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Castelo Branco

 Oeuvres de Camilo Castelo Branco

Introduction et options de traduction
L'Aveugle de Landim                              (Nouvelle)
Le Roman d'un homme riche                     (Roman)
Les Amours fatales                                      (Roman)
Les Amours salvatrices                               (Roman)
Les Nuits de Lamego                             (Nouvelles)
Les Brillants du Brésilien                          (Roman)
Volcans de boue                                          (Roman)
Monsieur le Ministre                        (Court roman)


Monsieur le Ministre            (Court roman)
Coeur, tête, estomac                       (Roman)
Mémoires de Prison              (Gros Roman)

Où se trouve le bonheur ?          (Roman)
Le portrait de Ricardina                (Roman)
Ne me tue pas...                (Courte pochade)
Le seigneur du palais de Ninães  (Roman)
La sorcière du mont Cordoba       (Roman)
Le livre noir de Père Dinis            (Roman)
20 heures de litière (Petits contes moraux)
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Camilo CASTELO BRANCO

Les Amours fatales


(Amor de perdição)

Traduction de R. C. BIBERFELD


PREMIÈRE PARTIE


Baltasar et Simao

      -- Baltasar se jeta furieusement sur Simão...

 Note du traducteur

   Camilo Castelo Branco a toujours été fâché d'avoir commis un classique qui faisait de l'ombre au reste de son œuvre, pourtant si riche, et remarquable. Il n'a cessé de soutenir qu'il lui préférait de loin l'Histoire d'un Homme Riche écrite elle aussi tandis qu'il était incarcéré à la prison de la Relação de Porto.
  Peut-être aurait-il été encore plus agacé de voir son titre (Amor de Perdição soit en français Amour de Perdition) devenir par mes soins Amours Fatales. D'autres traducteurs se seront montrés plus respectueux.
   L'auteur s'explique assez clairement, dans son introduction, sur le personnage principal, un oncle à lui mort dans la fleur de l'âge juste après sa bien-aimée, pour qu'il soit nécessaire d'ajouter quoi que ce soit.
   Il serait sûrement vain d'établir un parallèle entre les amants, séparés et enfermés chacun de son côté du roman, et le sort du couple formé par l'auteur et la femme qu'il aimait, Ana Placido, enfermée, elle aussi, durant un an, dans un autre établissement. Personne n'est mort, et Camilo n'a pas reçu les soins d'une Mariana — l'un des personnages les plus attachants du roman.
   De plus, Don Pedro V n'est pas venu, question d'époque, visiter dans sa cellule Simão Botelho qui n'avait pas eu le temps de devenir un écrivain assez célèbre pour qu'un roi se déplaçât.

   
      INTRODUCTION
 
   En feuilletant les livres des anciens procès-verbaux du greffe de la prison de la Relação de Porto, j'ai lu dans les registres d'écrou de 1803 à 1805,  à la page 232,  ce qui suit :
 
   Simão António Botelho, qui déclare s'appeler ainsi, être célibataire, et étudiant à l'Université de Coïmbra, originaire de la ville de Lisbonne, et s'être trouvé dans la ville de Viséu au moment de son arrestation, âgé de 18 ans, fils de Domingos José Correia Botelho et de Dona Rita Preciosa Caldeirão Castelo Branco ; taille moyenne, visage rond, yeux bruns, cheveux et barbe noirs, vêtu d'une veste de molleton bleu, d'un gilet de futaine coloré et d'un pantalon de coutil blanc et noir. J'ai rédigé ce procès-verbal, que j'ai signé.
                                                   Filippe Moreira Dias
 
   Sur la marge à gauche de ce procès-verbal, on a écrit :  Est parti en Inde le 17 mars 1807.
   Je ne présumerais pas trop de la sensibilité du lecteur, en croyant que la déportation d'un jeune homme de dix-huit ans lui fera de la peine.
   Dix-huit ans ! L'aurore écarlate et dorée du matin de la vie ! Les grâces du cœur qui ne rêve pas encore aux fruits et s'embaume tout entier du parfum des fleurs ! Dix-huit ans ! L'amour à cet âge ! Quand on s'éloigne du sein de la famille, des bras de sa mère, des baisers de ses sœurs, pour les caresses plus douces de la vierge qui s'épanouit auprès de soi comme la fleur de la même saison, en exhalant les mêmes arômes, et au même moment de la vie ! Dix-huit ans... Et déporté loin de sa patrie, de son amour et de sa famille ! Plus jamais le ciel du Portugal, ni sa mère, sans espoir de réhabilitation, sans aucune dignité, sans aucun ami !... C'est triste !
   Il a aimé, il s'est perdu et il est mort en aimant.
   Voilà l'histoire. Et une telle histoire, pourra-t-elle l'écouter les yeux secs, la femme, la créature la mieux faite pour les douceurs de la pitié, celle qui parfois porte en elle un reflet céleste de la divine miséri corde ?! Celle-là, ma lectrice, la charitable amie de tous les malheureux, ne pleurerait-elle pas si on lui disait que le pauvre garçon avait perdu son honneur, tout espoir de réhabilitation, patrie, liberté, sœur, mère, sa vie, tout, pour l'amour de la première femme qui l'éveilla de son sommeil peuplé de désirs innocents ?
   Elle pleurerait, elle pleurerait ! Je trouverais alors les mots pour lui dire le douloureux tressaillement qu'on produit en moi ces lignes, que j'ai rédigées avec un soin tout spécial, et lues avec un sentiment d'amertume et de respect, et de haine en même temps. Oui, de haine... Vous aurez tout loisir de voir si cette haine est pardonnable ou si je n'aurais pas mieux fait de renoncer d'avance à rapporter une histoire qui peut inspirer contre moi le dégoût des juges impassibles du cœur, et de la répugnance pour les maximes que j'aurais ciselées contre la fausse vertu des hommes qui se transforment en barbares au nom de leur honneur.
 
   CHAPITRE  I
 
 
   Domingos José Correia Botelho de Mesquita e Meneses, fidalgo de haut lignage et l'un des plus anciens seigneurs de Vila Real de Trás-os-Montes, était, en 1779, juge de district à Cascais et s'était la même année marié avec une dame de la Cour, Dona Rita Teresa Margarida Preciosa de Veiga Caldeirão Castelo Branco, fille d'un capitaine de cavalerie, petite-fille d'un autre, António Azevedo Castelo Branco Pereira da Silva, aussi remarquable pour son grade que pour un livre précieux, à cette époque, sur l'Art de la Guerre.
   Le provincial diplômé avait passé dix ans à soupirer, sans aucun succès. Pour se faire aimer de la belle dame de compagnie de Dona Maria Iere, il ne pouvait compter sur ses attraits physiques : Domingos Botelho était extrêmement laid. Pour se faire admettre comme un parti sortable par une fille cadette, il lui manquait les biens de la fortune : ses avoirs n'excédaient pas trente mille cruzados en propriétés dans le Douro. Il ne se recommandait pas non plus par les qualités de l'esprit : il avait une intelligence fort limitée, ce qui lui avait valu, de la part de ses condisciples à l'université le sobriquet de Brocas, par lequel on désigne encore à présent ses successeurs de Vila Real. Qu'on l'en fasse dériver d'une façon pertinente ou pas, le qualificatif Brocas vient de broa. Les étudiants avaient voulu suggérer que la balourdise de leur condisciple venait de la quantité de pain de maïs qu'il avait digérée dans sa province.
   Domingos Botelho devait avoir un talent quelconque, et il l'avait ; c'était un excellent flûtiste ; ce fut la première flûte de son temps ; et il gagna sa vie à Coïmbra en jouant de la flûte les deux années où son père interrompit ses mensualités, parce que les revenus de sa propriété ne suffisaient pas à tirer d'affaire un autre fils qui avait à répondre d'un meurtre(1) .
   Domingos Botelho avait fini ses études en 1767, et était allé à Lisbonne occuper le poste de lecteur au Tribunal Suprême de la Cour, un apprentissage banal pour ceux qui souhaitaient faire carrière dans la magistrature. Le père du diplômé, Fernão Botelho, avait déjà reçu un bon accueil à Lisbonne, notamment du duc d'Aveiro, dont l'estime mit sa tête en péril lors de l'attentat contre le roi en 1758. Le provincial sortit des cachots de la Junqueira, lavé de cette tache infamante, et même estimé du comte de Oeiras pour l'avoir aidé à prouver la primauté de sa généalogie sur celle des Pintos Coelhos, du Bonjardim de Porto : un procès ridicule, mais qui fit grand bruit, intenté parce que le fidalgo de Porto avait refusé sa fille au fils de Sebastião José de Carvalho.
   Les talents grâce auxquels le flûtiste diplômé parvint à se ménager l'estime de Dona Maria Iere et de Pedro III, je ne les connais pas. La tradition veut que le bonhomme faisait rire la reine par ses facéties et, à l'occasion, par les grimaces dont il tirait le meilleur de son esprit. Le fait est que Domingos Botelho fréquentait la Cour et recevait, de la cassette de la souveraine, une grasse pension qui autorisa l'aspirant juge de district à s'oublier lui-même, ainsi que son avenir et le Ministre de la Justice qui, à force de sollicitations, l'avait de sa propre main confirmé dans la charge de juge de district de Cascais.
   On a déjà dit qu'il se hasarda à des amours de cour, sans faire des poèmes comme Luís de Camões ou Bernardim Ribeiro, mais en soupirant dans sa prose provinciale, et en captant la bienveillance de la Reine pour fléchir la dureté de la dame. Il devait être enfin heureux, le Docteur Pustules – c'est sous ce nom qu'on le connaissait à la Cour – pour ne pas troubler le différend qui met aux prises le talent avec le bonheur. Domingos Botelho se maria avec Dona Rita Preciosa. Rita était une beauté qui, à cinquante ans, pouvait se flatter d'en être encore une. Elle n'avait pas d'autre dot, si ce n'est pas une dot qu'une série d'aïeux, les uns évêques d'autres généraux et parmi ceux-ci, celui qui  était mort frit dans un chaudron de je ne sais quelle contrée mauresque, une gloire, en vérité, un peu ardente, mais d'un tel prix que les descendants du général frit signèrent Caldeirão.
   La dame de cour ne fut pas heureuse avec son mari. Elle languissait de la Cour, des pompes des chambres royales, et des amours  répondant à sa personne et à ses goûts, qu'elle avait immolés à ce caprice de la Reine. Cette vie affligeante ne les empêcha pourtant point de se perpétuer en deux garçons et trois filles. Manuel était l'aîné, Simão le second ; des filles, Maria était l'aînée, la puînée Ana, et la cadette avait le nom de sa mère, et quelques traces de sa beauté.
   Le juge de district de Cascais, qui sollicitait un poste plus élevé dans la hiérarchie, résidait à Lisbonne dans la paroisse d'Ajuda en 1784. C'est cette année-là que naquit Simão, l'avant-dernier de leurs enfants. Il obtint, toujours porté par la fortune, sa mutation pour Vila Real, son ambition suprême.
   La noblesse du bourg attendait son compatriote à une lieue de Vila Real. Chaque famille avait sa litière avec le blason de sa maison. Celle des Correias de Mesquita était apparemment la plus démodée, et les livrées de ses domestiques étaient les plus râpées et les plus mitées qui figuraient dans cette escorte.
   En avisant ce cortège de litières, Dona Rita ajusta à son œil droit son lorgnon cerclé d'or et dit :
   – Oh, Meneses, qu'est-ce que cela ?
   – Ce sont nos amis et nos parents qui viennent nous attendre.
   – En quel siècle nous trouvons-nous dans ces montagnes ? rétorqua la dame de Cour.
   – En quel siècle ?! C'est le XVIIIe aussi bien ici qu'à Lisbonne.
   – Ah oui ? J'ai cru que le temps s'était arrêté ici au XIIe siècle...
   Le mari jugea qu'il devait rire de ce trait qui n'avait pas été bien flatteur à son encontre.
   Fernão Botelho, le père du juge de district, se détacha du cortège pour tendre la main à sa bru, qui descendait de sa litière, et la conduire chez eux. Avant de voir le visage de son beau-père, Dona Rita considéra, de son œil congrûment équipé, ses boucles en acier, le filet retenant ses cheveux sur la nuque. Elle disait par la suite que les fidalgos de Vila Real étaient bien moins propres que les charbonniers de Lisbonne. Avant de grimper dans l'ancestrale litière de son mari, elle demanda, avec la gravité la plus feinte, s'il n'y avait aucun danger à s'aventurer dans cette antiquité. Fernão assura à sa bru que la litière n'avait pas encore cent ans, et que les mulets n'en avaient pas plus de trente.
   La façon hautaine dont elle accueillit les compliments de la noblesse (une vieille noblesse qui était arrivée en ces lieux à l'époque de Don Dinis, le fondateur du bourg) fit au plus jeune du cortège, il était encore vivant il y a douze ans, un tel effet qu'il me dit, à moi : Nous savions qu'elle était dame de compagnie de Dona Maria Iere ; mais, à sa morgue à notre égard, nous avons cru qu'elle était la Reine en personne. Les cloches du pays sonnèrent le carillon quand le cortège apparut à Notre Dame d'Almuneda. Dona Rita dit à son mari qu'une telle réception avec toutes ces cloches était la plus étourdissante et la moins chère qu'on pût imaginer.
   Ils mirent pied à terre à la porte de la vieille demeure de Fernão Botelho. La dame de compagnie à la Cour jeta un coup d'œil sur la façade de l'édifice et se dit : «C'est un joli séjour pour quelqu'un qui a été élevé à Mafra et à Sintra, dans la Bemposta et à Queluz.»
   Au bout de quelques jours, Dona Rita dit à son mari qu'elle avait peur d'être dévorée par les rats ; que cette maison était un repaire de bêtes féroces ; que les toits menaçaient de s'écrouler ; que les murs ne résisteraient pas à l'hiver ; que les règles de la bonne entente conjugale ne forçaient pas à mourir de froid une épouse délicate et accoutumée aux coussins du palais des rois. Domingos Botelho céda à son épouse chérie, et se lança dans la construction d'un petit palais. Ses ressources étaient à peine suffisantes pour les fondations : il écrivit à la Reine, et obtint un généreux subside grâce auquel il acheva sa maison. Les balcons des fenêtres furent le dernier cadeau que fit la royale veuve à sa dame. Nous sommes portés à croire que ce don est un témoignage inédit jusqu'ici de la démence de sa Majesté Dona Maria Iere.
   Domingos Botelho avait fait graver ses armes sur un bloc de pierre ; Mais Dona Rita avait insisté pour que sur l'écu l'on écartelât également les siennes ; il était cependant trop tard, parce que le sculpteur avait déjà livré son œuvre, que le magistrat ne pouvait supporter une seconde dépense, et qu'il ne voulait pas peiner son père, fier de son blason. Il en résulta que la maison resta sans armes, et que Dona Rita l'emporta(2) .
   Le juge de district possédait là-bas une illustre parentèle. La morgue de la fidalga se rabaissa jusqu'aux grands de la province, ou plutôt, elle jugea bon de les élever jusqu'à elle. Dona Rita avait une cour de cousins, dont les uns se contentaient d'être des cousins, et les autres enviaient le sort du mari. Le plus audacieux n'osait pas la regarder en face, quand elle l'observait avec son lorgnon, affichant une telle hauteur et un tel air de raillerie, qu'on n'userait pas d'une image insolite en disant que le lorgnon de Rita Preciosa était le gardien le plus vigilant de sa vertu.
   Domingos Botelho se défiait de l'efficacité de ses propres mérites pour combler parfaitement le cœur de sa femme. La jalousie le tourmentait ; mais il étouffait ses soupirs de crainte que Rita s'estimât offensée par ces soupçons. Et elle aurait eu raison d'en être froissée. La petite fille du général frit dans un chaudron sarrasin se moquait de ses cousins qui, par amour pour elle, ébouriffaient et poudraient leurs chevelures, avec une disgracieuse recherche, et faisaient beaucoup de bruit en lançant leurs genets au galop sur les chaussées, afin de faire croire que les piqueurs de la province n'ignoraient pas les grâces hippiques du marquis de Marialva.
   Le juge de district n'en était cependant pas convaincu. L'intrigant qui lui mettait l'esprit dans un tel émoi, c'était son miroir. Il se voyait sincèrement laid, et s'apercevait que Rita était de plus en plus épanouie, et lasse de leur commerce intime. Aucun exemple, dans l'Histoire ancienne, aucun exemple ne lui venait à l'esprit d'un amour sans rupture entre un époux difforme et une belle épouse. Un seul torturait sa mémoire et, bien qu'il relevât de la fable, il l'accablait, il s'agissait du mariage de Vénus et de Vulcain. Il lui souvenait du filet que le forgeron boiteux avait fabriqué pour attraper les dieux adultérins, et il n'en revenait pas de la patience de ce mari. Il se disait qu'une fois relevé le voile de la perfidie, il ne se plaindrait pas à Jupiter et qu'il n'armerait pas une souricière à ses cousins. À côté du tromblon de Luis Botelho qui avait étendu à terre le lieutenant, il y avait une rangée de tromblons dans l'usage desquels le juge de district montrait une intelligence bien plus profonde que celle dont il avait fait preuve dans la compréhension du Digeste et des Ordonnances du Royaume.
   Cette existence pleine de soubresauts dura six ans, à moins que ce ne soit plus. Le juge de district avait fait appel à ses amis pour sa mutation, et il obtint plus qu'il n'attendait : il fut nommé à la tête de la juridiction de Lamego. Rita Preciosa laissa des regrets à Vila Real, et un souvenir durable de sa morgue, de sa beauté, et des grâces de son esprit. Son mari laissa lui aussi des anecdotes que l'on répète encore. J'en raconterai juste deux pour ne pas vous ennuyer. Un cultivateur lui avait envoyé un beau jour une génisse qu'il voulait lui offrir, et il avait envoyé avec elle la vache pour que sa fille ne se sentît pas perdue. Domingos Botelho fit installer dans son magasin la génisse et la vache, en disant que qui donnait la fille donnait la mère. On lui envoya, à une autre occasion, des pâtés dans un luxueux plateau d'argent. Le juge de district distribua les pâtés à ses enfants, et ordonna que l'on gardât le plateau, disant qu'il considérerait comme une moquerie qu'on lui offrît des sucreries qui valaient dix sous, les pâtés, de toute évidence, n'étaient là que pour agrémenter le plateau. C'est pourquoi, aujourd'hui encore, quand survient à Vila Real un cas identique, et que quelqu'un garde à la fois le contenant et le contenu, les gens du pays disent : «Il est comme le docteur Brocas, celui-là.»
   La tradition ne m'offre aucune autre occasion de m'attarder à des détails sur la vie du directeur de juridiction. Je sais juste que Dona Rita s'ennuyait dans le district et menaçait de s'en aller à Lisbonne avec ses cinq enfants, s'il ne quittait pas cette région ingrate. Il semble que la noblesse de Lamego qui ne cessait de se targuer d'une ancienneté remontant à l'Acclamation d'Almacave, ne tint aucun compte de l'amour propre de la dame de la Cour, et passa au crible certaines branches pourries du tronc des Botelhos Correia de Mesquita, en dépréciant les saines du fait qu'il avait gagné deux ans durant sa vie en jouant de la flûte.
   En 1801, nous trouvons Domingos José Correia Botelho de Mesquita corregidor à Viseu.
   L'aîné des garçons, Manuel, a vingt-deux ans, et il est en deuxième année de droit. Simão qui en a quinze fait ses humanités à Coïmbra. Leur mère se plaît à la compagnie de ses trois filles et son cœur ne vit que par elles.
   L'aîné se plaignit, dans une lettre à son père, de ne plus pouvoir vivre avec son frère, car il craignait ses humeurs sanguinaires. Il raconte qu'il risque à chaque pas de perdre sa vie, parce que Simão utilise pour acheter des pistolets l'argent destiné aux livres, fréquente les trublions les plus notoires de l'Académie et court les rues la nuit en insultant les habitants et en les provoquant par ses huées. Le corregidor admire la bravoure de son fils, et dit à sa mère consternée que le garçon représente une image fidèle, et possède le tempérament de son bisaïeul Paulo Botelho Correia, le plus vaillant fidalgo qu’ait produit le Trás-os-Montes.
   De plus en plus atterré par les algarades de Simão, Manuel quitte Coïmbra avant les vacances, va se plaindre à Viseu et demander à son père de lui proposer un autre destin. Dona Rita veut que son fils soit cadet de cavalerie. Manuel Botelho part de Viseu pour Bragança, et justifie de quatre quartiers dans le but de se faire admettre comme cadet.
   Cependant, Simão retourne à Viseu après avoir passé ses examens avec succès. Le père s’émerveille du talent de son fils, et ferme les yeux sur son extravagance car il apprécie le talent. Il lui demande de s’expliquer sur sa mauvaise entente avec Manuel, et Simão lui répond que son frère veut le forcer à mener une vie monastique.
   À quinze ans, Simão en paraît vingt. Il est d’une nature robuste ; c’est un bel homme, avec les traits de sa mère, et il est bâti comme elle ; mais d’un caractère tout à fait opposé au sien. C’est dans la plèbe de Viseu qu’il choisit ses amis et ses compagnons. Lorsque Dona Rita lui reproche ses choix indignes, Simão se gausse des généalogies, et surtout du général Caldeirão, qui est mort frit. Cela suffit pour que sa mère le prît en grippe. Le corregidor voyait les choses par les yeux de sa femme, il partagea son dégoût et son aversion pour son fils. Ses sœurs le craignaient, mise à part Rita, la cadette, avec qui il s’amusait à des jeux puérils, et à qui il obéissait quand elle lui demandait en le cajolant d’une manière enfantine, de ne pas fréquenter des ouvriers.
   Les vacances tiraient à leur fin quand le corregidor éprouva une vive contrariété. Un de ses domestiques avait emmené boire ses mulets et, par mégarde ou exprès, il les laissa briser quelques vaisseaux que l’on avait posé sur la margelle de la fontaine en attendant son tour. Les propriétaires des vaisseaux se liguèrent contre le domestique et le rouèrent de coups. Simão passait à ce moment-là ; armé d’une planche arrachée à la ridelle d’un chariot, il cassa beaucoup de têtes, et conclut plaisamment ce tragique spectacle en brisant toutes les cruches. La populace indemne s’enfuit épouvantée, personne n’osait s’en prendre au fils du corregidor ; mais les blessés formèrent un cortège qui s’en fut crier justice à la porte du magistrat.
   Domingos Botelho beuglait contre son fils et donnait à l’officier de justice l’ordre de l’appréhender, suivant ses instructions. Dona Rita, pas moins irritée, mais irritée comme une mère, envoya, par des moyens détournés, de l’argent à son fils afin qu’il s’enfuît sans tarder à Coïmbra pour y attendre le pardon de son père.
   Quand il apprit cet expédient de sa femme, le corregidor feignit d’en être fâché, et promit de le faire arrêter à Coïmbra. Mais comme Dona Rita le traitait de brute vindicative et de juge stupide s’agissant de fredaines, le magistrat dérida l’artificielle sérénité de son front, et convint tacitement qu’il était une brute et un juge stupide.
 
 
   CHAPITRE  II
 
   Simão ramena à Coïmbra, de Viseu, l’arrogante conviction qu’il était un brave. Il se rappelait les détails fort à son avantage de la défaite qu’il avait infligée à trente porteurs d’eau, le son creux des coups, la chute qui avait laissé celui-ci hébété, la façon dont celui-là s’était relevé plein de sang, le coup de planche qui en avait à la fois déconfit trois, celui qui avait défoncé le nez de deux d’entre eux, les cris de tous, et le fracas des cruches pour finir. Simão savourait ces souvenirs, comme je ne l’ai jamais vu faire dans un drame où un vétéran revenu de cent batailles évoque les lauriers qu’il a gagnés à chacune, et finit par y laisser toute son énergie, épuisé qu’il est d’épater, si ce n’est d’assommer les auditeurs.
   L’étudiant était cependant incomparablement plus nocif dans ses enthousiasmes que le Matamore des tragédies. Ses souvenirs l’encou rageaient à de nouveaux exploits, et l’université s’y prêtait à cette époque. Une grande partie de la jeunesse étudiante était acquise aux  balbutiantes théories de liberté, plus par pressentiment que par étude. Les apôtres de la Révolution française n’avaient pu faire résonner le tonnerre de leurs clameurs dans ce coin du monde ; mais les livres des Encyclopédistes, ces fontaines où la génération suivante avait bu le poison qui est sorti du sang de quatre-vingt-treize, n’étaient pas entièrement ignorés. Les doctrines de régénération morale par la guillotine trouvaient quelques timides adeptes au Espagne, et il est sûr qu’ils devaient faire partie de la nouvelle génération. Sans compter que la rancune contre l’Angleterre était bien établie dans les entrailles des classes ouvrières, et que la nécessité de se libérer du joug avilissant des étrangers, bien fixé dès le début du siècle précédent, par les courroies de traités ruineux et perfides, s’imposait à l’esprit de beaucoup de bons Portugais qui se voyaient plutôt alliés à la Espagne. Tel était le sentiment de ceux qui réfléchissaient ; quant aux adeptes de l’université, ils manifestaient leur passion de la nouveauté plus que leur attachement aux doctrines de la raison.
   L’année précédente, en 1800, António de Araújo, comte de Barca depuis, était allé négocier à Madrid et à Paris la neutralité du Portugal. Les puissances alliées rejetèrent ses propositions, ne faisant aucun cas des seize millions que le diplomate offrait au Premier Consul. Il ne fallut pas attendre longtemps pour que le territoire portugais fût infesté par les armées espagnoles et françaises. Nos troupes, commandées par le duc de Lafões, n’eurent pas l’occasion d’engager un combat inégal, parce qu’à ce moment-là, Luís Pinto de Sousa, plus tard vicomte de Balsemão,  avait négocié l’ignominieuse paix de Badajoz, la cession d’Olivença à l’Espagne, la fermeture de nos ports aux Anglais, le versement à la Espagne d’une indemnisation de quelques millions.
   Ces événements avaient exaspéré contre Napoléon les esprits de ceux qui détestaient l’aventurier, et donnaient aux autres une occasion de se féliciter de la rupture avec l’Angleterre. Parmi ceux qui partageaient ce sentiment, au sein de cette université turbulente et tumultueuse, on faisait grand cas de l’opinion de Simão Botelho, malgré ses seize ans encore imberbes. Mirabeau, Danton, Robespierre, Desmoulins et bien d’autres bourreaux et martyrs de cette grande boucherie, autant de noms qui avaient une résonance musicale pour les oreilles de Simão. Les diffamer en sa présence, cela revenait à l’insulter, s’attirer une gifle à coup sûr ; et voir des pistolets armés braqués sur le visage du diffamateur. Le fils du corregidor de Viseu soutenait que le Portugal devait se régénérer dans un baptême de sang, afin que l’hydre des tyrans ne redressât plus une de ses mille têtes sous la massue de l’Hercule populaire.
   Ces discours, qui démarquaient une objurgation clandestine de Saint-Just, faisaient le vide autour de lui dans les rangs même de ceux qui l’avaient applaudi quand il exposait des principes de liberté plus rationnels. Simão Botelho se rendit odieux aux yeux de ses condisciples qui, pour assurer leur salut, le dénoncèrent à l’évêque-comte et au recteur de l’Université.
   Un jour, le démagogique étudiant lançait, place Samson, une procla mation aux rares auditeurs qui lui restaient fidèles, les uns par crainte, les autres parce qu’ils partageaient ses penchants. Son discours exposait dans sa quintessence l’idée du régicide, quand une troupe d’huissiers vint refroidir ses ardeurs. L’orateur voulut résister, en armant ses pistolets, mais les bras musculeux de la cohorte du recteur avait des compétences amplement suffisantes sur la façon de se comporter avec ceux qui en possédaient. Le jacobin désarmé et bien entouré d’une escorte d’archers fut emmené à la prison de l’Université, dont il sortit six mois après sur les instances répétées des amis de son père et des parents de Dona Rita Preciosa.
   L’année universitaire perdue, Simão s’en fut à Viseu. Le corregidor lui interdit de se présenter devant lui, en le menaçant de le chasser de sa demeure. La mère, suivant son devoir plus que son cœur, intercéda pour son fils et parvint à le faire admettre à la table commune.
   En l’espace de trois mois, il se produisit un merveilleux changement dans les habitudes de Simão. Il évita la compagnie de la canaille. Il sortait de chez lui rarement, ou seul ou avec sa sœur cadette, sa préférée. La campagne, les arbres et les lieux les plus sombres et les plus solitaires constituaient sa seule récréation. Les douces nuits d’été, il les passait dehors jusqu’au point du jour. Ceux qui le voyaient agir de la sorte étaient surpris de son air rêveur et du recueillement qui le tenait à l’écart de la vie ordinaire. Chez lui, il s’enfermait dans sa chambre dont il sortait quand on l’appelait à table.
   Dona Rita était effarée de cette transformation, et son mari parfai tement convaincu qu’elle était réelle, permit à son fils de lui adresser la parole.
   Simão Botelho aimait. Ce mot suffit pour expliquer cette réforme apparemment absurde de sa conduite à dix-sept ans.
   Simão aimait une sienne voisine, un jeune fille de quinze ans, riche héritière, d’une beauté régulière, et bien née. C’est de la fenêtre de sa chambre qu’il l’avait vue la première fois pour l’aimer toujours. Elle n’était pas sortie indemne de la blessure qu’elle avait infligée au cœur de son voisin : elle l’aima, elle aussi, et plus sérieusement qu’on ne le fait à son âge.
   Les poètes mettent notre patience à l’épreuve quand ils parlent de l’amour de la femme de quinze ans comme d’une passion dangereuse, unique et inflexible. Certains prosateurs disent la même chose dans leurs romans. Ils se trompent les uns et les autres. L’amour à quinze ans est un jeu, c’est la dernière manifestation de l’amour pour les poupées ; c’est la tentative de l’oisillon qui essaie de voler hors de son nid, les yeux toujours fixés sur sa mère qui l’appelle de la branche toute proche. La première sait ce que c’est d’aimer beaucoup, la seconde ce que c’est que de voler loin.
   Teresa de Albuquerque devait être, sans doute, une exception dans sa façon d’aimer.
   Le magistrat et sa famille étaient odieux au père de Teresa, en raison de litiges où Domingos Botelho s’était prononcé contre lui. Par-dessus le marché, l’année précédente, deux domestiques de Tadeu de Albu querque avaient été blessés dans la célèbre bagarre de la fontaine. Il est donc évident que l’amour de Teresa, qui ne tenait aucun compte de son devoir d’obéir et de se sacrifier à l’aigreur de son père, était véritable et fort.
   Et cet amour était singulièrement discret et prudent. Ils se virent et se parlèrent trois mois, sans alerter le voisinage, ni même éveiller la méfiance des deux familles. Le destin qu’ils se promettaient l’un à l’autre était plus honnête : il allait faire ses études pour pouvoir subvenir à ses besoins, s’ils ne disposaient pas d’autres ressources ; elle attendait que son père décédât, pour lui donner, une fois maîtresse de son foyer, en plus de son cœur, son important patrimoine. On est effaré d’un tel discernement dans un naturel tel que celui de Simão Botelho, et de l’ignorance que l’on peut présumer chez Teresa, sur des sujets matériels de la vie, comme l’est un patrimoine.
   La veille de son départ pour Coimbra, Simão Botelho faisait ses adieux à la plaintive jeune fille, quand elle fut subitement arrachée de la fenêtre. Le garçon, halluciné, entendit des gémissements de cette voix qui, il y a un instant, sanglotait de chagrin, chargée de larmes. Le sang bouillonna dans sa tête ; il se contorsionna dans sa chambre comme un tigre contre les inflexibles barreaux de sa cage. Il fut tenté de se tuer, impuissant qu’il était de venir à son secours. Les dernières heures de cette nuit, il écuma de rage en ruminant des projets de vengeance. Au point du jour, son sang se refroidit et il reprit de l’espoir ainsi que toute sa tête.
   Quand on l’appela pour partir à Coimbra, il sauta du lit, à ce point méconnaissable que sa mère, voyant son visage, entra dans sa chambre afin de l’interroger et de le dissuader de s’en aller avant que sa fièvre ne fût retombée. Mais Simão avait jugé qu’entre mille projets, le meilleur, c’était d’aller à Coimbra attendre des nouvelles de Teresa, et de revenir en cachette lui parler à Viseu. Il avait pris la décision la plus sage : en restant là, il aggraverait la situation de Teresa.
   L’étudiant était descendu dans la cour, après avoir embrassé sa mère et ses sœurs, et baisé la main de son père qui avait préparé pour cette heure une sévère admonestation, allant jusqu’à lui assurer qu’il l’abandonnerait tout à fait s’il se livrait à de nouvelles extravagances. Au moment de mettre le pied sur l’étrier, il vit à côté de lui une vieille mendiante qui lui tendit sa main ouverte comme qui demande l’aumône et, sur sa paume, un petit papier. Le jeune homme sursauta ; et, à quelques pas de chez lui, lut ces lignes :
 
   Mon père dit qu’il va m’enfermer dans un couvent à cause de toi. Je supporterai tout pour toi. Ne m’oublie pas, et tu me trouveras au couvent, ou au Ciel, toujours tienne en mon cœur, et toujours loyale. Pars pour Coimbra. C’est là que te parviendront mes lettres ; et je te dirai sur la première sous quel nom tu dois répondre à ta pauvre Teresa.
 
   La transformation de l’étudiant émerveilla l’Académie. Si l’on ne le voyait pas dans les cours, on ne le voyait nulle part. Il ne lui restait, de ses anciennes relations, que les condisciples raisonnables qui lui donnaient de bons conseils, et le visitèrent six mois à son cachot où ils lui donnaient le réconfort et les ressources que son père ne lui donnait pas, et que sa mère lui dispensait rarement. Il ne confiait son secret à personne, si ce n’est aux lettres qu’il envoyait à Teresa, de longues lettres où il reposait son esprit de ses études. La jeune fille passionnée lui écrivait souvent, et lui disait déjà que la menace du couvent n’avait été qu’une simple frayeur et qu’elle n’éprouvait plus aucune crainte, parce que son père ne pouvait vivre sans elle.
   Cela exalta son ardeur pour les études. Interrogé sur des points obscurs du programme de la première année, Simão fit une telle impression que ses professeurs et ses condisciples lui décernèrent le premier prix.
   À ce moment-là, Manuel Botelho, cadet à Bragança, détaché à Porto, donna son congé pour étudier les mathématiques à l’Université. Il y fut encouragé en apprenant le revirement survenu dans le comportement de son frère. Il alla vivre avec lui ; il le trouva tranquille, mais absorbé par une idée qui le rendait misanthrope et inabordable en tout autre domaine. Ils vécurent peu de temps ensemble ; la cause de leur séparation, ce fut l’amour malheureux que conçut Manuel Botelho pour une femme des Açores mariée à un étudiant. L’épouse passionnée partagea pour son malheur les illusions de son amant aveuglé. Elle abandonna son mari et s’enfuit avec lui à Lisbonne, et de là en Espagne. À un autre moment de cette narration, je rendrai compte de la fin de cet épisode.
   Au mois de Février 1803, Simão reçut une lettre de Teresa. On trouvera au prochain chapitre tous les détails de la péripétie qui avaient contraint la fille de Tadeu de Albuquerque à écrire cette lettre poignante qui surprit l’étudiant alors converti au respect de ses devoirs, de l’honneur, de la société, et de Dieu, par amour.
 
 
   CHAPITRE  III
 
   Le père de Teresa ne se serait pas buté sur l'impureté du sang du corregidor si l'union de leurs deux enfants avait pu se concilier avec la haine de l'un et le mépris de l'autre. Le magistrat se moquait de la rancœur de son voisin, son voisin écorchait la réputation du magistrat en évoquant sa vénalité. Celui-ci savait comment l'autre le traînait dans la boue pour se venger ; il affectait d'être imperméable à la médisance ; mais son humeur se faisait de jour en jour plus aigre ; c'est à croire que, s'il n'était retenu par des raisons familiales, il souffrirait moins en s'épanchant par la bouche d'un tromblon, l'arme de prédilection des Botelhos Correias de Mesquita. Leur réconciliation semblait impossible.
   Rita, la cadette, se trouvait un jour à la fenêtre de la chambre de Simão, quand elle vit sa voisine collée contre les vitres, la tête reposant sur ses mains. Teresa savait que la jeune fille était la sœur préférée de Simão, celle qui avait le plus de traits communs avec lui. Elle cessa d'affecter l'indifférence et, loin d'ignorer que Rita l'observait, lui fit de la main un geste amical en souriant. La fille du corregidor sourit elle aussi, mais s'éloigna aussitôt de la fenêtre, parce que sa mère avait interdit à ses filles d'échanger des regards avec les gens de cette maison.
   Le lendemain, à la même heure, poussée par la sympathie que lui avait inspiré ce geste d'amitié, Rita revint à cette fenêtre, et là, elle vit Teresa, les yeux fixés dessus, comme si elle l'attendait ; elles se sourirent prudemment, en s'éloignant au même moment de l'appui des fenêtres ; et elles se contemplaient ainsi, debout toutes les deux, de l'intérieur de leurs chambres. Plus par le mouvement de ses lèvres que par des paroles, Teresa demanda à Rita si elle était son amie. La jeune fille fit oui, de la tête, puis un signe d'adieu avant de s'enfuir. Elles se revirent ainsi de courts instants plusieurs jours de suite, avant de s'enhardir toutes deux insensiblement, et d'oser s'entretenir quelque temps à mi-voix. Teresa parlait de Simão, elle confiait à la jeune fille de onze ans le secret de son amour, et lui disait encore qu'elle allait être pour elle une sœur, en lui recommandant de ne rien dire à sa famille.
   Au cours de l'une de ces conversations, Rita éleva par inadvertance la voix de telle sorte qu'elle fut entendue par une de ses sœurs qui alla aussitôt la dénoncer à son père. Le corregidor appela Rita et la força, sous la menace, à raconter tout ce que sa voisine lui avait dit. Sa colère fut telle que, sans écouter les représentations de son épouse qui était accourue, épouvantée par ses cris, il courut à la chambre de Simão et vit Teresa encore à sa fenêtre.
   – Eh, vous ! dit-il à la jeune fille toute pâle, ne vous avisez plus de poser les yeux sur une personne de ma maison. Si vous voulez vous marier, prenez un cordonnier, ce sera un gendre digne de votre père.
   Teresa n'entendit pas la fin de cette brutale apostrophe ; elle s'était enfuie, étourdie et honteuse. Mais, comme le ministre furieux continuait de brailler dans la chambre, et que Tadeu de Albuquerque était apparu à une fenêtre, la colère du juriste redoubla, et le torrent d'injures, longtemps retenu, fouetta le visage de son voisin, qui n'osa pas lui répondre.
   Tadeu interrogea sa fille et fut convaincu que la raison de la rancœur de Domingos Botelho, c'était que les deux jeunes filles s'entretenaient innocemment, par signes, de choses de leur âge. Le vieillard excusa cet enfantillage de Teresa et lui recommanda de ne plus apparaître à cette fenêtre.
   Cette indulgence du fidalgo, dont le caractère était épouvantable, trouve son explication dans le projet qu'il a conçu de marier sa fille avec son cousin Baltasar Coutinho, de Castro Daire, propriétaire, et noble de la même ascendance. Le vieillard, présomptueux connaisseur du cœur féminin, croyait que la douceur serait le meilleur expédient pour amener sa fille à oublier son amour puéril pour Simão. Il avait fait sienne cette maxime que l'amour, à quinze ans, manque de consistance et ne peut survivre à une absence de six mois. Le fidalgo n'avait pas tort, mais en l'occurrence, si. Les exceptions ont été le jouet des penseurs les plus sensés, tant dans le domaine spéculatif, que dans l'expérimental. Ce n'est pas que Tadeu de Albuquerque se trompât beaucoup sur l'amour et le cœur de la femme, dont les variantes sont si nombreuses et si inattendues que je ne sais si quelque maxime nous peut servir de guide, si ce n'est celle-ci : Dans chaque femme, il y a quatre femmes incompréhensibles, qui réfléchissent chacune à son tour à la façon dont elles vont se contredire. C'est plus sûr, mais ce n'est pas infaillible. Voici donc cette Teresa qui constitue un être unique en soi. Dira-t-on que les trois que nous avions mentionnées dans cette sentence ne peuvent coexister, à quinze ans, avec cette quatrième ? C'est ce que je pense moi aussi, vu que la constance de cet amour et la conscience qu'elle en a repose sur des raisons qui n'ont rien à voir avec le cœur. C'est parce que Teresa ne sort pas dans le monde, n'a pas un autel chaque soir dans son salon, n'a pas respiré l'encens d'autres soupirants, et n'a pas disposé d'une heure à elle pour comparer l'image chérie, ternie par l'absence, avec l'image d'un amoureux, l'amour qu'expriment les yeux qui la regardent fixement, l'amour qu'expriment les paroles qui la persuadent qu'il y a un cœur pour chaque homme, et une seule jeunesse pour chaque femme. Qui me dit à moi que Teresa renfermerait en elle les quatre femmes de la maxime, si les vapeurs de quatre encensoirs lui troublaient l'esprit ? Ce n'est pas facile ni nécessaire d'en décider. Retournons donc à notre conte.
   Tadeu de Albuquerque n'avait pas soufflé un mot, en présence de sa fille, sur Simão Botelho ni avant ni après l'éclat du corregidor. Ce qu'il fit, c'est faire venir à Viseu son neveu de Castro Daire, lui expliquer son projet afin qu'il se comportât en présence de Teresa comme un amoureux de bon aloi, qu'ils s'éprissent l'un de l'autre et que les conditions fussent réunies pour qu'on pût les marier.
   Du côté de Baltasar Coutinho, la passion s'embrasa aussi vite que le cœur de Teresa se congelait sous l'effet de la terreur et de la répu gnance. Le morgado de Castro Daire, attribuant la froideur de sa cousine à sa modestie, à son innocence et à sa timidité, se félicita de la délicatesse de cette âme, et savoura d'avance le plaisir d'une conquête lente, mais sûre. La vérité, c'est que Baltasar ne s'était pas expliqué de telle sorte que Teresa lui donnât une réponse définitive. Un jour, pourtant, poussé par son oncle, l'heureux fiancé osa parler ainsi à la mélancolique jeune fille :
   – Le moment est venu, cousine, de vous ouvrir mon cœur. Voulez-vous bien m'écouter ?
   – Je vous écoute toujours avec plaisir, cousin Baltasar.
   Cette réponse froidement dédaigneuse ébranla quelque peu les certitudes du fidalgo, au sujet de l'innocence, de la modestie et de la timidité de sa cousine. Il voulut tout de même se convaincre que son acquiescement ne pouvait s'exprimer autrement, et continua :
   – Pour ce qui est de nos cœurs, je pense qu'ils sont unis ; il faut maintenant que nos maisons s'unissent.
   Teresa pâlit et baissa les yeux.
   – Vous aurais-je dit par hasard quelque chose qui vous déplaise ?! reprit Baltasar, refroidi par le visage altéré de Teresa.
   – Vous me parlez de quelque chose qu'il m'est impossible de faire, répondit-elle sans manifester aucun trouble. Vous vous trompez, mon cousin : nos cœurs ne sont pas unis. J'ai beaucoup d'amitié pour vous, mais je n'ai jamais envisagé d'être votre épouse, ni pensé que vous y songiez, mon cousin.
   – Cela signifie-t-il que vous ne pouvez me supporter, cousine Teresa ? fit le morgado, froissé.
   – Non, monsieur : je vous ai déjà dit que j'avais beaucoup d'estime pour vous, et c'est pour cette raison même que je ne dois pas être l'épouse d'un ami que je ne puis aimer. Ce ne serait pas un malheur que pour moi...
   – Très bien... Puis-je savoir, reprit le cousin avec un sourire hypocrite, qui me dispute votre cœur, cousine ?
   – Que gagnerez-vous à le savoir ?
   – J'y gagnerai que je saurais au moins que vous aimez un autre homme, ma cousine... Est-ce le cas ?
   – Oui.
   – Et si passionnément que vous désobéissez à votre père ?
   – Je ne lui désobéis pas ; mais le cœur est plus fort que la soumission d'une fille. Je désobéirais si je me mariais contre la volonté de mon père ; mais je ne vous ai pas dit, cousin Baltasar, que je me mariais ; je vous ai seulement dit que j'aimais.
   – Savez-vous, cousine, que je suis effaré de votre façon de parler !... Qui pourrait penser que vos seize ans trouveraient si facilement les mots !...
   – Ce ne sont pas des mots, cousin, rétorqua gravement Teresa, ce sont des sentiments qui méritent votre estime, car ils sont véritables. Si je vous mentais, trouverais-je mieux grâce à vos yeux ?
   – Non, cousine Teresa ; vous avez bien fait de me dire la vérité, et de me la dire pour tout. Tant qu'on y est, vous n'hésiterez pas à me dire quel est l'heureux mortel qui a votre préférence ?
   – Qu'est-ce que ça peut vous faire ?
   – J'y tiens, cousine : nous avons tous notre vanité et cela me soulagerait beaucoup de me voir vaincu par un homme qui présenterait des mérites que je n'ai pas à vos yeux. Ayez la bonté de me confier votre secret, comme vous le confieriez à votre cousin Baltasar si vous le considériez comme un ami intime.
   – Je ne peux plus vous considérer comme tel... répondit Teresa en souriant et en soulignant comme lui toutes les syllabes de chaque mot.
   – Vous ne voulez même pas m'avoir comme ami ?
   – Vous ne me pardonnez pas, cousin, ma franchise, et vous serez à partir d'aujourd'hui un ennemi pour moi.
   – Au contraire, rétorqua-t-il avec une ironie mal déguisée, bien au contraire... Je vous prouverai que je suis votre ami si je vous vois un jour mariée à quelque misérable indigne de vous.
   – Mariée ! s'écria-t-elle...
   Mais Baltasar l'empêcha de continuer en disant :
   – Mariée à quelque ivrogne notoire ou à un manieur de bâton, terreur des porteurs d'eau, à un gentilhomme distingué qui passe les années universitaires incarcéré dans les cachots de Coïmbra.
   Il est clair que Baltasar Coutinho connaissait le secret de Teresa. Son oncle l'avait naturellement mis au courant de la gaminerie de sa cousine, peut-être avant de vouloir faire de lui son époux.
   Teresa avait senti le ton sarcastique de ces mots, et s'était levée en lui répondant d'une façon hautaine :
   – N'avez-vous plus rien à me dire, cousin Baltasar ?
   – Si, ma cousine, veuillez vous asseoir encore un moment. N'imaginez pas que vous vous adressez à présent à l'amoureux éconduit : dites-vous bien que vous parlez à votre parent le plus proche, à votre ami le plus sincère, et au gardien le plus résolu de votre dignité et de votre fortune. Je savais, ma cousine, que vous aviez, contre la volonté expresse de votre père, bavardé quand vous en avez eu l'occasion à votre fenêtre avec le fils du corregidor. Je n'ai accordé aucune importance à cet incident, et je l'ai considéré comme un jeu naturel à votre âge. Comme j'ai passé ma dernière année à Coïmbra, il y a deux ans, j'ai eu plus que le temps de connaître Simão Botelho. Quand l'on m'a parlé, à mon retour, de votre tendresse pour cet étudiant, j'ai été abasourdi de votre bonne foi ; puis je me suis dit que votre innocence même devait être votre ange gardien. En tant que votre ami, je suis à présent désolé de vous voir fascinée à ce point par la perversité de votre voisin. Ne vous souvenez-vous pas d'avoir vu Simão Botelho s'aco quiner avec les pires voyous du pays ? N'avez-vous pas vu la tête de vos serviteurs fracassée par ce fameux balayeur des foires ? N'avez-vous jamais entendu dire qu'à Coïmbra, il se promenait complètement imbibé dans les rues, armé comme un bandit de grand chemin, déclarant devant la canaille la guerre aux nobles, aux rois, à la religion, et à nos parents ? Est-ce que par hasard, cousine, vous l'ignoriez ?
   – J'ignorais certains détails, mais cela ne me gêne pas de les apprendre. Depuis que j'ai fait la connaissance de Simão, il n'a causé, à ma connaissance, aucun chagrin à sa famille, et je n'entends dire aucun mal de lui.
   – Vous êtes donc convaincue que Simão doit à votre amour la réforme de sa conduite ?
   – Je n'en sais rien et je n'y pense pas, répliqua Teresa, l'air maussade.
   – Ne vous fâchez pas, cousine. Juste un dernier mot : tant que je vivrai, je ferai tout pour vous tirer des griffes de Simão Botelho. Si vous n'avez plus votre père, il restera moi. Si les lois ne vous défendent pas contre les manœuvres de votre démon, je montrerai à ce bravache que sa victoire sur des porteurs d'eau ne l'empêchera pas d'être chassé à coups de pied de la maison de mon oncle Tadeu de Albuquerque.
   – Vous voulez donc me régenter, mon cousin ?! répondit-elle avec un agacement manifeste.
   – Je veux diriger votre conduite, tant que votre raison aura besoin qu'on l'aide. Retrouvez votre bon sens et je ne me préoccuperai plus de votre sort. Je cesse de vous importuner, cousine Teresa.
   Baltasar s'en alla trouver son oncle et lui rapporta l'essentiel de cette conversation. Tadeu, stupéfait du courage de sa fille et blessé dans son cœur et dans ses droits de père, courut à sa chambre dans l'intention de la rouer de coups. Baltasar le retint, en lui représentant que la violence serait loin d'arranger leurs affaires dans cette crise, car l'on pouvait craindre que Teresa s'enfuît de chez elle. Le père réprima sa colère et réfléchit. Quelques heures après, il appela sa fille, la fit s'asseoir auprès de lui, et lui dit, en des termes mesurés et avec des gestes pondérés, qu'il désirait la marier avec son cousin ; mais qu'il savait déjà que telle n'était pas la volonté de sa fille. Il ajouta qu'il ne la forcerait pas ; mais aussi qu'il ne consentirait pas à ce que, foulant aux pieds l'honneur de son père, elle accordât son cœur au fils de son pire ennemi. Il se dit également qu'il se trouvait au bord de sa sépulture, et qu'il y descendrait plus vite en perdant son amour pour sa fille qu'il considérait déjà comme morte. Il termina en demandant à Teresa si elle refuserait d'entrer dans un couvent et d'y attendre que son père mourût, pour faire son propre malheur selon ses désirs.
   Teresa répondit en pleurant qu'elle entrerait dans un couvent si telle était la volonté de son père ; mais il ne devait pas se priver, lui, de sa compagnie, ni la priver, elle, des êtres qu'elle chérissait par peur de voir sa fille commettre quelque action indigne, ou lui désobéir, du moment que sa vertu ne lui interdisait pas d'obéir.
   Elle lui promit de se considérer comme morte pour tous les hommes sauf pour son père.
   Tadeu l'écouta, et ne lui répondit pas.
 
 
    CHAPITRE  IV
 
   Le cœur de Teresa mentait. Allez donc demander de la sincérité au cœur !
   Pour les amateurs avertis, le dialogue du chapitre précédent a bien défini la fille de Tadeu de Albuquerque. C'est une femme d'une mâle énergie, elle a un caractère affirmé, un orgueil renforcé par l'amour, insensible aux appréhensions communes, si l'on peut qualifier d'appréhension le renoncement auquel une fille consent de son libre arbitre pour suivre les volontés arbitraires et imprévisibles de son père. Les bonnes gens disent que non, et moi, je souscris toujours à l'avis des bonnes gens. On ne la calomniera pas en lui accordant un peu d'astuce, ou d'hypocrisie, si vous voulez ; le terme perspicacité serait le plus propre. Teresa devine que la loyauté trébuche à chaque pas dans la voie royale de la vie, et que l'on parvient aux plus belles fins par des raccourcis, quand la franchise et la sincérité ne sont pas de mise. Ces artifices ne sont pas courants à l'âge sans aucune expérience de Teresa ; mais une femme de roman n'est jamais triviale ; et celle dont il est question dans mes notes est d'une noblesse exceptionnelle. Il me suffit, à moi, pour croire à sa noblesse, de la renommée que lui ont value ses malheurs.
   De la lettre qu'elle a écrite à Simão Botelho, où elle lui raconte les scènes que nous avons décrites, la critique déduit que la jeune fille de Viseu gagnait du temps avec son père, en gardant en point de mire son avenir, sans passer par le désagrément du couvent, ni rompre avec le vieillard en lui désobéissant ouvertement. Dans le récit qu'elle fit à l'étudiant, elle omit les menaces de son cousin Baltasar, un article qui aurait pour effet, si elle le mentionnait, de ramener précipitamment de Coïmbra ce garçon on ne peut plus fier, et assez brave pour l'être.
   Mais ce n'est pas encore cette lettre qui surprit Simão Botelho.
   Le ciel semblait sans nuages pour Teresa. Son père ne parlait pas de cloître ni de mariage. Baltasar Coutinho était rentré dans son manoir de Castro Daire. La jeune fille rassurée donnait chaque semaine ces bonnes nouvelles à Simão qui, alliant la bonne fortune de son cœur aux richesses de l'esprit, étudiait sans cesse, et veillait la nuit en écha faudant l'édifice de sa gloire future.
   Un dimanche matin, au mois de juin de l'année 1803, au point du jour, on pria Teresa d'accompagner son père à la première messe de l'église paroissiale. La jeune fille effrayée s'habilla, et rencontra le vieillard dans l'antichambre, qui la reçut fort aimablement, et lui demanda si elle se levait de bonne humeur pour offrir à l'auteur de ses jours un reste de vieillesse heureuse. Le silence de Teresa était interrogatif.
   – Tu vas donner aujourd'hui ta main à ton cousin Baltasar pour l'épouser, ma fille. Il faut que tu te laisses aveuglément guider par la main de ton père. Dès que tu auras franchi ce pas difficile, tu comprendras que ton bonheur est de ceux que l'on doit imposer par la violence. Mais dis-toi bien, ma fille chérie, que la violence d'un père est toujours de l'amour. Mon indulgence et ma douceur à ton égard ont été inspirées par l'amour. Un autre serait venu à bout de ta désobéissance avec de mauvais traitements, les rigueurs du couvent, et peut-être en te privant de ton grand patrimoine. Moi pas. J'ai attendu que le temps éclairât ton esprit, et je me réjouis de te voir revenue du prestige diabolique de ce maudit qui a éveillé ton cœur innocent. Je ne t'ai pas à nouveau consultée sur ce mariage, de peur que la réflexion affectât le zèle d'une bonne fille avec lequel tu vas embrasser ton père et le remercier de la prudence qu'il a montrée en respectant ton caractère qui n'attendait que l'heure de se trouver digne de son amour.
   Teresa ne détacha pas les yeux de son père ; mais elle était si distraite qu'elle entendit à peine les premiers mots, et pas du tout les derniers.
   – Tu ne me réponds pas, Teresa ?! reprit Tadeu, en lui prenant tendrement les mains.
   – Que dois-je vous répondre, mon père ?
   – M'accordes-tu ce que je te demande ? Combleras-tu de joie le peu de jours qui me restent ?
   – Et vous serez heureux, mon père, de mon sacrifice ?
   – Ne parle pas de sacrifice, Teresa... Demain, à cette heure-ci, tu verras la transfiguration qui s'est produite dans ton âme. Ton cousin est un composé de toutes les vertus ; il ne lui manque même pas la qualité d'être un gentil garçon ; comme si la richesse, la science et les vertus ne suffisaient pas à faire un excellent mari.
   – Et il veut de moi, après que je l'ai refusé ? dit-elle avec une ironique amertume.
   – Et s'il t'aime à la folie, ma fille !... Et il a assez de confiance en lui pour croire que tu l'aimeras beaucoup !...
   – Et ne pourra-t-il être encore plus sûr que je ne cesserai de le haïr ? À cet instant précis, je l'abomine, moi, comme je n'ai jamais pensé pouvoir abominer quelqu'un ! Mon père, continua-t-elle en pleurant, les mains levées, tuez-moi ; mais ne me forcez pas à me marier avec mon cousin. Il est inutile d'employer la violence, parce que je ne me marierai pas.
   Tadeu changea de figure et dit, furieux :
   – Tu te marieras ! Je veux que tu te maries ! Je veux... Sinon, tu seras maudite à jamais, Teresa ! Tu mourras dans un couvent ! Cette maison reviendra à ton cousin ! Aucun infâme ne posera son pied sur les tapis de mes aïeux. Si tu es une âme vile, tu n'as plus rien à voir avec moi, tu n'es pas ma fille, tu ne peux hériter des noms respectables qui ont été pour la première fois insultés par le père de ce misérable que tu aimes ! Sois maudite ! Va dans cette chambre, et attends qu'on t'en arrache pour une autre, où tu ne verras pas un rayon de soleil.
   Teresa se leva, sans verser une larme, et entra sereinement dans sa chambre. Tadeu de Albuquerque alla trouver son neveu et lui dit :
   – Je ne puis te donner ma fille, parce que je n'ai pas de fille. La misérable à qui j'ai donné ce nom est perdue pour nous et pour elle.
   Baltasar qui était selon son oncle un composé d'excellentes qualités avait juste un travers : une totale absence d'amour-propre. Après l'échec de son guet-apens amoureux, le cousin de Teresa regagna ses terres, après avoir dit au vieillard qu'il le délivrerait du siège que faisait Simão Botelho du cœur de sa fille. Il n'approuva pas le réclusion dans un couvent, en s'étendant sur les hypothèses que forgerait l'opinion publique. Il lui conseilla de la laisser chez lui, et d'attendre que le fils du corregidor revînt de Coïmbra.
   Les arguments de Baltasar ébranlèrent l'esprit du vieillard. Teresa fut surprise que son père se calmât quand on ne l'espérait vraiment pas et se méfia d'une telle incohérence. Elle écrivit à Simão. Elle ne lui cacha rien de ce qui était arrivé ; elle ne passa pas sous silence les menaces de Baltasar par délicatesse. Elle concluait en lui confiant ses soupçons sur un nouveau coup de force pour la faire plier.
   Arrivé au paragraphe sur les menaces, l'étudiant n'y voyait plus assez clair pour déchiffrer le reste de la lettre. Il tremblait de fièvre et ses artères frontales se gonflaient et palpitaient. Ce n'était pas le sursaut d'un cœur passionné : c'était son caractère orgueilleux qui lui échauffait le sang. S'en aller de là à Castro Daire, poignarder le cousin de Teresa dans sa propre maison, ce fut le premier conseil que lui souffla la fureur de sa haine. C'est dans cette intention qu'il sortit, qu'il loua un cheval, et qu'il rentra s'habiller pour le voyage. Quand il fut prêt, chaque minute d'attente mettait un comble à sa frénésie. Le cheval prit une demi-heure pour arriver et, durant ce temps, son ange gardien, vêtu des atours dont il habillait Teresa dans son imagination, lui inspira une lancinante nostalgie de ce temps, et aussi des heures au cours de cette même journée, où il rêvait au bonheur que cet amour lui promettait, s'il le recherchait dans le travail et dans l'honneur. Il contempla ses livres avec autant d'affection que si chacun d'eux contenait une page de l'histoire de leur cœur. Il n'avait lu aucune de ces pages sans que l'image de Teresa lui apparût pour lui donner la force de vaincre l'ennui d'une application continuelle et la fougue d'un naturel inquiet, troublé par des émotions jusque là inconnues. «Tout doit-il se terminer ainsi ? pensait-il, le visage entre ses mains, accoudé à son bureau. J'étais si heureux ces derniers temps !... Heureux ! répétait-il, en se levant brusquement. Qui peut être heureux après avoir essuyé la honte de laisser une menace impunie ?!... Mais je la perds ! Je ne la verrai plus jamais !... Je fuirai comme un assassin, et mon père sera mon premier ennemi, elle va être elle-même horrifiée de ma vengeance... Elle a été la seule à entendre cette menace, et si j'avais été avili aux yeux de Teresa par les insultes de ce misérable, elle ne me les répéterait peut-être pas...»
   Simão Botelho relut deux fois la lettre, et à la troisième lecture, il trouva les rodomontades du fidalgo jaloux moins insultantes. Les dernières lignes lui prouvaient formellement qu'il avait eu tort de se croire avili, ce qui le tourmentait dans son orgueil ; c'étaient des expressions tendres, des prières adressées à son amour, comme un dédommagement des épreuves passées et à venir, des visions enchan teresses de leur avenir, de nouveaux serments et des phrases bien senties pour exprimer sa fermeté et le chagrin de ne pas l'avoir auprès d'elle.
   Quand le muletier frappa à sa porte, Simão Botelho ne songeait plus à tuer l'homme de Castro Daire ; mais il avait décidé de se rendre à Viseu, d'y entrer la nuit, dans le plus grand secret, et de voir Teresa. Il lui manquait cependant un logement sûr pour se cacher. Dans les auberges, il serait aussitôt découvert. Il demanda au muletier s'il connaissait une maison à Viseu où il pourrait rester caché une nuit ou deux, sans risquer d'être dénoncé. Le muletier répondit qu'il avait, à un quart de lieue de Viseu, un cousin maréchal-ferrant ; et il ne connais sait que des aubergistes à Viseu. Simão jugea qu'on pouvait tirer parti de ce lien de parenté avec cet homme, et lui offrit aussitôt une veste en fourrure et une écharpe de soie rouge, une avance sur des cadeaux plus importants qu'il lui promettait s'il le servait bien dans une entreprise amoureuse.
   L'étudiant arriva, le lendemain, chez le maréchal-ferrant. Le muletier mit son parent au courant de ce qu'il avait convenu avec lui.
   On prit toutes les disposition pour héberger discrètement Simão Botelho, et le muletier se rendit pendant ce temps-là à Viseu, avec une lettre à remettre à une mendiante qui habitait dans la ruelle la plus inaccessible de la région. La mendiante multiplia les questions sur la personne qui envoyait la lettre et s'en alla, en demandant au messager de l'attendre. Peu après, elle revint avec la réponse, et le muletier partit au galop.
   La réponse était un cri de joie. Teresa ne réfléchit pas, et répondit à Simão que l'on fêtait ce soir-là son anniversaire, et que ses parents se réunissaient chez elle. Elle lui dit qu'à onze heures précises elle irait dans le potager et lui ouvrirait la porte.
   L'étudiant n'en espérait pas tant. Ce qu'il demandait, c'était de lui parler de la rue à la fenêtre de sa chambre, et il craignait d'être privé de cette joie qu'il mettait au-dessus de tout. Quant à serrer sa main, sentir son haleine, l'embrasser peut-être, ou oser un baiser, de telles espérances allaient bien au-delà de ses ambitions aussi modestes qu'honnêtes, l'enlevaient et l'effrayaient à la fois. La fougue et la peur, pour des cœurs qui font leurs débuts dans la comédie humaine, ce sont des sentiments qui vont de soi.
   À l'heure de son départ, Simão tremblait, et se reprochait sa timidité, sans savoir que les charmes de la vie, les moments les plus angéliques de l'âme, on les doit à ces élans d'un mystérieux émoi qu'éprouvent les cœurs les moins précoces dans toutes les saisons de leur vie, et tous les hommes au moins une fois.
   À onze heures précises, Simão était adossé à la porte du potager, et le muletier se trouvait à la distance convenue avec un cheval qu'il tenait en bride. Le bruit de la musique, qui venait de pièces éloignées, l'avait troublé parce que cette fête chez Tadeu de Albuquerque l'avait surpris. En trois longues années, il n'avait jamais entendu de musique dans cette maison. S'il avait su quand tombait l'anniversaire de Teresa, il eût été moins étonné de l'étrange allégresse émanant de ces pièces toujours fermées comme à l'occasion d'un enterrement. Dans son affolement, Simão se représenta les chimères tantôt sombres, parfois translucides, qui volettent autour de la fantaisie passionnée. Il n'y a pas de balises rationnelles pour les belles illusions, comme pour les honorables, quand c'est l'amour qui les imagine. Simão Botelho, l'oreille collée à la serrure, entendait à peine le son des flûtes et de son cœur inquiet.
 
 
   CHAPITRE V
 
   Baltasar Coutinho se trouvait dans le salon, il affectait une vengeresse indifférence pour sa cousine. Les sœurs du fidalgo et d'autres membres de sa parentèle ne laissaient pas respirer Teresa. Jeunes et vieilles se relayaient pour tenir les mêmes discours, elles lui conseillaient de se réconcilier avec son cousin et de donner à son père la joie que le pauvre vieillard demandait avec tant d'insistance à Dieu, avant de fermer les yeux. Teresa rétorquait qu'elle n'avait rien contre son cousin, qu'elle ne lui en voulait même pas ; elle était son amie et le resterait toujours, tant qu'il la laisserait disposer de son cœur.
   Le vieillard attendait beaucoup de cette soirée. Quelques parents présumés circonspects lui avaient dit qu'il ferait bien de proposer à sa fille des plaisirs correspondant à son âge, pour lui donner l'occasion d'amuser son esprit, fixé sur un seul objet, en lui offrant des divertissements qui flattent notre vanité naturelle, le temps que la force de l'amour contrarié s'épuise insensiblement. Ils lui conseillèrent de multiplier les rencontres, ou chez lui, ou chez ses parents, afin que Teresa se montrât à beaucoup de jeunes gens, fût courtisée de tous, et accordât moins de valeur au seul homme à qui elle parlait, et qu'elle jugeait supérieur à tous. Le fidalgo se fit un peu tirer l'oreille ; c'est qu'il jugeait les femmes selon un système bien à lui, il avait mené durant trente ans une vie libertine et dispendieuse, et savourait à présent les charmes de l'économie et de la tranquillité. C'était la première fois que l'on fêtait magnifiquement l'anniversaire de Teresa. La morgada vit alors ce qu'étaient le menuet de la Cour et certains jeux de gages dont on agrémentait délicieusement ses loisirs en ce temps-là, sans fatiguer son corps ni altérer son humeur.
   Mais Teresa était à ce point nerveuse qu'elle ne partageait pas le plaisir de ses hôtes. Dès que sonnèrent les dix heures de cette soirée, la reine de la fête semblait si peu attentive aux subtils compliments des dames et des hommes, dans leurs registres respectifs, que Baltasar Coutinho se rendit compte de l'agacement de sa cousine et eut la modestie de s'imaginer qu'elle avait été froissée de son indifférence. Sa générosité allant jusqu'au pardon, le morgado de Castro Daire prit une mine correspondant à ses gestes graves et mélancoliques, et, s'adres sant à Teresa, lui demanda de l'excuser de sa froideur, dont il dit qu'elle était semblable à celle des montagnes, qui renferment des volcans, mais sont couverts de neige. Teresa eut la franchise de répondre qu'elle n'avait pas remarqué la froideur de son cousin, et fit venir à côté d'elle une petite fille, pour éviter que la montagne, en se fendant ne se transformât pas en volcan. Peu après, il se leva et sortit du salon.
   Il était onze heures moins le quart. Teresa avait couru jusqu'au fond du potager, ouvert la porte et, comme elle n'avait vu personne, elle était revenue en courant au salon. Mais au moment où elle gravissait l'escalier qui reliait le jardin à la maison, Baltasar Coutinho, qui l'épiait depuis qu'elle avait quitté le salon, se trouva près d'une des fenêtres donnant sur le jardin, et elle était bien loin de s'imaginer qu'il la voyait. Il s'en écarta, et entra en même temps que Teresa dans le salon, par une autre porte. Au bout de quelques minutes, la jeune fille ressortit, et son cousin également. Teresa entendit, au loin, le bruit des sabots du cheval, alors qu'elle franchissait le palier du perron. Baltasar l'entendit aussi, et nota que sa cousine, craignant d'être vue et reconnue à la blancheur de sa robe, portait une cape ou un châle qui la recouvrait entièrement. L'homme de Castro Daire recula d'un pas pour qu'on ne s'aperçût pas de sa présence. Mais Teresa, en jetant un coup d'œil craintif, eut le temps de distinguer une silhouette qui reculait. Elle en fut alarmée, revint sur ses pas en lâchant sa cape, et entra dans le salon, haletante de fatigue et pâle de peur.
   – Qu'as-tu, ma fille ?! lui dit son père. Ça fait deux fois que tu es sortie du salon et tu n'as pas l'air dans ton assiette. Est-ce que tu te sentirais mal, Teresa ?
   – J'ai une migraine : j'ai besoin d'aller respirer de temps en temps... Ce n'est rien, mon père.
   Tadeu la crut et dit à tout le monde que sa fille avait une migraine, ce n'est qu'à son neveu qu'il ne le dit pas, parce qu'il ne le trouva pas, et qu'il apprit qu'il était sorti.
   Teresa s'était également rendu compte de l'absence de son cousin, et fit comme si elle partait à sa recherche, une initiative que le vieillard apprécia beaucoup. Elle descendit dans le jardin, courut à la porte où Simão l'attendait, l'ouvrit et, la voix altérée par l'anxiété, lui dit juste :
   – Va-t-en ; reviens demain à la même heure... Va-t-en, va !
   Alors qu'il entendait ces mots, Simão avait les yeux fixés sur une silhouette qui s'approchait de lui, en rasant le mur du potager. Le muletier, qui l'avait vu le premier, lui avait fait un signe et avait coincé les rênes du cheval avec des pierres, pour avoir les mains libres, au cas où l'étudiant ne pourrait venir à bout de son ennemi.
   Simão Botelho ne bougea pas d'un pouce, et Baltasar Coutinho s'arrêta à une distance de six pas. Le muletier avait lentement parcouru la moitié du chemin qui le séparait de son patron quand celui-ci le pria de ne plus s'approcher. Et s'avançant vers la silhouette, il arma deux pistolets, et lui dit :
   – Ce passage est privé. Que voulez-vous ?
   Le fidalgo ne répondit pas.
   – Je sens qu'il va falloir que je vous ouvre la bouche avec une balle ! reprit Simão.
   – Qu'est-ce que ça peut vous faire, monsieur, de savoir qui est là ?! dit Baltasar. Si j'avais un secret, comme vous avez l'air d'en avoir un qui vous amène en ces lieux, serais-je tenu de vous en faire part !?
   Simão réfléchit et répliqua :
   – Ce mur est celui d'une propriété où n'habite qu'une seule famille et qu'une seule femme.
   – Il y a dans cette maison cette nuit plus de quarante femmes, rétorqua le cousin de Teresa. Si vous en attendez une, monsieur, je peux en attendre une autre.
   – Qui êtes-vous ? reprit avec hauteur le fils du corregidor.
   – Je ne connais pas la personne qui m'interroge, et je ne veux pas la connaître. Gardons chacun notre anonymat. Bonne nuit.
    Baltasar Coutinho se retira en se disant : «Que peut faire une épée contre deux hommes et deux pistolets ?»
   Simão Botelho enfourcha son cheval, et repartit chez l'accueillant maréchal-ferrant.
   Le neveu de Tadeu de Albuquerque pénétra dans le salon sans montrer le moins du monde à quel point il était remué. Il vit Teresa qui l'observait du coin de l'œil, et parvint à se contrôler, si bien qu'elle en fut rassurée. La pauvre jeune fille, qui brûlait de se retrouver seule, vit avec plaisir la première famille se lever pour s'en aller, ce qui donna le signal du départ aux autres, sauf à celle de Castro Daire et de ses sœurs, qui restèrent chez leur oncle, car ils comptaient demeurer huit jours à Viseu.
   Teresa veilla toute la nuit, pour écrire une lettre où elle lui racontait les multiples dangers auxquels elle avait été exposée, et lui demandait pardon de ne pas l'avoir mis au courant de ce bal, transportée qu'elle était de joie à l'idée qu'il viendrait. Sur le projet de se voir la nuit suivante, il n'y avait rien de changé dans la lettre. L'étudiant en fut ébahi. D'après lui, la silhouette était celle de Baltasar Coutinho, et le père de Teresa devait avoir été prévenu cette même nuit.
   Il lui répondit en lui racontant l'incident de l'homme à la cape ; mais, pour ne pas risquer d'effrayer Teresa et de se priver de ce rendez-vous, il écrivit une nouvelle lettre, où ne transparaissait pas la peur d'être agressé, pas même la crainte de ternir sa réputation. Simão se plut à croire que c'était bien là un comportement digne d'un amant courageux.
   L'étudiant passa sa journée à compter les heures interminables, réfléchissant par instants aux funestes conséquences que pouvait entraîner ce hasardeux rendez-vous, si Baltasar Coutinho était homme à attendre une meilleure occasion pour se venger de cette insolente provocation. Mais, en son for intérieur, il était convaincu que songer à cela, c'était de la lâcheté plus que de la prudence.
   Le maréchal-ferrant avait une fille de vingt-quatre ans, bien faite, un beau visage triste. Simão s'aperçut qu'elle restait de longs moments à l'observer attentivement, et lui demanda pourquoi elle fixait sur lui un regard aussi mélancolique. Maria rougit, esquissa un sourire triste et répondit :
   – Je ne sais ce que pressent mon cœur à votre sujet. Un malheur vous menace...
   – Vous ne diriez pas cela, mademoiselle, répondit Simão, si vous vous ne saviez quelque chose sur ma vie.
   – Je sais quelque chose... fit-elle.
   – Vous le tenez du muletier ?
   – Non, monsieur. C'est que mon père vous connaît. Et j'ai entendu, il y a peu de temps, mon père dire à mon oncle, c'est le muletier qui est venu avec vous, qu'il avait de bonnes raisons de croire qu'un malheur allait vous arriver.
   – Pourquoi ?
   – À cause d'une fidalga de Viseu qui a un cousin à Castro Daire.
   Simão fut surpris de voir ainsi publier son secret et allait demander des éclaircissements sur ce qu'il croyait être un sujet confidentiel entre ces deux familles, quand le maréchal-ferrant entra dans la pièce où cet entretien venait de se dérouler. Dès qu'elle avait entendu le pas de son père, la jeune fille était lestement sortie par une autre porte.
   – Si vous permettez, dit maître João...
   Sur quoi, il ferma les deux portes de l'intérieur, et s'assit sur un coffre.
   – Eh bien, monsieur, reprit-il en redescendant les manches retrous sées de sa chemise, et en éprouvant quelque peine à les serrer autour de ses poignets épais, comme un qui connaît l'étiquette sur les manches, vous m'excuserez de me présenter ainsi, en manches de chemise, mais je n'ai pu mettre les mains sur ma veste.
   – Vous êtes très bien comme ça, monsieur João, s'empressa de dire l'étudiant.
   – C'est que, monsieur, j'ai une dette de reconnaissance envers votre père, et il ne m'a pas rendu qu'un petit service. Un jour, il y a eu ici tout un chambard, rapport à la ruade du mulet d'un éleveur de mules à une jument que j'étais en train de ferrer, et il s'est arrangé pour lui casser le jarret juste là, sauf votre respect.
   João da Cruz montra sur sa jambe l'endroit où l'os de la jument avait été fracturé, et continua :
   – Je tenais mon marteau à la main, là, et ç'a été plus fort que moi, j'en ai collé un coup sur le crâne du mulet qui est tombé raide. Le muletier de Carção, qui était un crâneur, s'est pris un tromblon qu'il se coltinait dans son barda et l'a déchargé sur moi sans crier gare : «Âme damnée, lui ai-je dit, tu ne vois pas que ton mulet m'a estropié cette jument qui a coûté vingt pièces à son maître, et que je vais être obligé de la payer, et tu tires sur moi parce que j'ai fait tomber ton mulet dans les pommes ? »
   – Et vous avez été touché ? dit Simão.
   – Oui, mais vous verrez qu'il ne m'a pas tué ; ça m'a atteint ici au bras gauche, deux plombs sur quatre. Et moi, du coup, je rentre, je vais au chevet de mon lit, je prends ma carabine et je la lui décharge en pleine poitrine. Le muletier est tombé comme une grive, sans piper. On m' a arrêté et je me suis retrouvé à Viseu, et cela faisait trois ans que j'y étais, l'année que votre père a pris son poste de corregidor. Il y avait beaucoup de gens qui cherchaient à me perdre, et tout le monde me disait que j'allais gigoter au bout d'une corde. Il y avait là, dans ma cellule, un détenu qui purgeait sa peine avec moi, et il m'a dit que monsieur le corregidor avait une grande dévotion pour les Sept Douleurs de Notre Dame. Un jour qu'il passait en allant à la messe avec sa famille, je lui ai dit : «Monsieur le Corregidor, je vous demande par les Sept Douleurs de la Très Sainte Marie, de me faire comparaître en votre présence pour m'expliquer sur mes actes.» Votre père a appelé l'officier de justice et lui a donné l'ordre de prendre mon nom. Le lendemain j'ai été convoqué devant monsieur le corregidor, et je lui ai tout raconté, en lui montrant aussi mes cicatrices au bras. Votre père m'a écouté et m'a dit : «Tu peux t'en aller, je vais faire mon possible.» Le fait est, mon cher fidalgo, que j'ai été mis hors de cause, alors que beaucoup de gens disaient à ma porte que j'allais être pendu. Dites-moi, s'il vous plaît, si je ne dois pas coller mon visage où votre père pose ses pieds.
   – Vous avez, monsieur João, une bonne raison de lui être recon naissant, il n'y a aucun doute.
   – Si vous vouliez me faire maintenant l'honneur d'écouter la suite... Avant d'être maréchal-ferrant, j'ai été domestique en livrée chez le fidalgo de Castro Daire, qui est monsieur Baltasar. Vous le connaissez ? Ça, pour le connaître !...
   – Je le connais de nom.
   – C'est lui qui m'a avancé dix pièces d'or pour m'établir, mais je les lui ai rendues, Dieu merci. Il m'a fait venir à Viseu, il y a six mois à peu près, pour me dire qu'il était prêt à me donner trente pièces si je lui rendais un service : – Tout ce que vous voudrez, fidalgo. – Et voilà qu'il me dit qu'il voulait que j'expédie un homme. Ça m'a fait vraiment un coup, parce qu'à vrai dire, un homme qui en tue un autre dans le feu de l'action n'est pas un tueur professionnel, je trouve, pas vrai ?
   – C'est sûr... répondit Simão qui devinait la fin de l'histoire. Qui était l'homme qu'il voulait voir mort ?
   – C'était vous... Ça alors ! dit le maréchal-ferrant, effaré. Vous n'avez même pas changé de couleur !
   – Je ne change jamais de couleur, monsieur João, dit l'étudiant.
   – Je n'en reviens pas !
   – Et vous n'avez pas accepté ce contrat, à ce que je vois, fit Simão.
   – Non, monsieur. Et là, quand il m'a dit de qui il était question, ce que j'avais envie de faire, c'est de lui cogner le crâne à un coin de rue.
   – Et il vous a dit pour quelle raison il voulait me faire tuer ?
   – Non, mon cher fidalgo ; je vous raconte : quand j'ai appris, la semaine suivante, que monsieur Baltasar (qu'il crève !) était parti de Viseu, je suis allé parler à monsieur le Corregidor, et je lui ai raconté exactement ce qui s'était passé. Monsieur le Corregidor a réfléchi un moment, et il m'a dit, vous me pardonnerez si je vous rapporte telles quelles les paroles de votre père.
   – Allez-y.
   – Votre père a commencé par se frotter le nez, puis il m'a dit : «Si Simão, mon vaurien de fils, avait de l'honneur, il ne regarderait pas la cousine de cet assassin. Il peut toujours croire, ce coquin, que je laisserai mon fils s'unir à une fille de Tadeu de Albuquerque !...» Il a encore dit d'autres choses dont je ne me souviens pas ; mais je me suis trouvé au courant de tout. Voilà ce qui s'est passé. Là-dessus, je vous vois arriver ici, et la nuit dernière, vous êtes allé à Viseu. Vous me pardonnerez ma familiarité : mais vous êtes allé parler à la jeune fille en question, et moi, je vous ai suivi, en cas, mais comme vous étiez avec mon beau-frère, j'ai été rassuré. Il m'a raconté la rencontre que vous avez faite à la porte du potager de la jeune fille. Si vous y retournez, monsieur Simão, il faut vous attendre à quelque chose de pire. Je sais bien que vous n'êtes pas peureux : mais personne n'est à l'abri d'une traîtrise. Si vous voulez que j'y aille aussi, je suis à vos ordres ; et la carabine qui a dépêché le muletier est encore là, elle peut faire feu sous l'eau, comme dit l'autre. Mais si vous me permettez de vous donner mon opinion, le mieux c'est de ne pas se fourrer dans ces micmacs. Si vous voulez vous marier avec elle, allez demander à son père la permission ; et pour le reste, laissez-moi faire : la seule chose qui compte, c'est qu'elle le veuille, et moi, en un clin d'œil, je la jette sur une jument, et pas n'importe laquelle, que j'ai ici, et son père n'a plus qu'à rester ici avec le cousin à regarder passer les navires.
   – Merci mon ami, dit Simão, j'aurai recours à vos bons services si besoin est. Ce soir, je vais aller à Viseu, comme j'y ai été hier soir. S'il y a un accroc, nous aviserons. Je compte sur vous, et croyez que vous avez en moi un ami.
   Maître João da Cruz ne répondit pas. Il sortit pour examiner minutieusement la platine de sa carabine et s'entendre avec son beau-frère sur les précautions à prendre, tout en déchargeant son arme, et en la rechargeant avec des balles spéciales, qu'il appelait des amandes pour les crâneurs.
   Sur ces entrefaites, Mariana, la fille du maréchal-ferrant, entra dans la pièce et dit tendrement à Simão Botelho :
   – Alors, êtes-vous toujours décidé à y aller ?
   – Oui, pourquoi n'irais-je pas ?
   – Eh bien, que Notre Dame vous accompagne, fit-elle, en ressortant aussitôt pour cacher ses larmes.
 
 
   CHAPITRE VI
 
   Ce soir-là, à dix heures et demie, trois silhouettes convergeaient vers l'endroit, peu fréquenté, sur lequel donnait la porte du potager de Tadeu de Albuquerque. Ils demeurèrent là quelques minutes discutant et gesticulant. Parmi les trois silhouettes, il y en avait une dont les paroles étaient écoutées en silence, sans qu'on y répondît. Elle disait à l'une des autres :
   – Il vaut mieux que tu ne te tiennes pas près de cette porte. Si l'on trouve le cadavre ici, les soupçons tomberont sur mon oncle et moi. Écartez-vous les uns des autres, et tendez l'oreille au bruit des sabots. Pressez ensuite le pas jusqu'à ce que vous le rejoigniez, de sorte que les coups de feu soient tirés loin d'ici.
   – Mais... fit l'une des trois silhouettes, s'il est venu hier à cheval, cela ne veut pas dire qu'il ne viendra pas aujourd'hui à pied.
   – C'est vrai ! admit l'autre.
   – S'il vient à pied, je vous ferai signe pour que vous le suiviez jusqu'à ce que vous soyez en bonne position pour tirer sur lui, mais loin d'ici, vous comprenez ? dit Baltasar Coutinho.
   – Oui, monsieur, mais s'il vient de chez son père, et rentre sans nous laisser assez de temps ?
   – Je suis sûr qu'il n'est pas chez son père, je vous l'ai déjà dit. Assez parlé. Allez vous cacher derrière l'église, et ne vous endormez pas.
   Le groupe se dispersa, et Baltasar resta quelques instants adossé au mur. Le troisième quart sonna après dix heures. L'homme de Castro Daire colla son oreille à la porte et recula précipitamment en entendant le bruit des feuilles mortes que foulait Teresa.
   À peine Baltasar était-il disparu, en rasant les murs, une silhouette apparut de l'autre côté, d'un homme qui marchait rapidement. Il ne s'arrêta pas : il s'en fut droit à tous les endroits où une ombre pouvait ressembler à celle d'un homme. Il fit le tour de l'église qui se trouvait à deux cents pas de là. Il vit deux autres silhouettes à la hauteur d'un recoin par où l'on rejoignait le sanctuaire, et sur lequel tombaient les ombres de la tour. Il les fixa en passant, et jugea leur présence suspecte ; il ne les reconnut pas, mais, dès qu'il eut disparu, les deux hommes échangèrent quelques mots :
   – C'est João da Cruz, le maréchal-ferrant, à moins que ce ne soit le diable !...
   – Qu'est-ce qu'il peut faire par ici à cette heure ?
   – Va-t-en savoir !
   – Tu ne crains qu'il se mêle de ça ?
   – Et quoi encore ? S'il s'en mêlait, il serait de notre côté. Tu ne sais pas qu'il a servi chez notre patron ?
   – Et je sais aussi qu'il a ouvert sa boutique avec l'argent de monsieur Baltasar.
   – Et alors ? Quelle raison aurais-tu d'avoir peur ?
   – Aucune, mais je sais aussi que c'est le corregidor qui l'a sauvé du gibet...
   – Quel rapport ? Le corregidor s'en moque, et il ne sait pas que son fils est ici...
   – Ça se peut ; mais ça ne me plaît pas trop... Cet homme, c'est le diable déchaîné...
   – Il peut être ce qu'il veut... les balles, il se les prend tout comme un autre.
   La discussion se poursuivit, ils envisagèrent différentes possibilités. Dans tout ce qu'ils dirent, une certitude ressortait : la silhouette était celle de João, le maréchal-ferrant.
   Celui-ci avait avancé d'à peu près trois cents pas quand les domes tiques de Baltasar entendirent le bruit des montures.
   Au moment où ils sortaient de leur cachette, João da Cruz sortait pour intercepter le cavalier. Simão arma ses pistolets, et le muletier sa carabine.
   – Vous n'avez rien à craindre de ma part, dit le maréchal-ferrant, mais sachez, monsieur, que vous auriez pu déjà être tombé de votre cheval avec quatre balles dans la poitrine.
   Le muletier reconnut son beau-frère et dit :
   – C'est toi, João ?
   – Oui, je suis arrivé avant toi.
   Simão tendit la main au maréchal-ferrant et dit, ému :
   – Donnez-moi votre main, je veux sentir dans la mienne celle d'un honnête homme.
   – C'est dans les occasions qu'on reconnaît les hommes, rétorqua le maréchal-ferrant. Allons-y... Ce n'est pas le moment de papoter. On vous a tendu un guet-apens.
   – Vraiment ? dit Simão.
   – Il y a derrière l'église deux hommes que je n'ai pu reconnaître, mais je ne jurerais pas que ce n'étaient pas des domestiques de monsieur Baltasar. Descendez de cheval, ça va chauffer. Je vous ai dit de ne pas venir ; mais vous êtes venu, il n'y a plus qu'à y aller carrément.
   – Je ne tremble pas, vous voyez, maître João, dit le fils du corregidor.
   – Je sais bien que non ; mais, face à l'ennemi, nous verrons.
   Simão avait mis pied à terre. Le maréchal-ferrant saisit la bride du cheval, recula dans la rue de quelques pas, et alla l'attacher à l'anneau fixé au mur d'une auberge.
   Il revint et demanda à Simão de les suivre, lui et son beau-frère, à une distance de vingt pas ; et, s'il les voyait s'arrêter près du potager d'Albuquerque, de ne pas avancer au-delà de l'endroit où il les aurait vus.
   L'étudiant voulut protester contre un plan à ses yeux humiliant dans la mesure où les deux hommes s'efforçaient de le protéger ; mais le maréchal-ferrant n'admit aucune objection.
   – Faites ce que je vous dis, fidalgo, lança-t-il sur un ton sans réplique.
   João da Cruz et son beau-frère, examinèrent tous les coins de rue, arrivèrent en face du potager de Teresa, et virent une silhouette disparaître à l'angle d'un mur.
   – Avançons vers eux, dit le maréchal-ferrant ; ils sont déjà passés sur le parvis de l'église ; pendant ce temps, le jeune homme arrivera à la porte du potager et entrera ; ensuite, nous reviendrons le couvrir quand il sortira.
   Pour exécuter ce plan, ils pressèrent le pas, et Simão Botelho avança vers la porte, avec ses pistolets armés.
   Devant le jardin qui longeait le mur de Teresa, il y avait un tas de pierraille escarpé, qui s'élargissait ensuite pour laisser la place à une allée sombre.
   Quand le bruit des sabots du cheval s'arrêta, les deux domestiques de Baltasar se rappelèrent les ordres de leur patron au cas où Simão arriverait à pied. Ils cherchèrent un endroit commode pour guetter sa sortie et pénétrèrent dans l'allée quand l'étudiant arrivait à la porte du potager.
   – C'est dans la poche, dit l'un d'eux.
   – S'il ne reste pas à l'intérieur... répondit l'autre en le voyant entrer, et la porte se refermer.
   – Mais il y a deux hommes qui arrivent là-bas, fit le plus craintif, en regardant l'autre entrée de l'allée.
   – Et ils viennent droit sur nous... Arme donc ta carabine.
   – Le mieux, c'est de nous retirer. Nous attendons l'autre, pas ceux-là. Allons-nous en d'ici.
   Cela dit, il n'attendit pas d'avoir convaincu son compagnon ; il dévala la pente de la pierraille. Le plus intrépide montra lui aussi la prudence de tous les assassins appointés ; il suivit le peureux et lui donna raison quand il entendit derrière lui les pas précipités de ses poursuivants. Leur patron surgit devant au moment où ils tournaient à l'angle du potager, et leur dit :
   – Que fuyez-vous, espèces de lâches ?
   Les hommes s'arrêtèrent, confus, en armant leurs tromblons.
   João da Cruz et le muletier apparurent, et Baltasar s'avança vers eux en braillant :
   – Halte là !
   Le maréchal-ferrant dit à son beau-frère :
   – Parle-lui, toi ; je ne veux pas qu'il me reconnaisse.
   – Qui nous demande de nous arrêter ? fit le muletier.
   – Trois carabines, répondit Baltasar.
   – Essaie de les occuper pour donner à l'étudiant le temps de sortir, dit João da Cruz à l'oreille du muletier.
   – Voilà. Nous sommes arrêtés, répliqua le domestique de Simão. Que nous voulez-vous ?
   – Je veux savoir ce que vous faites à cet endroit.
   – Et vous, que faites-vous par ici ?
   – Je n'accepte pas les questions, dit l'homme de Castro Daire, hasardant quelques pas hésitants. Je veux savoir qui vous êtes.
   Maître João glissa à l'oreille de son beau-frère :
   – Dis que s'il avance encore d'un pas, tu lui fais la peau.
   Le muletier répéta la phrase, et Baltasar s'arrêta.
   Un de ses domestiques le prit à part pour lui dire que celui des deux qui ne parlait pas semblait être João da Cruz. Le morgado se posa des questions, et voulut en avoir le cœur net ; mais le maréchal-ferrant avait entendu les paroles du domestique, et dit à son beau-frère :
   – Viens, ils me connaissent.
   Sur ce, il tourna le dos au groupe, et marcha le long du potager de Tadeu de Albuquerque. Les domestiques de Baltasar, tout fiers de cette retraite, comme s'il s'agissait d'une déroute indiscutable, pressèrent le pas, sur les talons des supposés fuyards. Le morgado leur dit encore de ne pas les suivre, mais eux, après avoir manifesté leur lâcheté, voulaient à présent prendre leur revanche, en courant derrière l'ennemi avec autant d'ardeur qu'ils avaient fui avant.
   Simão Botelho avait entendu des pas légers, et poussé par les craintes de Teresa, avait ouvert la porte du potager, sans savoir qui étaient ceux dont il avait entendu les pas. João da Cruz, alors que les poursuivants étaient déjà visibles, demanda au fils du corregidor, sur un ton badin, s'il était prêt pour le mariage, il n'y avait pas assez de tissu pour les manches.
   Simão comprit le danger, serra convulsivement la main de Teresa, et se retira. Il voulait identifier les deux silhouettes immobiles à quelque distance, mais João da Cruz, sur le ton impérieux d'un homme qui exige l'obéissance, dit au fils du corregidor :
   – Retournez d'où vous venez, et ne regardez pas en arrière.
   Simão marcha jusqu'à son cheval, monta dessus et attendit ses deux inévitables gardiens qui le suivaient d'un pas lent. Ils avaient été surpris par la brusque disparition des domestiques de Baltasar, et craignaient un guet-apens à l'extérieur de la ville. Le maréchal-ferrant connaissait le raccourci qui pouvait amener ceux qui tendraient l'embuscade sur leur chemin, et confia ses craintes à Simão, en lui disant de piquer des deux, à toutes brides, que lui et son beau-frère le rejoindraient. L'étudiant fut froissé de ces admonestations, et les pria de ne pas se faire une aussi piètre idée de lui. Il tira délibérément les rênes pour ne pas forcer les autres à presser le pas.
   – Allez à votre allure, dit maître João, nous nous séparons ici.
   Et ils gravirent une rampe dans une oliveraie, pour redescendre sous le couvert de buissons de genêts, se coulant dans les zigzags d'un mur parallèle à la route.
   – Le raccourci conduit là-bas, là où la montagne fait un coude, dit le maréchal-ferrant à son beau-frère, ils vont passer par là, ou ils sont déjà passés. La route débouche exactement sur le ravin au pied de cette petite colline. C'est là que nos hommes vont tirer sous le couvert des chênes-lièges. Dépêchons-nous.
  Et tantôt, presque à découvert, tantôt courbés à l'ombre des bosquets, ils arrivèrent à un fossé d'où ils entendirent les pas des hommes qui traversaient le petit pont qui enjambait une rigole.
   – Nous n'arriverons pas à temps, dit João da Cruz, inquiet. Ces gens vont lui tirer dessus, parce que son cheval se trouve trop en arrière.
   Et ils couraient déjà sans craindre d'être vus, parce que les autres avaient dépassé la colline au pied de laquelle passait la route.
   – Ces hommes vont lui tirer dessus... dit le maréchal-ferrant.
   – Nous lui crierons d'ici de ne pas avancer plus loin.
   – Il est trop tard... Qu'ils le tuent ou pas, quand ils reviendront, ils sont à nous.
   Ils avaient déjà passé le petit pont et gravissaient la pente, quand ils entendirent deux coups de feu.
   – En avant ! s'exclama João da Cruz. Ils ne vont pas prendre la route, s'ils ont tué le fidalgo.
   Ils étaient arrivés sur un terrain plus plat, épuisés et anxieux, avec leurs carabines armées. Les domestiques de Baltasar, contrairement aux prévisions du maréchal-ferrant, revenaient par le même raccourci, ils supposaient que les compagnons de Simão marchaient devant en inspectant les endroits propices à une embuscade, ou s'étaient attardés.
   – Les voilà ! dit le muletier.
   – Nous sommes bien ici, répondit le maréchal-ferrant, en s'asseyant au pied d'un tertre. Assieds-toi aussi, je ne me vois pas courir derrière eux.
   Les assassins virent deux silhouettes se dresser à dix pas devant eux, et changèrent de direction, l'un d'eux escalada les gradins d'une vigne, l'autre se jeta dans une ronceraie.
   – Tire sur celui de gauche ! dit João da Cruz.
   Les explosions furent simultanées. Le maréchal-ferrant fit mouche et tua son homme. Les plombs du muletier se perdirent dans une chênaie où l'autre s'était caché.
   À ce moment-là, Simão se montrait au sommet de l'éminence d'où l'on avait tiré sur lui, et courait vers l'endroit où il avait entendu les seconds coups de feu.
   – C'est vous, fidalgo ? hurla le maréchal-ferrant.
   – Oui.
   – Ils ne vous ont pas tué ?
   – Je crois que non, répondit Simão.
   – Ce butor a laissé filer le merle, reprit João da Cruz, mais le mien se trouve là-bas en train de gigoter dans la vigne. Je veux voir au moins sa tronche.
   Le maréchal-ferrant descendit trois gradins de la vigne, se pencha sur le cadavre et dit :
   – Si j'avais eu deux carabines, âme damnée, tu ne descendrais pas tout seul en Enfer.
   – Allez, viens ! dit le muletier. Laisse là ce diable, monsieur l'étudiant est blessé à l'épaule. Dépêchons-nous, il perd son sang.
   – J'ai vu deux têtes qui me guettaient au-dessus d'un ravin, et j'ai pensé que c'était vous, dit Simão, tandis que le maréchal-ferrant, en manifestant la même dextérité qu'un habile chirurgien, bandait son bras blessé avec des mouchoirs. J'ai arrêté mon cheval, et j'ai dit : «Holà, que se passe-t-il ?» Comme on ne m'a pas répondu, je me suis empressé de démonter, mais j'avais encore un pied à l'étrier quand ils ont fait feu. J'ai voulu plonger dans le ravin, mais je n'ai pu me faufiler entre les broussailles. J'ai fait un grand tour pour trouver un moyen de remonter, et c'est alors que je me suis aperçu que j'étais blessé.
   – Ce n'est qu'une éraflure, dit João da Cruz. Ne vous en faites pas, je m'y connais fidalgo. J'ai soigné des tas de blessures.
   – Sur des ânes, maître João ? dit le blessé.
   – Et des chrétiens aussi, monsieur. Vous savez, il y a eu au Portugal un roi qui ne voulait pas d'autre médecin qu'un vétérinaire de l'armée. Je vous montrerai mon corps couvert d'un réseau de coups de couteau, et je ne suis jamais allé voir un chirurgien. Avec du cérat et du vinaigre, je suis capable d'aller ressusciter cette âme damnée qui est restée là-bas aux aguets, l'oreille collée au sol.
   Là-dessus, on entendit un léger bruit de feuilles dans les broussailles à l'endroit où avait plongé le compagnon du mort.
   Comme un limier à l'odorat aiguisé, João da Cruz dressa l'oreille et grogna :
   – Vous allez voir que ce n'est pas fini !... L'autre ne serait-il pas par hasard encore là, en train de claquer des dents ?
   Le bruit continua et, aussitôt, un vol d'oiseaux jaillit du feuillage en piaillant.
   – Notre homme est là, reprit le maréchal-ferrant, faites-moi donc passer un pistolet, monsieur Simão !
   Maître João se mit à courir et, à ce moment-là, il y eut un grand bruit dans les buissons de cytises et de bruyère.
   – Il casse du bois comme un sanglier ! s'exclama le maréchal-ferrant. Oh, mon beau-frère, bats-moi ces broussailles avec quelques gros cailloux ; je veux voir sortir ce cochon de ces buissons !...
   De l'autre côté de la friche, il y avait un terrain plat, cultivé. Après avoir fait le tour de la haie, Simão était parvenu à sauter dans le champ, en franchissant la pierre d'une rigole.
   – Faites attention, maître João ; n'allez pas me tirer dessus brailla Simão au maréchal-ferrant.
   – Vous êtes déjà là, fidalgo ?! Le cercle est refermé. Moi, je vais faire le furet. Si celui-ci nous échappe, on ne peut plus croire en rien dan ce monde.
   Ils ne se trompaient pas. En se jetant, désemparé, dans ce hallier, le domestique de Baltasar Coutinho s'était déboîté le genou et il était tombé, étourdi. Le muletier ne s'était pas assuré des effets de son coup de feu, parce qu'il avait tiré au jugé, et il trouvait naturel que le domestique ne bougeât pas. Quand il revint à lui après sa chute, l'homme se traîna jusqu'à un fourré d'arbres sauvages, où les oiseaux passaient la nuit. Comme les merles avaient sifflé en s'envolant, le domestique de Baltasar recula vers les broussailles, espérant s'en tirer ainsi ; mais le muletier lançait d'énormes cailloux dans toutes les directions, et certains atteignaient plus sûrement leur but que les balles de son tromblon.  João da Cruz tira de la poche de sa veste une petite serpe avec laquelle il attaqua le massif de jeunes chênes et de genêts enchevêtrés autour de sa cachette. Mais il se fatigua vite en voyant le piètre résultat de ses efforts, et dit au muletier :
   – Faut battre ton briquet, va chercher un peu de chaume sec, nous allons mettre le feu à ces broussailles, ce gredin finira rôti à point.
   Quand l'homme qu'on poursuivait entendit cela, il prit son courage à deux mains, et s'enfuit en se frayant un chemin dans les fourrés, il sauta le mur de l'enclos qui entourait le champ d'éteules où le muletier arrachait les chaumes et Simão attendait le dénouement de cette chasse à courre. Le muletier et l'étudiant se précipitèrent tous les deux sur lui. Se sentant sur le point d'être rattrapé, le fugitif se mit à genoux ; levant les mains vers eux, il leur demandait pardon et disait que son maître l'avait forcé à participer à cette désastreuse tentative. La crosse du tromblon du muletier se dirigeait droit sur sa poitrine, quand Simão lui retint le bras :  
   – On ne frappe pas ainsi un homme à genoux ! dit le jeune homme. Lève-toi, mon gars.
   – Je ne peux pas, monsieur. J'ai une jambe cassée, et je suis estropié à vie.
   Là-dessus, le maréchal-ferrant survint, qui s'exclama :
   – Comment ? Ce coquin est encore vivant ?!
   Et il courut vers lui avec sa serpe.
   – Ne tuez pas cet homme, monsieur João ! dit le fils du corregidor.
   – Je ne devrais pas le tuer ! Voilà une fort bonne idée ! Ainsi donc, vous voulez me payer du gibet le service que je vous ai rendu en vous accompagnant, dites ?
   – Du gibet ? fit Simão.
   – De quoi d'autre ? Vous voulez que cet homme reste ici, pour aller raconter son histoire ? C'est comme ça que vous voyez les choses? Vous, vous êtes le fils d'un ministre, vous ne risquez rien ; mais moi, qui ne suis qu'un maréchal-ferrant, autant dire que j'ai déjà la corde autour du cou. Ça ne me va pas du tout ! Laissez-moi ici avec cet homme...
   – Ne le tuez pas, monsieur João ; je vous demande de le laisser partir. Un seul témoignage ne peut nous faire aucun mal.
   – Quoi ? se récria le maréchal-ferrant. Vous avez fait des études, monsieur, vous devez savoir beaucoup de choses, mais pour ce qui est de la justice, vous ne savez rien, et vous me pardonnerez mon audace. L'un dans l'autre, un témoin visuel, et quatre qui en auront entendu parler, avec le fidalgo de Castro Daire pour tirer les ficelles, c'est la corde assurée comme deux et deux font quatre.
   – Je ne parlerai pas. Laissez-moi la vie sauve ; je ne remettrai plus les pieds à Castro Daire.
   – Laissez-le ici, João da Cruz... Allons-nous en...
   – Là ! fit le maréchal-ferrant. Appelez-moi João da Cruz... pour que ce coquin soit bien sûr que je suis João da Cruz... Je ne vois pas en effet les raisons qui peuvent vous pousser à vouloir laisser en vie une âme damnée qui a tiré sur vous pour vous tuer.
   – Vous avez raison, bien sûr, mais je ne suis pas capable de châtier des misérables qui ne me résistent pas.
   – Et s'il vous avait tué, vous le châtieriez ? Répondez à cela, monsieur.
   – Allons-nous en, reprit Simão, laissons-là ce  misérable.
   Maître João resta quelques instants pensif, en se grattant la tête, et grogna, contrarié :
   – Allons-y... Qui épargne son ennemi, meurt de ses mains.
   Il avaient déjà quitté le terrain plat et sauté la clôture, ils descendaient vers la route, quand le maréchal-ferrant s'écria :
   – Ma carabine est restée appuyée à la haie... Continuez, je vous rejoins tout de suite.
   Le muletier menait le cheval qui avait pacifiquement tondu l'herbe des murs qui longeaient la route lorsque Simão entendit des cris. Il devina exactement ce que c'était.
   – João est là-bas, en train de faire justice, dit le muletier. Laissez-le faire, patron, c'est un homme qui sait ce qu'il fait.
   João da Cruz apparut peu après, il finissait de nettoyer avec des fougères sa serpette pleine de sang.
   – Vous êtes cruel, monsieur João, dit l'étudiant.
   – Je ne suis pas cruel, dit le maréchal-ferrant, vous vous trompez sur mon compte ; c'est que, comme dit le dicton, mourir pour mourir, mieux vaut que ce soit mon père, qui est plus vieux. Cela revient au même d'en tuer un que deux. Une fois la main à la pâte, autant pétrir trois boisseaux qu'un seul. Il faut achever ce qu'on a commencé, ou alors, il vaut mieux ne pas s'y mettre. J'ai maintenant la conscience tranquille. Que la justice trouve des preuves si elle veut ; mais ce ne sera pas avec ce qu'iront raconter ces deux-là, dont j'ai fait cadeau au Diable.
   Simão éprouva un moment d'horreur pour l'homicide, et du remords pour s'être lié à un tel homme.
 
 
   CHAPITRE VII
 
   La blessure de Simão Botelho était trop délicate pour ne pas résister au traitement du maréchal-ferrant, tout plein d'apho rismes de vétérinaires. La balle avait pris la zone musculaire du bras gauche à revers, mais un vaisseau important avait été rompu ; les compresses ne suffisaient plus à étancher son sang. Quelques heures après avoir été blessé, l'étudiant se coucha avec la fièvre et se laissa soigner par le maréchal-ferrant. Le muletier partit pour Coïmbra, il était chargé de répéter partout que Simão Botelho était resté à Porto.
   Plus que la douleur et la crainte de l'amputation, ce qui le tourmentait le plus, c'était le désir d'avoir des nouvelles de Teresa. João da Cruz était toujours occupé à faire des rondes pour prévenir des procédures criminelles fondées sur des présomptions. Les gens qui avaient fait leur marché en ville racontaient tous qu'on avait trouvé les cadavres de deux hommes, et l'on disait que c'étaient des domestiques d'un fidalgo de Castro Daire. Mais personne n'avait entendu qui que ce soit imputer les assassinats à quelqu'un de particulier.
   Ce soir-là, Simão reçut de Teresa la lettre suivante :
 
   Dieu veuille que tu sois arrivé sans encombre chez ces braves gens. Je ne sais ce qui se passe, mais il y a quelque chose de mystérieux que je n'arrive pas à comprendre. Mon père s'est enfermé toute la matinée avec mon cousin, et moi, il ne me laisse pas sortir de ma chambre. Il m'a fait enlever mon encrier, mais j'en avais heureusement prévu un autre. Notre Dame a voulu que la mendiante vînt demander l'aumône sous la fenêtre de ma chambre ; sinon je n'avais aucun moyen de lui faire comprendre qu'elle devait attendre que je lui donne cette lettre. Je ne sais ce qu'elle m'a dit. Elle m'a parlé de domestiques morts ; mais je n'ai pu bien saisir... Ta sœur Rita me fait signe derrière les vitres de ta chambre...
   Ta sœur vient de me dire qu'on avait trouvé les cadavres de deux valets de mon cousin près de la route. Je sais tout maintenant. J'ai été sur le point de lui dire que tu étais là ; mais on ne m'en a pas laissé le temps. Mon père passe toutes les heures dans le couloir, en poussant de très gros soupirs.
   Ô mon Simão chéri, comment t'en es-tu sorti ? Serais-tu blessé ? Est-ce que j'aurais été la cause de ta mort ?
   Tiens-moi au courant. Je ne demande plus à Dieu que de veiller sur ta vie. Éloigne-toi d'ici ; va à Coïmbra, et attends qu'avec le temps notre situation s'améliore. Accorde ta confiance à cette malheureuse, elle est digne de ton affection... Voici la mendiante : je ne veux pas la retenir plus longtemps... Je lui ai demandé si l'on parlait de toi, et elle a répondu que non. Plaise à Dieu que ce soit vrai.
 
   Simão s'efforça dans sa réponse de rassurer Teresa. Il parlait en passant si peu de sa blessure qu'autant dire qu'il n'avait même pas besoin de soins. Il promettait qu'il partirait pour Coïmbra dès qu'il pourrait le faire sans craindre qu'on la fît souffrir en son absence. Il l'encourageait à l'appeler, aussitôt que les menaces de réclusion dans un couvent risqueraient d'être mises à exécution.
   Entre-temps, Baltasar Coutinho, convoqué par les autorités judiciaires pour éclaircir certains points dans l'enquête en cours, répondit que les deux hommes morts étaient en effet ses domestiques, qu'ils avaient pris avec eux, lui et sa famille. Il ajouta qu'ils n'avaient à sa connaissance aucun ennemi à Viseu et qu'à première vue il n'avait aucune raison de soupçonner qui que ce soit.
   Les gens qui habitaient près de l'endroit où l'on avait trouvé les cadavres témoignaient qu'ils avaient juste entendu en pleine nuit deux coups de feu simultanés, puis un autre peu après. Un seul témoin donnait une précision qui ne pouvait pas éclairer la justice, à savoir que les broussailles près de cet endroit avaient perdu quelques branches. L'affaire demeurait si obscure que la justice ne pouvait plus entamer la moindre démarche.
   Tadeu de Albuquerque était complice de cet attentat contre la vie de Simão Botelho. C'est lui qui l'avait suggéré quand son neveu lui avait révélé la raison des absences répétées de Teresa la nuit du bal. Le vieillard avait autant intérêt que le morgado à effacer tout indice qui permettrait de les impliquer dans ces deux morts mystérieuses. Les domestiques ne valaient pas la peine qu'on entamât la réputation de leurs maîtres. De preuves contre Simão Botelho, ils ne pouvaient en produire aucune. Ils le supposaient alors sur la route de Coïmbra, ou réfugié chez son père. Il leur restait encore l'espoir qu'il eût été blessé, et s'en fût allé mourir loin de l'endroit où on l'avait attaqué.
   Quant à Teresa, Tadeu de Albuquerque décida de l'enfermer dans un couvent de Porto, et il choisit Monchique dont la prieure était sa proche parente. Il écrivit à l'abbesse de préparer ses appartements, et au procureur de négocier les dispenses ecclésiastiques pour son entrée. Redoutant cependant quelque incident durant le laps de temps nécessaire pour l'obtention de ces dispenses, le vieillard résolut de l'interner provisoirement dans un couvent de Viseu.
   Teresa venait de lire et de glisser contre son sein la réponse de Simão Botelho, que la mendiante lui avait fait passer à la tombée du jour en l'accrochant à une ficelle, quand son père entra dans sa chambre et lui demanda de s'habiller. La jeune fille obéit et prit une cape et un foulard.
   – Prenez une tenue conforme à votre rang : rappelez-vous que vous portez encore mon nom, dit sévèrement le vieillard.
   – J'ai pensé que cela ne valait pas la peine de se mettre en frais pour sortir la nuit... dit Teresa.
   – Et savez-vous où vous allez, mademoiselle ?
   – Non... mon père.
   – Alors, habillez-vous au lieu de me dicter votre loi.
   – Veuillez cependant, mon père, m'écouter un instant.
   – Parlez.
   – Si vous envisagez de me contraindre à épouser mon cousin...
   – Eh bien ?
   – Soyez sûr que je ne l'épouserai pas ; je mourrai et je serai contente de mourir, mais je ne me marierai pas.
   – Et il ne le veut pas lui non plus. Vous n'êtes pas digne de Baltasar Coutinho. Un homme de mon sang ne prend pas pour épouse une femme qui parle la nuit à ses amants dans les potagers. Habillez-vous vite, vous partez directement pour le couvent.
   – Tout de suite, mon père. C'est le sort que je vous ai à maintes reprises demandé de me donner.
   – Je n'admets aucune réflexion. Dépêchez-vous de vous présenter devant moi toute habillée. Vos cousines vous attendent pour vous accompagner.
   Quand elle se vit seule, Teresa fondit en larmes et voulut écrire à Simão. Qui allait lui remettre sa lettre à cette heure ? Elle se tourna vers le tableau de la Vierge dont elle avait fait la confidente de son amour. Elle lui demanda à genoux de la protéger et de donner à Simão la force de résister à ce coup et de maintenir sa constance dans la succession d'épreuves qui l'attendait. Puis elle s'habilla, en serrant contre son sein un paquet contenant un encrier, du papier, et la liasse de lettres de Simão. En sortant de sa chambre, elle jeta un regard chargé de larmes sur le tableau de la Vierge, et, quand elle rejoignit son père, elle lui demanda la permission d'emporter avec elle cette image pieuse.
   – On vous la fera parvenir, répondit-il. Si vous aviez autant de pudeur que de dévotion, vous seriez plus heureuse que vous allez l'être.
   Une de ses cousines, et des sœurs de Baltasar, la prit à part pour lui glisser à l'oreille :
   – Tu aurais encore un moyen de mettre un terme à toute cette pagaille dans la maison... Cela dépend de toi.
   – Quel moyen ?! demanda Teresa, en affectant la gravité.
   – Dis à ton père que tu ne vois plus aucun obstacle à ton mariage avec notre frère Baltasar.
   – Mon cousin Baltasar ne veut plus de moi, répliqua-t-elle en souriant.
   – Qui te l'a dit, Teresinha ?
   – Mon père.
   – Laisse dire ton père, l'amour qu'il a pour toi lui fait perdre la tête. Veux-tu que je lui parle ?
   – Pourquoi ?
   – Pour mettre un terme à nos angoisses, à nous tous.
   – Tu plaisantes, cousine, répondit Teresa. Je serai ta belle-sœur quand je n'aurai plus de cœur. Ton frère a la certitude que j'aime un autre homme. Je voulais vivre pour lui ; mais, si vous voulez que je meure pour lui, je bénirai tous mes bourreaux. Tu peux le dire au cousin Baltasar, et dis-le lui avant de l'oublier.
   – Alors, on y va ?! dit le vieillard.
   – Je suis prête, mon père.
 
   Le portail du couvent s'ouvrit. Teresa entra sans verser une larme. Elle baisa la main de son père qui n'osa la lui refuser en présence des religieuses. Elle embrassa ses cousines en faisant mine de se réjouir ; et, quand la porte se referma, elle s'écria, au grand étonnement des moniales :
  - Je suis plus libre que jamais. La liberté du cœur tient lieu de tout.
   Les religieuses se regardèrent comme si elles tenaient le mot cœur pour une hérésie, un blasphème proféré dans la maison du Seigneur.
   – Que dites-vous, mademoiselle ?! demanda la prieure, en la fixant par-dessus ses lunettes, et en prenant son mouchoir d'Alcobaça dont elle se servait pour distiller son tabac à priser.
   – J'ai dit que je me sentais très bien ici, madame.
   – Ne dites pas madame, fit la sœur économe.
   – Que dois-je donc dire ?
   – Dites notre Mère supérieure.
   – Eh bien, notre Mère supérieure, j'ai dit que je me sentais très bien ici.
   – L'on n'entre pas dans ces maisons consacrées à Dieu pour se sentir bien, rétorqua notre Mère supérieure.
   – Non ?! dit Teresa, sincèrement ébahie.
   – On entre ici, mademoiselle, pour mortifier son esprit, et laisser à l'extérieur les passions mondaines. Bon ! Voici notre Mère chargée d'instruire les novices, à qui il revient de vous guider et de vous conduire.
   Teresa ne répondit pas : elle fit un geste respectueux à l'intention de la maîtresse des novices, et prit le chemin que la religieuse lui indiquait.
   Notre Mère entra dans ses appartements et dit à Teresa qu'elle était son hôtesse tant qu'elle y resterait ; et elle ajouta qu'elle ne savait si son père choisirait ce couvent ou un autre.
   – Qu'est-ce que cela fait que ce soit l'un ou l'autre ? dit Teresa.
   – Cela dépend. Votre père peut désirer que vous fassiez votre profes sion dans un ordre riche, comme celui des bénédictines et celui des bernardines.
   – Mes vœux ! s'écria Teresa. Je ne veux être religieuse ni ici, ni ailleurs.
   – Vous serez, madame, ce que votre père voudra que vous soyez.
   – Religieuse ?! Ça, personne ne peut m'y forcer ! protesta Teresa.
   – C'est exact, rétorqua la prieure, mais comme il vous reste un an de noviciat, vous avez du temps de reste pour vous habituer à cette vie, et vous verrez qu'il n'en est pas de plus paisible pour le corps, ni de plus salubre pour l'âme.
   – Mais vous m'avez dit, notre Mère, répondit Teresa en souriant comme si l'ironie lui fût habituelle, que personne n'entre dans ces maisons pour se sentir bien.
   – C'est une façon de parler, ma fille. Nous avons toutes nos mortifications : l'obligation de chœur et celle d'accomplir certains travaux, autant de contraintes que notre esprit n'est pas toujours disposé à supporter. Il faut le prendre en compte. Mais à côté de ce qui se passe dans le monde, le couvent est un paradis. Il n'y a pas ici de passions, ni de soucis qui nous empêchent de dormir et nous font perdre l'appétit, Dieu merci ! Nous vivons ensemble comme Dieu avec les anges. Ce que veut chacune d'entre nous, nous le voulons toutes. Pour ce qui est des mauvaises langues, vous n'en trouverez pas ici, des intrigantes et des commérages non plus. Enfin, Dieu s'occupera de nous si nous y mettons du nôtre. Je vais à la cuisine chercher votre souper et je reviens tout de suite. Je vous laisse avec la Mère organiste, qui est une colombe, et la maîtresse des novices, qui saura vous dire mieux que moi ce qu'est la vertu dans ces maisons consacrées.
   À peine la prieure eût-elle tourné le dos, l'organiste dit à la maîtresse :
   – Quelle hypocrite !
   – Et quelle stupidité ! renchérit l'autre. Ne vous fiez pas à cette sainte-nitouche, mademoiselle, et voyez si votre père ne vous propose pas une autre compagnie le temps que vous serez ici. La prieure est la pire intrigante de ce couvent. Depuis qu'elle a passé le cap de la soixantaine, elle parle des passions du monde comme quelqu'un qui les connaît sur le bout des doigts. Tant qu'elle a été jeune, c'est elle qui a fait le plus de scandales dans cette maison ; quand elle a vieilli, ç'a été la plus ridicule parce qu'elle voulait aimer et être aimée ; maintenant qu'elle est décrépite, cet épouvantail ne cesse de se donner des missions et de soigner des indigestions.
   Malgré son chagrin, Teresa ne put s'empêcher de pouffer, elle se souvenait de la vie comparable à celle de Dieu avec les anges, que menaient là ces épouses du Seigneur, d'après ce que disait la Mère supérieure.
   Peu après, la prieure rentra avec le souper, et les deux moniales sortirent.
   – Que vous semble des deux religieuses qui sont restées avec vous ? dit-elle à Teresa.
   – Elles m'ont fait une excellente impression.
   La vieille allongea ses lèvres diaprées par les dégoulinants méandres du tabac à priser et glapit :
   – Hum !... Il faut faire avec ce qu'on a !... Ce ne sont quand même pas des pires ; mais si elles étaient meilleures, on n'y perdrait rien... Ce n'est pas tout ça, ma petite ; vous avez là deux cuisses de poulet et un bouillon, les anges en mangeraient.
   – Je ne mange rien, madame, dit Teresa.
   – Il ne manquerait plus que ça ! Vous ne mangez rien ?! Eh bien, vous mangerez. Personne ne tient sans manger. Les passions... Que le cornu les emporte ! Ce sont les femmes qui se font berner, et eux, ils n'ont rien à perdre !... Pour ce qui est de moi, grâce à Dieu, jusqu'à présent, je ne sais pas ce que sont les passions ; mais avec cinquante-cinq ans de couvent derrière soi, on acquiert beaucoup d'expérience à force de voir les autres écervelées se ronger les sangs. Et pour ne pas chercher plus loin, ces deux-là, qui sortent d'ici, ont payé un lourd tribut à la sottise, que Dieu me pardonne, si je fais un péché. L'organiste a déjà la quarantaine bien sonnée, et elle va encore au parloir se perdre en minauderies. Quant à l'autre, elle est peut-être la maîtresse des novices parce que personne ne voulait l'être, mais si je ne la gardais pas à l'œil, elle me pourrirait les gamines.
   Ce discours édifiant et charitable fut interrompu par la Mère économe, qui venait, en se curant les dents, demander à la prieure le petit verre de vin stomachique auquel elle avait droit chaque soir.
   – J'étais en train de dire à cette demoiselle quelles espèces étaient l'organiste et la maîtresse, dit la Mère supérieure.
   – Oh ! L'on ne prête qu'aux riches ! Elles sont allées toutes les deux dans la cellule de la Sœur tourière. À cette heure-ci vous êtes accom modée comme il faut par ces langues qui ne passent rien à personne.
   – Veux-tu aller voir si tu entends quelque chose, ma douce ? dit la prieure.
   Contente de cette mission, l’économe se dirigea insensiblement vers les dortoirs jusqu'à une porte à laquelle elle s'arrêta, qui laissait passer le son de rires stridents.
   Pendant ce temps-là, la Mère supérieure disait à Teresa :
   – Cette économe n'est pas une mauvaise fille. Elle n'a qu'un seul défaut : elle biberonne ; et puis, il n'y a personne qui la supporte. Elle touche une belle pension, mais dépense tout en vin, et il lui arrive d'entrer dans le chœur en zigzaguant que c'en est une pitié. Elle n'a pas d'autre défaut ; c'est une âme nette, fidèle en amitié. Il est vrai que parfois... (ici, la prieure se leva pour écouter ce qui se passait du côté des dortoirs et ferma la porte de l'intérieur) il est vrai que parfois, quand elle a un coup dans le nez, elle prend la mouche et découvre les défauts de ses amies. Elle a déjà sorti sur moi une calomnie, comme quoi quand je sortais prendre l'air, je n'allais pas prendre que l'air, et que je faisais alors ce que les autres font. Si ce n'est pas honteux ! Que les autres parlent, pourquoi pas ? Mais elle qui traîne toujours des bons à rien de soupirants qui boivent avec elle à la grille, là, ça passe mal ; mais enfin, personne n'est parfait !... Ce serait une brave fille... s'il n'y avait ce damné vice...
   Comme à ce moment précis elle arrivait au niveau du chœur, la vénérable prieure but son second verre de vin stomachique et demanda à Teresa de l'attendre un quart d'heure : elle se rendait au chœur, et ne s'attarderait guère. Elle était partie quand l’économe entra alors que Teresa avait enfoui son visage dans se mains, et se disait : «Un couvent, ça ? Mon Dieu ! C'est ça qu'on appelle un couvent ?!...»
   – Vous êtes seule ? demanda l’économe.
   – Oui, madame.
   – Cette mal élevée s'en va donc en plantant là son hôtesse ? On voit bien que c'est la fille d'un ferblantier !... Elle avait pourtant le temps d'apprendre le monde, elle y a traîné assez pour en être rassasiée... Je devais me rendre au chœur... Mais je n'y vais pas pour vous tenir compagnie, ma petite.
   – Allez-y, madame, allez-y ; je me trouve très bien toute seule, dit Teresa, dans l'espoir de pouvoir soulager son chagrin en versant des larmes.
   – Ah ça, non !... Vous seriez glacée de peur, ici ; mais la prieure ne va pas tarder. Si elle trouve un prétexte pour s'échapper du chœur, elle ne s'y éternise pas. J'aurais mis la main au feu qu'elle était en train de dire du mal de moi.
   – Non, madame ; au contraire...
   – Dites-moi donc la vérité, ma fille ! Je sais que cette vieille chouette ne dit du bien de personne. Pour elle, toutes les sœurs sont des libertines et des ivrognes.
   – Elle n'a rien dit de tout cela, madame ; elle ne m'a rien dit sur aucune religieuse.
   – Et si elle a dit quelque chose, laissez-la dire. Le vin, elle ne le boit pas, elle le tête ; c'est une éponge vivante. Pour ce qui est du libertinage, j'aimerais bien toucher autant de milliers de cruzados qu'elle a eu d'amants ! Vous pouvez vous faire une petite idée, made moiselle !...
   L’économe but un verre du vin de la prieure et continua :
   – Vous pouvez vous faire une petite idée ! Elle est très vieille, aussi vieille que la cathédrale. Quand j'ai pris le voile, elle était déjà aussi vieille que maintenant, à peu de choses près. Or je suis nonne depuis vingt-six ans. Calculez combien d'arobes de tabac elle a accumulé dans ces narines ! Eh bien, que vous me croyiez ou non, je lui ai connu plus d'une douzaine de sigisbées, sans parler du Père aumônier qui lui renouvelle encore sa cave, à nos frais bien entendu. Elle ne cesse de dilapider les revenus de notre institution. Moi, qui suis l’économe, je sais bien ce qu'elle vole. Cela me fait énormément de peine de vous voir placée chez cette hypocrite. Ne vous laissez pas prendre à ses mensonges, mon ange. Je sais que votre père lui a laissé des recommandations, et lui a demandé de ne pas vous laisser écrire, ni recevoir du courrier. Mais je vous le dis, ma fille, si vous voulez écrire, je vous donne un encrier, du papier, du pain à cacheter, et ma chambre, si vous voulez y aller pour écrire. Si vous avez quelqu’un, il peut vous écrire, dites-lui d’envoyer les lettres à mon nom ; je m’appelle Dionísia de l’Immaculée Conception.
   – Merci beaucoup, madame, dit Teresa, encouragée par cette offre. Ah, si je pouvais envoyer un message à une pauvre qui habite rue…
   – Tout ce que vous voudrez, mademoiselle. Je le lui enverrai dès qu’il fera jour. Soyez tranquille. Ne vous fiez à personne d’autre qu’à moi. Faites attention : la maîtresse des novices et l’organiste sont deux faux jetons. Ne vous fiez pas à elles les yeux fermés, car, si vous leur accordez votre confiance, c’en est fait de vous. Voici notre limace… Parlons d’autre chose.
   – Il n’est rien, absolument rien de plus agréable que la vie au couvent quand on a la chance d’avoir une prieure comme la nôtre… Ah, c’est toi, ma belle ? Regarde si nous disons du mal de toi !
   – Je sais que tu ne dis jamais du mal de moi, dit la prieure en faisant un clin d’œil à Teresa. Cette demoiselle est là pour dire que je lui parlais de tes plus estimables qualités…
   – Eh bien, ce que j'ai dit de toi, répondit sœur Dionísia de l’Immaculée Conception, tu n’as pas besoin de le demander, parce que, par bonheur, tu as entendu ce que je disais. Ah, si l’on pouvait en dire autant des autres qui déshonorent notre maison, et ne font que monter des intrigues, que c’en est un péché.
   – Alors, tu ne vas pas au chœur, Nini ? fit la prieure.
   – Il se fait déjà tard… Tu m’absous de cette faute, n’est-ce pas ?
   – Je t’absous, je t’absous, mais, pour ta pénitence, tu boiras un petit verre…
   – De stomachique ?
   – Ça va de soi.
   Dionísia accomplit sa pénitence et partit pour, à ce qu’elle disait, laisser à la religieuse son heure de prière.
   Nous ne prolongerons pas la description de cette vie évangélique et exemplaire au couvent où Tadeu de Albuquerque avait envoyé sa fille respirer l’air limpide des anges, tandis que l’on mettait pour elle au point le creuset le plus propre à dépurer les sédiments du vice au couvent de Monchique.
   Le cœur de Teresa se remplit d’amertume et de dégoût durant ces deux heures de vie conventuelle. Elle ignorait qu’il existait au monde de telles choses. Elle avait entendu parler des monastères comme d’un refuge de la vertu, de l’innocence et des espérances immortelles. Elle avait lu quelques lettres de sa tante, la prieure de Monchique, et s’était fait, grâce à elles, une idée de ce que devait être une sainte. Au sujet de ces mêmes dominicaines, chez qui elle se trouvait, elle avait entendu les vieilles fidalgas dévotes de Viseu évoquer des vertus, des merveilles de charité et même des miracles. Une bien triste désillusion, et un irrésistible désir, en même temps, de sortir de là !…
   Le lit de Teresa se trouvait dans la cellule même de la prieure, dans une alcôve séparée, avec des rideaux de mousseline.
   Quand la religieuse lui dit qu’elle pouvait se coucher, si elle voulait,  elle lui demanda si elle pouvait écrire à son père. La nonne répondit qu’elle le ferait le lendemain, bien que monsieur de Albuquerque eût donné des instructions précises pour empêcher sa fille d’écrire ; en tout cas, ajouta-t-elle, elle ne le lui interdirait pas, si elle avait un encrier et du papier dans sa cellule.
   Teresa se coucha, et la prieure s’agenouilla devant un oratoire, récitant à mi-voix son rosaire. Si le murmure de la prière avait incom modé son hôtesse, elle n’aurait pas eu beaucoup de raisons de se plaindre, car la dévote nonne, au second Pater noster, dodelinait de la tête au point de ne pouvoir arriver au premier ave Maria. Elle se leva, pencha la tête pour saluer les images du sanctuaire, alla se coucher et se mit à ronfler.
 Teresa écarta délicatement les rideaux de sa chambre, et tira de sous son habit l’encrier à vis et du papier.
   La lampe de l’oratoire jetait un faible rayon sur la chaise où Teresa avait posé ses vêtements. Elle descendit de son lit, s’agenouilla au pied de la chaise, et écrivit à Simão, en lui rapportant le détail des événe ments de cette journée. La lettre se terminait ainsi :
 
   Ne crains rien pour moi, Simão. Toutes ces épreuves me semblent légères en comparaison de ce que tu as enduré pour moi. L’infortune n’ébranle pas ma résolution, et ne doit pas te détourner de tes projets. Ce sont quelques jours de tempête, rien de plus. Toute nouvelle décision de mon père, je te la communiquerai aussitôt, si je le peux et quand je le pourrai. Tu dois attribuer l’absence de nouvelles de ma part à l’impossibilité de t’en donner. Aime-moi malheureuse comme je suis, parce qu’il semble que les malheureux sont ceux qui ont le plus besoin d’amour et de réconfort. Je vais voir si je peux oublier, en dormant. Comme tout cela est triste, mon cher ami !… Adieu.
 
 
   CHAPITRE VIII
 
   Quand elle vit son père panser la plaie au bras de Simão, Mariana, la fille de João da Cruz, perdit connaissance. Le maréchal-ferrant rit bruyamment de la faiblesse de la jeune fille et l'étudiant trouva surprenante l'émotion d'une femme habituée à soigner les blessures dont son père revenait auréolé de toutes les foires et de toutes les fêtes.
   – Il n'y a pas un an, on m'a fait trois trous dans la tête, quand je suis allé voir Notre Dame des Remèdes à Lamego, et c'est elle qui m'a tondu et râpé le crâne avec un couteau, dit le maréchal-ferrant. À ce que je vois, votre sang, fidalgo, a tourné celui de la gamine !... Nous voilà bien avancés ! J'ai ma vie à moi ; et je comptais sur elle pour servir d'infirmière à mon malade... Le feras-tu ou non, ma petite ? dit-il à sa fille quand elle ouvrit les yeux, visiblement honteuse de sa faiblesse.
   – Je serai ravie de le faire, si vous le voulez bien, mon père.
   – S'il te faut donc aller coudre au balcon, ma petite, installe-toi ici, au chevet de monsieur Simão. Donne-lui souvent des bouillons, et soigne-lui sa blessure ; du vinaigre et encore du vinaigre tant qu'elle restera toute bleue comme ça. Parle-lui, ne le laisse pas battre la campagne, ni écrire beaucoup, ce n'est pas bon quand on n'a pas toute sa tête. Et vous, ne faites pas tant de manières, et ne me dites pas à Mariana  «Mademoiselle ceci, mademoiselle cela.» Avec elle, c'est : «Donne-moi du bouillon, ma fille, lave-moi le bras, fais-moi donc des compresses.» Et pas de chichis. Elle est ici comme votre bonne, parce que je lui ai déjà dit que, sans votre père, il y a longtemps qu'elle demanderait l'aumône, et pire encore. Il est vrai que je pouvais lui laisser, il y a dix ans, un petit magot que j'ai gagné là-bas à suer sur mon enclume, en dehors de quelque quatre-cent mille réis que j'ai hérités de ma mère, Dieu la garde ; mais vous savez bien que si j'avais été pendu, ou si j'avais passé la barre du fleuve la justice serait venue et aurait embarqué le tout pour les dépens.
   – Si vous avez une petite maison tout à fait convenable,  fit Simão, vous pouvez, dans la mesure où elle y consent, marier votre fille dans une famille de cultivateurs.
   – Encore faudrait-il qu'elle le veuille. Ce ne sont pas les maris qui manquent ; même le sous-lieutenant de la maison de l'Église serait d'accord, pourvu que je lui fasse donation de tout, c'est peu, mais il y en a pour quatre mille bons cruzados ; le fait est que la gamine n'a pas voulu se marier et moi, à dire vrai, je suis seul et je n'ai qu'elle, et je ne tiens pas à me priver de cette compagnie, pour laquelle je travaille comme un maure. Sans elle, fidalgo, j'aurais fait beaucoup de bêtises ! Quand je me rends aux foires et aux fêtes, si je l'amène avec moi, je ne donne ni ne reçois de coups ; si j'y vais seul, c'est sûr qu'il se passera quelque chose. La petite est vite capable de voir quand les vapeurs me montent à la tête, elle me tire par la veste, et sait comment s'y prendre pour m'éloigner de la kermesse. Si quelqu'un m'appelle pour boire encore une chopine elle ne me laisse pas y aller, et ça me fait rire la façon dont elle me mène par le bout du nez ; elle me demande par l'âme de sa mère de ne pas y aller. Et moi, quand elle me demande ça par l'âme de ma sainte femme, je ne sais plus où j'en suis.
   Mariana écoutait son père en cachant son visage derrière son tablier de lin immaculé. Simão savourait la simplicité de ce cadre, rustique, mais d'un sublime naturel.
   On appela João pour un cheval à ferrer, et il prit congé en ces termes :
   – J'ai dit, petite. Je te confie notre malade ; traite-le comme il le mérite et comme si c'était ton frère ou ton mari.
   Le visage de Mariana devint cramoisi quand ce dernier mot sortit, aussi naturellement que les autres, de la bouche de son père.
   La jeune fille resta appuyée à la porte de l'alcôve de Simão.
   – C'est une vraie catastrophe qui vous est tombée dessus, Mariana ! dit l'étudiant. On a fait de vous l'infirmière d'un malade et l'on vous a privé peut-être d'aller coudre à votre balcon, et de parler avec les personnes qui passent...
   – Qu'est-ce que ça peut me faire ? répondit-elle en secouant son tablier, et baissant sa ceinture à la hauteur de sa taille, avec une grâce juvénile.
   – Asseyez-vous, Mariana ; votre père vous a dit de vous asseoir... Allez chercher votre ouvrage et donnez-moi donc une feuille de papier et un crayon qui se trouvent dans ma serviette.
   – Mais mon père m'a dit aussi de ne pas vous laisser écrire, répondit-elle en souriant.
   – Un bout de mot, ça ne peut faire de mal. J'écris juste quelques lignes.
   – N'allez pas agir à la légère, reprit-elle en lui donnant le papier et le crayon. Faites attention : une lettre pourrait se perdre, et tout se découvrir.
   – Tout quoi, Mariana ? Êtes-vous au courant de quelque chose ?
   – Il aurait fallu que je sois bien naïve... Ne vous ai-je pas dit que j'étais déjà au courant de votre affection pour une jeune fidalga de la ville ?
   – Vous l'avez dit. Mais quel rapport ?
   – Il s'est passé ce que je craignais. Vous vous trouvez ici blessé, et tout le monde parle de certains hommes dont on  retrouvé les cadavres.
   – Qu'ai-je à voir avec ces hommes dont on a retrouvé les cadavres ?
   – Pourquoi faites-vous comme si vous tombiez des nues !? Comme si je ne savais pas que ces hommes étaient des domestiques du cousin de cette fameuse dame. On dirait que vous vous méfiez de moi, et que vous voulez garder un secret dont j'aimerais bien que tout le monde l'ignore pour que vous n'ayez pas, mon père et vous, monsieur Simão, de plus graves ennuis...
   – Vous avez raison, Mariana ; je n'aurais pas dû vous cacher la mauvaise rencontre que nous avons faite.
   – Et Dieu veuille que ce soit la dernière !... J'ai tellement demandé à Notre Seigneur du Chemin de Croix de vous délivrer de cette passion !... J'ai bien l'impression, moi, qui le pire est devant vous...
   – Non, mon enfant, cela s'arrête ici ; je pars pour Coïmbra dès que je serai rétabli, et la demoiselle de la ville reste chez elle.
   – Si cela se passe ainsi, j'ai déjà promis deux livres de cierges à Notre Seigneur du Chemin de Croix mais mon cœur ne m'a pas dit que vous ferez, monsieur, ce que vous dites.
   – Je vous suis très reconnaissant pour le bien que vous me souhaitez, dit Simão, ému. Je ne sais ce que j'ai fait pour mériter votre amitié.
   – Il me suffit de voir ce que votre père a fait pour le mien, dit-elle en essuyant ses larmes. Que serais-je devenue, si je l'avais perdu, et qu'il ait été conduit au gibet, comme tout le monde le disait !... J'étais encore toute petite quand il était au cachot. Je devais avoir treize ans ; mais j'étais décidée à me jeter au puits s'il était condamné à mort. Si on le déportait, je partais avec lui, j'irais mourir là où il allait mourir. Il n'y a pas de jour où je ne demande à Dieu de donner à votre père autant de joies qu'il y a d'étoiles au ciel. Je suis allé exprès en ville pour baiser les pieds de votre chère mère, et j'ai vu vos sœurs, et l'une d'elles, la cadette, m'a donné une jupe en soie que je garde encore comme une relique. Ensuite, chaque fois que j'allais à la foire, je faisais un grand détour pour voir si j'arriverais à trouver Dona Ritinha à sa fenêtre ; et je vous ai vu souvent, monsieur Simão. Et peut-être ne savez-vous pas que je buvais à la fontaine, il y a deux ou trois ans, quand vous avez flanqué une raclée à ces domestiques, il y avait un tel tapage, on aurait cru la fin du monde. Je suis venue le raconter à mon père, et il est tombé par terre tellement il se tordait... Après, je ne vous ai plus vu, monsieur Simão, si ce n'est le jour où vous êtes arrivé avec mon oncle de Coïmbra ; mais je savais déjà que vous veniez pour cette malheu reuse affaire, parce que j'ai eu un rêve où je voyais beaucoup de sang, et je pleurais parce que je voyais une personne qui m'était très chère tomber dans un trou très profond.
   – Ce sont là des rêves, Mariana !...
   – Ce sont des rêves en effet ; mais je n'ai jamais rien rêvé qui ne se produisît. Quand mon père a tué le muletier, j'avais rêvé que je le voyais tirer sur un autre homme ; avant la mort de ma mère, je me suis réveillée en train de la pleurer, et elle a encore vécu deux mois... Les gens de la ville se moquent des rêves, mais Dieu sait ce que c'est... Voici mon père... Christ en Croix ! Pourvu que ce ne soit pas une mauvaise nouvelle !...
   João da Cruz entra avec une lettre que lui avait remise la pauvre habituelle. Tandis que Simão lisait la lettre écrite au couvent, Mariana fixa ses grands yeux bleus sur le visage de l'étudiant et, à chaque contraction de son front, elle sentait son cœur qui se serrait. Elle ne put surmonter son angoisse, et demanda :
   – De mauvaises nouvelles ?
   – Tu es bien familière, ma fille, dit João da Cruz.
   – Non, pas du tout, fit l'étudiant. Ce n'est pas une mauvaise nouvelle, Mariana. Monsieur João, permettez-moi de voir en votre fille une amie, ce sont les malheureux qui savent juger les amis.
   – C'est vrai ; mais je n'oserais pas, moi, demander ce que dit la lettre.
   – Et je ne le lui ai pas demandé, mon père ; c'est qu'il m'a semblé que monsieur Simão était préoccupé pendant qu'il la lisait.
   – Et vous ne vous êtes pas trompée, répondit le malade, en se tournant vers le maréchal-ferrant. Mariana a été traînée par son père au couvent.
   – Il fallait s'y attendre avec un tel coquin ! dit le maréchal-ferrant, faisant instinctivement avec ses bras le geste de quelqu'un qui serre entre ses mains une gorge.
   À ce moment-là, un observateur perspicace verrait luire dans les yeux de Mariana un éclair d'innocente gaieté.
   Simão s'assit, et se mit à écrire sur une chaise que spontanément Mariana avait rapprochée en disant :
   – Pendant que vous écrivez, je vais jeter un coup d'œil au bouillon qui est sur le feu.
 
   Il faut absolument t'arracher de là, disait la lettre de Simão. Ce couvent doit avoir une issue. Cherche-la, et dis-moi la nuit et l'heure où je dois t'attendre. Si tu ne peux t'échapper, ces portes s'ouvriront sous les coups de ma colère. Si l'on te transfère de là dans un couvent plus lointain, préviens-moi ; j'irai seul ou accompagné, t'enlever sur la route. Il est indispensable que tu reprennes courage pour ne pas être effrayée par les excès de ma passion. Tu es à moi ! Je ne sais à quoi me sert la vie, si ce n'est à la sacrifier pour te sauver. Je crois en toi, Teresa, je crois en toi. Tu me seras fidèle dans la vie et dans la mort. Ne te résigne pas à souffrir ; montre-toi héroïque dans cette lutte. La soumission est une ignominie quand le pouvoir paternel est un outrage. Écris-moi à n'importe quelle heure, dès que tu le pourras. Je suis presque rétabli. Dis-moi un mot, appelle-moi, et je sentirai que le sang que j'ai perdu ne diminue pas les forces de mon cœur.
 
   Simão demanda sa serviette, y prit des pièces d'argent, les donna au maréchal-ferrant, et lui demanda de les remettre à la pauvre avec la lettre.
   Puis il relut à loisir celle de Teresa, en se rappelant la façon dont il avait répondu.
   Maître João s'en fut à la cuisine et dit à Mariana :
   – Il y a une chose qui me tracasse, ma fille.
   – Quoi, mon père ?
   – Notre malade n'a pas d'argent.
   – Qu'est-ce qui vous fait dire cela ? Et comment le savez-vous ?
   – Il m'a demandé sa serviette pour y prendre de l'argent, et elle était aussi lourde qu'une vessie de porc pleine de vent. Ça me tourne les sangs ! Je voulais lui proposer de l'argent, et je ne sais comment faire...
    – J'y songerai, mon père, dit Mariana, pensive.
    – C'est ça, penses-y de ton côté. Tu as de meilleures idées que moi.
    – Si vous ne voulez pas toucher à vos quatre cents mil réis, j'ai cet argent qui me vient de mes veaux ; il y en a pour onze pièces d'or moins un quart.
   – C'est ça, nous en parlerons : pense à la façon de les lui faire accepter sans remords.
   Les remords, dans le langage peu châtié de maître João, c'était synonyme de scrupules, ou de répugnance.
   Mariana apporta le bouillon à Simão qui le repoussa, apparemment absorbé dans une profonde rêverie.
    – Vous ne me prenez donc pas ce petit bouillon ? dit-elle tristement.
   – Je ne peux pas, je n'en ai pas envie ; ce sera plus tard. Laissez-moi seul un moment ; allez-y ; ne perdez pas votre temps auprès d'un malade ennuyeux.
    – Vous ne voulez pas de moi ici ? Je m'en vais, et je reviendrai quand vous m'appellerez.
    Mariana avait prononcé cette phrase, les yeux chargés de larmes.
   Simão remarqua ces larmes ; et songea un instant au dévouement de le jeune fille ; mais il ne lui dit pas un seul mot.
   Et il se mit à réfléchir sur son épineuse situation. Il devait lui venir de ces affligeantes idées que les romanciers attribuent rarement à leurs héros. Les auteurs tiennent que la matière est triviale et plébéienne. Le style ne s'accorde pas volontiers aux basses réalités. Balzac parle beaucoup d'argent ; mais il s'agit de millions. Je ne connais point de galant, dans les cinquante livres que j'ai de lui, qui réfléchisse, lors d'un entracte de sa tragédie, à la façon de se procurer de quoi payer son tailleur, ou de se dépêtrer des filets que lui tend à tous les coins de rue un usurier du bureau du juge de paix, où il est assailli par un capital à rembourser avec un intérêt de quatre-vingts pour cent. Voilà un sujet que les maîtres du roman évitent toujours. Ils savent bien que l'intérêt du lecteur se fige à mesure que le héros se resserre aux dimensions de ces petits coqs d'estaminet que le lecteur en fonds évite instinc tivement, ainsi que les autres parce qu'ils n'ont rien à faire de lui. C'est un comportement bassement prosaïque. Ce n'est pas joli de laisser son héros se montrer vulgaire au point de penser au manque d'argent, juste après avoir écrit à sa bien-aimée une lettre comme celle de Simão Botelho. Qui la lirait, dirait que ce garçon disposait de relais dans plusieurs postes sur les routes de notre pays, des chariots et des attelages de mules à suffisance pour conduire à Paris, à Venise ou au Japon la belle fugitive ! Les routes en ce temps-là devaient être bonnes pour ça ; mais je ne suis pas sûr qu'il y ait eu des routes qui menassent au Japon. Maintenant, je crois qu'il y en a, parce qu'on me dit qu'il y a de tout.
   Je vous ai donc fait savoir, lecteurs, par la bouche de maître João, que le fils du corregidor n'avait pas d'argent. Je vous dis à présent que c'est à l'argent qu'il songeait quand Mariana lui rapporta le bouillon dont il n'avait pas voulu.
   À mon sens, on devrait lui prêter ces pensées :
   Comment paierait-il l'hospitalité de  João da Cruz ?
   Comment exprimerait-il sa reconnaissance pour les veilles de Mariana ?
   Si Teresa s'enfuyait comment s'y prendrait-il pour assurer leur subsistance à tous les deux ?
   Or Simão Botelho était parti de Coïmbra avec sa mensualité, qui n'était pas importante, et avait été presque toute absorbée par la location de sa monture et le généreux pourboire au muletier à qui il devait d'avoir fait connaissance avec le serviable maréchal-ferrant.
   Ce qui lui restait de l'argent, il l'avait donné à la porteuse de la lettre de ce jour-là. Une vilaine situation !
   Il songea à écrire à sa mère. Qu'allait-il lui dire ? Comment lui expliquerait-il qu'il habitait dans cette maison ? Ne donnerait-il pas alors des indices sur la mort mystérieuse de deux domestiques de Baltasar Coutinho ?
   D'autant plus qu'il se rendait parfaitement compte que sa mère ne l'aimait pas, et, à supposer qu'elle lui envoyât un peu d'argent, cela suffirait juste à payer son voyage jusqu'à Coïmbra. Une effroyable situation !
   Lorsqu'il fut bien las de réfléchir, la providence des malheureux lui accorda un profond sommeil.
   Mariana était entrée sur la pointe des pieds dans la pièce et, en l'entendant respirer régulièrement, elle se hasarda à pénétrer dans l'alcôve. Elle lui lança un mouchoir de mousseline sur le visage, autour duquel bourdonnait un essaim de mouches. Elle vit la serviette sur une banquette qui agrémentait la chambre, la prit, et sortit à pas de loup. Elle ouvrit la serviette, vit des papiers qu'elle ne put déchiffrer et dans l'un des compartiments, deux pièces de six vinténs. Elle alla replacer la serviette à sa place et prit à un cintre les pantalons, le gilet, et la veste à l'espagnole de son hôte. Elle examina le contenu de ses poches et ne trouva pas un sou.
   Elle se retira dans un coin obscur de la pièce, et se plongea dans ses réflexions. La généreuse jeune fille demeura ainsi une demi-heure à chercher désespérément une solution. Puis elle se leva d'un coup, et eut un long entretien avec son père. João da Cruz l'écouta, émit des objections, mais il ne pouvait rien contre les arguments de sa fille, et finit par dire :
   – Je ferai ce que tu dis, Mariana. Donne-moi donc ton argent, je ne vais pas soulever la pierre du foyer pour puiser dans la caisse des quatre cent mille réis. Peu importe qu'il s'agisse de mon argent ou du tien, tout le mien est à toi.
   Mariana s'empressa d'aller ouvrir un coffret dont elle tira une bourse de lin pleine de pièces en argent, de chaînettes, de bagues, et de pendants. Elle serra son or dans une petite boîte et remit la bourse à son père.
   João da Cruz harnacha sa jument et partit. Mariana alla retrouver le malade dans sa chambre.
   Elle réveilla Simão :
   – Vous ne savez pas ? s'exclama-t-elle avec un mélange d'allégresse et d'affolement parfaitement simulé.
   – Quoi, Mariana ?
   – Votre mère sait que vous êtes ici.
   – Elle le sait ?! Mais c'est impossible ! Qui pourrait le lui dire ?
   – Je ne sais pas ; ce que je sais, c'est qu'elle a fait venir mon père.
   – Je n'arrive pas à le croire !... Et elle ne m'a pas écrit ?
   – Non, monsieur !... J'y pense maintenant : peut-être a-t-elle su que vous avez été ici, et croit-elle que vous n'y êtes plus ; et c'est pour cela qu'elle ne vous a pas écrit... N'est-ce pas possible ?
   – Pourquoi pas... Mais qui le lui dirait ? Si cela se sait, alors on peut nourrir des soupçons sur la mort de ces hommes.
   – Peut-être pas ; et même si l'on a des soupçons, il n'y a pas de témoins. Mon père a dit qu'il ne s'en faisait pas du tout. Advienne que pourra. Ce n'est pas le moment d'y penser... Je vais vous chercher votre petit bouillon, hein ?
   – Allez-y si vous voulez, Mariana. Le ciel m'a accordé avec vous l'amitié d'une sœur.
   La jeune fille ne trouva pas dans son âme joyeuse des mots pour répondre à la douceur qu'exprimait le visage du jeune homme.
   Le petit bouillon arriva – un diminutif qu'admet la rhétorique d'un langage tendre, mais contre laquelle protestait le bol blanc, profond et large, à côté du grand plat avec une demi-poule blonde tant elle était grasse.
   – Ça en fait de la nourriture ! s'exclama Simão en souriant.
   – Mangez ce que vous pourrez, dit-elle en rougissant ! Je sais bien que les messieurs de la ville ne mangent pas dans des bols aussi grands, mais je n'en avais pas de plus petit ; vous n'avez aucune raison de faire la fine bouche, ce bol n'a jamais servi, je suis allée le chercher au magasin, j'ai pensé que vous n'avez pas voulu manger hier parce que vous hésitiez à vous servir de l'autre.
   – Non, Maria. Ne soyez pas injuste : je n'ai pas mangé hier pour la même raison que je ne mange pas aujourd'hui : je n'en avais pas envie, et je n'en ai pas envie.
   – Mangez alors parce que je vous le demande... Pardonnez ma hardiesse... Dites-vous que c'est votre sœur qui vous le demande... Vous venez juste de me dire...
   – Que le ciel m'accordait avec vous l'amitié d'une sœur...
    – C'est ça...
   Simão jugea ce sacrifice aussi nécessaire pour se maintenir en vie que pour rassurer l'affectueuse Mariana. L'idée lui traversa l'esprit, sans aucune ombre de vanité, qu'il était aimé de cette douce créature. Il se disait qu'il serait cruel de montrer qu'il s'apercevait de ce sentiment, du moment qu'il n'avait ni le cœur d'y répondre, ni celui de lui mentir. Toutefois, loin d'en être désolé, il se sentait flatté par les veilles de l'aimable jeune fille. Personne ne ressent le poids de l'amour qu'on inspire sans le partager. Dans les plus profonds chagrins, aux dernières heures du cœur et de la vie, il est doux de se sentir aimé quand l'on ne peut trouver dans l'amour de quoi nous distraire de nos peines, ni rattacher le dernier fil qui se rompt. Orgueil ou insatiabilité du cœur humain, quoi qu'il en soit, c'est dans l'amour qu'on nous donne que nous mesurons ce que nous valons en notre for intérieur.
   L'amour de Mariana ne déplaisait donc pas à l'amoureux passionné de Teresa. Ce sera jugé comme une faute par le sévère tribunal de mes lectrices ; mais, si vous me permettez d'avoir une opinion, la faute de Simão réside dans la faiblesse de la nature qui étale toute sa magnificence dans le ciel, sur la mer et sur la terre, et toute son inco hérence, ses absurdités et ses vices dans l'homme, qui s'étant proclamé  roi de la Création, vit et meurt dans cette assurance dynastique.
 
 
   CHAPITRE IX
 
   João da Cruz était resté deux heures hors de chez lui. Il arriva quand la curiosité de l'étudiant confinait déjà à la douleur.
   – Votre père aurait-il été arrêté ? avait-il dit à Mariana.
   – Mon cœur ne me l'a pas dit et mon cœur ne me trompe jamais, répondit-elle.
   Et Simão avait répliqué :
   – Et que vous dit votre cœur sur moi, Mariana ? Mes épreuves se termineront-elles ici ?
   – Je vais vous dire la vérité, monsieur Simão... Non, je préfère me taire...
   – Dites-la moi, je vous le demande, parce que je fais confiance au bon ange qui s'exprime dans votre âme. Dites-la moi.
   – Puisque vous y tenez... Mon cœur me dit que vos épreuves ne font que commencer...
   Simão l'écouta attentivement et ne répondit pas. Son esprit fut assombri par cette idée épouvantable et insultante pour cette naïve jeune fille : – Songerait-elle à me détourner de Teresa pour se faire aimer ?
   C'est à cela qu'il pensait quand le maréchal-ferrant arriva.
   – Me voici de retour, dit-il, l'air joyeux. Votre mère m'a fait appeler...
   – Je sais... Et comment a-t-elle appris que j'étais ici ?
   – Elle savait que vous étiez là, fidalgo, mais elle croyait que vous étiez déjà reparti pour Coïmbra. Je ne sais pas qui le lui a dit, et je ne le lui ai pas demandé, parce qu'on ne pose pas de questions à une personne respectable. Elle disait qu'elle savait pour quelle raison vous étiez venu vous cacher. Elle s'en est prise un peu à moi, mais j'ai fait ce que j'ai pu pour la calmer, et tout va bien. Elle m'a demandé ce que vous faisiez ici après l'entrée de la fidalga au couvent. Je lui ai dit que vous étiez tombé malade, suite à une chute de cheval. Elle m'a demandé aussi si vous aviez de l'argent ; et je lui ai dit que je ne savais pas. Elle m'a planté là pour aller à l'intérieur et revenir presque aussitôt avec un paquet que je dois vous remettre. Le voici tel quel ; je ne sais pas combien il y a dedans.
   –  Et elle ne m'a pas écrit ?
   – Elle a dit qu'elle ne pouvait s'approcher du bureau, parce que monsieur le Corregidor était là, répondit maître João sans aucune hésitation, et elle vous a également recommandé de ne lui écrire que de Coïmbra : si votre père savait que vous êtes ici, il n'y aurait plus rien à faire chez vous. C'est tout.
   – Et elle ne vous a pas parlé des domestiques de Baltasar ?
   – Pas un mot !... Plus personne en ville ne parlait non plus de ça en ville aujourd'hui.
   – Et que vous a-t-elle dit de mademoiselle Teresa ?
   – Rien, si ce n'est qu'elle était entrée au couvent. Permettez-moi maintenant d'aller couvrir ma jument, elle dégouline de sueur. Oh, ma fille, apporte-moi la couverture.
   Tandis que Simão comptait onze pièces trois quarts, émerveillé de cette surprenante libéralité, Mariana embrassait son père dans le hangar attenant à la maison, en s'écriant :
   – Vous avez fort bien tourné ce mensonge.
   – Eh, petite ! celle qui a menti, c'est toi ! C'est toi qui as mis ça au point dans ta petite tête ! Mais ç'a été fort bien troussé, pas vrai ? Il nous a avalé ça comme des dragées ! Bon, tu t'es retrouvée sans tes veaux, mais le moment viendra où il te donnera des bœufs pour tes veaux.
   – Je n'ai pas agi par intérêt, mon père, lança-t-elle, froissée.
   – Un vrai miracle ! Je le sais bien ; mais comme dit le dicton : qui sème, récolte.
   Mariana demeura pensive ; elle se disait : – Heureusement qu'il ne peut penser de moi ce que pense mon père. Dieu sait que je n'ai pas été le moins du monde intéressée en agissant ainsi.
   Simão appela le maréchal-ferrant et lui dit :
   – Mon cher João, si je n'avais pas d'argent, j'accepterais sans hésitation vos services, et je crois que vous me les rendriez sans espérer y gagner quoi que ce soit ; mais, comme j'ai reçu cette somme, vous me permettrez de vous en donner une partie pour ma nourriture. Des raisons de vous être reconnaissant, et des dettes que l'on ne peut payer, il m'en reste amplement assez pour ne pas vous oublier, vous et votre excellente fille. Prenez cet argent.
   – Les comptes, on les fait à la fin, dit le maréchal-ferrant, en retirant sa main. Et personne ne nous entendra si Dieu le veut. Si j'ai besoin d'argent, je viendrai vous trouver. Pour l'instant, le poulailler est encore plein de poules, et l'on cuit du pain toutes les semaines.
   Simão insista :
   – Prenez-le ; servez-vous en comme vous le voulez.
   – Chez moi, personne d'autre que moi ne dicte sa loi, répondit maître João en feignant d'être agacé. Gardez donc votre argent, fidalgo, et n'en parlons plus si vous voulez que notre affaire soit menée à bien. Il n'y a pas à revenir là-dessus.
   Les cinq jours suivants, Simão reçut régulièrement des lettres de Teresa, les unes résignées et rassurantes, les autre écrites sous le coup d'une nostalgie exacerbée. Dans l'une, elle disait :
 
   Mon père doit savoir que tu es là et tant que tu es là, il est sûr qu'il ne me tirera pas du couvent. Il serait bon que tu partes pour Coïmbra, et que nous laissions à mon père le temps d'oublier les derniers événements. Sinon, mon époux, il ne me rendra pas ma liberté, et je ne sais comment je pourrai m'échapper de cet enfer. Tu ne peux concevoir ce qu'est un couvent ! Si je devais sacrifier mon cœur à Dieu, il me faudrait chercher une atmosphère moins viciée que celle-ci. Je crois que l'on peut prier et rester vertueuse partout ailleurs que dans ce couvent.
 
 
 
   Dans une autre lettre, elle s'exprimait ainsi :
 
   Ne m'abandonne pas, Simão ; ne va pas à Coïmbra. Je crains que mon père ne veuille me faire passer de ce couvent à un autre, plus rigoureux. Une religieuse m'a dit que je ne resterais pas ici ; une autre m'a positivement affirmé que mon père multiplie les démarches pour me faire entrer dans un monastère de Porto. Ce qui m'effraie le plus, sans m'ébranler, c'est que je connais l'intention de mon père de m'obliger à prononcer mes vœux. J'ai beau imaginer des éclats et des accès de tyrannie, je n'en vois aucun qui soit capable de m'arracher ces vœux. Je ne puis les prononcer sans avoir accompli mon noviciat, qui dure un an, et confirmé mes intentions à trois reprises ; et je répondrai chaque fois non. Ah ! Si je pouvais m'échapper d'ici !.. Je me suis hier rendue dans le parc, et j'y ai vu une porte cochère qui donne sur la route. J'ai appris que cette porte s'ouvre pour laisser entrer des chariots de bois ; mais elle ne se rouvrira pas jusqu'au début de l'hiver. Si je ne puis le faire avant, mon Simão, je m'enfuirai à ce moment-là.
 
   Les démarches de Tadeu de Albuquerque furent vite couronnées de succès. La supérieure de Monchique, une religieuse dotée des plus grandes vertus, croyant que la fille de son cousin se retirait au couvent poussée par l'ardeur de sa dévotion et son amour pour Dieu, lui prépara ses appartements et se félicita d'avoir une nièce qui nourrît d'aussi pieuses résolutions. Teresa ne reçut pas sa lettre de félicitations parce que celle-ci était tombée entre les mains de son père. Elle contenait des réflexions de nature à la dissuader si quelque chagrin passager l'incitait à aller imprudemment chercher refuge là où les passions peuvent le mieux s'exacerber.
   Après avoir pris toutes les précautions, Tadeu de Albuquerque fit savoir à sa fille que sa tante de Monchique voulait la garder quelque temps auprès d'elle, et que le voyage se ferait à l'aube du jour suivant.
   Quand Teresa apprit cette surprenante nouvelle, elle avait déjà envoyé la lettre de ce jour-là à Simão. Comme elle était sur les charbons ardents, elle décida de feindre un malaise, et ses émotions l'avaient rendue si fébrile, qu'elle n'avait pas besoin de faire semblant. Le vieillard ne voulait pas tenir compte de son état ; mais le médecin du monastère réagit contre l'inhumanité de ce père et de la prieure qui approuvait de tels procédés. Teresa voulut écrire à Simão cette nuit-là ; mais la domestique de la prieure conformément aux ordres de sa méfiante maîtresse, ne quitta pas le chevet de la malade. L'on devait cet espionnage au fait que l’économe, à un moment où elle éprouvait quelque peine à digérer ce fameux vin stomachique, avait dit que Teresa passait ses nuits à prier en silence et qu'elle entretenait une correspondance avec un ange du Ciel par le truchement d'une mendiante. Certaines religieuses avaient aperçu dans la cour du couvent la mendiante qui attendait l'aumône de Teresa ; mais elles crurent qu'il s'agissait là d'une bonne œuvre de Teresa. Les remarques ironiques de l’économe furent commentées, et l'on pria la mendiante de s'éloigner de l'entrée. Quand elle apprit cette mesure, Teresa eut une crise d'angoisse ; elle courut à une fenêtre, appela la pauvre, et lui jeta dans la cour un billet contenant ces paroles : Il est impossible d'échanger des lettres. Je vais être tirée de ce couvent pour être mise dans un autre. Attends de mes nouvelles à Coïmbra. La prieure en fut vite informée, et le jardinier, sur ses ordres, partit sur les traces de la pauvresse. Il la poursuivit au-delà des portes, la roua de coups, lui arracha le billet, puis retourna au couvent le présenter à Tadeu de Albuquerque. La mendiante ne revint pas sur ses pas ; elle poursuivit son chemin jusqu'à la maison du maréchal-ferrant et raconta à Simão ce qui s'était passé.
   Simão sauta de son lit et appela João da Cruz. Sous le coup d'un tel choc, il voulait entendre une voix, pouvoir donner le nom d'ami à un homme qui lui tendît une main capable de serrer la poignée d'un poignard. Le maréchal-ferrant écouta son histoire et donna son avis : «Attendre jusqu'à ce qu'on y voie clair.» Simão repoussa la froide prudence de son confident, et dit qu'il allait aussitôt partir pour Viseu.
   Mariana était là ; elle avait entendu les confidences de Simão, et trouvé que son père avait raison. Mais en voyant l'impatience de leur hôte, elle demanda l'autorisation de parler sans qu'on l'en eût priée, et dit :
   – Si vous voulez, monsieur Simão, je vais en ville et je demande à voir la Brito au couvent ; c'est une fille que je connais, au service d'une nonne, et je lui donne une lettre de vous, qu'elle remettra à la fidalga.
   – C'est possible, Mariana ? s'exclama Simão, prêt à embrasser la jeune fille.
   – Dans ce cas, dit le maréchal-ferrant, ce qu'on peut faire, on le fera. Va t'habiller, petite, je m'en vais bâter la jument.
   Simão s'assit pour écrire. Les idées qui lui venaient étaient si embrouillées qu'il ne parvenait pas à trouver le meilleur plan d'action pour faire face à cette situation. Après avoir longtemps hésité, il dit à Teresa de s'enfuir le lendemain à l'heure où la porte serait ouverte, ou de contraindre la portière à la lui ouvrir. Il lui disait d'indiquer à quelle heure il devait l'attendre le lendemain avec des montures pour l'aider à s'évader. En dernier recours, il assurait qu'il allait attaquer le monastère avec des hommes armés, ou l'incendier pour que les portes s'ouvrent. Le programme était celui qui correspondait le mieux à l'état d'esprit de l'étudiant. Cette pauvre tête était en feu ! Une fois la lettre refermée, il se mit à faire des zigzags comme s'il obéissait à des impulsions soudaines. Il se plantait les ongles sur le crâne, et s'arrachait les cheveux. Il se cognait aux murs comme un aveugle, et s'asseyait un instant pour se relever avec une rage renouvelée. Il saisissait machinalement ses pistolets, et agitait ses bras à une vitesse vertigineuse. Il ouvrait la lettre pour la relire, puis était à deux doigts de la déchirer, en se disant qu'elle arriverait trop tard ou ne lui parviendrait pas en mains propres. Mariana entra tandis qu'il se débattait entre des projets contradictoires, et Simão devait être vraiment plongé dans ses délires pour ne pas voir ses larmes.
   Comme tu souffrais, noble cœur d'une femme pure ! Si ce que tu as fait pour ce garçon, il le doit à ta reconnaissance envers l'homme qui a sauvé la vie de ton père, quelle rare vertu que la tienne ! Si tu l'aimes, si pour apaiser ses souffrances, tu écartes les obstacles du chemin qu'il prendra pour t'échapper à jamais, quel nom donnerai-je à ton héroïsme ?! Quel ange a prédestiné ton cœur à cet obscur sacrifice, qui relève de la sainteté ?!
   – Je suis prête, dit Mariana.
   – Voici la lettre, ma bonne amie. Faites de votre mieux pour qu'elle ne reste pas sans réponse, dit Simão, en lui remettant, en même temps que la lettre, de l'argent dans une grosse enveloppe.
   – Cet argent, c'est aussi pour cette demoiselle ? dit-elle.
   – Non, c'est pour vous, Mariana. Achetez-vous une bague.
   Mariana prit la lettre et lui tourna aussitôt le dos, pour qu'il ne vît pas son geste de dépit, sinon de mépris.
   L'étudiant n'osa pas insister en la voyant se hâter de descendre au potager où le maréchal-ferrant bridait la jument.
   – Ne te sers pas trop de la cravache avec elle, dit João da Cruz à Mariana qui, d'un bond, se trouva assise sur le bât recouvert d'une couverture écarlate.
   – Tu es jaune comme un coing, s'exclama-t-il, en s'apercevant de la pâleur de sa fille, qu'est-ce que tu as ?
   – Rien. Qu'est-ce que j'aurais ?! Donne-moi la cravache, père
   La jument partit au galop et le maréchal-ferrant, en se reconnaissant dans sa fille et la jument, tenait ce soliloque, que Simão entendit :
   – Tu vaux mieux, petite, que toutes les fidalgas qu'il y a à Viseu ! Je ne donnerais pas ma jument pour la mieux fardée ; et si le Miramolin du Maroc venait me demander ma fille, le diable m'emporte si je la lui donnais ! Ça, ce sont des femmes, il n'y a pas à revenir là-dessus.
 
 
   CHAPITRE X
 
   Mariana mit pied à terre en face du monastère, et se dirigea vers l'entrée où elle demanda à voir son amie Brito.
   – Une enfant bien appétissante ! dit le Père chapelain qui se tenait contre l'étroite porte latérale, et parlait avec la prieure du salut des âmes et de quelques tonnelets de vin du Pinhão qu'il avait reçu ce jour-là, et dont il avait mis en bouteilles la valeur d'un barricot pour tonifier l'estomac de la religieuse.
   – Une enfant bien appétissante ! reprit-il, un œil sur elle et l'autre sur la porte où la jalouse prieure se mordait les lèvres.
    – Laissez là cette fille, et dites-moi quand la domestique pourra aller chercher le vin.
   – Quand vous voudrez, chère prieure. Mais regardez-moi ces yeux, cette allure, et je ne parle pas du reste, chez cette jeune fille !...
   – Je vous ferai observer, Père João, répliqua la nonne, que je n'ai pas que ça à faire.
   Et elle se retira, froissée, la mâchoire supérieure dégoulinant de larmes... et de tabac.
   – D'où venez-vous ? dit le Père chapelain avec douceur.
   – De mon village, répondit Mariana.
   – Ça, je le vois. Mais de quel village êtes-vous ?
   – Je ne suis pas à confesse.
   – Mais vous pourriez vous confesser à moi, qui suis curé.
   – Je le vois bien.
   – Quel sale caractère que le vôtre !...
   – C'est ainsi que le vous le voyez.
   – Qui voulez-vous voir, ici, au couvent ?
   – J'ai déjà dit qui je veux voir, à l'intérieur.
   – Mariana ! c'est toi ? Approche !
   La jeune fille salua le Père chapelain par une petite inclination de la tête, et se dirigea vers le parloir d'où venait cette voix.
   – Je voudrais te parler en particulier, Joaquina, dit Mariana.
   – Je vais voir si je peux disposer d'une grille : attends-moi ici.
   Le prêtre avait quitté la cour et Mariana, en attendant, examina l'une après l'autre les fenêtres du monastère. À l'une d'entre elles, derrière le grillage de fer, elle vit une dame qui n'était pas habillée en nonne.
   – Serait-ce elle ? demanda Mariana à son cœur qui palpitait. Si j'étais aimée comme elle !...
   – Monte ces petites marches, Mariana, et pousse la première porte du couloir, j'arrive, dit Joaquina.
   Mariana fit quelques pas, regarda de nouveau la fenêtre où elle avait vu la dame en habits ordinaires et répéta :
   – Si j'étais aimée comme elle !...
   À peine se fut-elle approchée des grilles, elle dit à son amie :
   – Dis Joaquina, qui est cette jeune fille, blanche comme du lait, qui se tenait juste là-bas à une fenêtre ?
   – Ce doit être une novice, il y en a deux ici, de très belles.
   – Mais elle ne portait aucun vêtement de nonne.
   – Ah ! Je vois : c'est Dona Teresinha de Albuquerque.
   – Je ne me suis donc pas trompée, dit Mariana, pensive.
   – Tu la connais donc ?
   – Non ; mais c'est pour elle que je suis venue ici te parler.
   – Eh bien, de quoi s'agit-il ?! Qu'as-tu à voir avec la fidalga ?
   – En ce qui me concerne rien ; mais je connais une personne qui l'aime beaucoup.
   – Le fils du corregidor.
   – Lui-même.
   – Mais il se trouve à Coïmbra, celui-là.
   – Je ne sais s'il y est ou non. Veux-tu me rendre un service ?
   – Si je peux...
   – Tu le peux. Je voudrais lui parler.
   – Diantre ! Ça, je ne sais si ce sera possible, parce que les sœurs ne la quittent pas de l'œil, et qu'elle s'en va demain.
   – Où va-t-elle ?
   – Dans un autre couvent, je ne sais pas si c'en est un de Lisbonne ou de Porto. Les malles sont déjà prêtes, et elle se sent mourir à l'idée de s'en aller. Que lui veux-tu, toi ?
   – Je ne puis te le dire parce que je ne le sais pas. Je voulais lui remettre un mot... Arrange-toi pour qu'elle vienne, je te donnerai de l'indienne  pour un vêtement.
   – Tu es bien riche, Mariana !... fit Joaquina. Je ne veux pas de ton indienne, ma fille. Si je peux lui dire de venir sans que personne m'entende, je le lui dis. C'est le moment : on a sonné pour nous appeler au chœur... Laisse-moi y aller...
   Joaquina se sortit bien de cette mission difficile. Teresa était seule, plongée dans ses pensées, les yeux fixés sur l'endroit où elle avait vu Mariana.
   – Voulez-vous, s'il vous plaît, venir avec moi juste un moment ? dit la domestique.
   Teresa la suivit, et pénétra dans la cellule où se trouvait la grille,  et Joaquina ferma la porte en disant :
   – Faites aussi vite que vous pourrez, frappez de l'intérieur pour que je vous ouvre la porte. Si l'on vous demande, je dirai que vous êtes au belvédère.
   La voix de Mariana tremblait, quand Dona Teresa lui demanda qui elle était.
   – Je suis celle qui doit vous remettre ce pli, mademoiselle.
   – Il est de Simão ! s'exclama Teresa.
   – Oui, mademoiselle.
   – Je ne puis lui écrire, on m'a volé mon encrier, et il n'y a personne qui m'en prête un. Dites-lui que je pars à l'aube pour le monastère de Monchique à Porto. Qu'il ne s'inquiète pas, parce que je reste, moi, toujours la même. Qu'il ne vienne pas ici, ce serait inutile et très dangereux. Qu'il aille me voir à Porto, je trouverai un moyen de lui parler. Dites-le lui, vous voulez bien ?
   – Oui, mademoiselle.
   – N'oubliez pas, c'est important. Pas question de se présenter ici. Il m'est impossible de m'enfuir, et je serai très entourée. Il y aura mon cousin Baltasar, mes cousines, mon père, et je ne sais combien de domestiques pour les bagages et les litières ! M'enlever sur la route, c'est une folie dont les résultats seraient désastreux. Vous lui direz tout cela, n'est-ce pas ?
   Joaquina dit, derrière la porte :
   – Attention, mademoiselle, madame la prieure vous cherche à l'intérieur.
   – Au revoir, au revoir, dit Teresa, alarmée. Acceptez donc ce souvenir comme une expression de ma reconnaissance.
   Et elle enleva de son doigt une bague, qu'elle tendit à Mariana.
   – Je n'en veux pas, mademoiselle.
   – Pourquoi n'en voulez-vous pas ?
   – Parce que je ne vous ai rendu aucun service. Si je dois recevoir un salaire, ce sera de la personne qui m'a envoyée ici. Que Dieu vous garde, mademoiselle, et veuille que vous soyez heureuse.
   Teresa sortit, et Joaquina entra dans le petit parloir.
   – Tu t'en vas tout de suite, Mariana ?
   – Je n'ai pas le temps, je m'en vais ; je viendrai te parler un autre jour et nous aurons une longue conversation. Au revoir, Joaquina.
   – Alors, tu ne veux pas me raconter ce qui se passe ? L'amour de la fidalga se trouve près d'ici ? Raconte, je ne dirai rien, ma fille !...
   – Une autre fois, une autre fois ; merci, Joaquina.
   En revenant en toute hâte, Mariana se répétait la commission de la fidalga ; et elle n'interrompait cet exercice de mémoire que pour penser aux traits de la bien-aimée de son hôte et confier, comme en secret, à son cœur : «Il ne lui suffisait pas d'être noble et riche ; elle est en plus la plus belle de toutes celles que j'ai vues !» Et le cœur de la pauvre fille pleurait, accablé par ce que lui disait sa conscience.
   Par une fente du guichet de sa chambre, Simão surveillait la route dans toute son étendue, ou guettait les bruits de sabots.
   Quand il aperçut Mariana, il descendit au potager, au mépris du danger ; il ne sentait plus sa blessure, qui avait pris un aspect encore plus inquiétant ce jour-là, le huitième depuis le coup de feu.
   La fille du maréchal-ferrant s'acquitta de sa commission, sans y changer un seul mot. Simão l'avait écoutée placidement jusqu'au moment où elle dit que le cousin Baltasar accompagnait Teresa à Porto.
   – Le cousin Baltasar !... murmura-t-il avec un sourire sinistre. Ce cousin Baltasar ne cesse de creuser sa tombe et la mienne !
   – La sienne, fidalgo ! s'exclama João da Cruz. Il peut bien mourir, lui, et que trente millions de diables l'emportent ! Mais vous resterez vivant tant que je m'appellerai João. Laissez-la partir à Porto, elle ne risque rien au couvent. D'heure en heure, Dieu travaille pour nous. Allez à Coïmbra, restez-y quelque temps et en un tour de main, quand le vieux ne sera plus sur ses gardes, la fidalguinha l'entortille, et elle est à vous aussi sûr que cette lumière nous éclaire.
   – Je la verrai avant de partir pour Coïmbra, dit Simão.
   – Rappelez-vous, elle m'a bien recommandé d'insister pour que vous n'y alliez pas, fit Mariana.
   – À cause du cousin ? rétorqua l'étudiant, ironique.
   – D'après moi, oui, et peut-être parce que cela ne sert à rien que vous y alliez, répondit timidement la jeune fille.
   – Ça, si vous y tenez, brailla maître João, la femme, on va s'emparer d'elle sur la route. Il n'y a plus rien à dire.
   – Mon père, n'allez pas attirer sur ce jeune homme encore plus d'ennuis ! dit Mariana.
   – Ne craignez rien, ma petite, lança Simão : c'est moi qui ne veux attirer des ennuis sur personne. Je ferai tout seul face à mon malheur, aussi grand soit-il.
   Avec une gravité qui donnait de loin en loin une certaine noblesse à son visage, João da Cruz dit :
   – Vous ne connaissez rien au monde, monsieur Simão. Ne vous précipitez pas la tête la première dans les tracas, quand on se trouve plongé dedans, comme dit l'autre, ils ne vous laissent plus souffler. Je suis un homme de la campagne ; mais je suis à vrai dire tout à fait d'accord avec celui qui disait que les maladies de ses ânes avaient fait de lui un vétérinaire. Les passions... Que le Diable les emporte avec ceux qui en font leurs choux gras. Un homme ne doit pas risquer sa peau pour une femme, même si c'est la fille d'un roi. Il y a autant de femmes que de catastrophes ; c'est comme les grenouilles dans une mare, quand l'une plonge, il en apparaît quatre à la surface. Un homme riche et noble peut en trouver une n'importe où avec un minois qui lui plaira, et une dot rondelette. Laissez-la partir avec Dieu ou le Diable  : si elle doit être à vous, elle vous tombera toute rôtie, peu importe que l'on avance ou que l'on recule ; c'est un dicton de anciens. Ce n'est pas que j'aie peur, attention, fidalgo. Dites-vous bien que João da Cruz sait ce que c'est que de laisser d'un coup deux hommes en train de regarder les étoiles, mais qu'il ne sait pas ce que c'est que la peur. Si vous voulez prendre la route et enlever cette personne à son père, à son cousin, et à un régiment, s'il le faut, j'enfourche ma jument, et dans trois heures je suis de retour avec quatre hommes, qui sont de vrais dragons.
   Simão fixait ses yeux flamboyants sur ceux du maréchal-ferrant, et Mariana avait crié, en joignant les mains sur son sein :
   – Ne lui donnez pas de tels conseils, mon père !...
   – Tais-toi donc, petite !... dit Maître João. Va enlever le bât à la jument, mets-lui une couverture, donne-lui du foin. Tu n'as rien à faire ici.
   – Ne vous inquiétez pas, mademoiselle Mariana, dit Simão à la jeune fille, qui se retirait, froissée. Je ne suis pas certains conseils de votre père. Je l'écoute avec plaisir, parce que je sais qu'il me veut du bien ; mais je ferai ce que me dicteront l'honneur et mon cœur.
   À la tombée de la nuit, comme s'il était seul, Simão écrivit une longue lettre dont nous extrayons les passages suivants :
 
   Je te considère comme perdue, Teresa. Le soleil de demain, il se peut que je ne le voie pas. Tout autour de moi a une couleur de mort. Il me semble que le froid de ma tombe pénètre mon sang et mes os.
   Je ne peux être ce que tu voulais que je sois. Ma passion ne se résigne pas au malheur. Tu étais ma vie : j'avais la certitude que les obstacles ne me priveraient pas de toi. Il n'y a que la crainte de te perdre qui me tue. Ce qui me reste du passé, c'est le courage d'aller chercher une mort digne de toi et de moi. Si tu as la force d'endurer une longue agonie, moi, je ne la supporte pas.
   Je pourrais vivre avec une passion malheureuse ; mais cette haine sans vengeance est un enfer. Je vendrai cher ma vie, très cher. Tu resteras sans moi, Teresa ; mais il n'y aura pas d'infâme pour te harceler après ma mort. Je suis jaloux de toutes tes heures. Tu éprouveras bien des regrets en pensant à ton époux au Ciel, et tu ne détourneras pas de moi les yeux de ton âme pour voir près de toi le misérable qui a tué tant de nos belles espérances qui auraient pu se réaliser.
   Tu verras cette lettre quand je me trouverai dans l'autre monde, et que j'attendrai les prières de tes larmes. Les prières ! Je suis surpris de cette étincelle de lumière qui m'illumine dans mes ténèbres !... Tu me donneras, avec l'amour, la religion, Teresa. Je crois encore, cette lumière ne s'éteint pas, qui vient de toi ; mais la divine providence m'a abandonné.
   Souviens-toi de moi. Vis afin de montrer au monde, par ta loyauté à une ombre, la raison pour laquelle tu m'as entraîné dans un abîme. Tu connaîtras cette gloire d'entendre la voix du monde qui te dira que tu étais digne de moi.
    À l'heure où tu liras cette lettre...
 
   Ses larmes, puis la présence de Mariana ne lui permirent pas de continuer. Elle venait mettre la table pour le souper, et elle dit d'une voix sourde, en dépliant sa nappe, comme si elle ne s'adressait qu'à elle-même :
   – C'est la dernière fois, monsieur Simão, que je mets chez moi la table pour vous.
   – Pourquoi dites-vous cela, Mariana ?
   – Parce que mon cœur me le dit.
   Cette fois, l'étudiant réfléchit superstitieusement aux diamants que recelait le cœur de la jeune fille et, dans un silence méditatif, il lui reconnut le don de prédire l'avenir.
   Quand elle revint avec la poule dans un plat, la fille de João da Cruz pleurait.
   – Vous pleurez parce que vous me plaignez, Mariana ?
   – Je pleure parce que j'ai l'impression que je ne vous reverrai plus ; ou, si je vous vois, ce sera dans de telles conditions que je préfère mourir plutôt que de vous voir alors.
   –  Ce ne sera peut-être pas le cas, mon amie.
   – Ne voulez-vous pas faire pour moi une chose que je vous demanderai ?
   – Nous verrons ce que vous me demandez, ma fille.
   – Ne sortez pas cette nuit, ni demain.
   – Vous demandez l'impossible, Mariana. Je sortirai parce que je me tuerais, si je ne sortais pas.
   – Pardonnez-moi alors mon audace. Que Dieu vous protège.
   La jeune fille s'en fut parler à son père des intentions de l'étudiant. Maître João alla aussitôt le trouver, pour combattre son idée de sortir, en insistant sur les dangers que lui faisait courir sa blessure. Puis, comme il ne parvenait pas à le dissuader, il résolut de l'accompagner. Simão le remercia de sa proposition, mais la rejeta fermement. Le maréchal-ferrant ne renonçait pas à ses projets ; il préparait déjà sa carabine et donnait une double ration à sa jument pour parer à toute éventualité – selon son expression – quand l'étudiant lui dit qu'il avait réfléchi et résolu de ne pas aller à Viseu, et de suivre Teresa à Porto, après la fin de sa convalescence. João da Cruz n'eut aucune peine à le croire ; mais Mariana, toujours attentive à ce que son cœur lui disait, douta de ce revirement, et demanda à son père de surveiller le fidalgo.
   À onze heures du soir, l'étudiant se leva et tendit l'oreille, pour s'assurer que rien ne bougeait dans la maison : il n'entendit pas le moindre bruit, à part les frottements de la jument contre sa mangeoire. Il renouvela la poudre de ses deux pistolets. Il écrivit un billet adressé à João da Cruz, qu'il joignit à la lettre qu'il avait écrite à Teresa. Il ouvrit les battants de la fenêtre de sa chambre, passa de là à un balcon en bois d'où il pourrait sauter sur la route sans courir de risque. Il sauta et n'avait fait que quelques pas quand la lucarne à côté de la porte du balcon s'ouvrit, et la voix de Mariana lui dit :
   – Adieu donc, monsieur Simão. Je demanderai à Notre Dame de vous accompagner.
   L'étudiant s'arrêta et entendit une voix intérieure qui lui disait : «Ton ange gardien te parle par la bouche de cette femme, qui n'a pour intelligence que celle de son cœur, éclairé par son amour.»
   – Embrassez votre père pour moi, Mariana, lui dit Simão, et adieu... à tout à l'heure, ou...
   – Au Jugement Dernier... fit-elle.
   – Le destin en décidera... Qu'il en soit comme il plaira au Ciel.
   Simão avait disparu dans les ténèbres quand Mariana alluma la lampe de son oratoire et se mit à prier, à genoux, avec la ferveur de ses larmes.
   Il était une heure ; Simão se trouvait en face du couvent dont il scrutait les fenêtres une à une. Il n'aperçut à aucune le moindre éclat de lumière ; la seule qu'il y avait, c'était celle du Saint Sacrement qui filtrait, terne et pâle du vitrail, à une étroite fenêtre du temple. Il s'assit sur les marches de l'église, et entendit de là, immobile, sonner quatre heures. Parmi les mille visions qui apparaissaient à son esprit tourmenté, celle qui revenait le plus souvent, c'était celle de Mariana, suppliante, les mains jointes ; mais il croyait en même temps entendre les gémissements de Teresa, tenaillée par les regrets, qui demandait au Ciel de la sauver de ses bourreaux. Le visage de Tadeu de Albuquerque traînant sa fille dans un couvent n'enflammait pas sa soif de vengeance ; mais, chaque fois que l'image odieuse lui traversait l'esprit de Baltasar Coutinho, les mains de l'étudiant assuraient instincti vement leur prise sur ses pistolets.
   À quatre heures un quart, la nature s'éveilla, lançant dans l'air ses hymnes et ses cris de joie. Les petits oiseaux chantaient à l'entour du monastère leurs mélodies interrompues par le solennel carillon des ave Maria dans la tour. L'horizon, d'écarlate, était devenu blanchâtre. La pourpre de l'aurore, comme une énorme flamme, s'était décomposée en particules de lumière qui ondulaient sur le versant des montagnes, et s'étalaient dans les plaines et les champs, comme si l'ange du Seigneur, obéissant à la volonté de Dieu, déroulait sous les yeux de sa créature les merveilles d'un nouveau jour d'été.
   Et aucune de ces splendeurs du Ciel et de la Terre ne transportait le regard du jeune poète !
   À quatre heures et demie, Simão entendit le cliquetis des litières qui se déplaçaient dans cette direction. Il changea de place, enfilant une rue étroite, en face du couvent.
   Les litières vides s'arrêtèrent devant le portail, et tout de suite après, trois dames apparurent, en costume de voyage, qui devaient être les sœurs de Baltasar, accompagnées de deux laquais tenant les mules en bride. Les dames allèrent s'asseoir sur les bancs de pierre flanquant le portail. Puis celui-ci s'ouvrit, en grinçant sur ses gonds, et les trois dames entrèrent.
   Peu de temps après, Simão vit Tadeu de Albuquerque arriver devant le portail, appuyé au bras de Baltasar Coutinho. Le vieillard laissait voir beaucoup de lassitude, il semblait près de défaillir. L'homme de Castro Daire, le visage plein d'assurance, et prétentieusement vêtu à la castillane, gesticulait avec l'aplomb de qui expose ses raisons, irréfutables, et console les autres en riant de leurs douleurs.
   – Trêve de lamentations, mon oncle ! disait-il. Ce serait un malheur de la voir mariée ! Je vous promets de vous la rendre guérie avant un an. Un an au couvent, c'est un excellent vomitif pour le cœur. Il n'y a rien de tel pour laver du vice qui s'y entartre le cœur des jeunes filles à qui l'on a tout passé. Si vous l'aviez obligée, mon oncle, dès son enfance, à vous obéir aveuglément, elle vous serait soumise, et ne se croirait pas autorisée à choisir un mari.
   – Elle était fille unique, Baltasar, disait le vieillard en sanglotant.
   – Raison de plus, répliqua son neveu. Si vous en aviez une autre, la perte vous serait moins sensible et sa désobéissance moins funeste. Vous garderiez votre patrimoine pour votre fille préférée, quoiqu'une autorisation royale vous fût nécessaire pour déshériter l'aînée. Dans ce cas-ci, je ne vois pas d'autre remède qu'un cautère appliqué à l'ulcère ; avec des emplâtres, on n'arrivera à rien.
   Le portail se rouvrit, trois dames sortirent puis, après elles, Teresa.
   Tadeu essuya ses larmes, et fit quelques pas pour saluer sa fille, qui ne leva pas les yeux du sol.
   – Teresa... dit le vieillard.
   – Me voici, monsieur, répondit sa fille sans le regarder.
   – Il est encore temps, reprit Albuquerque.
   – Temps de quoi ?!
   – De te conduire comme une bonne fille.
   – Ma conscience ne me reproche pas de ne pas l'être.
   – Tu y tiens ?!... Veux-tu revenir à la maison et oublier ce maudit qui fait notre malheur à tous ?
   – Non, mon père. Mon destin, c'est le couvent. L'oublier, pas question, même au prix de ma vie. Je serai une fille désobéissante, mais menteuse, ça jamais.
   Teresa regarda autour d'elle, vit Baltasar et sursauta en s'exclamant :
   – Encore vous, ici !
   – C'est à moi que vous parlez, cousine Teresa ? dit Baltasar gaiement.
    – Parfaitement ! Ne m'épargnerez-vous pas, même ici, votre odieuse présence ?
   – Je suis un des domestiques qui vous accompagnent, ma cousine. J'en avais deux, il y a quelques jours, qui étaient dignes de vous accompagner, mais il y a un assassin qui me les a tués. Puisqu'ils ne sont plus là, c'est moi qui me mets à votre service.
   – Vous pouvez m'épargner ces attentions, lâcha Teresa, d'un ton véhément.
   – C'est moi qui ne me dispense pas de me mettre à votre service, en l'absence de mes deux fidèles domestiques qu'un scélérat m'a tués.
   – Il ne pouvait en être autrement, lui répondit-elle ironiquement. Les lâches se cachent derrière leurs domestiques qui se laissent tuer.
    – Je n'en ai pas fini avec lui... ma chère cousine, rétorqua le morgado.
   Ces répliques furent rapidement échangées, tandis que Tadeu de Albuquerque saluait la prieure et les autres religieuses. Les quatre dames, suivies de Baltasar, étaient sorties de la cour du couvent, et tombèrent nez à nez sur Simão Botelho, appuyé au coin de la rue en face.
   Teresa le vit, devina avant les autres que c'était lui, et s'écria :
   – Simão !
   Le fils du corregidor ne bougea pas.
   Baltasar, effaré de cette rencontre, fixa ses yeux sur lui, il n'arrivait pas encore à y croire.
  – Il fallait s'attendre à ce que cet infâme vienne ici ! s'exclama l'homme de Castro Daire.
   Simão s'avança de quelques pas et dit placidement :
   – Infâme... moi ? pourquoi ?
   – Infâme, et infâme assassin ! répliqua Baltasar. Ôtez-vous tout de suite de mon chemin.
   – Un vrai crétin, que cet homme ! dit l'étudiant. Ce n'est pas à vous que je m'adresse, monsieur... Mademoiselle, dit-il à Teresa d'une voix émue et avec un visage qui n'était altéré que par les mouvements de son cœur, endurez vos épreuves avec cette résignation dont je vous donne l'exemple. Portez votre croix sans maudire la violence qu'on vous fait, et il se peut qu'au milieu de votre calvaire, la divine Providence redouble vos forces.
   – Que dit ce coquin ? s'exclama Tadeu.
   – Il vient vous insulter ici, mon oncle ! répondit Baltasar. Il a la hardiesse de se présenter devant votre fille pour la conforter dans sa perversité ! C'en est trop ! Attention ! Je m'en vais vous mettre en bouillie ici, espèce de gueux.
   – Le gueux, c'est le misérable qui me menace sans oser faire un pas vers moi, rétorqua le fils du corregidor.
   – Je ne l'ai pas fait, s'exclama Baltasar hors de lui, parce que je me rends compte que je me rabaisserais en te corrigeant devant les domes tiques de mon oncle, dont tu pourrais supposer qu'ils sont là pour me défendre, canaille !
   – S'il en est ainsi, répondit Simão en souriant, j'espère ne jamais vous rencontrer face à face, monsieur. Je vous tiens pour si lâche, tellement dépourvu de dignité que je vous ferai fouetter par le premier coquin venu.
   Baltasar se jeta furieusement sur Simão. Il parvint à lui serrer la gorge avec ses mains, mais ses doigts perdirent vite de leur vigueur. Quand les dames arrivèrent pour s'interposer, Baltasar avait le haut du crâne ouvert par une balle qui lui était entrée dans le front. Il vacilla une seconde et s'écroula, sans connaissance, aux pieds de Teresa.
   Tadeu de Albuquerque poussait de grands cris. Les cochers et les domestiques entourèrent Simão qui gardait le doigt sur la gâchette de l'autre pistolet. S'encourageant les uns les autres, poussés par les cris du vieillard, ils allaient se jeter sur l'homicide au risque de leur vie, quand un homme, le visage couvert par un mouchoir, accourut de la rue en face, et se plaça à côté de Simão avec son tromblon armé. Les hommes s'arrêtèrent net.
   – Fuyez : la jument se trouve au bout de la rue, dit le maréchal-ferrant à son hôte.
   – Je ne m'enfuis pas... Sauvez-vous et vite, répondit Simão.
   – Fuyez les gens s'attroupent et les soldats ne vont pas tarder à arriver.
   – Je vous ai déjà dit que je ne m'enfuis pas, répliqua l'amant de Teresa, le yeux fixés sur elle, qui était tombée évanouie sur les marche de l'église.
   – Vous êtes perdu ! reprit João da Cruz.
   – Je l'étais déjà. Allez-vous en, mon ami, je vous le demande pour votre fille. Dites-vous que vous pouvez m'être utile, fuyez...
   Toutes les fenêtres et toutes les portes s'ouvrirent quand le maréchal-ferrant s'enfuit à toute vitesse jusqu'à sa jument qui partit au galop.
   L'une des personne habitant près du monastère, qui en raison de ses fonctions sortit avant les autres dans la rue, était le commissaire principal.
   – Arrêtez-le, arrêtez-le, c'est un meurtrier criait Tadeu de Albu querque.
   – Qui dois-j arrêter ?! demanda le commissaire principal.
   – Moi, répondit le fils du corregidor.
   – Votre Seigneurie ! dit le commissaire, effaré ; il s'approcha et ajouta à mi-voix : «Venez, je vous laisserai vous enfuir.»
   – Je ne m'enfuis pas, reprit Simão. Je suis à la disposition de la justice. Voici mes armes
   Et il remit ses armes.
   Quand Tadeu de Albuqueque fut revenu de sa stupeur, il fit installer sa fille dans l'une des litières et donna l'ordre à deux domestiques de la conduire à Porto.
   Les sœurs de Baltasar suivirent le cadavre de leur frère jusque chez leur oncle.
 
 trois dames
Le portail se rouvrit, trois dames sortirent puis, après elles, Teresa.
 
Notes de l’auteur
 
 -- (1) J'ai entendu, il y a vingt ans, d'un contemporain des faits, l'histoire de l'homicide, qu'il racontait en ces termes : « Ça s'est passé le Jeudi Saint. Marcos Botelho, frère de Domingos, s'expliquait pendant les cérémonies avec une dame qu'il courtisait et c'était une dame infidèle. À un autre endroit de l'église, se trouvait, les yeux et le cœur pointés sur la même femme, un sous-lieutenant d'infanterie. Marcos réfréna sa jalousie jusqu'à la fin de l'office de la Passion. À la sortie de l'office, il a dévisagé le militaire et l'a provoqué. Le sous-lieutenant a dégainé son épée, et le fidalgo la sienne. Ils ont alors tiré longtemps des armes sans dommage ni sang versé. Des amis à tous les deux étaient parvenus à les calmer, quand Luís Botelho, un autre frère de Marcos, déchargea sa carabine sur la poitrine du sous-lieutenant, et l'abattit, là, au début de la rue du Jogo de Bola .  Le meurtrier a été absous par grâce royale. »
 
-- (2) C'est l'hôtel particulier de la "rua da Piedade" qui appartient aujourd'hui à monsieur Gerardo Monteiro. (Note de  la 1e édition)

 
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