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Castelo Branco

 Oeuvres de Camilo Castelo Branco

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L'Aveugle de Landim                              (Nouvelle)
Le Roman d'un homme riche                     (Roman)
Les Amours fatales                                      (Roman)
Les Amours salvatrices                               (Roman)
Les Nuits de Lamego                             (Nouvelles)
Les Brillants du Brésilien                          (Roman)
Volcans de boue                                          (Roman)
Monsieur le Ministre                        (Court roman)


Monsieur le Ministre            (Court roman)
Coeur, tête, estomac                       (Roman)
Mémoires de Prison              (Gros Roman)

Où se trouve le bonheur ?          (Roman)
Le portrait de Ricardina                (Roman)
Ne me tue pas...                (Courte pochade)
Le seigneur du palais de Ninães  (Roman)
La sorcière du mont Cordoba       (Roman)
Le livre noir de Père Dinis            (Roman)
20 heures de litière (Petits contes moraux)
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Camilo Castelo Branco


Ne me tue pas... je suis ta mère !


Traduction de René Biberfeld

...ne me tue pas !
Affiche de "Ne me tue pas..."


PÈRES DE FAMILLE !

 
      Accordez-moi votre attention, et vous verrez le pire des crimes que l’on ait vu au monde ! Vous verrez une fille tuer sa mère, parce qu’elle ne la laissait pas faire tout ce qu’elle voulait.
   Vous verrez comment cette fille tranche la tête de sa mère, et les bras, et les jambes, et va poser chaque morceau du corps de sa mère en différents endroits, pour que personne ne reconnaisse son cadavre, ni la main que l’a tuée et dépecée. Vous verrez comment la meurtrière de sa mère, de sa mère, ô pères de famille, de sa mère, qui l’avait portée dans ses entrailles, qui l’avait nourrie à son sein, qui l’avait élevée à ses côtés et couverte de baisers et câlinée, qui s’était ôté le pain de la bouche pour le donner à sa fille, qui était peut-être allée quémander une aumône pour qu’elle ne souffre pas de la faim, et n’offre pas son corps en échange d’un bout de pain ! Vous verrez comment cette fille sans âme, sans craindre Dieu,  sans frémir devant les peines de l’enfer, se révèle meurtrière de sa mère, par miracle, par la providence de Dieu ! Vous verrez cette femme, avec son âme de tigre manger de bon appétit, et de bon cœur, près de la tête ensanglantée de sa mère, et répondre, quand on lui demande si c’est bien la tête de sa mère.
   –  Oui ! a-t-elle dit, c’est la tête de ma mère !
   Et elle a continué à manger.
   Pères de famille ! Je vais vous raconter l’affaire la plus triste et la plus épouvantable qu’ait vue le monde, et que peut-être il ne reverra jamais. Rassemblez vos enfants autour de vous. Lisez-leur cette histoire, et faites en sorte qu’ils l’apprennent par cœur, qu’ils la gardent en eux, et se la répètent les uns aux autres.
   Pères de famille ! Celui qui a écrit ses lignes, avec son modeste savoir, sera peut-être venu à votre porte mendier des miettes de votre table. Puisse Dieu, Notre Seigneur Jésus Christ, permettre que j’inspire au cœur de ceux qui me liront la compassion que moi, pauvre pécheur, je demande à Dieu pour les âmes de ces infortunées mère et fille.

*
 
   À Lisbonne, au n° 17 de la travessa das Freiras, il y avait un homme du nom d’Agostinho José, marié avec Matilde de Rosário da Luz. Ils avaient deux filles, dont l’une s’appelait Maria José. Fatigué de travailler pour soutenir l’honneur de sa famille à la sueur de son front, Agostinho José mourut, et confia à sa vertueuse femme ses deux filles en lui disant :
   –  Quand tu ne pourras plus travailler avec tes filles, va demander l’aumône, pour leur donner un bout de pain, mais ne les laisse pas tomber dans le malheur des cocottes, parce que je ne pourrai pas assurer mon salut si mes filles déshonorent mes cendres.
   La pauvre vieux mourut dans les bras de sa femme chérie, et de ses enfants qu’il aimait, et l’on peut dire qu’il les garda en travers de la gorge dans sa tombe.
   La malheureuse veuve  plaça l’une de ses filles chez d’honorables maîtres, et garda l’autre avec elle pour l’aider à subvenir à ses besoins.
   Cela faisait pitié de voir cette mère, si contente avec sa fille, après avoir toutes les deux en commun les maigres revenus de leur travail, pour un bout de pain et une sardine, de la voir apprendre à sa fille les prières que sa propre mère lui avait apprises, la façon de traverser la vie honorablement, et sans rougir devant le monde ! Maria José (c’était le nom de sa fille) semblait aimer sa mère de toute son âme et de tout son cœur.
    Elle vendait, le jour, dans une échoppe, des marchandises qu’elle avait achetées avec les économies de sa mère, et priait la nuit la Vierge Marie en égrenant son chapelet, tandis qu’elle tricotait des bas pour les vendre, ce qui lui permettait de se vêtir. Tout le voisinage regardait cette fille avec admiration parce qu’à vingt-neuf ans, l’on ne pouvait rien lui reprocher, et personne n’osait dire du mal d’elle.
   Un jour que Maria José se trouvait à son échoppe, un jeune homme s’approcha courtoisement d’elle, et engagea la conversation sans rien lui dire d’inconvenant. La jeune fille écouta ses discours, et fut convaincue que José Maria (c’était son nom) n’était pas un méchant garçon et qu’il n’avait pas de mauvaises intentions à son égard.
   Elle continua à bavarder avec lui, jusqu’au moment où il finit par lui dire que, si elle y consentait, il ne serait pas fâché de l’épouser.
   Cela ne déplut pas à Maria José d’entendre ce que lui disait son interlocuteur, et elle lui répondit qu’en ce qui la concernait, c’était sa mère qui décidait, et l’invita, si ce n’était pas une plaisanterie, à s’adresser à elle, peut-être lui dirait-elle oui, parce qu’elle ne voulait pas faire d’elle une nonne.
   José Maria s’en alla parler avec Matilde, la veuve, et cette bonne dame lui dit, que s’il était vaillant et s’il aimait le travail, elle ne verrait aucun inconvénient à ce que sa fille se mariât, et pour le reste, que cela dépendait de la volonté de sa fille, et pas de la sienne, parce que c’était sa fille qui se mariait.
   À quoi le garçon répondit qu’il avait déjà le consentement de sa fille, et qu’il allait faire publier les bans.
   La jeune fille se prit de passion pour lui, parce qu’elle le voyait tous les jours, et qu’elle espérait que le perfide tiendrait sa parole. La mère, qui était plus âgée, et avait plus d’expérience du monde, avait de mauvais pressentiments sur ces amours, parce les bans tardaient à se publier, et que José Maria se sentait comme chez lui dans sa maison, comme s’il était le mari de sa fille. Quand cette bonne mère reprochait à sa fille, avec tact, sa faiblesse excessive, celle-ci se fâchait tout net, et tournait le dos à sa mère, en marmonnant des impertinences ! Vous ne savez pas à quel point regarder sa mère de travers c’est cracher sur les Tables de la Loi de Dieu.
   Ce traître de José Maria, le démon au cœur, l’imposture à la bouche, vint peu à peu à bout de la faible résistance que Maria José opposait à ses brutaux appétits. Si la pauvre fille avait écouté les conseils de sa mère, elle ne serait pas tombée dans le malheur de se laisser tromper comme elle l’a fait par son perfide soupirant, qui ne venait dans cette maison, que pour se jouer de la confiance qu’on lui avait accordée.
   Cette mère infortunée pressentit le déshonneur de sa fille, et ne pouvait plus rien faire pour elle. C’est ainsi qu’un jour, les yeux baignés de larmes, elle lui tint ce discours :
   –  Je t’ai souvent dit, ma fille, ce qu’étaient les hommes, non que j’eusse à te plaindre du mien, ton père était un homme honnête et vertueux comme ceux qui le sont ; mais parce qu’aujourd’hui ils ne sont pas ce qu’ils étaient.
   –  Je te l’ai dit bien des fois et tu me répondais brutalement, et avec un  air agacé, ou tu me tournais le dos avec un air méprisant. Je n’ai rien pu faire pour toi. Que Notre Seigneur Dieu me pardonne, si je n’ai pas eu la force de te châtier, parce que j’éprouvais une grande tendresse pour toi, et je n’ai jamais imaginé qu’il y eût un être aussi faux que José Maria.
   Mais à présent que l’on ne peut plus revenir là-dessus, ma fille, fille de mon cœur, une tache est en train de souiller un bon drap. Ma fille, par l’âme de ton père qui se trouve en présence de Dieu et lui demande de t’accorder son pardon, par les cinq plaies, je te demande de laiser là cet homme, qui finira par te précipiter dans le gouffre de la perdition, où tu ne trouveras aucun moyen d’échapper à la justice de Dieu et aux abjections du monde.
   –  Ma mère, lui répondit sa fille, veuillez me laisser, parce que je ne suis pas d ‘humeur à vous supporter. Vous auriez pu me servir vos sermons quand il était temps. Il fallait m’aider à ce moment, maintenant que je suis à cet homme comme si j’étais sa femme, je serai malheureuse avec lui jusqu’à ma mort. Voulez-vous savoir ? S’il m’épouse, tant mieux, s’il ne m’épouse pas, cela revient au même ;  ça me va, et ça lui va.
   –  Ah, ma fille, répondit sa mère, comme tes discours, aujourd’hui sont différents de ce qu’ils étaient avant que ce maudit pénètre chez nous. Ah ma fille, tu as complètement perdu la tête ! Ô mon mari ! pardonne-moi, pardonne-moi, tu vois bien que ce n’est pas ma faute.
   La veuve infortunée enfouit sa tête dans ses mains et se mit à pleurer ; sa fille se mit à chantonner et à rire de l’attitude douloureuse et pleine de tristesse de sa mère. Elle lui dit ces paroles insultantes :
   –  Ô ma mère…Vous voulez savoir… Je ne suis pas disposée à vous supporter. Si vous voulez rester avec moi, vous vous contenterez de voir, d’entendre et de vous taire, ce qui est une règle de savoir-vivre ; si nous ne voulez pas, la rue est large, et le monde est grand.
   –  Veux-tu dire par là que tu me mets à la porte ? N’est-ce pas ce que tu veux me dire ?! demanda la mère.
   La veuve, désemparée, pénétrée de raison et d’une juste colère, s’exclama d’une voix forte :
   –  Eh bien, tu sauras que, si je t’ai jusqu’à maintenant traitée comme une mère affectueuse, à partir d’aujourd’hui, je serai une mère sans complaisance. Dorénavant, si tu revois José Maria ici, je me plaindrai aux autorités de la commune que cet homme vient chez moi contre ma volonté, et vous vous retrouverez, toi et lui, bouclés au Limoeiro, toi, en tant que fille désobéissante, et lui, comme le séducteur d’une jeune fille qui s’est laissé prendre à ses discours.
   –  Qu’est-ce que j’en ai à faire, répliqua sa fille, d’après la constitution, l’on n’arrête personne pour avoir séduit des filles, et, par dessus le marché, cela m’a beaucoup plu, c’est tout, c’est dit.
   –  Nous verrons, Maria, nous verrons laquelle d’entre nous l’emportera ! Oh mon Dieu, disait la vieille du fond de son cœur, faites en sorte que ma fille change d’avis, et se rende compte du chemin de la perdition, où sa mauvaise étoile l’a jetée.
   Sa fille ricanait sarcastiquement, et, en même temps,  se prenait de haine pour sa mère. Dieu n’a pas voulu toucher son cœur, parce qu’Il a voulu voir jusqu’où pouvaient aller les crimes de ce siècle de démoralisation et de péché où nous vivons.
   Pour la mère, ce fut un jour de larmes ; Maria José ne se montra pas chez elle le reste de la journée, parce qu’elle était allée là où se trouvait son amant pour lui dire que sa mère ne voulait plus le voir dans sa maison, et que s ‘il revenait, elle avait dit quelle irait se plaindre au conseil de la commune.
   Cette nouvelle épouvanta ce scélérat parce qu’il avait déjà été accusé de vagabondage et d’escroquerie, et qu’il était bien connu des argousins de l’Administration. Et c’est ainsi que, pour se débarrasser de la fille, ou parce qu’il désirait vraiment ce qu’il y a de plus cruel au monde, il l’invita à tuer sa mère.
     Oh cieux ! Où sont vos éclairs qui ne tombent pas sur la tête de cet infâme, qui demande à son amante de tuer sa mère, pour jouir plus à son aise de ses obscènes, de ses scandaleux désirs ! Oh Cieux ! Comment voulez-vous qu’un homme vous insulte aussi clairement, en osant proférer ces mots : Tue ta mère, ma fille ! Mon dieu, moi qui ne suis qu’un faible ciron sur la terre, j’ai l’outrecuidance de poser une question à votre Suprême Sagesse ! Pardonnez-moi, mon Dieu !
   Quand Maria José revint chez elle, le lendemain, sa mère n’avait encore ni mangé ni bu, était couchée sur son lit, habillée, les yeux gonflés à force de pleurer. On eût dit qu’elle avait vieilli de vingt ans. Les rides, sur sa peau, s’étaient approfondies, ses cheveux avaient blanchi en l’espace d’une nuit.
   –  Et alors, qu’est-ce que tu fais ici, espèce de folle ? dit sa fille, qui, poussée par le démon, s’était prise de haine pour la pauvre vieille.
   Sa mère ne répondit pas, et continua à pleurer ; puis, après avoir poussé de douloureux soupirs, elle se jeta de son lit aux pieds de sa fille.
   –  Ma pauvre fille ! s’exclama-t-elle, considère les larmes de ta mère ; tu vois   bien que c’est celle qui t’a donné le jour, qui a souffert en le faisant, qui se met à genoux, qui se jette à tes pieds, en te demandant de ne pas plonger son visage dans les ténèbres de la honte, à la fin de sa vie.
   Elle allait continuer, quand sa fille dépravée, dans le désespoir de sa rage l’interrompit :
   –  Écoutez, si vous continuez comme ça, vous ne vivrez pas longtemps. De deux choses l’une : ou José Maria pourra entrer ici à toute heure du jour et de la nuit, ou alors… ou alors…
   Là-dessus, José Maria entra. C’était un garçon de taille moyenne, qui devait avoir dans les vingt-quatre ans. Il avait les yeux noirs et les joues presque noires. Ses cheveux longs et sa barbe touffue ne laissaient pas voir grand chose de ses traits. Il avait le front continuellement plissé comme le matador qui sent le chancre du remords dévorer ses entrailles.
   À son entrée, la vieille se mit à trembler, et cette catin de Maria José se pendit à ses épaules pour l’embrasser.
   Matilde, ainsi bafouée par sa fille prostituée, arracha de sa poitrine un cri de douleur comme si on lui avait donné un coup de couteau au cœur.
  Elle voulut s’enfuir dehors, mais José Maria et Maria José l’empêchèrent de sortir, car ils craignaient que la vieille allât trouver les édiles pour se plaindre des outrages dont elle était victime. Enfin,  la malheureuse veuve, désespérée, la plus infortunée des mères, n’eut d’autre remède que de se taire parce qu’elle ne voulait pas que les voisines entendissent les règlements de compte déshonorants et abjects de cette maison.
   José Maria sortit,  et il était déjà sur le seuil, quand il appela sa concubine pour lui dire : «Ou tu en finis avec cette maudite vieille, et vite, ou je te plante là ; je ne veux pas d’histoires.»
   –  C’est que j’ai peur de la tuer, répondit Maria, elle va crier, et la maîtresse des petites filles habite au-dessus, elle va entendre, et si cela se sait, que vais-je devenir ?
   –  Quelle idiote ! fit le scélérat, c’est pendant la journée qu’il faut la tuer, les petites font un boucan pas possible, et l’on n’entendra sûrement pas les cris de ta mère.
   –  Mais j’ai si peur de la tuer !!… Elle me fait de la peine ; si tu te mariais avec moi, elle ne te défendrait pas de venir, et si tu m’aimes au point de vouloir que je tue ma mère, alors pourquoi tu ne te maries pas avec moi ?
   –  Ça va, ça va, encore des jérémiades ? répliqua José Maria. Si tu le veux, tu le veux ; si tu ne veux pas, évite de mettre ton homme en rogne.
   Ce sont là des formules que traîne-savates et coquins peuvent sortir à tout moment.
   José Maria partit, et la jeune fille, désespérée et inquiète des méchants procédés et des coups de sang de son amant, alla trouver sa mère et l’engueula, en lui lançant, entre autres :
   –  Espèce de vieille souche, c’est vous la cause de ma perdition. Ça me ferait bien plaisir de prendre ce couteau et de vous couper le cou avec. Sortez d’ici, espèce d’épouvantail…
   Ce que disant, elle donna un coup de pied à sa mère, qui ne put rien faire d’autre que tomber de là où elle était sur le palier de l’escalier. 
   Sa fille sortit, alla trouver José Maria dans une taverne de la rue de la Rosa das Partilhas, tandis qu’après avoir versé des larmes de sang, et avoir prié l’infinie miséricorde de Dieu de donner un petit coup de pouce à la vie pervertie de sa fille, sa mère alla voir sous le sommier si elle trouverait le bas de laine qui contenait trois pièces, les restes des économies de toute sa vie, avec lesquelles elle voulait faire dire 60 messes pour son âme, et 60 pour celle de son mari, à raison de 120 réis chacune. Mais quels devaient être son effarement et sa détresse quand elle ne trouva pas son argent ? D’abord, elle poussa un cri du fond de son cœur, puis perdit connaissance et tomba. Cet argent, sa fille l’avait volé pour le donner à son amant Quand Maria José entra, et vit sa mère évanouie, et le lit en désordre, elle comprit tout de suite que sa mère s’était rendue compte de son vol, et qu’elle allait brailler ; elle prit aussitôt la décision de la tuer. La vieille revint à elle, et quand elle vit sa méchante fille devant elle, elle se mit à demander à grand cris son argent qui était son salut et celui de l’âme de son mari !
  Sa fille voulut d’abord la faire taire en collant sa main sur sa bouche, mais, voyant qu’elle n’arrivait à rien, elle alla trouver António Ferreira do Sul, l’officier civil de la paroisse de Santa Engrácia, et lui demanda d’envoyer sa mère à l’hôpital, parce qu’elle était folle et gueulait qu’on voulait la tuer.
   L’officier civil lui dit qu’il allait se renseigner sur l’état de sa mère, et prendrait les mesures qui s’imposeraient.
   Cette pauvre, malheureuse vieille, en fut un peu rassérénée, mais, ô malheur ! ô douleur ! ô crime sans pareil ! Sa maudite fille, cette damnée, se disait à cette heure que, le lendemain, elle aurait tué sa mère !
   Oh ! Mon Dieu ! Donnez-moi la force de continuer et d’essuyer les larmes de mes yeux !
  Filles qui aimez vos mères, tremblez, tremblez d’horreur ! Mères qui aimez vos filles, pleurez, pleurez de compassion ! Pères de famille qui me lisez, faites tout pour donner à vos enfants une éducation qui ne vous laisse aucun remords à l’heure terrible où vos âmes s’envoleront pour se présenter devant Jésus-Christ !
   Toute la nuit de ce jour-là, Maria n’apparut pas chez elle, elle s’en fut là où se trouvait José Maria et lui demanda des lames pour tuer sa mère. Le scélérat lui donna deux tranchets de cordonnier et lui dit de faire ce que je vais vous raconter si Dieu, notre Seigneur, me le permet.
   Il était dix heures en ce 11 septembre, quand Maria entra chez elle. Dès que sa mère la vit, elle lui demanda bien gentiment si elle lui rapportait l’argent qu’elle lui avait dérobé, et sa fille lui répondit que cela ne tarderait pas. Puis elle s’assit à côté de sa mère et lui demanda si elle voulait qu’elle l’épouillât, et sa mère répondit que oui. Maria José posa sa tête sur ses genoux, et l’épouilla un moment. Et quand elle bougea pour tirer d’une poche de sa ceinture, oh mon Dieu! un des tranchets, la mère entendit le bruit des deux lames et demanda :
   –  Qu’as-tu dans ta poche, Maria ?
   –  Deux couteaux, ma mère.
   –  Pourquoi portes-tu des couteaux ?
   –  Ils sont à José Maria qui m’a demandé de les faire aiguiser par le barbier.
   Sa mère se tut, sa fille avait alors un des tranchets à la main.
   Vierge Marie, arrêtez le bras de cette fille qui va tuer sa mère !
   Maria Josè lève le bras et perce au côté droit la poitrine de celle qui l’avait mis au monde.
   La malheureuse se voit blessée — pousse un cri, personne ne l’entend, la meurtrière reste comme étonnée, le bras levé, face à sa mère qui luttait déjà contre les affres de la mort.
   Matilde tantôt à genoux, tantôt adossée, la sueur de la mort filtrant le long de son front, dit à sa fille ces tristes paroles.
   –  Maria, pourquoi tu me tues ? Marie, ma fille, tu as eu le cœur de plonger un couteau dans la poitrine de ta mère ! Tu as eu le cœur de déchirer les entrailles qui t’ont enfanté ! Maria, pourquoi tu me tues ? Quel mal t’ai-je fait, ma fille, pour que tu me donnes ce coup de couteau par où ma vie s’échappe ? Et si tu avais l’intention, de me tuer, pourquoi ne m’as-tu pas laissé me confesser, ou faire au moins acte de contrition ? Ah Maria, Maria, tu devras rendre compte devant Dieu pour mon âme et la tienne !
   Elle allait s’agenouiller devant un vieux crucifix qui se trouvait au chevet de son lit quand Maria José lui donna un autre coup de tranchet au cou. La malheureuse dit encore : –  Mon Père qui es au Ciel… pardonne-moi. Et elle mourut.


   Porte le deuil, ô nature ! Pleure dans le Ciel, VIERGE MARIE, qui as été, toi aussi, une tendre mère ! Pleurez, oiseaux du ciel qui élevez vos petits sous vos ailes ! Pleurez,  qu’est tombée là, une bonne mère tuée de deux coups de tranchet, aux pieds de sa fille déjà condamnée !
   Après la mort de sa mère, faisant preuve du plus grand sang-froid et d’un cœur de bourreau, Maria José entreprit, avec ce même tranchet de lui couper le cou, et voyant qu’elle ne pouvait venir à bout de l’os, elle essaya avec un autre couteau, et comme elle n’y arrivait pas, elle se mit à lui donner des coups de hachoir, jusqu’à ce qu’elle eût complètement détaché la tête du cou. Puis elle lui coupa les oreilles, le nez et les lèvres, frappa son visage plus de vingt fois, et brûla ses cheveux. Puis elle souleva une brique du foyer et ensevelit dessous les morceaux de son visage et de sa tête.
   Ensuite, elle lui coupa les jambes et les mains. La nuit, elle s’enveloppa dans une capote, prit le tronc de sa mère, et s’en fut le poser parmi les travaux en cours de Santa Engrácia. Elle revint chez elle, prit les jambes et les mains et alla les déposer Travessa das Mónicas. Puis, revenant chez elle, elle entreprit de laver le linge ensanglanté de sa mère, et se coucha entre les draps dans lesquels sa mère couchait avec elle deux jours avant, la tête de cette même mère enterrée au pied de son lit. Le lendemain, elle sortit de chez elle et alla regarder le corps et les jambes de sa mère parmi la foule de gens qui déplorait cet événement. Il se trouve que l’officier civil à qui elle avait demandé de placer sa mère dans l’asile de fous était là. Et que, pris d’une inspiration divine il fit arrêter cette femme, qu’en la ramenant chez elle, l’on se mit à lui demander ce qu’était devenue sa mère, et qu’elle répondit qu’elle ne le savait pas. Mais dans le potager même de la maison, l’on avait mis à sécher quelques vêtements teints de sang. L’officier civil, en grattant sous le foyer, découvrit la tête et des morceaux du visage — il demanda à Maria José si elle reconnaissait cette tête, et elle répondit, en mangeant une pastèque avec du pain :
   –  Oui, c’est celle de ma mère !!
   L’on entama les poursuites et l’inculpée fut condamnée le 5 novembre à être pendue jusqu’à ce que mort s’ensuive, au gibet qui sera dressé au champ de Santa Clara après être passée aux endroits où elle est allée déposer les morceaux du corps de sa mère. Vous avez là — ô peuples ! le pire crime qu’ait vu le monde, commis à Lisbonne en l’an 1848.
   Ces attentats contre Dieu, cette guerre de frères contre des frères, le fait que de enfants tuent leurs parents, et ces signes qui apparaissent dans le Ciel nous indiquent que la fin du Monde est arrivée.   

 
***

    Récit imprimé à compte d'auteur dans un recueil de 16 pages développant à sa façon un article paru dans le journal Revolução du 14 Septembre 1848. L'auteur avait alors 22 ans, on peut y voir un canular...(NDT)

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Texte  René Biberfeld - 2014
Illustration :'Je sais tout' de 1910


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