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Castelo Branco

 Oeuvres de Camilo Castelo Branco

Introduction et options de traduction
L'Aveugle de Landim                              (Nouvelle)
Le Roman d'un homme riche                     (Roman)
Les Amours fatales                                      (Roman)
Les Amours salvatrices                               (Roman)
Les Nuits de Lamego                             (Nouvelles)
Les Brillants du Brésilien                          (Roman)
Volcans de boue                                          (Roman)
Monsieur le Ministre                        (Court roman)


Monsieur le Ministre            (Court roman)
Coeur, tête, estomac                       (Roman)
Mémoires de Prison              (Gros Roman)

Où se trouve le bonheur ?          (Roman)
Le portrait de Ricardina                (Roman)
Ne me tue pas...                (Courte pochade)
Le seigneur du palais de Ninães  (Roman)
La sorcière du mont Cordoba       (Roman)
Le livre noir de Père Dinis            (Roman)
20 heures de litière (Petits contes moraux)
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Camilo CASTELO BRANCO

Le roman
d'un homme riche

(O romance d'um homem rico)

Traduction de R. C. BIBERFELD




La version en PDF ( 1,4Mo)




ruines
   La tristesse des ruines est une tristesse particulière...

 Notes de l'Ouvroir

      Dans la note d'introduction aux Amours Fatales, il est dit que Castelo Branco lui préférait son Roman d'un Homme Riche, écrit un peu plus tôt et dans la même prison. Peut-être lui avait-il coûté plus d'efforts : si le milieu carcéral est parfois propice à la production romanesque, il l'est moins à l'écriture érudite et ce sont plus d'une vingtaine d'ouvrages qui sont cités ici. Le prisonnier avait-il accès à une bibliothèque riche d'improbables nouveautés, ou le droit de garder par devers lui son propre fonds ou bien ne devait-il compter que sur sa mémoire ?
       Le souci du traducteur de ne pas retraduire les originaux de la langue cible nous a amené à rechercher d'abord les textes en français, puis, au vu de certaines disparités, les originaux des autres langues.
       Pour ne pas surcharger un texte déjà lourd, les citations originales et leurs commentaires, simplement repérés par chapitres ont été placés dans un fichier séparé.


INTRODUCTION
 

Connaître la valeur de l'argent et le sacrifier toujours,
 soit au devoir soit même à la délicatesse, c'est une vertu réelle.

 Rêveries
Sénancourt
 
 
PRÉFACE DE LA DEUXIÈME ÉDITION
 
   Ce roman a été celui que j'ai préféré ; et si la prophétie que je hasarde sur mon avenir d'écrivain se réalise, ce roman l'emportera sur tous ceux que mon imagination, maintenant fanée produira comme à contre-cœur d'elle-même. C'est avec une sincère tristesse que je l'avoue : j'ai du mal à me reconnaître dans ce que je fus. Les rides de mon front ne laissent pas filtrer cette flamme qui ranimait ma fantaisie, et faisait luire en moi, comme une lampe magique, des scènes de la vie extérieure, les unes portant à rire, les autres à pleurer. Et je pénétrais par mon esprit et par mon cœur dans cet univers intérieur, et je m'y sentais vivre, souffrir et aimer. Je n'oserais pas appeler cela de l'inspiration ; mais, sans fausse modestie, je pourrais appeler une heureuse capacité à créer des œuvres d'un jour, à lire en deux heures, de quoi occuper les loisirs de ceux qui n'étaient pas à même de les employer mieux et de façon plus utile.
   Comment s'est-elle éteinte, la lumière de ma jeunesse, comme cette infatigable ardeur au travail, qui s'est maintenant tellement affaiblie que mon front refroidi et douloureux tombe sur le papier sur lequel j'écris ? Tout cela a pris fin comme tout ce qui a un début, et plus vite que l'épuisement ordinaire des facultés d'invention. C'est le sort immérité de ceux qui n'ont pas pu ou voulu ménager les forces de leur cœur pour développer celles de l'intelligence. La tête la plus ardente que pût avoir un homme s'est pétrifiée sous la main glaciale de l'infortune.
   Ce roman a été écrit dans les geôles de la Relação à Porto en 1861.
   Qui dira que je regrette ces jours noirs et ces nuits solitaires ? Il faut croire que je suis arrivé préparé aux pires malheurs : les essuyer m'affecte à peine, leur souvenir éveille en moi un semblant de nostalgie ! Je pense que ce n'est pas la nostalgie du malheur, ce doit être plutôt le chagrin de voir les chimères s'étioler qui fleurissaient alors, cette lande aride où je marche à présent.
   Au moins, en ces lieux et en ce temps-là, je me sentais fort d'une grande douleur et d'un grand espoir ; aujourd'hui, je ne sens même pas l'amertume du fiel ni le doux avant-goût d'un baume.
   Ce silence m'est plus douloureux que le strident grincement des verrous. Cette paix autour de mon esprit, c'est la quiétude des sépultures.
   Ont vécu à mes côtés, dans ma cellule de la Relação à Porto, nuit et jour, le père Alvaro de ce roman, et Maria da Glória et Leonor, et la sainte de Vairão ; et Teresa, et Mariana, et mon oncle déporté de mon autre livre intitulé Les amours fatales. Ont vécu avec moi ces couples heureux que j'ai mariés, et que le public a joyeusement accueillis, ainsi que le livre Douze mariages heureux.
   Et je les regrette, ainsi que les nuits où je les voyais assis autour de mon lit. Ici, dehors, sous la pleine lumière du soleil, je ne les trouve plus.
Belas, 19 Mai 1863
 Camilo Castelo Branco.
 
 
INTRODUCTION II
 
Les tribulations des saints représentent une énigme : elles semblent être une chose,
 elles en sont et en signifient une autre : on dirait des malheurs infligés par le sort,
ce sont des avis de la Divine Providence et des signes d'un bonheur éternel.

Mélanges de diverses maximes spirituelles
Père Manuel Bernardes.

  Au printemps de 1859, j'ai acheté, à la gare de Santa Apolónia, un billet de chemin de fer pour Ponte de Asseca. La nostalgie de la campagne, un désir dévorant de humer au sein de la nature une bouffée d'air pur ; et, de plus, mon douloureux amour pour tant de lieux qui conservaient dans la mémoire de mon cœur des vestiges de mon enfance, qui était passée si vite avec les fleurs d'un autre printemps, plus beau... Où voulez-vous en venir ?!... C'est la nostalgie, cher lecteur ! Si vous la sentez, si vous l'avez déjà sentie, rappelez-vous et pardonnez-moi.
   Je suis entré dans un des plus moelleux compartiments du train.
   Voyez la nature égoïste et brutale de l'homme sous son aspect corporel ! Même quand l'âme éprouvait tant de souffrances, la matière ignoble n'a pas renoncé aux douceurs des coussins ! Le désespoir plaintif de Lamartine était sincère ; je le crois : mais dans quelles petites chambres d'une opulence asiatique il se réfugiait pour se lamenter ! Quels raffinements de luxe pour le corps, et quels rêves de gloire pour le bonheur de l'esprit ne faisaient pas fleurir chez le poète d'Elvire sa double existence quand il écrivait :
 
                       Héritiers des douleur, victimes de la vie,
                       Non, non, n'espérez pas que sa rage assouvie
                                   Endorme le Malheur,
                       Jusqu'à ce que la Mort, ouvrant son aile immense,
                       Engloutisse à jamais dans l'éternel silence
                                   L'éternelle douleur !
 
   Et Pétrarque, tant d'années à pleurer des sonnets, hébergé dans le palais d'un doge, entouré de serviteurs, d'amis et d'admirateurs, dans cette magique Venise, tout cela aux frais de la République.
   Et tous les autres maîtres de bardes mélancoliques ?
   Nous nous faisons bien de fausses idées sur les poètes larmoyants.
   Je songeais à cela quand j'avisai un homme, mon compagnon de compartiment, qui accrochait son chapeau à la patère, et couvrait sa vénérable calvitie avec son bonnet noir de soie retorse.
   Je le saluai, au cas où il m'aurait déjà salué, et où je ne lui aurais pas répondu, absorbé que j'étais à réfléchir sur le corps et l'âme, des objets extravagants que le lecteur peut voir merveilleusement décrits chez Saint Augustin, et mieux encore chez Xavier de Maistre ; chez le premier, quand il se confesse ; chez le second quand il voyage autour de sa chambre. Le saint évêque traite le corps de brute et le comte français le traite de bête – le corps bien entendu, et pas l'évêque. Je tiens, moi, que le corps est ces deux choses, et bien d'autres.
   Si je me mets à délirer, le lecteur passe au deuxième chapitre, et cela ne m'irait pas du tout, parce que mes romans commencent tous par le début, et que l'on doit lire ce premier chapitre.
   Je saluai le prêtre. Il me semble que je n'ai pas encore dit que mon compagnon était un prêtre. On pouvait le reconnaître d'emblée comme tel à son allure apostolique, si son collet et sa soutane ne l'indiquaient déjà, ainsi que ses souliers à boucle d'acier luisante.
   Il répondit à mon geste avec beaucoup d'affabilité, me prit mon chapeau de la main pour l'accrocher, et m'offrit du tabac à priser, après avoir tapé quatre fois avec les jointures de ses doigts sur le couvercle sonore de sa boîte en écaille, marquetée de nacre.
   – Vous pouvez fumer à votre aise, si vous fumez, me dit-il.
  Je le remerciai pour cet aimable assentiment, et je lui tendis mon porte-cigares qu'il n'accepta pas.
   Je retombai dans ma léthargie. Le sujet était maintenant différent : je réfléchissais sur le terme MORALE et sur un autre, VERTU, et je pensai à Brutus. Tout le monde sait qu'au dernier instant de sa vie, Brutus a dit que la vertu n'était qu'un mot. C'est pour cette raison que je bavardais avec le sanglant fantôme de l'héroïque ennemi des tyrans.
   – La morale ! me disais-je, après que l'image de Brutus se fut évaporée. En vérité, la morale n'est pas simplement un mot. J'ai là quelqu'un qui pourrait me dire ce qu'est la morale. Cet homme a un visage respirant la lucidité et l'intelligence : si j'en crois ce que je vois, c'est une âme de qualité.
   Je fixais mes yeux tranquilles sur le prêtre. Il avait les doigts entrelacés et les mains posées sur la poitrine. Il laissait paraître un profond recueillement, sinon la tristesse. J'ai aimé le voir ainsi, dans cette attitude, la plus artistique et celle qui suggère le plus la paix, et une adhésion qui triomphe des méchants et des maux de la vie.
   Je me comparai à lui. Mes douleurs sourdes, dissimulées sous un sourire conventionnel, et qui appréhende les railleries des insulteurs! Le bien-être intérieur de cet homme, transparaissant sur sa face, en une douce tristesse, une contradiction, si vous voulez, mais l'expression loyale d'une âme pure et sans crainte ! Aux yeux d'un observateur sans expérience, lequel de nous deux serait l'homme heureux ?
   Le prêtre sortit de sa méditation et dit :
   – Serai-je indiscret en vous demandant où vous avez l'intention d'aller ?
   – À Santarém.
   – C'est un lieu de promenade agréable ! Le Val est un paradis peuplé de souvenirs qui restent gravés dans l'esprit de ceux qui vécurent là une heure de bonheur. Une heure, dis-je, parce que le bonheur en ce monde, et seulement en ce monde, ne dure pas plus d'une heure. Il y a tant d'années que je n'y suis pas allé !... continua le prêtre sur un ton meurtri qui trahissait une profonde nostalgie. Il est déjà bien tard à présent... c'est le crépuscule de ma vie !
   Je l'interrompis :
   – Il me semble si facile de satisfaire un tel désir !
   – C'est facile, vous avez raison ; mais c'est qu'il y a des regrets qu'on soulage avec des larmes et d'autres qui s'y noient. La nostalgie d'un objet, inséparable de la distance, se transforme en délices quand on s'en approche ; mais quand la nostalgie liée à un lieu évoque la douleur répercutée de vies qui s'y déroulèrent, et ne peuvent revivre dans la nôtre, elle ne peut connaître aucun apaisement.
    – Je crois qu'elle le peut, dis-je. Il suffit de voir et d'aimer ces vies en Dieu, de les appeler par notre esprit au lieu où nous les aimons, et de leur parler dans la langue des larmes...
   – Et de la prière, dit le prêtre, et il reprit, après un court silence : - Plût à Dieu que tous ceux qui souffrent pour avoir perdu des êtres chers pussent être soulagés en les cherchant au ciel...
   Il se tut brusquement, ferma les yeux, et croisa ses mains longues et osseuses sur sa poitrine.
   Nous étions à Poço do Bispo. L'idée de notre séparation me pesait, car je croyais que le prêtre allait s'arrêter là. C'est que j'avais de l'estime pour lui, j'étais captivé par son discours et son apparence. Je ressens toujours cela avec tous les hommes, dès qu'ils me semblent intelligents et malheureux.
   – Vous descendez à Poço do Bispo ? demandé-je.
   – Non, Monsieur, je vais à Olivais.
   – Pour y faire un tour, ou vous êtes de là ?
   – J'y vis. J'y loue un pavillon, des ruines pittoresques où je me sens bien. J'y suis comme enchâssé dans ces murs branlants qui semblent tous les jours me dire : quand nous écroulerons-nous avec toi ?
    Il ébaucha un sourire d'une extrême tristesse et ajouta :
   – Si vous passez un jour à Olivais, et si vous voulez bien séjourner dans l'humble maison que je vous offre et vous asseoir à la table où il y a toujours les rires et la viande de bœuf de Frère Bartolomeu dos Mártires, renseignez-vous sur le domaine de Canavial et demandez le Père Álvaro Teixeira. Rares sont les heures dans l'année où je quitte ma chambre ou les environs de ma maison. Vous m'y trouverez toujours sauf si quelque voisin vous dit que le pauvre prêtre est allé s'installer dans une autre demeure où les personnes qui viendront me visiter auront la charité de prier Dieu pour le repos de mon âme.
  Le prêtre dit cela sans la moindre trace de dévotion dans son expression. Dans ces paroles douloureuses, transparaissait le sourire d'une réconfortante espérance, et la jovialité du juste qui ne craint pas le moment où son âme aura des comptes à rendre à Dieu, ni le souvenir qu'il aura laissé face à l'opinion des hommes.
   – J'espère vous retrouver plein de vie, Père Álvaro Teixeira, et ce ne sera pas dans très longtemps. Votre bourg est aux portes de Lisbonne ; mais, même s'il se trouvait très loin, j'irais passer une heure avec l'homme ouvert et digne d'estime, devant qui mon cœur se hasarde à prononcer le mot ami.
   – Je vous en suis reconnaissant, et je le savoure, répondit-il en me tendant la main. Les sentiments généreux, sortent spontanément du cœur, sans consulter la raison ; tandis que souvent les plus grandes qualités d'un homme avec qui nous restons longtemps en relation, ne surmontent pas l'antipathie qui s'est manifestée au cours de la première rencontre.
   – Comment vous appelez-vous?
   Je lui dis mon nom. Le prêtre le répéta trois fois posément en détachant chaque syllabe, et puis s'écria tout à coup :
   – Je ne me trompe pas. Il s'agit de la même personne. Je connais votre nom depuis onze ans. Il y a, parmi mes livres, vingt pages de votre enfance littéraire. Vous ne vous en souvenez peut-être plus ! Eh bien, vous ne devez pas les oublier... Je vous en donne le titre : Le Prêtre et monsieur Alexandre Herculano.
   – C'est exact ; elles sont de moi. Vous avez magistralement défini la chose ; vingt pages de mon enfance littéraire, heureusement oubliées.
   – Mais l'homme de cœur en vous ne les oublie pas, qui doit l'emporter sur l'homme d'étude. C'était un acte téméraire que de vous asseoir au bord du chemin où passait triomphalement le plus grand savant du Portugal; mais, felix culpa, la bienheureuse audace d'un jeune homme qui n'avait pas encore épuisé toutes les larmes de la contrition. Une audace répréhensible, mis à part le morceau du prêtre qui avait déployé, du haut de sa chaire, le suaire de son ignorance, disputant à la science ce qui relevait de la science, tout en exposant la cause de la vérité aux huées d'adversaires sans générosité, lesquels, ne pouvant se ranger aux côtés de l'historien aux connaissances infinies sur le trône de la science, et châtier de là les ignorants, ont compris qu'ils mériteraient bien assez du maître en ramassant la boue du sol où il avait posé ses bottes pour la jeter à la tête des prêtres. Dans votre feuilleton, mon ami, il n'y avait ni polémique ni science ; mais il y avait plus de conseils qu'il n'en fallait aux partisans du prêtre qui s'obstinaient à surpasser leurs ennemis dans l'emploi des injures. Ne rougissez pas d'avoir un jour écrit que le prêtre est ignorant parce qu'on ne l'instruit pas, et que les saintes vérités de Jésus ne peuvent être affectées par les arguties de la raison philosophique, ni par l'herméneutique obscure et grossière des défenseurs mal avisés de l'irremplaçable raison du catholicisme.
   Le prêtre maintint ce cap, en déployant largement la voile de son esprit critique et de sa vaste érudition. Mes lecteurs me demandent de leur épargner les conférences du lévite, et je leur permets bien volontiers de ne pas les écouter, pour la bonne raison qu'il me faudrait en savoir autant que lui, pour ne pas galvauder son éloquence qui réduisit à quelques instants l'heure qui s'est écoulée avant d'arriver à Olivais.
   Le train s'arrêta et le prêtre interrompit son discours sur une conjonction.
    – Et pourtant... dit-il. Adieu, mon ami, il ne nous reste plus assez de temps pour continuer.
   – Et pourtant, lui dis-je, je ne vous dispense pas de conclure votre discours. C'est moi qui prends aujourd'hui congé du Val de Santarém, pour m'arrêter dans les ruines pittoresques d'Olivais.
   – À la bonne heure ! s'exclama-t-il joyeusement. Et merci !
   Je sautai, tendis la main au prêtre, et présentai mon billet au chef de gare.
   Un bref incident entre le chef de gare et moi mérite qu'on le rapporte. Mon billet mentionnait Ponte de Asseca et le chef de gare, pointilleux, me disait que j'étais tenu de me rendre à Ponte de Asseca. J'ai essayé en vain de démontrer à ce fonctionnaire, dans une courte allocution, que la compagnie ne souffrirait d'aucun préjudice si elle touchait huit cents et quelques réis en plus du prix du billet pour Olivais. L'homme, qui était belge, n'entendait pas mon gascon du Poitou. Le prêtre, appuyé contre un angle de la gare se tordait de rire ; le Belge lançait des regards pleins de vinaigre, ou, pour mieux dire, de vin, tantôt sur moi, tantôt sur lui, convaincu que nous étions complices dans cette mystification. La cloche retentit enfin pour la deuxième fois, et du coup, l'habile employé se fit de moi une bien méchante opinion. Cela prouve que le gouvernement a été bien inspiré en nommant ce Belge astucieux à une place où n'importe quel idiot de Portugais aurait pu faire des bêtises. Et si ce n'était pas cela que ça prouvait, cela prouverait l'état d'ébriété du bonhomme, et malgré tout le discer nement qu'on avait montré dans ce choix.
   – Eh bien, allons-y, dit le père Álvaro Teixeira en s'appuyant à mon bras. Nous en avons pour dix à douze minutes de marche. Nous foulons ce sol qui est comme sacré pour moi. Remarquez ces fleurs au bord du chemin et dans les fossés, que je vois depuis trente ans, toujours aussi vivaces et qui présentent la même couleur à chaque printemps. Il y a dans la nature une forme d'indifférence qui exacerbe la douleur des malheureux, s'il est vrai que toutes ces pâquerettes ne renaissent pas pour pleurer avec moi. Un poète le dirait et le penserait. Quand certaines traces du passé sont balayées de la mémoire de mon cœur et que je tombe sur un chèvrefeuille, une marguerite, une fleur de romarin, tous mes souvenirs reprennent vie, les uns poignants, les autres d'une douce mélancolie ; mais aucune ombre d'espoir... L'espoir ! Vous ne riez pas en entendant ce mot dans la bouche d'un vieillard qui s'écroulerait, épuisé, s'il pressait le pas en courant derrière un espoir en deçà de la sépulture ?...
   – Pourquoi pas ? L'espoir de rencontrer un ami de plus et de purifier quelque âme empestée par les mauvaises passions n'est-elle pas assez digne de vous, et de votre âge ! ? Sans parler du fait que vous n'êtes pas vieux, Père Álvaro.
   – Il se peut que vous me flattiez, mon ami. Voyez si en quelques mots vous accomplirez la merveille de la fable. Faites jaillir de cette pierre la fontaine de la jeunesse du corps et de l'âme. Rajeunissez le vieillard malade qui compte déjà... Dites-moi, quel âge me donnez-vous ?
   – Cinquante-six, ou soixante ans, au plus.
   – Non, monsieur : j'en ai quarante-six.
   Je le contemplai avec stupeur et pitié. Quarante-six ans, cet homme qui pesait de tout son poids sur mon bras, et s'appuyait à une grosse canne qui oscillait dans sa main ! La lumière de ses yeux, sereine, mais presque éteinte. Les plis profonds de sa tête chauve, qui se croisaient et se joignaient pour dessiner un filet serré autour des orbites. Les joues crevassées, livides et flasques. Les veines jugulaires à son cou, se détachant sur ses tendons décharnés. Le dos recourbé, et les extrémités tremblantes et gourdes sous les articulations du genou. Quarante-six ans ! Quel feu vorace se rétracte dans le cœur de cet homme, quand l'enveloppe se fend ainsi et que chaque fibre cède l'une après l'autre ! C'est la main de Dieu qui m'a guidé vers toi, fils de la douleur, pour m'humilier devant ta patience !? Parle, parle, apprends-moi à com poser, avec mes gémissements, l'hosanna de la victoire, sur les agonies qui me font plier, quand je me fatigue le plus à épointer leurs épines par mon impatiente rébellion. Dis-moi à travers quelle fibre indemne et invulnérable te parvient de l'esprit aux lèvres ce sourire qui est le tien ! Fais en sorte que je goûte le fiel de chaque larme que tu as essuyée avec le poignet de ta soutane sur tes joues labourées ! Ne tombe pas, arbre béni, sans que j'aie cueilli les fruits de ta bénédiction dans ces majestueuses frondaisons qui s'abaissent au niveau de ma misère. Si tu as deviné un malheureux en l'homme qui a laissé dans ta mémoire vingt pages de son cœur juvénile, indique-lui d'ici le chemin le moins escarpé jusqu'à sa sépulture ; apprends-lui à convertir chaque épine en fleur ; serre autour de ses reins le cilice qui revigore l'âme ; rends-la plus douce avec l'amertume des larmes d'un pénitent ; donne-lui la force de l'homme, et réserve à Dieu ton essence d'ange.
 
 
 
    ***
C'était là son refuge, c'était là son repos.
Vie de l'Archevêque Dom Frei Bartolomeo Fernandes dos Mártires
Frère Luis de Sousa
 
   La tristesse des ruines est une tristesse particulière, qui n'affecte même pas toutes les âmes. C'est ce que j'ai maintes fois observé dans l'expression de gens qui sont allés visiter avec moi un palais écroulé, les appentis d'un couvent ou le vaste pan de mur d'un château.
   Je me trouvais un jour, par un après-midi d'été, dans un couvent de franciscains à Viana, ce sont là de saintes reliques sous les voûtes desquelles on croit entendre le murmure des Frères contemplatifs qui prient, avec un ami qui avait beaucoup écrit sur la poésie de la croix. Nous sommes montés sur un tertre d'où l'on apercevait des plaines désertes et grasses. Le front de mon ami me sembla illuminé par l'éclat sacré de l'inspiration. J'ai attendu, dans un silence respectueux, la strophe que lui inspirerait cette solitude, émaillée par les couleurs de ce lieu, autant de poésies composées par un génie qui les saurait lire. Le poète entrouvrit ses lèvres, comme la fleur du matin son calice au premier baiser du soleil et dit :
 
    Si tout ce que je vois d'ici était à moi, je voyagerais dans un vapeur à moi, j'achèterais un palais à Milan, un autre à Paris, un autre à Londres, et je me vautrerais dans un luxe surpassant les fastes orientaux que Byron a imaginés pour son Sardanapale.
 
   Je n'ai pas répondu tellement cela m'a rendu triste, et tellement je l'étais déjà.
   Un autre jour, je suis allé avec un autre ami au château de Palmela. Je suis descendu dans les cachots où il ne serait pas difficile avec une bêche de ramener à fleur de terre les ossements de ceux qui y sont morts emmurés sur les ordres du Comte de Oeiras. Je me suis évadé par la pensée de cette flaque sanglante de notre Histoire, et je suis parti à la recherche des gloires des premiers siècles dans ces remparts de notre indépendance, contre la Castille et les Maures. Ces méditations m'enlevaient quand mon ami, en baissant la tête, à un angle des remparts, grogna :
 
   Nous avons fait une énorme sottise en n'apportant pas de Setúbal un morceau de rôti et deux bouteilles de Cartaxo : c'est un excellent vin, et il aurait un goût ici encore plus fameux que le nectar des dieux.
 
   Or ce poète était un grand amoureux des ruines, quand il les célébrait à l'intérieur de son bureau, dans des articles où il exprimait sa nostalgie de ce que nous avons été, tout en fulminant contre les gouvernements barbares qui laissaient la masse iconoclaste démolir les vieux monuments de notre grandeur éteinte.
   Un autre exemple :
   Il y a dans les faubourgs de Lisbonne un vaste jardin abandonné attenant à une maison criblée de balles, et ouverte de larges fentes, depuis à peu près 1833. Entre les herbes et les buissons sauvages poussent quelques rares tiges chétives de fleurs disséminées qui s'obstinent à refleurir en leur saison, comme si l'espoir n'était pas mort en elles de retrouver les soins de la main délicate qui les y avait semées et soignées, avec un cœur également en fleur. Qui se rappelle encore la belle jardinière qui descendait dès le lever du soleil cueillir dans son jardin les plus beaux atours de sa chevelure ? La belle est enfuie, et les buissons de roses minuscules fleurissent encore au pied du myrte, à l'ombre du roncier et du grenadier, étouffés par les massifs de coquelicots qui constituent l'éphémère ornement des sépultures. Quelle était ma tristesse en y songeant, quand mon ami, l'auteur d'idylles qui faisaient aimer la botanique et adorer les fleurs, m'offrit ce couplet :
 
   Ce jardin, aux portes de Lisbonne, si son propriétaire y plantait des choux frisés et des haricots verts, ça pourrait rapporter vingt livres et quelques par an.
 
   Sur ce, il me demanda si nous irions dîner chez le Mata, ou à la Taverne Anglaise.
   C'est pour ces raisons et d'autres que j'ai avancé que la tristesse des ruines est une tristesse particulière qui n'affecte même pas toutes les âmes.
   Moi, qui ai eu mon lot de chagrins intimes, j'évite à présent les lieux où règne une lamentable solitude, parce que celle-ci ne m'a jamais proposé les remèdes qu'elle a proposés à bien des gens qui ont été maltraités par le monde. Ce sont les ruines particulièrement qui me font fuir à bride abattue, à cause du souvenir de certaines heures malheureuses, et du poison que j'en ai conservé, à la place du baume qui n'est d'après moi salutaire que pour les âmes meurtries dont la conscience ne partage pas la douleur.
   Les uniques ruines dont je garde un souvenir nostalgique, sont celles du pavillon où vivait le Père Álvaro Teixeira aux Olivais.
   Il y avait dans cette maison d'indiscutables vestiges d'un petit palais. Les angles étaient restés debout, ils soutenaient quelques pans de murs, découpés en degrés inégaux. À travers neuf fenêtres, sur les quatorze de la façade, filtrait le bleu du ciel, à peine intercepté par quelques poutres et voliges déformées et tordues sous l'effet de la chaleur. Sur les linteaux et les corniches jaunissaient des fougères et d'autres herbes desséchées qui faisaient ressortir le vert du lierre. Celui-ci grimpait de l'intérieur des murs jusqu'aux battants et aux gonds des fenêtres sans volets et, à certaines, il s'entortillait en formant une trame si agréablement tissée qu'on eût dit que la nature mérite d'autant plus d'attirer le regard qu'elle échappe au cadre de l'art.
   Nous franchîmes un vaste portail qui s'ouvrait sur une cour spacieuse, tapissée d'herbe aux points où les dalles se joignaient. Les murs autour étaient recouverts d'un carrelage bleu avec des motifs, qui représentaient des scènes mythologiques et champêtres. Sur le bord supérieur de ce carrelage, il y avait tout autour de grands anneaux fuligineux, qui devaient avoir servi à attacher les montures, durant les chaudes après-midis, quand les anciens seigneurs, bien installés sur leurs chaises en cuir venaient, à partir du palier donnant sur la cour, jouir du spectacle des chevaux noirs et alezans qui hennissaient, grattaient, et se lançaient dans de gracieuses croupades.
   Nous montâmes les marches menant au palier, et nous entrâmes dans une pièce peu éclairée mais très vaste. Je jetai un coup d'oeil vers le plafond qui était de châtaignier et très haut, avec des moulures rustiques et, au centre, un blason d'une taille et d'une facture extra ordinaires. Y était suspendu par une chaîne de cuivre une grande lampe dont les vitres enfumées ne laisseraient passer qu'à peine la clarté d'une torche. Je n'ai vu aucun ornement dans cette pièce, mis à part deux chaires à coffre en châtaignier avec un dossier très haut, dont la peinture ocre reproduisait les armes du plafond.
   Je suivis le prêtre le long d'un grand couloir avec des chambres de chaque côté, comme dans le dortoir d'un cloître. La plupart de ces chambres n'avaient ni plafond, ni portes, ni plancher. Une vieille était assise au bout du couloir, quand nous arrivâmes à l'autre extrémité. Elle se leva alors et s'employa à extraire de sa ceinture deux clés accrochées à un cordon, une opération peu aisée parce que le cordon s'était coincé à des chapelets, ceux-ci à un fuseau, et celui-ci à la filasse.
   – Ne vous impatientez pas, Madame Eufémia, dit le prêtre. Prenez donc votre temps, nous ne sommes pas pressés.
   – Plaise au ciel ! dit la vieille exaspérée. Ce diable de cordon, on dirait qu'il le fait exprès ! Voyez-moi ça ! Regardez où est allé se fourrer le rosaire.
   Madame Eufémia était déjà en sueur, et ne cessait de compliquer encore les choses quand le prêtre lui prit son ouvrage des mains. Tout en débrouillant l'écheveau, il souriait et taquinait la vieille qui n'avait pu se tirer de cette situation difficile parce qu'elle avait deux doigts de la main gauche occupés à serrer une bonne prise de tabac, qu'elle savoura tandis que le prêtre démêlait patiemment cet embrouillamini.
   Nous passâmes de là à la partie la mieux restaurée et la plus habitable du petit palais, qui lui servait de résidence. Elle consistait en un petit salon et deux chambres contiguës. Dans l'une d'elles, il y avait le lit et la bibliothèque du prêtre, l'autre était réservée aux hôtes. Cette salle avait un mobilier qui avait été somptueux au début du siècle dernier ; c'étaient des trumeaux dorés, des chaises rembourrées étroites avec un haut dossier et des dorures en forme de fleurs, des grandes tables rectangulaires aux bordures en rocaille dorée, avec des serrures d'argent dentelées ; et des potiches indiennes aux nuances chatoyantes d'écarlate et de bleu. Aux murs où couraient des rinceaux peints à l'huile, pendaient des portraits de Dom João V, de Pedro III, et de Dona Maria Ire à l'intérieur d'un seul retable. Plus espacés, d'autres portraits sans noms, à part celui du ministre de la Justice sous le règne de Dom Miguel, João de Matos Vasconcelos Barbosa de Magalhães, natif de Barcelos et mort en exil, ornaient les quatre murs du salon, dont la propreté faisait honneur au travail de madame Eufémia.
     Le père Álvaro ouvrit les vitrages de sa chambre, et j'allai examiner à la fenêtre les alentours de la maison. Je vis en bas une petite partie cultivée d'un jardin, entrecoupée par des méandres de myrte et de romarin. Le reste était abandonné. Des gerbes d'herbe desséchée étouffaient un cygne de porphyre qui se dressait sur un pentagone de granit au centre d'un bassin de marbre tout à fait sec et fendillé. Des arbres aux frondaisons drues et aux troncs épais formaient dans leur enchevêtrement, l'énorme haie de l'ancien jardin. À travers les clairières insinuées entre les troncs, j'entrevis un marais, reste de ce qui avait dû être un lac étincelant. Quelques canards pataugeaient dans cette mare, et des grenouilles sautillaient et croassaient pour accom pagner le chant des cigales.
   En face, à deux cents pas, je vis une noble demeure toute carrelée de jaune, avec ses trois cheminées peintes en bleu, et un blason dont les armes avaient été récemment rafraîchies, au sommet triangulaire du fronton de l'édifice.
   – Qui est-ce qui vit dans cette jolie maison ? demandé-je.
   – Cette maison appartient à un commerçant de Lisbonne, répondit le prêtre. Elle a appartenu à ceux qui étaient les propriétaires de celle où je vis...
   Je remarquai sur le visage du prêtre un changement de couleur, et beaucoup de tristesse dans le regard qu'il jetait sur les fenêtres du petit palais. On eût cru, à la façon dont il fixait cette fenêtre avec insistance, que quelqu'un devait y apparaître. Mais celle-ci, comme toutes les autres, était fermée, et aucun signe de vie, si ce n'est le gazouillement des hirondelles le long des corniches de la maison, ne pouvait justifier cette attention continue. Ce n'était pas de l'observation, c'était un ravissement dont le lecteur connaîtra la raison en temps voulu.
   Comme revenant brusquement à lui, le prêtre sortit de ce transport et dit en se tournant gaiement vers moi :
   – Nous allons voir, mon ami, si vous vous accommoderez de la bien modeste hospitalité que je vous offre. Venez.
   Je le suivis dans la chambre voisine où se trouvait madame Eufémia qui s'affairait à déplier des draps pour le lit. C'était un grand lit à l'ange à châlit d'ébène et baldaquin à quatre hampes. Pour compléter le mobilier de la chambre, il y avait deux chaises et un petit banc, un lavabo en fer, sur lequel on voyait déjà une serviette fine et très blanche. Au mur, il y avait douze estampes avec un cadre en ébène, lesquelles représentaient Barnabé Chiaramonti, avec des références à Napoléon, d'après le récit qu'en fait Beauchamp dans son Histoire des Infortunes et de la Captivité de Pie VII. Le plus bel ornement de ma chambre était un feston de plantes grimpantes, avec une fleur écarlate qui ombrageait la moitié supérieure du vitrage. La propreté, la fraîcheur, le parfum et la douce mélancolie de ce réduit n'avait rien à envier à des pompes, s'il en est, dignes d'être comparées à ma jolie chambre dont je garde la nostalgie, dans les ruines des Olivais.
   – Vous savez déjà, dit le prêtre, qu'il vous faut expier la légèreté avec laquelle vous vous en êtes remis à mon hospitalité.
   – Comme c'est charmant, Père Álvaro, dis-je sans simuler mon enthousiasme. La poésie, on la trouve ici !
   – La poésie des prophètes de Jérusalem, répliqua le prêtre, la poésie des larmes.
   – Et de l'espérance qui est si belle, autant celle du ciel, que celle des infortunés de ce monde ! ajouté-je, transporté par ces cinq minutes de ravissement. C'est ici que les invincibles adversaires de l'adversité doivent venir frictionner leurs bras avant de rentrer dans l'arène. C'est ici que se restaurent les forces de l'esprit, exténué de perdre son sang, qui est la foi, la foi perdue des pusillanimes qui rabaissent l'œuvre de Dieu à une guerre brutale entre le fort et le faible, entre la créature menottée, disgraciée et vile et ce fauve qui fait jouer toute la puissance de ses muscles d'or, de son impavidité et de son orgueil. Malheur à celui qui fuit le monde et se replie sur lui-même ; c'est une erreur : cela revient pour un homme à se livrer aux griffes du dragon qu'il renferme et qu'il nourrit du poison dont le malheur transperce son sein. L'homme, incapable de maîtriser le hasard dont dépendent le bonheur, le bien et la fortune, ne peut rien pour lui-même, et ne doit pas non plus se lacérer de ses propres ongles pour extirper avec son sang la racine du mal. C'est en dehors de soi que réside le salut. C'est en Dieu...
    – En Dieu, fit le prêtre en m'interrompant. C'est à ce mot que je vous attendais, mon ami. Ne vous contredisez pas. Vous venez de dire : Le bonheur, le bien, la fortune dépendent du hasard. Quand on a cette impression, l'on ne juge pas absolument nécessaire l'intervention de la volonté divine dans les contingences purement casuelles de cette vie. Vous m'invitez à croire, mon ami, que vous n'avez pas médité sur les conséquences fâcheuses de vos principes. Si le bonheur – celui de la conscience, s'entend – est l'œuvre du hasard, le hasard est la loi de Dieu dans l'ordre de ce monde. Le paradoxe saute aux yeux. Ce ne sera pas moi qui demanderai à Dieu le miracle de devenir favorable à mon intention, au point de mettre à ma disposition une chaîne de hasards heureux. Une bonne vie, mon ami, est une conséquence aussi rigoureuse d'une bonne conduite que la lumière vient de cet astre qui se trouve là-bas dans le ciel, et proteste contre votre théorie des hasards. L'homme ne trouve pas en lui les soulagements de la raison quand les vices la dégénèrent. La raison dépurée des sédiments de la faute originelle dans le creuset de l'Évangile, c'est Dieu. Dieu n'est pas qu'amour pur, il est également raison pure. Et si ce n'est pas le cas, considérez que ceux qui s'en sortent le mieux dans le naufrage de la vie, sont ceux qui, ballottés d'une vague à l'autre, émergent chaque fois à la fleur de ce vacarme, embrassés à la raison, leur planche de salut infaillible. Celui qui s'enivre de son bonheur illusoire, et croit un moment dominer les tourmentes, peut avoir un sourire méprisant ou moqueur en voyant à quel point sont insipides et misérables les jours qui passent pour le juste. Dira-t-il que la brise du hasard heureux souffle sur lui, et celle du hasard funeste sur l'autre ? Il le dira : cependant, mon ami, il n'y aura que ténèbres autour de celui qui se vante de ses biens apparents, quand la roue du hasard tournera dans l'autre sens. Le moi intérieur, dans lequel je me réfugie quand je suis accablé, c'est ma raison. Si les passions ont éteint en moi cette lumière bénie, à qui demanderai-je l'aumône d'une autre lumière, si ce n'est à Dieu ?
   Vous avez raison de dire, mon ami : Malheur à celui qui fuit le monde et se replie en lui-même. Il ne pourrait être mieux conseillé, le naufragé qui, échappé à la haute mer, estimerait que son salut consiste à être constamment renvoyé sur les rochers de la côte. Autant prolonger son agonie dans l'espoir d'une voile providentielle qui peut nous appeler et nous ranimer en vue de nouveaux combats. Autant vider le calice de l'injustice humaine, sans le repousser, en attendant que le Seigneur des mondes prenne ses reptiles en pitié, en suscitant de ces rencontres imprévues : c'est là que se dessinent les lignes de la sagesse divine. Les bons, ceux qui sont absous par leur conscience, s'en trouvent soulagés, entrent en convalescence et guérissent dans la solitude. Il est cependant préférable qu'ils ne viennent pas ici frictionner leurs bras avant de rentrer de nouveau dans l'arène. L'attitude la plus indiquée, la meilleure, à tous les égards, pour les invincibles adversaires de l'adversité, c'est de ne pas se vanter de se mesurer à elle et de laisser cette arène aux vainqueurs couronnés de lauriers l'espace d'une heure, et aux vaincus menottés l'heure suivante. Cela dit, mon ami, je vous demande si vous avez l'habitude de dîner à une heure précise.
   Ce coq à l'âne, accompagné d'un rire malicieux, me fit rire moi aussi. Comme je lui répondis avec la courtoisie de rigueur, nous passâmes à table, et celle-ci se trouvait près de la cuisine, assez loin, dans une autre partie habitable de la maison, à laquelle nous accédâmes par une passerelle de madriers appuyés aux seuils de deux portes.
 
 
 
   ***
   No has visto mas?... Vuelve á la pradera y hijo mio, por que
 hay en ella cosas mas dignas de tu atencion... Dios estaba en
médio de los campos. No le has visto ? A él debe la pradera su
 belleza ; las miradas de Dios animabam la claridad del sol.    

   No has oido mas que el murmullo de los arroyos, el gorgéo
 de las aves, y el viento que meda las ramas de los árboles?
 Vuelvete al bosque, hijo mio, porque tus oidos
 percibiran cosas mucho mas grandes...

Himnos de la primera edad
        Ildefonso Miranda

   Trois jours passèrent sans que je pense qu'il serait courtois, sinon de mon devoir, de prendre congé de mon accueillant ami, tellement je trouvais de douceur à cette tranquillité reposante et à cette quiétude de l'esprit.
   Ma vie devenait plus légère avec nos conversations, la méditation, les lectures, toutes instructives et profitables, d'autant plus qu'il suffit à l'âme de quelques pages pour se nourrir à une généreuse ruche, comme l'était celle-là, de ce miel qui adoucit ensuite les amertumes de longues années.
   Il y avait certaines heures, le matin, et au cours de l'après-midi, où le prêtre évitait délicatement de m'imposer sa présence, et où il s'enfermait dans sa chambre. La troisième après-midi, je me trouvais au bord de l'étang où se regroupaient les canards, quand je vis, entre les frondaisons du bois, le prêtre à la fenêtre de sa chambre, le visage entre les mains, les coudes appuyés au rebord, et les yeux immobiles, fixés en face, sur la maison du négociant de Lisbonne. Naturellement, et je ne sais  si ce n'était pas de la curiosité, je tournai mon regard vers cette maison et je vis, comme toujours, les fenêtres hermétiquement closes. Je l'observai jusqu'au moment où retentirent les ave-Maria. Le Père Álvaro leva alors les mains à la tête, ôta sa calotte, et s'éloigna de la fenêtre, les mains encore levées.
   À l'heure du thé, la plus taciturne et la plus recueillie pour le prêtre, je lui dis :
   – Vous n'avez sûrement pas encore remarqué mon affection pour vos ruines ; je ne le crois pas, parce que vous êtes bon, et que vous ressentez ce bien-être dont vous voulez me faire profiter. J'aurais dû cependant me rendre compte que ma visite touchait à son terme, sans toutefois penser que j'aie épuisé votre accueillante bonté, mon si cher ami. Ne m'en tenez pas rigueur, prenez-vous en à votre affectueuse convivialité, ainsi qu'au monde qui ne m'offre pas un autre ami comme vous, Père Álvaro...
   Il m'interrompit :
    – Où voulez-vous en venir avec ce plaidoyer ?
    – C'était le prologue de mes adieux et de mes remerciements que je faisais.
   – Eh bien, tenez-vous en au prologue ; et si vous voulez poursuivre à tout prix ce discours, contentez-vous de reconnaître que vous vous ennuyez, et que vous voulez aller vous amuser dans les cafés de Lisbonne.
   – Ce serait la première injustice que vous commettriez si vous pensiez cela de moi.
   – Restez alors huit ou quinze jours de plus. Si vous avez envie de chasser, je vous procure l'équipement ; si vous avez envie de faire de plus longues promenades, je vous procure aussi des montures ; si vous êtes obligé de vous rendre à Lisbonne, allez-y et revenez ; si cela vous suffit, et que vous vouliez en rester là, ne prenez pas congé de moi, et ne me remerciez pas, car cela revient à me rappeler que c'est moi qui suis votre obligé.
   Le vénérable vieillard m'avait alors mis sa main sur mon épaule, et je lui répondis en la lui baisant. J'ai pleuré, et je puis donner l'explication de ces larmes. Je me suis souvenu de mon père, dont j'ai baisé le visage dans son cercueil il y a vingt-sept ans. Les dernières paroles tendres que j'ai entendues d'un homme aux cheveux blancs, c'était mon père qui me les avait dites. Je n'en ai plus entendu d'autres, si ce n'est celles du prêtre. Voilà la raison de mes larmes que ce saint homme vit et dont il me récompensa en m'embrassant.
   Le lendemain, nous sortîmes le matin à la fraîche, et gravîmes les pentes d'une oliveraie, qui s'élargissait à son sommet en un terrain plat et herbu, ombragé de grand arbres. Madame Eufémia vint nous retrouver avec le déjeuner, et repartit, avec l'ordre de nous apporter le dîner au même endroit.
   De cette éminence, les yeux allaient chercher très loin la suave mélancolie qui élève l'esprit. On tombait sous le charme des marais, avec leurs troupeaux, des groupes de maisons blanches, des granges éparpillées sur les terrasses, des orangeraies, des oliveraies, et du murmure confus et indistinct des oiseaux, des ruisseaux, du doux bruissement des arbres, du son de voix lointaines dans les plaines qui s'étendaient au pied et autour de notre tertre. Il y avait entre les arbres des pierres moussues qui invitaient à se reposer.
   Le prêtre s'assit sur la moins confortable et dit :
   – Déjeunons ici. Ma plus longue promenade, depuis vingt ans, mène à ce point du mapa-mundi. Voici les seules beautés que je montre à mes rares invités. Ce peuplier auquel vous appuyez votre épaule, c'est moi qui l'ai planté le 8 Juin 1832. Il a vingt-deux ans.
   Je remarquai un autre arbre à côté, et je vis deux initiales : L.A. presque illisibles à cause des nouvelles couches d'écorce.
   – Et ces lettres, c'est également vous qui les avez gravées, Père Álvaro ?
   – Oui.
   La brièveté de ces réponses m'obligeait à garder un silence discret, ainsi que le recueillement visiblement chagrin du prêtre. Je sortis du panier les provisions du déjeuner, et je les posai sur la pierre qui s'y prêtait le mieux. Je préparai le thé, et je servis le prêtre, en débitant les plaisanteries qui me vinrent à l'esprit sur les cénobites qui habitent les buissons, leur estomac trempé par les fruits sauvages et les racines, et ne connaissaient même pas l'existence du thé hysson ni celle du sucre, ni du beurre de Cork, ignorées de Théocrite lui-même, de Columelle, et d'autres amoureux de la nature et du lait. Si le lecteur ne trouve aucun sel à ces traits, le prêtre, lui non plus, n'en a pas trouvé. En l'espace d'un instant je vis s'assombrir son expression, lumineuse et ouverte, un quart d'heure avant, au bonheur intérieur.
   – Qu'est-ce que cette tristesse ?! demandé-je.
   – Celle de l'homme qui ne peut être un ange, répondit-il, s'efforçant de réprimer ses larmes.
   Il faisait des réponses brèves, et telles que je ne trouvais rien à dire, ni des mots pour le consoler.
    Les minutes où nous déjeunâmes s'écoulèrent ainsi, moroses, avant que le prêtre sortît du fond du panier deux livres : l'un était le bréviaire pour ses prières, l'autre était un roman... Un roman ! Et, de plus, un roman intitulé Volupté. Volupté ! Un cadeau de cet homme de Dieu, de ce vase d'élection, du saint, dont j'avais hier baisé la main avec la ferveur d'un catéchumène enflammé par un rayon de grâce que la prière du juste m'avait amené du Ciel ! La volupté de Sainte-Beuve, ici, à cet endroit, près du livre de Job, du roi pénitent, des idées de l'Esprit Saint !...
   Je pris le livre et lus, dans la préface, ces lignes :
 
   L'éditeur de cette œuvre comprend que les personnes excessivement scrupuleuses, qui seraient effarouchées par le titre qui est le sien, ne perdraient guère en vérité, en ne lisant pas un écrit dont la moralité, aussi sévère soit-elle, ne regarde que des cœurs moins purs et moins insoucieux. En revanche, en ce qui concerne les personnes attirées justement par ce titre qui fait fuir les autres, celles qui ne trouveront pas dans ce livre ce qu'elles cherchent, il n'est pas à craindre qu'elles en soient dépravées.
 
   Je le feuilletai, je parcourus les chapitres et les passages de l'œuvre qui pouvaient me donner le plus rapidement une idée de l'intrigue. Je l'ai parfaitement comprise après trente minutes de lecture. Il s'agit d'un homme qui a aimé, et couvert de son suaire de lévite la femme qu'il avait aimée et perdue. C'est l'analyse minutieuse et poignante d'une passion, et cette analyse pourrait être également instructive, si le spectacle d'un naufrage avec ses angoisses suffisait à glacer de terreur les futurs navigateurs et à laisser l'océan rugir tout seul dans sa fureur.
   Le prêtre ferma son livre et je continuai à lire.
  -  Sainte-Beuve a écrit ce livre, dit le prêtre, sous la forme d'une lettre à un ami. Si vous aviez en moi un ami capable d'écrire dans un style profond et spirituel, et si vous me demandiez des conseils, je préférerais avoir écrit ce roman pour vous que le Manuel d'Épitecte ou l'Imitation de Jésus Christ. Vous y verrez le philosophe, le savant, le mondain, le pénitent, le chrétien, et le martyr, si vous voulez. Et non content d'être tout cela, il est plus encore, il est l'Homme. Qu'ils sont rares les livres qui définissent bien l'homme, à part celui de Job : Homo natus de muliere... Repletus multis miseriis (L'homme né d'une femme... est rempli de beaucoup de misères).
   Je l'interrompis :
    – Pourrais-je vous poser une question en me passant de préambule ?
   – Pourquoi pas ? Posez-la.
   – Entre vous, Père Álvaro Teixeira, et cet homme qui est venu serrer sa haire sur ses reins dans un cloître au bord du Tage, il existe une douleur qui vous est commune, n'est-ce pas ?
   – Il existe une douleur identique, le même calvaire – pardonnez-moi cette profanation – mais par des sentiers bien différents.
   Après quelques secondes de silence, que je n'osai interrompre par une question gênante, le prêtre leva son visage enflammé, avec des yeux étonnamment luisants et vifs, et dit impulsivement.
   – Je vous montrerai des dates que j'ai notées dans un livre. Il ne s'agit pas d'une autobiographie, ni d'un prétendu roman où l'on a modifié les noms, ni de mémoires visant une plate postérité. Ce sont des cautères appliqués à une plaie incurable... Vous lirez ces papiers.
   – Est-ce que je mérite que vous en fassiez tant ? dis-je. Je me sentais fier de sa confiance et flatté dans mon avide curiosité.
   – La lecture de mon livre ne récompense pas les mérites de qui que ce soit, ce n'est même pas une leçon, ni un bon exemple ; c'est un moment moins fastidieux d'une journée que j'offre à mon hôte. Vous le lirez cet après-midi.
   Le prêtre resta plongé dans sa méditation, sans quitter le peuplier et les lettres des yeux, puis continua en ces termes :
   – Si je ne l'avais pas écrite, je vous conterai ma vie. J'avais besoin de m'épancher de la sorte. Je la dis à chaque nuit que Dieu m'envoie avec ses silences pour mieux m'écouter. Je la répète à chaque aurore qui s'illumine, ce n'est plus pour moi, je n'espère plus la voir se lever qu'au-delà de ma sépulture. Ce désir est naturel chez les malheureux qui veulent être plaints dans leurs douleurs. Ce désir même je l'ai soumis au joug des autres. Je n'ai jamais parlé de l'homme passé à ceux que la simple curiosité a menés ici, quand ils voulaient voir l'homme actuel, au cœur même de son obscurité, un secret stimulant pour les désœuvrés. L'essentiel de ma vie, beaucoup de gens la connaissent, et je ne sais combien il court de romans sur le compte de mes souffrances. Je sais que les vieillards de ma génération me traitent de romantique ou de fou, ce qui revient au même. Parmi eux, certains n'ont pas encore voulu vieillir et à chaque pas je les croise à Lisbonne, tels que je les ai laissés il y a vingt ans, gracieux, parfumés, galants, vicieux, et ils échap pent aux quolibets par le peu de cas qu'ils font de leur dignité. Le même vice en a fait vieillir d'autres, et il faut croire qu'ils me jugent à leur image, quand ils voient mes cheveux à ce point blanchis. Il y en aura peut-être un pour lire dans mon cœur et compenser l'injustice des autres ; celui-ci ne me pardonne pas le triste cours que j'ai sponta nément donné à une vie qui avait montré à ses débuts un visage agréable, et dont on pouvait attendre tous les biens que l'on tient pour les plus réels en ce monde. C'est ainsi que j'ai vécu, et que je suis mort tout seul avec moi-même, en éprouvant autant d'affection pour ceux qui me plaignent que pour ceux qui me raillent. Les uns et les autres n'ont aucune volonté, ils errent çà et là. Dans la société dans laquelle ils ont prospéré et acquis du crédit, je suis et je dois être ce qu'ils pensent de moi : un original qui se complaît dans ses excentricités ; ou un martyr tourmenté par son imagination chagrine et insociable. Il est hypocrite de ne présumer que l'on ne m'attaque pas, parce que l'hypocrisie n'est pas en ce monde dissociée de l'âpreté au gain, et que l'on sait bien que je n'ai rien gagné, ni rien sollicité. Ce que je vous dis là présente un petit air de plaidoyer, n'est-ce pas, mon ami ?
   – De plaidoyer, ce n'est pas mon impression, Père Álvaro ! répondis-je. Railler ou plaindre, ce n'est pas accuser. Ce que je tire de votre discours, c'est que vous pardonnez aux bas esprits qui veulent s'élever pour vous jauger, et retombent dans la boue.
   – Vous exagérez, dit-il sans dissimuler ses humeurs charitables. Soyons généreux, et même compatissants envers ces âmes engourdies et ramollies par cette laborieuse fabrique qui produit les positions, les honneurs, les biens de la fortune, l'immortalité et la postérité des noms dans les richesses et la gloire qu'on transmet à ses descendants. Dans ces conditions, quoi de surprenant à ce que je sois considéré comme inutile, comme le moins prévoyant des trois hommes entre lesquels le Seigneur a distribué ses talents ? Le sacerdoce passe pour un métier, et le prêtre qui ne se contente pas de chercher à obtenir un camail, ou une abbaye rentable, est un maladroit qui est revenu, par une route sombre, aux temps obscurs de la religion. Que diront les gens éclairés selon les critères actuels d'un homme qui a été riche, et a pris l'état de prêtre avant d'être pauvre, qui l'est devenu, n'a pas essayé de regagner grâce à d'infaillibles artifices les faveurs de la fortune, et n'a pas eu un seul mot pour se plaindre des ingrats ?
   – Ils diront simplement, rétorquai-je, ému, que l'homme qui a accompli cela est un des élus de Dieu, un exemple, et un titre de gloire pour l'espèce humaine.
   – L'espèce humaine n'a que faire de gloires à un prix aussi modique. J'ai vécu quelques années comme un homme social et façonné dans le moule ordinaire. Eh bien, sachez que si l'on m'avait alors demandé quelles étaient les gloires de l'espèce humaine, j'aurais cité César, Alexandre, João de Castro, Colomb, Vasco de Gama, Camões, et d'autres qui ont inscrit leur nom sur un monument célébrant la découverte d'un monde nouveau, la page d'un livre, ou la lame d'une épée. Si on m'était allé dire qu'ici, à Olivais, vivait un prêtre qui n'avait même pas écrit les sermons de Vieira, ou les Oraisons Funèbres de Bossuet, j'aurais sûrement répondu avec un sourire dédaigneux à l'admiration de celui qui serait venu me parler de gloires aussi niaises de l'espèce humaine.
   La conversation se poursuivit sur ce thème jusqu'à l'heure du dîner.
   Nous dînâmes.
   Je ne veux pas que le lecteur dise que personne ne sait ce que mangent, et quand mangent les héros de mes romans. Ma sincérité m'invite à faire manger, à la bonne franquette, non seulement les héros qui méditent de mauvais coups, mais aussi les saints, comme le Père Álvaro.
 
   ***
 
Ibit homo in domum aeternitatis suae
L'homme s'en ira dans la maison de son éternité
Ecclesiaste. XII, 5.>
 
   Cette après-midi-là, le prêtre me demanda d'aller le rejoindre, devant la table où il écrivait. Il ouvrit l'un des quatre tiroirs de son bureau, et en tira un gros volume en papier d'écolier, relié avec du carton, sans autre couverture.
   – Voici mon livre, dit-il en me le remettant. Lisez-le comme on lirait une histoire authentique romancée, de la main d'un homme guère habitué à écrire des romans. Vous y trouverez le cœur de votre ami, la cendre des fleurs de vingt printemps, fleurs déjà consumées au moment de s'ouvrir, parce que le bulbe de chacune était déjà infecté, avant de bourgeonner, par les larmes vénéneuses dont on l'avait arrosé.
   Je me souviens que j'ai reçu ce livre des mains du prêtre avec le respect du servant qui reçoit l'évangile des mains de l'officiant. Il se peut que dans ma révérence il y ait eu moins de respect pour le rituel que de dévotion sincère.
   Je rentrai dans ma chambre, et je jure que ma main tremblait quand j'ouvris le livre. Sur la première page, je lus ce conseil d'Isaïe :
 
   Ingredere in petram et abscondere in fosso humo.  Soit : Entrez dans la pierre, et cachez-vous dans les ouvertures de la terre...
 
   Et plus bas, ce vers du psaume 117 :
 
   Non moriar, sed vivam, et narrabo opera domini.  Ce qu'on peut rendre ainsi en langue courante : Je ne mourrai point ; mais je vivrai et je raconterai les œuvres du Seigneur.
 
   La narration est distribuée en années en mois et en jours. Certains chapitres sont incomplets, et j'en ai vu qui s'interrompent sur une conjonction ou une virgule. L'expression est simple, familière, mais correcte, et la langue reste toujours pure. Les pages sont rares où l'on trouve une correction ou un ajout. De toute évidence, c'était le cœur qui parlait, ses premiers mots étaient les plus expressifs et reflétaient fidèlement sa pensée.
   La première après-midi, je ne lus que quelques pages tellement je mettais d'attention à les étudier et à les relire. La nuit était déjà fort  avancée quand j'entamai vraiment la lecture, et j'éteignis la lumière, parce que le soleil me rendait l'autre inutile.
   Je connaissais alors Álvaro Teixeira, de ses seize à ses vingt-sept ans. Cela me suffisait pour ne pas attribuer à la modestie du lévite mon enthousiasme effréné, que l'on aurait plus justement qualifié d'idolâtrie.
   Cet écrit pouvait se passer des commentaires de l'auteur. Je n'ai pas demandé d'explication ni de précision. Tout était clair et minutieux, comme un compte-rendu détaillé, heure par heure, entre une larme et l'autre, d'un cœur consacré à l'humanité, et d'une conscience vouée à Dieu.
   Le huitième jour, je fermai le manuscrit, et j'allai le rendre au prêtre. Je ne suis pas arrivé à fléchir le genou quand il me le prenait des mains ; mais mon cœur me pesait comme pour tomber et s'humilier aux pieds de ce juste. Il s'en rendit compte, m'ouvrit les bras et me serra sur son sein, ému de mon embarras, en balbutiant :
   – Vous connaissez mon secret ; je n'ai jamais encore serré contre moi quelqu'un d'autre qui le connût. Dites-moi à présent : quel profit en avez-vous tiré ?
   – J'ai appris à reconnaître la majesté de l'être ultime de la création. Je sais après cela ce que je n'étais pas encore parvenu à comprendre dans les Saintes Écritures :  que Dieu avait fait l'homme à son image et à sa ressemblance.
   – Et vous avez vu que l'argile de l'homme se recuit au feu du malheur....
   – Et j'ai vu que de cette dépuration à feu doux sortait l'ange...
   – Vous avez peu appris, rétorqua le prêtre. J'attendais de vous plus que tout cela... Je voulais vous apprendre à être patient quand vous serez malheureux. Je ne puis vous faire un résumé plus simple de tout ce que vous avez lu, et je ne vous donnerai pas, que vous le demandiez ou non, de conseil qui soit fondé sur une plus longue expérience. La patience, c'est l'arme, c'est le triomphe, c'est la part divine de l'homme, c'est sa béatitude. C'est en souffrant que les yeux de l'âme se dessillent pour rencontrer ceux de Dieu. La patience est le point de rupture, la faille irrémédiable et commune ; la résignation constitue la perfection. La vertu, à laquelle tous parviennent à condition de le vouloir, c'est d'offrir,  à leurs amis comme à leurs ennemis, les uns leur or, les autres leurs lumières, les autres leur bras et leur temps libre. La vertu d'une poignée d'hommes, la plus grande vertu, la plus édifiante, c'est de souffrir sans maudire, dans le dégoût de la pauvreté, le désarroi du discrédit, l'ignominie de ne pas avoir d'amis. Cela personne ne le voit, personne ne l'admire, personne ne l'offre à la vénération publique. À quoi cela mène-t-il ? Dieu me suffit. Je ne puis douter qu'il me voit. Je Le sens dans le repos de ma conscience. Le cœur est pénétré de douleurs, l'esprit en proie aux angoisses, je ne vois pas la fin de la nuit au bout de vingt ans. C'est ainsi ; mais qu'importe ? Il me suffit que ma conscience me dise : Tu n'aurais pas dû souffrir, parce que tu es bon. Quand l'homme qui souffre se dit cela, c'est Dieu qui le lui dit. Voici le rocher élevé qui voit les tourmentes frémir à sa base. Voici le providentiel berceau de l'enfant, jeté dans les ondes, et que Dieu envoie chercher, pour raconter au monde ses premiers jours. Voici l'arche du juste, la caverne des lions inoffensifs, et le post tenebras spero lucem* de Job.
    Écoutez, mon ami, d'une oreille bienveillante, ces Exercices spirituels, avec lesquels je commence à éprouver votre patience. Cela vous arrivera encore, parce que c'est une habitude de prêtre de recourir volontiers aux homélies quand l'auditoire ne lui offre pas assez de champ pour le prêche, ni même pour marcher hardiment.
    Madame Eufémia survint au moment où j'allais répondre. Elle apportait une lettre de Lisbonne. Le Père Álvaro rougit en la lisant ; mais il retrouva sa pâleur habituelle quelques instants après. La persévérance que mettait l'infortune à l'accabler lui avait donné une poigne de fer pour contenir l'impétuosité de son sang.
   – Je pars ce soir pour Lisbonne, me dit-il, placidement avec une certaine tristesse. Si vous voulez rester et m'attendre, mon ami, cette bonne Eufémia reste ici pour s'occuper de vous. Si vous voulez venir aussi, et rester là-bas, faites-le ; et si vous préférez revenir dans ces ruines, je serai plus heureux en rentrant.
   Je me rendis avec le prêtre à Lisbonne. Sans lui, la solitude des Olivais m'aurait été pénible.
   Nous nous séparâmes au Rossio, où nous descendîmes de la voiture qui nous avait amenés de Santa Apolónia. Le prêtre me donna l'adresse de son hôte, et je m'en fus à mon hôtel. Je suis allé le chercher le lendemain : il était sur le point de partir au couvent des religieuses de Santa Marta. Le lecteur saura en temps voulu ce qu'il allait faire deux fois par jour au couvent de Santa Marta.
   Vingt jours de suite, peut-être plus, j'accompagnai le Père Álvaro Teixeira jusqu'à la cour du couvent, et de là chez lui. En ce court espace de temps, l'état de cet homme qui souffrait déclina rapidement : son teint devint livide et sa maigreur cadavérique. Les derniers trajets, il les fit dans une voiture, et, même ainsi, il était pris de syncopes qui l'exténuaient au point que nous l'avons porté une fois dans nos bras de la voiture à une grille où l'attendait une dame très âgée, d'un aspect vénérable, que le prêtre appela abbesse. J'ai vu, en passant, que cette dame sanglotait et essuyait ses larmes quand nous nous approchâmes de la grille.
   Je suis ressorti aussitôt avec le cocher qui m'avait aidé à soutenir mon ami ; mais j'ai eu le temps d'entendre ces mots de la religieuse :  Vous êtes arrivé au bout de vos peines.
   Au moment où sonnèrent les ave Maria, la concierge du couvent me fit venir pour me dire que le Père Álvaro me demandait d'avoir la bonté de lui offrir mon bras pour s'y appuyer. Je fus émerveillé de le trouver à ce point ranimé ; mais je compris tout de suite que c'était l'excitation de la fièvre. Je ne l'entendis pas prononcer un seul mot pendant le trajet. Il avait, comme la première fois où je l'avais vu, les mains croisées sur son sein, et les paupières baissées comme s'il voulait me cacher ses larmes dont je voyais bien qu'elles s'étaient taries sur ses rides, comme celles qui gèlent sur le visage d'un cadavre.
   Et moi, qui ne pouvais me tromper sur la raison de ce désespoir, j'étais si absorbé, et j'y prenais une telle part, que je ne trouvai aucune parole à lui dire pour le soulager.
   La voiture s'arrêta.
   Je sautai pour aider le prêtre à descendre.
   – Ayez la bonté, me dit-il sans bouger, de monter au troisième étage et de demander au maître de cette maison de prendre la peine de venir me parler ici.
   Je montai, le maître de maison descendit avec moi, et le prêtre lui adressa ces mots :
   – Je n'ai plus rien à faire à Lisbonne, mon ami. Je pars pour Olivais tout de suite, si le cocher consent à faire ce voyage de nuit. Je n'ai pas besoin de vous dire que cette pauvre femme se trouve avec Dieu. Il ne nous reste plus, à nous qui l'avons connue, qu'à lever les mains pour lui rendre grâce. Quant à moi, je me rapproche de mes ruines comme le serpent blessé à mort de la caverne familière où il veut être seul pour agoniser. Tendez-moi votre main, celle d'un ami, et adieu.
   Il se tourna vers moi, et me dit :
   – Quand je vous écrirai pour vous appeler auprès de moi, venez, si vous pouvez le faire sans que cela vous cause trop de désagréments.
   Je me récriai :
   – Vous ne voulez plus de ma compagnie, maintenant ? !
   – Non, pas pour l'instant. Ces premiers jours, personne ne peut les partager avec moi, ni m'apporter la moindre consolation.
   Je lui baisai la main, qui se couvrait d'une sueur brûlante.
   –  Voulez-vous demander au cocher s'il peut m'amener à Olivais ?
    Je lui rapportai la réponse affirmative et la voiture partit à bonne allure.
   Je restai là, pour échanger quelques mots avec l'ami du prêtre.
   – Nous ne le reverrons plus, me dit-il, consterné. Il ne reste pas beaucoup de jours au Père Álvaro, vous verrez. Avant, quand je le voyais abattu et qu'il ne donnait guère de signes de vie, je lui disais :  Pensez à cette malheureuse qui n'a plus personne au monde. On aurait dit que cela ranimait son âme ! Il n'y a plus rien maintenant qui le rattache à la vie, à part sa souffrance...
   Je l'interrompis :
   – Je crois, moi, que le Père Álvaro trouvera toujours dans sa vie des occasions de se montrer utile à beaucoup d'autres malheureux, bien qu'ils présentent des titres bien moins sérieux pour mériter sa bienveillance. Tant qu'il y aura un homme qui lui demande des conseils, une aumône, d'intercéder pour lui devant Dieu, tel qu'on le connaît, ce prêtre ne peut juger que sa mission en ce monde est terminée.
   – Ce sont là d'édifiantes conjectures, pénétrées de bon sens, rétorqua le bonhomme, mais les affaires touchant le cœur d'autrui ne répondent pas à nos raisons, bien conçues, et l'esprit libre, bien que les malheurs de notre ami nous touchent.
   Et nous tombâmes d'accord pour envoyer prendre le lendemain de ses nouvelles .
   Notre messager ne nous apporta aucune réponse à notre lettre. Madame Eufémia avait hésité à la lui apporter dans sa chambre, où il s'était enfermé. Elle avait fini par y aller ; mais elle était revenue sans réponse, ni promesse de répondre quand il le pourrait.
   Une semaine s'était écoulée où nous ne pouvions qu'espérer, avant que l'ami du prêtre vînt me trouver pour me dire que la vieille Eufémia lui avait écrit pour lui faire savoir que la vie de son maître ne tenait plus qu'à un fil. Nous sommes aussitôt partis pour Santa Apolónia, et de là pour Olivais.
   Le prêtre était assis sur un fauteuil, à côté d'une fenêtre qui donnait sur le petit palais du négociant de Lisbonne, en face. Il nous tendit ses mains, dont chacun d'entre nous approcha ses lèvres. Il répondit à cette marque de déférence par un sourire, et ces mots posément prononcés :
   – Le martyre, auquel on parvient par les passions d'ici-bas, connaissent aussi leur sanctification. Vous m'honorez à l'instar d'un Saint François de Sales ou d'un Vincent de Paul...
   – Ce sourire laisse entrevoir une lueur d'espoir à vos amis, Père Álvaro, lui dis-je.
   – Et je me félicite de vos espoirs, mes bons amis. Moi aussi, je vois cette lumière qui nous illumine et nous embrase... Ardere et lucere[1]... J'ai beaucoup souffert, et beaucoup attendu de ces dernières heures. Les misères et les oppressions d'une longue vie s'achèvent : Miser factus sum ego, et curvatus sum usque ad finem[2] . Le corps est courbé, oui, car le dérèglement total de cette fragile machine s'accompagne des soubresauts de la douleur ; mais l'âme se réjouit, et sourit à la toute fin de la journée : Ridebit in die novissimo[3].
   Ces propos l'exténuèrent comme s'il avait mis de la véhémence à se soulager. Mon compagnon se répandit en paroles qui devaient à son sens calmer la fébrile suffocation du malade. Je n'accordais aucune confiance à ses consolations et encore moins aux miennes. J'assistai en silence à la verbosité pardonnable de l'un, et au recueillement anxieux de l'autre.
   On parla d'aller chercher des médecins à Lisbonne. Le prêtre sourit, en fixant son ami qui avait proposé cette consultation.
   – Des médecins !... murmura-t-il... Le cercueil... Le linceul, le voici.
   Et il saisissait, en disant cela, les pans de sa soutane, de ses mains convulsées. À la fin de l'après-midi, nous le priâmes de regagner son lit et il répondit, en levant les yeux vers le ciel :
   – D'ici, je vois mieux ma patrie ; mais l'heure n'est pas encore venue. C'était déjà assez pénible d'attendre... Le Seigneur est compatissant pour ceux qui ne désespèrent pas, et avec les êtres patients. J'attends... Et, puisque j'ai beaucoup souffert, je ne dirai pas comme l'ignorant : Mon âme, repose-toi, tu possèdes beaucoup de biens[4]. J'attends tout de la divine Providence.
   Il poursuivit, par intermittences, son discours ; et jusque tard dans la nuit, il ne nous permit pas de fermer la fenêtre.
   Nous passâmes la nuit à ses côtés et le vîmes dormir deux heures sereinement. Je lui pris le pouls et le sentis plus frais, sans la moindre pointe de fièvre. Je retrouvai quelque espoir, contrairement à mon compagnon de veille.
   Aux premières lueurs de l'aurore, le prêtre nous regarda tous les deux, et dit d'un ton compatissant :
   – L'amitié paie un lourd tribut !... Allez vous coucher, mes amis. Je vais mieux. Dites à ma servante d'aller chercher le curé.
   J'allai donner mes instructions, et je retournai dans la chambre, dont je sortis quand l'abbé entra.
   J'appris au cours de la journée que mes espoirs étaient démentis par des défaillances et des crises d'étouffement passagères chez le malade. La servante pleurait fort à chaque rechute, et je voyais, à la mine crispée de mon ami, combien ces cris le faisaient souffrir. Je demandai à la servante de réprimer ses sanglots et elle me répondit :
   – Vous ne savez peut-être pas, Monsieur, que j'ai allaité moi-même ce saint qui est en train de mourir !... Et elle se jeta à genoux pour prier à voix basse. Je m'inclinai devant cette douleur et devinai les angoisses de cette femme ces vingt dernières années.
   Le soir, on administra l'extrême onction au mourant. Nous voulûmes alors le coucher presque de force, sans y parvenir.
   – La mort est douce partout. Je m'endormirai ici. Dulcis est somnus operanti (1), dit-il.
   Et fixant le bleu du ciel de ses yeux embués, il poursuivit :
   – Le ciel de ma jeunesse ! C'était ainsi dans ces nuits d'un amour si grand et si pur ! La sérénité de la nature et les angoisses de la créature ! Il n'y a que l'homme qui plaint l'homme, et Dieu qui plaint tous les êtres. Les sublimes créations de l'univers regardent toutes leur Créateur, et ne savent comment meurt le serpent, ni quand la feuille sèche se détache de l'arbre.
   Ces paroles étaient prononcées avec autant de lassitude que de violence. Nous lui demandâmes de ne pas parler, il appuya sa barbe sur sa poitrine, et croisa ses mains, en murmurant des paroles imper ceptibles.
   À onze heures du soir, l'agonisant frémit sur sa chaise et étira ses bras convulsifs. J'ai pensé que c'était le tout dernier râle. Il retrouva pourtant son calme, et me vit à genoux, mes mains appuyées sur ses genoux. Il posa sa main sur mon visage et dit :
    – Beati qui lugent (2).
   Les douze coups de minuit sonnèrent à l'horloge murale. Le prêtre semblait les compter, avec un mouvement nerveux de ses lèvres. Le dernier coup avait résonné quand il dit :
   – Media autem nocte clamor factus est : ecce sponsus venit (3).
   Il leva les mains, dans un geste de prière, inclina la tête vers le dossier de la chaise et soupira. J'ai pensé qu'il allait s'endormir quand j'ai vu ses mains retomber lentement sur les bras de la chaise.
   C'était ce sommeil glacial, qui attend le jour nouveau annoncé par l'ange du Jugement Dernier.
   Je m'agenouillai à nouveau, et dis :
   – Priez Dieu pour moi, saint homme, et pour tous les malheureux.
 
 
    FIN DE L'INTRODUCTION
 
 
 
Chapitre I
 
     Grande, très grande révélation. Ce n'est pas ici un vain spectacle d'art
 et de sensibilité, simple volupté du cœur et des yeux.
Non, c'est un acte de foi, un mystère...

 La Femme.    
 Michelet
 
 
  Álvaro Teixeira de Macedo est né à Lisbonne en l'an 1813. Son père était un riche commerçant, le bâtard d'un fidalgo de la cour.
   Álvaro grandit sans que jamais ses lèvres prononçassent le mot de mère, et sans que son cœur conservât d'elle le moindre souvenir. Il entra dans un collège. Il y entendit de ses camarades cette parole si douce, qui contribuait à renforcer leur nostalgie tout en les stimulant. L'un disait : Ma mère me conseille d'étudier beaucoup, car elle va m'amener à la foire du Campo Grande ; l'autre, en partageant des amandes et des dragées avec des condisciples, disait : C'est ma mère qui me les a envoyées ; celui-ci écrivait à sa mère pour lui demander d'envoyer quelqu'un le chercher, le samedi suivant ; celui-là pleurait et tombait malade tant il languissait de sa mère.
   Álvaro devait croire que la sienne était morte ; mais personne ne le lui avait dit ; jamais son père, ni même sa nourrice ne lui parlèrent d'une mère.
   Il était en vacances chez lui, et il avait neuf ans, quand il demanda à sa nourrice pourquoi elle ne lui avait jamais parlé de sa mère. Eufémia, prise de court, bafouilla quelques mots, qui trahissaient son embarras ; elle soupçonnait l'intelligence précoce d'Álvaro.
   – Je vais demander à mon père, dit-il.
   – Il ne manquerait plus que ça ! répondit sa nourrice. Pourquoi iriez-vous poser une telle question à votre père, mon garçon ?! Ne cherchez pas à connaître de telles choses.
   – Qu'est-ce que cela peut faire ?! rétorqua Álvaro, de plus en plus interdit, et curieux comme un enfant. Il faut bien que j'aie une mère, n'est- ce pas ?
   – C'est vrai, mais...
   – Mais quoi ?
   – Et si elle était morte !?
   –  Si elle est morte, ça change tout... Dites-moi alors qu'elle est morte. Elle est morte ou non ?
   – Ça suffit, mon petit ; cessez de chercher à savoir ce qui ne vous regarde pas, dit pour conclure la nourrice bouleversée, pour éviter de nouvelles questions.
   Le père d'Álvaro, Manuel Teixeira, aimait son fils de tout son cœur. Il le dorlotait à cette âge-là, comme il le faisait à son berceau. Son amour semblait croître à mesure que se dessinaient les traits de l'enfant, qui devenait son portrait.
    Le jour même où il avait mis Eufémia dans tous ses états, l'enfant était assis sur les genoux de son père qui ordonnait les boucles de ses cheveux, et lui faisait les ongles.
   – Dis, papa, fit Álvaro, avec un geste tendre, ma mère est-elle morte ?
   Manuel Teixeira resta un moment silencieux, mais il continua de faire les ongles de son enfant et, pour éviter de répondre, lui posa quelques questions à propos du collège.
   Álvaro allait sortir du cabinet de son père quand, cédant à une providentielle impulsion, il revint sur ses pas et dit :
   – Vous ne m'avez pas dit, papa, si ma mère est morte...
   – Elle est morte, dit sèchement son père.
   Ce fut le premier signe d'agacement qu'il surprit sur son visage, toujours riant et tendre.
   L'enfant raconta cet incident à sa nourrice et celle-ci, profondément blessée, lui dit sévèrement :
   – Ne vous ai-je pas dit de ne pas poser de telles questions ?
   Álvaro retourna à son collège, et conta innocemment à l'un de ses maîtres, le mieux disposé à son égard, ce qui s'était passé avec sa nourrice et son père. Son maître en fut surpris et se dit qu'Álvaro était le fils naturel du capitaliste et peut-être de la domestique qu'il appelait sa nourrice. Ces soupçons ne pouvaient être confiés aux neuf ans du collégien, et le maître les garda pour lui. L'enfant, pourtant, ne parlait que de cela, et insistait pour obtenir des éclaircissements, jusqu'à ce que son maître lui dît, agacé :
   – Étudiez, Álvaro, ne cherchez pas à savoir plus qu'il ne faut.
   Álvaro avait été l'élève le plus studieux de son collège jusqu'à ce jour. Il émerveillait son père et ses maîtres par son niveau, et son désir d'exploiter son talent naturel. Tout à coup, il surprit autant ses maîtres et son père en devenant le plus inattentif de ses condisciples, et celui qui délaissait le plus les études ; mais aussi, en même temps, le plus triste, et le plus renfermé.
   Quand on le lui apprit, Manuel Teixeira fut affecté par la tristesse de son fils et fit peu de cas des regrets de ses maîtres en ce qui concerne les études. Le négociant ne voulait pas que son fils fît des Lettres, et ne se piquait pas non plus d'avoir engendré un talent. Ce qu'il désirait, c'était lui donner le vernis de la bonne société, et le préparer à épouser une nièce à lui, une morgada issue de sa lignée paternelle, une fille qui devait avoir dix ans à cette époque. Il fallait pour beaucoup attribuer ces projets à l'orgueil du bâtard qui, après avoir gravi les degrés de la richesse, était parvenu à se mettre sur le même pied que les enfants légitimes de son père, et à leur venir en aide, également par orgueil, dans les nobles embarras où ils se trouvaient pris après une nuit passée à jouer, ou un bal, ou des mariages et des fêtes anniversaires à la cour.
   Trois ans s'écoulèrent. Durant cet espace de temps, Manuel Teixeira songea à maintes reprises à retirer son fils du collège, en invoquant sa maigreur, sa lassitude, son état de santé, et mille raisons qu'invente un père affectueux. Álvaro résistait à la tendresse de son père, et lui demandait de le laisser rester au collège, où il s'était attaché à sa chambre, à ses maîtres, et à certains condisciples dont il aurait beaucoup de peine à se séparer.
   Álvaro Teixeira avait déjà douze ans. Les trois derniers, gâtés à lire des livres, lui donnèrent précocement du discernement et un port mâle. Parmi ses professeurs, celui qui avait de l'estime pour lui et s'entre tenait avec lui, le considérait comme un homme, et lui parlait comme à un homme. Parfois, quand ils se retrouvaient entre eux, ils se rappelaient l'insistance de l'un pour obtenir des renseignements sur sa mère, et les réponses contraintes de l'autre. Mais le maître nota que ces souvenirs renforçaient la tristesse de son élève, et il s'abstenait de les évoquer. À quoi bon, si Álvaro ne pouvait les oublier, ni le maître ignorer ce qui provoquait la mélancolie de son disciple !?
   – Vous êtes un homme d'esprit, monsieur Álvaro, lui dit un jour son maître d'anglais, qui lui était si attaché ; je vais vous dire ce que je n'ai pas voulu confier à l'innocence de vos neuf ans, quand vous me demandiez des éclaircissements sur votre mère. J'ai présumé en ce temps là que votre père avait une raison forte, ou du moins excusable, de ne pas vous dire qui était votre mère. Il était fort probable que vous ayez été le fils de l'une des domestiques de votre père, ou même d'une dame dont la réputation eût risqué d'en être souillée. Je crois que vous me comprenez...
   – Souillée... Pourquoi ? dit Álvaro.
   – Parce qu'elle aurait été votre mère.
   – Parce qu'elle aurait été ma mère !... Je ne saisis pas !...
   – C'est ce qu'il me semble ; mais je vais éclairer votre lanterne. Elles s'honorent d'être mères, et le monde les honore comme telles, celles qui sont unies par un sacrement aux pères de leurs enfants. Vous m'avez sûrement compris.
   Álvaro fit signe que oui, et dit :
   – Ma mère n'était pas unie de cette façon à mon père ?
   – C'est ce que je croyais ; mais ma curiosité m'a incité à demander des renseignements que j'ai obtenus tout de suite, et que j'aurais déjà pu vous communiquer, si je les avais jugés de quelque utilité, il y a plus de deux ans. Je vais maintenant vous raconter ce que je sais de votre mère. Je connais la raison de votre tristesse : c'est elle. Cet amour vague d'un fils est inspiré par le Ciel. Dieu veut qu'il se cache quelque chose dans cet amour ; c'est ma conscience qui me force à parler.
   Votre père a épousé, il y a quatorze ans, une femme d'une beauté rare, et riche, la fille d'un négociant portugais de Macau. Votre mère s'appelle Maria da Glória.
   Les yeux d'Álvaro brillaient et la pourpre de son visage s'enflammait à mesure que son professeur déchirait le voile qui lui cachait, pour ainsi dire, un nouveau monde de tendresses, de sentiment, d'espoirs, et un destin imprévu.
   Le maître continua :
   – Vos parents étaient extrêmement heureux, et vous êtes né à l'époque où ils l'étaient. Vous aviez quelques mois quand votre mère a cessé de vivre avec votre père pour entrer, quelques jours après, dans un couvent du Minho, où elle vit à présent. Ne me demandez pas des éclaircissements que je ne puis vous donner à votre âge, et je ne les donnerais pas pour flatter votre sens de l'honneur, si vous aviez, monsieur Álvaro, vingt-quatre ans au lieu de douze. Sachez que votre mère est vivante.
   Ce furent les dernières paroles que le maître dit, sans rien ajouter, à ce sujet.
   Álvaro ne répondit pas, il devait être naturellement confus. Son éducation, le fait de vivre avec des jeunes gens innocents comme lui, l'ignorance des romans où un esprit apprend à déduire, par comparaison, des vices réels à partir de vices imaginaires décrits dans toute leur crudité, contribuaient à faire paraître absolument mysté rieuses les raisons qui avaient poussé sa mère à entrer dans un couvent, de telle sorte que son père la jugeât morte pour lui, et voulût que son fils la tînt lui aussi pour telle.
   Álvaro prit la décision de passer quelques jours chez lui. Manuel Teixeira fut surpris de l'extraordinaire vivacité du garçon. Il fut heureux du changement, et s'en fut remercier ses professeurs, et particulièrement celui qui entretenait des liens plus étroits avec son fils, des progrès de son enfant. Álvaro était en fait préoccupé par une idée qui aiguisait son esprit.
   Il avait eu un jour, avec Eufémia, une conversation habilement orientée, de telle sorte qu'il finit par lui dire:
   – Comme j'aimerais voir un portrait de ma mère !
   Eufémia le dévisagea, l'embrassa, lui donna des baisers, comme quand elle l'allaitait, et, entre les larmes et les sanglots, balbutia :
   – Si vous la voyiez !...
   – C'est absolument vrai qu'elle est morte, mon Eufémia ? reprit-il en la cajolant. Dites-moi la vérité... Ne mentez pas à votre Álvaro !...
   – Pourquoi me poses-tu cette question, mon enfant ?! Que Notre Dame des Remèdes me vienne en aide ! Et que Dieu ne me sauve pas, si je sais ce que je vais vous dire...
   – Dites la vérité : c'est ce qui est le plus agréable à Dieu.
   Eufémia voulut s'échapper ; Álvaro la retint par la jupe et ajouta :
   – Approchez-vous, asseyez-vous, et répondez-moi, si vous m'aimez. Pourquoi ma mère se trouve-t-elle dans un couvent ?
   – Doux Jésus ! s'écria Eufémia en se portant les mains à sa tête. Qui vous a dit cela, mon petit ?
   – Qu'est-ce que cela peut vous faire de savoir qui me l'a dit ? Est-ce que c'est vrai ? Ça l'est, je sais que ça l'est ; ce que je vous demande, c'est la raison pour laquelle ma mère n'est pas ici, chez nous.
   – Si vous continuez à me poser de ces questions, monsieur Álvaro, je m'en vais de cette maison, répondit la nourrice, bien décidée à s'en aller.
   – J'arrête, fit Álvaro, ne vous inquiétez pas, je ne vais plus en parler ; mais promettez-moi de ne rien dire à mon père.
   – Moi, mon garçon ? Il ferait beau voir ! Je voudrais que même en rêve il ne pense pas que vous ayez dit ça !...
   L'un des jours suivants, Manuel Teixeira de Macedo était parti précipitamment, et avait laissé ouvert un tiroir dont il n'oubliait jamais la clé.
   Álvaro entra dans le bureau, il réfléchit et se dit :
   – N'y aurait-il rien ici qui me parle de ma mère ?
   Et il dit, dans son livre, en ces termes, ou en d'autres semblables, qu'il avait entendu comme une voix du Ciel qui lui demandait d'ouvrir le tiroir du secrétaire.
    Les mains tremblantes, le garçon se hasarda à faire ce qu'il n'avait jamais osé. Il vit une boîte en velours noir, avec une fermeture en argent. Il ouvrit la boîte : c'était un portrait de femme sur ivoire.
   – Serait-ce elle ? se dit-il. "Une dame d'une rare beauté", m'a dit mon professeur ; et celle-ci est si belle !...
   Eufémia entra soudain dans le cabinet particulier de son maître et, voyant Álvaro à côté du mystérieux tiroir, un portrait à la main, courut vers lui en disant :
   – Que regardez-vous, mon petit ?
   – Ce portrait, c'est celui de ma mère ? répondit-il sans se troubler.
   Après y avoir juste jeté un coup d'oeil, Eufémia s'exclama :
   – Oui, c'est elle, mais, pour l'amour de Dieu, ne restez pas là, mettez ce portrait dans le tiroir, il ne faut pas que votre père s'en aperçoive. Venez, venez avec moi, mon enfant !
   – Non, dit-il fermement. Dans ce tiroir, il y a un secret que vous ne voulez pas me raconter, Eufémia. Je vais chercher dans ces papiers une lettre de ma mère.
   Eufémia s'affola et fut fort effrayée de l'inébranlable gravité de cette réponse.
   – Fermez ce tiroir, je vous promets de tout vous raconter, dit-elle. Venez vite, j'entends des pas... C'est votre père qui arrive.
   Ce n'était pas lui ; mais la peur inspirait d'horribles idées à cette femme craintive.
   Álvaro sortit après avoir reposé le portrait à sa place avec un tel soin que rien ne pouvait trahir une main étrangère.
   – Racontez-moi maintenant ce que vous savez, reprit-il pour convain cre sa nourrice.
   Eufémia hésita encore ; mais, contrainte par un geste justement sévère d'Álvaro pour lui reprocher cette hésitation, elle dit :
   – La raison pour laquelle votre mère est entrée au couvent... Même si je vous la disais, vous ne la comprendriez pas.
   – Dites-la moi toujours, et vous m'expliquerez après, si je ne comprends pas.
   – Eh bien, votre père est allé à Macao toucher un héritage de sa mère, qui était de là-bas...
   – Je sais.
   – Vous savez ?! Qui vous l'a dit ? Mon Dieu ! Il doit y avoir de la sorcellerie là-dessous.
   – Et après ?
   – Quand il est revenu, au bout de quelques jours, votre père a envoyé votre mère dans un couvent...
   – Du Minho, je sais cela aussi ; mais ce n'est pas ce que je vous demande : ce que je veux savoir, c'est pourquoi.
   – C'est parce que votre mère a été victime d'une calomnie. Maintenant, vous savez... Laissez-moi, mon petit, je vous demande par pitié de me laisser.
   – Une calomnie ! Quelle calomnie !?... C'est donc ça que vous m'avez promis, Eufémia ?
   – Vous voulez savoir, monsieur Álvaro : que celui qui vous a dit ce que vous savez vous dise le reste...
   Eufémia s'éloigna d'Álvaro et s'en fut, en courant comme une folle, se réfugier dans sa chambre, et demander à Dieu de ramener vite son maître à la maison.
   Álvaro se dirigea tranquillement vers le bureau, ouvrit de nouveau le tiroir, et tira au hasard un petit paquet de lettres parmi bien d'autres, sur lesquels était posé celui du portrait. À ce moment précis, on entendit le timbre reconnaissable de la sonnette : c'était Manuel Teixeira. Álvaro était si maître de lui qu'il glissa dans sa poche le paquets de lettres, ferma le tiroir et sortit du bureau.
   Manuel Teixeira était obsédé par la clé qu'il avait oubliée. À peine fût-il entré dans le cabinet, il courut à ce tiroir et l'examina ; il le referma, et ne conçut pas le plus léger soupçon sur la curiosité de son fils, ni celle des domestiques qui, à part Eufémia, n'entraient jamais dans ce réduit.
   Àlvaro, à l'heure la plus calme de la nuit, quand tout le monde était couché, décacheta le paquet de lettres, les lut et les relut avidement comme s'il les avait reçues de la première femme aimée, dans ces jours d'amour sacré, de lumière céleste et de fleurs sans épines, où tout vous arrive comme un don du ciel, où même les lettres, nous les croyons dictées par les anges.
   Dès la première, il comprit que ces lettres étaient de sa mère ; elles avaient été écrites au couvent de Vairão, en 1820, quatre après sa réclusion, et cinq ans avant cette année-là.
   Toutes formulaient la même prière, non qu'on lui pardonnât, mais qu'on eût pitié d'elle, en lui accordant l'aumône de donner un baiser à son fils, le seul espoir dont se nourrissait et vivait cette mère malheureuse. Les expressions d'une tendresse naturelle et les supplications émouvantes au père inflexible de l'enfant se faisaient plus pressantes devant le silence méprisant que l'on réservait aux lettres de Maria da Glória. Dans la dernière que lut Álvaro, elle disait qu'elle n'avait pas la force de se révolter contre la volonté de la Providence et qu'elle craignait fort que sa foi en la Justice Divine l'abandonnât. Elle terminait en s'adressant directement à son bourreau, et en protestant de son innocence devant Dieu.
   Le matin suivant, Álvaro dit à son père qu'il partait pour son collège et ne reviendrait pas à la maison pendant un mois, parce qu'il allait se consacrer entièrement à la traduction d'un livre anglais. Le négociant voulut le dissuader de s'atteler à cette tâche qui pouvait compromettre sa santé ; mais, à force de le câliner et de lui promettre de ne pas se fatiguer, le garçon obtint la permission de rester au collège un mois.
   Il alla ensuite trouver Eufémia, et ils eurent cette conversation :
   – Je vais voir ma mère, Eufémia.
   – Que dites-vous, mon garçon !? Vous êtes fou !?
   – Je viens de vous dire que je vais voir ma mère : mon père n'en saura rien, puisqu'il pensera que je suis au collège.
   Eufémia répondit en invoquant une masse de raisons qui n'eurent aucun effet sur Álvaro et dont la plus forte était celle-ci :
   – Et vous croyez que l'on peut se rendre à ce couvent sans argent ? Dites-vous bien qu'il s'agit d'un voyage de sept ou huit jours pour y arriver et autant pour en revenir. Qui vous donnera cet argent ?
   – Vous me le prêterez, Eufémia, pour aller voir ma mère ; et si vous ne me le prêtez pas, je demanderai l'aumône.
   La nourrice pleura en embrassant son fils, comme elle l'appelait, et ne lui refusa ensuite ni l'argent ni les conseils pour lui permettre de parvenir à ses fins. L'après-midi de ce jour-là, elle alla elle-même, avec l'aide de son frère, louer des montures et engager un domestique pour accompagner le garçon à Vairão, en prenant toutes les précautions dans ces démarches afin que personne ne fût exposé à la colère de Manuel Teixeira, si par hasard on les découvrait.
   Álvaro se rendit au collège et confia à son maître préféré son projet d'aller à Vairão. Son maître trouva l'audace de jeune homme si honnête et si respectable qu'il n'essaya même pas de l'en dissuader. Il l'embrassa avec une vibrante admiration pour une âme si énergique et si noble à cette fleur de l'âge, et promit de son côté de mentir pieusement à son père, au cas où il lui arriverait de le rencontrer. Il dit aux autres professeurs qu'Álvaro allait passer un mois aux Olivais avec ses oncles, chez qui il avait l'habitude de passer ses vacances.
   Au matin du jour suivant, le fils de Maria da Glória quitta Lisbonne.
 
 
 
 Chapitre II
 
Le ciel commence à s'éclaircir.
Le vicaire de Wakefield.
Oliver Goldsmith
 
   Après avoir lu en tremblant la lettre qu'elle avait reçu du courrier de Vila do Conde, Maria da Glória courut, transportée, à la cellule de son amie Cecília, et se jeta dans ses bras, en pleurant de joie.
   – Qu'est-ce qui se passe, ma fille ? s'exclama la religieuse, alarmée.
   – C'est la première joie que Dieu me donne en douze ans de martyre. Regarde, c'est une lettre d'Eufémia... Laisse-moi te la lire...
   Et Maria lut une lettre dans laquelle sa domestique lui racontait dans tous les détails les conversations qu'elle avait eues avec son fils; jusqu'au moment où elle l'avait trouvée en train de contempler le portrait de sa mère.
   – Oh mon Dieu, mon Dieu ! cria cette femme transportée, en s'age nouillant devant l'oratoire de Cecília. Bénie soit votre main qui jusqu'à aujourd'hui m'a écrasée pour que je ressente le plaisir si profond de cette nouvelle ! Parlez, mon divin Jésus, parlez au cœur de mon fils, et dites-lui que si sa mère fut coupable, elle a déjà effacé avec des larmes de sang les souillures de son cœur, pour accueillir dignement votre miséricorde et l'amour de son fils.
   Cette prière courte et pleine de douceur fut suivie d'une défaillance. Il faut croire que l'esprit exténué de la pénitente n'avait pas la force de vibrer longtemps, ébranlé qu'il était par la joie. Cecília la prit dans ses bras, et la ranima, en lui faisant miroiter les joies futures qui  viendraient compenser les peines passées, grâce à l'amour de son fils et peut-être grâce au remords du père.
   Cette nouvelle se répandit dans les dortoirs, et toutes les religieuses se réjouirent parce que Maria da Glória était aimée de tous et respectée des plus scrupuleuses par sa résignation et sa soumission. Sa chambre se remplit de monde, on la félicitait, comme si, dans l'esprit des plus vertueuses, resplendissait la perspective qu'à partir de là commençait à se dénouer la trame que le malheur avait tissée autour de l'innocence de la recluse, durant les meilleures années de sa vie.
   Cette mère fébrile passa quelques heures de la nuit à écrire à son fils et à sa domestique. C'était des pages qui se succédaient, pénétrées d'amour et d'allégresse, comme un hymne d'actions de grâce, que la lettre qu'elle écrivit à Álvaro. Tout cet amour immense, replié depuis onze ans sur lui-même sans trouver de soulagement dans le sein même de la religion, s'y dilata en des termes si tendres que jamais l'imagination passionnée d'un poète n'en trouva de tels.
   Trois jours passèrent dans cette fiévreuse attente d'autres nouvelles. Le quatrième, Maria da Glória recevait une nouvelle lettre d'Eufémia, écrite au moment où celle-ci louait des montures pour le voyage du jeune garçon jusqu'à Vairão.
  Le cœur ambitieux de cette mère n'aspirait pas et ne rêvait même pas à tant. Elle fut submergée par un transport de joie ; et ses formidables angoisses n'avaient jamais produit un tel effet. Ses amies et surtout son inséparable Cecília voulurent changer ces soubresauts d'espoir en une sereine allégresse. Elles n'y parvinrent pas. La violence de ses pulsations dénotait la fièvre et déjà, ces femmes timides s'inquiétaient plus de son bonheur que des flagellations infligées par onze ans de regrets.
   Maria dut s'aliter ; et le troisième jour, après la dernière lettre, elle échoua dans ses efforts pour se lever. Ce qui la rendait à présent malade, c'était la crainte que les projets de son fils ne fussent contrariés par l'un des mille accidents que son imagination échauffée se forgeait. La bienveillante abbesse, pour la rassurer, lui promettait, dès l'arrivée de son enfant, de lui ouvrir le portail, contrairement aux statuts de la règle bénédictine, et de lui donner une chambre à côté de celle de sa mère. On eût dit qu'Álvaro était attendu avec impatience par les religieuses qui se préparaient toutes à fêter son arrivée, avec des cadeaux et des gâteries, et il régnait un air de fête, comme si le jour très solennel fût imminent du saint Patron dont elles étaient les filles.  
   Elles étaient fort enjouées, et je ne sais si elles étaient également saintes, ces créatures du monastère de Vairão où fleurissait en ce temps là, par les dons de son esprit et la délicatesse de son cœur, la séculière qui épousa ensuite un des plus grands talents du Portugal, l'inimitable poète António Feliciano de Castilho ! Avec quel amour et quel ravissement on y lisait alors les trésors balbutiants du barde d'Écho et Narcisse, et les tendres gazouillis de ce Printemps où l'esprit hivernal du lecteur peut encore aujourd'hui sentir verdoyer les baumes des fleurs qui, jouissent d'une vigueur et d'un arôme perpétuels dans la guirlande de ce temps-là, ainsi que le poète toujours jeune aujourd'hui !
   L'heure de l'action est arrivée, et l'on ne pourra lui rendre que faiblement justice, non que nous n'en ayons qu'à peine ébauché l'idée, mais parce que le dessein de Maria da Glória, quand on lui dit que son fils était entré dans la cour du monastère, le langage ne saurait le rendre, il faudrait pour le préciser le pinceau d'un artiste à la sensibilité délicate.
   Álvaro arriva dans la cour du monastère.
   C'est Cecília qui lui apporta la nouvelle, et elles arrivèrent toutes après, heureuses de l'annoncer, à bout de souffle.
   Maria s'assit, tout émue, sur son lit, et elle embrassait, prise dans un tourbillon, toutes celles qui étaient accourues à son chevet. Même la supérieure, moins goutteuse que les autres jours, tricotait des jambes sans même se soucier des mâtines qui sonnaient ! La mère d'Álvaro demandait des vêtements, et toute lui en proposaient à l'envi, de ceux qu'elles avaient de rechange, dans un gazouillis confus dont même les novices étaient effarées. Déjà Maria sautait de son lit, à moitié vêtue, quand l'abbesse entra et l'obligea doucement à se recoucher, c'étaient les ordres du médecin, et il n'était pas nécessaire d'aller chercher pour le porter dans ses bras un garçon qui finirait bien par arriver sur ses pieds.
  En même temps, l'essaim de novices courut à la porte de la cellule, dès qu'il eut entendu de loin le craquement des bottes dans les couloirs sonores des dortoirs. Àlvaro arrivait avec la sœur tourière, la sœur économe, et la religieuse chargée cette semaine-là d'accompagner les médecins aux cellules des malades.
   En voyant un groupe de treize novices avec leurs voiles blancs et leurs gracieuses coiffes, encadrant des visages plus rouges que séraphiques, le fils de Maria da Glória ne se fît pas une idée tout à fait effroyable du cachot de sa mère. L'intérieur du monastère représentait pour lui quelque chose de nouveau, et, bien qu'à cette époque, la fréquentation des parloirs fût courante et à la mode dans les bonnes familles, Álvaro n'avait jamais vu de religieuses et se les imaginait par rapport à celles, blêmes et maigres, qu'il voyait dans les rétables des églises.
   Ne pouvant toutes tenir dans la chambre de Maria da Glória, les novices se regroupèrent dans le couloir, d'un côté de la porte, pour laisser le passage à leur hôte et aux trois dames. Sur le seuil de la cellule, se trouvait la supérieure, qui prit la main du garçon, et le guida jusqu'au chevet du lit. Maria était sur le point de glisser de sa couche quand elle reçut son fils dans ses bras et le serra contre son sein ; elle l'embrassait avec passion, et l'éloignait d'elle de temps à autre un instant pour le contempler, avec un regard de frénétique et des convulsions sur le visage comme si elle était prise de folie.
   – C'est mon fils ! s'écria-t-elle en laissant errer ses regards plus orgueilleux que doux sur les religieuses qui pleuraient. C'est mon fils ! Ce sont là toutes mes richesses ! J'ai vécu onze ans en souffrant mille morts pour cet instant... Laissez-moi reprendre mon souffle, le bonheur m'étouffe...
   Et elle gesticulait, repoussant derrière son dos ses tresses dénouées.
   Álvaro contemplait sa mère, visiblement stupéfait. Il avait vu un portrait qui représentait un ange correspondant à la façon dont il se les imaginait à cet âge. La femme qu'il voyait était maigre, livide, et des rides trahissaient une vieillesse précoce sur les bords macérés de ses yeux. La malheureuse conservait à trente-quatre ans quelques rares vestiges de ses anciens traits, un âge auquel une touche morbide et languissante donne souvent à la beauté plus d'attraits que la fraîcheur de ses vingt ans.
   – Tu ne t'attendais pas à me voir si vieille, mon fils ? dit-elle, passant ses mains sur le visage d'Álvaro.
   – Vous ne ressemblez pas vraiment au portrait que papa garde là-bas de vous, dit le garçon qui arrivait à peine à parler tant sa mère le serrait dans ses bras.
   – Quand je me suis fait faire ce portrait, j'étais heureuse, mon fils, et j'avais seize ans. Ne sais-tu pas que tu as été arraché de mes bras il y a onze ans, Álvaro ? Onze ans à demander à Dieu de m'accorder ce jour, mon fils chéri !... Onze ans !... Et Dieu sait si je te reverrai !
   Maria da Glória fondit en larmes et ne put s'empêcher de crier. Toutes les sœurs lui prodiguèrent un moment des paroles apaisantes et pleines d'espoir. Voyant que sa mère allait tomber, à bout de forces, sur le dossier de son lit, Álvaro l'attira vers lui, et appuya contre son épaule la tête pendante et ruisselante de sueur de sa mère.
   La supérieure fit partir les religieuses qui se pressaient dans la chambre mal aérée. La petite fenêtre fut ouverte et Maria revint à elle en sentant la main de son fils écarter de son visage ses cheveux déjà séchés d'une copieuse transpiration.
   L'abbesse, discrète, sortit à son tour et ferma la porte.
   – Je me sens mieux... dit Maria. Tiens, mon fils, entre dans cette cellule et attends-moi là.
   Álvaro passa dans une sorte de boudoir dont sa mère disposait, ainsi que d'un service intérieur, par une grâce spéciale de la supérieure, parce qu'elle avait plus de ressources qu'il n'en fallait pour les prétendus privilèges du couvent.
   Álvaro vit dans ce réduit modeste, mais coquet et même joli avec sa décoration élégante, une librairie qui occupait l'un des quatre côtés, quelques portraits de ses aïeux maternels, et des tableaux pieux. Il s'assit au bureau où sa mère écrivait et jeta un coup d'œil sur les papiers en vrac, répandus dessus. Parmi ceux-ci, il y avait la lettre, ouverte, qu'Eufémia avait écrite à sa patronne. Le garçon ne sentit pas qu'il serait délicat de ne pas laisser ses yeux se poser sur ce qui aiguisait sa curiosité. Il lut la lettre et comprit la promptitude avec laquelle on avait ouvert les portes d'un monastère inaccessible, selon sa nourrice, en dehors des parloirs et de quelques instants à l’entrée si sa mère sollicitait le plaisir de l'embrasser. Il s'émerveilla qu'Eufémia fût parvenue à garder son secret devant lui, et à cacher ses relations épistolaires avec sa mère. Il  se crut encore plus tenu d'accorder son estime à cette femme vertueuse qui se cachait de tout le monde pour écrire à la recluse, de crainte qu'on la chassât de la maison où vivait le fils de la martyre, elle qui était la seule âme à laquelle sa mère pouvait confier ses peines, et dont elle pouvait attendre des paroles qui apaiseraient ses regrets sans espoir.
   Maria da Glória, vêtue sans apprêt, entra dans la chambre où se trouvait Álvaro.
   Elle s'assit sur un siège à dossier, attira vers elle son fils apparemment abattu par la mélancolie.
   – Tu es si triste, Álvaro... C'est la vue de ta mère qui te rend triste ?
   – Non, madame ; c'est le chagrin de ne pas vous voir chez nous. Pourquoi vivez-vous ici depuis tant d'années, ma mère ?
   Maria pâlit et balbutia entre les baisers qu'elle lui donnait pour soulager la violente angoisse provoquée par cette innocente question.
   – Tu ne comprendrais pas, si je te disais la raison de mon infortune, fils de mon cœur. Tu es trop jeune pour comprendre la calomnie dont je suis la victime.
   Álvaro l'interrompit ; il s'arrêtait par moments, des pauses qui trahis saient son innocence plus que son ignorance des calamités de la vie.
   – Mais mon père ne peut être méchant au point de vous avoir enfermée ici sans que vous ayez rien à vous reprocher, ma mère... Eufémia m'a dit qu'il vous était très attaché, et mon maître d'anglais m'a dit aussi que j'étais né à l'époque où vous étiez heureux.
   – Tais-toi, tais-toi, mon fils, s'exclama Maria, que ses sanglots étouffaient.
   – Ne pleurez pas comme ça, ma mère, répondit le garçon, en pleurant avec elle ; écrivez à papa, demandez-lui de vous tirer d'ici ; peut-être qu'il aura pitié de vous, maintenant. Vous ne lui écrivez plus, ma mère, comme il y a quatre ans ?
   – Qui t'a dit que je lui écrivais, mon fils ?
   – J'ai lu les lettres, en cachette de mon père, et je les apporte avec moi, parce que je n'ai plus trouvé ouvert le tiroir d'où je les ai tirées. Elles sont toutes de 1820. Vous n'en avez pas écrit d'autres, ma mère ?
   – Non, parce que ton père n'y a jamais répondu.
   – Écrivez-lui, maintenant, vous voulez bien ? Écrivez-lui quand je serai revenu à Lisbonne...
   – Que ferais-tu, mon fils chéri, à quoi cela rimerait-il que j'écrive à ton père ?
   – Je lui demanderai de vous prendre en pitié, ma mère...
   Le dialogue se poursuivit ainsi, jusqu'à l'heure où l'on demanda à Maria da Glória et à son fils de venir dîner chez l'abbesse.
   Toutes les religieuses et toutes les novices furent leurs commensales dans le banquet offert par la supérieure au fils de cette dame appréciée de toutes. Álvaro se retrouva assis entre sa mère et l'abbesse. En face de lui, il y avait une religieuse d'un âge fort avancé, que l'on ne pouvait rencontrer depuis des mois que dans sa cellule et au chœur. Elle n'avait pas été conviée eu égard à son austère solitude et aux continuelles prières intérieures, où elle s'entretenait avec Dieu. C'est elle-même qui avait proposé d'assister à ce repas, en disant qu'elle ne pouvait manquer cet honneur que l'on faisait à un ange de douleur et de patience. Dans la bouche de Sœur Joana des Cinq Plaies du Seigneur, il y avait de quoi impressionner profondément les esprits de certaines dames pour qui l'innocence de Maria da Glória était une pieuse hypothèse. Pendant le dîner, cette sainte – on tenait pour telle et on appelait ainsi cette moniale décrépite – s'entretint par moments avec Álvaro : tantôt, elle lui demandait s'il souhaitait rester avec sa mère, tantôt, elle déplorait que son arrivée laissât prévoir que bientôt celle-ci serait enlevée à ses amies du couvent.
   À ces mots, Maria da Glória répondit que l'arrivée de son fils était un bonheur qu'elle devait aux prières de Sœur Joana et d'autres dames vertueuses, ses dignes compagnes sur terre comme au Ciel ; elle ajoutait cependant, qu'elle ne s'attendait pas à ce qu'on lui rendît son fils et sa dignité d'épouse.
   Toutes virent la moniale lever son bras décharné et ouvrir la main comme pour imposer le silence à des paroles dubitatives et contredisant celles de l'esprit divin qui lui parlait. Il se fit un silence religieux, si profond que l'on n'entendait pas le bruit des respirations.
   Voici les mots que prononça Sœur Joana des Cinq Plaies de Notre Seigneur :
 
    La mère sera rendue à son fils et l'épouse regagnera le cœur de son mari et le respect du monde.
 
   Pourquoi les cheveux se dressèrent-ils et un frisson courut-il dans les nerfs de toutes les personnes qui furent frappées par le ton prophétique de la vertueuse ancienne ? On sentait en fait que le Ciel s'exprimait dans ces mots, et leur son avait à la fois la force électrique qui ébranle notre ouïe, et cette douceur balsamique qui baigne notre âme dans la lumière de la foi.
   Maria da Glória demanda à son fils de baiser l'habit de la moniale. Álvaro obéit, si pénétré de dévotion et comme transporté par la sainte poésie de cette scène, qu'il se mit à genoux pour lui prendre la main.
   Sœur Joana lui donna sa main tremblante à baiser, fit un geste pour le redresser dans cette humble attitude et, posant ses doigts effilés sur les joues pâles du garçon, elle dit avec une malicieuse tendresse, comme si Dieu faisait passer sur ses lèvres un sourire de Sa Miséricorde :
   – L'ange du rachat est enfin venu ; et il n'est pas venu trop tard parce qu'il est venu à l'heure où Dieu lui a demandé de venir.
   Les esprits restèrent si absorbés par cette scène pleine d'affection, que les rires et les plaisanteries ne reprirent que lorsque, après le dîner, la sainte se retira, soutenue par deux religieuses qui avaient été ses disciples durant leur noviciat et comptaient plus de soixante-dix ans.
   Deux heures après le dîner, Maria da Glória alla visiter Sœur Joana avec son fils. Ils la trouvèrent en train de prier, et allaient partir, quand elle leur fit signe de rester.
   – Comme je regrette, dit la moniale d'un air fort gai, de ne rien avoir dans ma pauvre cellule à offrir à cet enfant, qui lui rappelle la vieille qu'il a vue dans le monastère de Vairão.
   – Vos paroles se gravent à jamais dans nos cœurs, Madame, dit Maria da Glória en baisant son scapulaire.
   – N'en parlons plus, reprit la religieuse. Je vais voir si je ne vous laisse pas partir sans un souvenir de moi... Quand partez-vous, mon enfant ?... Vous ne devez pas tarder à le faire...
   – Je souhaitais rester plus longtemps, dit Álvaro, mais il faut absolument que je m'en aille demain pour que papa ne s'aperçoive pas de mon absence.
   – Demain ! s'exclama Maria. Tu me quittes dès demain ?!
   – Et il faut qu'il parte demain, répondit Sœur Joana, avec une irrésistible fermeté, comme si elle donnait des ordres.
   – Quand te reverrai-je, fils de mon âme ? fit la mère d'Álvaro, en fondant en larmes.
   – Femme de peu de foi... murmura la sainte, avec un doux sourire, et un triste hochement de tête. Vous partez à l'aube, n'est-ce pas ? ajouta-t-elle en se tournant vers lui, et en prenant ses mains entre les siennes.
   – Oui, Madame, si ma mère le permet.
   – Votre mère vous le permet. Eh bien, venez me dire adieu, à quatre heures, avant que l'on sonne matines. Laissez-moi à présent, mon enfant, allez avec votre mère rejoindre les autres dames qui ne se remettront pas de son absence.
   Et ils sortirent tous les deux, saisis d'une surnaturelle allégresse, et le cœur plein d'espoir. Les moniales, les novices et les domestiques vinrent à leur rencontre dans les dortoirs, le cloître, l'enclos pour prendre part à la fin de ses malheurs, elles manifestaient toutes une confiance totale aux prophéties de la sainte. Maria ne doutait plus. Elle accueillait les félicita tions comme si une telle promesse descendait directement du Ciel vers elle. Cela ne la faisait plus autant souffrir de se séparer de son fils. Un monde nouveau s'ouvrit dans cet esprit. Les oiseaux de la forêt entonnaient pour elle des hymnes à Dieu. Les fleurs, les massifs, exhalaient les parfums de sa jeunesse. Le bleu du ciel n'avait pas la teinte triste et métallique qu'il prend pour des yeux baignés de larmes. Les oiseaux, le ciel et les fleurs riaient pour elle. La nature entière lui souhaitait la bienvenue ainsi que son fils ! Et lui, toujours à côté d'elle, les traits embrumés d'une si douce mélancolie qu'ils évoquaient le visage grave et serein du chérubin qui, dans le retable du temple, porte à la Vierge de Nazareth la nouvelle de sa maternité.
   Les heures du jour fuyaient. Celles, silencieuses, de la courte nuit qui suivit, la mère les passa, sans fermer l'œil, auprès de son fils qui s'était endormi de fatigue. Toutes les heures, elle le réveillait sous la pression de ses baisers, puis le cajolait, comme si le souvenir de l'amour avec lequel elle veillait sur lui au cours de sa première année la rendait folle de joie.
   Trois heures sonnèrent. Le domestique se trouvait déjà dans la cour avec les montures harnachées. Comme on l'en pressait, Maria s'efforçait de se résoudre à réveiller son fils, mais n'y arrivait pas.
   – Le réveiller pour le voir s'éloigner de moi !... disait-elle, les larmes aux yeux.
   Une commission de Sœur Joana la décida : celle-ci lui envoyait dire qu'elle attendait l'enfant, et qu'il ne fallait pas tarder, car c'était l'heure du chœur. Les paroles de la sainte lui donnèrent la force d'affronter cette épreuve.
   Álvaro se dirigea vers la cellule de la moniale, avec sa mère.
   – Entrez, mes enfants, dit Sœur Joana. Approchez-vous, mon petit : nous n'avons guère de temps à perdre. Voici le souvenir que vous emporterez de votre vieille amie. Dès que vous arriverez à Lisbonne, avant de rentrer chez vous, allez remettre cette lettre. Il s'agit d'une personne bien connue, n'importe qui vous dira où elle habite. Que la très Sainte Vierge vous accompagne. Quand vous reviendrez, vous me donnerez des nouvelles de la personne à qui j'écris. Quant à vous, ma pénitente, continua-t-elle avec un geste tendre pour Maria, notez bien ce que je vous dis. Je vous interdis de regarder l'adresse sur la lettre qu'emporte votre fils. Vous entendez, Maria ?
   – Oh, Madame, dit cette mère bouleversée, en lui baisant la main. Je suis incapable de vous désobéir.
   – Je le sais bien ; je connais votre cœur mieux que vous-même. Que Dieu vous accompagne, mes enfants.
   Maria embrassa son fils pour la dernière fois avant de tomber, sans connaissance, dans les bras de Cecília.
   Álvaro pleurait rarement. Il se sentait le cœur ferme d'un homme. Mais quand il tourna les yeux vers le portail qui se refermait, il ne vit que le voile blanchâtre de ses larmes.
 
 
 
   ChapitreIII

          
Qui ne voit pas, après cela, que le monde est un juge inique ?
 Introduction à la Vie Dévote
Saint François de Sales
 
 
    Je crains qu'on ne me traite de conteur de miracles et que l'on ne prenne ce livre comme un supplément de La Fleur des Saints de Ribaneira . Je refuse une telle réputation. Je vais démontrer que Sœur Joana des Cinq Plaies de Notre Seigneur ne faisait pas de miracles ; elle se contentait de prévoir, avec les yeux d'une âme extrêmement vertueuse, les conséquences de ce qu'elle connaissait déjà. Sachez, lecteur,  que, pour avoir le mérite d'être véridique, ce roman a peu de choses à faire : c'est la nature qui s'en charge.
   On sait déjà que Manuel Teixeira de Macedo est allé en 1815 à Macao liquider l'héritage paternel de sa femme.
   Maria da Glória avait alors vingt-trois ans, et elle était fort belle. Je ne dirai pas qu'elle aimait son mari, qui avait douze ans de plus qu'elle, mais elle concevait beaucoup d'estime pour lui. Elle ne l'avait pas épousé par passion, ni même de son propre gré. Son père, un commerçant laborieux, se prit de sympathie pour l'infatigable bâtard de l'aristocrate ; il prit le pouls de ses avoirs, et le trouva déjà riche à trente-deux ans ; et, après avoir confié ses affaires en Inde à des caissiers, il pressa le mariage dans le double but de se débarrasser des tracas qui troublaient ses loisirs de richard retraité. Je ne veux pas dire que l'aiguillon de la passion garantisse un bonheur durable : on ne manque pas d'exemples du contraire ; je suis, en revanche, prêt à affirmer que ce sont les mariages involontaires qui ne garantissent aucun bonheur.
   En l'absence de son mari, la vie de Maria da Glória était tout entière à son amour émerveillé pour l'enfant de trois mois. Elle ne souffrait pas beaucoup de l'absence de son mari, et en concevait encore moins de jalousie. Toute à son fils, elle n'accordait aucune importance à d'autres sensations, comme si elle ne s'appartenait plus et ne vivait que pour lui.
   En face de chez elle, demeurait un homme d'un certain âge, d'une quarantaine d'années, mais doué de plus de qualités qu'il n'en faut pour plaire. Il se recommandait par sa mine, sa position, et son crédit. C'était un magistrat, et il s'appelait João de Matos e Vasconcelos Barbosa de Maga lhães.
   Vous êtes, cher lecteur, comme stupéfait de voir dans un roman un galant qui ne s'appelle pas Alfredo, Ernesto, Artur ou Júlio. Il faut vous y faire, c'était le nom de cet homme qui fut ensuite Intendant Général de la Police, Ministre d'État et sacrifié pour ses idées libérales qui lui valurent la déportation, bien qu'il dût son exil au souverain illégitime qu'il avait honorablement servi.
   João de Matos révérait la morale saine, n'avait jamais violé ses devoirs de bon citoyen, respectait les droits d'autrui de lui-même, n'avait rien à faire de cet égoïsme utile qui équilibre les actes des hommes, et constitue le pilier des vertus sociales, sans dépendre le moins du monde des prescriptions religieuses. Il partageait les idées de Bentham, et ne s'était pas mal trouvé d'un tel guide. La voie du philosophe anglais n'est pas aussi jalonnée d'épines que celle des moralistes ascétiques, et a cet avantage qu'elle conduit au même point — la vertu, sans imposer de pénitence au corps ni à l'âme.
    João de Matos aima Maria da Glória.
   L'on me demande peut-être de revenir sur le paragraphe où je célèbre les qualités du magistrat. Les vertus sociales ne sauraient justifier de l'indulgence pour un tel amour. C'est l'opinion du vulgaire, qui se trompe.
   J'ai ouvert à cette occasion un livre très célèbre. C'est Le Devoir d'un Professeur de Morale en France. L'Académie lui a donné un prix, ses concitoyens s'arrachent les éditions, et deviennent meilleurs. Ce livre donne des préceptes pour dominer tous les penchants de l'âme. Il explore leur origine, et tente de les corriger à leur racine.
   Quand il est question en revanche du mot sublime d'amour, il s'exprime de la sorte :
   Quelle est l'origine de l'amour et quels sont les aliments dont il se nourrit ? Comment croît-il ? Comment s'achève-t-il ? On ne peut le dire, mais l'amour trouve mille avenues pour s'insinuer dans l'âme. On connaît les mots que prête le poète à Othello : Je lui racontais mes malheurs, je n'ai usé d'aucune autre magie...
    Ailleurs, il dit :
   D'où vient que nous aimons les belles choses ? Parce qu'elles sont belles ; et les bonnes ? Parce qu'elles sont bonnes.
   Autre passage :
   Une passion s'empare de nous et nous quitte, sans qu'on en puisse déterminer la raison. Nous allons à nos affaires et, en tournant au coin d'une rue, nous tombons sur une femme qui nous va transfigurer le cœur.
   Dernière citation :
   Comment faire des conjectures sur une passion qui justifie d'elle-même tous les excès ? Une absurde entreprise ! Pour la passion, il n'est qu'un frein : c'est le dégoût ou la lassitude.
   Conclusion à en tirer en faveur de la passion de João de Matos, sans mettre en cause ses admirables qualités :
   Il ne savait pas comment était né son amour ; il savait encore moins comment le tuer. L'amour lui fut inspiré par les yeux de Maria da Glória ; mais l'amour avait gravi les mille avenues de son âme. Il aima la belle femme parce qu'elle était belle. Il se sentit transfiguré dans son cœur, en le croyant écrasé sous le poids des calculs qui devaient lui apporter la gloire à laquelle il aspirait. Il voulut refréner les assauts de ses sentiments ; mais, avant la lassitude, il n'est pas d'heure où l'amour, à l'instar du lion saisi par la fièvre, se laisse enchaîner.
   J'en reste là. Si je n'ai pas réussi à excuser le magistrat avec ce livre, Le Devoir, pardonnez-lui, chers lecteurs, par compassion.
   Quels furent au demeurant les excès du voisin de Maria da Glória ? Il écrivit une, deux, six lettres, longues et éloquentes, que devaient lui dicter son cœur et son tempérament. L'épouse de Manuel Teixeira pécha en lisant la première, et en les lisant toutes, mais elle ne répondit à aucune.
   João de Matos monta un jour les escaliers de l'épouse loyale et s'agenouilla au moment où elle sortait de son boudoir pour aller donner un baiser à son fils dans son berceau. Maria da Glória montra la porte du doigt et dit à l'homme défait et halluciné :
   – Qui vous a ouvert pour cette infamie ? Sortez, Monsieur !
   Il ne répondit pas et sortit.
   Cette femme pure appela le domestique qui lui avait remis les lettres en passant par la nourrice.  Elle ne le regarda pas. Elle lui jeta ses gages et le congédia. Le domestique voulut lui expliquer l'intrusion de João de Matos. Maria da Glória, d'un geste sévère, lui intima le silence, et le pria de suivre celui qui avait acheté sa fidélité. Elle hésita à renvoyer la domestique. Alors qu'elle balançait, elle regarda son fils, et dit à la nourrice : Je te pardonne à cause de mon fils, et parce que je sais que tu t'es laissée entraîner par ta bêtise, et non par ton immoralité.
   Maria da Glória avait un crime à se reprocher : elle avait lu six lettres de João de Matos, et s'était dit :  Ça fait passer le temps.
   Manuel Teixeira de Macedo revint de Macao. Après avoir embrassé son épouse, il réveilla son fils, et le cajola avec tant d'ardeur que l'enfant pensa en mourir étouffé. Le bonheur était là, dans la vie de Manuel Teixeira. Avec une femme à lui, belle et vertueuse et tendre ; père d'un enfant joli comme les amours ; riche, sans aucune ambition qu'il ne pût réaliser en y mettant le prix, avec son or ; sincèrement estimé des uns et flatté par d'autres ; débordant de santé et avec de longues années devant lui... Que peut offrir de plus le monde ?
   Le monde ne peut rien offrir de plus ; mais il peut nous enlever tout cela en un instant.
   Un soir, Manuel Teixeira entra dans la chambre de son épouse et lui dit, le visage sombre et menaçant :
   – Pourquoi as-tu renvoyé notre domestique Gregório ?
   – Parce qu'il ne me convenait pas, répondit Maria en pâlissant.
   – Pourquoi pâlis-tu ?
   – J'ai donc pâli ? balbutia-t-elle. Ton visage m'effraie, il n'est plus le même.
   Manuel Teixeira sortit parce qu'à ce moment précis Eufémia entra avec l'enfant.
   Maria le suivit et entra derrière lui dans une pièce.
   – Pourquoi me poses-tu cette question ?! dit-elle, bien décidée à lui raconter l'incident.
   Son mari la fixa, elle, puis les fenêtres de João de Matos. Maria allait parler quand il lui tourna brusquement le dos et sortit.
   – Dieu connaît mon innocence ; je ne crains rien, dit-elle.
   Il est certain que nos crimes n'échappent pas à Dieu non plus que notre innocence ; mais il consent (et loués soient en cela les desseins très élevés de Notre Seigneur !) que les innocents soient condamnés devant bien des instances avant de comparaître à son tribunal suprême, et — l'on pourrait en parler longuement — il semble qu'il constate sans que sa justice en soit affectée l'impunité de ceux qui se sont rendus coupables d'un délit. Ce sont les théologiens qui sont capables de dire ce que cela signifie, et ils nous persuadent que les romanciers sont les moins qualifiés pour débrouiller cet écheveau. Consultons donc les théologiens.
   À la porte jouxtant celle de João de Matos, vivait un épicier qui avait été le domestique de Manuel Teixeira et s'était établi grâce à un prêt qu'il lui avait consenti. Le boutiquier alla trouver son ancien patron et lui raconta qu'il avait vu João de Matos entrer et ressortir de chez lui, au moins une fois, tandis que son protecteur se trouvait à Macao. Avant et après ces révélations, le marchand expliqua les raisons de cette délation : il se sentait obligé de ne pas permettre que son second père fût déshonoré par une femme indigne. Et il dit de telles choses dans ce sens, en montrant un un tel chagrin,  qu'il finit par en pleurer.
   Manuel Teixeira ne vit pas sa femme vingt-quatre heures durant. Quand elles furent écoulées, il l'invita à une promenade en voiture à la campagne. En s'habillant pour sortir, Maria tremblait, prise d'une vague terreur. Quand elle fut prête, elle se dirigea vers le berceau de l'enfant, et s'age nouilla pour lui donner un baiser. Manuel Teixeira contempla cette scène, imperturbable. Comme cet homme prenait sur lui ! Ne parlons pas de méchanceté.
   Dehors, il y avait une litière, une femme sur une selle, et deux chevaliers que Dona Maria ne reconnut pas. La voiture s'arrêta.
   – Descendez, dit-il, après avoir rapidement sauté du cabriolet.
   Maria sortit machinalement.
   – Entrez dans cette litière.
   – Où m'emmène-t-on ? ! s'écria-t-elle.
   – Vous le saurez quand on vous y aura déposée. Il ne nous reste pas de temps pour des explications. Cette femme est votre domestique.
   – Et mon fils ?
   – On l'enverra là-bas. Ces hommes sont vos domestiques jusqu'au moment où ils se sépareront de vous. Adieu.
   – Mais mon fils ! s'exclama-t-elle en tendant les bras vers son mari. Donne-moi au moins mon enfant, puisque tu me chasses si cruellement loin de toi.
   – On vous entend Madame, tenez-vous. Les altercations ne servent plus seulement à rien, elles sont indécentes.
   La domestique avait mis pied à terre. Maria da Glória fut transportée jusqu'à la litière, presque sans connaissance. Manuel Teixeira n'était plus là pour voir ce tableau douloureux.
   Laissons partir cette martyre et espérons en Dieu.
   Le capitaliste ne pénétra plus dans sa maison. Des étrangers s'occupèrent de tout ce qu'elle contenait. Eufémia et l'enfant furent accueillis dans une famille, puis emmenés de là à une autre adresse où les attendait Manuel Teixeira. Dans cette nouvelle résidence, correctement aménagée, il n'y avait pas un seul meuble de l'ancienne qui pût raviver d'exécrables souvenirs.
   Des bruits coururent sur ces événements, répandus par les mille bouches de la diffamation. On disait que l'épouse criminelle de l'infortuné avait été enfermée dans un couvent en Espagne, qu'elle y succomberait au remords ; que l'affectueux mari était à deux doigts d'en perdre la raison ; que ses amis passaient la nuit à son chevet, de crainte qu'il ne se donnât la mort. Voilà ce qu'on disait dans les familles où celles qui se laissaient étourdir par la renommée allaient chercher une sanction des Évangiles.
   Entre-temps, João de Matos, dont on faisait l'amant de Maria da Glória, se trouvait à Barcelos, sa terre natale, où il se remettait des souffrances de son cœur, soignées en leur temps par la blessure de son amour-propre. De retour à la capitale, il entendit l'histoire, et prit la noble résolution d'aller trouver Manuel Teixeira, et de le détromper en témoignant de l'innocence de son épouse, et en reconnaissant sa propre responsabilité. Cette intention était honorable, mais arrivait trop tard. Le richard était parti en voyage en Italie, avec son fils aux mamelles de sa nourrice, et avait acheté une propriété dans les faubourgs de Naples.
   Trois ans s'écoulèrent avant que Manuel Teixeira revînt dans sa patrie. Parvenu au sommet des grandeurs sociales, João de Matos ne s'aperçut même pas de l'arrivée du négociant, et l'on n'est pas fondé à croire que le souvenir des événements passés le troublât dans l'exercice de ses hautes fonctions. Il croyait Maria da Glória en Espagne et, par respect pour elle et pour lui, ne chercha jamais à savoir où ; il ne lui paraissait pas facile, en outre, de ses renseigner là-dessus. C'est dans la nature de l'homme.
   Et Manuel Teixeira était aussi un homme. On n'a pas à le croire d'une autre étoffe, en le voyant ramener de Naples avec lui une charmante Italienne, et deux enfants, qu'il installa à Lisbonne dans un petit palais de Belém. On est au demeurant soulagé de dire que le fils de Maria da Glória était le préféré, celui qu'il serrait contre son cœur, les larmes aux yeux, qu'il prenait toujours sur ses genoux à partir de ses quatre ans, dans sa voiture, et qu'il permettait à ses amis de cajoler.
   Entre-temps, la martyre de Vairão, s'agenouillant comme une suppliante, ou s'éloignant, le blasphème à la bouche, des marches de l'autel, se sentit mourir dans d'atroces agonies durant les millions d'instants que renferment quatre années. Elle se trouvait toujours entre les mains de Dieu, parce qu'il était envoyé par Dieu, l'ange qu'elle voyait à ses côtés, sous l'habit de Joana des Cinq Plaies de Notre Seigneur.
   Durant ce large espace de temps, elle reçut des nouvelles de son fils de loin en loin : c'étaient des lettres qu'Eufémia lui écrivait de Naples. Dès qu'elle en reçut de Lisbonne, elle écrivit à son mari de nombreuses lettres qu'il lisait avec émotion. Elle n'obtint de réponse à aucune. Vous savez déjà ce qu'elle demandait : voir son fils avant d'être rappelée avec son père devant le tribunal de Dieu.
 
 
 
   Chapitre IV
 
Dico vobis : omnia quaecumque orantes
petitis, credite quia accipietis, et evenientvobis.
C’est pourquoi je vous dis :
Quoi que ce soit que vous demandiez dans la prière,
 croyez que vous l’obtiendrez, et il vous sera accordé.
 Marc - XI , 24
 
   En 1825, il y avait un homme qui était employé, en qualité d'alguazil, à l'Intendance Générale de la Police, et avait mérité que João de Matos partageât avec lui les secrets les plus importants de cette admini stration.
   En présence de l'Intendant et de cet homme, quelqu'un parla un jour de Manuel Teixeira de Macedo, dont on disait qu'il avait été soupçonné l'année précédente, d'être un partisan de Dona Carlota Joaquina et des assassins du Marquis de Loulé.
   La conversation tomba sur la gracieuse Napolitaine qui s'exhibait à Belém, et son épouse qui avait été enfermée dans un couvent en Espagne.
   L'agent qui avait assisté en silence à cette conversation, au cours de laquelle João de Matos laissait voir encore des traces de ses anciennes souffrances, lui demanda, une fois seul avec lui, sans que nul pût l'entendre, l'autorisation de lui dire que l'épouse de Manuel Teixeira ne se trouvait pas en Espagne, mais bien à Vairão, où il l'avait conduite avec un autre homme en qui il faisait confiance, une mission pour laquelle il avait été fort libéralement rémunéré, sous la condition qu'il répandrait le bruit qu'elle avait été remise, à la frontière, à des personnes chargées de la conduire dans un couvent espagnol.
   João de Matos fut bien heureux d'entendre une telle nouvelle et écrivit aussitôt à une tante à lui, professe au couvent de Vairão, en lui demandant très discrètement des renseignements sur Maria da Glória, entrée au couvent en 1817.  Sœur Joana des Cinq Plaies de Notre Seigneur était la tante de João de Matos.  
   La religieuse discrète s'abstint de parler de cette lettre à sa malheureuse amie, et raconta à son neveu, avec des expressions pieuses, la vie affligeante de cette pauvre mère qui, vue sa totale innocence, dont elle était con vaincue, devait déjà avoir dans la main des anges sa couronne de gloire.
   Le magistrat récrivit à sa tante, insistant sur l'intérêt qu'il portait à la recluse ; il se confessait en lui rapportant exactement les faits qui avaient précédé la disgrâce de cette malheureuse femme. Il ajoutait qu'il mettrait à la disposition de Maria da Glória toute son influence pour une action en divorce contre son mari, la séparation des corps et des biens, et la garde de son fils, vu que le père, vivant dans un scandaleux concubinage avec la mère de ses bâtards, ne pouvait dignement veiller à l'éducation, ni gérer correc tement le patrimoine de son fils légitime.
   Sœur Joana s'opposa à ce qu'on recourût à la justice comme l'envisageait son neveu, en disant que le Seigneur ne faisait pas défaut, le moment venu, aux victimes humbles, et aimait à voir les malheureux s'en rapporter à Lui pour la pleine exécution de sa justice.
   João de Matos protesta en avançant que la justice humaine était l'expression de la justice divine ; mais la religieuse répondit avec une telle fermeté que son neveu n'eut pas le courage de la contredire, et réfléchit à un moyen plus simple de libérer Maria da Glória, sans avoir à tenir compte de la volonté de son mari.
   Ses projets étaient sur le point d'être réalisés quand Maria da Glória reçut la lettre où on lui annonçait le départ d'Álvaro. Les jours qui précédèrent cette heureuse nouvelle, sœur Joana ne sortait guère du chœur. On l'y voyait comme transportée dans une prière silencieuse, et elle devait être si fervente, cette prière, que des larmes, qu'on n'avait jamais vues sur le visage de la sainte, semblaient couler intarissables durant les heures qu'elle passait au chœur. Parfois, quand elle se voyait entourée d'autres religieuses, elle levait la voix, et criait : Demandez avec moi à Notre Seigneur Jésus Christ de faire éclater la force de son bras dans une œuvre indispensable.  Alors les moniales, et Maria da Glória avec elles, priaient avec ferveur.
   On dit que sœur Joana se trouvait dans le chœur au moment où arriva l'heureuse  nouvelle de la venue d'Álvaro, et que, sans que personne la lui eût communiquée, elle s'était répandue à voix haute en actions de grâce, en présence de nombreux témoins qui ne purent découvrir la raison de cette soudaine exaltation. Je ne l'affirme pas ; mais, en ce qui me concerne, je veux le croire. C'est en cela que consiste la poésie du Ciel. Il n'y a rien d'autre, à ma connaissance, qui me fasse monter aux yeux les larmes de mon cœur. Qui voudra me voir pleurer et vibrer de je ne sais quel enthousiasme véhément et religieux, qu'il me raconte des cas de cette nature ; qu'il me fasse croire en l'existence d'âmes qui vont s'entendre avec Dieu grâce à un resplendissant rayon de grâce divine.
   Vous me permettrez, cher lecteur, de ne pas vous rafraîchir la mémoire sur la part qu'a prise Sœur Joana dans ces événements durant les vingt-quatre heures qu'a duré la visite d'Álvaro à sa mère. Vous savez à présent qu'il ne faut pas voir de miracle, derrière le ton prophétique de la sainte. Les faits se produisirent d'eux-mêmes, naturellement, après l'échange de lettres qui a précédé, entre la moniale et son neveu. La vertu trouve d'elle-même des issues si merveilleuses qu'il n'y a rien à dire si nous les mettons sur le compte de miracles, nous qui sommes aveugles à cette lumière céleste où se reconnaissent les âmes élues, à quoi elles s'éclairent dans les obscu rités de la vie, toujours ténébreuses pour nous... Pour moi, aurais-je dû dire parce qu'en vérité je ne puis et je ne dois pas douter de la pureté des entrailles et de la réputation sans tache de mes lecteurs.
   Le moment est venu de retourner à Lisbonne avec Álvaro. Nous allons y aller. Mais, tandis qu'il voyage, qu'il pleure désespérément en pensant à sa mère, et qu'il sourit aux espoirs que lui a donnés la moniale, voyons les tristes conséquences que ne peut manquer d'entraîner la témérité de ce bon fils.
   Le troisième jour après son prétendu départ pour le collège, le morgado des Olivais, Sebastião de Brito e Macedo, et sa fille Léonor, allèrent à Lisbonne et descendirent chez Manuel Teixeira, le demi-frère, comme on l'a dit, de ce fidalgo d'un lignage ancien.
    Léonor était l'épouse que l'on destinait à Álvaro depuis le berceau. Cette union représentait pour le bâtard le but que s'était fixé sa vanité, pour le fils légitime, la réalisation de son ambition. À mesure que Manuel Teixeira s'enrichissait, Sebastião de Brito devenait plus accessible. Ce dernier s'accrochait à un projet qui devait restaurer sa fortune ; l'autre jubilait à chaque nouvelle hypothèque que faisait son frère. S'il lui prêtait des sommes considérables, il se faisait signer des reconnaissances de dettes, c'étaient des armes pour se venger, si le morgado manquait à sa parole, en cassant les espoirs intéressés d'un autre prétendant.
   Léonor demanda son cousin au moment même où elle montait l'escalier. Manuel Teixeira dit qu'Álvaro se trouvait au collège, et qu'il avait demandé qu'on le laissât seul un mois pour se consacrer tout entier à la traduction d'une oeuvre. Sebastião de Brito railla les exténuantes tâches littéraires de son neveu, et dit qu'il ne voulait pas de philosophes, ni de poètes pour gendres. Il critiqua le fait qu'Álvaro n'eût encore pas reçu de leçons d'équitation, indispensables à un jeune homme portant le nom de Brito e Macedo.  Manuel Teixeira apprécia cette critique, et dit que son garçon avait à peine douze ans et qu'il était d'une complexion trop délicate pour supporter les fatigues de l'équitation. Le morgado répondit que traditionnellement, dans la famille des Brito e Macedo, les enfants mâles passaient du berceau à la selle. Si un autre l'avait dit, c'eût sans doute été une épigramme.
   En attendant, Leonor disait que, si son cousin ne venait pas la voir,c'est elle qui se rendrait seule au collège dans la voiture de son oncle. On applaudit le procédé galant de la jeune fille ;  Sebastião Brito la confia à son frère et s'en fut visiter des cousins et des cousines.
   Manuel Teixeira et sa nièce se rendirent au collège, dans l'intention de surprendre Álvaro et de le ramener chez lui. C'est le professeur d'anglais qui fut surpris.
   – Ne faites pas savoir à mon fils, dit le négociant, que je veux apparaître tout à coup devant lui avec sa cousine.
   – Monsieur Álvaro ne se trouve pas ici, dit le directeur du collège.
   – Comment ? ! Mon fils est sorti ?
   – Il nous a dit, il y a quatre jours, qu'il allait passer un mois chez ses parents des Olivais, répondit le directeur.
   – Qu'est-ce que cela signifie ?! répliqua Manuel Teixeira, entre la colère et l'effarement en s'adressant au professeur d'anglais.
   – Monsieur le Directeur a dit la vérité... répondit-il avec un embarras et une confusion manifestes.
   – Cela veut donc dire que c'est mon fils qui m'a menti ? demanda le commerçant, bouleversé. Je ne vous crois pas ! Il y a quelque chose de pas clair là-dessous.
   – Que peut-il y avoir de pas clair là-dessous ? dit aigrement le propriétaire de l'établissement.
   – Je ne sais pas ; il faut qu'on me dise où est mon fils.
   – Nous ne le savons pas, Monsieur Macedo ; nous vous avons déjà dit que nous le croyions aux Olivais ; si votre fils vous a menti, punissez-le vous-même, et ne nous reprochez pas d'avoir cru à la parole d'un enfant qui méritait toute notre confiance.
   Manuel Teixeira sortit si abasourdi qu'il aurait laissé là sa nièce si elle ne l'avait pas suivi. Sa première idée fut... Qui peut dire quelle fut la première idée du négociant, dont l'amour paternel prenait d'énormes proportions ? Sa première idée ce fut sûrement de ramener Leonor chez lui.
   Dès qu'elle vit Leonor sortir avec son oncle, Eufèmia, se doutant de ce qui allait se passer, fut prise de fièvres et s'évanouit tout à fait quand elle entendit la voix retentissante de son maître qui appelait son fils.
   Tous les domestiques accoururent, à part elle. Leonor alla dans la chambre d'Enfémia, et la trouva sans connaissance. Elle alla trouver son oncle et lui dit l'état dans lequel elle avait laissé la pauvre nourrice.
   Au milieu de cet affolement, la sonnette retentit et le professeur d'anglais se fit annoncer ; il demandait à parler au maître de maison en particulier. Manuel Teixeira reprit courage.
   – Apportez-vous quelque bonne nouvelle ? s'exclama le négociant, dont le visage s'était éclairci.
   – Je crois que oui.
   – Mon fils est-il réapparu ? Allez, parlez !
   – Votre fils n'a jamais été perdu, Monsieur Macedo.
   – Où est-il, alors ?
   – Vous savez que je suis le maître pour lequel votre fils a le plus d'estime.
   – Je le sais et vous le méritez.
   – Le noble cœur de votre fils ne pouvait garder un secret que je ne connusse. Il y a quatre jours qu'il a dit au directeur de notre collège qu'il allait rester aux Olivais quelque temps ; mais il m'a dit, à moi, qu'il allait voir sa mère au couvent de Vairão.
   Manuel Teixeira tressauta sur sa chaise trois fois, et s'exclama, à la quatrième :
   – Qui a dit à Álvaro que sa mère se trouvait à Vairão ? !
   – C'est moi, Monsieur Macedo.
   – Et comment savez-vous, Monsieur, qu'elle se trouve à Vairão ? !
   – Je l'ai appris par la rumeur publique.
   – Et que vous importe la rumeur publique, pour que vous la rapportiez à mon fils ?
   – Je ne me soucie guère de ce que dit la rumeur publique, mais je tenais vraiment à servir les nobles sentiments de votre fils.
   – Vous lui avez rendu un fier service, il n'y a aucun doute ! dit ironiquement le négociant. Avez-vous quelque chose d'autre à me dire ?
   – Presque rien, dit le professeur. Je veux vous rendre, Monsieur, les six mois d'avance qu'a reçus le directeur du collège.
   Sur ce, il tira de son portefeuille quelques billets qu'il posa sur le bureau sur lequel Manuel Teixeira appuyait son coude droit.
   Une insolence resta en travers de la gorge du négociant.
   Ce noble professeur était sorti en tournant le dos au richard.
   Leonor, inquiète, ne tarda pas à entrer pour demander ce qui se passait. Son oncle ne répondit pas, et lui demanda de sortir avec une insolite brusquerie. Peu de temps après, il prenait sa voiture pour appliquer un plan qu'il venait d'improviser. Il était simple : dès l'arrivée de son fils, l'envoyer en Angleterre, le laisser quelques années dans un collège, intercepter sa correspondance avec sa mère, et faire passer celle-ci dans un couvent à l'étranger. Il envisagea de donner des ordres pour qu'on allât chercher Álvaro à Vairão ou sur le chemin du retour ; mais, à la réflexion, il se dit qu'il était plus prudent de le laisser arriver sans qu'il se méfiât de rien, afin d'éviter qu'il ne se dérobât au châtiment prévu.
   Eufèmia fut interrogée sévèrement sur les révélations qu'elle avait pu faire au jeune garçon ; et comme elle balbutiait en répondant, elle fut congédiée et menacée de la prison, s'il venait à découvrir qu'elle fût complice dans la fuite de son fils. La pauvre femme partit, et écrivit à sa patronne ; sa lettre parvint à Vairão deux jours après le départ d'Álvaro, sans avoir été interceptée à la poste de Lisbonne, parce qu'elle était adressée à l'une des domestiques de Maria da Glória.
   Voici à présent Álvaro à Lisbonne.
   À peine eût-il mis pied à terre, il s'enquit de l'adresse de João de Matos Vasconcelos Barbosa de Magalhães et alla lui remettre la lettre de la religieuse. Le magistrat était en réunion avec de hauts dignitaires de l'État, pour des affaires très graves, quand on lui annonça la présence d'un jeune garçon qui apportait une lettre de Vairão. Il prit Álvaro à part, lut la lettre, en s'interrompant à maintes reprises pour jeter un coup d'œil embué sur le garçon. À la fin de sa lecture, il l'attira vers lui, lui donna un baiser, et lui dit avec beaucoup de tendresse :
   – Votre mère s'est-elle montrée vraiment tendre avec vous ? Combien d'heures de bonheur lui avez-vous apportées !... Laissez-moi faire, vous serez très heureux avec elle... Attendez-moi ici un moment, je reviens tout de suite.
   Quand il fut revenu, il y eut un coup de sonnette. On écarta la portière, et l'alguazil apparut, qui avait escorté Maria da Glória à Vairão.
   – Où habite cet enfant ? dit João de Matos.
   – Au 12 de la rue Säo Bento, répondit le sbire
    – Rendez-vous tout de suite au 12 de la rue São Bento avec cet homme qui est détenu au Limoeiro, dit l'intendant. Allons-y, mon enfant.
   La voiture blasonnée du neveu de la sainte de Vairão les attendait.
   – Qui peut bien être cet homme du Limoeiro ? ! se demandait le fils de Maria da Glória.
 
 
   Chapitre V
 
 Les insensés ne comprennent pas les liens
 qui se tissent entre le mérite et le bonheur.
   Faust
Goethe
 
 
   Manuel Teixeira vivait une de ses heures malheureuses d'impa tience et de rage quand on lui annonça qu'une voiture s'était arrêtée à sa porte, avec les insignes de l'Intendant Général de Police. La bouche à demi-ouverte d'effarement, il n'avait pas encore détaché sa langue de son palais, quand le concierge fit annoncer João de Matos et Álvaro. Nous ne disposons pas de termes adéquats pour donner une idée précise de la façon dont le visage du négociant était déformé d'un coup par la surprise et des accès de folie. Tout le monde est à même de s'imaginer le trouble qui devait affecter le mari de Maria da Glória, quand il vit entrer son fils en compagnie de l'amant de sa femme.
   João de Matos se trouvait déjà dans la salle d'attente, quelque peu gêné de sa situation singulière ; mais apparemment tranquille. On attendait le maître de maison depuis un bon moment quand la porte de la salle immédiatement contiguë s'ouvrit, et qu'un écuyer vint dire à son Excellence que Monsieur Teixeira de Macedo n'allait pas tarder.
   Álvaro tremblait et devenait pâle. João de Matos prenait les mains du garçon entre les siennes et lui disait.
   – Qu'est-ce que cette peur, mon enfant ?! Votre père ne vous fera pas de mal. Rassurez-vous, ce n'est rien. Pourquoi tremblez-vous ?
   – Je ne saurais le dire... Ce n'est pas de la peur...
   Durant ce court dialogue ainsi engagé entre l'homme et l'enfant, le négociant marchait comme halluciné de long en large, il se dirigeait vers la porte de la pièce où on l'attendait, puis reculait, avec des gestes de plus en plus désordonnés. Toujours en proie à cette affligeante indécision, il revint à sa chambre, tira d'un étui un pistolet à deux coups, le glissa dans la poche de sa robe de chambre en cachemire, et pénétra dans la pièce, sinistrement serein.
   João de Matos se leva et dit posément, l'air grave :
   – Il ne m'est pas difficile de lire sur votre visage, Monsieur, l'émotion qu'a suscitée en vous mon nom. Ce sentiment de haine est si naturel que vous seriez déshonoré si vous ne l'éprouviez pas à mon encontre.
   – Et vous vous présentez chez moi ? ! dit Manuel Teixeira, les yeux fixés sur la surface du sol qui les séparait.
   – Je viens chez vous, Monsieur Macedo, pour m'offrir seul et sans armes à votre juste vengeance.
   Le commerçant l'interrompit en jetant un regard fulgurant sur Álvaro :
   – Et comment se fait-il, Monsieur l'Intendant, que mon fils soit à côté de vous ?
   – Vous allez le savoir, Monsieur ; mais je vous demande, mon garçon, de nous laisser seuls quelques secondes.
   Álvaro sortit de la pièce ; João de Matos ferma la porte ; et Manuel Teixeira s'appuya au bord d'un trumeau, et croisa les bras dans une attitude qui eût été dramatique, si elle n'avait été incivile.
   João de Matos, la main gauche sous le revers de sa veste et sa droite, qui tenait son chapeau, à la ceinture, lui adressa ces mots :
   – Je crois, Monsieur Manuel Teixeira, que vous avez assez d'esprit pour comprendre qu'un homme tel que moi, en votre présence, chez vous, c'est le signe d'un événement extraordinaire, provoqué par une impulsion tout aussi extraordinaire.
   – Je désire effectivement savoir ce que vous venez faire chez moi.
   – Je viens...
   Il ne put achever : un domestique vint dire qu'un officier de justice accompagné d'un détenu escorté de deux soldats voulait parler à Son Excellence.
   – À moi ?! dit le négociant.
   – À moi, répondit João de Matos en souriant. Veuillez permettre, Monsieur, que ce détenu soit sous mes ordres dans la salle d'attente.
   Manuel Teixeira haussa les épaules, et dit, interloqué par ces événements surprenants :
   – Mais y a-t-il un rapport entre ce détenu et moi ?
   – Il constitue un élément important en ce qui nous concerne, répondit João de Matos, et il ajouta tristement : – C'est la clé de la voûte dont vous sentirez, Monsieur, le poids sur votre cœur... Veuillez m'accorder votre attention. J'ai habité, il y a onze ans, en face de votre hôtel particulier. J'avais passé l'âge des passions violentes, mais... j'étais un homme. J'ai aimé Dona Maria da Glória parce que je l'ai vue, et parce qu'elle ne me donnait pas la moindre marque de son estime, ni même qu'elle s'inquiétât de mes constantes sollicitations. Le cœur humain est à ce point absurde. Vous vous êtes rendu en Inde à cette époque, et j'ai cru comme un misérable que votre fidèle épouse cesserait de l'être en l'absence de son mari. Il y avait chez elle un domestique qui devinait mes intentions et se proposa pour remettre une lettre à sa patronne. J'ai accepté, et j'ai libéralement payé le service que me rendait votre domestique ; j'ai écrit pourtant cinq lettres de plus où j'insistais pour obtenir une réponse à la première. Votre épouse ne m'a jamais répondu. Un jour, j'ai été encouragé par mon confident à entrer furtivement chez elle, et à attendre le moment où elle passerait de sa chambre à un salon. Aveuglé par ma passion, je ne compris pas que je commettais un acte abject ; mais votre femme me le lança au visage, et je suis sorti de chez elle, convaincu d'avoir été suffisamment puni par le mépris qu'une femme me signifiait d'un simple geste. Quelques instants après, le domestique fut également congédié, et l'épouse sans tache estima que Dieu avait béni sa décision, et que le monde témoignerait toujours de son honnêteté, et l'applaudirait. Voilà tout. Maintenant, je vous demande l'autorisation de faire amener ce détenu devant nous.
   Manuel Teixeira fit un geste d'automate. João de Matos leva le loquet de la porte et dit à l'officier de justice.
   – Entrez... Vous connaissez cet homme ? dit-il au négociant en lui désignant le prisonnier.
   – Il me dit quelque chose, répondit Manuel Teixeira en le regardant attentivement.
   – Dis à Monsieur qui tu es, reprit l'Intendant, avec une mine terriblement sombre.
   – Je suis ce domestique, nommé Gregório, qui se trouvait il y a onze ans chez Votre Seigneurie.
   À peine eut-il proféré ces paroles, il tomba à genoux au pied de Manuel Teixeira.
   – Faites lever cet homme, dit l'Intendant. Le juge, ici, c'est moi. Lève-toi et réponds. T'est-il arrivé de remettre des lettres de moi à ta patronne, l'épouse de ce Monsieur ?
   Gregório balbutiait, et João de Matos l'interrompit avec les accents d'une formidable colère :
   – Si tu t'écartes un tant soit peu de la vérité, je te fais fracasser les poignets dans deux bracelets de fer. As-tu remis des lettres de moi à Dona Maria da Glória ?
   – Oui, Monsieur, dit le prisonnier.
   – M'as-tu remis des lettres de Dona Maria da Glória ?
   – Non, Monsieur.
   – Qui m'a dit d'entrer chez ta patronne, et m'a conduit à l'endroit où elle devait passer ?
   – C'est moi, Monsieur.
   – Quelle a été la réaction de ta patronne quand elle m'a vu agenouillé à ses pieds ?
   – Elle vous a demandé de sortir de chez elle...
   – Et qu'a-t-elle dit, à toi ?
   – Elle m'a chassé.
   – Qu'as-tu dit à ton maître quand il est revenu de Macao ?
   Le prisonnier s'agenouilla de nouveau aux pieds de Manuel Teixeira, en criant :
   – Je vous ai menti, Monsieur, et j'ai fait le malheur de ma patronne ; mais ç'a été sur les conseils d'un boutiquier qui avait été caissier chez vous. Pardonnez-moi, pour l'amour de Dieu. Cela fait trois mois que je me trouve les fers aux pieds, dans un cachot sans air et sans lumière.
   João de Matos fit un signe à l'agent de police, qui tira Gregório par le col de sa veste et le traîna presque hors de la pièce, tandis que Teixeira, comme s'il se réveillait d'un sommeil vertigineux, armait son pistolet et le pointait, les yeux convulsés et injectés de sang, sur la poitrine du détenu.
   João de Matos s'interposa entre le négociant et son prisonnier, en disant :
   – Un tel homme ne se châtie pas de la sorte, Monsieur Macedo. Il faut tuer une vie dans chacune de ses fibres. La mort instantanée de ce misérable ne vaut pas onze ans de larmes.
   Les yeux déjà baignés de larmes, et la voix étranglée par les sanglots, le négociant se laissa tomber en haletant sur un canapé.
   Alerté par le bruit, Álvaro se précipita dans le salon en courant. João de Matos prit la main de l'enfant, et l'attira vers son père, en disant.
   – Dites à votre père que votre mère lui a pardonné ; et demandez-lui à genoux pardon pour le seul homme qui en ait besoin, moi-même.
   Álvaro se mit à genoux, et se sentit serré dans les bras de son père, qui n'arrivait qu'à balbutier des exclamations entrecoupées de gémissements.
   Embrasé de cette flamme électrique que connaissent les âmes passionnées dans ces angoisses terriblement sublimes, João de Matos tira de sa poche une lettre qu'il lut d'une voix solennelle, profonde, que rendaient encore plus pénétrante ses tremblements nerveux :
 
    Mon neveu,
   Quand tu recevras cette lettre des mains du fils de Maria da Glória, demande à Dieu, de toute la ferveur de ton âme, de dicter à ton cœur les paroles propres à convaincre le père de cet enfant de l'innocence de cette sainte. Que l'orgueil de ton rang ne constitue pas un obstacle pour toi et la volonté divine. Va le trouver, fils de mon frère, vas-y, et ne demande pas le pardon pour Maria da Glória : elle n'est pas coupable ; demande-le pour toi qui as été l'instrument de son malheur, et de celui d'un autre dont tu seras encore accablé, si tu es le témoin des remords de son mari. Va, mon neveu, va le trouver, guidé par cet ange, et Dieu t'aidera à éclairer alors le cœur de ce malheureux mari ; malheureux, oui, parce que je suis presque certaine que les heures de souffrance de cet homme sont tout-à-fait comparables à celles qu'a endurées cette noble et sublime infortunée. Vas-y tout de suite, mon cher João, et ne retarde pas la rédemption de cette martyre qui est pure aux yeux du Seigneur, mais perdue dans l'opinion des personnes à qui Dieu ne conte pas les secrets que renferme le cœur des créatures qu'il a élues. J'attends avec inquiétude que tu me dises ce que mon cœur espère. Si le ciel jette quelque lumière sur ma foi, Maria da Glória rejoindra vite son mari et son enfant qui occupe tout son cœur. Je serai privée de la compagnie de l'ange de cette communauté, mais je compte qu'elle y trouvera le bonheur, et que, quel que soit l'endroit où elle se trouve, elle me donnera toujours le plus doux de ses sourires et les plus amères de ses larmes. Je ne te dis plus rien parce que mes infirmités, béni soit Notre Seigneur Jésus-Christ, ne me permettent pas d'écrire. Je te donne ma bénédiction, neveu de mon âme. Écris-moi par retour du courrier.
                Joana des Cinq Plaies de Notre Seigneur.
 
   – Que dois-je répondre à cette lettre, Monsieur Manuel Teixeira ? dit João de Matos.
   Le négociant se leva en essuyant ses larmes ; il tendit la main à João de Matos, et dit :
   – Je vais apporter moi-même votre réponse à votre tante.
   Le magistrat parvint à refréner l'élan de son cœur qui le poussait dans les bras du négociant. Il fut retenu par la pensée qu'il ne pourrait jamais mériter l'amitié du mari de Maria da Glória, parce que la passion n'était pas une excuse, et qu'il ne faut pas confondre l'impossibilité de commettre un crime avec l'innocence.
   Et ses propres sentiments lui permettaient de deviner ceux de Manuel Teixeira. Quel que fût son bouleversement quand il avait écouté le neveu de la religieuse de Vairão, cela ne suffisait pas pour que cet homme ému offrît son amitié à un autre qui avait pénétré chez lui afin de quémander, à genoux, le déshonneur d'une famille, bien que les résultats de cette criminelle tentative se limitassent à onze ans d'épreuves, et à la découverte de leur misérable cause. Il n'y avait cependant pas que de la douleur dans l'esprit de Manuel Teixeira. C'était pour lui une grande joie que d'être convaincu de la loyauté de sa femme ; il se sentait comme réhabilité aux yeux de sa propre conscience. Il faut l'attribuer à la vanité de cet homme, si l'on ne peut tout attribuer à son cœur. S'il était pris de remords, le grand amour qu'on voue aux victimes de l'injustice, est notre pénitence pour de telles fautes. Le repentir invente de nouvelles attentions ; et l'innocente semble se venger en pardonnant, et en souriant au bourreau qui implore son pardon en pleurant. C'est ainsi ; c'est ainsi que Dieu veut que cela soit ; mais ce qui est impossible, c'est qu'un mari qui a aimé sa femme et qui s'est aimé lui-même pour l'orgueil qu'il concevait de la posséder, pardonne à l'homme, qu'il soit d'un rang supérieur ou négligeable, qui a mis en marche l'engrenage qui devait finir par gâter son bonheur légitime, quoique l'inexpugnable pureté d'une épouse exalte encore l'éclat de sa vertu, en renforçant la vanité de son mari. On voit très clairement qu'au plus profond de son cœur, Manuel Teixeira haïssait João de Matos ; et celui-ci, en homme de cœur et d'esprit, se rendait compte de cette haine, et avait serré la main du négociant parce qu'il ne pouvait pas, sans déchoir, lui refuser la sienne.
   Álvaro ne quittait pas de ses yeux baignés de larmes le visage affable et majestueux de l'Intendant.
   Trente-quatre ans après, en me montrant le portrait de João de Matos, le Père Álvaro me disait dans cette maison des Olivais :
   – C'est ainsi qu'il me contemplait avec ce visage illuminé par la grâce. Même mon âme ne conserve pas une image aussi fidèle du moment où il me dit :  Si vos parents vous le permettent, mon enfant, soyez mon ami ; profitez de ma vieillesse ; je vous dirai ce qu'est le monde, et le châtiment amer des mauvaises actions.
   Ce sont les mots que prononça cet homme vertueux, en prenant congé de Manuel Teixeira. Celui-ci inclina à peine la tête pour répondre aux politesses de l'Intendant. C'est qu'une fois refroidie l'émotion de ce moment, le négociant regrettait peut-être déjà d'avoir tendu la main à João de Matos, avec la chaleureuse ardeur d'un ami.
 
 
 
Chapitre VI
 
 
Apollon prend les armes.
  Satires
Voltaire
 
 
   L'un des derniers jours du mois de Septembre 1825, les fenêtres furent dès le lever du jour pavoisées, ainsi que les tours du monastère de Vairão. On faisait sonner le carillon depuis le petit matin. Des gerbes de myrte, et des fleurs de saison entraient à pleines charretées et sur des plateaux dans le couvent. Les domestiques pépiaient d'une fenêtre à l'autre et en groupes devant le portail, les religieuses se mêlaient aux jeunes filles, et les vieilles aux novices, l'on avait effacé provisoirement toute hiérarchie, et l'on ne tenait pas compte des différences d'âge. La domestique passait en courant devant sa maîtresse, la novice ne baisait pas la main de sa supérieure ; la supérieure laissait les jeunes filles jeter des pétales de rose sur sa coiffe. Certaines des novices portaient des vêtements masculins ; celle-ci se grimait en sous-lieurtenant des milices, celle-là en conseiller, l'une en paysan, l'autre en pêcheur. Et, autour de chacune, l'on s'attroupait, et des rires stridents éclataient pour applaudir la malice de la novice déguisée.
  On saluait par de telles facéties la nomination d'une abbesse : la supérieure devait être réélue pour la douzième fois, toutes lui vouaient un amour filial plutôt que la soumission qu'on attend d'une inférieure.
   À partir de midi, commencèrent à converger de diverses routes des individus bien mis sur leurs montures, avec un visage radieux qui à lui seul indiquait leur corporation et les hautes destinées qu'ils venaient accomplir en cet endroit : c'étaient des poètes. Les uns venaient sur invitation, d'autres d'eux-mêmes, ou aiguillonnés par une fureur prosodique. Les uns y couvaient des amours d'un caractère on ne peut plus idéal ; d'autres avaient déjà vécu et vieilli en leur compagnie ; et quelques-uns venaient dans le but de les mériter. Il y avait trois poètes de Guimarães ; un de Porto qui à lui seul en valait beaucoup d'autres, l'illustre Ferro, deux chanoines de Braga en Apollons, et quelques abbés circonvoisins, le fameux Mormo de Vila Real et le non moins renommé Mesquita dont le nom avait été distingué parmi ses condisciples à l'université :
 
   Tout ce qu'on peut désirer d'Athènes,
   Tout ce qu'Apollon en son orgueil amène,
   Se répand ici dans des chapelles tissées d'or,
   De nard, et de l'éternelle verdeur des lauriers.
 
   Je ne m'attarderai pas aux chapelles tissées d'or ; mais que les moniales hébergeaient somptueusement leurs poètes en leur distribuant les plus rares gourmandises et des liqueurs de prix dont elles garnissaient leurs caves depuis des mois, ça, je vous le jure, et il reste des survivants qui tinrent pour épuisée la source Castalie le jour où les monastiques bombonnes se desséchèrent, brûlées par le soleil ardent de la civilisation qui (disons-le tout bas) amena avec lui le secret de civiliser par la faim, et de restaurer les droits en les violant.
 
   La nuit, les fenêtres s'illuminèrent ainsi que les guichets, les frises des tours, et les corniches des églises. Le thé fut servi dans le spacieux parloir de l'abbesse, d'abord aux poètes et à leurs amis, puis aux nobles de ces contrées. La surface de la vaste cour était couverte de monde, l'on brûlait d'entendre des vers. Les religieuses, plus rompues à l'improvisation de bouts rimés, se trouvaient à leur poste : les signes avaient déjà été convenus entre la bonne sœur et son poète, la novice prétentieuse et son versificateur incognito, et entre la domestique elle-même, le chaudron, et le barde moins noble qui ne dédaignait pas d'encenser une jeune fille bien connue, qui distribuait généreusement les paniers les mieux garnis de gâteaux et de bouteilles de vin dérobés à sa patronne pour son Apollon.
   Le concours débuta sous de bons auspices. Le 'docteur' Ferro avait improvisé un magnifique sonnet sans rien laisser passer de sa licence ordinaire. Les chanoines de Braga apportaient des odes de longue haleine, dont Ferro disait que c'étaient des outres, et pas des odes. Les gens de Guimarães traitaient l'abbesse octogénaire de déesse de Paphos et de dixième Muse. Tout cela était interrompu par de fréquentes libations, qui excitaient ces bruyantes fureurs, et débordaient de la poitrine en colloques rimés respirant un tel amour que, si le patriarche Saint Benoît lui-même s'était trouvé là, et avait pris sa part des paniers garnis qui descendaient des grilles, il aurait demandé un thème pour un dizain, sans aucun incon vénient pour sa sainteté et son bon-sens.
   C'est après minuit que le très glorieux saint n'aurait pas voulu d'une telle compagnie. Les poèmes fusaient déjà, où ne s'exprimait plus l'ardeur d'un cœur, mais l'exubérance de l'esprit. De quel genre d'esprit il s'agissait, un des auteurs inspirés  va le dire.
   Cet auteur était l'abbé Mormo, de Vila Real, l'ennemi de son compatriote Mesquita. Ils ne s'étaient jamais croisés dans un concours sans en sortir étrillés par leurs mutuelles estocades métriques, et bien décidés à en découdre la fois suivante. Mesquita était le fils d'un boucher, qui avait dépensé bien des milliers de cruzados pour obtenir des certificats de bachelier, que la stupidité de cette époque n'accordait pas sans attestations garantissant la pureté du sang. Incapable de toute générosité, Mormo avait plus d'une fois, en heptasyllabes, fait de cruelles allusions aux origines de Mesquita, et celui-ci n'avait plus qu'un moyen de se venger : attaquer à coups de lancette la paillardise de l'abbé.
   Le docteur Mesquita fut tiraillé par le démon de la satire plus vite que son compatriote Mormo. Il en était déjà venu aux railleries cinglantes, comme celle-ci :
 
   Voici que Pégase cède le pas.
   Il regimbe, rechigne, il hennit :
   Il entend braire cet être à vil prix,
   Ce pauvre abbé répugnant et paillard, etc.
 
   C'est à de telles sottise que le poussaient les éclats de rire de ses contem porains ; et sa muse alcoolisée se serait plus franchement prostituée, si l'on n'avait pas proposé une autre rime pour imposer aux poètes un langage plus respectueux. Il fallait terminer par : à la meilleure d'entre les abbesses.
   L'abbé Mormo se leva d'un tapis de gazon où il paraissait assoupi et tapa des mains dès que ce dernier vers fut annoncé.
 
   – C'est parti ! dit-il.  À la meilleure d'entre les abbesses :
 
   Bonne nuit ! Je vous plante là.
   Je ne puis continuer de bâiller,
   Ni supporter ce chimpanzé
   Qui jamais ne dessoûlera.
   Il te faut en homme avisé
   Tenir tes couteaux aiguisés
   Pour égorger bêtes en presse
   Dans un concours aussi sanglant.
   Je rends justice en attendant
   À la meilleure des abbesses.
 
   On ne pouvait se montrer plus nettement insultant envers le fils du boucher. Celui-ci, piqué au vif par ceux qui commentaient l'injure, chercha le vieil abbé dans la populace qui l'acclamait, et se jeta sur lui, les poings serrés. Sa cible n'était pas à même de lui résister ; mais elle avait plus d'admirateurs qu'il ne fallait pour la défendre en lui immolant le nez meurtri de Mesquita. Les amis du docteur accoururent et le combat devint si rude entre les deux partis que la cour du monastère se vida. Les religieuses d'une complexion plus fragile s'évanouirent. Les novices s'écartèrent des fenêtres pour ne pas froisser avec leurs rires les vieilles moniales. Les domestiques tendaient leurs bougies et leurs lanternes à travers les grilles afin d'éclairer le champ de bataille où claquaient les bâtons qui s'entrechoquaient, quand ils ne rendaient pas un son plus sourd en s'abattant sur des têtes. Les dalles de la cour étaient jonchées de chapeaux et de capotes. La mêlée s'était éloignée en formant des tourbillons dont le vacarme redoublait l'épouvante générale. L'abbesse fit éteindre les lumières, et demanda que l'on sonnât le retour au silence. Une demi-heure après, les poètes et les autres hôtes du monastère revinrent à l'auberge conventuelle, et ils passèrent le reste de la nuit à dormir à poings fermés, exceptés les deux chanoines de Braga qui partirent sur le champ avec leurs meilleures odes inédites, et sans leurs chapeaux. Le 'docteur' Ferro se trouvait déjà dans son lit, quand il apprit que les chanoines n'étaient pas revenus, et ne reviendraient pas les nuits suivantes, pour participer au concours. Il sauta d'un bond de son lit, et debout, son drap disposé autour de ses épaules à la façon d'une chlamyde grecque, les cheveux en bataille, il improvisa un sonnet qui commençait ainsi :
 
   Souverain Seigneur Tout-Puissant !
   Rends honneur aux bourdons ronflants
   Qui ont fait battre en retraite ces ordes
   Bedaines, outre à vins pleines d'odes

   L'abbesse voulait mettre un terme aux festivités de son élection, en invoquant les désordres, et sa crainte de les voir se répéter. Un grand nombre de religieuses unirent leurs efforts pour lui faire changer d'avis, et les poètes, avec à leur tête le 'docteur' Ferro, se joignirent à elles pour la supplier de laisser le concours se poursuivre. Les demandes en vers finirent par être agréées, et la nuit suivante, mis à part les chanoines de Braga, les mêmes poètes se mesurèrent, y compris Mosquito et Mormo, lesquels s'étaient réconciliés par l'entremise de quelques dames qui avaient une grande influence sur eux.
   Le déroulement de la soirée ravit les bonnes sœurs et les poètes. Aucune dame ne laissa de contribuer par ses applaudissements au triomphe des bardes, exceptée Maria da Glória qui passait la nuit dans la chambre de Sœur Joana, où elle lui racontait dans tous leurs détails son enfance heureuse et sa jeunesse triste. Il n'était question, dans leurs propos, que d'Álvaro. La religieuse essayait de redonner quelque espoir à Maria qui pleurait l'absence de son fils, en s'inquiétant d'un futur incertain. Mais quand la sainte posait sur elle des yeux chargés de reproches, elle lui disait, pleine d'anxiété, d'un ton suppliant :
   – Pardonnez, mon amie, pardonnez à mon infortune la tiédeur de sa foi. Je sais que Dieu vous écoute ; mais quand je me sens en proie à tant de suspicions, et si malheureuse, je me demande quelles nouvelles vertus je possède à présent pour mériter que le Seigneur oublie mes fautes passées ! J'ai toujours pensé comme aujourd'hui. Le crime ne s'est jamais présenté à moi sous d'autres couleurs, et jamais mon cœur ne s'est ouvert aux charmes du vice. Je suis ce que j'étais ; je pense que je serai toujours aussi mal heureuse que je l'ai été.
   Sœur Joana fit un effort pour s'agenouiller auprès du fauteuil où elle était assise, et elle y parvint avec l'aide de Maria da Glória. Celle-ci s'agenouilla aussi, sans y être invitée par la sainte,  et entendit la religieuse prononcer ces douces paroles :
   – À notre Seigneur, il faut parler avec humilité. Implorez-le, ma fille ; mais ne vous plaignez pas. Job avait une pierre en guise de lit, et une autre pour soulager les souffrances que lui infligeaient ses ulcères. Cet homme osa demander à Dieu pourquoi il l'avait tiré du ventre de sa mère. La miséricorde divine lui pardonna le ton arrogant de ses angoisses.  Ne doutez pas que vous serez vous aussi pardonnée, Maria. Reprenez courage, et priez avec moi.
   Cette prière silencieuse durait depuis quelques minutes, quand tout à coup il se produisit un grand remue-ménage dans les dortoirs. Maria da Glória sursauta et dit :
   – Serait-ce une autre échauffourée, dehors ?
   La moniale ne répondit pas, et ne détourna pas les yeux de Notre Seigneur Crucifié.
   La rumeur s'amplifia en se rapprochant de la chambre, et l'on perçut des voix distinctes criant au miracle.
   – On crie qu'il y a eu un miracle ! s'exclama Maria da Glória en se levant, les yeux fixés sur la religieuse.
   Sœur Joana sourit et dit :
   – Ce n'est pas un miracle, ma fille : c'est la justice de Dieu, que comprend la raison des hommes.
   Une nuée de bonnes sœurs et de novices entra, en criant toutes ensemble :
    – Votre garçon est là !
    – Et je crois qu'il y a son père avec lui !
    – Et beaucoup de monde à cheval !
    – Et deux litières avec des dames !
    – Et ils portaient des flambeaux !
   Sœur Joana se tenait debout, appuyée à Maria da Glória dont les jambes tremblaient tellement qu'elle appela Cecília pour la soutenir.
    – Oh, mes filles ! Vous me cassez ma pauvre tête en parlant toutes en même temps ! dit la sainte. Parle, toi, Cecília, dis-nous ce que tu as vu.
     – J'ai vu monsieur Álvaro, et un homme avec lui, qui doit être son père. J'ai vu d'autres personnes qui mettaient pied à terre, et des dames ont sauté des litières, et l'Abbesse est restée là-bas à la conciergerie.
   Bien que soutenue par les bras de Cecília, Maria da Glória plia les genoux pour prier ; mais son émoi était tel qu'elle perdit conscience, à moins que son âme se fût toute entière plongée dans le sein de son Seigneur miséricordieux.
   D'autres éclats de voix se rapprochaient de la chambre. Trois dames ne tardèrent pas à apparaître, de fort belle apparence, et, parmi elles une jeune fille d'à peine treize ans que le lecteur a déjà vue et dans laquelle il reconnaît à présent la fameuse Leonor des Olivais, la nièce de Manuel Teixeira. Avec ces dames, il y avait également Álvaro que son tout jeune âge autorisait, avec une seconde grâce spéciale de l'abbesse, à pénétrer dans le couvent. Étaient restés devant la conciergerie le mari de Maria, Sebastião de Brito, le père de Leonor, et trois messieurs mariés aux trois dames. Une femme était entrée après celles-ci ; elle n'osait pas se montrer à côté des autres, de crainte que son amour ne se déclarât au détriment de son humilité : c'était Eufémia, la domestique.
   Les dames entourèrent Maria da Glória, l'appelant par son nom, et chacune lui demandait si elle la reconnaissait après ce temps. Leonor lui disait qu'elle était sa nièce, Álvaro lui donnait le doux nom qui la faisait frissonner jusqu'au fond de son être. Quant à Eufèmia, restée dans l'ombre à un coin de la chambre, elle attendait que sa patronne l'appelât.
   – Où est Eufémia ? dit Álvaro, surpris. Elle était avec nous.
   – Je suis ici, Monsieur Álvaro, dit la domestique, et les nonnes s'écartèrent pour la laisser passer.
   – Venez-ci, à côté de ma mère, Eufémia...
   Maria da Glória avait ouvert ses yeux effarouchés, elle les regarda toutes avant de croiser ceux d'Álvaro, qui était allé à la rencontre d'Eufémia. Elle les reconnut tous les deux, se leva, lâcha un cri, et les embrassa en même temps dans un tel transport que les femmes les plus proches durent soutenir ce petit groupe. Léonor se manifesta de nouveau pour dire qui elle était. Maria la contempla, avec amour, et lui dit :
   – Soyez la bienvenue ! C'est la fête des anges !
   Les trois dames  se présentèrent sous ses yeux, en lui demandant si elle les reconnaissait.
   – Oui, dit Maria, d'une voix exténuée. Je reconnais mes amies d'il y a quatorze ans. Vous n'avez pas changé, toujours jeunes et jolies. Le bonheur nous empêche de vieillir... Et moi, vous m'auriez reconnue ?
   Elles ne répondirent pas : toute flagornerie eût été absurde, si elles avaient voulu cacher leur propre stupéfaction.
   – Dona Maria, dit l'Abbesse, votre mari se trouve à la conciergerie. Trouverez-vous la force de descendre jusque-là, Madame ?
   – Il ferait beau voir qu'elle ne la trouvât pas ! dit Sœur Joana des Cinq Plaies. Si j'y vais avec mes quatre-vingt-huit ans et ma goutte, pourquoi ne pourrait-elle venir ? Allons-y donc. C'est moi qui vous donnerai le bras, et Álvaro me le donnera. Imaginez que vous avez l'éternité entre vous ; et je trouve que la comparaison n'est pas inepte : la bonne éternité commence avec l'innocence de la vie, que représente cet enfant, et se poursuit avec l'heureuse issue des souffrances, dont ma chère Maria m'offre un exemple, et, en plus, elle s'appelle Glória !
   Cependant, la poésie dans la cour stagnait à l'intérieur des cœurs repus de ces bardes inquiets. Ils avaient vu arriver la caravane flanquée de flambeaux et c'est tout juste si le 'docteur' Ferro n'improvise pas une élégie à ce semblant de convoi. Parmi les apprentis poètes, quelques-uns se pressaient autour des sveltes matrones descendues des litières, et ils sentirent dans leur gorge s'enfler la veine de la poésie profane. Mormo voulait voir dans cet incident la réclusion forcée de ces dames, et fit preuve d'une aisance empressée en allant demander aux maris eux-mêmes qui étaient ces dames, et sur l'ordre de qui on les cloîtrait à minuit. Les maris eurent la com plaisance d'éclaircir ce mystère, cette explication enflamma tous les fils d'Apollon et, sur chaque lèvre, bouillonna une strophe d'une ode enthousiaste à la rédemption de Maria da Glória. Apprenant qu'on préparait une flambée d'odes, Ferro dit à haute voix qu'il proposait une pièce à qui ramènerait dans une voiture les deux chanoines de Braga et les odes correspondantes.
   Avec ces facéties et bien d'autres, les poètes imprimèrent un nouvel élan au concours, bien que les fenêtres se vidassent de toutes les sœurs, de toutes les novices, et de toutes les domestiques, attirées par cette scène inédite, et obéissant à leur cœur plus qu'à la curiosité.
   On se souvient encore du premier quatrain d'un sonnet déclamé par le 'docteur' Ferro :
 
   Partez, Sœurs, pars, novice, pars la fille,
   Goûter la joie d'un cœur qui se confie,
   Mais laissez là, pour nous prêter l'oreille,
   Une ombre au moins, sinon... une bouteille !
 

 
Chapitre VII

 
    Dans la prière qu'y a-t-il d'autre que cette force redoublée,
capable de nous retenir dans la chute ou de solliciter
pour nous le pardon, si nous nous abîmons ?
Hamlet
Shakespeare

   Manuel Teixeira attendait, adossé à une colonne du portique. Ses amis s'employaient à le préparer à cette émotion. Ils le voyaient si agité qu'ils appréhendaient l'effet du choc qu'il ressentirait en revoyant Maria da Glória pour la première fois.
   Sebastião de Brito disait :
   – Tu dois t'attendre, Manuel, mon frère, à voir une femme bien différente de la femme délicieuse qu'était Maria da Glória, il y a onze ans. Les saints prétendent que les âmes respirent librement dans les couvents ; mais moi, qui ne suis pas un médecin, ni même un saint, je soutiens que l'atmosphère des couvents est forcément un poison pour les poumons d'une jolie jeune femme.
   La suite eut le bon goût de rire au trait du morgado des Olivais ; mais le négociant eut un geste agacé, et s'essuya la sueur qui coulait sur son front.
   La porte s'ouvrit : c'était la supérieure, à la tête d'une procession de moniales, de novices et de domestiques. Au milieu d'elles, il y avait Maria da Glória, au bras de Joana des Cinq Plaies, qui avait sa main gauche posée sur l'épaule d'Álvaro. La lumière qui les éclairait était dispensée par des cierges de cire à la clarté desquelles Manuel Teixeira cherchait, de ses yeux affolés, sa femme. Il la vit, et la reconnut. Poussé par son anxiété, il alla jusqu'à passer le seuil de la porte ; mais la supérieure, tendant la main vers lui, dit avec un sourire affectueux :
   – Veuillez avoir la patience d'attendre ici : il est interdit d'entrer, même aux maris qui se repentent.
   Maria da Glória ne pouvait clairement distinguer les silhouettes qu'elle devinait dehors, devant la conciergerie. Presque suspendue au bras fragile de la religieuse décrépite, elle demanda à Cecília de la retenir par l'autre bras. Toutes se disputaient pour la soutenir, et la portèrent presque jusqu'à la porte. Elle sentit alors des lèvres tremblantes qui lui baisaient les mains avec ferveur. C'était Manuel Teixeira qui s'était agenouillé devant elle.
   – C'est toi ? dit-elle. Tu es donc arrivé à me reconnaître ?
   – Comment aurais-je pu ne pas te reconnaître, ma pauvre Maria ? répondit-il, noyé de larmes, suffoquant à force de gémir.
   – Toi aussi, tu as des cheveux blancs, reprit Maria da Glória en souriant. Les gens heureux vieillissent autant que les infortunés ! Ne reste pas comme ça, Manuel... On ne s'agenouille pas aux pieds d'une amie... Ou elle a pardonné avant qu'on s'humilie de la sorte, ou elle ne pardonnera jamais. Lève-toi...
   – Agenouillez-vous devant Dieu, oui, devant Dieu, Monsieur Manuel Teixeira, dit sœur Joana, et versez bien des larmes pour le louer et le remercier de vous avoir rendu cet ange. Maintenant, je repars avec elle ; pour l'instant, elle nous appartient ; demain, nous vous la rendrons. Allez avec vos amis à l'hôtellerie du couvent. Notre bonne Supérieure vous y fera servir du thé. Allez vous reposer, ou faites des vers si vous êtes poètes ; cette nuit, nous sommes tous poètes, nous recelons tous en notre cœur un hymne d'actions de grâce au Seigneur de la Miséricorde et de la Justice.
   Maria da Glória serra la main de son mari, en balbutiant quelques mots, et en fit autant avec son beau-frère, qui lui servit cette tirade d'un homme de la cour amoureux de toutes les dames de la cour  :
   – Je me m'attendais pas à vous voir si ravissante, Maria, ma sœur ! Je vois à présent que les privilèges des immortelles sont passés dans les roses de votre beauté (Sebastião de Brito avait dit cela quelques mois auparavant à une marquise bien conservée, et appris qu'elle avait répété ce mot à tout le monde en affectant d'en être agacée ; mais ravie que la métaphore fût applaudie comme elle l'était en effet). La grâce du monde, continua-t-il, en offrant du tabac à l'abbesse dans une tabatière en or, flétrit les fleurs, et celle de Dieu les fait refleurir. Vous êtes telle que vous étiez, Maria, ma sœur ; et s'il n'y avait pas l'aimable pâleur qui accentue votre douceur, vous seriez moins belle, ou aussi belle que vous l'étiez.
   Maria rit, mais délicatement, ainsi que les dames de Lisbonne. Quelques rires légers jaillirent en même temps d'un groupe, qui se muèrent en francs éclats de rire plus loin ; c'étaient les novices, de vraies sauvages, selon l'abbesse, qui mettaient le monastère sens dessus dessous, et qui ne pourraient jamais progresser dans les sentiers qui mènent au Ciel.
   La sœur tourière parla de fermer la porte quand Brito fut venu à bout de son compliment ampoulé. Manuel Teixeira baisa la main de Maria, et lui demanda si le petit restait avec elle.
   – Il reste avec elle, dit joyeusement sœur Joana, parce qu'il doit me ramener dans ma cellule. Si ces dames le désirent et si notre Mère Supérieure y consent, elles peuvent rester elles aussi. Saint Benoît, notre patron, tolère tout aujourd'hui, en l'honneur de notre ange, qui n'a pas demandé du bonheur que pour elle. Allons-y donc, avec l'aide de Dieu.
   Les portes se refermèrent. Maria veilla toute la nuit ; il y avait, autour de son lit, ses vieilles amies, les religieuses les plus proches d'elle, et son fils qu'elle caressait, et qui s'était endormi, le front contre l'oreiller de sa mère.
   Manuel Teixeira et ses compagnons, sauf Sebastião de Brito, passèrent la nuit dans l'hôtellerie du monastère. Le hobereau des Olivais, qui éprouvait autant d'amour pour les Muses qu'elles lui battaient froid, fut jusqu'à quatre heures du matin le spectateur le plus enthousiaste de l'assistance : il applaudissait d'une façon délirante, et braillait des bis en mobilisant toute la puissance de son admiration pulmonaire.
   Je m'écarte un peu du cours des événements pour répondre aux remarques de quelque lecteur.
   Il me dit :
   «Je m'attendais à lire quelques pages sentimentales et jolies, amenées par les retrouvailles entre Maria da Glória et Manuel Teixeira. J'ai été floué. Aucun des deux n'a rien dit qui fît pleurer ou nous procurât un semblant d'émotion. L'auteur laisse passer de pleines marées de poésie. C'était le moment d'exposer les trésors de son style plaintif. Même un apprenti romancier n'aurait pas manqué de tirer de la poitrine du mari quatre apostrophes détrempées par un bon déluge de larmes. Il eût été beau de le faire discourir une heure durant à genoux aux pieds de son épouse pâmée toutes les cinq minutes Qu'elle pardonnât, ce ne serait pas seulement juste, ce serait dramatique : une parole miséricordieuse devrait cependant échapper de son cœur, après que les religieuses auraient toutes pleuré en chœur, et que Sœur Joana se serait longuement étendue sur le pardon des injures. En plus, personne ne s'est évanoui ! Ce qui eût été touchant, c'est qu'elle eût été emmenée en haut dans les bras des épouses du Seigneur, et qu'il fût resté dehors, sinon sans connaissance, du moins pour déclamer une harangue d'un quart d'heure avant de tomber, exténué, dans les bras de ses amis. Ça oui, un tel passage suffit pour établir la réputation d'un roman, et faire vendre quelques milliers d'exemplaires de plus. Écrire les choses telles qu'elles se passent dans le monde, telles que nous les voyons à notre porte ! Il vaut mieux alors ne pas proposer des copies de la réalité. Ce que l'on veut, c'est que le romancier nous rende la société, la vie, et les passions pires ou meilleures qu'elles ne sont. C'est délicieux de lire une scène qui n'a rien de naturel, et de dire : Ça ne se passe pas comme ça, mais si ça se passait comme ça le monde serait plus agréable . Où se trouve l'imagi nation du romancier qui répète ce qu'il a vu, ce qu'il a lu, ou ce qu'on lui a raconté ?! C'est comme si l'on disait que le théâtre doit être une photo graphie de la vie ! Apportez vos petits drames véridiques, et vous verrez que même les musiciens de l'orchestre ne les supporteront pas. Pour le roman, c'est exactement la même chose. S'il ne nous émerveille pas, il nous ennuie. A-t-on jamais vu une chose pareille ?! Un auteur qui laisse se dérouler glacialement cette scène dans la conciergerie du couvent ! Les époux auraient aussi bien pu disserter au sujet de la calomnie qui a coûté onze ans de tourments à une épouse sans tache. Car le remords n'était pas un aiguillon suffisant pour mettre un mari hors de lui dans cet endroit si poétique, et le contraindre à s'emporter contre lui-même, et à faire assaut d'éloquence, de phrases bien senties et de larmes aux pieds de sa femme ! Pas même un ah ! Pas même un oh ! Nous n'avons rien entendu !... C'en est trop ! Il se peut que cela se soit produit de la sorte, et que le fait tel qu'il est ici décrit, l'auteur l'ait lu dans le manuscrit du Père Álvaro ; mais cela n'absout pas l'artiste qui reçoit une pierre des mains de la nature, et en fait une Niobé, ou un Laocoon. Le romancier est le sculpteur des passions : les embellir, les corriger, leur donner avec des mots l'expression qu'elles sont incapables de rendre esthétiquement, voilà son métier. Et si l'auteur ne m'entend pas, je lui précise ma pensée : il faut croire que les témoins de la scène entre Manuel Teixeira et son épouse ont été émus parce qu'ils ont vu sur leur visage les mouvements de leur âme ; mais nous, qui ne les avons pas vus, nous avons besoin que la fantaisie de l'écrivain nous en offre une description qui ébranle nos nerfs, et enlève notre esprit à des hauteurs où les enlèvent les romanciers à la mode. Que cet amical reproche vous reste donc gravé dans la mémoire ; et la prochaine fois, fouettez votre ima gination, si vous voulez que votre réputation de romancier reverdisse, humectée par la rosée de nos larmes, et saluée par nos éclats de rire. Pleurer ou rire, c'est tout ce qui importe. Celui qui ne parvient à aucun de ces deux résultats, qu'il ne vienne pas nous assommer.»
   Je réponds en disant au lecteur entendu que je partage son avis, et que, si j'en crois mon expérience, la vraisemblance, une qualité que j'ai développée dans mon art, a porté de rudes atteintes à la valeur de mes romans. Il y a longtemps que je ne tue personne, si ce n'est de maladie : tout au plus, pour embellir la mort en lui donnant un nom apprécié des poètes et des lecteurs sentimentaux, j'ai appelé phtisie ou congestion cérébrale ce qui, en bonne pathologie, s'appelle hydropisie ou inflammation intestinale. Personne ne s'est donné la mort dans mes derniers romans, et aucune femme perdue n'a été réhabilitée dans un amour virginal. Cela contrarie mes modestes aspirations, je le sais bien ; mais puisque c'est ainsi, je ne reviens pas sur mes pas. Je continue sur ma lancée, sans vraiment solliciter mon imagination, un mal dont je suis gravement atteint, en employant mes plus belles couleurs et mes meilleurs pinceaux à copier la vérité, quoique celle-ci soit terne et insipide pour les amateurs d'images. Je me suis déjà épuisé à répondre dans d'autres livres à des observations que m'a faites la critique, pas celle que l'on imprime, mais celle de mon entourage. La France, chez Bernardin de Saint-Pierre, méprisait l'histoire simple de Paul. Ils repro chaient sa stérilité à l'auteur qui ne l'a pas fait se lamenter, dans un monologue empreint de désespoir, auprès du cadavre de Virginie. Ah, si je pouvais connaître, pour l'un de mes livres, ne serait-ce que l'ombre de la renommée de ce roman ! Combien de milliers de romans, d'après vous, cher lecteur, après une heure de décantation, ont été engloutis dans le gouffre de l'oubli, depuis que l’œuvrette du grand naturaliste reçoit le tribut des larmes que Napoléon lui payait à Sainte-Hélène.
   Dans ce genre d'écrit, le sceau de l'éternité, c'est la nature qui le met. Le temple des livres immortels est desservi par peu de prêtres ; mais c'est une grande gloire pour eux que ce culte sans fracas ! N'allez pas croire que je garde ici un œil sur la niche du Temple de l'Éternité où vont me fourrer les générations futures — j'emploie le terme fourrer parce que nous ne pouvons pas y tenir tous ! Non, Messieurs. Mon intention à moi, c'est de vous convertir, cher lecteur, à la religion de la vérité, et je compte vous inciter à relire cette scène languissante et froide de la conciergerie de Vairão. Et si quelqu'un me dit que j'offre des explications cavalières, je réponds que c'est ainsi que je respecte mes lecteurs, et que je me propose d'adoucir la dureté des quelques personnes qui me tiennent entre les dents de leurs critiques, parce que je ne les fais ni pleurer ni rire.
   Voilà ma réponse, et je m'en retourne à ce concours de poésie.
   L'on était arrivé au point du jour quand la plupart des poètes se retirèrent avec leurs Muses enrouées par la fraîcheur de la matinée. Les dames de Lisbonne, fascinées par un concours aussi nouveau, ne se couchèrent pas et passèrent de grille en grille en demandant qu'on leur apprît à proposer des thèmes. Les religieuses notèrent que la petite jeune fille en particulier, si les vers qu'on lui proposait portaient sur un sujet sacré, n'était pas satisfaite et n'éprouvait aucun enthousiasme à les répéter à un poète. Mais si quelque idée amoureuse affleurait dans le thème, il fallait voir la stupéfiante vivacité, la façon presque langoureuse dont l'espiègle jeune fille prononçait les mots du vers. Son père, qui s'était, comme on l'a dit, mêlé aux poètes, était ravi d'entendre la voix de sa fille, et la présentait comme telle aux troubadours conquis par la voix argentine et insinuante qu'elle avait. Parmi eux, celui qui se trouvait dans l'âge le plus vert et nourrissait les plus vertes espérances, se sentit pris d'amour pour cette voix, et d'un amour si ingénieux que, même les vers d'inspiration sacrée, il en profanait l'idée pour en faire des madrigaux. Leonor était enchantée d'entendre son poète, et demandait déjà, avec une anxieuse curiosité, qui il était. On lui dit que c'était le puîné d'une noble maison de Vila do Conde, aussi bon poète que mauvais fils, qui avait donné bien des chagrins à ses parents. Cette dernière circonstance ne l'empêcha pas, jusqu'après le lever du soleil, de soutenir en compagnie de quelques novices le concours dont l'unique poète était celui de Vila do Conde. Elle ne voulait pas se retirer sans voir le visage du barde à qui l'on devait ces sonnets amoureux. Elle le vit, elle entendit sa prose, et le jugea aussi aimable prosateur que poète. Elle lui fit, entre les grilles, d'affectueux adieux, puis alla se promener dans le clos, et rêva, comme peuvent rêver les cœurs fatidiques à quatorze ans.

 
Chapitre VIII
 
 
Oh... Nec te aleator ullus est sapientior...
 Aucun pilier de tripot n'est plus adroit que toi
     Plaute
 
 
   Maria da Glória, Leonor et ces dames sortirent avec Álvaro dans l'enclos attenant au parloir le plus vaste du monastère. Elles y étaient attendues par les hommes, excepté Manuel Teixeira qui avait fait demander à la supérieure un parloir spécial où il pourrait s'entretenir seul à seule avec sa femme. Maria da Glória, mise au courant de cette requête, écrivit à son mari ces quelques lignes :
 
   Ta dignité et la mienne nous imposent à tous deux la délicate obligation de ne pas prononcer un mot touchant les événements qui m'ont conduite dans cette maison. J'ai plus que suffisamment invoqué en vain mon innocence ; répare à présent la faute de ne pas m'avoir écoutée en te présentant à mes yeux comme si ta conscience ne te tourmentait pas. Si tu as besoin de t'épancher, adresse-toi à Dieu, et tu y trouveras du réconfort. La Divine Providence écoute les innocents et les criminels.
   La requête que tu as présentée à Madame l'Abbesse ne peut-être, de mon côté, exaucée. J'irai au parloir, mais Álvaro sera là, avec nous. Je sais que tu te retiendras de confesser tes fautes en présence de ton fils, qui les ignore.
 
   Manuel Teixeira se trouvait déjà dans le parloir quand il reçut ce billet et, quelques minutes après, Maria apparut en compagnie d'Álvaro. Son mari la serra contre son cœur et lui dit :
   – C'est ainsi que tu te venges, Maria ?
   – Que je me venge !...
   – Tu savais que les souffrances que m'inflige le remords, seules les larmes pourraient les soulager, et tu m'interdis de parler et de pleurer, pour que je n'entende pas de ta bouche le  mot  pardon !...
   –  J'ai pardonné, balbutia-t-elle.
   – Et ton pardon, mon amie, doit-il me donner l'espoir que tu puisses me rendre un jour cet amour que j'ai payé si mal ?
   – Tais-toi... Ne me parle pas d'amour... Que viens-tu demander à une femme malheureuse qui a vieilli et qui est morte ici ? On dirait que tu es incapable d'imaginer ces jours et ces nuits tout au long de onze ans ! Qui espère trouver un cœur chez une femme qui a tant souffert ! Demande-moi si je peux aimer mon fils, et rien de plus. Et que veux-tu de moi en plus, Manuel ?
   – Je voulais posséder, ainsi que mon fils, une part de ton amour. C'est impossible ? Je ne me plaindrai pas. J'accepte ton indifférence comme un châtiment ; mais ne me hais pas, ma fille, ne me hais pas. J'ai été ton bourreau parce que j'étais sincèrement ton amant...
   – Ça suffit !... dit Maria da Glória à grand peine, en jetant sur Álvaro un regard sans larmes. Avez-vous oublié ce que je vous ai demandé ?
   Manuel Teixeira obéit à sa femme et la contempla en silence, tandis que Maria appuyait sur son cœur le visage de son fils. Durant les minutes que dura une telle contemplation, quel devait être l'état d'esprit de cet homme ? Une angoisse mortelle, un tourment sans nom, et aucun remède quand la compassion refuse de lui ouvrir le soupirail des larmes. Que voyait-il ? Les reliques d'une grande beauté, ses cheveux blancs, ses paupières violacéess, les rides sur son visage décharné, la décomposition de ce visage qui avait été l'image, le symbole vivant de la grâce et de l'harmonie. Qu'avait-il fait durant ces onze années qui avaient dévoré sa beauté et son cœur de martyre ? Ce devait être la question qu'il s'était posée, tandis que les larmes bouillonnaient sur ses yeux. Qu'avait-il fait ? Il avait partout apparemment vécu dans la joie et l'opulence. Il avait eu des palais à Naples, et s'était à ce point élevé dans ses pompes qu'à Paris il fut remarqué par des personnages indifférents. Tandis que son épouse pure lui demandait, d'ici, juste une visite de son fils et laissait le père jouir pleinement du fruit de son patrimoine à elle, qui était cette femme qui, exténuée de bonheur, s'appuyait au dossier satiné de ses voitures, et se sentait lasse du luxe de ses palais de Naples et de Belém ? Comment a-t-il pu si vite se remettre des regrets que lui inspirait son épouse, avec les caresses vénales de cette italienne aux pieds de laquelle il déversait l'or qu'il avait ramené de Macao, et qu'avait engrangé le labeur infatigable d'un père qui se privait de ce qui lui semblait indispensable à la future aisance de sa fille ?
   Telles devaient être les désolantes réflexions du négociant, ou alors il devait ressentir de plus grandes souffrances, quand il se jeta comme un fou aux pieds de Maria, en s'écriant :
   – Tu ne peux me pardonner !
   Maria se hâta de le relever, et lui dit :
   – Si mon passé mérite à tes yeux quelque compassion, ne t'acharne pas sur moi. Lève-toi. Nous allons sortir, j'ai l'impression de manquer d'air. Nous allons éprouver  mes forces. Donne-moi ton bras, Manuel. Nous irons voir de près les arbres que je vois depuis onze ans de ma cellule.
   Manuel Teixeira se sentit réconforté par le courage et les sourires de sa femme. Ils sortirent, et seuls, et en silence. Álvaro voulait appeler Leonor, mais son père rejeta cette idée.
   – Allons-y seuls, dit-il. Jouissons égoïstement de ce bonheur... quoiqu'il ne s'agisse que du mien...
   Maria sourit et dit, avec des accents mélancoliques :
   – Le bonheur !... L'as-tu connu avec l'amour de cet ange ?... Je te crois si tu me dis que oui... Du reste... Comment pourrais-tu être heureux, s'il y a un Dieu !...
   Teixeira essuya le coup involontaire que lui avaient porté ces paroles, et murmura :
   – Dieu, qui a laissé ton innocence plongée onze ans dans les ténèbres... Quel Dieu !
   – N'offense pas la main divine qui m'a soutenue... répliqua Maria.
   Les familles réunies dans le parloir, ayant appris que les époux étaient sortis dans la cour, descendirent pour les y retrouver. Sebastião de Brito brailla de loin :
   – Oh ! Attendez-nous là-bas, nous arrivons, nous aussi. Deux lunes de miel, ça fait beaucoup de lunes ! Vous pourrez parler tous les deux à Lisbonne, donnez-nous un bout de votre bonheur.
   Quant tout le monde se retrouva ensemble, le morgado des Olivais continua :
   – Tu veux savoir, Manuel ? Ta nièce Leonor est poète... Elle ne parle qu'en vers. Il faut qu'Álvaro soit poète.
    Tous s'esclaffèrent parce que le projet de marier les deux cousins était connu de tous.
   – Tu aimes donc beaucoup les vers, Leonor ? dit Maria.
   – Beaucoup, surtout ceux que fait monsieur Sotto-Mayor.
   – Qui est ce monsieur Sotto-Mayor ? répondit Maria da Glória sans se montrer autrement surprise.
   – Elle connaît déjà les poètes par leur nom, répondit gaiement le père. Sotto-Mayor est un garçon de Vila-do-Conde et c'est pour sa Muse que la petite a déjà perdu cette nuit, et perdrait la vie, s'il lui promettait une éternité de sonnets.
   – Déjà une telle passion pour les vers ! rétorqua la mère d'Álvaro. Sais-tu faire des vers, mon fils ?
   – Non, Madame, je suis encore trop jeune, répondit Álvaro. C'est ma cousine Leonor qui a lu beaucoup de vers.
   – J'ai déjà lu Bocage, fit la jeune fille soulignant cette phrase d'une mimique affectée. J'ai également lu Belmiro, et les poésies de Garção, et de Quita, et de Lobo, et bien d'autres que mon père a là-bas. Et Dona Catarina de Balsemão, et la marquise d’Alorna aiment beaucoup m'entendre réciter des sonnets et me reprennent quand je n'y mets pas le ton.
   – Bravo, dit Maria. Te voici une vraie lettrée, ma nièce !... Veux-tu prendre le voile pour goûter les délices d'un concours poétique tous les trois ans ?
   – Prendre le voile ! Dieu m'en préserve ! Je ne comprends pas que l'on puisse vivre dans un couvent ! Plutôt la mort qu'un tel sort !
   Le  morgado trouva très drôle ce trait de la jeune fille, et s'accorda avec elle pour ne pas comprendre qu'il y eût des gens qui voulussent se tenir à l'écart du monde qui, selon lui, n'était pas aussi mauvais que les misan thropes le disaient en le calomniant.
   Tous les promeneurs se mirent à discuter à ce sujet, Maria da Glória soulignant le bonheur qui règne dans les couvents quand la paix règne sur le cœur et sur la conscience. Là-dessus, le poète de Vilar do Conde apparut et Léonor s'écria, toute frémissante :
   – Le voici ! C'est lui !
   – Qui, lui ? firent plusieurs voix.
   – Mon poète !
   – Ton poète ! dit Maria da Glória, laissant percer son agacement. Et, prenant son beau-frère à part, elle lui dit à l'oreille : Ne laissez pas votre fille s'exprimer ainsi, ce n'est pas joli !...
   – Pourquoi, ma sœur ? dit le morgado à voix haute. Voilà bien l'effet des couvents ! Que de pruderie ! Qu'est-ce que ça peut faire qu'elle dise son poète ? Des mots qui ne signifient rien dans cette bouche, ma sœur Maria ! C'est une enfant : laissez-la parler.
   Miguel de Sotto-Mayor avait rejoint le groupe, et il le salua avec autant d'aisance que d'élégance.
   – Vive le poète ! dit Sebastião Brito. J'aime les poètes, et leurs relations. Votre belle muse est-elle allumée pour cette nuit ?
   – Ma muse, dit le jeune homme, est toujours froide ; et si elle a connu quelque réussite, elle la doit aux chaleureuses louanges que vous lui prodiguez, bien qu'elle ne les mérite pas.
   – Au contraire : ma fille est enchantée de vos vers, et sait déjà qui vous êtes, Monsieur. Vous avez là une enfant qui a déjà lu les meilleurs auteurs portugais.
   – Raison de plus, rétorqua le citoyen de Vila do Conde, pour ne pas apprécier mes poésies mal dégrossies et sans autre mérite que leur naturel.
   Le poète se joignit au groupe, débitant des futilités en réponse à celles de l'intarissable morgado, et remerciant par de discrètes œillades l'expression pénétrante des yeux de Leonor, qui semblait captivée par ses discours.
   La communauté se mit en frais ce jour-là pour un banquet somptueux et délicat. L'Abbesse, qui était également le 'commandant-en-chef' de Vairão, enfreignit largement les règles de son ordre en autorisant les familles de Lisbonne à dîner avec elle et d'autres religieuses d'un rang supérieur. Pendant ce temps, les poètes, qui ne l'étaient que la nuit, mangèrent ce jour-là comme s'ils n'avaient été là que pour improviser des vers, et rendre honneur au réfectoire des moniales. Et cependant celles-ci, en hôtesses riches et généreuses, ne se plaignirent pas comme celles du temps du roi Dom Dinis, des quantités de nourriture absorbées par les Riches-Hommes et les Noblets*.
   Les hôtes du couvent se rendirent à la tombée de la nuit à la croix de la cour. C'était une belle soirée d'été que celle de ce jour de septembre. Maria da Glória ne répondait pas aux manifestations de joie de tout ce monde qui la félicitait et ne pouvait comprendre sa tristesse. Ses amies qui auraient aimé s'y voir plongées lui parlaient de la société de Lisbonne. Elle répondait mélancoliquement :
   – Qu'ai-je à faire, moi, de la société !... Le bras qui blesse en diffamant, ne se retire jamais quand il se repent sans laisser de plaie incurable. Je ne déteste pas le monde, mais je le méprise. Donnez-moi une maisonnette et mon fils, je ne veux rien de plus. Si cet enfant était mort, il y a longtemps que je dormirais dans la retraite que m'offre cette maison ; ou, si Dieu voulait prolonger mes épreuves, jamais je ne sortirais d'ici.
   Manuel Teixeira avait entendu ce discours qu'il interrompit avec beaucoup d'amertume.
   – Je ne compte pour rien à tes yeux dans ta vie, Maria ?
   – Tu es le père d'Álvaro, je t'estime et je te respecte, aujourd'hui comme toujours. Que veux-tu de plus de moi ? Le bonheur d'une femme est très fragile, et ne peut en tout cas être restauré quand on le tue avec le poison de l'ingratitude... Excuse-moi, mon ami. N'attends pas de miracle que les prières des servantes de Dieu n'ont pu obtenir. Il y a eu ici bien des personnes qui ont demandé au Seigneur de m'accorder un rayon de réconfort et de joie. Ce que le Ciel m'a concédé, ç'a été la résignation et l'amour de cet enfant.
   Maria da Glória évitait déjà de s'entretenir seule avec son mari. Elle était blessée par les expressions dont il habillait sa passion pour adoucir ses accès de remords. Elle ne l'aimait pas ; disons-le hardiment au nom de la vérité et de la nature : elle ne pouvait l'aimer. Elle aurait dû pardonner et pardonna sa passion jalouse exaspérée par son orgueil ; mais ce mépris obstiné durant onze ans, ce silence outrageant aux lettres passionnées d'une mère qui suppliait en vain de baigner le visage de son fils de ses dernières larmes, ça non, cette femme vertueuse ne pouvait le lui pardonner.
   Nous verrons plus tard les idées nobles et singulières qui étaient celles de Maria da Glória.
   Nous en sommes à la dernière nuit du concours poétique. Le départ des familles pour Lisbonne a été fixé à quatre heures du matin. Les poètes se sont engagés à empêcher les voyageurs de fermer l'œil jusqu'à cette heure-là, et se sont acquittés gaillardement de cette délicate mission. Heureux temps que ceux-là, où la poésie était l'ennemie du sommeil.
   S'il y eut quelqu'un pour ne pas bâiller, ce fut Leonor. Le barde de Vila do Conde se surpassa dans les mignardises, les doux propos, le ton amoureux de ses sonnets et de ses dizains. Sa passion palpitait dans tous les genres : dans le sonnet, elle était impétueuse et énergique ; dans le dizain, toute en fleurs et suave. Ferro avait surpris quelques vers qui lui inspirèrent ce sonnet qu'il chanta, et dont on ne m'a, à mon regret, répété qu'un morceau :
 
   Quels doux roucoulements lâche ce tourtereau
   Pour la précieuse tourterelle au cœur épris !
   Attention aux vertus exposées aux cahots :
   Nous allons avoir droit à des péripéties !
 
   Miguel de Sotto-Mayor, qui essuyait les rires et les moqueries de la plèbe, éprouva quelque humeur contre l'improvisateur de Porto, et voulut le provoquer. Mises au fait de ce conflit, les nonnes s'interposèrent et Léonor se joignit à elles, en disant d'une voix qui ordonne et ne demande pas :
   – Faites ce que je vous dis, sinon, je ne suis pas votre amie.
   Or le Ferro, qui avait juste fait un peu mine de comprendre qu'on le provoquait, une fois calmée l'ardeur du troubadour de Vila do Conde, montra à quel point il était incorrigible dans un sonnet dont on se rappelle les tercets  :
   ................................................
   D'un aussi noir tableau, mon pinceau se démet :
   Piétiner du pardon les vénérables lois,
   Me tuer pour un rien, un simple quolibet,
 
   Quel homme si cruel, ô Seigneur, on vous doit !
   Si d'un fer aiguisé ma bedaine est percée,
   Quel déluge de vins et pâtés l'on verra !
 
   Je n'ai pas cherché à savoir les ruses innocentes dont usa Leonor pour quitter le groupe des dames, et disparaître parmi les domestiques qui s'entretenaient en prose avec leurs connaissances à des fenêtres à l'écart des endroits trop fréquentés. Miguel de Sotto-Mayor devait être informé de ce changement, parce qu'il abandonna, lui aussi, le théâtre de ses triomphes, s'exposant au soupçon d'être parti parce qu'il était froissé des facéties du 'docteur' Ferro. Les domestiques les plus proches de Leonor entendirent ce court dialogue entre la jeune fille et le poète :
   – D'ici une heure nous partons pour Lisbonne, dit-elle.
   – Et nous ne reverrons plus ? fit-il. Ce concours m'a été fatal ! Si seulement le Ciel avait voulu que mes yeux se ferment avant que je vous ai vue, Leonor !
   – Je vous reverrai peut-être ; mais vous m'oublierez si vous ne me voyez pas !
   – J'oublierai plutôt de vivre, je sentirai mon cœur mourir, dévoré par la saudade. Jurez-moi un amour éternel ! J'ai promis d'écrire au malheureux poète qui dorénavant comptera avec ses larmes les minutes qui lui restent à vivre.
   – Je jure de vous aimer éternellement...
   – Vous le jurez ? ! Mais oubliez-vous que vous êtes l'épouse qui a été promise à votre cousin ?
   – Mon cœur est libre, expliqua-t-elle... Adieu, on me cherche, adieu, aimez-moi, et gardez l'espoir !
   Les dames se trouvaient à la conciergerie quand Leonor descendit. Il manquait Maria da Glória et l'on sentait dans ce couvent, en dehors du remue-ménage, de la tristesse chez beaucoup de nonnes. Maria da Glória était entrée dans la chambre de sœur Joana des Cinq Plaies pour lui donner un dernier baiser et s'était évanouie dans les bras de la religieuse et de Cecília. Elle était revenue à elle, et n'arrivait pas à retenir ses gémissements, comme si elle se voyait en partant arracher son bonheur. Álvaro pleurait à côté d'elle. Eufémia en était à demander qu'on la laissât rester là avec sa patronne et le petit. La sainte, en montrant un courage affecté, lui imposait le devoir de changer de visage, de paraître joyeuse, et heureuse des bonnes dispositions de son mari. Les contraintes de cette situation finirent par l'emporter ; et Maria da Glória reprit, en embrassant son fils avec frénésie, assez de courage pour lui sacrifier l'angélique amitié de ces dames.
   La lumière du matin pointait quand ils prirent le chemin de Porto. La cloche de Vairão sonna mâtines, les religieuses entrèrent dans le chœur, et y trouvèrent Sœur Joana des Cinq Plaies de Seigneur. Après la fin des psaumes, la sainte éleva la voix, qu'on écoutait toujours comme la parole d'un ange, et dit :
   – Supplions la Miséricorde Divine d'accepter le calice de l'innocente Maria da Glória pour épargner de futurs chagrins à cette famille, si les mystérieux desseins de Dieu lui en réservent.
   Quelles devaient être tes visions, ô sainte ! ?
 
 
 
Chapitre IX
    Poiché suo fui, non ebbi ora tranquilla,  Né spero aver...
Rime.
Petrarque
 
  Je rendrai compte en peu de mots de la vie chez Manuel Teixeira de Macedo, durant cinq ans. Le lecteur apprécierait peut-être le récit détaillé des événements qui n'ont pas manqué de s'enchaîner pour rendre ses fleurs au printemps de Maria da Glória, et adoucir l'aigreur qu'un supposé déshonneur avait dû instiller dans l'esprit du banquier. C'est une erreur. Les printemps de l'âme, si l'aile noire d'une tourmente les effeuille, ne retrou veront jamais leurs fleurs ; et les bourreaux qui aiguisent le fil de leur orgueil pour lui immoler sans pitié leurs victimes, s'infligent de tels coups et ouvrent une telle plaie sous l'effet du remords, que même le baume du repentir ne la referme pas.
   En pénétrant chez son mari, Maria da Glória lui dit, en l'absence de tout témoin :
   – Tu accueilles chez toi une sœur, mon ami. Donne-moi une chambre dans cette maison, à côté de celle de mon fils. Si tu me la concèdes, tu réponds aux désirs de mon cœur ; je ne veux rien de plus ; et me contraindre à accepter plus, c'est m'accabler. Je me suis habituée à la réclusion ; je la poursuivrai ici. Si elle me pesait là-bas parce que Dieu me bénissait dans l'ardeur de mon amour maternel, je serai heureuse, ici, chez toi, parce que j'ai à mes côtés tout ce qui me retenait à la vie, et que j'espérais retrouver. Il me serait pénible de te contrarier, ou de jouer la comédie. Ne change pas, Manuel, tes habitudes. Continue à être ce que tu étais avant de venir me chercher pour me ramener chez toi. Je ne te demanderai rien sur ton passé, et je ne veux pas que tu m'en dises quoi que ce soit. Il suffit que j'en aie entendu parler par des personnes d'une curiosité malveillante, qui, il y a encore quinze jours, t'absolvaient, toi, pour me diffamer, moi. Cela suffirait pour me faire prendre le monde en haine, et me féliciter de vivre en le haïssant. Tu as eu la bonté de m'écouter avec indulgence, pour être généreux en tout. Me permets-tu ainsi de vivre comme je te le demande,  à l'intérieur de cette maison ?
   – Vis comme tu voudras, Maria, répondit Manuel Teixeira, visiblement blessé. Je me soumettrai à toutes les conditions que tu stipuleras, si d'elles dépend ton bien-être. Tu m'as dit que tu étais chez toi simplement ma sœur.
   – Ta sœur.
   – Tu confirmes ce que tu m'as déjà dit : ton cœur est mort pour moi.
   – Un cœur de sœur n'est pas un cœur mort, mon ami. Ton épouse, tu la reconnaîtras aux extrémités auxquelles sera poussé l'amour que j'éprouve pour ton fils. Voilà ce que je suis pour toi aujourd'hui, et ce que je serai toujours.
   – J'ai compris... Il sera fait selon ta volonté, Maria. Je ne me révolte pas contre ce châtiment : racheter sa faute par d'amers chagrins, c'est un soulagement du remords pour des âmes qui ne sont pas tout-à-fait perverties. J'accepte tout.
   Et il respecta religieusement cette promesse.
   L'Italienne du palais de Belém se trouva d'un seul coup plus riche ; mais c'était pour solde de tout compte. Le millionnaire lui avait donné, avec l'argent, le conseil de se retirer à Naples avec leurs deux enfants. La cantatrice garda l'argent, et lui renvoya son conseil. Si jusque là, cette perfidie était restée secrète, elle devenait évidente avec le temps par un effet de la vanité. Le nouvel amant s'enorgueillit de la substitution et s'afficha en redoublant la magnificence de la Napolitaine. Manuel Teixeira voulut récupérer ses enfants ; mais elle lui répondit que ses caprices de femme n'avaient rien à voir avec son cœur de mère ; et elle ne lui confia pas leurs enfants.
   Álvaro ne retourna pas au collège, sauf pour aller montrer à son maître et ami ses larmes de joie.
   – C'est ma mère, disait-il, qui est à présent ma préceptrice. Tout ce que je savais, c'était bien peu à côté de ce qu'elle m'apprend. Elle m'a dit que ses heures de résignation, elle les avait consacrées à l'étude. C'est un plaisir de l'entendre discourir au sujet de quelque passage de l'Histoire ; mais ce qui me fascine, c'est ce qu'elle me dit de la vie.
   – Votre père, dit le professeur, doit se sentir heureux quand il l'écoute...
   – Mon père se mêle rarement à ces conversations. Cela fait deux ans que ma mère est revenue du couvent et, depuis, je ne sais comment expliquer l'air sombre de mon père. Il lui parle avec douceur et volontiers ; mais, quand je le trouve seul à son cabinet, il me semble que je vois ses cheveux blanchir et il n'a pas quarante ans, je crois. Je commence à tout comprendre, et vous allez m'expliquer, mon ami, ce qui m'échappe. Je pense que mon père est malheureux parce que ma mère le tourmente en montrant, sans le vouloir, des signes des épreuves qu'il l'a obligée à subir. C'est elle qui a vieilli, et à qui il reste peu de temps à vivre. Elle me dit souvent en pleurant : Dieu permettra-t-il que je ne quitte pas ce monde sans t'avoir vu devenir un homme, et trouver le chemin du bonheur ? J'ai bien peur qu'elle ne succombe aux effets de ses chagrins passés.
   Un jour, Álvaro Teixeira rencontra João de Matos assis à côté du comte de Basto dans la voiture de ce dernier. João de Matos le vit, et fit arrêter la voiture. Le ministre de la justice mit pied à terre, et embrassa Álvaro.
   – Vous n'avez plus gardé aucun souvenir de moi ? lui dit-il.
   – Si, mais je n'ai pas osé me présenter chez vous.
   – Eh bien, venez me voir, et n'oubliez jamais mes derniers mots.
   Cette rencontre se produisit cinq ans après la visite de l'Intendant Général de Police à Manuel Teixeira.
   En 1830, le négociant se retira complètement de ses affaires commer ciales. Il n'avait plus assez de forces pour ce travail, et disposait de plus de ressources qu'il ne lui en fallait. Son train de vie était relativement modeste. De ses anciens équipages, il n'avait gardé que l'indispensable. Maria da Glória se rendait juste avec son fils aux Olivais à des heures où elle ne pouvait être observée. Álvaro, et lui seul, se trouvait constamment avec elle. Les gens qui lui étaient liés et qu'elle recevait chez elle renoncèrent à y venir, offusquées par l'air cérémonieux et la réserve avec lesquels ils étaient reçus, et prirent encore plus d'ombrage d'une vertu farouche qui ne rendait pas les visites. Les seules paroles bienvenues dans la chambre de Maria da Glória, c'étaient les lettres de Vairão, les unes de la sainte, d'autres de Cecília, et beaucoup de toutes les religieuses, auxquelles elle répondait toujours. Celles de sœur Joana cessèrent au bout de cinq ans ; mais Maria da Glória disait qu'elle la voyait toujours en rêve, et l'entendait du Ciel. Elle en parla comme si la sainte avait été élue pour lui servir d'ange-gardien, et quelques autres apportèrent leur lumière à l'autel de l'Éternel. Les jours où elle recevait de ces nouvelles, elle les célébrait en versant beaucoup de larmes : Si tu n'étais là, disait-elle à son fils, ces saintes créatures auraient expiré dans mes bras.
 
   L'état de Manuel Teixeira s'aggravait de jour en jour. La Faculté lui recommanda l'air de l'Italie, après un voyage récréatif en Europe. Il demanda à sa femme si elle l'accompagnerait, et elle répondit que cette question la blessait parce que ce n'était pas seulement son devoir, mais aussi son désir le plus ardent. Le père d'Álvaro songea à emmener également Leonor. Maria approuva cette idée et Álvaro ne put cacher la joie qu'elle lui procurait. Le morgado des Olivais fut lui aussi ravi de cette invitation.  Leonor, de son côté, ne prit même pas la peine de cacher à quel point ce voyage lui déplaisait. Elle dit qu'elle ne se sentait aucun goût pour les voyages, et laissa à son père le soin de trouver des excuses pour l'en dispenser.
   Comme si elle avait deviné la tristesse de son fils, Maria da Glória s'adressa à lui en ces termes :
   – Álvaro, tu ne peux cacher ton cœur à ta mère. Tu as dix-huit ans ; je peux te parler sans aucun détour. Aimes-tu ta cousine ?
   Álvaro rougit, et balbutia.
   Maria poursuivit :
   – Tu as déjà répondu, mon fils. Tu aimes ta cousine ; et moi, je te dis de faire tout ce qui est humainement possible pour l'oublier.
   – Pourquoi, ma mère ?!
   – Cette fille est née sous une mauvaise étoile. Le fond est bon ; mais l'éducation le lui a gâché. Peux-tu imaginer les perspectives qui vont s'ouvrir devant tes yeux ? La clé des merveilles de ce monde, ta richesse va te la donner. Je ne veux pas dire que ton or te permettra de découvrir des cœurs nobles et dignes de toi ; mais il est certain qu'autour de l'homme que tu seras, s'accumuleront les trésors les plus rares, et que tu choisiras alors ce qu'il y a de plus délicat. Oublie Leonor, mon fils. Fais comme si tu avais vu une vipère lovée au milieu des fleurs que tu aimais depuis ton enfance. Un jour, tu verras les fleurs desséchées, et la vipère prête à cracher son venin. Tu demanderas alors à l'ombre de ta mère quelle voix du Ciel a soufflé à son âme la prophétie que je te fais aujourd'hui.  
   Álvaro ne répondit que par un sourire obligeant, un triste sourire, qui trahissait une douloureuse angoisse qu'on n'ose confier. Ces lignes qu'a écrites Álvaro à Leonor en disent plus :
 
   Je croyais, ma cousine, que tu te plaisais dans notre famille. Mes parents t'aiment beaucoup, et moi... tu sais bien comme je t'aime. Tu te montres ingrate envers notre amour. Dieu connaît les raisons que tu as de ne pas partir. Souviens-toi de nous, et de moi ; et viens m'embrasser avant notre départ.
 
   Le lendemain, le morgado arriva à Lisbonne avec sa fille.
   – Vous ne savez pas qui j'ai rencontré aujourd'hui aux Olivais ?! dit Sebastião de Brito à Maria da Glória. Vous souvenez-vous, ma sœur, de ce poète qui s'appelle Miguel de Sotto-Mayor ?
   – Parfaitement... Il se trouve aux Olivais ? !
   – En personne. Je lui ai demandé ce qu'il faisait là, et il m'a dit qu'il venait de Lisbonne et visitait les environs. Le fait est que ce garçon voyage comme un grand seigneur ! Il a deux domestiques en livrées et deux jolis chevaux. C'est à croire qu'il y a des poètes qui ont des domestiques en livrée, et des chevaux. 
   – Quoi d'étonnant ?! rétorqua aigrement Leonor. N'avez-vous jamais entendu dire, mon père, que c'était le puîné de la maison la plus ancienne de Vila do Conde ! Elle est bien bonne ! Vous voulez que les poètes soient tous des loqueteux parce que Camõens, Bocage, Talentino et d'autres n'ont eu que des vers à montrer au monde ! Pour moi, ce n'est pas ses chevaux et ses livrées que j'ai admirés ; ce que juge le plus remarquable dans le poète, c'est son talent !
   – Quelle flamme quand tu parles de poésie, ma nièce ! dit Maria da Glória.
   – La petite ne jure que par les vers, répliqua son père. Et le plus beau, c'est qu'elle en compose aussi. Tu n'as pas encore fait des vers pour ton cousin, Leonor ?
   – Mon cousin n'aime pas les vers... répondit-elle d'un air dégoûté.
   – Je n'ai rien contre eux, dit Álvaro. Et s'ils étaient de toi, je les appré cierais beaucoup, ma cousine...
   – À d'autres ! Je te lisais, il y a quelques jours à peine, l'Orient, et tu m'as dit que les vers du Père José Agostinho étaient graisseux et faits à lard, comme leur auteur.
   – C'est vrai, j'ai dit cela pour plaisanter ; mais si je n'aime pas l'Orient, je pourrai, en lisant tes vers, prendre goût à la poésie.
   Le cœur d'Álvaro était chargé de larmes. Une lumière soudaine s'était faite dans son esprit. Il se rappela l'enthousiasme puéril de Leonor pour le poète de Vila do Conde, et en tira des conclusions sur cette visite aux Olivais. À peine né, le vautour de la jalousie saisit sa poitrine entre ses serres. La passion lui donna de l'assurance, et sa douleur de l'éloquence. Il chercha une occasion de se retrouver seul avec Leonor et luit dit, les yeux baignés de larmes :
   – C'est sûr : tu ne viens pas avec nous en Italie ?
   – Quelle question ! Je t'ai déjà dit que je ne venais pas.
   – Et pourquoi ne viens-tu pas, Leonor ?
   – Parce que je ne veux pas laisser mon père seul, et je n'échange pas le plaisir de voir le monde contre ses caresses.
   – Mais ton père insiste pour que tu viennes...
   – C'est son droit ; s'il n'apprécie pas ma compagnie, moi, j'apprécie la sienne.
   – Il y a une autre raison, ma cousine, repartit Álvaro, avec une expression triste tempérée par un doux sourire forcé.
   – Laquelle ?
   – Tu aimes ce poète que tu as vu aujourd'hui aux Olivais.
   Leonor perdit contenance, lâcha un éclat de rire superficiel, et finit par dire :
   – Tu es drôle, mon cousin ! Me voici transformée en châtelaine, avec un troubadour sous le balcon du château en train de gémir son amour ! Que Dieu te vienne en aide, Álvaro ! Je m'en soucie bien, moi, de l'homme de Vila do Conde !
   – Mais il est certainement venu pour toi, lui...
   – Et si c'est le cas, qu'est-ce que j'y peux ! Les poètes ont de ces manières, et je ne suis pas responsable des sottises d'autrui...
   Leonor prit le premier prétexte pour mettre fin à cet entretien. Álvaro, presque repoussé quand il allait parler, s'en fut trouver sa mère, et s'épancha sur son sein, en s'exprimant de la sorte :
   – Vous avez raison. Je dois oublier ma cousine.
   – Pas totalement, surtout quand elle sera malheureuse... dit Maria da Glória. Rappelle-toi toujours cela, mon fils.
   Ils partirent pour Venise.
   Que des brises légères gonflent doucement leurs voiles, et que renaissent pour eux, sous d'autres cieux, les larmes du cœur !
 
 
 
Chapitre X
  Si quelqu'un a déjà essuyé le coup
d'un dédain, que ma douleur offre
ses conseils pour apaiser la sienne.
Épanaphores
Dom Francisco Manuel de Melo

 
   Leonor manifesta de l'impatience tant qu'elle ne se retrouva pas aux Olivais. Elle avait vu, les yeux secs, le navire disparaître, et elle disait à son père qu'elle avait mal au bras à force d'agiter son mouchoir pour répondre aux adieux d'Álvaro.
   Au bout de deux jours, Miguel de Sotto-Mayor apparut aux Olivais, après être passé par Sacavém et Vila-Franca, pour répondre à l'aimable invitation de Sebastião de Brito, faite à leur première rencontre fortuite, j'emploie le mot fortuite par rapport au morgado.
   Leonor s'attendait à l'arrivée de Sotto-Mayor. Le serment qu'elle lui avait fait à Vairão à quatorze ans n'avait pas été oublié à dix-neuf. Elle avait toujours reçu des lettres de son poète, et avait répondu à toutes, dans l'espoir d'être un jour,  même s'il lui fallait patienter, son épouse.
   Il nous faut esquisser le caractère de ce garçon, si l'on peut à trente-deux ans être paré des grâces de la jeunesse.
   Les religieuses avaient dit que Miguel de Sotto-Mayor était un mauvais fils ; il devait en être un très mauvais pour que les vertueuses langues du monastère n'éprouvassent aucun scrupule à susurrer de telles insinuations sur leur prochain. Il avait été étudiant, deux fois renvoyé pour ses bagarres continuelles et d'autres effets de l'ébriété. Il restait en proie à ce vice au sein de sa famille, où il se soulageait par de mauvais traitements et des injures infligées à ses parents et à ses frères. Il s'était convaincu qu'il manquait à sa verve poétique la confirmation qu'apporte l'extravagance. Il avait vu chez Byron les audaces d'un génie qui s'accommode des dérèglements de sa vie, et ne trouva pas impossible que naquît à Vila do Conde le Byron du Portugal. Les muses en vérité ne lui étaient pas contraires ; mais, bien que, dans les désordres, il surpassât le lord anglais, son génie restait en deçà, autant qu'un sonnet pour célébrer l'élection d'une abbesse est loin des Pérégrinations de Childe Harold.
   De loin en loin, il s'était donné la peine de pousser jusque chez ses parents à qui il demandait de l'argent pour des séjours à Porto ; on lui en donnait pour épargner des scandales à la région, et l'on était souvent obligé d'aller le tirer du cachot où le conduisaient ceux qu’il provoquait ailleurs.
   Le morgado était mort en 1828, et Miguel, chargé de dettes, avait récupéré le titre. Beaucoup de gens furent effarés des faveurs que fait la Providence aux méchants : des gens qui se flattent de leurs jugements et veulent embrasser de leur pauvre regard l'infinité des jugements divins.
   Une fois qu'il fut institué maître de cette maison, les dissipations ne se firent pas attendre, présentées comme des dépenses nécessaires pour soutenir le rang de ses ancêtres et le sien. Les soutiens de ce rang logeaient dans les écuries : c'étaient les chevaux arrogants qui donnaient des ruades aux vieux mulets de son père.
   Bien que Miguel de Sotto-Mayor entretînt une correspondance suivie avec Leonor de Brito, son cœur ne prenait aucune part à une telle persévérance, c'était tantôt un passe-temps, tantôt du calcul. En tant que fils puîné, le patrimoine de Leonor l'intéressait, même entamé par son père. Il s'était renseigné, et connaissait exactement la valeur de la morgada des Olivais. Après avoir hérité de son titre, il s'efforça de trouver une épouse plus riche que lui, et  l'aurait eue, si sa réputation n'avait souillé sa naissance et ses biens. Pour mener à bien ces projets, il hypothéqua désastreusement sa maison et, il lui fallut moins de deux ans pour que ses revenus suffissent à peine à lui assurer un train de vie correct.
   Comme il n'avait jamais cessé entre-temps d'écrire à Leonor, après s'être vu repoussé de la sorte par de riches héritières et sous la menace d'une aristocratique pauvreté, il ranima la flamme de la poésie dans ses lettres, et embrasa au plus haut point le cœur de la donzelle. Elle l'encouragea à demander sa main à son père, sans lui garantir le succès de cette démarche ; elle lui était cependant si soumise en son âme, et se sentait si libre dans cet esclavage, que, à ce qu'elle disait, même si son père la lui refusait, son cœur se ferait un devoir de corriger cette erreur. C'est ce qu'ils avaient convenu quand Miguel de Sotto-Mayor, puisant dans la veine épuisée de ses dettes, réunit assez d'argent pour le voyage et ses suites.
   Le voici à présent chez Sebastião de Brito, comme un invité qui se recommande par ses deux chevaux et un laquais. Là, son hôte commence par dérouler les parchemins de son lignage, et dit combien de rois goths se pressent dans son sang. Ravi d'un interlocuteur tel qu'il les aime, Sebastião de Brito lui montre le portrait de quelques ancêtres, et regrette que certains soient antérieurs à la découverte de la peinture.
   Le jour suivant, ils parlèrent de mésalliances, et d'une noblesse qui se prostitue à l'or des classes marchandes. Sotto-Mayor fustigeait les héritiers indignes d'un château ancestral, qui le rasaient pour édifier des palais avec des dots gagnées entre les comptoirs et les balances.
   Brito se montra  modérément conquis par la superbe de Sotto-Mayor parce qu'il avait à lui annoncer que sa fille allait épouser le fils d'un négociant, son demi-frère bâtard, et de la fille d'une autre négociant de Macau. Quand il l'eut dit, l'homme de Vila do Conde demanda si la décision de conclure un tel mariage était irrévocable. Le morgado des Olivais en expliqua franchement la raison, en évoquant le mauvais état de sa maison, et la nécessité d'un bras robuste pour lui éviter les vexations des usuriers. Il refroidit quelque peu le fidalgo-poète, mais la soudaine apparition de Leonor, belle comme de l'or aux yeux d'un avare, foudroya par un regard plein d'amour l'idée sordide qui avait surgi dans l'âme basse de son poète. Miguel osa demander, en sa présence, la fille à son père. Sebastião de Brito pria sa fille de répondre, tant il était sûr d'obtenir une réponse conforme à ses calculs, et à la connaissance qu'elle avait de sa dot amoindrie.
   Leonor répondit que son âme ne pouvait accepter qu'elle fût l'épouse de quelqu'un d'autre. Le sang se glaça dans les veines de son père. Jamais elle ne l'avait vu si désagréablement surpris et si furieux. Il lui demanda de ne plus lui infliger sa présence, et dit à son hôte que n'étaient bienvenus chez lui que les amis qui ne concevaient pas de plans pour achever sa ruine.
   Miguel de Sotto-Mayor fit harnacher les chevaux, attendit dans la cour que son laquais lui amenât le sien, et dit au chapelain de Brito :
   – Dites à ce gentilhomme que je ne lui demande pas combien je lui dois pour mon séjour, parce que je réglerai mes comptes avec lui quand je serai son gendre.
   Il prit cela pour un trait parfaitement byronien, mais c'est le maître de maison qui qualifia justement le procédé en parlant de "friponnerie" ; et il déplora que ses domestiques ne déposassent pas son esprit et sa chair dans des nappes de vin.
   Au point du jour suivant, Sebastião de Brito partit avec Leonor pour Lisbonne, et la confia à des parents qui surveillaient ses moindres mouvements. Quelques jours après, on lui intima l'ordre de se retirer au couvent des religieuses de la Commanderie, et d'y attendre que son cousin revînt de son voyage pour célébrer le mariage. Leonor manifesta bravement son intention de ne pas se laisser faire ; mais finit par céder enfin à la force en disant que le temps est l'arme des faibles et joue en leur faveur.
   Miguel de Sotto-Mayor, muni de lettres de recommandation qu'il présenta au ministre de la Justice, venues de Barcelos, essaya de s'opposer à l'enfermement de Leonor dans un couvent. João de Matos, après avoir entendu de la propre bouche du morgado les raisons de son refus, renvoya le prétendant, et se rendit en personne au couvent pour entamer la résolution de la fille rebelle, et l'inciter à garder son cœur pour Álvaro qui, selon le ministre, devait hériter de centaines de contos par son père, et de l'esprit angélique de sa mère. Leonor passa de l'entêtement à la dissimu lation, et promit de se soumettre à la volonté de son père.
   Cette artificieuse complaisance lui avait été soufflée par Sotto-Mayor. João de Matos était un obstacle plus insurmontable à cette première tentative que les murs et les grilles du couvent. Malgré sa témérité, l'homme de Vila do Conde craignit que le Limoeiro ne soulevât des difficultés dans ses démarches. L'amitié du ministre de la Justice équivalait à une troupe de sbires lancée à ses trousses. Il eut donc recours à la ruse et, après avoir exposé son plan à Leonor par des lettres, il quitta Lisbonne.
   Sebastião de Brito ne crut pas à la réforme de sa fille. Six mois passèrent sans que les prières de Leonor ne l'ébranlassent assez pour qu'il la tirât du couvent.
   – Tu auras du temps de reste pour être heureuse, lui disait son père. Ton cousin ne va sûrement pas tarder. Que dit-il dans ses lettres ?
   – Il dit que mon oncle va de plus en plus mal.
   – À la bonne heure, Leonor. Si son état s'aggrave, il reviendra ; et s'il meurt, il reviendra plus vite et tu seras plus vite à la tête de l'immense fortune de ton beau-père.
   – Et que dira mon cousin, rétorquait-elle, en me voyant recluse dans un couvent ?! Ne craignez-vous pas, mon père, quand il connaîtra les raisons que je vous ai données de m'enfermer ici, qu' il me repousse ? S'il possède un semblant de dignité, il ne voudra pas de moi ; et si ce n'est pas le cas, c'est moi qui ne devrai pas vouloir de lui.
   – Ta réputation n'est pas ternie, faisait-il remarquer. Ton cousin excusera sûrement l'innocente versatilité d'une jeune fille enjôlée par un homme astucieux ou fou de toi. Il n'est pas de dame de cour qui n'ait vécu trente fois de ces épisodes, et il y en a peu qui s'en sortent avec une réputation aussi intacte que la tienne. Est-ce ta faute à toi, si un poète du Minho s'est entiché de toi ? Et qui demande des comptes pour un tel engouement à l'esprit novice, insouciant et changeant d'une fille de ton âge ? Si tout le monde te pardonne, que fera Álvaro qui t'aime depuis son enfance ?
   Leonor répliquait à tout cela en insistant pour quitter le monastère et se montrer chez son père, par son repentir et sa conduite sensée, digne qu'on lui pardonne. Elle suscitait d'autant plus de méfiance, et le morgado remettait la date de la sortie. Sur une impulsion de son caractère emporté, Leonor décida de s'échapper, et prévint Sotto-Mayor. Le poète n'était pas homme à décourager les extravagances d'autrui ; au moins, plus par peur de la justice que par celle de se voir discrédité, s'abstenait-il de prendre l'initiative. La fuite de la morgada lui sembla héroïque et byronienne. Il s'empressa de se rendre à Lisbonne, en prévenant Leonor par le truchement d'une tierce personne, qui les avait tous deux vendus à Sebastião de Brito. Et le fait est que, quelques heures après son arrivée à Lisbonne, il était appréhendé en tant que constitutionnel, et conduit au château de São Julião da Barra.
   João de Matos n'était pour rien dans le vilain tour du morgado des Olivais et, quand il l'apprit, il employa le terme qui s'imposait : celui d'infamie. Contre la volonté de l'Intendant Général de la Police, qui avait mis ses sbires à contribution, le Ministre de la Justice donna l'ordre qu'on libérât le prisonnier et qu'on le lui amenât.
   Miguel de Sotto-Mayor eut une heure de lucidité devant João de Matos ; il suivit le conseil de quitter le Portugal un certain temps, l'unique moyen pour lui d'échapper à la persécution politique, et aux mauvais traitements qu'il avait subis dans l'antre de la Tour. Il partit donc, sans tarder, pour la France, où le noyau du parti libéral préparait la restauration du pouvoir légitime. Entre-temps, João de Matos, suspect d'être un libéral pour cet acte, et d'autres semblables inspirés par son intégrité, devint la cible d'accusations qui lui valurent plus tard d'être relégué à Abrantes.
   Ces jours-là, Leonor reçut une lettre d'Álvaro :
 
   Je n'ai plus de père, ma cousine. J'ai laissé ma mère plongée dans la léthargie pour venir t'écrire ces lignes. Tout était prêt pour notre départ quand mon père est mort dans les bras de cette sainte. Comme elle l'aimait, ou comment se manifeste l'amour des martyres en ce monde ! Durant les quatre mois qu'a duré son agonie, ma mère ne s'est jamais éloignée du lit de ce malheureux qui paraissait compter les instants qui lui restaient à vivre sur les douleurs que son cœur ressentait. C'est un anévrisme qui l'a tué. Il disait chaque jour : "Quelle tristesse ! Vous contempler, vous aimer à ce point et avoir la certitude, dans cette agonie, de vous quitter bientôt ! Vivre sans toi les meilleures années de ma vie, mon épouse chérie, et te ramener près de moi quand je voyais la mort qui m'attend ! Qu'ai-je fait de ton bonheur et du mien ! Quel spectacle je te donne pour mettre un comble à ton malheur ! Cinq ans de maladie, de chagrins, et en être à demander à Dieu, par l'intercession de ton âme sainte, d'abréger ces souffrances ! Si je les subis pour expier, dis, toi, au Seigneur que tu as pardonné mes fautes. Demande-lui, Maria, de me laisser vivre trois ans pour toi et pour notre fils, cet ange de réconciliation qui nous a été envoyé par Dieu ! Demande-lui, ma vertueuse amie, de m'accorder des heures de repos et des heures d'épreuves. Et si Dieu veut que ma vie s'achève, demande-lui que ce soit tout de suite, avant que je perde ma foi en la Miséricorde Divine." Ma mère pleurait à chaudes larmes : elle avait l'impression de se conduire en tendre amante en lui dispensant ses consolations ; elle allait invoquer l'âme de la sainte de Vairão ; et elle revenait pleine d'espoir au chevet de mon père agonisant pour lui demander de se montrer patient et confiant. Voilà notre vie au cours de ces derniers quatre mois. Tu as bien fait de ne pas venir avec nous ; tu aurais eu ta part dans ces douleurs, ma cousine. Mais, en même temps, quel soulagement pour moi si je te voyais à côté de ma mère ! Je ne sais comment la consoler. Tu le saurais Leonor, parce que c'est dans le cœur de la femme que Dieu a déposé les paroles de consolation pour les malheureux innocents... Ma pauvre Eufémia m'appelle... Ma mère délire ; elle se fait des reproches qui me transpercent l'âme. Elle demande pardon à mon père de n'avoir pu lui donner un bonheur qu'elle ne ressentait pas !... Ne t'accuse pas, ma sainte mère ! Tu as été l'ange qui s'est formé sur les cendres de ton cœur, un ange de tendresse et de pitié, un ange de pardon, prête à prier pour tous ceux qui t'ont injuriée, qui t'ont tuée, avant que mon père... Je n'en peux plus... Dès que ma mère reprendra des forces, nous partirons pour le Portugal. Adieu, ma Leonor chérie. Verse une larme : ils en sont dignes, les malheureux qui t'aiment encore plus, dans cette totale absence d'amis.
                                   Naples, le  15 mai 1831
                                                          Ton Álvaro.
 
   Leonor n'avait pas de larmes. Elles avaient été séchées par la haine qu'elle vouait à son père et son brûlant son désir de vengeance.
   Juste avant de lire cette lettre, elle avait appris l'exil forcé de Miguel de Sotto-Mayor.
   Les sœurs de la Commanderie du couvent éprouvèrent de l'horreur, et non de la pitié, devant les mimiques frénétiques de la morgada.

 
 Notes de l'auteur :

* ...et j'attends que la lumière reparaisse après les ténèbres. ( Job - XVII, 12 ) 
[1]  Jean était une lampe ardente et luisante ( Jean - V, 35 )
[2]  ... et il n'y a dans ma chair aucune partie qui soit saine. (Psaumes - XXXVII, 7 )
[3] ... et elle rira au dernier jour. (Proverbes - XXXI, 25 )
[4]  ... et je dirai à mon âme : tu as beaucoup de biens... repose-toi...(Luc - XII, 19)
1 Le sommeil est doux pour celui qui a travaillé.
2 Heureux ceux qui pleurent.
3 On entendit à minuit cette clameur : l'époux  est arrivé. (Matthieu - XXV, 6)
Les lecteurs de l'Introduction au Dictionnaire des Synonymes de Fonseca connaissent bien cette antiquaille, déterrée par João Pedro Ribeiro : Dom Danis, roi de Portugal, par la grâce de Dieu... à son grand officier, salut. Sachez que l'Abbesse du moustier de Vairão m'envoie dire que les Riches-Hommes et les Noblets, etc. qui sont naturels du dist moustier viennent dans ce moustier manger les natures, s'y ostoier démesurément, et qu'ils se sont tant mis à tas dans ma Retraite, qu'elle et les autres dames, qui allaient servir Dieu, ne peuvent y vivre, ni maintenir le dit moustier en l'état ; je ne le trouve point bon, s'il est ainsi, ce pourquoi vous mande de ne le pas souffrir des susdits, etc. Au cas que vous ne le feriez, je me tournerai contre vous, et ferai réparer par votre maison tous les dams, etc. Quels fidalgos que ceux-là qui allaient délibérément s'installer dans le monastère pour manger les natures (c'est-à-dire les revenus) des moniales !
   

 Alvaro
-- Quel âge me donnez-vous ?

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