrit.
   – Lisez... Lisez... Que dit-elle ? Laissez-moi lire...
   Le prisonnier lisait en silence, et Mariana insista :
   – Lisez à haute voix, au nom de Dieu, monsieur Simão, je tremble... et vous pâlissez... Qu'y a-t-il mon Dieu ?
   Simão laissa tomber la lettre, et il s'assit prostré, abattu. Maria se précipita pour ramasser la lettre, et il la lui prit de la main, en murmurant :
   – Pauvre ami !... Pleurons-le en semble... Pleurons-le, Mariana, nous l'aimions comme ses enfants...
   – Il est donc mort ? hurla-t-elle.
   – Il est mort... On l'a tué !
   La jeune fille poussa un cri strident, et alla appliquer son visage contre les barreaux de la grille. Simão l'attira contre sa poitrine et dit avec beaucoup de tendresse et de ferveur :
   – Souvenez-vous, Mariana, que vous êtes mon soutien. Souvenez-nous que les dernières paroles de votre père étaient pour vous recommander de prendre soin de l'infortuné qui reçoit de vos mains bienfaisantes le pain de la vie. Mariana, ma sœur chérie, surmontez votre douleur qui peut vous tuer, et surmontez-la pour moi. Entendez-vous, amie de mon âme ?
   Mariana s'exclama :
    – Laissez-moi pleurer, par charité!... Ah, mon Dieu ! Si je redeviens folle !
   Simão la coupa :
   – Que deviendrai-je ?! À qui laisseriez-vous, Mariana, votre noble cœur pour adoucir ce martyre ? Qui m'apporterait, dans mon exil, une parole amie qui m'encouragerait à croire en Dieu ? Vous ne deviendrez pas folle, Mariana, parce que je sais que vous m'estimez, que vous m'aimez, et que vous affronterez courageusement le pire malheur que me puisse encore suggérer l'Enfer. Pleurez, ma sœur, pleurez ; mais voyez-moi à travers vos larmes.

CHAPITRE XVIII

  Au bout de quelques jours, Mariana alla recueillir à Viseu son héritage paternel. Compte tenu de sa naissance, le laborieux maréchal-ferrant l'avait laissée bien nantie. En dehors des champs dont le rendement suffirait pour son entretien, Mariana souleva la dalle qu'elle connaissait dans l'âtre, et trouva les quatre cent mile réis sur lesquels João da Cruz comptait pour sustenter dignement sa décrépitude inerte. Mariana vendit ses terres et laissa sa maison à sa tante, qui y était née, et où son père s'était marié.
   Son héritage liquidé, elle revint à Porto, et mit tout son capital entre les mains de Simão Botelho, en disant qu'elle craignait d'être volée dans la masure où elle vivait, tout près de la Relação, rue São Bento.
   – Pourquoi avez-vous vendu vos terres, Mariana ? demanda le prisonnier.
   – Je les ai vendues parce que je n'ai pas l'intention de revenir là-bas.
   – Non ?... Où irez-vous, Mariana, quand je partirai en exil ? Resterez-vous à Porto?
   – Non, monsieur, je ne resterai pas, balbutia-t-elle comme surprise de cette question, à laquelle son cœur avait l'impression d'avoir répondu il y a longtemps.
   – Et alors ?
   – Je partirai en exil, si vous voulez bien que je vous accompagne.
   En faisant semblant d'être surpris, Simão se serait ridiculisé à ses propres yeux.
   – J'attendais cette réponse, Mariana, et je savais que vous ne m'en donneriez pas une autre. Mais savez-vous ce qu'est la déportation, mon amie ?
   – J'ai souvent entendu dire ce que c'est, monsieur Simão... Ça veut dire un pays plus chaud que le nôtre ; mais il y a aussi du pain là-bas, on vit.
   – Et l'on meurt, brûlé par le soleil malsain de ce ciel, on meurt des regrets qu'inspire la patrie, on meurt souvent des mauvais traitements des capitaines des galères qui considèrent un condamné comme une bête sauvage.
   – Cela ne va pas se passer aussi mal. J'ai posé beaucoup de questions là-dessus à la femme d'un prisonnier condamné à dix ans d'exil, qui les a passés en Inde, et a très bien vécu dans un pays nommé Solor, où elle a tenu une épicerie ; et elle m'a dit que s'il n'y avait pas eu la saudade, elle ne serait pas revenue, car la vie était meilleure pour elle là-bas qu'ici. Moi, si vous voulez bien, monsieur Simão, je vais ouvrir moi aussi une petite boutique. Vous verrez comme je vous rendrai la vie plus douce. Je suis habituée à la chaleur, moi ; vous, vous ne l'êtes pas ; mais vous ne serez peut-être pas forcé, si Dieu le veut, de faire tout votre temps.
   – Et supposez, Mariana, que je meure dès que je serai arrivé à destination ?
   – Ne parlons pas de ça, monsieur Simão...
   – Parlons-en, mon amie, parce que je sentirai peser sur mon âme à l'heure de ma mort la responsabilité qui est la mienne sur votre destin... Si je mourais ?
   – Si vous mourez, monsieur, je saurai mourir aussi.
   – Personne ne meurt quand il veut, Mariana...
   – Oh ! L'on meurt !... Et l'on vit aussi quand on le veut... Dona Teresa ne me l'a-t-elle pas déjà dit ?
   – Que vous a-t-elle dit ?
   – Qu'elle était en train de passer quand vous êtes arrivé à Porto et que votre arrivée lui avait rendu la vie. Eh bien, il y a beaucoup de gens comme ça, monsieur Simão. Et de plus, la fidalga est une petite nature, et moi, je suis une fille de la campagne, habituée à tous les travaux ; et s'il fallait m'enfoncer une lancette dans le bras et laisser le sang couler jusqu'à la mort, ce serait pour moi la même chose de le faire que de le dire.
   – Écoutez-moi, Mariana : qu'attendez-vous de moi ?
   – Qu'ai-je à attendre !... Pourquoi me dites-vous cela, monsieur Simão ?
   – Les sacrifices que vous avez faits, Mariana, et que vous voulez faire pour moi ne pourraient être payés que d'une seule façon, bien que vous ne les fassiez pas dans l'espoir d'une récompense. Ouvrez-moi votre cœur Mariana.
   – Que voulez-vous que je vous dise ?
   – Vous connaissez ma vie aussi bien que moi, n'est-ce pas ?
   – Oui, et alors ?
   – Vous savez que je suis uni pour la vie et pour la mort à cette malheureuse demoiselle ?
   – Je ne vois pas le rapport ! Qui est-ce qui trouve à y redire ?!
   – Les sentiments du cœur, je ne les puis payer qu'avec de l'amitié.
   – Vous ai-je demandé quelque chose de plus, monsieur Simão ?!
   – Non, Mariana ; mais vous faites tant pour moi, que je deviens malheureux quand je songe à tout ce que je vous dois.
   Mariana ne répondit pas, elle pleura.
   – Et pourquoi pleurez-vous ? reprit tendrement Simão.
   – C'est de l'ingratitude... et je ne mérite que vous me disiez que je vous rends malheureux..
   – Vous ne m'avez pas compris... Je suis malheureux de ne pouvoir faire de vous ma femme. Je voudrais, Mariana, que vous puissiez dire : «Je me suis sacrifiée pour mon mari ; le jour où je l'ai vu blessé chez mon père, j'ai veillé la nuit à son chevet ; quand son mauvais sort l'a enfermé derrière des grilles, je lui ai donné le pain que même ses riches parents ne lui donnaient pas ; quand je l'ai vu condamné au gibet, je suis devenue folle ; quand la lumière de la raison m'est revenue dans un rayon de divine compassion, j'ai couru à sa seconde prison, je l'ai nourri, je l'ai vêtu, j'ai décoré les murs nus de son antre ; quand on l'a déporté, je l'ai accompagné, j'ai fait de ce noble cœur ma patrie, j'ai travaillé à la lumière d'un soleil homicide pour qu'il pût se protéger du climat, du travail et de la solitude qui le tueraient...»
   L'esprit de Mariana ne pouvait s'élever à un niveau qui lui eût permis de comprendre le langage du prisonnier ; mais son cœur devinait ses idées. Et la pauvre fille souriait et pleurait à la fois. Simão continua :
   – Vous avez vingt-six ans, Mariana. Vivez, cette existence ne peut être qu'un supplice secret. Vivez, vous ne pouvez tout donner à qui ne peut vous rendre que les larmes que je vous ai coûtées. L'heure de ma déportation ne saurait tarder ; espérer un autre destin, et meilleur, ce serait une folie. Si je restais dans ma patrie, libre ou prisonnier, je vous demanderais, ma sœur, de compléter l'œuvre généreuse de ma compassion, en attendant de vous réserver les derniers mots de ma vie. Mais n'allez pas avec moi en Afrique ou en Inde, je sais que vous reviendrez seule dans notre patrie, après m'avoir fermé les yeux. Si mon exil est temporaire et si la mort m'épargne pour de plus grands naufrages, je reviendrai un jour dans ma patrie. Il faut que vous soyez ici, Mariana, pour que je puisse dire que je reviens pour ma famille, que j'ai ici une âme tendre qui m'attend. Si je vous trouve avec un mari et des enfants, votre famille sera la mienne. Si je vous trouve libre et seule, j'irai vous retrouver, ma sœur. Qu'en dites-vous, Mariana ?
   La fille de João da Cruz dit, en levant les yeux du parquet :
   – Je verrai ce que je ferai, monsieur Simão, quand vous partirez en exil...
   – Pensez-y dès maintenant, Mariana.
   – Je n'ai pas à y penser... J'ai pris ma décision...
   – Parlez, mon amie ; dites-moi quelle est votre intention.
   Mariana hésita quelques secondes et répondit sereinement :
   – Quand je verrai que je ne vous sers plus à rien, je mettrai un terme à ma vie. Croyez-vous que cela me coûte beaucoup de mourir ? Je n'ai pas de père, je n'ai personne, je ne manquerai à personne. Vous pouvez, monsieur Simão, vivre sans moi ? Tant pis !... C'est moi qui ne peux pas...
   Elle lâcha cette nouvelle idée comme si elle avait honte d'une telle hardiesse. Le prisonnier la serra tendrement dans ses bras et dit :
   – Vous viendrez, vous viendrez avec moi, ma sœur. Ne cessez de penser à notre malheur, à tous les deux, dorénavant, nous le partageons ; c'est un poison que nous avalerons ensemble, et nous trouverons là-bas une sépulture dans une terre aussi lourde que celle de la patrie.
   À partir de ce jour-là, une secrète jubilation faisait perdre la tête à Mariana. N'inventons pas des miracles d'abnégation. C'était le cœur d'une femme, que celui de Mariana. Elle aimait comme la fantaisie se plaît à imaginer l'amour de deux anges qui battent des ailes de bal en bal, et ne s'arrêtent que le temps nécessaire pour se faire voir et adorer dans un reflet de poésie passionnée. Elle aimait, et elle était jalouse de Teresa ; ce n'était pas de ces jalousies qui se refroidissent dans leur diffusion ou sous le coup du dépit, mais de sourds enfers, qui ne jaillissaient pas telles des flammes sur ses lèvres, parce que ses yeux étaient prêts à verser des larmes pour les éteindre. Elle rêvait aux joies de la déportation, parce qu'aucune voix humaine n'irait là-bas gémir au chevet du malheureux. Si on la forçait à se résigner à sa peu glorieuse mission de sœur de cet homme, elle s'y résignerait en disant : «Personne ne l'aimera comme moi ; personne n'adoucira ses peines d'une façon aussi désintéressée que je l'ai fait.»
   Et pourtant, elle n'a jamais hésité à prendre de la main de Teresa ou de la mendiante les lettres adressées à Simão. À chaque ride de douleur que la lecture de ces lettres creusait sur le front du prisonnier, Mariana qui l'observait en cachette, tremblait de toutes les fibres de son cœur, et se disait : «Pourquoi cette dame va-t-elle remplir sa vie d'amertume ?»
   Et la malheureuse jeune fille était saisie d'une aussi poignante amertume.
   Des espoirs resurgirent dans cette âme, qui ne devaient pas durer au-delà du temps nécessaire pour que la désillusion exalte sa détresse. Elle imaginait la libération, le pardon, le mariage, la félicité, le couron nement de son martyre. Ses amies coloriaient la toile de sa fantaisie, les unes parce qu'elles ne connaissaient pas vraiment son atroce situation, d'autres  parce qu'elles accordaient une confiance exagérée aux prières des femmes vertueuses du monastère. Si les prédictions de ces prophétesses se réalisaient, Tadeu de Albuquerque mourrait de vieillesse et de rage, rien ne s'opposerait au mariage, et le ciel de ces deux malheureux commencerait en ce monde.
   Pourtant, au bout de cinq mois de prison, Simão Botelho connaissait sa destination et il avait jugé utile de prévenir Teresa afin qu'elle ne succombât pas à l'inévitable choc de la séparation. Il voulait jeter la clarté de l'espoir sur la sombre perspective de la déportation ; mais elles restaient languissantes et froides, ces consolations que n'inspi raient aucune conviction ni aucun sentiment. Teresa ne pouvait même pas se leurrer, parce qu'elle avait dans son cœur une sonnerie qui ne cessait de la réveiller pour l'heure ultime, bien que son apparence trompât la compassion des étrangers.
   Et alors elle ne pouvait s'empêcher de se répandre en larmes sur les lettres qu'elle écrivait à son ami ; c'étaient des invocations à Dieu, et des apostrophes sacrilèges contre le destin ; de doux moments de résignation et des accès de colère contre son père ; l'attachement à la vie qui s'enfuit, et des supplications à la mort qui ne la délivre pas des tourments de l'âme et du corps.
   Au bout de sept mois, le tribunal de seconde instance commua la peine suprême en dix ans d'exil en Inde. Tadeu de Albuquerque porta lui-même à Lisbonne la demande d'appel, et offrit sa maison à qui maintiendrait debout la potence de Simão Botelho. Le père du condamné, alerté par les informations inquiétantes que lui avait communiquées son fils Manuel, se rendit à Lisbonne pour contrecarrer les effets de l'argent et des soutiens influents que Tadeu Albuquerque s'était ménagés à la Maison des Requêtes et à la Cour d'Appel. Domingos Botelho l'emporta, et poussé par son caprice plus que par son amour paternel, il obtint du Prince Régent la grâce pour le condamné de purger sa peine à la prison de Vila Real.
   Quand on notifia à Simão Botelho la décision en appel et la grâce du Régent, le prisonnier répondit qu'il n'acceptait pas la grâce ; il préférait la liberté de l'exil ; il protesterait devant les instances judiciaires contre une faveur qu'il n'avait pas sollicitée et qu'il jugeait plus atroce que la mort.
   Prévenu du refus de son fils, Domingos Botelho répondit qu'il pouvait faire ce qu'il voulait ; sa victoire à lui sur les appuis du fidalgo de Viseu et ceux qui s'étaient laissé corrompre par son or était pleine et entière.
   On en informa l'intendant-général de la police et le nom de Simão Botelho fut inscrit sur la liste des déportés en Inde.

CHAPITRE XIX

   La vérité est parfois l'écueil du roman.
   Dans la vie réelle, nous l'accueillons comme elle nous arrive à la suite de coïncidences et de l'implacable logique des choses ; mais, dans un roman, nous avons du mal à admettre que l'auteur, s'il invente, ne se montre pas plus inventif ; et, s'il la copie, qu'il ne mente pas pour l'amour de l'art.
   Un roman qui tient de la vérité ses mérites est froid, il est impertinent, c'est une chose qui n'ébranle pas les nerfs, et ne nous tire pas, fût-ce dans le laps de temps où il retient notre attention, du jeu de cette noria dont nous sommes les godets, dont les uns descendent et les autres remontent, mus par la manivelle de l'égoïsme.
   La vérité ! Si elle est laide, pourquoi l'exposer dans des tableaux au public !?
   La vérité du cœur humain ! Si le cœur humain a des filaments de fer qui le tiennent accroché à l'argile dont il est sorti, ou pèsent sur lui et l'enfoncent dans la bourbe de la faute originelle, à quoi bon l'en extraire, le décrire et le mettre en vente ! ?
   Ces observations sont de quelqu'un qui maintient le bon sens à sa place ; mais puisque j'ai perdu le mien à étudier la vérité, il ne me reste plus à présent qu'à la peindre telle qu'elle est, laide et répugnante.
   Le malheur exalte-t-il l'amour ou le brise-t-il ?
   C'est la question que je soumets au jugement du lecteur intelligent. Ce sont des faits et pas des thèses que j'apporte ici. Le peintre représente des yeux, il n'explique pas les fonctions optiques des organes visuels.
   Au bout de dix-neuf mois de prison, Simão Botelho aspirait à un rayon de soleil, à un souffle d'air qui ne fût pas filtré par les barreaux, le plafond du ciel : celui que lui offrait la voûte de sa cellule pesait sur sa poitrine.
   C'était l'impatience de vivre qu'il éprouvait ; ce n'était plus l'impa tience d'aimer.
   Six mois de tressaillements devant la potence devaient relâcher les fibres de son cœur ; et, pour l'amour, le cœur doit être ferme et tendu, conserver une certaine force qui s'acquiert avec un bon sang, les doux tourments de l'espérance, et les joies qui l'emplissent et le renforcent pour endurer les revers.
   L'épouvantable corde ne s'imposait plus aux yeux de Simão, mais ses poignets restèrent dans leurs fers, ses poumons exposés à l'air mortel des prisons, son esprit transi par la glaciale insensibilité des murs couverts de salpêtre, des dalles répercutant les derniers pas de la dernière épave, et d'un toit qui filtre la mort en gouttes d'eau.
   Et qu'est-ce que le cœur, le cœur à dix-huit ans, sans remords, l'esprit qui conçoit des rêves de gloire, au bout de dix-huit mois de vie stagnante. Le cœur est ce viscère, frappé de paralysie, le premier à succomber étouffé par les révoltes de l'âme qui s'identifie à la nature, et qui la désire, et se ronge de l'élan qui le pousse vers elle, et se tord sous les souffrances de l'amputation, pour lesquelles le regret d'une joie éteinte ne constitue même plus un adoucissement.
   Au moment où la corde de la justice se desserra autour de son cou, Simão Botelho connut une heure de soulagement, comme s'il sentait la potence se défaire sous ses mains, et il convia la femme qui avait provoqué sa perte à assister aux secondes noces de sa vie et de l'espoir.
   Puis l'espoir, d'un pas régulier, s'éloignait de lui vers les sables de l'Asie et son cœur se gonflait d'un fiel où l'amour se noyait, une mort inévitable, quand il n'y a pas de brêche par où l'espoir puisse entrer pour éclairer les ténèbres intimes.
   Un espoir pour Simão Botelho, lequel ?
   L'Inde, l'humiliation, la misère, l'indigence.
   Et cette âme avait caressé l'ambition de se faire un nom. Pour la réussite de leur amour, il faisait appel aux forces du talent ; mais, au-delà de l'amour, il y avait la gloire, la renommée et la vaine immortalité qui n'est pas une folie chez les grandes âmes et les génies uniquement, qui se voient survivre dans les générations futures.
   Mais les guirlandes de l'amour ruisselant du sang des épines distillent, elles, le venin corrosif de la pensée, éteignent en notre sein l'étincelle des nobles élans, amoindrissent l'idée qui avait embrassé des mondes, et paralysent dans un spasme mortel les passions du cœur.
   C'est ce que tu pensais, malheureux, quand dix-huit mois de prison, avec le gibet ou la déportation pour seul horizon, avaient tué le meilleur de ton âme.
   Tu t'interrogeais toi-même sur ton passé et, quand il osait répondre, le cœur se repliait, confondu par les admonestations de la raison.
   De là-bas, de ce couvent où agonisait une autre existence, des plaintes lamentables venaient exprimer du fiel sur cette plaie ; et toi, qui ne savais ni ne pouvais apporter de consolation, tu demandais des mots à l'ange de la compassion pour elle, et tu entendais ceux du démon qui se penchait sur ton désespoir.
   Les dix ans de fers qu'on voulait lui imposer pour amoindrir sa peine lui étaient plus horribles que le gibet. Et pourrait-il les accepter s'il aimait le ciel dont Teresa buvait l'air, qui, dans ses poumons à lui, se transformait en poison ? Je le crois : plutôt le cachot, où l'on peut entendre le son étouffé d'une voix amie ; plutôt les affres de dix ans sur les dalles humides d'une geôle si, à l'heure suprême, l'ultime étincelle de la passion, en clignotant avant de mourir, nous éclaire sur le chemin du ciel où l'ange de l'amour malheureux s'est levé pour rendre des comptes à Dieu et demander l'âme de celui qui est resté.
   Teresa avait demandé à Simão Botelho d'accepter les dix ans de prison, et d'y attendre sa rédemption, pour elle :
 
   Dix ans, lui disait la recluse de Monchique, en dix ans mon père sera mort et je serai ton épouse, et j'irai demander au Roi de te pardonner si tu n'as pas fini de purger ta peine. Si tu pars en déportation, je t'ai perdu pour toujours, Simão, parce que tu mourras, ou tu ne trouveras plus aucune trace de moi, quand tu reviendras.

   Comme la pauvre se berçait d'illusions aux heures où ses faibles forces vitales se concentraient dans son cœur !
   Ses angoisses, sa lividité étaient revenues, elle dépérissait. Le sang nouveau qu'elle s'était reconstitué, sortait de sa poitrine par à coups, à chaque quinte de toux.
   Si le condamné acceptait par amour ou par pitié les verrous qui se refermeraient trois mille six cent cinquante fois sur ses longues nuits solitaires, Teresa ne supporterait pas le poids de la pierre tombale sous lequel elle pliait d'heure en heure.
 
   N'attends rien, martyre, lui écrivait-il. Il est inutile de lutter contre le malheur, et je ne peux plus lutter. Ce fut une erreur atroce que notre rencontre. Nous n'avons rien en ce monde. Avançons à la rencontre de la mort... Il y a un secret que l'on n'apprend que dans la tombe... Nous verrons-nous ?
   Je m'en vais. J'abomine ma patrie, j'abomine ma famille ; toute terre ici est à mes yeux couverte de gibets, et tous les hommes qui parlent ma langue, je crois les entendre vociférer les imprécations du bourreau. Au Portugal, je ne veux même pas de la liberté dans l'opulence ; même plus, au point où j'en suis, la réalisation des espoirs que me donnait ton amour, Teresa !
   Oublie-moi, et endors-toi au sein du néant. Je veux mourir, mais pas ici. Que s'éteigne la lumière de mes yeux ; mais la lumière du ciel, je la veux ! Je veux voir le ciel dans mon dernier regard.
   Ne me demande pas d'accepter dix ans de prison. Tu ne sais ce qu'est une liberté prisonnière pendant dix ans ! Tu ne comprends pas la torture des vingt mois que j'ai passés. La seule voix que j'ai entendue, c'est celle de la femme charitable qui me fait l'aumône du pain de chaque jour, et celle de l'alguazil qui est venu m'apporter la bonne nouvelle sarcastique d'une grâce royale qui m'épargne la mort instantanée du gibet pour m'infliger les angoisses de dix ans de cachot.
   Sauve-toi, si tu peux, Teresa. Renonce au prestige d'un homme terrible mement malheureux. Si ton père te fait venir, va le rejoindre. Si une aurore de paix doit renaître pour toi, vis pour le bonheur de ce jour. Et sinon, Teresa, la félicité, c'est la mort, c'est la réduction en poudre de nos fibres dilacérées par la douleur, c'est l'oubli qui sauve des injures la mémoire de ceux qui souffrent.

 
   Voici les seules paroles de Teresa, en réponse à cette lettre qui trahissait le désarroi du malheureux :
 
   Je mourrai, Simão, je mourrai. Pardonne, toi, à mon destin... Je t'ai perdu... Tu sais bien le bonheur que je voulais te donner... et je meurs parce que je ne puis ni ne pourrai te délivrer. Si tu le peux, vis ; je ne te demande pas de mourir, Simão ; je veux que tu vives pour me pleurer. Mon esprit te consolera... Je suis tranquille... Je vois l'aurore de la paix... Adieu jusqu'au Ciel, Simão

   À la suite de cette lettre, Simão resta de nombreux jours terriblement taciturne. Il ne répondait pas aux questions de Mariana. On l'eût cru en extase devant les voluptueuses angoisses de son propre anéantis sement. La créature placée par Dieu à côté de ses dix-huit ans si tourmentés pleurait ; mais, si Simão voyait ces larmes, elles le tiraient de son mutisme tranquille pour le plonger dans des accès de tristesse qui finissaient par l'exténuer.
   Six mois passèrent encore.
   Et Teresa était vivante, elle disait à ses compagnes consternées qu'elle savait exactement le jour de son trépas.
   Simão Botelho avait vu deux printemps par les barreaux de sa prison. Le troisième fleurissait les potagers et faisait verdoyer les forêts du Candal.
   C'était le mois de mars 1807.
   Le 10 de ce mois, le condamné fut intimé de partir par le premier bâtiment qui lèverait l'ancre sur le Douro pour l'Inde. Les navires venaient à cette époque prendre là les déportés, et accueillaient à Lisbonne ceux qui partaient pour la même destination.
   Rien n'empêchait que l'on embarquât Mariana qui se présenta au corregidor du crime comme une domestique du déporté, dont le billet avait été payé par son maître.
   – Elle vaut bien le prix du billet ! dit le facétieux magistrat.
   Simão assista, avec un calme terrifiant, à la préparation de son bagage, comme s'il ignorait sa destination.
   Il voulut à de nombreuses reprises écrire sa dernière lettre à Teresa qui se mourait, et il ne pouvait lui envoyer la moindre trace de larmes sur le papier.
   – Quelles ténèbres, mon Dieu, s'exclamait-il, en s'arrachant des poignées de cheveux. Donnez-moi des larmes, Seigneur ! Laissez-moi pleurer ; ou tuez-moi, cette souffrance est insupportable !
   Mariana contemplait, épouvantée, ces poussées de folie ainsi que d'autres, ou les moments de léthargie pas moins effrayants.
   – Et Teresa ! hurlait-il, se réveillant brusquement de son hébétude. Et cette fille infortunée que j'ai tuée ! Je ne la verrai plus jamais ! plus jamais ! Personne ne m'apportera, dans mon exil, la nouvelle de sa mort ! Et quand, moi, je l'appellerai pour qu'elle me voie mourir, digne d'elle, qui te dira que je suis mort, ô martyre ?!

CHAPITRE XX

   Le 17 mars 1807, Simão António Botelho quitta les geôles de la Relação, et s'embarqua au quai de la Ribeira, avec soixante-quinze compagnons. À la demande du conseiller Mourão Mosqueira, et suivant les instructions du juge d'application des peines, le fils de l'ex-corregidor de Viseu n'était pas attaché par une corde à l'un de ses compagnons. Il descendit de la prison à l'embarcadère sous la garde d'un officier de justice et suivi de Mariana qui surveillait leurs caisses. Le magistrat, un ami fidèle de Dona Rita Preciosa, monta à bord du navire et recommanda au commandant de réserver un traitement exceptionnel au condamné Simão, en lui permettant d'accéder au tillac et en l'asseyant à sa table. Il prit Simão à part, et lui donna un rouleau de pièces d'or, que sa mère lui envoyait. Simão accepta l'argent et, en présence de Mourão Mosqueira, il demanda au commandant de faire répartir l'argent qu'il lui donnait entre ses compagnons de déportation.
   – Vous êtes fou, Simão ?! dit le conseiller.
   – Je souffre de la folie de ma dignité ; je me suis perdu pour la préserver ; je veux voir à présent à quel comble d'infortune elle peut entraîner ses amoureux. La charité ne m'humilie pas que quand elle part du cœur et pas du devoir. Je ne connais pas la personne qui m'a fait remettre cet argent.
    – C'est votre mère, répondit Mosqueira.
   – Je n'ai pas de mère. Voulez-vous lui remettre, monsieur, cette aumône que je rejette ?
   – Non, monsieur.
   – Alors, monsieur le Commandant, faites ce que je vous demande ou je jette cela dans le fleuve.
   Le commandant prit l'argent, et le conseiller quitta le bord, apparemment épouvanté par les idées sombres du jeune homme.
   – Où est Monchique ? demanda Simão à Mariana.
   – C'est là-bas, monsieur Simão, répondit-elle, en lui indiquant le monastère qui surplombe les berges du Douro, à Miragaia.
   Simão croisa les bras et vit, derrière la grille du belvédère, une silhouette(7).
   C'était Teresa.
   Elle avait reçu la veille la lettre d'adieu de Simão, et lui avait répondu en lui envoyant une tresse de ses cheveux.
    À la tombée de la nuit, ce jour-là, Teresa demanda les sacrements et communia à la grille du chœur où elle se rendit en s'appuyant à sa domestique. Elle passa quelques heures, cette nuit-là, assise près de l'oratoire de sa tante, qui pria toute la nuit.  Elle demanda à plusieurs reprises qu'on l'amenât à la fenêtre qui donnait sur la mer, et elle n'y sentait pas la fraîcheur de la brise. Elle parlait sereinement aux moniales et elle avait fait ses adieux à toutes, une à une, en se traînant par ses propres moyens jusqu'aux cellules des malades pour leur donner son baiser d'adieu.
   Toutes s'efforçaient de la ranimer, et Teresa souriait, sans répondre aux pieux artifices par lesquels ces bonnes âmes voulaient se persuader à elles-mêmes qu'il y avait de l'espoir. Au point du jour, Teresa lut une à une les lettres de Simão Botelho. Celles qui avaient été écrites sur les berges du Mondego l'attendrissaient aux larmes qu'elle versait d'abondance. C'étaient des hymnes au bonheur attendu : elles représentaient tout ce que le cœur humain peut donner de plus beau quand la poésie de la passion donne de la couleur à la pensée, et qu'une belle et suggestive nature lui prête ses émaux. Lui revenaient alors des souvenirs intenses de ces jours-là ; sa folle allégresse, ses douces tristesses, des espoirs qui dissipaient les regrets, les colloques muets avec la sœur chérie de Simão, le ciel plein d'arômes qui s'élargissait à chaque aspiration, brûlant de vagues désirs, tout ce qu'enfin les malheureux se rappellent.
   Elle réunit ensuite les lettres, et les attacha avec des rubans de soie délacés de petits bouquets de fleurs fanées que Simão, deux années avant, lui avait jetées de sa fenêtre dans sa chambre.
   Les pétales des fleurs desséchées se défirent presque toutes et, en les contemplant, Teresa dit: «Comme ma vie...» et elle pleura, en baisant les calices défeuillés des premières qu'elle avait recueillies.
   Elle remit les lettres à Constança, et lui donna des instructions à leur propos, que nous verrons bientôt exécutées.
   Puis elle alla prier, et resta à genoux une demi-heure, le haut du corps incliné sur une chaise. Se redressant, sursautant presque sous la violence, elle accepta une tasse de bouillon, et murmura en souriant : «Pour le voyage...»
  À neuf heures du matin, elle demanda à Constança de l'amener au belvédère et s'asseyant, dans les affres de la mort, elle ne quitta plus des yeux le navire, déjà prêt à partir, qui attendait l'embarquement des déportés.
   Quand elle vit les condamnés monter deux par deux sur le pont des condamnés, Teresa eut un court malaise, où l'éclat déjà terni de ses yeux s'éteignit, et ses mains convulsées paraissaient agripper la lumière qui se dérobait.
   C'est alors que Simão l'aperçut.
   Et, au même moment, un canot accosta au navire, avec la mendiante de Viseu à l'intérieur, qui demandait Simão. Il s'approcha de la coupée, tendit le bras vers la mendiante, et saisit la liasse de ses lettres. Il s'aperçut que la première n'était pas de lui, à la douceur du papier, mais ne l'ouvrit pas.
   On entendit la voix qui criait de lever l'ancre et de larguer les amarres. Simão s'appuya au bastingage, les yeux fixés sur le belvédère.
   Il vit un mouchoir s'agiter, et répondit à ce signe avec le sien. Le navire descendit vers la mer, et passa en face du couvent. Simão vit distinctement un visage, et des bras suspendus aux grilles de fer ; mais ce visage, ce n'était pas Teresa ; ce devait être plutôt un cadavre qui était monté de sa cellule jusqu'au belvédère, les os du visage déjà souillés par les herpès du sépulcre.
   – C'est Teresa ? demanda Simão à Mariana.
   – C'est elle, monsieur, c'est elle, dit la généreuse créature dans un gémissement étouffé : elle entendait son cœur lui dire que l'âme du condamné irait bientôt rejoindre celle pour laquelle il s'était perdu.
   Tout à coup le mouchoir s'immobilisa, qui s'agitait au belvédère, et Simão entrevit un brusque remue-ménage de bras qui s'empressaient, tandis que disparaissait Teresa ainsi que la silhouette de Constança qu'il avait aperçue tout de suite après.
   Le vaisseau s'arrêta en face de Sobreiras. Un nuage à l'horizon de la mer, et la houle se faisant tout à coup plus forte entraînèrent une modification dans l'horaire prévu par le commandant. Ensuite, une petite embarcation à voile s'approcha avec le pilote, qui enjoignit à l'équipage de jeter l'ancre jusqu'à nouvel ordre. Le départ fut, plus tard, remis au lendemain.
   Et Simão Botelho, entre-temps, comme un cadavre embaumé, dont les yeux artificiels luisent, en fixant, immobiles, un seul point, avait les siens plongés dans la progressive obscurité du belvédère. Aucun signe de vie. Et les heures passèrent jusqu'à ce que le tout dernier rayon de soleil s'éteignît sur les barreaux du monastère.
   À la nuit tombée, le commandant revint de terre, et contempla, les yeux embués de larmes, le déporté, qui contemplait les premières étoiles au-dessus du belvédère.
   – Vous la cherchez au ciel ? dit le marin.
   – Si je la cherche au ciel !... répéta machinalement Simão.
   – Oui... c'est au ciel qu'elle doit être.
   – Qui, monsieur ?
   – Teresa.
   – Teresa !... Elle est morte ?!
   – Elle est morte, là-bas, sur le belvédère, d'où elle vous faisait signe.
   Simão se pencha au-dessus du bastingage, et fixa les yeux sur le courant. Le commandant tendit ses bras pour le retenir et dit :
   – Courage, malheureux infortuné, courage ! Les hommes de la mer croient en Dieu ! Attendez que le Ciel s'ouvre à vous grâce aux prières de cet ange.
   Mariana se trouvait un pas derrière Simão, et avait les mains levées.
   – Tout est fini !... murmura Simão. Me voici libre... de mourir... Monsieur le Commandant, continua-t-il, sur un ton énergique. Je ne vais pas me donner la mort. Vous pouvez me lâcher.
   – Je vous demande de descendre dans votre cabine. Elle se trouve à côté de la mienne.
   – Dois-je absolument descendre ?
   – Vous n'êtes soumis à aucune obligation, monsieur ; je n'ai que des prières à vous faire ; je vous le demande, je ne vous en donne pas l'ordre.
   – J'y vais, et je vous remercie de votre compassion.
   Mariana le suivit de ce regard battu et doux qu'avait Jau quand le poète débarquait, selon les idées émouvantes du chantre de Camões.
   Simão la regarda et dit au commandant :
   – Et cette malheureuse ?
   – Qu'elle aille vous rejoindre... répondit l'homme de la mer compatissant et qui croyait en Dieu.
   Simão descendit dans sa cabine, le commandant s'assit en face de lui, et Mariana resta dans un coin sombre pour pleurer.
   – Parlez, monsieur Simão ! dit le commandant. Soulagez-vous et pleurez.
   –  J'ai pleuré, monsieur.
   – Je n'avais pas imaginé une détresse comparable à la vôtre. L'invention des hommes n'a jamais conçu un tableau aussi atroce. Mes cheveux se dressent sur ma tête, et j'ai vu des spectacles horribles sur terre et en mer.
   C'est à dessein que le commandant incitait Simão à se soulager. Le condamné ne lui répondait pas. Il écoutait les sanglots de Mariana, et ne détachait pas ses yeux de la liasse de lettres qu'il avait placée sur une banquette.
   Le capitaine reprit :
   – Quand on m'a annoncé à Miragaia la mort de cette demoiselle, j'ai demandé à une personne qui a ses entrées dans le couvent, de me conduire auprès de quelque nonne qui me conterait elle-même cette triste histoire. Une religieuse me l'a contée ; mais c'étaient des gémissements plus que des paroles. J'ai appris qu'au moment où nous arrivions à la hauteur de l'Oiro, elle proférait à haute voix : « Adieu, jusqu'à l'éternité, Simão !» avant de tomber dans les bras d'une domestique. Aux cris de la domestique les autres sont accourues au belvédère, et l'ont ramenée à demi-morte en bas, ou morte, je dirai plutôt : on ne l'a plus entendue prononcer un seul mot. On m'a ensuite raconté à quel point elle avait souffert en deux ans et neuf mois dans ce monastère ; l'amour qu'elle éprouvait, et les mille morts qu'elle y a endurées, chaque fois que son espoir mourait. Une bien malheureuse demoiselle, et vous êtes, vous aussi, monsieur, un jeune homme bien malheureux.
   – Pour peu de temps... dit Simão, comme s'il s'adressait à lui-même ou qu'il parlait avec son imagination.
   – Je le crois, oui, pour peu de temps, poursuivit le commandant, mais si des amis pouvaient vous sauver, monsieur, je les estimerais plus fidèles en Inde qu'au Portugal. Je vous promets, je vous donne ma parole d'honneur, d'obtenir du vice-roi l'autorisation pour vous de résider à Goa. Je vous promets de vous assurer de quoi subvenir décemment à vos besoins et disposer des commodités qui rendent l'existence aussi saine qu'elle peut l'être en Asie. Ne vous laissez pas impressionner par l'idée de la déportation, monsieur Simão. Vivez, efforcez-vous de vous prendre en main, et vous serez heureux.
     Le déporté le coupa :
   – Un peu de silence, par pitié, monsieur.
   – Je sais qu'il est trop tôt pour organiser votre avenir. Pardonnez-moi une sympathie qui me pousse à être indiscret, et acceptez un ami dans cette heure pénible.
   – Je l'accepte... Et j'ai besoin de lui... Mariana ! appela Simão, approchez, si ce gentilhomme vous en donne l'autorisation.
   Mariana entra dans la cabine.
   – Cette femme a été ma providence, dit Simão. Grâce à elle, je n'ai pas souffert de la faim en deux ans et neuf mois de prison. Elle a vendu tout ce qu'elle avait pour me nourrir et me vêtir. Cette créature m'accompagne dans ce voyage. Montrez-vous respectueux devant elle, monsieur, parce qu'elle est aussi pure que doit l'être la vérité sur les lèvres d'un mourant. Si je meurs, monsieur le Commandant, acceptez cet héritage, d'avoir à la soutenir de votre charité, comme si elle était ma sœur. Si elle veut revenir dans sa patrie, soyez son protecteur pour lui garantir son retour  et, en lui tendant la main, il dit, dans un transport : – Me le promettez-vous, monsieur ?
   – Je vous le jure.
   Obligé de monter sur le tillac, le commandant laissa Simão avec Mariana.
   – Je suis rassuré sur votre avenir,  mon amie
   – Je l'étais déjà, monsieur Simão, répondit-elle.
   Ils n'échangèrent pas un mot pendant un long moment. Simão appuya son visage sur la table et serra entre ses mains ses tempes palpitantes. Mariana, debout, à côté de lui, fixait les yeux sur la lumière terne de la lampe qui oscillait, et songeait, elle aussi, à la mort.
   Et le nordet sifflait : c'était comme un gémissement sur les hunes du vaisseau.

CONCLUSION

   À onze heures du soir, le commandant était descendu dans une cabine de passager, et Mariana, assise sur le sol, le visage sur les genoux, semblait succomber à la lassitude des heures éprouvantes et pénibles de cette journée.
   Simão veillait, prostré dans sa cabine, les bras croisés sur sa poitrine, et les yeux fixés sur la lumière qui se balançait, accrochée à un fil de fer. Peut-être tendait-il l'oreille pour écouter le sifflement du vent ; il devait résonner pour lui comme une plainte, ce sifflement aigu, la seule voix dans le silence de la terre et du ciel.
   À minuit, Simão tendit son bras tremblant vers la liasse de lettres que Teresa lui avait envoyées, et contempla quelques instants celle qui se trouvait sur le dessus, qui était d'elle. Il brisa le cachet, et s'installa dans sa cabine à un endroit éclairé par la lueur pâle de la lampe.
   Voici ce que disait la lettre :
 
   C'est déjà mon esprit qui te parle, Simão. Ton amie est morte. À l'heure où tu liras cette lettre, si Dieu ne me trompe, ta pauvre Teresa aura trouvé le repos.
   J'aurais dû t'épargner cette dernière torture ; je n'aurais pas dû t'écrire ; mais pardonne à ton épouse au Ciel cette faute, pour la consolation que je trouve à te parler à cette heure, la dernière heure dans la nuit de ma vie.
   Qui te dirait que je suis morte, si ce n'était moi-même, Simão ? D'ici peu, tu perdras ce monastère de vue ; tu parcourras des milliers de lieues, et tu ne trouveras nulle part en ce monde une voix humaine qui te dise : –
Cette infortunée t'attend dans l'autre monde, et prie le Seigneur de te délivrer.
   Si je pouvais te bercer d'illusions, mon ami, préférerais-tu penser que je resterais en vie et garderais l'espoir de te revoir à ton retour ? Peut-être, mais à cette heure, en ce moment solennel, ce qui domine en moi, c'est le désir de te faire sentir que je ne pouvais vivre. Il semble que même le malheur a parfois la vanité de montrer que c'est possible, jusqu'au moment ou ce ne l'est plus ! Je veux que tu dises : –
Elle est morte, et elle est morte quand je lui ai enlevé son dernier espoir.
   Ce n'est pas que je me plaigne, Simão, non. J'aurais pu lutter quelques jours contre la mort, si tu étais resté ; mais, d'une façon ou d'une autre, il était inévitable que je ferme les yeux quand le dernier fil se romprait, ce dernier fil qui est en train de se rompre, et que j'entends moi-même se rompre.
   Que ces paroles n'aillent pas accroître ton chagrin. Dieu me garde d'ajouter un injuste remords à tes regrets.
   Si je pouvais encore te voir heureux en ce monde ; si Dieu permettait à mon âme un tel spectacle !...
Heureux, toi, mon pauvre condamné !... Sans le vouloir, mon amour te faisait maintenant injure, en te jugeant capable d'être heureux ! Tu mourras de chagrin si le climat dans ton exil ne te tue pas avant que tu succombes aux douleurs de ton esprit.
   La vie aurait été belle, elle l'aurait été, Simão, si elle avait été comme tu me la peignais dans tes lettres que j'ai lues il y a peu de temps ! Je vois la petite maison que tu décrivais, en face de Coïmbra, entourée d'arbres, de fleurs et d'oiseaux. Ton imagination se promenait avec moi sur les rives du Mondego, à l'heure pensive où la nuit tombe. Le ciel se remplissait d'étoiles, et la lune faisait scintiller l'eau. Je répondais par le mutisme de mon cœur à ton silence et, encouragée par ton sourire, j'inclinais mon visage sur ton sein, comme si c'était celui de ma mère. J'ai lu tout cela dans tes lettres ; et il me semble que les déchirements de l'agonie s'apaisent au moment où l'âme se souvient. Dans une autre lettre, tu parlais de triomphes, de gloires et de l'immortalité de ton nom. Je te suivais dans tes aspirations, ou je les précédais parce que la plus grande partie de tes plaisirs spirituels, je voulais que tu me les doive. J'étais une enfant il y a trois ans, Simão, et j'entendais alors tes rêves de gloire, et je les imaginais réalisés, c'était mon œuvre, puisque tu me disais, comme tu me l'as souvent dit, que tu ne serais rien sans l'aiguillon de mon amour.
   Oh, Simão ! de quel ciel si beau sommes-nous tombés ! À l'heure où je t'écris, tu es sur le point de monter sur le navire des déportés, et moi, de descendre au tombeau.
   Qu'importe de mourir si nous ne pouvons plus garder dans cette vie nos espoirs d'il y a trois ans ?! Pourrais-tu à la fois supporter ton désespoir et la vie, Simão ? Moi, je ne le pourrais pas. Les instants où je dormais étaient les rares bienfaits que Dieu me concédait ; la mort est plus qu'une nécessité ; c'est une divine miséricorde, un bonheur indicible.
   Et que ferais-tu de ta vie, sans ta compagne de martyre ? Où iras-tu raviver ton cœur écrasé par le malheur, sans oublier l'image de cette femme docile qui a suivi aveuglément la malheureuse étoile de ton destin ?
   Tu n'aimeras jamais, n'est-ce pas, mon époux ? Tu rougirais de toi-même, si tu voyais une fois passer rapidement mon ombre devant tes yeux secs ? Souffre, souffre du cœur de ton amie ces dernières questions auxquelles tu répondras, en haute mer, quand tu liras cette lettre.
   Le matin se lève. Je vais voir ma dernière aurore... La dernière de mes dix-huit ans.
   Béni sois-tu, Simão ! Que Dieu te protège et t'épargne une longue agonie. Je lui offre toutes mes peines pour racheter tes fautes. Si la justice divine condamne certaines de mes impatiences, offre à Dieu, toi, mon ami, tes souffrances pour que je sois pardonnée.
   Adieu ! À la lumière de l'éternité, il me semble que je te vois dès maintenant, Simão.

 
   Le déporté se leva, regarda autour de lui, sursauta en voyant Mariana qui levait la tête au moindre de ses mouvements.
   – Qu'avez-vous, monsieur Simão ? dit-elle en se levant.
   – Vous étiez là, Mariana ?... Vous n'allez pas vous coucher ?!
   – Non. Le commandant m'a permis de rester ici.
   – Mais vous allez passer la nuit ainsi ? Je vous supplie d'aller vous coucher, parce qu'il n'est pas nécessaire de vous sacrifier.
   – Si je ne vous dérange pas, laissez-moi rester ici, monsieur Simão.
   – Restez, mon amie, restez... Pourrai-je monter sur le tillac ?
   – Vous voulez monter sur le tillac, monsieur Botelho, dit le commandant, en sortant précipitamment de sa cabine.
   – J'aimerais le faire, monsieur le Commandant.
   – Nous irons ensemble.
   Simão rangea la lettre de Teresa sur la liasse des siennes, et sortit en chancelant. Sur le tillac, il s'assit sur un tas de cordages, et contempla le belvédère de Monchique, qui se dessinait, plus sombre, au pied de la colline rocheuse où se trouve actuellement la rua da Restauração.
   Le commandant marchait de la proue à la poupe, mais son oreille restait attentive aux mouvements du déporté. Il avait craint que celui-ci projetât de se suicider, parce que Mariana lui avait communiqué de tels soupçons. Le marin voulait lui adresser des paroles de consolation, mais il se disait : «Que peut-on dire à un homme qui souffre à ce point ?» Et il s'arrêtait quelquefois près de lui, comme pour détourner son esprit de ce belvédère.
   – Je ne vais pas me suicider ! s'exclama Simão Botelho, abruptement. Si, dans votre générosité, monsieur le Capitaine, vous vous inquiétez pour ma vie, vous pouvez dormir tranquille cette nuit : je ne me suiciderai pas.
   – Mais pourriez-vous m'accorder la faveur de descendre avec moi dans votre cabine ?
   – Je m'y rendrai ; mais j'y souffre davantage, monsieur.
   Le commandant ne répondit pas et continua à se promener sur le tillac, malgré les rafales.
   Mariana était blottie entre les caisses de la cargaison, non loin de Simão. Le commandant la vit, lui parla, et se retira.
   À trois heures du matin, Simão serra entre ses mains sa tête, brûlante de fièvre, qui éclatait. Il ne put se maintenir assis, et laissa retomber le haut de son corps. La tête, en s'inclinant, se posa sur le sein de Mariana.
   – L'Ange de la Compassion toujours à mes côtés ! murmura-t-il. Teresa a été beaucoup plus malheureuse...
   – Vous voulez descendre dans votre cabine ? dit-elle.
   – Je ne pourrai pas... Soutenez-moi, ma sœur.
   Il fit quelques pas vers l'escalier, et regarda encore le belvédère. Il descendit l'escalier raide, en agrippant les cordes. Il se jeta sur son matelas et demanda de l'eau, qu'il but avidement. Puis vinrent la fièvre, les convulsions et les angoisses, et des accès de délire.
   Un médecin monta à bord le matin, à l'invitation du capitaine. Il examina le malade et dit qu'il s'agissait d'une fièvre maligne et qu'il se pourrait bien que celui-ci trouvât sa sépulture avant d'arriver en Inde.
   Mariana entendit le diagnostic, et ne pleura pas.
   À onze heures, le navire passa la barre. Aux angoisses de la maladie s'ajoutèrent celles du mal de mer. À la demande du commandant, Simão absorbait des remèdes qu'il régurgitait aussitôt dans les spasmes de ses vomissements convulsifs.
   Le deuxième jour du voyage, Mariana dit à Simão :
   – Si vous mourez, mon frère, que ferai-je des lettres qui se trouvent dans le coffret?
   La prodigieuse sérénité de cette question !
   – Si je meurs en mer, Mariana, dit-il, jetez à la mer tous mes papiers, tous, et ces lettres qui se trouvent sous mon oreiller aussi.
   Après un court moment d'angoisse qui étouffait sa voix, Simão reprit :
   – Si je meurs, qu'avez-vous l'intention de faire, Mariana ?
   – Je mourrai, monsieur Simão.
   – Vous mourrez ?!... J'ai fait le malheur de tant de gens !...
   La fièvre augmentait. Les symptômes de la mort ne pouvaient échapper aux yeux du capitaine, qui avait une expérience plus que suffisante après avoir vu mourir des centaines de condamnés, frappés par la fièvre de  mer, qui ne disposaient pas de certains médicaments.
   Le quatrième jour, alors que le navire se traînait au large de Cascais, une tempête se leva subitement. Le navire gagna le large, à des milles des côtes, il ne put tenir son cap sur Lisbonne, et se trouva dérouté. Au sixième jour d'une navigation incertaine, dans d'épaisses brumes, le gouvernail se brisa au large de Gibraltar. Tout de suite après cette avarie, les vents se calmèrent, la houle devint plus faible et, à l'aurore du jour suivant, on vit naître une belle journée de printemps. C'était le 27 mars, le neuvième jour de la maladie de Simão Botelho.
   Mariana avait vieilli. Le commandant la dévisagea et s'écria.
   – On dirait que vous revenez de l'Inde au bout de dix ans d'épreuves !...
   – Au bout... c'est sûr, dit-elle.
   À la tombée de la nuit, ce jour-là, le condamné délira pour la dernière fois, et voici ce qu'il disait dans son délire :
   «La maisonnette en face de Coïmbra, entourée d'arbres, de fleurs et d'oiseaux. Tu te promenais avec moi sur les rives du Mondego, à l'heure pensive où la nuit tombe. Le ciel se couvrait d'étoiles, et la lune faisait scintiller l'eau. Je répondais avec le mutisme de mon cœur à ton silence et, encouragée par ton sourire, j'inclinais mon visage sur ton sein, comme si c'était celui de ma mère... De quel ciel si beau sommes-nous tombés !... Ton amie est morte... Ta pauvre Teresa.»
   «Et que ferais-tu dans la vie sans ta compagne de martyre ?... Où iras-tu raviver ton cœur que le malheur a écrasé ?... Le matin se lève... Je vais voir ma dernière aurore... La dernière de mes dix-huit ans. Offre à Dieu tes souffrances pour que je sois pardonné... Mariana... »
   Mariana colla son oreille contre les lèvres bleues du moribond quand elle crut entendre son nom.
   «Tu viendras nous retrouver, nous serons ton frère et ta sœur dans le ciel... L'ange le plus pur, c'était toi... si tu es de ce monde, ma sœur ; si tu es de ce monde, Mariana...»
   Le passage du délire à une totale léthargie annonçait infailliblement son trépas.
   Au lever du jour, la lampe s'était éteinte, Mariana était sortie demander de la lumière, et avait entendu un gémissement qui ressemblait à un râle. Retournant à l'aveuglette sur ses pas, les bras tendus pour tâter le visage de l'agonisant, elle rencontra sa main convulsée qui serra l'une des siennes, et relâcha tout à coup la pression de ses doigts.
   Le commandant entra avec la lampe, l'approcha de sa bouche, et ne trouva pas la moindre trace de buée sur le verre.
   – Il est mort, dit-il.
   Mariana se pencha sur le cadavre et déposa un baiser sur son visage. Elle s'agenouilla ensuite au pied de sa couchette, les mains levées, sans prier et sans pleurer.
   Au bout de quelques heures, le commandant dit à Mariana :
   – Le moment est venu de donner une sépulture à notre bienheureux ami... C'est un bonheur de mourir quand on vient au monde sous une telle étoile. Passez, mademoiselle Mariana, dans sa cabine, on va emporter le défunt.
   Mariana prit la liasse de de lettres sous l'oreiller et alla prendre dans un coffret les papiers de Simão. Elle attacha le rouleau au tablier qu'il avait gardé, mouillé de ses larmes, qu'elle avait versées le jour où elle était devenue folle, et ce paquet autour de sa taille.
   Le cadavre fut enveloppé dans un linceul et transporté sur le pont supérieur.
   Mariana le suivit.
   On apporta de la cale du navire une pierre, qu'un matelot attacha à ses jambes avec un bout de câble. Le commandant contemplait la triste scène, les yeux humides, et les soldats embarqués dans ce navire furent saisis d'un tel respect funèbre que, peu à peu, ils se découvrirent.
   Mariana était cependant appuyée au flanc du navire et semblait regarder stupidement les à-coups que donnait le marin au cadavre, pour caler la pierre à sa ceinture.
   Deux hommes levèrent le mort bien haut, au-dessus du bastingage. Ils lui imprimèrent le balancement nécessaire pour le rejeter assez loin. Et avant que l'on entendît l'impact du cadavre sur l'eau, tous virent Mariana, qui s'était jetée à la mer, sans que personne pût avoir le temps de la retenir.
   Sur un ordre du commandant, on détacha rapidement le canot, et des hommes sautèrent pour sauver Mariana.
  La sauver !...
  Ils la virent un moment agiter les bras, non pour lutter contre la mort, mais pour embrasser le cadavre qu'une vague jeta dans ses bras. Le commandant regarda l'endroit d'où Mariana s'était jetée et vit, entortillé au cordage, le tablier et, à fleur d'eau, un rouleau de papiers que les marins déposèrent dans le canot. C'était, comme vous le savez, la correspondance entre Teresa et Simão.
   De la famille de Simão Botelho, il ne reste plus, à Vila Real de Trás-os-Montes, que Dona Rita Emília da Veiga Castelo Branco(8) . La dernière personne qui est morte, il y a vingt six ans, c'est Manuel Botelho, le père de l'auteur de ce livre.
 
FIN
Adieu

DÉDICACE

   À Monsieur ANTÓNIO MARIA DE FONTES  PEREIRA DE MELO
   l'auteur dédie cet ouvrage.

   Monsieur,
   Beaucoup de gens vont penser que vous n'accordez aucune valeur à ce livre que ma reconnaissance vous dédie, parce que beaucoup de gens sont persuadés que les ministres d'État ne lisent pas de romans. C'est une erreur. J'ai entendu un jour un de vos collègues discourir au Parlement sur les chemins de fer. Il le faisait avec un tel talent, il avait diapré cette matière de tant de fleurs, que je me suis délecté à l'entendre. Le soir de ce jour-là, j'ai trouvé votre collègue en train de lire Fanny, cette Fanny qui en savait autant que moi sur les chemins de fer.
   Que vous ayez des romans dans votre bibliothèque, j'en suis convaincu. Qu'il y en ait là quelques-uns que vous n'avez pas lus parce que le temps vous fait défaut, et d'autres parce qu'ils ne méritent pas que l'on y perde son temps, je le crois aussi. Réservez, Monsieur, une place à ce livre parmi les seconds, et vous m'aurez signifié de la sorte que vous l'acceptez et que vous l'appréciez parce qu'y figure le nom de votre serviteur le plus reconnaissant et le plus respectueux.
   Prison de la Relação de Porto, le 24 septembre 1861 -  Camilo CASTELO BRANCO.


PRÉFACE DE LA DEUXIÈME ÉDITION

   Dans mes Mémoires de Prison, évoquant ce roman que l'on imprime à nouveau, j'ai écrit ces lignes :

   Le roman que j'ai écrit tout de suite après celui-là (Le Roman d'un homme riche) a été Amours Fatales. Depuis mon enfance, j'entendais conter la triste histoire de mon oncle paternel, Simão António Botelho. Chaque fois qu'elle était sollicitée par ma curiosité, ma tante, sa sœur, était prête à reprendre la narration d'événements liés à sa jeunesse. Je me suis naturellement, à maintes reprises, souvenu en prison de mon oncle, qui devait être inscrit là, dans le registre d'écrou et dans celui des départs pour la déportation. J'ai feuilleté les livres à partir de 1800, et j'ai trouvé le renseignement sans me donner beaucoup de peine, mais avec des transports de joie, comme si le devoir m'incombait de donner du lustre à son souvenir pour réparer les humiliantes et tragiques souffrances de sa vie si courte. Je savais qu'il y avait dans un coin chez ma sœur un paquet de documents anciens, de nature à éclairer la nébuleuse histoire de mon oncle. J'ai demandé à ceux de ses contemporains qui l'ont connu des renseignements et jusqu'à des détails afin de pouvoir entamer ce travail en toute connaissance de cause. J'ai écrit ce roman en quinze jours, les plus agités de ma vie. J'en garde un souvenir si horrible que jamais plus je n'ouvrirai ces Amours Fatales, non plus que je passerai une lime sur ses défauts dans les éditions futures, s'il est vrai qu'il n'est pas sorti de la première irrémédiablement bancal. Je ne sais si j'y dis que mon oncle Simão pleurait, et je sais encore moins si vous, lecteur, vous avez pleuré avec lui. Pour moi, je vous jure que...
 
   Il s'est écoulé près de deux ans depuis que j'ai protesté que je n'ouvrirai plus ce roman. Deux années durant, il m'a fallu faire face à des infortunes moins triviales que la privation de la liberté, et j'ai oublié les horreurs des autres, au point de m'en souvenir sans épouvante, et simplement comme de briquets pour cette prison qui est la mienne, où je me tords et me complais avec une infernale délectation. J'ai ouvert ce livre comme si je l'avais écrit aux jours les plus joyeux de ma jeunesse ; quoique je parle de jours de ma jeunesse parce que mon extrait de naissance me confirme que j'ai été jeune, que, touchant les plaisirs de la jeunesse, j'attends à présent qu'ils m'arrivent en automne, et il faut croire qu'ils m'arriveront flanqués du rhumatisme et de la goutte.
   Ce livre qui ne devait selon moi connaître aucun succès, quand je l'écrivais, fut bien mieux accueilli que ses frères. Mon scepticisme était dû au fait qu'il était triste, sans intermèdes comiques, sombre, et qu'il se concluait par une catastrophe à briser le cœur des lecteurs qui s'inquiètent du sort heureux de certains personnage, et du châtiment des autres. Pour faire honneur aux personnes qui ont apprécié ce livre, et les flatter, j'avouerai volontiers que les ai mal jugées. Je n'approuve pas le bien qu'on en dit ; mais la critique a suivi l'opinion de la majorité, qui met les Amours Fatales au-dessus du Roman d'un homme riche et des Étoiles Propices.
   Sont en grande partie responsables de ce jugement favorable, quoiqu'insoutenable, l'enchaînement rapide des péripéties, la concision des dialogues conduisant directement aux points essentiels de l'intrigue, l'absence de digressions philosophiques, la simplicité du langage et le naturel des expressions. Pour moi, ce ne peut être un avantage absolu. Un roman qui ne s'appuie pas sur d'autres qualités plus solides doit connaître une vogue fort peu durable.
   Je suis presque convaincu que le roman où l'on serait tenté d'en appeler de l'inique arrêt qui le condamne à étinceler et à s'éteindre doit s'assurer de sa durée en présentant quelque espèce d'utilité, telle que l'étude de l'âme ou la pureté de la langue. Et j'accorde plus d'impor tance à la deuxième qualité ; l'âme est surabondamment étudiée et dévoilée dans la littérature antique, au nom et à cause de laquelle bien des gens abominent le roman moderne et jurent de mourir sans avoir lu le meilleur de l'auteur le plus remarquable. Je me considère comme suspect sur ce chapitre. Grâce à Dieu, je n'ai pas écrit deux lignes en ma faveur, même pas dans les pages des journaux. Je vais jusqu'à hésiter à dire que l'on doit lire des romans, n'allez pas croire que je recommande les miens.
   Il est certain que j'ai voulu appliquer à certains de mes livres le sceau de l'utilité, avec l'appui d'un langage pur, et adapté à l'expression des idées, qui semblaient étranges, comme elles l'étaient en effet, et que nous ne trouvons pas dans les écrits des Sousa, des Lucena, et des Bernardes. En vérité, cela revenait à voir bien loin, avec une vue bien basse ; en tout cas, j'ai fait ce que j'ai pu ; et je dirai que j'ai fait moins que je pouvais. Durant les quinze jours agités où je l'ai écrit, il m'a manqué le loisir et la concentration que requiert le soin de polir et de brunir les périodes. Ce que je voulais, c'était ne plus voir passer les heures, et peut-être me soustraire à la nécessité de vendre mon temps, mes silencieuses méditations, et le droit de m'étirer comme tout un chacun, ainsi que le plaisir d'être aussi poli dans le langage que je pouvais l'être dans certaines circonstances.
   Ce que je n'ai pas fait alors, et que je ne fais pas non plus à présent, sinon fort peu, et très provisoirement. Le livre comme il est a plu. Ce serait une erreur et de l'ingratitude de transformer sensiblement soit dans son essence soit dans sa forme, ce qui, tel qu'il est, a été bien accueilli.
 
Porto, septembre 1863 - Camilo CASTELO BRANCO


PRÉFACE DE LA CINQUIÈME ÉDITION

   J'ai publié, il y a vingt-deux ans, le roman Où se trouve le bonheur ? Peu après, Alexandre Herculano, publiant à nouveau ses Légendes et Récits, écrivit dans son Avertissement :

   ... Ces quinze ou vingt dernières années, une littérature a vu le jour, et l'on peut dire qu'il n'y a pas d'année où elle ne fasse de nouveaux progrès. Des Légendes et Récits au livre Où se trouve le bonheur ? quel vaste chemin parcouru ?

   Si je compare les Amours Fatales dont la cinquième édition me semble-t-il témoigne d'un succès phénoménal  et extra-lusitanien, avec le Crime du Père Amaro et le Cousin Basílio, je reconnais, volontiers résigné, que pour parvenir à la splendeur de ces deux livres, il a fallu que l'Art se pare des beautés ciselées durant seize années. À la lumière électrique du relativisme actuel, c'est un roman romantique, déclamatoire, d'un lyrisme assez souvent pathologique, et qui exprime des idées scélérates qui parviennent à toucher grâce à l'effronterie de leur sentimentalisme. Je ne cesserai de dire du mal de ce roman, qui garde la naïve innocence de ne pas découvrir d'alcôves, afin que les dames puissent le lire dans leurs salons, en présence de leurs filles ou de leurs mères, et n'aient pas besoin de se cacher dans leur salle de bains. On dit, pourtant, que les Amours Fatales on fait pleurer. Ce fut regrettable. Mais à présent, pour se racheter, elles font rire : elles sont devenues comiques à cause de cette gravité antique, et ce déplaisant fumet qu'il doit à l'odeur de renfermé émanant des vieilles histoires de Trancoso et du Père Teodoro de Almeida.
   Et c'est pour cela même qu'on le réimprime. Le bon sens du public relit ceci, le compare avec cela, et se venge en aspergeant de ses éclats de rire réaliste les pages qu'il emperlait de ses larmes romantiques.
   Ça me fait de la peine quand je pense que je me suis illustré dans la futilité du genre romanesque, alors que les douleurs de l'âme pouvaient être décrites sans trop attenter à la grammaire et à la décence. On usait de la rhétorique plutôt que de la langue verte. L'écrivain préférait les cadences de Quintilien à celles du Gilet Rouge. On imaginait que les bordels n'ouvraient pas des cabinets de lecture et pour les arts corrélatifs. Ah ! si je pouvais m'être épanoui plutôt de nos jours, les manches retroussées pour exprimer le pus de nombreuses scrofules à la face du lecteur ! En ce temps-là, on ornait les pustules de fleurs ; maintenant, l'on suspend au crochet la viande couverte de mouches et ça se vend bien parce que beaucoup de gens ne sont pas dégoûtés de se contempler comme des Narcisse dans un miroir fidèle.
   Comme je double le cap tempétueux de la mort, je ne serai plus là pour voir où va se déverser ce torrent qui roule dans les entrailles de L'Idée vraiment Neuve. Comme l'honnêteté est l'âme de la vie civile et la bienséance le nœud des liens qui consolident la société, je me demande si la pudeur et la société crouleront en même temps sous l'effet d'une grande évolution rigolboche. C'est ce que dit la logique. Mais la Providence qui préfère la métaphysique à la logique, fera probablement autre chose. Si, par la vertu de la métempsychose, je réapparais dans la société du XXe siècle, peut-être me réjouirai-je de revoir les larmes à la mode dans les bras de la rhétorique, et cette 5e édition des Amours Fatales presque épuisée.
      Säo Miguel de Seide, 8 février 1879
 

***
NOTES DE L"'AUTEUR

   --(3) L'extrait de naissance de Simão éclaire cette phrase de D. Rita ; je l'ai entre les mains, il a été extrait par Herculano Henrique Garcia Camilo Galhardo, recteur de l'église royale de ND de Ajuda, de la page 159, du livre 14. Il est rédigé en ces termes :  Le deuxième jour du mois de mai 1784, le révérend abbé João Domingos Chaves a administré les Saintes Huiles à Simão, lequel a été baptisé chez lui, "entre la vie et la mort" par le révérend frère António de S. Pelagio, etc.
   -- (4) Parmi quelques papiers que nous possédons du corregidor de Viseu, nous avons trouvé cette lettre : «Mon ami, mon collègue et mon Seigneur, vous remettrez au porteur de la présente, qui est le Père Manuel de Oliveira, les cinquante pièces dont je vous ai parlé durant votre séjour à Lisbonne. Je m'occupe personnellement de l'appel de votre fils, qui aboutira à coup sûr, en dépit de l'immense influence de ceux qui s'y opposent. Votre ami – le conseiller António José Dias Mourão Mosqueiro – Porto, le 11 Février 1805.» Destinataire : Illustrissime M. Domingos José Correia Botelho de Mesquita Merneses - Lisbonne.
   -- (5) Ce roman a été écrit dans l'une des cellules de la Relação de Porto, à la lumière filtrée par des barreaux et étouffée par l'ombre des voûtes. An de Grâce 1861.
   -- (6) "Aujourd'hui... " Je vais vous conter un trait mémorable d'un philosophe actuel, un trait unique qui m'a permis de comprendre cette personne. Je me trouvais aujourd'hui, le 21 septembre 1861, dans le bureau de l'illustre avocat Joaquim Marcelino de Matos ; un client entra et raconta ceci : – Maître, je suis un commerçant de la rue***  et j'ai été volé de huit cent mille réis par ma femme qui s'est enfuie avec son amant à Viana. Je viens vous demander si je peux porter plainte et récupérer mon argent. – Vous pouvez porter plainte, répondit l'avocat, si vous avez des témoins. Voulez-vous porter plainte pour adultère ?  Réponse du plaignant : – Ce que je veux, c'est mon argent. – Mais, rétorqua le consultant, vous pouvez porter plainte contre tous les deux, contre elle pour adultère, contre lui pour recel.  – Et je récupérerai mon argent ? – Ça dépend. Est-ce que je sais, moi, s'il détient votre  argent ?! Ce que je sais, c'est que vous ne pouvez pas vous retourner contre elle, pour vol.  – Mais mes huit cent mille réis ?! – Ah, cela ne vous fait rien que votre femme s'enfuie et ne revienne pas ?... – Rien du tout, maître, que le diable l'emporte ; ce que je veux, c'est mon argent. – Eh bien, portez plainte contre les deux, et nous verrons après. –  Mais il n'est pas certain que je récupérerai mon argent ?!  – Pas vraiment ; nous verrons si, après les conclusions de la Cour, les autorités arrêtent le voleur avec votre argent. – Et s'il ne l'a plus ? répondit le mari, consterné. – S'il ne l'a plus, vous pouvez prendre votre revanche avec la plainte pour adultère. – Et ça entraînera des frais ? – Bien sûr, mais vous prenez votre revanche.  – Ce que je voulais, c'est mon argent, maître ; ma femme, laissez-la filer, elle a cinquante ans. – Cinquante ans ! fit l'avocat. Vous voilà vengé de son amant. Rentrez chez-vous, et ne pensez plus à porter plainte, le plus malheureux, c'est lui.
   -- (7) Quand j'ai écrit ce livre, le belvédère existait encore. Il y a là, aujourd'hui, ou à côté, une salle de bal où dansent, les jours de fête les matelots et les dames correspondantes (Note de la cinquième édition).
   -- (8) Elle est morte en 1872 ( note de la cinquième édition )
 
 

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Texte et dessins de R. Biberfeld - 2010


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