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Castelo Branco

 Oeuvres de Camilo Castelo Branco

Introduction et options de traduction
L'Aveugle de Landim                              (Nouvelle)
Le Roman d'un homme riche                     (Roman)
Les Amours fatales                                      (Roman)
Les Amours salvatrices                               (Roman)
Les Nuits de Lamego                             (Nouvelles)
Les Brillants du Brésilien                          (Roman)
Volcans de boue                                          (Roman)
Monsieur le Ministre                        (Court roman)


Monsieur le Ministre            (Court roman)
Coeur, tête, estomac                       (Roman)
Mémoires de Prison              (Gros Roman)

Où se trouve le bonheur ?          (Roman)
Le portrait de Ricardina                (Roman)
Ne me tue pas...                (Courte pochade)
Le seigneur du palais de Ninães  (Roman)
La sorcière du mont Cordoba       (Roman)
Le livre noir de Père Dinis            (Roman)
20 heures de litière (Petits contes moraux)
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           Camilo Castelo Branco
  : Les amours salvatrices
RÉFACE DU TRADUCTEUR

   Le lecteur le moins avisé ne pourra s'empêcher de penser, avant même d'entamer le roman, que les Amours Salvatrices (Amor de Salvação) de Camilo Castelo Branco sont comme le pendant des Amours Fatales (Amor de Perdição) publiées deux ans avant, en 1862. Il s'apercevra que le héros, Afonso de Teive, ne meurt pas au dernier chapitre, comme Simão Botelho, mais connaît le bonheur, comme on l'apprend assez vite, d'être affligé d'une nombreuse et fracassante marmaille qui ne lui laisse guère le temps de songer à ses errements passés. À peine peut-il les évoquer au cours d'une nuit passée loin de chez lui dans un récit que l'on voudra bien croire édifiant, en présence d'un ancien condisciple censé les porter à la connaissance du public. On trouvera également dans ces deux romans une femme impulsive et passionnée pour laquelle les protagonistes sont pris d'une amour sans seconde, et une femme dont la patience (le mot est faible) et le dévouement confinent à l'abnégation. C'est à croire que Camilo prend autant de plaisir, du moins dans les Amours Salvatrices, à se pencher sur les malheurs de la Vertu que jadis notre Divin Marquis. Il n'y a sans doute rien de mieux pour sauver un homme qu'une troupe d'intolérables marmots, et une épouse qui semble apprécier comme il faut la dignité de poule pondeuse. Le traducteur n'a pas assez mauvais esprit pour y voir la manifestation d'un humour féroce qui s'exercerait sur des héros enfin parvenus à un havre pour le moins éprouvant.
   Amor de Perdição est devenu un grand classique de la littérature portugaise, peut-être le seul qu'aient lu tous les Portugais cultivés. Amor de Salvação n'a pas mérité d'être analysé dans la Novelística Camiliana d'Alexandre Cabral qui s'étend généreusement sur une vingtaine de romans. Il devait avoir ses raisons, sûrement excellentes, pour écarter cet ouvrage incongru. J'ai dû avoir les miennes pour entreprendre cette traduction.

Nouveu Monde
Martine Caillette-Vibert- Nouveau monde - Huile sur toile

PREMIÈRE PARTIE

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accès à la deuxième partie

***

 

A heavy price must all pay who thus err,
In some shape; let none think to fly the danger,
For soon or late Love is his own avenger.
Byron - Don Juan - IV ; 73

L’amour n’a point de moyen terme :
ou il perd, ou il sauve
Victor Hugo - Les Misérables


OBSERVATIONS


    Le lecteur feuillette deux cents pages de ce livre, sans voir apparaître l'amour inséparable du bonheur qui propose un bon exemple, il n'en perçoit qu'une vague lueur. Les trois quarts du roman évoquent les souffrances de l'amour accompagné de malheurs, qui propose un mauvais exemple. La critique, notre surintendante s'agissant du titre de nos oeuvres, voulant s'abaisser à contrôler la légitimité du titre de celle-ci, peut broncher et représenter que l'amour pur, l'amour qui sauve, vient trop tard pour dissiper l'effet produit par l'amour impur, l'amour pernicieux.
    Je réponds humblement :
    En bien des circonstances obscures, les amours salvatrices, ce sont les amours qui tourmentent et déshonorent. C'est alors que le sentiment intime montre au cœur son ignominie, et sa misère. La conscience se régénère et le cœur réhabilité s'affermit pour l'amour sans tache et honorable. De la même façon les havres sereins se trouvent au-delà des vagues montueuses qui y crachent le naufragé agrippé à sa planche. Sans l'élan imprimé par la tourmente, le naufragé périrait en haute mer. C'est la tempête qui l'a sauvé.
   Le bonheur, en outre, comme sujet d'une histoire, il faut peu de pages pour en faire le tour ; c'est une idylle de courte haleine, c'est dans les intraduisibles impressions de la conscience qu'elle renferme des épopées infinies - tandis que le malheur ne prévoit aucune balise pour mettre des bornes à l'expérience ou à l'imagination.
   Pour l'amour maudit, deux cents pages, pour l'amour qui sauve le peu qui reste dans ce livre. Un volume qui décrirait un amour pénétré de terrestres béatitudes serait une fable.

***

I


   Le ciel était clair, l'air tiède, les friches et les monts fleuris. C'était le mois de décembre de l'an 1863, la veille de Noël.
   Les gens des villes me demandent dans quel pays au monde fleurissent en décembre les friches et les chênaies.
   Je réponds que c'est au Portugal, dans ce perpétuel jardin du monde qu'est le Minho, où les inventeurs des Dieux auraient placé leurs Théogonies, si la Grèce n'existait pas. Au Minho, au moins, on pourrait chercher des eaux limpides pour Castalies et Hippocrènes ; au Minho, une Cythère pour la mère des amours. C'est dans les bocages de cette région imprégnée des rêves, des poèmes et de la rumeur des conversations entre grands esprits, qu'on verrait sortir, par essaims, des troncs et des ruisseaux, les satyres, les dryades et les sylvains ; c'est que tout semble dire ici que la nature a des secrets dont le vulgaire est exclu, et le mystère ne se laisse entrevoir que par la fantaisie des poètes.
    Mais quelles fleurs... le lecteur veut savoir les fleurs dont se couvrent les chaînes de montagnes chauves et noirâtres du Minho, au Portugal. Ce sont des fleurs à pleins festons, des corolles en grappes, jaunes, vigoureuses, et veloutées comme celles des arbustes cultivés dans les jardins ; c'est la floraison des ajoncs, des plantes aux épines dissuasives, à la verdure joyeuse et persistante, la seule parure de la terre, quand le reste du règne végétal jaunit, languit, et meurt. C'est de ce privilège qu'en tant qu'arbuste rustique, il jouit superbement ; il vous montre ses amas de fleurs et, avec ses inflexibles épines, il vous interdit de l'en dépouiller.
Et je me trouvais, ce 24 décembre 1863, dans le Minho, je parcourais la suite de plaines et de collines qui s'étend sur quatre lieues entre Santo Tirso, Famalicão et Guimarães
   Moi, un homme sans famille, sans aucune main amie en ce monde, seul depuis trente ans, sans le moindre souvenir d'une caresse maternelle, qui n'avais pu m'attacher que quelques chiens qui semblaient m'aimer à condition que je les nourrisse et que je les loge, moi qui, en ce jour tant fêté dans notre pays, n'avais de chaumine où m'attendît un ami pauvre pour m'offrir entre les siens une place sur une escabelle, ni de parent cossu pour se souvenir de moi à l'heure des toasts, avec des vins généreux dans des cristaux luisants, moi, qui me voyais verser des larmes dans l'ombre où je vivais, j'étais allé de la sorte contempler le bonheur d'autrui par les plaines et les collines du Minho dévot.
   Je marchais à pied suivant le fil de mon imagination qui se plaisait à revêtir de feuilles l'arbre nu, tristement incliné sur une chaumine du hameau. Je m'arrêtais devant chaque cabane, je méditais, et j'écoutais la rumeur des voix qui, à l'intérieur, ou dans la cour jouxtant le potager, se mêlaient, propos joyeux ou chants évoquant la naissance de l'Enfant Jésus. Devant les portes cochères des riches propriétaires, avec leurs grilles, là, je ne m'arrêtais pas et je ne méditais pas. La joie s'exprimait-elle dans les pièces comme chez un journalier ? Je ne sais ; ce qui est sûr, c'est que les murs de la demeure opulente ne laissaient passer aucune note qui se joindrait aux hymnes joyeux avec lesquels la pauvreté rend grâce à l'Émancipateur des Déshérités, au Seigneur des Mondes, qui a trouvé, pour naître, refuge sur la paille d'une étable.
   Lavé de toute trace de brume, comme dans les sereines soirées de juillet, le soleil oscillait sur les montagnes de l'occident et carrelait les cimes des pineraies où, à force de le contempler, j'avais oublié la distance que j'avais parcourue en m'écartant de la maison où je devais passer cette nuit.
   Le soleil se couchant, un voile grisâtre descendit des sommets, se déploya sur les plaines, se confondit avec les fumées des villages, et se fondit dans l'obscurité des bois. Un silence progressif s'installa rapidement autour de moi. La nuit commençait sans le moindre souffle de vent. Les branchages des pineraies exhalaient ce murmure où je crois toujours entendre la rumeur inarticulée de voix très éloignées et très anciennes de mondes qui gravitent dans les profondeurs de l'espace.
Je m'arrachai à mon ravissement contemplatif et retournai sur mes pas, par ce chemin que je connaissais mal, avant que l'obscurité complète m'empêchât d'entrevoir au loin la blancheur de la maison entre deux collines. Cela ne me servit à rien - sur les versants pentus de la chênaie, les sentiers ne cessaient de se croiser. J'en pris un au hasard et, pour mieux me convaincre que, même pour le choix d'une route, il n'a cessé de me favoriser, je suivis le plus mauvais de tous, celui qui m'éloignait le plus. Vers sept heures, après avoir franchi des tertres inhabités, je me trouvai dans un hameau, où l'on me dit que par ce chemin j'arriverais plus tôt à Rome qu'à ma destination.
La personne qui répondit ainsi à ma question me parla d'une fenêtre vitrée, et ajouta :
   - Si vous ne connaissez pas le chemin, Monsieur, et vous ne le connaissez pas, de toute évidence, vous serez incapable de le retrouver en vous en remettant à votre seul jugement. Ce que je puis faire, c'est vous envoyer quelqu'un qui vous l'indique ; mais, si vous n'êtes pas forcé d'y aller aujourd'hui, passez la nuit ici, chez moi, et vous irez demain. Il est vrai que cette nuit, il est bien triste de la passer dans une maison étrangère ; cependant ...
    - Toutes les maisons me sont étrangères, répondis-je.
    - Alors, acceptez celle-ci, qui s'offre à vous, avec la meilleure volonté du monde. Le portail est ouvert. Je descends pour vous faire entrer.
    J'entrai dans un vaste patio, entouré d'arcades semblables à celles d'un cloître monastique. Tout de suite après, l'accueillant propriétaire de ce magnifique édifice émergea de l'obscurité d'une arcade et me dit, avant de m'avoir vu de près :
    - Je sais déjà qui je reçois chez moi, et si vous vous souvenez, mon cher hôte, de vos relations d'il y a quinze ans, vous me reconnaîtrez également.
   - D'après votre voix, pas encore, dis-je, en le dévisageant, sans l'ombre d'un vague souvenir.
   - Voici de la lumière, répliqua-t-il. Je dois être bien vieux et méconnaissable si, même à la clarté d'une lampe, vous ne me reconnaissez pas.
Je l'observai à la lumière, attentivement, et, comme, même ainsi, je ne me rappelai rien qui ressemblât à un tel homme, je rétorquai :
   - Vous me confondez peut-être avec quelqu'un d'autre. C'est probablement aujourd'hui la première fois que nous nous voyons.
   - Lequel de nous deux est alors le romancier ? Vous, qui les cherchez, ou moi qui me trouve là, chez moi, bonhomme, tranquille et stupide ? Vous voudrez dire dans quelque roman que vous avez trouvé dans un trou du Minho un visionnaire appelé Afonso de Teive ...
   - Afonso de Teive ! m'exclamai-je. Afonso de Teive, vous ? Cette barbe, cet embonpoint ...
   Il me coupa :
   - Et ces lunettes...
   - C'est vrai... ces lunettes...
   - Et ces sabots !...
   - Eh bien, pour sûr, vous êtes Afonso de Teive... tu es Afonso... celui qui avait à Lisbonne...
   - Une maison dans le Campo Grande, un attelage d'hanovriennes, un phaéton, une berline, des chevaux arabes, des passions idéales, et bien des passions sans la moindre étincelle d'idée... C'est moi ! Et cet homme gras, mal rasé, avec des lunettes, en sabots, ce cultivateur que tu vois ici, maître d'un trésor que les rois de l'univers se disputent depuis dix-neuf siècles, que les nations disputent aux rois, que les individus disputent aux nations, et que chaque individu dispute à lui-même, et qu'il détruit de ses propres mains, sais-tu quel est le trésor dont je suis maître, mon vieux ?
   - La paix ?
   - Le bonheur.
   - En voilà, une histoire ! lançai-je. Tu as vraiment trouvé le bonheur ?... Et tu es bien Afonso de Teive... et ces deux petits, demandai-je en voyant deux gamins entre six et huit ans courir tout droit vers lui, sont certainement tes enfants ?...
   - Oui. Et n'entends-tu pas là-haut le bazar que font les six autres ?
   - Tu as donc huit enfants ?
   - Et j'attends le neuvième pour bientôt.
   - Et tu es...
   Je m'arrêtai là ; j'allais lui demander grossièrement s'il était heureux avec huit enfants, une question que l'on aurait pu sans commettre d'impair poser à l'Afonso que j'avais connu de 1845 à 1851.
   J'avais, à cette lointaine époque, vu Afonso de Teive à Coïmbra inscrit au cours de philosophie. Il faisait partie du Cercle des Lettrés, fondateurs de la Revue Académique des Troubadours, et, durant les heures où il délaissait les entretiens littéraires - presque toujours des controverses sur la primauté de Lamartine ou de Victor Hugo - il appartenait à la grande tribu des Persifleurs, une espèce aussi vagabonde qu'étourdie qui n'avait pas encore oublié les traditions regrettées du fameux José Lobo. Cette double personnalité, chez Afonso de Teive, était une originalité qui le rendait moins plaisant aux lettrés circonspects, et moins estimable également pour ses camarades des chahuts et des désordres nocturnes. Afonso était un poète du genre gaillard quand l'envie l'en prenait, et il jouait du luth des élégies, s'il se sentait d'humeur à se plaindre, ou à gémir sur des femmes imaginaires et regrettées, ses bien-aimées, qui avaient quitté ce globe fangeux pour les balsamiques religiosités du Ciel. C'est ainsi qu'il se présentait à mes yeux.
   Il y avait des jours où il écrivait des oraisons jaculatoires en vers qui eussent établi la réputation d'un ermite de la Thébaïde ; il y en avait d'autres où il raillait la religion, les dogmes, et même la nature divine avec les traits et la dialectique d'un disciple effréné de Voltaire. Et le plus effarant, c'est qu'il semblait être aussi pénétré en son cœur de l'ascétisme d'aujourd'hui que de l'impiété de demain ; il suivait maintenant le dais de l'Extrême-Onction en marmonnant les prières du peuple, car il n'avait pas honte de prier en public et à haute voix, et, tout de suite après, il pouvait aussi bien arriver qu'en croisant le même cortège, il ne levât même pas la main pour ôter son bonnet. À un homme doté d'aussi contradictoires humeurs, on aurait de bonnes raisons de prévoir d'énormes déboires dans le cours de son existence. Pour ceux qui suivent ce funeste exemple, les chemins ordinaires de l'existence ne conduisent à aucune destination certaine ; ni le cœur, ni l'esprit n'admettent de lois immuables ; la parole est une réalité dont les règles doivent et peuvent être transgressées par celui qui n'en tire aucun profit ; en somme, Afonso de Teive devait donner un malheureux à moins que survienne dans sa personnalité une des rares révolutions qui transfigurent la configuration morale de l'homme, si ce n'est le choc même du malheur qui opère ces prodigieux revirements.
   Voici l'homme qu'était en 1845 mon hôte minhoto de 1863.
   Je le rencontrai ensuite à Porto en 1848.
   Je lui trouvai les changements que provoquent dans les esprits les salons sur les esprits pour ainsi dire incultes s'agissant de la courtoisie et du charme dont sont en général dépourvus les jeunes gens à la fin de leurs études.
   Afonso de Teive passait pour riche. J'écoutai ce que disaient les conseillers municipaux sur les avoirs de chaque individu admis dans la société de Porto - des personnes dont on aurait dit, au vu du zèle déployé pour se renseigner sur les moindres valeurs de ces individus, qu'ils se préparaient à gérer les biens de ceux qui arrivaient - et j'ai appris qu'Afonso était originaire du Minho, fils unique, déjà orphelin de père, et propriétaire de sa demeure, estimée à cent cinquante mille cruzados.
   Quant à ses habitudes, on disait que le jeune homme était porté sur les amourettes, papillonnait dans différentes loges du théâtre S. João, provoquait des jalousies et des rages chez nombre de dames dans les bals ; on rapportait aussi d'autres anecdotes qu'il vaut mieux passer sous silence. S'agissant de scandales, l'opinion publique ne grommelait rien de notable.La jeunesse de Porto, en revanche, par dépit ou quelque autre sentiment aussi naturel qu'excusable, dans l'intention de rabaisser le Tenório du Minho faisait, sous le sceau du secret, courir le bruit que plusieurs maris étaient trompés par Afonso de Teive ; mais comme il arrivait que les maris montrés du doigt se raillassent les uns les autres, chacun notant et critiquant la confiance excessive de l'autre, il est extrêmement difficile de tirer au clair la question de savoir si l'un des maris se trompait, si tous se trompaient, ou si aucun ne se trompait. Si le lecteur considère qu'il serait piquant d'approfondir le sujet, je tiens, moi, que l'humanité n'y gagne rien ; c'est pourquoi, sur cet article et bien d'autres moralement douteux au cours de ce récit, je m'abstiens et je m'abstiendrai de les évoquer, quand il ne sera pas nécessaire à l'économie du roman de révéler des faits blâmables.
   Afonso partit de Porto cette même année 1848 pour la France, selon les uns, ou la Turquie, selon les autres. Ceux qui soutenaient la dernière hypothèse disaient que, convaincu qu'il avait une figure orientale, il se rendait dans un pays où il pourrait s'habiller de sorte que son visage ressortît mieux qu'entre une cravate au nœud monstrueux et un tube au feutre luisant. Et il est certain que la physionomie du gentilhomme du Minho est d'un type arabe prononcé, à cause de son nez fin, de ses yeux flamboyants, de son teint olivâtre, de son épaisse moustache noire, de la longueur et de la maigreur de son visage. Si l'on ajoute à ce composé de traits le fait qu'il fume une pipe turque, l'on dira que ce sont les Turcs qui, à proprement parler, l'imitent dans leur pays.
   S'il est allé en Turquie, on peut présumer que ce sont les rivalités avec le sultan, ou - pire encore - des tentatives pour pénétrer dans son harem, qui l'obligèrent à revenir au Portugal, où les droits de chaque homme et de chaque femme sont bien plus raisonnablement définis et garantis. Le fait est que, l'année suivante, je rencontrai Afonso de Teive à Lisbonne ; il chevauchait un gracieux alezan à côté d'une amazone dont le cheval noir avait une allure à ravir. Cette rencontre se produisit au Campo Grande, un soir de corridas équestres. Quelqu'un pourrait dire que la superbe cavalière d'une captivante beauté circassienne, devait être une épouse enlevée à quelque grand vizir ; mais des personnes mieux informées me dirent que cette dame svelte était une portugaise du Minho, des faubourgs de Braga d'où les royaux sensualistes musulmans feraient venir leurs sultanes subornées, s'ils savaient que, dans ces régions, les femmes qui, par hasard, sortent laides des mains de la nature apprennent à être belles avec les fleurs. On excusera cet orientalisme à qui traite des sujets asiatiques comme le visage d'Afonso et la merveilleuse prestance de Palmira.
   On m'a dit que cette gracieuse créature s'appelait Palmira.
   Bien qu'à Coïmbra et Porto j'eusse établi des relations un tant soit peu intimes avec Afonso de Teive, même ainsi, quand je trouvai l'occasion de l'interroger sur les détails de cette conquête - on emploie vulgairement le terme conquête pour ce qu'il serait bien des fois plus indiqué d'appeler une défaite - je ne lui demandai rien, vu qu'il prenait de surprenantes précautions pour ne m'offrir aucun prétexte qui me permît de fureter dans sa vie personnelle - nous avons dit personnelle pour conserver à ce mot la réputation que le dictionnaire lui fait ; il est évident qu'il n'est rien de plus nu, de plus notoire et de plus répandu que tout ce qu'on appelle les particularités de la vie privée, surtout quand le fait de les divulguer touche et flatte l'amour-propre de quelques fous célèbres, qui susciteraient l'envie si les couronnes même dont ils se ceignent le front ne leur infligeaient d'innombrables souffrances avec les épines qui s'y dissimulent - je veux dire dans un style trivial : si les femmes même qui sont à l'origine de leurs triomphes, n'étaient pas les instruments avec lesquels l'infinie justice inflige aux présomptueux le châtiment infernal de leur orgueil.
   Il m'a fallu écouter les bruits que l'on faisait courir sur la femme qu'Afonso de Teive ne me présenta pas. Je m'aperçus que personne ne la jugeait honnêtement et, même ainsi, personne ne lui appliquait d'épithète malséante. C'est l'avantage que la civilisation accorde aux femmes qu'on ne peut qualifier publiquement de vertueuses même quand elles viennent faire l'aumône dans sa mansarde à un malade esseulé. Sur ce sujet, le journalisme se comporte de façon louable. Quand un échotier fait état du don de quelques draps que, pour varier les plaisirs de l'âme, une matrone déjà lasse des jouissances transitoires d'un autre genre, a envoyé à un asile de lépreux, nous n'avons pas à être embarrassés par ce certificat de vertu : l'humanité nous recommande de l'avaler. L'échotier a raison: il est bon que le mot vertu serve de pieux gluau à des personnes qui souhaitent éprouver à l'occasion, en lisant qu'elles sont vertueuses, la satisfaction d'être promises à la postérité dans la rubrique mondaine.
   La rubrique mondaine ! Personne, à ma connaissance, n'a encore approfondi ce que cette expression renferme en soi d'humanitaire ! Saint Paul, tous les évangélistes, les catéchèses répandues aux quatre coins du monde, en matière de charité, ne surpassent pas l'efficacité de la rubrique mondaine.
   je n'étais absolument convaincu que, lorsque tout le monde en tire profit, les actions méritoires dont le monde fait l'éloge ne peuvent être désapprouvées par le jugement divin, je penserais que cette main dont s'écoulent des flots abondants convertis en or, comme un baume sur les plaies sociales, frapperait à la porte de l'épouvantable région où le péché d'orgueil, l'allié de la vanité, subit la condamnation prescrite par les codes de toutes les religions. La vanité édifie le palais où l'on accueille les êtres désemparés qui languissaient sous un toit de paille et sur un grabat de feuilles. La vanité dore les fronteaux de cet asile, tapisse ses portiques, ventile ses dortoirs par des fenêtres luxueusement maçonnées, elle magnifie et rend tout opulent sous des amas d'or et d'étoffes ; elle lui donne tout cela en compensation d'une vieillesse accablée par les maladies ; tout sauf le pain de l'âme, la doctrine de la patience, la très sainte communion qui restaure l'esprit quand le corps défaille. Elle donne tout excepté un prêtre, un interprète du Christ qui insuffle la vie de l'amour au sein qu'il transperce, et la parole du père aux lèvres bleues du crucifié qui là-bas, du fond du dortoir, observe, inerte, la décomposition fibre à fibre de ces corps exposés ainsi comme une proie que l'on dispute pour quelques jours encore à l'anéantissement...
   - N'est-ce pas à cela qu'on mesure le bon aloi de la charité ?
   Que vais-je répondre au lecteur cultivé qui interrompt ainsi, abruptement, mon discours, qui aurait dû au moins lui couper le souffle ?!
   Je lui demande de me laisser lui conter, en à peu près cinquante lignes, comment j'ai vu, dans des conditions comparables, se fonder et prospérer un asile de pauvres.
   D. Elvira était une femme mariée qui n'éprouvait pas pour son mari cet amour qui donne à la poitrine d'une bonne épouse une cuirasse d'acier contre les flèches d'un Cupidon étranger. Se fiant excessivement à ses droits, il ne se montra pas assez vigilant. Voici un énorme malheur dont nous allons voir sourdre un débordement de bienfaits pour l'humanité. Le paradoxe s'explique de cette façon :
   Se méfiant de ses serviteurs et de ses servantes, D. Elvira prit comme médiatrice de ses amours illicites une octogénaire, qui avait quatre frères vieux, un vieux mari, deux vieilles belles-sœurs, et cinq vieux neveux, tous plus ou moins aussi gloutons qu'elle, et certains beaucoup plus désœuvrés et scélérats. Elvira pourvut aux besoins de toute cette tribu de canailles, pour obliger l'indispensable intermédiaire. Un jour, Elvira calcula ce que lui coûtait chaque année cette peccamineuse obligation, et fut effarée de ce qu'elle y engloutissait. Ses considérables aumônes se faisaient de plus en plus secrètes, parce que, si on les découvrait, elles pouvaient donner lieu à quelques soupçons. Il y avait dans la région deux journaux qui ne l'avaient pas encore qualifiée de vertueuse, alors que sa rivale présumée, D. Benedita, avait été plus d'une fois portée au nues par les gazettes, au nom du genre humain, pour avoir fait porter aux prisonniers les restes d'un dîner servi le jour de l'anniversaire de son mari, qu'elle estimait autant que moi quand elle apprendra que j'ai émis les plus grands doutes sur la vertu que les journaux lui avaient attribuée.
   Un jour que son mari rentrait après avoir écouté le touchant sermon d'un missionnaire sur la charité, Elvira, dépitée, s'émut, et lui en fit un sur la même vertu théologale. Le mari fut ému, émerveillé, attendri, et il écouta, les larmes aux yeux, son épouse proposer d'édifier un asile pour les vieux et les vieilles sans abri, avec ses économies. Une fois discuté le programme, choisi l'édifice, financé le gros œuvre, les gazettes en eurent vent. Le lendemain, les deux journaux de la région supprimèrent leurs articles de fond pour annoncer, avec tous les détails, la création de l'Institut de la très vertueuse D. Elvira. Les deux périodiques ne furent pas avares d'expressions touchantes et délectables telles que : colombe de munificence, ange de charité, prêtresse de la loi de Jésus, mère des pauvres, baume des affligés, soutien de la décrépitude, lampe de l'Évangile.
   Elle n'apprécia pas qu'on la traitât de lampe parce que D. Benedita, sa rivale, avait l'habitude, on ne sait pourquoi, de la traiter de candélabre ; ce devait être parce que D. Elvira se mettait beaucoup de verroterie sur la tête, qui brillait et scintillait comme le ferait un lustre. Ce devait être ça, mais D. Elvira fut extrêmement flattée des autres noms, et grâce à son industrie, récupéra en moins de trois semaines douze vieillards qui bénéficiaient secrètement de sa charité. L'asile pouvait en recueillir vingt-quatre. Au bout de huit jours, elle parvint à ce nombre.
   Et voici que D. Benedita, jalouse de la popularité acquise par sa rivale, se met d'accord avec son mari, et conçoit le projet d'un autre asile capable de recevoir quarante-huit vieillards.
   Les journaux qui avaient épuisé avec l'autre dame les adjectifs, les substantifs et les pronoms eurent, en l'honneur de D. Benedita, recours aux interjections. L'article d'un des journaux commençait par Ah ! celui de l'autre parOh ! On inaugura l'asile de Benedita. Comme, dans la région, il n'y avait pas assez de vieillards, quelques coquins de trente ans réfractaires au travail ou blanchis dans les geôles présentèrent des certificats attestant qu'ils en avaient soixante, et abritèrent leur friponnerie sous les ailes charitables de D. Benedita que les gazettes appelaient la sainte !
   Il arriva qu'au bout de quatre ans, D. Elvira déménagea pour l'autre monde, où les nécrologues disaient qu'elle allait recevoir la palme du triomphe. La charité du veuf se refroidit, et il conclut un accord avec le mari de la sainte. On réunit les deux asiles, déjà fort bien pourvus grâce aux aumônes d'autres dames vertueuses, en un seul et c'est ainsi que cet établissement on ne peut plus humanitaire parvint à un degré de prospérité où il n'y avait plus rien à désirer, comme l'affirment les gazettes de la région.
   Que le lecteur veuille bien se pencher un peu, pour contempler les racines de cet arbre évangélique qui offre libéralement un si riant feuillage et tant de fruits bénits. Qu'il voie l'herpès, la pourriture, la vermine qui s'y sont installés.
   J'ai répondu à votre question en vous rapportant cela ; et je m'excuse d'avoir outrepassé les cinquante lignes promises.

II

    Sincèrement, je ne puis me corriger du vice des digressions. Il est des gens qui le défendent et démontrent que le roman philosophique doit être faufilé de la sorte, en évoquant Balzac, Sainte-Beuve, de Staël, etc. On me dit alors qu'en Allemagne les romans sont des traités de métaphysique. Si seulement mes copieuse divagations sans aucune suite pouvaient être de la métaphysique ! Et moi, sans tenir compte de la personne, être un écrivain subtil, inabordable, impertinent, épouvantable et, par dessus tout, sérieux ! Un écrivain sérieux ! Quand on attrape cette réputation par les oreilles, et que le public la met en demeure de proclamer notre sérieux d'écrivain, la gloire va chercher nos livres sérieux dans les rayonnages des libraires, et reste là, à entretenir des conversations délicieuses avec des brochures qui ne bougeront pas tant que les vers n'y toucheront pas, ni à eux, ni à elle.
   L'univers, et principalement l'humanité, tirent un grand profit des romans sérieux ; on exceptera les éditeurs de l'humanité. Un ami à moi publia six volumes, des romans sur les coutumes morales et tout le monde reconnut qu'il n'y avait pas de telles coutumes au Portugal. Il fut à maintes reprises embrassé par des personnages qui avaient entendu dire que mon ami prônait aux enfants l'obéissance à leurs parents, aux proches un amour mutuel, et la crainte de Dieu à l'humanité. Les six romans étaient des gloses des dix commandements.
   On attendait la régénération des vieilles vertus portugaises dès que les esprits seraient bien imprégnés du baume des six livres. Au bout de deux ans, pourtant, les statistiques dénonçaient une augmentation de la criminalité. Effarement de mon ami, l'auteur, et mélancolique abattement des éditeurs ! Les personnes graves continuaient nonobstant à dire que, si mon ami continuait à traiter de tels sujets de cette façon, il redresserait le monde.
   Mais, après avoir observé que le monde devenait de plus en plus tordu pour eux, les éditeurs recommandèrent à l'écrivain moralisateur de leur vendre, à eux, de vrais romans, et des sermons à qui en voudrait. Or il se trouve que cet ami, c'était moi, en personne.
   Malgré les écueils qui ont envoyé mes livres sérieux par le fond, je m'obstine à tenir le cap, discourant à propos sur des sujets exemplaires, et des faits exemplaires, comme on l'a pu voir dans le chapitre précédent.
   Au moment de conclure les réminiscences que j'ai de l'ancien Afonso de Teive, il me reste à ajouter que je le laissai à Lisbonne en 1851, et que je partis pour le Minho, où l'on me dit qui était Palmira : je parlais d'Afonso de Teive à un gentilhomme de Braga.
   Tout d'abord, Palmira avait un autre nom dans son pays. Elle avait été élevée dans un couvent. Elle était sortie du couvent pour épouser le fils de son tuteur, un garçon idiot et abominable ; elle avait quitté sa maison pour celle d'Afonso de Teive qui l'avait vue dans les bois du Senhor-do-Monte et, en se voyant à l'heure précise où tous les deux, embellis par le murmure des arbres et des fontaines, demandaient au ciel, elle l'homme, lui la femme qui leur étaient destinés, il en résulta qu'ils s'aimèrent tant qu'ils s'accordèrent tacitement pour immoler aux dieux infernaux le mari idiot - un destin fort misérable qui ne distingue pas les idiots des sages. Je pus constater avec le temps que ces renseignements sont plus d'une fois inexacts.
   Le gentilhomme de Braga ne me donna pas d'autres précisions ; et c'était plus que suffisant pour me surprendre.
   Il advint qu'à la même époque j'ai fait la connaissance du mari de Teodora, magnifiée par le nom de Palmira. Il se trouvait à la foire de S. Brás, à Landim, un jour de février, il achetait des bœufs et vendait des cochons. Je ne notai sur son visage ni la moindre ombre d'une contrariété, ni d'os décharné. Je l'ai vu, attablé devant un succulent dîner, se bourrer les tripes de viandes froides, parmi lesquelles prédominaient les gallinacés. À sa droite, était assise une corpulente gaillarde, écarlate, les seins haut placés, et réfractaire à toute idée de fine amour.
   On me dit que cette fille avait apprécié à son juste prix le cœur rejeté par Teodora et rôtissait à la perfection les poules dorées où le mari abandonné puisait la vigueur grâce à laquelle il résistait vaillamment à son infortune. Je vis tout cela, et en fus satisfait. On se réjouit de voir ainsi réparées les maladies qu'inflige la nature. Quand, dans des cas semblables, il n'y a ni victime, ni bourreau, et que les personnes s'accommodent en profitant franchement de la liberté des cultes, bien que le vice ne cesse d'être vice, c'est toutefois une consolation d'observer qu'une certaine philosophie constitue la meilleure orthopédie pour les infirmités congénitales qui font boiter toute l'humanité depuis dix-neuf siècles.
   C'est absolument tout ce que je savais.
   Comme Afonso était tombé dans l'oubli, je n'ai jamais eu l'occasion de demander ce qu'il était devenu. Mes infortunes ne me laissaient pas le loisir de flairer celles des autres. Si j'ai quelquefois songé à l'épouse infidèle du marchand de bœufs et de cochons, je l'ai imaginée réconciliée avec son mari, et châtiée de la sorte durement par la Providence. Quant au séducteur, j'aurais parié qu'après avoir mis sa maison à l'encan, il sollicitait obscurément une place de commis dans un bureau, ou d'aspirant dans une douane, à moins qu'il fût parti au Brésil, avec son diplôme de licencié en philosophie, collectionner des coquillages pour le compte d'un Musée d'Histoire Naturelle.
   Le lecteur voit maintenant à quel point ma surprise était justifiée ! Cet homme gras, barbu, avec des lunettes et des sabots, c'est indubitablement l'Afonso de Teive de la Palmira de Lisbonne.
   Le voici qui monte les escaliers qui conduisent à la première pièce. Ses huit enfants nous entourent, lui et moi, qui font autant de bruit que trente-deux. J'ai l'impression de me trouver dans la cour d'une école à la sortie des classes. Deux de ces féroces marmots m'arrachent mon parasol, l'ouvrent et le ferment à plusieurs reprises, et se jettent sur leurs frères qui se défendent en faisant pleuvoir les coups de poing sur le baleines de l'ombrelle qui gémissent et se tordent.
   Afonso doit aimer ça et, de mon côté, je fais comme si ça ne me déplaisait pas, et comme si je ne craignais pas d'être mis en pièces par ces innocents. Nous passâmes dans la deuxième partie de ses appartements ; c'était le salon, au mobilier ancien, chaises garnies de cuir, aux revêtements luisants, longs bancs de palissandre avec des tiroirs ornés de marquetterie de métal et d'ivoire.
   - La décoration ressemble à ma barbe, fit remarquer Afonso en souriant. Tout est portugais ici, ajouta-t-il. demandant en vain de ne plus crier à ses enfants qui, à mon avis, justifiaient la rage infanticide d'Hérode. La langue même est portugaise, et de bon aloi ; tu constateras que j'emploie le parler vernaculaire, mon vieux. Il y a quatorze ans, tu m'invitais amicalement à ne pas insulter les Lucenas et les Sonsos avec des gallicismes. Viens voir ma librairie ; à moins que tu ne veuilles d'abord voir ma femme...
   Je le coupai :
   - Je serais très heureux et très honoré d'être présenté à ton épouse.
   - Joaquim, dit Afonso à son aîné, va voir où est ta mère ; si elle se trouve dans la cuisine, dis-lui que nous avons ici un hôte avec qui l'on n'a pas besoin de mettre de vêtements de soie. Qu'elle vienne comme elle est.
   Le garçon sortit en faisant des sauts de cigogne et Afonso ajouta :
   - Ma femme est un ange dont les ailes blanches ne se tachent pas avec la suie de la cuisine. Ça m'arrange qu'elle y soit toujours occupée, sinon, elle me frappe ces polissons qui, comme tu vois, méritent fort d'être rossés d'abondance ; mais j'aime ces petits diables qui se moquent de moi et je les supporte parce qu'à te dire le vrai, j'attrape un mal de tête dès que je n'entends plus ce vacarme. Et toi, tu aimes les mômes ?
   - Énormément, je trouve tes garçons bien gentils ; mais je te dirai, si tu me le permets, qu'en matière de migraines, ton remède ne serait pas aussi efficace pour les miennes que pour les tiennes.
   Afonso me coupa :
   - Je le sais bien. Il te manque la bosse de la procréation, il te manque l'oreille d'un père qui transforme en musique ces hurlements qui même en Enfer ne pourraient être admis dans un orchestre.
   L'épouse d'Afonso ne se fit pas attendre.
   C'était une femme faite pour ne pas être décrite dans des romans, et pour être admirée au milieu de ses enfants.
   Il est très difficile, et cela exige du talent de donner une image sortable d'une femme qui apparaît simple, modeste et, à première vue, incapable de figurer dans un roman.
   - La voici, je te présente ma femme, dit Afonso. Et il prit, dans ses bras, le cadet qui lui avait sauté au cou dès qu'il l'avait vue entrer dans le salon.
   L'épouse d'Afonso de Teive répondit timidement à mon verbeux compliment et prit dans ses bras un autre de ses fils qui grimpait sur le dos d'une chaise et pointait sa tête au dessus du haut dossier de cuir.
   Comme on ne parvenait pas à trouver un autre sujet de conversation, je parlai des enfants dont je vantai la beauté et l'espièglerie. Afonso qui ne demandait apparemment que ça se mit à raconter avec enthousiasme des anecdotes sur ses enfants, certaines moyennement drôles, les autres, je n'arrivais pas à les entendre à cause du vacarme que faisaient les petits autour de leur mère. Entre-temps j'observai celle-ci.
   Cette dame avait dans les trente-huit ans, et une beauté forcément déclinante.
   Elle portait des vêtements amples, grossièrement taillés, de confection. La beauté de ses formes se devinait malgré sa tenue sans apprêt. À ma connaissance, il n'est pas de visage respirant une telle douceur et une telle bonté. On pouvait voir la tristesse d'une sainte dans ce touchant visage, pâle, affaibli, avec un je ne sais quoi de rêveur ; cependant, l'expression de ses yeux tendres, du sourire presque imperceptible, du col légèrement incliné dans une attitude humble, trahissait chez elle l'exubérante joie de la sainte, oui, mais de la sainte en tant qu'épouse, de la sainte en tant que mère, de la sainteté du cœur et de l'âme répartis entre Dieu, son époux et ses enfants.
   Je l'ai entendue dire fort peu de choses dans la demi-heure où elle resta avec nous. Je sentis qu'elle était préoccupée, au coup d'œil inquiet qu'elle jeta à son mari.
   - J'ai compris, dit-il. Vas-y, vas-y : tu penses à ton pain perdu et à tes oeufs brouillés.
   En souriant, elle dit :
   - Tu ne m'as pas encore présenté à ton ami comme une passable interprète de l'art culinaire.
   - Une interprète ? s'exclama-t-il. Tu es bien plus ! Tu as inventé la science de la cuisine, qui est bien plus sublime qu'un art. C'est ta modestie qui t'empêche d'apparaître en pleine lumière dans ce monde dont les aspirations convergent toutes vers la gastronomie, avec un traité qui me rendrait du même coup fier d'être ton mari, à qui tu dois cette vie retirée sans laquelle tu manquerais d'espace et de tranquillité pour tes spéculations, grâce auxquelles nous allons avoir à souper les plus ambroisiens pains perdus que jamais les Dieux ne s'enfournèrent dans leurs célestes gosiers. Notre village, mon cher ami, poursuivit-il avec un sérieux solennel et moqueur, notre village offre à l'esprit investigateur un cours de science complet. La poésie de l'estomac, poésie plus humanitaire que toute autre, on ne s'y adonne pas dans les villes. On y mange matériellement ; ici, l'esprit règne sur toutes les matières assimilables. Je fais miennes ces paroles mémorables de notre admirable Castilho : "Loin de moi l'idée de refuser aux villes leurs avantages sociaux ; je dis juste qu'on n'y est pas parvenu par amour de la poésie ; et que si, dans cette fournaise, quelque génie poétique résiste, s'il y chante, jamais il ne sera aussi grand, ni aussi bon, ni aussi innocent qu'il le serait sans aucun doute dans les champs." Et qu'est-ce que la poésie ? ajouta Afonso, en guise de commentaire, coupant net le rire dont je saluais l'extravagance de cette citation, qu'est-ce que la poésie, sinon cet état diaphane et sublime de l'âme qui se gonfle et se glisse voluptueusement dans une enveloppe saine, dépurée des vapeurs mauvaises, et pure de toutes les crasses exhalaisons d'un estomac gâté, aigre et boursouflé ? Eh bien, tu apprendras qu'un estomac propre est la source de tout savoir, et que la science qui élabore les aliments les mieux indiqués pour le sang est celle qui entretient les liens les plus étroits avec l'art d'exprimer en cadence les affections de l'âme.
   L'épouse s'était empressée de s'éclipser au milieu de cette harangue abstruse qui menaçait de se prolonger.
   J'écoutais Afonso de Teive comme dans un rêve. Le soupçon me démangeait que le bonhomme était un tant soit peu hébété par la vie villageoise ; et bien que la défense de ce paradoxal mariage de l'estomac avec la poésie fût absoute par un sourire facétieux, je ne pus m'ôter de l'esprit que l'intelligence d'Afonso avait souffert de profondes commotions qui l'avaient transfiguré de fond en comble ou qui avaient transfiguré à ses yeux les objets du monde extérieur. Je ne pouvais me convaincre que le bonheur altérât à ce point le génie et les manières d'un homme que je n'avais jamais vu vanter les délices de l'estomac. Croire que le bien-être de l'âme procédât de son propre abrutissement, et que le fait de le trouver obligeait les gens à rompre tout lien avec les individus policés, les femmes qui inspirent et les splendeurs de l'art, tout ce qu'enfin l'on recherche tous avec avidité, cela me semblait absurde et incompatible avec le caractère d'Afonso de Teive.
   Je me préparai donc à percer le secret du revirement qui avait transformé en peu d'années l'esprit le moins porté que j'eusse vu à goûter la paix des champs et l'absolu renoncement à la société
   Le souper était sur la table. Quel énorme souper nous avons englouti et quel fracassant vacarme nous fut infligé par les enfants !

III


   Le lendemain de ce dimanche de fête que j'ai passé avec Afonso, le soleil s'était levé, aussi magnifique que la veille.
   Afonso de Teive fit harnacher un bidet ordinaire lequel, selon son maître, représentait un luxe dans son écurie, vu qu'Afonso ne s'aventurait guère au-delà des murs de sa propriété. De la résidence du curé, arriva une jument qu'on nous prêtait, harnachée avec un bât et des étriers de bois qui avaient l'air de boisseaux. Après le déjeuner, nous avons enfourché nos montures, nous nous sommes engagés dans des potagers caillouteux, et nous avons débouché sur la route qui relie Guimarães à Famalicão. Nous devions parcourir deux lieues. La jument abbatiale était si ferme dans son allure que je laissai flotter les rênes, me fis un oreiller d'un des étriers, et me couchai sur le bât, pour admirer horizontalement la nature, une façon de la regarder que je recommande aux curieux qui n'ont jamais regardé la nature ainsi. Afonso chevauchait à mes côtés, courbé sur le cou de son bidet qui n'obéissait ni aux rênes, ni à l'étrier ; il fallait lui parler rudement ou l'exciter avec des coups de bâton. Et Afonso riait.
   - Qui t'a vu, Afonso de Teive, et qui te voit ! m'exclamai-je. Qui t'a vu à Lisbonne sur ce cheval noir qui se dressait férocement, les pattes en l'air, et les rabaissait humblement, tout tremblant, si tu lui murmurais un mot, qui t'a vu à côté de cette Palmira...
   À peine eus-je proféré ces paroles, Afonso me fixa, les yeux embrasés de leur ancienne flamme. Il fit semblant de sourire, dans le dessein de cacher le changement survenu sur son visage. Il détourna la face de façon que je ne la pusse voir et, au bout de quelques secondes, il murmura.
   - Voilà qui compromet le plaisir de cette promenade, à présent.
   - Pourquoi ? ! rétorquai-je. Excuse-moi si j'ai froissé ta sensibilité. J'ai cru qu'entre toi et ton passé un abîme s'était creusé, c'est à ne rien comprendre à un tel chagrin. J'ai cru qu'un homme heureux comme toi resterait froid à l'évocation des bons et des mauvais moments de sa jeunesse.
   Afonso s'arrêta pour me dévisager :
   - Tu ignores tout de ma vie depuis 1850 ?
   - Je te jure que je ne sais rien de ta vie, répondis-je.
   - Et de cette femme que tu as appelée Palmira ?
   - Je ne sais rien, sinon que...
   - Dis ce que tu sais. Pourquoi hésites-tu ?
   - J'ai juste appris qu'elle était mariée, qu'elle était partie d'ici pour Lisbonne avec toi, et c'est tout. Les personnes à qui j'ai demandé de tes nouvelles, c'étaient tes vieux amis, qui haussaient les épaules et disaient "Va-t-en savoir !" Je n'ai plus pensé à toi depuis 1856. Je me suis défendu en évoquant, si tu veux, mon oublieuse amitié. Je suis plus ou moins comme tes amis.
   La mine d'Afonso de Teive se rasséréna et nous poursuivîmes silencieusement notre route jusqu'à Guimarães où nous mîmes pied à terre devant l'auberge de Joaninha, qui rivalise de grâce, de propreté et de poésie avec la Joaninha d'Almeida Garrett, qui figure dans ses Voyages.
   Nous dînâmes, sortîmes jeter un coup d'œil sur les environs que je n'avais jamais vus en décembre, aperçûmes quelques-unes des fameuses dames de la vieille ville qui résistaient à la fraîcheur du soir, accoudées à l'appui de leur fenêtre, nous entrevîmes les yeux fort galants d'autres à travers ces grilles qui nous racontent encore à présent les vertus d'autres époques, des vertus qui avaient besoin de grilles, comme les belles fleurs exotiques ont besoin d'une serre.
   Nous revînmes à l'auberge, prîmes un thé et des petits gâteaux qui perpétueront dans un lointain avenir le doux nom de Mme Joaninha. Puis nous demandâmes une chambre à deux lits, et nous eûmes la satisfaction de voir qu'on nous donnait une chambre à cinq lits, au peu près.
   - Ça fait dix ans, fit Afonso ; et c'est la première fois que je dors hors de chez moi. Je me sens seul et étranger. J'ai l'impression de me trouver à mille lieues de ma femme et de mes enfants.
   - Je vais faire harnacher nos montures, dis-je, et nous partirons ; la nuit est magnifique.
   - Non, répondit Afonso. J'ai besoin de me retrouver une nuit seul à seul avec toi. Sous les tuiles de la maison de ma femme, mes lèvres ne profèrent pas le nom de l'autre. Elle sait déjà que je reste à Guimarães. Je parlerai, et tu écouteras, ou tu dormiras. Je te parlerai de l'homme que tu as connu en 1851 pour expliquer l'homme de 1863. Tu verras par quels bourbiers je suis passé, quels ressacs j'ai affrontés, comment ma poitrine s'est heurtée aux vrilles de fer du malheur pour arriver à l'abri où tu m'as trouvé. Tu ne t'étonneras pas alors de ma vieillesse précoce ; ma vie te frappera de stupeur. Si tu es malheureux, tu y trouveras une consolation. Si tu ne l'es pas, tu craindras de l'être.
   C'était, comme vous le savez, une nuit de décembre.
   À onze heures, la bougie finit de se consumer complètement. Au point du jour, nous ouvrîmes les portes, et Afonso parlait encore.

IV


    Au début de cette année 1864, je quittai Ruivães où je m'étais caché huit jours à ma funeste étoile - l'infortune à la vigilance sans faille, que peu à peu j'oubliais. Passé ce délai, je n'arrivai plus à me faire à mes nuits paisibles, je ne sentis plus la main du Démon qui maintenait ouvertes mes paupières mortes de sommeil et je partis à sa recherche.
   Je laissai mon ami au sommet de la colline qui jouxte sa maison, avec son épouse et ses enfants. Avant que nous nous séparions, il dit : "Quand ton livre sera terminé, laisse-moi jouir du plaisir peu commun de me voir devenu un personnage, le héros d'un roman qui m'assure une immortalité..."
   - De quinze jours, dis-je en le coupant.
   J'installai ma tente de nomade non loin de l'obscur asile d'Afonso de Teive, au bord d'une rigole appelée Péle, un ruisselet dont l'existence se trouve pour la première fois révélée au monde en lettres rondes. Ma tente, ce sont vingt volumes, un encrier de fer, et un porte-plume en os que l'on m'a donné dans un autre endroit au monde où j'avais également installé ma tente il y a quatre ans - un endroit au monde où par un singulier hasard m'avait conduit mon destin vagabond, c'étaient, en l'an de grâce 1860, les cachots de la Relação de Porto, le refuge le moins convenable pour des hommes aux goûts changeants en matière de logement. Ce qui n'empêchait ma plume tant chérie, la confidente et l'amie de ces trois cent quatre-vingts nuits - toutes de janvier, car sous ces firmaments congelés de pierre règne un hiver perpétuel, et les voûtes suintent, on ne sait si ce sont des larmes, du sang, de l'eau retenus dans les pores du granit - n'empêchait pas, disais-je donc, ma plume de gratter le papier dans son infatigable frémissement, d'alléger mes nuits, et de m'inviter dès les premières lueurs de l'aube à ma table de travail qui a été l'autel où je rendais grâce à mon Seigneur, et le confessionnal où j'ai ouvert mon âme, sous le regard scrutateur de l'ange providentiel qui me passait le baume des athlètes et des grands malheureux avant qu'ils aient à faire face aux supplices les plus humiliants et les plus affreux.
   Les vingt volumes et mon encrier de fer se trouvent à présent sous le toit accueillant d'une autre âme qu'à une autre époque j'avais trouvée dans la mienne. Je ne sais combien de siècles se sont écoulés depuis, ni combien d'abîmes accumulés nous séparent à jamais. Je me suis arrêté ici parce que c'est encore ici que depuis tout ce temps, l'image de mon passé m'apparaît sous les couleurs les plus vives, et que cette âme loge à nouveau dans mon cœur durant des instants de rêves célestes ; à peine la pierre tombale des affections englouties dans l'infernal tourbillon des illusions perdues est-elle restée suspendue au-dessus de la dernière, les regrets demeurent un sentiment : ils expriment l'amour sublime, l'amour le meilleur et le plus incorruptible que le passé nous lègue.
   La maison où je vis est entourée de gémissantes pineraies, qui à la moindre bouffée de vent pincent les cordes de leurs harpes. Cette rumeur incessante, c'est la langue de la nuit qui me parle, il me semble que c'est une voix du monde de l'au-delà, comme un murmure lointain qui bouillonne aux portes de l'éternité. Si je ne préférais le repos de la tombe, j'aimerais le bruissement de ces arbres, le chuchotement de la rigole au bord de laquelle je vais regarder chaque soir la feuille sèche dériver sur l'onde limpide, j'aimerais le pauvre presbytère qui, depuis trois cents ans accueille en son sein de pierre brute les générations pacifiques, béates et incultes de ces sauvages heureux qui aimèrent et servirent le Seigneur comme de grands illuminés. J'aimerais tout cela, mais j'aime beaucoup mieux la mort.
   C'est ici, si Dieu prend pitié de moi, s'il retient le pas de l'ange exterminateur qui ne cesse de mettre le siège devant les portes de l'Éden où je me suis réfugié pour quinze jours, c'est ici que je mettrai par écrit, avec autant de fidélité que la mémoire me l'autorise, le récit que me fit Afonso de Teive.
   Il y a six mois que la nuit est tombée sur mon esprit. Avec la formidable impétuosité de celui qui veut échapper aux griffes d'un dragon imaginaire, je me suis échappé pour m'installer en face de mon encrier de fer, et j'ai évoqué les gracieuses images, filles du Ciel, qui, durant ces jours où ma jeunesse frémissante était entraînée dans des passions mauvaises, rafraîchissaient mon front, en psalmodiant un hymne à la passion du travail. La ruine de cet amour a été la suprême épreuve, la très ardente forge où mon âme a été exposée à la voracité d'un feu purificateur. Mais, à l'intérieur, pour tout ce que la noirceur de mon cœur couvrait de son ombre, il n'y avait plus que froid, ténèbres, léthargie, oubli.
   Je ne sais de quel avril à venir, qui me reste à vivre, me sont venus un souffle aromatique de fleurs, quelques ondulations de lumière, qui semblaient celles de ma jeunesse. Tout cela, j'en ai senti la présence, comme si c'était un don de l'ange fugace du bien-être. Le messager mystérieux est passé, il est juste passé, mais mon esprit s'est dressé, dans un sursaut, pour saluer le soleil de Dieu, du Dieu immense qui, dans l'immensité de ses mondes, avait gardé pour moi une part de joies frugales et modestes, de celles que ne peuvent donner qu'une conscience en repos, quelque avant-goût de béatitude, et une alliance honnête avec les hommes.
   Je pense que je transcris tes paroles, mon cher ami racheté par tes larmes, les affronts que tu as subis et ton détachement du monde. La lueur qui aujourd'hui m'a illuminé dans mon émotion serait, s'il se trouve, un reflet de tes joies. Tu m'as dit, il y a quelques jours : "Sais-tu ce que c'est que d'avoir un Dieu qui nous écoute, qui nous réprouve, qui nous loue, qui peuple pour nous l'espace où l'âme insatiable de l'homme rencontre un vide horrifiant, une affligeante respiration ?"
   Voulais-tu m'inviter à prier ? Je te l'avoue à toi, moi dont le cœur est gonflé de paroles consolantes, je te l'avoue à toi et je l'avouerai au monde, sans rougir comme ces misérables impies qui perdraient leur âme plutôt que de se voir raillés pour une telle faute : j'ai prié, mon ami ; parce qu'au moment où tu achevais de me raconter un des épisodes les plus effrayants de ta vie, j'ai troublé le silence où tu étais plongé en te demandant :
   - Et qu'as-tu fait après ?
   Et tu m'as répondu :
   - Après, j'ai prié.

V


   Il y a aujourd'hui vingt ans, Afonso de Teive étudiait à Braga les bases élémentaires pour des études universitaires, quand je vis Teodora, connue sous le nom de la petite morgada de Fervença. C'était alors une jeune fille de quatorze ans. Afonso en avait dix-sept.
   Les mères de ces deux enfants qui se sont entrevus et aimés avec la charmante innocence du baiser aérien d'une fleur qui s'ouvre et rougit sur sa tige, avaient été condisciples sur les bancs du même couvent. Elles se séparèrent pour devenir des épouses, en se promettant de continuer à s'aimer dans la personne de leurs enfants, si le sort leur en donnait qui fussent faits pour s'unir.
   Des vœux de vierges, échangés alors, le visage empourpré par la chaleur de leur cœur - qui les entraînait heureuses vers leurs nouveaux destins.
   La mère de Teodora montra la même fidélité que la mère d'Afonso à la parole donnée.
   Une tristesse pourtant l'accablait et, de jour en jour, les ténèbres s'épaississaient dans son esprit ; elle se sentait mourir à trente-trois ans d'une maladie de poitrine et laissait Teodora en ses vertes années, encore célibataire, à la merci du bon vouloir de ses tuteurs.
   À la fin de sa vie, elle se rendit à Braga avec sa fille dans l'intention d'organiser une rencontre avec le garçon qui devait devenir son mari, qu'elle avait peut-être déjà oublié, depuis les premières années de leur enfance, où ils s'étaient connus. En voyant avec quelle joie ils se reconnurent et se saluèrent comme deux petits oiseaux perchés sur la même branche, sous le reflet doré du même matin, la malade connut une brève rémission ; mais la volonté tant de fois sollicitée du Seigneur ne lui accorda pas les deux ans de vie qu'elle demandait pour conclure le mariage.
   Des secrets du Ciel qui voit loin ; si ce n'en était pas, les vœux d'une mère pour une vierge qui va rester seule au monde, avec deux ennemis -l'innocence et la beauté - tous ces vœux déçus, inexaucés par Dieu fourniraient des arguments pour mettre en doute la médiation du Créateur dans les misères qu'il a créées.
   Sa mère à peine morte, Teodora fut recueillie au couvent des Ursulines, conformément à la décision d'un oncle paternel qui s'était lui-même institué tuteur de l'orpheline.Sur les
    conseils de son cœur et de sa mère, Afonso allait voir la pensionnaire en justifiant innocemment la fréquence de ses visites par une parenté mensongère.
   Durant les deux premiers mois passés au couvent, Teodora se développa et engrangea une connaissance de la vie qu'elle n'atteindrait pas en deux ans dans un village, son village isolé où elle n'avait que les oiseaux, les fleurs et les étoiles pour l'initier aux secrets de l'amour. Au couvent, les leçons étaient moins vagues et mieux adaptées aux capacités des élèves. Il est certain que les maîtresses n'enseignaient pas les tendresses, mais le zèle qu'elles mettaient à défendre de goûter à la pomme inspirait le soupçon qu'avec leurs précautions, les religieuses leur en eussent rendu l'âpreté savoureuse, à moins qu'elles ne dédaignassent faute d'incisives capables d'en percer la pelure cet exécrable fruit de Pentapolis, si engageant.
   À moins de quinze ans, Teodora acquit ce qui lui manquait de grâces extérieures, et finit de développer les ressources intérieures de son esprit. La beauté, elle savait déjà combien de jalousies cela suscitait parmi ses condisciples, combien d'intrigues, combien de remontrances de ses maîtresses, parce qu'elle s'occupait trop de sa toilette, et passait trop de temps à se regarder dans son miroir. Cela ne comptait guère : la morgadinha de Fervença aimait être belle, enviée, et persécutée par ses ennemies à la condition, et avec la garantie d'être admirée par les galants de ses persécutrices. S'agissant de l'esprit, le savoir acquis derrière les grilles fit d'elle l'égale, sinon la rivale plus instruite du petit étudiant de Ruivães qui, contrairement à toutes les règles de la nature et de l'art, dans un colloque amoureux, se montrait bien inférieur à Teodora, et sortait des entretiens ébahi par l'éloquence et la finesse de la morgadinha.
   Mais ces délices du parloir furent brusquement interrompues
   L'oncle et tuteur de Teodora, au fait de ces amourettes que les religieuses favorisèrent contrairement à leur habitude, fit valoir ses droits de tuteur. L'élève se rebiffa en vain, et Afonso soulagea son chagrin en répandant des larmes.
   Prévenue par son fils désespéré, la vieille fidalga de Ruivães s'en fut à Braga le consoler et de là, se rendit chez le tuteur pour lui rappeler le mariage prévu d'Afonso et de Teodora, qui avait été depuis longtemps été entendu entre elle et sa défunte amie. Le tuteur répliqua en tenant pour nuls de tels arrangements tant que les enfants ne seraient pas en âge de les ratifier.
   Afonso était tombé dans une douloureuse léthargie, tandis que Teodora songeait à s'enfuir du couvent. L'instinct qui nous pousse à nous associer, ce qui est indispensable dans une entreprise aussi risquée, l'amena à reconnaître la seule personne à même de l'aider.
   Il y avait chez les Ursulines une fille de Trás-os-Montes, d'une famille distinguée, avec des manières également distinguées, et d'un naturel dépravé. Elle était entrée là comme dans une prison ; cependant, comme l'ange des ténèbres n'abandonne jamais ses élues, il lui inspira le diabolique projet de s'entendre, à partir de l'heure à laquelle sa famille l'avait reléguée, avec quiconque la suivrait. Et quels projets, quel exécrable succès, quelle outrageante révélation sur l'humanité vont s'imprimer aujourd'hui sur cette page !
   La fille de Trás-os-Montes, laissant affleurer à ses lèvres le sourire compatissant d'un ange de candeur, scella d'un baiser sur le visage de sa récente amie leur pacte d'entraide contre la tyrannie des pères et des tuteurs.
   Venant tout de suite au fait, la morgadinha de Fervença voulut savoir, sans plus de détours, de quelle façon elle pourrait s'enfuir du couvent. Libana jugea le projet de s'enfuir assommant et désespéré sans aucune raison, alors que l'on pouvait améliorer son sort sans courir le risque de se faire prendre et enfermer à nouveau dans le couvent, sans plus voir le soleil, ni la lune. Pour lui prouver le danger d'une évasion, elle lui conta  le désastre survenu il y a quelque trente ans dans ce même couvent. C'était la longue histoire d'une dame qui y avait été recluse contre son gré, avait pensé se sauver par les canalisations souterraines des égouts du monastère, où elle était morte asphyxiée ; et, tandis que les bonnes sœurs, la famille et les autorités la croyaient partie pour l'étranger, un ouvrier occupé à curer les fossés trouva le cadavre presque décomposé, mais reconnaissable à ses habits. Une telle histoire, que l'on racontait et que l'on écoutait avec horreur dans cet établissement, fit sourire la morgadinha, et tira de sa virginale poitrine cette observation : "Quitte à mourir dans les immondices des canalisations, autant mourir parmi les immondices des sœurs. Pour ce qui est des arômes infects, peu importe que l'on se trouve là en bas, ou ici en haut." La réponse fut plus étendue, et plus spirituelle dans le même registre ; mais des sujets de cette ampleur, seuls peuvent les traiter de façon détaillée des génies éminents et clairs comme le poète des Misérables qui poétise les égouts de Paris avec la même acuité dans le style que s'il parlait des jardins perpétuellement odorants de l'Élysée.
   Résolue à suspendre ses plans d'évasion, Teodora devint l'amie très intime de Libana, et elles formaient à elles seules un parti qui se faisait respecter par l'audace de leurs propos, l'orgueil de leur lignée, et la multiplicité de leurs ressources. Dans ce complot, entraient une servante de l'extérieur et une bonne de l'intérieur, grâce auxquelles Afonso de Teive recevait des lettres de Teodora, et un garçon imberbe de Trás-os-Montes, cousin de Libania, recevait celles de sa cousine
   Un soir d'août, les deux jeunes filles sortirent prendre le frais dans l'enclos. À l'air mélancolique et rêveur qu'elles avaient, on eût dit que c'étaient deux Grâces parties à la recherche de la troisième qui leur aurait échappé, séduite par quelque divinité inconnue. Qui les verrait à cette heure où l'on se purge de la lie des méchantes pensées et des méchantes paroles, croirait que leur entretien, tout pénétré d'élans fervents et de cantiques à l'Empyrée, portait sur les cieux de Sainte Thérèse de Jésus ou de semblables rêveries d'un esprit baigné dans le lumineux foyer des bienheureux.
   Elles s'installent à présent sur un tabouret de chêne-liège dont le dossier leur offre de douillets coussins de myrte, parsemés de fleurs de maracudja. À côté d'elles, une fontaine tremblote ; dans le timbre où la lune commence à s'éparpiller, les grenouilles coassent ; la brise chuchote dans les branches du verger, les insectes vrombissent en voletant dans la fraîcheur du soir. Inséparables de la poésie du cadre, les jeunes filles la rehaussent et la complètent.
   Écoutons la musique de ces séraphins.
   Teodora disait
   - Si je pouvais m'arracher d'ici !... Par de si belles soirées, ce serait si bon de me promener avec mon Afonso!... S'il pouvait se faire griller dans un incendie, mon tuteur, et son fils aussi ! S'il n'y avait pas cette brute, je ne me retrouverais pas derrière ces grilles ! Ô Libana ! Ne trouveras-tu pas un moyen de nous évader de cet enfer ! Fais attention, la sœur portière nous observe par la grille à l'angle.
   Libana tourna ostensiblement le dos à la sœur portière et riposta en ces termes aux souhaits fervents exprimés par son amie :
   - Allez, Lolo, ne te fâche pas! En fin de compte, on va sortir d'ici bien assez tôt pour profiter de la vie. Si nous ne faisons pas n'importe quoi, nous pourrons tirer notre épingle du jeu mieux que nous ne l'avons fait. Veux-tu savoir ce que me dit mon Alfredo ? Veux-tu savoir combien il m'aime ? Quel sacrifice il est prêt à faire par amour pour moi ? Tiens, je n'ai pas voulu te dire ce qu'il me demandait dans sa lettre d'aujourd'hui, de peur que tu me conseilles de ne pas céder, mais je cède, ma fille, je cède, la passion ne connaît pas de lois. Il me demande que je le laisse venir me servir en tant que bonne.
   - En tant que ta bonne ! s'exclama Teodora.
   - En tant que ma bonne ! Et alors ?... répliqua Libana en baissant la voix, déjà étouffée par un éclat de rire. Il n'y a rien de plus facile. Mon Alfredo a un visage de femme, et pas encore de barbe. Il me dit qu'il va s'habiller comme les filles de chez moi, et qu'il viendra me trouver avec une lettre où, en imitant l'écriture de ma mère, il me demandera d'engager comme bonne celle qui me la portera. Au couvent, ici, personne ne peut m'empêcher de le recevoir : on fera bien attention, pour que personne ne devine la supercherie et ... Qu'est-ce que tu en dis, Lolo ?
   Teodora répondit, le voyage flamboyant de joie :
   - Dis donc, Lili, mon Afonso a aussi un visage de femme, non ? ! S'il pouvait venir lui aussi pour me servir en tant que bonne, ce serait si bien !
   - Le malheur, c'est qu'il est connu, parce qu'il est souvent venu ici, fit remarquer Libana . En revanche, mon Alfredo n'est venu ici qu'au début, une seule fois, et personne ne le connaît... N'allons pas risquer de tout perdre, Lolo !
   - C'est bien dommage ! s'écria la morgadinha, les yeux levés au ciel, et la main droite sur son cœur qui battait. C'est bien dommage que mon Afonso ne vienne pas, lui aussi ! Ô Libaninha, vois si tu trouves un moyen, sinon ton amie meurt de chagrin !...
   Ce que disant, elle cacha son visage emperlé de quatre larmes sur le sein de son amie.
   Quelles larmes ! D'où est-il venu, ou bien où est-il parti, l'ange de l'innocence, quand une poitrine vierge recèle de ces larmes, et que des yeux qui n'ont pas encore vu les ignobles spectacles qu'offre la farce du monde peuvent les verser !
   La nuit tomba. La cloche avait déjà appelé les deux jeunes filles rebelles, pour les avertir une première, puis une deuxième fois. Elles se levèrent et s'en furent, bras dessus, bras dessous, dans la cellule de Teodora poursuivre le colloque parfumé du jardin.
   Elle apprécia la témérité dont elle faisait preuve en faisant venir l'audacieux garçon de Trás-os-Montes, idolâtre d'un personnage de roman, le seul qu'il eût lu dans sa vie, dont il se proposait d'adopter le déguisement féminin. Le fou ! Heureusement que les sottises inspirées par les romans ont dans la vie réelle des conséquences lamentables ou dérisoires. Heureusement, pour confondre les livres qui dénigrent la morale et rendre justice à d'autres livres qui prônent une morale saine, et ne font de mal qu'à l'éditeur qui ne les vend pas.
   Cet Alfredo qui vivait caché dans les environs de Braga, et dont le projet avait été applaudi par Libana, s'en fut dans sa province faire confectionner ses vêtements et s'entraîner à porter des tenues féminines.
   Libana avait des frères, issus de la même branche par leur père et par leur mère, lesquels, selon toute apparence, ne pouvaient être surpris de l'impudence et de l'extravagance de leur fille et de leur sœur ; c'étaient donc des gens passés maîtres en matière de fourberies et de ruses, et fort capables d'observer les manigances d'Alfredo.
   Le bourg était petit et les langues allaient bon train. Le bruit courut aussitôt, de certaines bouches aux oreilles des intéressés que l'on faisait des vestes courtes, des jupons, et d'autres vêtements féminins, sur mesure, pour Alfredo. Un des frères de Libana partit tout de suite pour Braga ; l'autre resta pour guetter les déplacements de l'imitateur de Lovelace. Celui qui s'était caché à Braga fut prévenu à temps qu'Alfredo s'était mis en chemin. Une subtile concertation avec les autorités permit de tendre les filets à point si bien nommé que le malheureux fut appréhendé à la conciergerie des Ursulines, habillé en paysanne de Trás-os-Montes et que, de là, il parcourut entre les baïonnettes et escorté par des bandes de gamins, toutes les étapes judiciaires, de l'officier civil aux tendresses du geôlier.
   Conscientes du désastre, les religieuses réclamèrent au prélat de Braga l'expulsion de la recluse qui déshonorait le couvent et contaminait les autres jeunes filles par sa conduite immorale. Libana fut donc remise à son frère, qui la ramena chez elle. On s'attendait en général à ce que cette donzelle, promise aux plus insignes désastres, eût une fin qui servît d'exemple aux femmes qui se sont écartées des sentiers de la vertu. Les pronostics de l'opinion publique étaient erronés comme on le verra dans un prochain livre.
   On ne sait pas encore bien comment le monde est fait.

VI


   Le scandale heureusement avorté à la conciergerie du couvent éveilla la méfiance des pères de famille qui avaient placé des jeunes filles chez les Ursulines, et donna aux insomniaques bonnes sœurs un sixième sens pour veiller au grain. On s'accordait à penser, à l'intérieur du monastère, que Teodora avait assez d'esprit pour prendre une bonne conformément au système inefficace de Libana. De plus, après l'expulsion de son amie de Trás-os-Montes, au lieu de rabattre son orgueil et de se contenir, la morgadinha devint enragée, et multipliait les invectives et les railleries contre les vieilles religieuses, en braillant, sans aucune retenue, qu'on pouvait la renvoyer si ça ne leur allait pas. Offensée et à bout de patience, après avoir consulté le tuteur de cette élève, la communauté se résigna à user et à abuser des anciens pouvoirs monastiques, et l'enferma dans sa chambre, en la menaçant de la cadenasser dans une cellule. La résolution de Teodora faiblit devant les forces réunies des sœurs et des frères chapelains, qui promettaient d'employer des arguments plus frappants, si l'éloquence persuasive restait inefficace.
   Vaguement informé de la situation de sa bien aimée, Afonso de Teive se présenta à la conciergerie du couvent, dans l'héroïque intention d'arracher la victime aux griffes de la théocratie despotique. La sœur portière, qui se recommandait par ses lunettes et sa grande vertu, opposa sa poitrine de martyre aux injures sacrilèges de l'amoureux qui ne se connaissait plus. Mais, comme le hasard amenait en ces lieux un officier de police à l'instant précis où Afonso vociférait en gesticulant un discours moins mal venu contre les couvents, le dit officier de police se précipita, la tête entre les mains, chez l'officier civil, et ce dernier accourut au moment le plus critique, alors que l'élève de rhétorique, dans son emportement, martelait vaillamment la porte à coups de poing, en appelant Teodora à grands cris.
   Retenu par les bras vigoureux de l'autorité, Afonso, qui ne s'attendait pas à une telle attaque, ne put résister. Il se débattit et regimba tant que la force de la rage soutint son ardeur, et tomba enfin, inanimé, dans les bras de l'autorité, en balbutiant encore "Teodora". On réunissait les pièces d'un procès quand la fidalga de Ruivães parvint à atténuer, par la vertu de sa vénérable présence et du secours des personnalités les plus en vues à Braga, l'effet produit par le crime puéril de son fils.
   Afonso rentra chez lui avec sa mère, bien décidé à se laisser mourir. Il tomba malade, fut pris de méchantes fièvres et délira. Il fut cependant tiré d'affaire par les soins maternels, et le concours de la robuste nature de ses seize ans. Au cours de sa convalescence morose, ses yeux ne cessèrent de pleurer ; ses rêves étaient encore des supplices dont il se réveillait en criant et en sanglotant ; nonobstant, la guérison de l'amour qui pleure est assurée, une blessure à un cœur où peut se glisser l'âcreté et l'astringence d'une larme se cicatrise tôt ou tard. Les amours inconsolables sont celles qui s'épanchent dans des explosions haineuses.
   Ameutée par les lamentations de la fidalga, la parentèle de l'illustre rejeton s'était réunie dans un conseil de famille et avait décidé qu'Afonso de Teive irait terminer ses études préparatoires à Lisbonne, et se logerait chez son oncle, le conseiller. Le jeune homme obéit aux exhortations et aux prières de sa mère, après que cette dame débordant de tendresse lui eut promis et assuré qu'en dépit de tout et de tous, dans un délai d'un an, Teodora serait son épouse.
   Les parents de Teodora firent la lippe, en grommelant que le morgado de Fervença n'en avait que le nom, sans aucun lien ni aucune rente qui le rattachassent à un ascendant connu. Afonso s'insurgea contre cet argument en des termes qui blesseraient la démocratique superbe d'un ancien limonadier arborant à présent son habit de Chevalier du Christ. Plus fière d'être issue d'une lignée de chrétiens primitifs égaux entre eux et égaux devant Dieu, que vaniteuse d'être apparentée aux Pinheiros de Barcelos, aux Correias, et aux Lacerdas da Honra de Facelães, la fidalga tomba d'accord avec son fils et dit que "Chez les Ruivães, on avait de la noblesse à revendre, mais pas de chance".
   Afonso partit pour Lisbonne avec le chapelain. L'oncle conseiller le prit dans ses bras, et ses cousines, les filles de ce bienveillant magistrat, se mirent aussitôt à dire que, faute de frère, Dieu leur en avait donné un et, qu'en tant que tel, elles ne le laisseraient plus retourner sans elles dans sa province.
   Tant de caresses ne comptent guère pour soulager Afonso. Il est tourmenté par les regrets, amaigri par les jeûnes, la tristesse jaunit son teint. Dans les cours, c'est un mauvais étudiant, dans le cercle de ses condisciples, c'est un automate qui rit pour leur complaire, et avance sans savoir qu'il marche dans la direction qu'ils lui indiquent ; chez lui, avec ses cousines, il fait la tête, n'a même pas la courtoisie de les trouver jolies et ne songe même pas à chercher la solution de leurs timides charades, des logogriphes qu'elles imaginent, et où elles manifestent un esprit remarquable et une belle impertinence.
   À tous ses courriers, la dame de Ruivães reçoit des lettres où Afonso la presse de hâter les démarches en vue du mariage. Cette mère consternée a déjà fait explorer par de tierces personnes les difficultés qu'il importait de résoudre. De Braga, elles lui disent que Teodora est sortie de la cellule où on l'enfermait et dispose de tout le couvent, exceptés le parloir et le clos. Elles ajoutent que le tuteur de la morgada se rend chaque semaine au couvent, et qu'il prend quelquefois son fils avec lui, un garçon d'une allure grotesque, avec une grande cravate rouge faite pour séduire une nation de nègres, et une veste archéologique au collet si haut qu'on dirait qu'il s'est enroulé dans une capote.
    On pourrait reprocher à cette description d'être malveillante, elle n'est pas hyperbolique. Cet individu s'appelle Eleutério Romão dos Santos, car il est le fils d'Eleutéria Joaquim et de Romão dos Santos, tuteur de Teodora, un cultivateur cossu qui habite près du monastère de Tibães.
   Eleutério a vingt-deux ans ; il a voulu apprendre à lire avec son oncle, le père Hilário, mais sa nature multiplia les obstacles dès qu'après un an d'efforts il fut question d'épeler des mots de trois syllabes. Vaincu par la nature, le père Hilário renonça, vu qu'il lui était défendu d'aérer le cerveau de son neveu par une fente ouverte à coups de hache.
   Le fils unique de Romão dos Santos accueillit avec de joyeux hourras la nouvelle de son incapacité à épeler des mots de trois syllabes. Le lendemain, son père l'envoya à la foire des Neuf avec une paire de bœufs. Le garçon négocia la vente de ces bœufs avec une telle astuce et tellement à son avantage que l'on fut du coup éclairé sur sa vocation. Une deuxième transaction assit son crédit, que d'autres confirmèrent, jusqu'à ce que Romão donnât à Eleutério l'autorisation de prendre autant d'argent qu'il voudrait pour le négoce des bouvillons et des veaux. Le garçon avait toutes les raisons d'être satisfait de lui-même, et suscitait plus que jamais l'envie des voisins, quand la mère de Teodora mourut. Dès que sa mère eut fermé les yeux, l'orpheline fut conduite chez Romão, son oncle paternel. L'enfant cheminait, les yeux chargés de larmes, et privée des tendresses et des consolations qu'eût pu dispenser une dame qui eût employé avec elle le langage policé auquel elle était habituée.
   Il n'y avait chez Romão que Mme Eleutéria Joaquim, une créature simplette qui, à chaque sanglot de sa nièce, disait presque toujours
   - Ne pleure pas, petite ; la mort est au portillon par lequel nous devons tous passer.
   Et pour ne pas toujours répéter la même chose, elle disposait d'une formule différente :
   - Comme dirait l'autre : aujourd'hui, c'est ton tour ; demain, c'est le mien.
   Quant à Eleutério, moins versé dans les lieux communs des condoléances rustiques, voulant consoler sa cousine, il tira de sa poitrine ces mots :
   - Dites-vous bien, ma cousine, que pleurer c'est mauvais pour les yeux des jeunes filles. Cessez de soupirer, ça n'arrangera rien. Ce que nous pouvons faire de mieux pour l'instant, c'est aller nous amuser dans les foires. Celle de Vila Nova de Famalicão arrive, où je dois amener deux paires de bouvillons. Si ça vous tente, ma cousine, nous nous associerons pour y acheter quelques bêtes, vous pouvez vous reposer sur moi, et je m'engage à vous donner votre part des bénéfices, ça vous permettra de vous acheter une chaîne de deux cent mille réis et des pendants qui vous arriveront aux épaules. Et puis, qui est mort est mort. C'est un dicton des vieux.
   - Qui est mort, n'y a plus qu'à prier pour son âme - fit son oncle, le père Hilário. La tournure laissait à désirer, mais les intentions étaient pieuses.
   Teodora faillit crever de rage quand Eleutério puisa dans sa bedaine déjà farcie de cruelles sottises bien d'autres qui bouillonnaient déjà dans son gosier.
   Voici un échantillon d'Eleutério Romão dos Santos.
   Le conseil de famille décida le retour de l'orpheline chez les Ursulines. La jeune fille accueillit avec plaisir cette nouvelle : elle se voyait ainsi débarrassée des importunités de son stupide cousin, et de sa tante plus niaise que ne l'autorise la bonne volonté de qui que ce soit.
   Dès que la mère de Teodora fut morte, l'oncle, qui connaissait l'importance de sa fortune, misa sur l'avenir et jugea réalisable un mariage qui lierait les deux plus grandes maisons de la paroisse. Il eut du mal à admettre que sa pupille s'éloignât de chez lui, mais les voix des autres membres de la famille l'emportèrent, qui soulignaient la nécessité d'éduquer cette petite à qui l'on avait donné des leçons particulières, et qui n'était pas du tout faite pour vivre à la campagne.
   En attendant, Romão invita son fils à songer sérieusement à la jolie combine qui se présentait là, il n'y avait plus qu'à donner un coup de faux. Un style imagé et pittoresque où l'on reconnaît toute l'inventivité de nos paysans, et dans lequel Romão se distinguait chaque fois qu'il tenait au creux de sa main quelque jolie combine qui s'avérait toujours une méchante combine pour ses prochains.
   Pour commencer, Eleutério dit que sa cousine lui semblait faite comme un hareng. Le dédaigneux fondait son opinion défavorable sur la maigreur délicate et raffinée de Teodora. Pour flatter l'œil de galants faits comme Eleutério, il fallait une femme rougeaude, à la poitrine haut perchée, aux hanches larges, potelée, aux poignets épais, les mâchoires gonflées par des éclats de rire stridents, portée sur les facéties équivoques et les ritournelles gaillardes qui ne demandent qu'à s'échapper de leurs grosses lèvres huileuses. Teodora était le contraire de tout cela.
   Il est regrettable que le moment soit venu de la décrire, quand l'on vient juste de s'étendre sur l'image contrastée. À seize ans, Teodora était un modèle achevé de beauté, comme il s'en présente peu dans les races patriciennes, qu'un concours de circonstances aussi bien spirituelles que physiologiques porte à la perfection. La pâleur était chez elle la principale caractéristique des beautés d'exception pour des yeux dont il semble que les nerfs optiques viennent de l'âme, et non du cerveau, tisser la rétine. La femme pâle est celle qu'on chante dans les poèmes, et qu'on exalte dans les romans ; or, quand la poésie et la prose conspirent à donner à la femme pâle des raisons d'aimer et de souffrir, il y a de quoi s'agenouiller, assurés que l'on est qu'elle fera une amante et une martyre, par amour du roman et de la poésie quand bien même la nature lui aurait donné un cœur en acier trempé. Il se peut qu'au cours de ce livre le lecteur se souvienne de ce dernier détail.
   Sur le visage blanc de Teodora, ses yeux noirs scintillaient, ils n'étaient pas vifs, mais morbides, comme si la chute des grandes paupières irisées de veines bleues interceptait le rayon de lumière qui tombant sur eux les fait resplendir, les réchauffe et anime les globes oculaires. Du nez, nous dirons que, sur cet article, le plus rebelle aux soins de la nature, celle-ci s'était montrée si prévenante que cette perfection eût suffi pour faire mentir ceux qui lui reprochent sa malveillance. S'agissant des lèvres, je ne sais si je puis recourir aux comparaisons antiques - roses et coraux, grenades et carmin - si je puis d'emblée me contenter de cette vérité qui va de soi et reproduit tout dans une ligne comme avec un pinceau, et dans une phrase exprime tout, comme dans des phrases de Castillo : "C'était un perpétuel baiser d'innocence." Comme l'expression sonne bien, et comme le monde serait beau si les jolies bouches étaient toujours absorbées dans un perpétuel baiser d'innocence ! Ô Teodora, si tu mourais à ce moment, ton visage taillé dans l'ivoire nous imposerait encore l'image de lèvres jamais arrachées au baiser de quelque ange, qui garde l'arrière-goût de la volupté qui caractérise les anges qui se sont éloignés de leur céleste candeur. Mais tu as grandi, et tu as perdu ta forme première, chrysalide ! L'essence céleste s'est envolée quand une vierge s'est envolée, qui était ta sœur, et que le Seigneur a appelée à l'aube du premier jour brumeux de sa vie ; et ce qui est resté de toi, ç'a été la beauté et l'infortune de la femme.
   Mais, en dehors de l'essence pure du Ciel, quelle femme svelte et merveilleuse est restée là pour étaler ses mondaines pompes, ce fastueux rien qui s'abat de l'autel de notre idolâtrie avant de se faire ronger par les vers et la pourriture.
   Ces derniers mots m'empêchent de continuer à décrire Teodora. Mon courage s'est évanoui. Je suis tombé de ma fantaisie dans le fétide lagon de la vérité. Je me suis retrouvé pour ainsi dire auprès d'une sépulture glacée dans le givre d'une nuit de décembre. Le sang s'est figé à mon pouls, mes doigts sont transis, et ma plume s'en échappe. Le noroît souffle sur les arêtes des caveaux, déplace et fait tomber de sur cette pierre des couronnes humides d'une rosée cristallisé en larmes, ce sont des couronnes d'immortelles consacrées à la beauté qui s'est crue impérissable à la sixième heure de sa brève journée. Elles sont entraînées ainsi, les couronnes, par le vent qui tourbillonne, Elles sont ainsi échevelées, les frondaisons des saules pleureurs et des cyprès ; tout s'en va ; la mémoire des vivants s'échappe également de cette sépulture ; tout s'en est allé ; il n'y a que toi, la Croix, qui es restée !

VII


   La beauté absolue, s'il est un toit pour elle, possède une cathédrale, qui est celle de la belle femme, et parmi les multiples manifestations de la beauté dans ses différents types, il est une beauté supérieure qui représente le Beau Universel, le beau qui retient et entraîne tous les regards. La femme dotée d'une telle grâce fait la même impression sur l'esprit qui s'est formé en contemplant et en admirant les merveilles de la nature et de l'art, que sur l'esprit dénué de tout savoir-vivre et de tout discernement. Ainsi formulée, cette thèse peut sembler absconse, mais elle se trouve illustrée par l'influence enivrante des yeux de Teodora sur l'âme mal dégrossie d'Eleutério. La fille de quatorze ans que le vacher lourdaud comparait à un hareng lui est apparue à seize ans derrière la grille du couvent, et l'a laissé pantois. Voulant exprimer à son père ce qu'il avait ressenti à ce moment, le garçon se montra aussi expansif que spontané
   - Quand elle avait ses yeux sur moi, c'était comme si mon âme était sortie du corps. Je voulais lui dire quelque chose, et ma langue restait collée au palais. Ah, si je pouvais être roi, et qu'elle soit une chevrière !<
   Avec un bon tamis, pour débarrasser la langue de ses plébéianismes, l'idée, dans sa concision, pourrait être attribuée à Shakespeare. L'eau la plus cristalline est celle qui sourd des rochers solitaires ; des esprits frustes, jaillissent parfois aussi des idées limpides, reflétant une sensibilité originale qui donne à penser.
   Romão fut satisfait de ces propos, se les repassa, et les rapporta tels quels à Teodora. La jeune fille, habituée au langage plus fleuri et plus délicat d'Afonso, rit intérieurement des termes rustiques de son cousin, et fit mine ouvertement de ne rien comprendre. Mais le tuteur était capable d'évaluer instinctivement le capital du temps, sans savoir que les économistes anglais parlaient du temps comme d'un capital ; il répéta les paroles d'Eleutério, en éclaira le sens, puis orienta la conversation sur l'heureuse quiétude du mariage que, dans son langage imagé, il appelait une jolie combine.
   La petite morgada fut affolée par les discours de son oncle et répondit par une crise de nerfs, c'était déjà la troisième qui l'affectait ; une maladie sympathique chez les jeunes filles pâles, si c'est l'amour contrarié qui détraque le système nerveux. Teodora sanglotait, ses gémissements aigus résonnaient dans les dortoirs. Quelques bonnes sœurs accoururent et la conduisirent dans une cellule. La mère supérieure alla demander à la grille ce qui s'était passé, et repartit convaincue que l'orpheline était une folle, et que Libana, qui avait laissé le souvenir d'une dévergondée, lui avait appris à feindre des attaques nerveuses.
   Romão dos Santos était sorti du couvent bien résolu à consulter un ancien Carme sur les simagrées et les manigances auxquels il avait vu sa nièce se livrer, sur les prières dont on use pour exorciser les démons, et que l'on pourrait utiliser avec elle, si le religieux estimait qu'elle en était possédée. Le démonifuge invincible et zélé s'en fut au couvent, s'entretint avec la suspecte énergumène, demanda aux bonnes sœurs de témoigner sur les méfaits qu'il attribuait à l'esprit immonde, et se retira persuadé que la morgada de Fervença était possédée d'une légion de petits diables agressifs et comploteurs, qui se nichent, contrairement à ce qui est naturel, dans le corps des religieuses, ne les épargnant même pas quand elles recourent au salutaire expédient du Galicien dont parle Almeida Garrett dans sa fable. L'ancien carme était cultivé.
   Teodora avait entre-temps appris qu'Afonso de Teive était parti pour Lisbonne. Ce départ irrita sa vanité, bien qu'elle eût appris sa démentielle agression contre la sœur portière, ainsi que les humiliations et les épreuves que coûtait au pauvre jeune homme cet exploit. Mais personne ne lui dit quelles douleurs l'avaient conduit au bord de le tombe, de quels regrets il était crucifié à Lisbonne, et les vaines sollicitations que multipliait la mère d'Afonso pour assurer à la fille de sa défunte amie la réalisation effective de ce mariage.
   S'ajouta à ce dépit, le dégoût croissant qui mortifiait la recluse, continuellement espionnée, et harcelée par de vieilles conseillères qui entreprirent la tâche de lui faire passer ce dépit et ce dégoût ; par dessus le marché, le cousin vint la voir plus souvent. Il présentait un peu mieux. Avant, la tête de ce garçon avait un aspect hideux, les cheveux pleins d'échelles, taillés qu'ils étaient avec des ciseaux plus habitués à tondre les bêtes, une énorme tignasse, des mèches bouclées sur les oreilles, le tout bien huileux et bien luisant. Eleutério se présenta par la suite avec des cheveux en brosse, et les boucles étaient bannies. Il serra sa casaque dans le grand tiroir contenant les pièces de musée, et s'enveloppa dans une cape mauresque, comme on en portait alors, avec des couleurs nuancées, des fleurons sur le dos, et des boutons ornés de passementerie pour l'attacher au cou. Les pantalons se prolongeaient par des guêtres jusqu'à la pointe du pied, boutonnées à une demi-palme au-dessus de la cheville avec des boutons de madrépore ; de plus, son père lui donna la montre de ses aïeux qui, vus la contenance et le contenu des boîtiers superposés, évoquait l'équipement d'une salle d'eau pour toute une famille, du bac à la bassine du lavabo. Les breloques de ce trésor qui ne marchait plus depuis quarante ans, c'étaient des plaques de différentes pierres et de clochettes piriformes d'une telle taille qu'on eût dit des armes de défense.
   Teodora eut du mal à reconnaître son cousin Eleutério, mis à part les mains et les pieds qu'on ne pouvait absolument pas confondre avec d'autres en dépit des tortures qu'il leur infligeait. Le jeune homme avait déjà obtenu de sa cousine une admiration que justifiait la comparaison. C'était déjà un grand pas de fait dans le cœur de la jeune fille.
   J'ai lu quelque part une vérité qui sonne comme un paradoxe, et que je fais mienne : à savoir que l'esprit de chaque personne entretient des rapports étroits avec la façon dont elle est mise. L'intellect défaille et reste contraint si l'individu s'examine et se sent écœuré par l'aspect de ses vêtements. L'inélégance de l'esprit va en quelque sorte de pair avec l'inélégance de la tenue. Les idées sortent du cerveau boiteuses et confuses ; l'expression laborieuse et gauche trahit le repliement de l'âme ; il y aurait là quelque chose de phénoménal et que je pourrais mettre sur le compte de ma propre insanité, si beaucoup d'individus ne m'avaient fait partager de tels secrets psychologiques, dans lesquels leur tailleur joue un rôle important.
   Cela bien établi, on s'explique la délicatesse des tournures employées par Eleutério au parloir, le jour où il est apparu méconnaissable. De temps en temps, le jeune homme baissait ses yeux langoureux sur ses breloques et, quand il les relevait vers sa cousine, à ses lèvres bouillonnait déjà une idée jolie. Il était pris d'une inspiration aussi heureuse quand, par hasard ou délibérément, il se voyait avec ses guêtres si bien boutonnées à la hauteur du tibia, qu'il restait comme un Narcisse le regard figé sur ses pieds.
   La morgada sortit pensive de ce premier colloque. En manifestant une admiration aussi forte qu'artificieuse, quelques dames entrèrent dans la cellule de la jeune fille pour lui demander si c'était là en vérité le cousin Eleutério, ce dandy qui était venu la voir. Teodora répondait que oui, partagée entre l'orgueil et le dédain. Les bonnes sœurs se signaient et s'exclamaient :
   - C'est vraiment devenu un jeune homme accompli ! Personne n'aurait pu dire ce qu'il allait donner ! Il n'y en a pas un autre dans les rues, à Braga, qui le vaille ou qui le surpasse.
   - Votre cousin a de l'allure, il en met plein la vue ! ajoutait la plus charmante des bonnes sœurs, pour ne pas être en reste avec sa conscience.
   Quand Teodora se réveilla, le matin suivant, deux images se présentèrent à sa vue ; l'une se brouillait et se dissipait comme un rêve que la mémoire ne parvient plus à retenir : c'était l'image d'Afonso ; l'autre se dessina bien précise dans ses moindres traits, radieuse, vivante et vivifiante : c'était l'image d'Eleutério Romão dos Santos.
   Elle se leva, joyeuse, ouvrit la fenêtre de sa cellule, aspira l'air du ciel qui ne lui avait jamais semblé d'un si bel azur, et envia les oiseaux qui voletaient en gazouillant sans aucun souci, ou tournoyaient en faisant de joyeuses boucles, et cela faisait miroiter aux yeux de la jeune fille les délices de la liberté.
   Aimait-elle Eleutério Romão ?! Non, disait Teodora, et je la crois sur parole. Ce qu'elle aimait, c'était la liberté ; tout au fond de son âme, elle brûlait de vivre, comme l'exigeait son tempérament à grands cris, des cris que la société n'entend pas, qu'elle ne croit pas sincères, et qu'elle ne pardonne pas. Ce qu'elle voyait en Eleutério, c'était l'homme qui ne provoquait plus la même répulsion qu'autrefois, l'homme dont elle pouvait admettre qu'il fût le libérateur d'une poitrine qui veut se gonfler de parfums, sans pour autant s'asservir à l'homme qui va ouvrir les grilles qui la séparent du monde. C'est ainsi que beaucoup de femmes ont aimé ceux qui les libèrent ; c'est de cet amour qu'on nomme ainsi parce qu'il n'existe pas de mot au sens plus élastique pour qualifier ceux qui les libèrent, que jaillissent les malheurs irrémédiables, les haines irréductibles, et les affronts qui creusent les tombes où restent ensevelis bourreaux et victimes, dont le souvenir reste inscrit sur les pierres tombales qui publient l'opprobre des enfants procrées dans le crime et maudits par l'infamie de leurs mères... J'amène les voiles ; à ce train-là, j'allais donner dans la fadeur qui se cache sous le masque de la moralité : deux inconvénients également fâcheux.
   À ce moment-là, la dame de Ruivães avait obtenu qu'une séculière des Ursulines remît une lettre à la morgada, une lettre pleine d'espoir, de mots encourageants, et de consolations, avec des détails sur les souffrances de son fils à Ruivães, les chagrins et les inquiétudes qui l'accablaient à Lisbonne. Elle concluait la lettre en promettant à la jeune fille qu'avant deux ans, les souhaits de tous allaient être exaucés devant Dieu, à condition que Teodora conservât sa fermeté, son courage et sa constance.
   Deux ans ! se dit la morgada. Attendre deux ans dans ce purgatoire... Si Afonso m'aime, pourquoi ne vient-il pas m'arracher à ce cachot ? Deux ans ! Et je vivrais tout ce temps-là à attendre je ne sais quoi ?! Moi, prisonnière ici pendant deux ans, et lui en train de s'amuser à Lisbonne!... Si au moins j'étais libre pendant que je l'attends, les jours me sembleraient moins longs ; mais attendre, privée des plaisirs dont il jouit, un avenir peut-être incertain... c'est de la folie ! Qui me dit à moi qu'Afonso, dans un espace de temps aussi long, ne tombera pas amoureux d'une autre ? S'il m'aime, comme il le disait, et comme sa mère le dit maintenant, qui nous empêche de nous marier tout de suite ? Si nous sommes très jeunes, nous aurons bien l'occasion de vieillir. Ce que j'ai m'appartient dès à présent, personne ne me le volera parce que je me marie contre la volonté du conseil de famille... Deux ans !
   Ce jour-là et les jours suivants, Teodora disait toutes les cinq minutes : "Deux ans !" et restait méditative avant de s'exclamer de nouveau : "Deux ans !" La morgada répondit à la mère d'Afonso que sa santé s'était dégradée à cause de sa sujétion et des désagréments de cette vie qu'elle menait bien malgré elle. Elle disait que la nécessité de se libérer de cet esclavage la contraindrait à épouser un homme qu'elle n'aimait pas. Elle se plaignait de l'absence et du silence d'Afonso, et citait l'amoureux de Libana comme un exemple de jeune homme passionné. Elle concluait en souhaitant à Afonso tout le bonheur du monde, alors qu'elle se préparait à en assumer tous les malheurs. Après avoir lu la fin de cette lettre à laquelle elle ne s'attendait pas, la vertueuse dame de Ruivães se réfugia dans sa chapelle, et resta longtemps à genoux pour demander à la Vierge de protéger Teodora contre ses funestes instincts.
   Et, à partir de ce moment-là, avec autant de délicatesse dans ses admonestations que d'affection et de douceur que possible, elle invita son fils à ne plus penser à Teodora comme à sa future compagne pour la vie. Afonso demandait instamment à sa mère les raisons d'un tel revirement et, comme elle pouvait répondre en présentant le document le plus expédient, qui était la lettre même de la morgada, elle remettait les explications à plus tard. Elle écrivait en même temps à Teodora pour la conjurer de garder la haute main sur sa jeunesse imprudente, et souligner sa connaissance presque nulle de ce monde, en évoquant au passage le souvenir d'une mère vertueuse ; mais elle ne lui parla pas d'Afonso.
   La morgada ne se laissa pas troubler par cette omission, et ne trouva pas raisonnable la sentimentalité de la fidalga ; elle fut particulièrement irritée qu'on ne lui répondît pas sur le point essentiel de sa lettre où elle demandait qu'on hâtât le mariage parce que sa santé était menacée.
   De plus en plus assidu à la grille Eleutério avait à présent une autre cape couleur romarin, d'autres pantalons avec des guêtres, un gilet de velours écarlate et un cheval de bonne race, parfaitement harnaché, et obéissant au frein pour toutes sortes de sauts et de croupades. Teodora y fut sensible ; elle avait un faible pour l'équitation, et avait souvent rêvé qu'elle chevauchait, juchée sur une courte selle, habillée en amazone, les plis de son ample voile ondulant au rythme d'un galop frénétique. Ce cheval - j'ai honte de le dire ! - fut pour beaucoup dans la décision de la morgada de répondre catégoriquement aux timides questions de son cousin Eleutério.
   C'est ainsi que cela s'est passé. Le moment venu, en balbutiant avec une feinte pudeur, la jeune fille dit qu'elle était disposée à prendre un état, vu que son âge le lui permettait. Eleutério l'écouta, perplexe, sans oser supposer qu'il était le fiancé choisi ; il tâtait le côté droit de sa poitrine où il croyait que se trouvait le cœur ; mais lorsque sa cousine lui dit : "Je ferai ce que mon oncle Romão voudra. Je me marierai avec celui qu'il me désignera..." Eleutério lâcha un ouf de soulagement et rit stupidement en se frottant les mains.
   Grâce à cet événement, je perdis mes illusions. La nature a été bien abâtardie et faussée dans le théâtre et les romans. Des cas analogues, je les ai vus représentés avec des singeries et des exclamations contraires à la logique naturelle. Dans le roman, tous les Arturos ou les Ernestos, quand ils apprennent qu'ils sont aimés, pâlissent, suent, tombent à genoux, déclament, quand ils ne peuvent baiser avec des sanglots frémissants la main de la femme aimée. Dans des situations identiques, j'ai vu s'évanouir au théâtre des quidams qui tueraient leur future belle-mère et leur propre père s'ils se mettaient en travers du chemin de leur bonheur.
   Ce que je n'ai jamais vu, c'est un heureux amant rire aux éclats au moment solennel où il se croit seul aimé. Eleutério Romão dos Santos est le premier modèle que nous offre la nature.
   Il ne peut exister qu'une vérité. Après le bonheur du baiser qui rend fou et transporte, l'homme qui n'est pas pris d'un fou-rire convulsif doit avoir le cœur tout à fait calciné.
   Les dramaturges et les romanciers sont, comme le veut la règle, des personnes sèches, froides et fausses qui inventent la nature après avoir prodigué leur sensibilité, en exagérant les généreuses commotions qu'elle leur a inspirées.
   Teodora goûta moyennement les façons de son cousin. Elle l'eût préféré fait au moule des romans que lui avait prêtés la fille de Trás-os-Montes, mais elle souffrit tout de même patiemment le langage sans artifice de cette âme ingénue et brute.
   Remis de son enthousiasme, Eleutério Romão dos Santos parla ainsi
   - Je suis arrivé à ce que je désirais, Dieu merci ! Je regrette juste de ne pas être aussi riche que Samson (le père Hilário avait voulu lui donner des leçons de Saintes Écritures : il parla de Salomon, à ce qu'il semble, et de même qu'il détestait épeler les mots de trois syllabes, il faut supposer que ce garçon, s'agissant d'Histoire, préférait les personnages de deux syllabes à ceux de trois).
   Et il poursuivit :
   - Si j'étais aussi riche que Samson, cousine Teodora...
   Là-dessus, comme il ne lui venait aucune idée pour achever son discours hypothétique, il porta la main à sa tête, et se gratouilla l'épiderme avec l'anneau d'une épaisse bague qu'il portait à l'index. Une idée magnifique ! Il enleva la bague et la lança sur les genoux de Teodora. Le chaton était serti d'une grosse topaze entourée de perles. Teodora examina l'objet, et trompée par la circonférence de l'anneau, elle fut sur le point de croire que c'était un bracelet.
   - Faites-moi la grâce de l'enfiler à votre doigt, cousine, dit Eleutério.
   - Il ne me va pas, dit la jeune fille.
   - C'est que vous avez les mains un peu maigres... répliqua le jeune homme. Gardez-le donc, et quand vous aurez engraissé, vous la mettrez à votre doigt. C'est que vous allez engraisser, cousine, avec le bon air de Tibães, ça, c'est sûr. Occupons-nous maintenant de l'autorisation, ce n'est pas le moment de traîner. Moi, ce que je voudrais, c'est être riche comme Samson.

VIII


    Les filles du conseiller Figueiroa multipliaient pour leur cousin Afonso les égards, les plaisirs en famille, et les délassements, tout cela pour le divertir de sa mélancolie. Dans ses lettres à son frère, la dame de Ruivães lui demandait de ne pas s'inquiéter des études de son fils, et de mettre tout son cœur à le distraire sans s'inquiéter des dépenses auxquelles elle devrait faire face. Les plaisirs de la société semblaient encore prématurés à l'âge d'Afonso. Les bals et le théâtre le rebutaient rien qu'à l'idée qu'il aurait à affronter des centaines de femmes, sans la moindre chance, pour soulager sa nostalgie, de trouver ne serait-ce que l'ombre de l'image de Teodora. La pudeur de ses dix-sept ans, son naturel absolument pas communicatif, la crainte que ses cousines ne fissent de lui la cible de leurs railleries, tout cela contribuait, dans sa solitude muette à rendre plus cruel encore le chagrin du jeune homme. Son oncle lui avait acheté un cheval comme sa mère le lui avait demandé. Afonso reçut avec joie ce cadeau qui lui permettrait, quand ça lui conviendrait, de s'éloigner de la ville et de se réfugier au milieu des bosquets de propriétés limitrophes de Lisbonne.
   L'endroit le plus charmant à ses yeux, c'était la propriété des comtes de Pombeiro à Belas. Depuis le règne de sa majesté D. Manuel, les arbres géants de cette majestueuse antiquité étaient couverts de feuilles et offraient un asile à des générations d'oiseaux afin d'égayer de leurs chants, et d'abriter avec leur ombre le jeune homme qui fuyait les tapages de la ville. Les heures, là-bas, s'écoulaient paisibles, jamais douces, quoique la tristesse parmi ces bosquets, avec le murmure de l'eau qui s'écoule dans un bassin, soit une tristesse particulière qui, lorsqu'on s'en souvient ensuite, inspire des retours de nostalgie, de cette nostalgie que nous inspirent les joies à jamais enfuies avec les frondaisons heureuses et fugitives de nos jeunes années.
   Chaque fois qu'Afonso allait dans cette propriété qui lui était chère, sur chaque nouvel arbre, il gravait l'initiale de leurs deux noms que, malgré la distance et les revers, il s'imaginait liés pour toujours avec l'approbation de Dieu. Ce païen de l'amour et par amour, à l'instar de tous les amoureux visionnaires, pensait que la divinité s'entremet dans ces amusements terrestres qu'on appelle passions, un passe-temps de longue haleine qui, dans se répits et ses désordres, vous fait trébucher dans une fosse ouverte et vous y précipite, abandonnant dehors l'âme damnée à son déshonneur et à l'exécration. Et ces pauvres enfants, la poitrine offerte aux vautours de leurs chimères, veulent que Dieu intervienne dans leurs jeux maudits !
   Et, caché dans les ombres obscures de Belas, Afonso pleurait Teodora et, levant son visage vers le ciel, il demandait au Seigneur de jeter un regard sur ses larmes et de les prendre en pitié.
   Le conseiller s'inquiétait des longues absences de son neveu, mais ne le contrariait pas. Ses filles en revanche se plaignaient de la sauvagerie de leur cousin qui s'en allait à la campagne parler avec les arbres et les rochers et délaissait ses cousines qui faisaient tant d'efforts pour le divertir. Les plaintes de ces charmantes jeunes filles trahissaient un dépit mal dissimulé de chacune et de toutes. Chacune de son côté, en cachette des autres, avait conçu l'idée d'attirer les regards amoureux d'Afonso, ce jeune homme plein de prestance et pourvu de tant d'attraits, comme s'il ne lui suffisait pas d'être riche ! Si l'amoureux de l'orpheline des Ursulines avait pu soupçonner que ses cousines s'entendaient pour disputer à Teodora quelques grains de l'encens qui lui était destiné, il n'eût pas fait moins que les haïr. Ces scrupules relèvent de la religion, de l'ascétisme des illuminés de l'amour, je les appellerai illuminés par respect pour le lecteur de plus de trente ans, et par compassion pour moi-même, car nous avons été tous deux également illuminés, et ce n'est pas de bon gré que nous sommes à présent envasés dans ce bourbier où nous voulons encore, au-dessus de tous les malheurs et de toutes les humiliations, voir la surface fangeuse et sombre refléter les célestes étoiles éparpillées de notre jeunesse.
   Afonso attendait encore. Sa mère lui mentait. Son oncle, attaché aux traditions de ses aïeux, devait tramer la rupture du mariage prévu avec une jeune fille, juste belle, riche et pure, telle qu'un ange la voudrait pour lui-même. Ce sont là les pensées qu'inspirait à Afonso le silence de sa mère, et les réflexions du vieillard.
   Un après-midi d'août, Afonso était à Belas. Il n'était pas revenu depuis la veille à Lisbonne. Comme il n'était pas revenu le surlendemain, l'oncle prit sa voiture pour partir à sa recherche et lui remettre des lettres arrivées du Nord. L'une était de sa mère, l'autre de son oncle paternel, un fidalgo de Barcelos, le plus agressivement opposé au mariage d'un Teive Lacerda Figueiroa avec une demoiselle de Fervença dont le nom importait peu.
   La lettre de sa mère disait simplement : elle n'était pas digne de toi, mon fils. Dieu me l'avait bien dit, et mon cœur se brisait rien qu'à l'idée de te le dire. À présent, mon fils, accepte la proposition de ton oncle Fernão, ou fais ce que l'honneur te conseillera.
   Il y avait également quelques considérations religieuses pour le consoler, mais d'une façon insinuante, comme savent en trouver les mères qui ne craignent jamais de rougir devant leur fils.
   La lettre de Fernão de Teive était plus prolixe, et portait presque intégralement sur le mariage de Teodora et d'Eleutério.
   Je trouve que cela vaut la peine de présenter des extraits de cette lettre, que j'ai copiés sur l'original. Ils ne paraissent pas de la main d'un vieux fidalgo, point porté sur le style picaresque du feuilleton :

   (...) J'étais à Braga pour rendre visite aux cousins Vasconcelos do Tanque, et j'ai vu par hasard le cortège nuptial de la morgada sans majorat. On remarquait surtout les juments avec bât et croupière, pour la partie équestre, qui était resplendissante parce que les harnachements brillaient, surtout les gourmettes. Le fiancé marchait sans licou, vu qu'il avait obtenu un permis pour ça, quand il avait obtenu une dispense de la parentèle. La morgada, le visage absent, faisait visiblement la tête. Je me suis souvenu que la Petite Sans-Gêne de Fervença avait la prétention de remonter par son arbre généalogique aux Farelães et aux Numães, j'ai rendu grâce à Dieu et adressé mes compliments à nos ancêtres (...)
   (...) J'ai demandé qui étaient les gros bonnets de ce convoi. Mon conducteur en connaissait quatre. Leurs noms ont été balayés de ma mémoire, je me souviens juste qu'ils avaient une tête à avoir bu à jeun à la santé de la fiancée. Son bouseux de fiancé voulait monter comme un vrai cavalier ; mais son genet, une fois arrivé à Carcova, a célébré la noce en lançant quatre ruades, qui ont failli atteindre les jarrets de la morgada, comme des échantillons de celles qu'elle essuiera de son mari (...)
   (...) La cour céleste réclamait ta présence. Afonso ! Quand l'envie t'a pris d'être le mari de Teodora, à mon avis, tu avais lu la brochure qui parle d'une fille qui était belle et instruite. Va voir aux arcades du Terreiro do Paço, tu la trouveras à la cordelette du bouquiniste aveugle. S'il ne s'agit que de trouver une Teodora, je préfère celle du papier-buvard : l'autre n'est qu'un pâté de ta jeunesse, que le temps heureusement effacera (...)
   Le moment est venu de te dire que tu as une cousine et que j'ai une fille. Si tu veux l'épouser, viens quand tu en auras assez de la capitale. C'est une dame, et elle a été éduquée comme les dames de notre race. Avec mes yeux de père, je trouve Mafalda charmante et gracieuse. Elle montre de la discrétion dans ses paroles comme si ses cheveux, au lieu d'être de l'or pur, étaient blanchis par l'expérience. Pour ce qui est des actes, je crois qu'elle n'en a jamais accompli dont je ne doive pas me sentir honoré, et bénir la mère qui l'a éduquée, et le sang illustre qui façonne son cœur.
   Ta mère voit ce projet d'un bon œil. Viens jouir des pures délices d'une jeunesse engagée sur la bonne voie et accepte la bénédiction de ton oncle,
                                                                               Fernão de Teive.

   Après avoir lu ces lettres, Afonso prit un mouchoir pour essuyer sur son visage la sueur et les larmes qui coulaient d'abondance. Prévenu déjà des événements de Braga, l'oncle fit de grands discours, le tabac à priser entre les doigts et les lunettes sur le nez, tout pénétré de gravité. Afonso dit qu'il ne l'écouterait pas plus longtemps, et le prit en grippe après l'avoir écouté.
   Le conseiller avait voulu le prendre dans sa patache, mais le jeune homme se montra arrogant et se rebiffa contre les ordres du vieillard, déjà agacé par l'entêtement de son neveu qui voulait découcher une troisième nuit. Afonso alla se réfugier en courant dans les bosquets, avec le fol emportement du désespoir. Le magistrat le planta là, et s'en fut à Lisbonne d'où il apprit à sa sœur le résultat de ses lettres et profita de l'occasion pour lui prédire qu'Afonso avançait à pas de géant sur le chemin de la démence.
   Afonso me dit que, cette nuit-là, il avait fini par arriver à Mafra, et s'était reposé, à l'aube, la tête appuyée à une marche du temple. Au point du jour, il voulut se remettre en route. Mais son cheval, prostré de fatigue et de faim, résista, impavide, aux éperons. Cette contrariété qui ferait rire le lecteur exaspéra terriblement Afonso. La plus tragique infortune a son côté comique si nous le cherchons bien. On pourrait excuser l'hilarité de l'observateur qui verrait ce cavalier, violet de fièvre et de colère, éperonner les flancs de son cheval à bout, exténué par le jeûne et de mauresques cavalcades dans les campagnes où son maître essayait de calmer les vertiges de sa passion. Quel sort funeste subit l'être dénué de raison tombé au pouvoir d'un tel maître ! Le malheureux, qui ne dispose pas du langage, ne peut même pas disputer à son maître le privilège de la rationalité.
   Tandis que son cheval restaurait ses forces au râtelier, Afonso écrivit à sa mère pour lui demander des fonds afin de quitter le Portugal, et la permission de rester à l'étranger jusqu'à ce qu'il eût oublié Teodora et pût revenir. Il écrivit également à l'oncle Fernão qu'il regrettait de ne pas être à même d'accepter le bonheur des mains de sa cousine Mafalda.
   Une fois conçu le projet de voyager, sa frénésie se transforma en une tristesse sombre mais sereine.
   Le ciel noir s'ouvrait par instants devant lui, dans des éclairs de lumière. Il projetait son âme dans le futur, dans le vague, dans des rêves confus, et se laissait aller avec elle à de brusques accès de gaieté, qui n'étaient rien d'autre que de soudaines bouffées d'espérance, ces espérances auxquelles se plaît tant un jeune homme de dix-huit ans ! Le fait même de voyager lui inspirait de l'anxiété, il croyait être ainsi délivré de ses chagrins, c'était en fin de compte le seul lénitif humain qui pût lui être de quelque utilité.
   Captivé par cette espérance, il revint à Lisbonne et retourna tranquillement chez le conseiller. Personne ne lui parla de Teodora. Ses cousines essayaient de le distraire, sans trop le montrer. Le vieillard proférait des maximes, les unes de Sénèque, les autres de son cru, sur les passions, en s'abstenant quand même de désigner la cible où allaient se ficher ses sentencieuses flèches. Afonso aurait pu compiler en huit jours maximes et proverbes, de quoi apprendre à se conduire au cours d'une longue existence, et faire profiter de son savoir-vivre toutes les personnes sorties du droit chemin. Le neveu inattentif du conseiller débordant d'apophtegmes se souvient juste que les maximes de Sénèque étaient en latin, et celles de son oncle presque latines, si l'on considère le style puissant et digne de Filinto Elisio avec lequel il les avait ciselées. Ce qui est sûr, c'est qu'Afonso n'en tira rien, pas même du goût pour les lettres latines.
   Il sera amené à rencontrer un mentor plus vernaculaire, comme on le verra plus tard.
   Au cours d'une de ces journées où Afonso attendait des fonds pour s'expatrier avec sa douleur, la fidalga de Ruivães arriva à Lisbonne. Surpris et contrarié, quoiqu'il ressentît quelque consolation à verser des larmes en voyant sa mère, Afonso craignait qu'elle ne vînt exprès, à force de plaintes, le dissuader de voyager. Cette sainte femme le toucha profondément en son âme en lui disant avec un doux sourire :
   - Je suis venue te faire mes adieux, mon fils, puisque tu n'as pas voulu, avant de quitter ta patrie, aller embrasser ta vieille mère, et l'embrasser peut-être pour ne plus la revoir.
   "C'est moi qui suis venue, Notre Seigneur sait au prix de quelles fatigues. Mais je dois en tout cas te dire, Afonso, que j'ai souvent entendu raconter par tes grands-mères que l'usage voulait chez les gens de notre génération que les soldats encore jeunes et les généraux aux cheveux déjà blancs ne quittassent jamais leur patrie pour les guerres contre l'Espagne, sans faire le voyage de Lisbonne au Minho afin de prendre congé des leurs, et prier avec eux devant une croix, là où leurs mères avaient prié en les tenant tout petits dans leurs bras.
   "C'est ainsi qu'on en usait autrefois dans notre famille, et je ne vois pas pourquoi nous ne continuerions pas à suivre une aussi saine coutume. Aux pieds de la croix devant laquelle ils priaient, j'ai prié avec toi sur mon sein, et c'est là que tu as appris de ma bouche tes premières prières. J'ai pensé que mon nom au moins - ce doux nom de mère qui te fait tressaillir - compterait un tout petit peu plus dans ton cœur, et que ce petit peu serait suffisant pour que mon Afonso, dans son désir de s'expatrier sans autre raison que son peu de force d'âme, ne le ferait pas sans me venir donner à l'avance le baiser que je lui demanderais aux derniers instants de ma vie.
   "Me voici donc, mon fils, je suis venue te bénir et demander à Jésus Notre Père de te guider et de te rendre à ceux qui restent ici pour te pleurer. Quant à l'argent, Afonso, tu nous diras combien tu en veux, il est à ta disposition. Plaise à Dieu qu'il ne serve ni à te ruiner, ni à te déshonorer."
   Sur cette dernière phrase, le conseiller qui avait écouté ces douces et affectueuses remontrances, s'en fut droit vers son neveu, lui tapa sévèrement sur l'épaule, et s'écria :
   - Réveille-toi, cœur de pierre !... Rougis de honte, et ressens la brûlure du remords, mauvais fils !
   - Mon frère, dit la dame, notre Afonso n'est pas un mauvais fils et n'a commis aucune action dont il ait à rougir. S'il en avait commis une, je ne serais pas la mère que je suis. Ce qu'il a, c'est qu'ils est malheureux ; mais celle qui l'a engagé sur ce mauvais sentier, c'est moi.
   - Toi, Eulália ? ! Comment donc ? demanda le conseiller, interdit.
   - C'est moi, moi-même, qui lui ai la première parlé de Teodora, et qui ai incité son cœur à se laisser enchaîner par la fille de la première amie de ma jeunesse. Je pensais qu'avec sa naissance honorable Teodora n'aurait pas besoin d'hériter d'un titre de noblesse pour être l'excellente épouse de mon fils, et digne de l'être du fils de la mère la plus illustre. Je me suis trompée, et il a été trompé par moi. Afonso s'est épris d'elle ; quand nous avons voulu en tirer les conséquences, il était trop tard, mes conseils devenaient inutiles ; et si mon fils n'était pas un ange, il aurait pu m'obliger à garder un silence discret, quand je l'ai traité, moi, de faible, il y a un instant.
   Afonso éclata en sanglots et se jeta dans les bras de D. Eulália ; puis, après un court silence insoutenable, il s'exclama :
   - Je ne partirai pas en voyage si telle est votre volonté, ma mère.  Je possède en votre âme un trésor de biens et de bonheurs. Vivez, ma mère chérie, ce dont j'ai le plus besoin, c'est que vous viviez !
   - Grâces vous soient rendues, ô mon Créateur et mon Rédempteur, s'écria cette dame fort émue, les mains jointes. Il est grand, le pouvoir que vous donnez au cœur d'une mère ! Je ne méritais pas autant de vous, mon Dieu ! Mais votre miséricorde ne mesure pas les mérites au désespoir des mères qui font appel à vous !
   Et, attirant à elle le visage de son fils, elle le couvrit de baisers, et le pressa contre son sein avec la même ferveur et la même tendresse que celle avec laquelle elle le dorlotait dans son enfance.
   Le magistrat et ses filles solennisèrent ce spectacle en riant et en pleurant de joie.

IX



   Je verrai si je puis reproduire, sans erreur notable, ce que me conta Afonso de Teive, en respectant la chronologie des événements évoqués.
   "Aucun garçon à mon âge, disait-il, n'exercerait une si douloureuse violence sur son esprit. Je me jurai de ne jamais répéter le nom de Teodora, et même de convaincre ma mère que je l'avais oubliée. Je ne sais à quelle porte de l'Enfer j'étais allé frapper, en me sacrifiant puérilement à des principes de dignité qu'aucun homme d'un âge rassis n'est parvenu à respecter. En présence de parents, et de relations de ma famille, j'attachais avec des fils de fer embrasés le masque de mon agonie que ma mère, sans le vouloir, couvrait d'insultes. Quand elle me disait : "Tu as oublié cette fille, mon fils ! Mes prières ont été entendues au Ciel !" ou quand mon oncle, avec de joyeux éclats de rire, m'applaudissait en disant : "J'ai toujours été convaincu que tu étais un homme, mon garçon !" mon angoisse alors s'exacerbait et, dès que leurs attentions me laissaient un répit, j'allais me cacher pour pleurer, et pleurer les mains jointes ; et je me levais souvent, après avoir ainsi prié Dieu en vain d'avoir pitié de moi, pour écrire à Teodora des cahiers que je brûlais avant d'éteindre la lumière, quand la lueur du soleil pénétrait dans ma chambre ! Quelles nuits !
   "Ma mère demeura un mois à Lisbonne. Je devinai son désir de me ramener avec elle dans notre province ; mais mon obéissance ne pouvait pousser aussi loin l'abnégation. Me rappeler ces endroits, voir là-bas les horizons de Braga, penser que je rencontrerais fortuitement Teodora, ou que quelqu'un me parlerait de son bonheur, cela me serrait tellement le cœur que je sentais mon courage défaillir, et que j'avais presque besoin de demander à grands cris que l'on me soutînt.
   "J'ai songé alors à partir pour Coïmbra où j'espérais que mille garçons de toutes les conditions et de tous les caractères m'arracheraient à moi-même et m'entraîneraient dans leurs chahuts, ou m'habitueraient à consacrer mon esprit aux études qui consolent.
   "Ma mère accéda promptement à ma requête.
   "Je partis pour l'Université avec une singulière absence de bases et c'est pour cela que je m'inscrivis en philosophie. Dès les premiers jours, je me rendis compte que j'avais eu tort de compter sur les distractions qu'offre Coïmbra à la jeunesse. Je me joignis d'abord au cercle des Vieux Jeunes Gens, une espèce ridicule, mais d'un ridicule qui n'amuse personne. On eût dit que la tête de chacun avait toujours deux oracles en réserve ; avant d'exposer leurs dogmes, ils se mettaient à l'écoute de leur inspiration et, quand ils ouvraient la bouche, ils pensaient que la Minerve des Escaliers Latins descendait en personne de son socle pour les écouter. Je pris en grippe ces créatures nocives et allai m'enrôler dans les rangs des Lettrés Militants, espèce au maigre savoir, féconde en prodiges, d'autant plus questionneuse qu'elle se voit contrainte de deviner dans ses discussions ce qu'elle n'a pas appris en lisant ; ils représentaient un espoir pour l'avenir de leur Patrie, car ils savaient bien qu'une science limitée, avec beaucoup culot, suffit pour se hisser au sommet de la société. Ces garçons tenaient un journal.
   "Je publiai sans signature une des nombreuses poésies que j'avais écrites dans les bosquets de Belas au temps que l'image en larmes de la recluse des Ursulines y allait avec moi écouter la voix de Dieu au sein des harmonies terrestres. Cette poésie rendait la religieuse douceur d'un amour qui se console dans les saints enchantements d'un cœur vierge. Les lettrés dirent que j'imitais Lamartine et que je le traduisais presque littéralement dans certaines strophes. Or je n'avais pas encore lu Lamartine ; j'entrepris de le lire et je rougis de honte pour le grand poète qu'on comparait à moi. Je fus en tout cas dégoûté de mes collègues qui se donnaient des airs plus niais qu'il n'est raisonnable. Après quelque temps, j'ai donné au journal une autre poésie, frémissante d'une passion impétueuse, vertigineuse, écrite après le coup qui m'avait frappé. Mes collègues me prévinrent qu'après avoir lu mon ode, l'Académie avait déclaré que j'avais traduit Victor Hugo. J'entrepris alors de lire Victor Hugo, et je regrettai que les souverains génies fussent exposés aux railleries de tout le monde, y compris des lettrés, mes contemporains à l'Université.
   "Excédé par des benêts qui n'étaient même pas divertissants, j'entrai dans la bande des Persifleurs, m'initiant dans ce but aux homériques libations de genièvre et de cognac chez Troni.<
   "La première fois que je me saoulai, revenu à moi, j'en eus honte ; je me souvins de ma mère et je pleurai. Cela ne m'empêcha pas de prendre une seconde biture. Ceux qui partageaient mes délires disaient que gris, j'étais un garçon de bonne compagnie, gai, sarcastique, ironique, éloquent et même spirituel. Et je gardais en vérité de mes états seconds le souvenir que j'avais vu le monde avec d'autres couleurs et d'avoir imaginé des chimères dorées par les aurores splendides d'un autre amour. Je commençai par regretter mes moments d'ivresse, quand, en possession de toutes mes facultés, j'étais assailli par les terreurs de la nuit infinie où mon cœur était plongé, heures volées aux tourments des parricides, profond dégoût de tout ce qui autour de moi trahissait quelque gaieté, aversion même pour la lumière qui me montrait les spectres de la nature où, à une autre époque, mon âme, toute prière, toute absorbée, s'envolait dans des effluves d'admiration pour le Tout-Puissant.
   "C'est en perdant ainsi toute dignité que je terminai ma première année, en passant mes examens haut la main, et résolus de passer mes vacances à Lisbonne.
   Je le coupai : "Haut la main !?"
   "Pourquoi pas ? répondit-il. Mes nuits étaient presque toutes blanches, quand je revenais des chahuts et des bagarres. Si la torpeur ne m'endormait pas, l'image de Teodora s'asseyait à ma table et dialoguait avec moi, elle avec le ton railleur de la femme fière de son déshonneur, moi avec les accents suppliants de qui n'a rien d'autre à demander que la pitié.
   "Pour échapper à ce supplice, je me jetais désespérément sur les manuels, je les relisais sans les comprendre ; mais, après avoir écrasé mon cœur sous la main de fer de ma volonté, je parvenais à comprendre, à apprendre par cœur, et à exposer de temps à autre avec clarté les idées des compendiums. Je confirmai cette bonne impression en donnant à mon avantage une première leçon.
   "Ma mère me demanda de venir la voir pendant les vacances, même si je ne restais que quelques jours. Sans refuser d'accéder à ses désirs, j'obtins qu'elle vînt à Porto passer avec moi la saison des bains de mer. Cette sainte femme accepta.
   "Mes jours s'écoulaient, douloureux, mais sereins, à Leça da Palmeira, où s'étaient réunis quelques-uns de mes parents venus de maisons très éloignées les unes des autres. Mon oncle Fernão vint nous rejoindre avec ma cousine Mafalda, que son père m'avait jovialement décrit, sans aucune exagération. C'était la première compagne de mes jeux d'enfants. Les yeux de ma raison la virent sous son vrai jour. Elle était belle et triste. Si ce n'était l'orgueil de sa race, la gravité taciturne de Mafalda serait un dialogue avec l'ange bien-aimé de son innocence. 'Si je pouvais l'aimer !' disais-je à ma mère qui était devenue pour moi, au cours de ces journées moins angoissantes, une seconde conscience. Et ma mère, avec l'extrême délicatesse de sa vertu, demandait à Mafalda de m'obliger à lire à haute voix quelques livres divertissants. Sur l'insistance de ma cousine, je choisis de lire La Nuit du Château, et La Jalousie du Barde. Je commençai par lire dans le livre ; mais, à la seconde page, je le lâchai insensiblement et déclamai le texte, par cœur, avec un tel enthousiasme, et la voix si vibrante de larmes, que ma mère éclata en sanglots et que ma cousine pâlit, épouvantée par mon ton impérieux. Tu as ici un trait dont je ne puis maintenant me souvenir sans rire ! Comment je vois cela, d'ici, du haut de mes sabots et à travers ces lunettes épaisses !
   "Ma mère m'empêcha de poursuivre ma lecture et Mafalda n'exprima plus jamais le désir de m'entendre. Je constatai que ma cousine était plus froide et moins attentionnée depuis cette explosion de jalousie, mise sur le compte du poète Castilho. Cela m'inquiéta si peu que même ma vanité n'en fut pas froissée.
   "Nous étions en Septembre et j'avais déjà fait mes malles pour retourner à Coïmbra. J'allai faire mes adieux aux endroits où les heures avaient été les plus tranquilles, dans ma solitude.
   "Je remontai le fleuve à la voile et j'abordai à la berge d'où l'on apercevait le petit couvent en ruines et déjà en partie défiguré des Franciscains disparus. À l'ombre d'un arc manuélin qui avait été l'entrée du temple rasé, je méditai sur les moines, le couvent, ce refuge des êtres désemparés, les pierres tombales profanées que des mains impies ont arrachées de sur les cendres de bien des cœurs éteints avec le secret de leurs sublimes tourments. Je méditai, et maudis la civilisation qui avait fermé tous les sanctuaires de la paix quand la guerre, plus inexorable, lâchait ses serpents ; je maudis la culture qui avait ébranlé les infirmeries des malades infectés par le vice, quand la peste faisait plus que jamais rage. Ma détresse était encore immense, puisque je ne pouvais me passer de Dieu, et des hommes, qui m'indiquaient le chemin d'un monde meilleur.
   "Je descendis le fleuve, les yeux encore pleins des ruines de ce couvent dont je garde la nostalgie. Je débarquai sur le pont où ma mère m'attendait. Je me promenai quelque temps avec elle à mon bras et lui confiai mes réflexions sur les couvents. Cette vertueuse dame était heureuse de m'entendre parler ainsi et disait, dans un transport de joie, que je me trouvais entre les mains du Seigneur et que, n'en déplaise au monde, je marcherais toujours sur les traces de mes aïeux pénétrés de piété, dont certains étaient morts en martyrs de la foi dans les combats des soldats du Christ contre les Mahométans. Je me plaisais à écouter la chronique de mes ancêtres, morts glorieusement en Afrique et en Orient, quand je vis au loin, sur la route de Porto, à la sortie de Matosinhos, et se dirigeant vers le pont, une dame qui montait un vigoureux cheval, aux côtés d'un cavalier moins attentif aux élégants écarts du sien.
   "Ma mère braqua sa lunette sur eux et murmura : 'Par Notre Dame des Remèdes !... Si je ne me trompe...'
   "Je la coupai : 'Qui est-ce ?' Ma mère resta sans réponse. Les cavaliers entre-temps s'approchèrent au galop. Avant que je la reconnusse, mon cœur la devina, un flot de sang me monta à la tête... C'était Teodora, Teodora, éblouissante de beauté, gracieuse comme les magnifiques chimères d'un pinceau inspiré, une vision qui ne me semblait pas faite pour des yeux brouillés par les laideurs de cette vie... Ne t'étonne pas de l'ardeur de mes expressions... J'ai remonté vingt-quatre ans de ma vie, et j'ai eu l'impression de revivre ce moment... Attends un peu, pour l'instant... Laisse-moi reprendre mon souffle, en me rappelant ma femme et mes chers petits.

X



   Au bout de deux minutes, Afonso poursuivit ; il n'avait plus le même air jovial qu'au début.
   "Teodora me reconnut. Le désordre de mon âme était comme un vertige et, même ainsi, je ne perdis aucun de ses regards, aucun des traits altérés de ce visage adorable. Elle me fixa. Je frémis ; je la vis frémir quand son cheval s'est presque arrêté dans un mouvement convulsif. Je cherchai un appui sur l'épaule de ma mère et je sentis qu'elle me serrait dans ses bras. La magie satanique du regard de cette belle femme me pétrifia ; je fus glacé ; en peu de temps, mon front est devenu un feu vivant ; je croyais la voir encore et elle était passée. Je mis alors ma main sur mon cœur et c'est là que je rencontrai celle de ma mère.
   "Nous nous en retournâmes chez nous sans échanger un seul mot. J'entrai dans ma chambre, me jetai sur mon lit, enfonçai mon visage dans mes coussins, et me vengeai de mon infortune en pleurant. Je pleurai et me sentis soulagé. J'allai dans la chambre de ma mère et la trouvai à genoux, qui priait. Quelles larmes m'apaisèrent ? Les siennes ou les miennes ? Les siennes ; quand l'homme pleure, il calme sa passion et l'étouffe avec une autre : la haine. Les sanglots qui nous sauvent sont ceux de la douleur qu'on ne méritait pas, quand on en appelle des iniquités du Monde devant le tribunal de la Providence. Et moi, quand je pleurais, je maudissais et je criais vengeance.
   "Le lendemain, je partis pour Coïmbra. Je me concentrai sur ma vision du pont de Leça. Cet adorable démon ne me laissa pas retomber dans mes misérables erreurs. 'Pourquoi, me disais-je, si je dois la retrouver tenant les tenailles ardentes de mon tourment.'
   "Quinze jours après mon arrivée, j'ouvris une lettre timbrée à Braga. Je vacillai sur mes jambes et crus entendre dans ma poitrine mon cœur qui se décrochait, une douleur dont je ne sais si elle est commune à toutes les organisations, une douleur que j'ai si souvent éprouvée, que je la considère comme une maladie des vaisseaux sanguins. La lettre était de Teodora, il y avait peu de lignes, elle y disait, si je me souviens bien :

   C'est le mauvais ange de ma vie qui m'a amenée où tu étais, Afonso. Il me manquait l'Enfer que je vis aujourd'hui. Il ne suffisait pas du remords ; il fallait la fatalité de l'amour, de la passion.
   À partir de maintenant le désespoir des réprouvés que Dieu a écartés de lui va me déchirer la poitrine. Je me traîne à tes pieds pour te demander pardon. Ne me maudis pas dorénavant. Si tu as souffert, pardonne, et que Dieu t'accorde le triomphe de la béatitude ; si tu as oublié, moque-toi de moi. Quelle meilleure vengeance ? Adieu. Réjouis-toi : je désire la mort et elle viendra arracher ma pauvre âme à ce misérable corps.

   "Quel combat, mon ami ! Les heures de cette journée et de cette nuit ont été un balancement continu entre une joie folle et une désespérante agonie. Je me mettais à lui écrire, puis je déchirais aussitôt mes lettres en rougissant sous le regard de ma propre conscience. Ma passion touchait aux extrêmes où commence la perversion morale. Je me plaisais déjà à croire qu'il n'y avait aucune indignité à lui répondre, soit en l'insultant, soit en jetant à ses pieds mon cœur infâme. L'outrager, ou l'adorer, c'est ce que me dictaient les despotiques exigences de ma tête hallucinée.
   "Il me manquait un ami, et je n'en avais aucun à qui confier les secrètes douleurs que j'avais cachées à tous. J'éprouvais le besoin désespéré d'une âme qui m'écoutât. Je me souvins de tous ceux qui avaient partagé ma vie. Sans exception aucune, ils étaient tous futiles et incapables de m'épargner leurs railleries, s'ils me voyaient pleurer. J'étouffai mon cœur, je me jetai dans les bras de la fantaisie qui me tourmentait, je me laissai dilacérer par le vautour de mon orgueil, l'orgueil de n'être ridicule dans aucun de mes malheurs.
   "Trois jours passèrent. Sur mon bureau, il y avait trois lettres fermées, et de morceaux de quelques autres que j'avais adressées à Teodora. J'ouvris les lettres, je me relus, j'eus honte de moi, et je me sentis gêné ; je les déchirai et j'allai me saouler.
   "Pourquoi ? Pourquoi n'aurais-je pas été ce que serait tout homme embrasé d'amour ou assoiffé de vengeance ? Quelle raison avais-je, tout en ayant pitié d'elle, ou en la bafouant, de lui pardonner ? Si quelqu'un avait ri de me voir abandonné par elle, quelle plus grande victoire voulais-je que celle de rendre ridicule le mari de cette femme punie par son abjection même ? Cette hideuse philosophie, dont se pavane l'amour-propre de bien des individus, que portent aux nues l'envie et l'admiration d'autres misérables de la même espèce, qui m'a empêché de l'adopter et d'en tirer profit dans une circonstance de ma vie où je ne pouvais espérer aucune guérison de la religion, de la morale, ou de l'inconstance de mon caractère ? Je ne lui répondis pas, c'est tout ce que je puis dire sur l'inflexible honneur de mes dix-neuf ans. Telle est la féroce vengeance que je m'infligeai pour racheter le lâche abattement où m'avait plongé l'apparition de cette femme vile, parée des pompes du bonheur.
   "Ma deuxième année à Coïmbra fut un suicide continu. Je ruinai ma santé dans toutes sortes de dérèglements et de libertinages. Je ne parus pas à l'Académie parce qu'en cette année 1846, la fermentation de la guerre civile absorbait les esprits séditieux des étudiants... L'Université ferma ses portes en mai quand, exténué par les insomnies, et empoisonné par les boissons stimulantes, je tombai malade, avec le désir sincère et l'espoir joyeux de ne plus me lever.
   "Je cachai mon état à ma mère tant que je ne fus pas assailli par le remords de ne pas l'appeler à mon chevet, et de ne pas lui avouer la bassesse qui m'avait amené à détruire ma vie par des moyens aussi ignobles. Ce fut cette honte qui me sauva. Anxieux et les larmes aux yeux, je demandai aux médecins de me sauver. Ils me dirent d'aller à Madère pour me rétablir, et de passer ensuite un an à voyager dans des pays plus tempérés et boisés. À mon avis, la science voulait me signifier, avec son formulaire, que j'étais à la veille d'entamer un voyage qui me conduirait au-delà des barrières de l'éternité.
   "Je comptai sur ma jeunesse, sur ma volonté de vivre, et je me levai. Je partis de Coïmbra pour Porto. Je pris des résolutions, je voulais retrouver les montagnes qui m'avaient manqué, mes chères pineraies de Ruivães, les ruisseaux cristallins, ourlés de verdure, au bord desquels ma mère me voyait, enfant, cueillir des pâquerettes pour les entrelacer dans ses cheveux. Mon âme alors aimait ces choses-là, avec les transports extatiques et sereins des phtisiques ; c'est que son enveloppe n'empêchait pas que se coule en elle la chaleur de la lumière idéale, ce calme ambiant dans lequel se dégèle le sang coagulé dans le cœur.
   "C'est le désir de vivre qui l'emporta. Ce qui, l'année précédente, me semblait peu engageant et laid, mon appétit de vivre l'embellit. Même la couleur du ciel, d'où s'écoulaient en pluie les joies de mes seize ans, me souriait et m'appelait. La crainte de croiser Teodora ne put même pas me retenir. Qu'est-ce que cela pouvait me faire ? Je pensais que la partie de mon essence, captive de son amour, le feu l'avait rougie et évaporée, et que j'en étais sorti trempé, et bien étranger à l'homme d'une autre époque.
   "Je surpris ma mère assise à l'ombre du chêne, à notre porte, qui relisait mes dernières lettres, écrites avec la tendresse d'une âme éclairée par l'aube d'un jour meilleur. En serrant contre moi cette femme vertueuse, je sentis dans sa poitrine un débordement de santé, d'allégresse et de religieuse onction. Je fus alors convaincu que je commençais une nouvelle existence.
   "J'attendais que l'Université rouvrît ses portes pour aller à Coïmbra redoubler ma deuxième année, dont je n'avais même pas abordé les programmes en consultant la table des matières des abrégés. Ma mère s'efforçait de me dissuader de retourner à Coïmbra, ne jugeant pas que pour moi une licence s'avérât indispensable puisque je ne pouvais compter sur elle pour subvenir à ses besoins et aux miens. Je désirais cependant m'instruire. Je sentais la nécessité d'engranger des idées pour adoucir ensuite par l'étude toutes les années de ma vie, que je comptais passer dans la maison où mon père avait vécu la sienne, jouissant du bonheur complet d'une existence paisible. Ma mère était bonne, elle transigea. Cette douce créature ne cessait de se reprocher d'être l'instrument de mon infortune, elle s'était sentie obligée d'expier par son abnégation et sa complaisance. De plus, elle craignait qu'à un moment ou à un autre, réapparût la vision de Leça.
   "Quel pressentiment !
   "Quelques jours avant celui où mon départ était fixé, je m'en fus aux Taipas prendre congé de mon oncle Fernão, qui se trouvait à Caldas. Le soir, je sortis me promener avec ma cousine Mafalda dans la chênaie. Il faisait déjà sombre quand nous retournâmes sur nos pas. Nous traversions l'Allée des Bains quand la silhouette d'une femme s'approcha de nous, enveloppée dans une cape blanchâtre. Mafalda me serra le bras, convulsivement. La silhouette s'arrêta devant nous et dit, sur un ton ironique : ' - Permettez-moi de contempler votre bonheur, c'est un plaisir pour les gens heureux de se voir admirés.'
   "Je reconnus la voix de Teodora. Mafalda sentit que mon bras tremblait et la reconnut aussi d'instinct. Je m'écartai du chemin afin de poursuivre ma route. Teodora laissa tomber un repli de sa cape, derrière lequel elle dissimulait la moitié de son visage, et dit avec un ton arrogant : ' - Regardez, Afonso de Teive ! Regardez, je suis encore belle ! Le cœur est broyé, mais le visage conserve des grâces qui pourraient enlever une âme plus grande que la vôtre'.
   "Elle resta quelques secondes haletante ; j'entendais la palpitation de son sein altier dans le frémissement de la soie de son chemisier. Puis, dans un grand geste impétueux, elle lança un paquet à mes pieds et s'éloigna d'un pas rapide. Je ramassai l'objet qu'elle avait lancé, et me rendis compte que c'étaient des papiers, et un objet plus solide ; ce devaient être mes lettres. Le reste, qu'est-ce que cela pouvait être ?
   "Mafalda murmurait : '- Quelle femme, mon Dieu ! Quelle audace !... Il me semblait bien que c'était elle. Tandis que tu dormais, cette après-midi, j'ai vu passer cette créature, c'était bien elle, encapuchonnée de la sorte sur un grand cheval, avec un domestique en livrée. Ta mère m'avait raconté de quelle façon elle l'avait vue à Leça, et mon père me l'a si bien décrite dans le moindre détail que j'ai deviné que c'était elle. Je ne te l'ai pas dit et j'ai demandé à Dieu de la faire vite partir d'ici'. '- N'aie pas peur, ma bonne cousine, dis-je à Mafalda, en tout état de cause, cette femme ne peut représenter dans ma vie qu'un tracas de trois minutes quand je me promène dans l'Allée des Bains'. Ma cousine répondit : ' - Ne te fais pas d'illusion, mon cousin, cette femme, c'est ton mauvais sort.'
   "Je souris et m'en fus examiner le paquet. C'étaient des lettres attachées avec un ruban noir, auquel pendait une petite clé ; il y avait aussi un coffret en écaille, fermé. Je compris que la clé était celle du coffret. Je l'ouvris, et je vis une tresse de cheveux et trois fleurs séchées glissées entre les mèches, comme une parure. Je reconnus les trois fleurs : je les lui avais apportées du jardin de ma mère, pour son anniversaire.
   "Je pris la tresse et, à force de la contempler, je m'aperçus que je l'avais insensiblement rapprochée de mes lèvres. Je regardai autour de moi pour m'assurer qu'on ne me voyait pas. J'étais seul et ma chambre était fermée... Je déposai un baiser sur les cheveux de Teodora, mon ami ! Je te demande pardon de ne pas en rougir aujourd'hui ; mais je te permets, si tu écris un jour cette histoire, de mettre six points d'exclamation quand tu arriveras à cet incident, et de t'étendre, le mieux que tu pourras et que tu voudras sur la misère de cette brute qui pleure et dépose des baisers sur des tresses de cheveux, de la brute qui rit de son propre avilissement, de la brute enfin qu'on appelle un homme.
   "J'allais déposer ces mèches dans le coffre, craignant quelque surprise, et vis alors un papier plié au fond du coffret. C'était une lettre. Je m'empressai de la cacher, remis les cheveux dans le coffre, et le dissimulai, ainsi que mes lettres, dans mon sac de voyage et, palpitant d'émotion, je quittai ma chambre pour aller respirer dans l'obscurité d'un balcon où je ne m'attendais pas à trouver quelqu'un.
   "Dès la première bouffée qui pénétra jusque dans mon cœur, imprégné des souffles balsamiques de ma jeunesse, j'entendis une respiration forte et tremblante.
   "J'allai au bout du balcon et vis ma cousine, les mains sur le visage, qui essayait de retenir les sanglots qui lui montaient de la poitrine, trahissant une violente anxiété. Je l'appelai tendrement, je l'interrogeai. Quand j'arrivai à la comprendre, comment t'exprimer la profonde contrition qui déchira mon âme ? Les larmes de Mafalda coulèrent sur mes mains... Je lui demandai pourquoi elle pleurait. Elle me répondit : ' - Ce sont mes premières larmes : c'est pour toi que je les verse, mon cousin. Dieu te laisse te perdre... Il n'y a personne qui puisse te sauver de cette femme.' Elle se dégagea de mes mains, et s'enfuit en sanglotant.
   "Je levai les yeux au ciel et me dis, en geignant presque comme un enfant : 'Ne permettez pas que je sois précipité dans l'abîme dont votre Miséricorde n'a pas voulu me sauver!'
   "Et je crus que le Ciel répondait à ma prière par un miracle. L'image de Teodora passa devant mes yeux, elle me semblait repoussante, abjecte, ignoble et prostituée. Tout à coup, dans un disque lumineux, se dessina la figure angélique de Mafalda, le visage baigné de larmes, humble comme une sainte et, en même temps, hautaine comme la vertu sans tache.
   "Je me mis alors à aimer ma cousine ; toutes les étoiles du ciel m'étaient favorables ; toutes les rumeurs de la nuit entonnaient avec moi un hymne au Seigneur pour m'avoir délivré des pièges de cette femme fatale qui m'avait fasciné par l'effronterie même de son audace et avait tissé, avec ses cheveux, la corde avec laquelle elle devait étrangler ma dignité.
   "Pris d'une fervente tendresse, je partis à la recherche de ma cousine. Je la trouvai au chevet de son père. Mon oncle m'appela au pied de son lit. Je m'assis avec une joyeuse inquiétude. Le vieillard me trouva différent à mon regard, au ton de ma voix, à mon air. Il voulait savoir le secret de cette transformation. Il demandait à Mafalda si elle le connaissait. La jeune fille souriait avec cette angoisse particulière qui lacère l'âme dans un sourire, parce que les larmes ne servent qu'à exprimer les souffrances ordinaires.
   "Je restai là pendant que mon oncle prenait tisane, lui demandai sa bénédiction, et retournai dans ma chambre. Ma cousine prit congé de moi, sans me regarder dans les yeux. Sa fierté souffrait probablement que je l'eusse surprise en larmes. Cette réserve me rendit Mafalda plus divine encore.
   "Enfermé dans mon alcôve, j'ouvris la lettre de Teodora. Elle se trouve dans ce paquet cacheté depuis quatorze ans. Brisons le cachet, cela confirmera l'authenticité de mon histoire... La voici. Lis-la, toi, tandis que je reprends mon souffle. Il y a des années que je n'ai pas parlé aussi longtemps.
   Je lus la lettre de Teodora que je transcris ici :

   Qui t'a dit, à toi, que je me sentais dégradée à mes propres yeux, Afonso ?
   Quand t'ai-je donné le droit de supposer que ton silence, en réponse à un cri du cœur, écraserait la dignité de la femme qui fait tomber, d'un souffle, la boue du mépris dont tu as souillé ses habits ?
   Quand je te suis apparue, comme la preuve d'un dévouement magnifique, tu t'es montré mesquin. Mes larmes te semblent le pus d'un cœur corrompu, quand c'était le sérum du sang le plus noble.
   Tu n'as pu élever ton front à la hauteur du mien ! Et tu m'as jeté la pierre !
   Qui crois-tu être, Monsieur Plein-de-Superbe, qui détourne les yeux de ton esclave, et ne sais même pas manifester quelque miséricorde en demandant à la femme qui t'aime de ne pas être infâme en t'aimant ? !

   J'interrompis ma lecture à ce moment, repris haleine, et dis :
   - Cette dame a du style, ou alors je n'y entends rien en styles ! Quelle cascade de questions  !
   - Tu peux rire : moi aussi, je me mords les lèvres pour ne pas éclater de rire au nez de l'ancien Afonso de Teive, dit mon ami.
   - Mais le style - sincèrement, j'ai pris du plaisir à cette lecture - le style, ici, ne peut être à l'image d'une femme ; il y a là, au moins, la triple intelligence de trois écrivains qui secouent leurs mèches aux quatre vents de l'inspiration ! Par Hercule ! Ça oui, c'est une femme ... Et il y a là quelque chose à voir, comme dit Garrett.
   - Et à lire, ajouta Afonso de Teive. Continue, si tu veux.
   Je sollicitai mes facultés intellectuelles, et poursuivis ma lecture :

   C'est à mes dépens, homme de fer, que tu as durci l'argile fragile d'une autre époque au feu des passions basses, aux dépens de la femme méprisable.
   Que faisais-tu quand je me débattais avec les regrets que tu m'inspirais, et les douleurs de ma captivité derrière les grilles des Ursulines ?
   Quand tu as su que la tyrannie m'enfermait à double tour dans une cellule et mesurait le moindre atome de l'air que je respirais furtivement, que faisais-tu pour délivrer une femme qui, à quinze ans, aspirait au même soleil que les fleurs, les oiseaux, les mendiants, le dernier vermisseau qui rampe pour accomplir son destin sous les yeux de Dieu ?!

   - Il me semble, fis-je remarquer, que cette dame arrondit hardiment ses périodes, mon cher Afonso ; et si tu me le permets, je dirai qu'il y a trop de style dans cette période ! Ça me démange de te demander l'effet que cela te faisait il y a quinze ans.
   - Lis et, quand tu auras fini, nous parlerons,
   Et je lus :

   Ne réponds pas. La femme vile, abjecte, misérable est généreuse. Ne réponds pas. Ris, et écoute.
   Abandonnée par toi, trompée, je ne sais pourquoi ni dans quel but, par ta mère, je me suis trouvée trop faible pour croiser les bras et attendre la mort. Au bord de l'abîme, j'ai vu une planche de salut. Je savais qu'en s'y accrochant, mes mains déchirées se couvriraient d'incurables ulcères.<
   Je le savais, mais je me suis accrochée à cette planche. J'écoutai mon infortune ; je n'avais aucun autre ange, ni aucun autre démon qui me conseillât. Je l'ai écoutée, et j'ai accepté le mari qu'elle m'a donné. Je me suis perdue pour la vie de mon âme ; mais j'ai trouvé la vie de mes yeux, de mes oreilles, et de mon sein où me rongeait le démon de la solitude et de l'abandon. <
   J'ai vu des arbres, j'ai vu des étoiles, j'ai entendu les cantiques de la Terre et les murmures amoureux de la nature en fête. Au centre du monde, j'étais la seule femme sans mère, sans père, sans ami, sans un cœur qui s'ouvrît aux cendres du mien. Peu importe. Je voyais le soleil dans le firmament et, au-delà du soleil la lumière infinie de ceux qui ont loué la main du Seigneur qui, suivant sa volonté, déploie un crêpe de ténèbres sur les cœurs qui, dans leur innocence, n'osent l'interroger comme Job.

   - De mieux en mieux ! fis-je remarquer. Elle possède les Livres Sacrés !... Puis-je, sans être indiscret, te demander si l'auteur de cette lettre est morte ou bien encore gaillarde ?<
   - Attends que l'enchaînement des faits t'éclaire, répondit Afonso. Je poursuivis ma lecture, plus surpris que d'habitude quand il m'arrive de tomber sur des choses écrites par des personnes dont la santé mentale est sujette à caution :

   Un jour, l'amertume de mon âme déborda. Je ne savais où m'emportait mon vertige. J'ai couru des lieues. Les arbres qui gémissaient, les fontaines qui murmuraient, les coups de tonnerre qui éclataient dans un ciel de bronze, les cataractes qui rugissaient dans les précipices, tout me disait ton nom. J'ai traversé en courant les montagnes qui nous ont vus enfants ; j'ai reconnu le rocher sur lequel s'asseyaient nos mères, j'ai prié au pied de la croix de pierre nichée dans une anfractuosité de la montagne. Et je ne t'ai pas vu. Je t'ai cherché deux mois, sans balbutier ton nom. Et... quand il y a un an, je t'ai aperçu, appuyé à l'épaule de ta mère, la voix de mon orgueil de malheureuse m'a dit : si il veut que tu te perdes pour lui, demain tu n'auras ni honneur, ni famille, ni mari, ni aucune créature sur la terre qui ne t'insulte pas.
   Et je t'ai écrit, Afonso ! Ce papier, c'était un renoncement, ces paroles voulaient dire : offre-moi la damnation pour mon salut ; offre-moi l'infamie pour ma gloire ; le monde va me lapider, et je croirai qu'il acclame ma vertu ; toutes les débauchées me jugeront indigne d'elles ; et moi, heureuse de mon déshonneur, je tendrai la main avec douceur à toutes les misérables qui cracheront sur moi.
   Et toi, Afonso ? Comme tu t'es empressé de me juger morte pour la vertu, de t'approcher du cadavre, de poser un pied sur sa poitrine, de le piétiner, de cracher sur lui !
   Je suis revenue de l'autre monde. La femme que tu as vue, il y a peu, était un fantôme. Les cheveux noirs que tu as paré de trois fleurs sont tombés à tes pieds.
   Les fleurs ont été labourées dans le feu de l'Enfer. Le fantôme est retourné à ses flammes pour ne plus brûler le rire de tes lèvres avec le flamboiement de ses yeux. Va au Ciel, toi, et demande à Dieu qu'il me laisse t'adorer dans l'éternité de mes peines. Demande-lui de m'accorder l'éternité pour mon expiation, et l'éternité pour l'amour. Adieu.

   Comme il arrive qu'on pleure, parfois !...
   C'était le style.

XI


   Afonso sourit de ma sensibilité à fleur de peau, tortilla distraitement ses longues moustaches au-dessus de sa barbe rayée de filets blancs, alluma sa pipe en terre noire et poursuivit :
   - C'est que je pleurais vraiment quand j'ai fini de lire cette feuille. Tu sais à présent l'effet que me fit la lettre de Teodora. Il n'est pas de circonstance honteuse que j'omettrai dans cette confession générale. Je suis le juge de l'homme que j'ai été. Je me suis jugé et condamné à l'opprobre de ramasser dans la boue mon vieux cœur et de l'offrir avec un haut-le-cœur au dégoût de ceux qui passent.
   Je le coupai :
   - Je ne vois là rien de choquant dont tu doives rougir !...
   - Ce sera au moins pour toi l'occasion de mesurer la faiblesse de mon esprit, ou plutôt l'indécrottable simplicité dont je fais preuve en pensant qu'une telle pacotille de mots ronflants et d'apostrophes mélodramatiques suffisaient à justifier les accusations de Teodora. Le châtiment de ma déplorable stupidité ne tardera pas... Nous y viendrons :
   "Je lus une troisième fois la lettre et j'ouvris la fenêtre de ma chambre. Le vent agitait les branches des jeunes chênes, et le ciel était cette nuit-là sans étoile. J'eus envie de m'enfoncer dans l'obscurité des bois. J'ouvris doucement la porte de ma chambre et gagnai à pas de loup le balcon d'où il était facile de sauter dans la rue. Je venais de sauter, quand, d'une fenêtre obscure à côté du balcon me parvint la voix de Mafalda : 'Tu n'avais pas besoin de sauter, cousin, dit-elle, tu nous appelais, nous t'ouvrions les portes.' - Tu es encore debout à cette heure ? demandai-je, stupéfait et quelque peu contrarié que l'on m'espionnât.' - Je ne me couche jamais plus tôt, répondit-elle avec douceur. Quand les nuits sont aussi tristes, j'aime regarder dehors... Il y a du vent, cousin, ajouta-t-elle en se retirant. Ne reste pas là comme ça,  avec cet air perplexe, dans les courants d'air. Bonne nuit'. Et elle s'empressa de refermer la fenêtre.
   "Je me dirigeai vers l'Allée des Bains, dans l'espoir inepte d'y voir les traces de Teodora, ou elle-même, si ça se trouvait. Je ne sais ce que j'attendais. Il est difficile d'expliquer ce qui nous pousse dans de telles circonstances quand, quelques années après, on s'interroge soi-même sur la cause de ses désirs ; ce sont des actes étrangers à la raison que seul peut justifier le délire. La vérité, c'est que je m'en fus dans cette allée, et que j'ai marché pas à pas en cherchant à me rappeler l'endroit où elle avait surgi devant moi, et la direction qu'elle avait prise en s'en allant.
   "Je m'assis sur un des bancs de pierre, et me demandai si elle avait été assise là. Je bouchai mes oreilles à tous les bruits pour entendre le son des paroles de Teodora qui résonnait au fond de mon cœur. Je projetai mon âme implorante et désespérée vers ce ciel de bronze aussi noir qu'elle. Je demandai à Dieu qu'il me fît oublier cette femme, avec la véhémence du juste qui, dans sa détresse, demande la couronne du triomphe.
   Je me levai et marchai dans les ténèbres, me heurtant aux arbres, et cherchant à apaiser le feu de ma tête et de mes mains aux fontaines et aux étangs que je rencontrais. Au point du jour, je me trouvais au pied de la Falperra. Un sommeil irrésistible et léthargique s'empara de moi. Je m'endormis, le visage appuyé à la racine d'un arbre, et me réveillai tout emperlé de rosée, à la chaleur des premiers rayons du soleil. Je revins par la route des Taipas, et entrai dans la maison au moment où mon oncle Fernão, surpris de mon absence, interrogeait les domestiques pour savoir si j'étais sorti au petit matin.
   "Mafalda m'apparut, le teint pâle, les yeux rougis à force de pleurer et ses cernes, d'un violet prononcé, descendaient jusqu'au milieu des joues. Mon oncle fit une légère allusion à mon peu d'égards pour sa fille. Nous sortîmes de la salle à manger et entrâmes dans le salon où Mafalda jouait ses morceaux au piano, et s'accompagnait de temps en temps en chantant. Ce jour-là, l'adorable pénitente s'assit pour d'une seule main, pianoter des airs monotones mais d'une céleste nostalgie, et mélancoliques.
   "Le vieillard me fit un signe à l'insu de sa fille. Je le suivis, nous sortîmes, et nous rendîmes à pied aux ruines de Citânia. À mi-chemin, il y avait une maison inondée, avec des pans de mur encore debout. Le vieillard s'approcha de ces ruines, tendit son bras comme un index et dit : ' - Cette masure a appartenu à ton grand oncle Cristovão de Teive. En ce temps-là, quand leurs derniers hivers givraient leur crâne et leurs tempes, sonnant leur glas, et ramenant leurs yeux vers leur sépulture, le remords pénétrait profondément le cœur des hommes qui avaient mené une vie dissolue, et les étouffait sous les anneaux de ses innombrables vipères, jusqu'à ce que Dieu eût pitié d'eux et les convoquât à son tribunal. Ton grand oncle était un misérable. Il s'éprit d'une femme de la cour, et cet amour lui pourrit le cœur et le sang, empoisonné par les affres de la perfidie. Ce garçon abject partit pour sa province, où il assouvit sa haine sur autant de victimes qu'il put surprendre endormies dans les bras de leur ange d'innocence. À quarante ans, la malédiction de Dieu s'appesantit sur lui. De la racine des cheveux à celle des ongles, son corps, rongé par la lèpre, se couvrit d'ulcères. D'un coup, le vide se fit autour de lui, il se retrouva atrocement seul. Tous l'abandonnèrent. Même les enfants trouvés que la rumeur lui attribuait n'osaient lui tendre un gobelet.
   'Cristovão possédait cette maison-là, sans proches voisins, construite dans on ne sait quel but, il y a trois siècles. C'est ici que s'est enfermé et qu'a vécu ce vivant enseveli dans le linceul de ses ulcères. Il avait pour seule compagnie la nourrice qui lui avait donné le sein, et que Dieu, pour la récompenser, a préservé de cette terrifiante maladie. Il mourut abandonné de tous et légua cette maison à la femme qui lui ferma les yeux. Son infirmière disparut tout de suite après lui, et rendit la maison aux héritiers de son maître. Quand je suis arrivé ici, cinquante ans après, j'ai trouvé cette masure. Aucun de nos parents n'en a franchi les seuils, qui sont encore là où existaient auparavant des portes.'
   "Mon oncle resta quelques instants silencieux et dit pour conclure : 'Afonso, notre Divin Maître nous édifiait par des paraboles ; un homme de cette calamiteuse époque fait la morale avec des exemples. Ton grand-oncle a commencé comme toi ; à toi de voir, mon neveu, si tu arrives à mener une meilleure vie que la sienne. Si une femme a introduit un tel cancer dans ton sein, cache-toi, purifie-toi, essaie de t'amender, et reviens ensuite dans le monde chercher le bonheur de ton cœur. J'ai une fille unique, un trésor que Dieu m'a confié. Ma fille pleure à cause de toi. Si tes larmes ne te délivrent pas des griffes de cette femme perdue, fuis, et fuis aujourd'hui même. Ne dis pas un mot à présent, Afonso.'"Le lendemain je partis de Taipas et m'en fus à Ruivães.
    Quelques jours après, je fis une croix sur mes études, et partis pour Porto. Un vapeur appareillait pour Liverpool ; j'embarquai ; je restai un moment en Angleterre ; de là, je passai en France, puis de la France en Suisse où je vécus quelques six mois. Le remords d'avoir quitté ma mère et mon pays n'a cessé de me suivre.
   "Je pris à plusieurs reprises la décision de revenir, mais la première image qui se présentait quand je m'imaginais de retour dans ma patrie, ce n'était pas celle de ma mère ! C'était immanquablement Teodora, toujours elle !
   "Au bout d'un an hors de ma patrie, je revins à Porto. Je me considérais alors comme guéri. Son souvenir s'était déjà estompé : le pouls ne s'accélérait pas et, de mon cœur, un flot brûlant ne me montait plus à la tête. J'offris ce plaisir à ma mère d'aller la voir, et je trouvai à son chevet Mafalda qui l'aidait à se remettre d'une grave maladie. Je notai un changement sensible dans le visage de ma cousine. Les rires de l'ange s'étaient élevés jusqu'au Ciel avec le parfum de ses prières. L'étincelante lumière de ses yeux avait été éteinte par ses sanglots. Ses mèches tombaient, éparses, sans fleurs, sans ornements, comme autant de dons que l'on oublie, ou dont on ne voit pas l'utilité pour réussir dans la vie. Embellie, cependant, par la sainte auréole d'une douleur qu'on subit sans avoir commis de faute. De quelle passion me suis-je senti l'esclave, ces premiers jours ! Avec quelle ferveur religieuse j'embrassai la main de ma mère réchauffée par ses lèvres à elle ! Je me souviens de l'avoir trouvée seule dans le verger. Je m'assis à côté de cette femme d'une pureté sans égale. Je saisis avec une soudaine avidité ses doigts qui me tendaient une pomme. Je n'osai les baiser... J'ai juste balbutié : ' - Ma sœur chérie... ' Mafalda me répondit : ' - C'est ainsi que tu dois m'appeler, puisque j'ai déjà pris le pli de m'adresser à ta mère comme si elle était la mienne, mon cousin.'
   "La paix de ces premiers jours, ce doux repos de mon esprit entre ces deux âmes charitables qui réconfortaient la mienne avec les indicibles douceurs de la vie domestique, ne me retinrent pas trois semaines. Comme je me sentais fatigué de la monotonie des heures toutes semblables, je fus pris d'angoisse et d'horreur pour ce que j'allais devenir : 'Quel homme abominable je suis !' me disais-je en mon for intérieur, rebuté par moi-même dans un dernier sursaut de vertu. 'Si le crime me répugne, pourquoi ne pas l'oublier ? Si je ne puis l'oublier, pourquoi me dévorer le sang en essayant lâchement de la fuir ? Je la hais et, dans mon âme, je lui demande pardon pour cette haine. Si mon cœur souffre, en se languissant d'elle, je m'abomine, et retourne contre moi-même les griffes de cette passion féroce'.
   "Pour échapper à moi-même, je cherchais un refuge dans les yeux de Mafalda. Elle voyait dans les miens une implorante soumission et ne devinait pas pourquoi, lâchement, je la fixais avec une telle douceur. Elle en tira de fausses conclusions. Elle se crut aimée. Et lorsque je m'échinais le plus à lutter contre la vision de Leça et de l'Allée des Bains, Mafalda attribuait au Ciel les joies d'un autre temps, qui lui empourpraient le visage. La compatissante amertume avec laquelle je la considérais, cette jeune fille ingénue y voyait l'expression d'un amour contemplatif, comme celui qu'elle avait ressenti et toujours caché à tous, sauf à son père.
   "Ma mère, à l'insu de sa nièce, me posait sur elle des question, songeant toujours au mariage. Je lui répondais en lui disant la vérité, comme si Dieu avait besoin d'interroger ma conscience. J'exprimais la crainte d'avoir dissipé les fleurs de mon cœur, convaincu de ne plus avoir les vertus qui feraient de moi un époux digne d'elle. Ma mère ne pouvait me comprendre, m'obligeait doucement à lui donner des réponses et, quand elle m'entendait, elle disait en sanglotant : ' - Ce fatal envoûtement n'a pas encore été rompu !... Que Dieu te sauve, mon pauvre fils !'
   "À quarante pas de ma maison, il y a une croix de pierre brute sur un piédestal en moellons. C'est cette croix qu'évoquait Teodora dans la lettre que tu as lue. Quand elle avait six ans, elle a passé une saison avec sa mère chez nous, et elle y est revenue à neuf. Nos mères se sont assises parfois sur les marches au pied de la croix tandis qu'avec des rejets fleuris d'acacias et d'arbres fruitiers, nous tressions de maladroites guirlandes que nous accrochions à ses bras.
   "C'est là que m'entraîna mon cœur dix ans après. Je me suis assis sur le piédestal de la croix. Je jetai un coup d'œil sur la pierre qui en constituait le socle, et vis des lettres. Je les examinai, et reconnus l'écriture de Teodora. Il y avait deux dates : 5 juin 1848, avec ses initiales T.P en guise de signature. Les lettres de la suivante étaient plus récentes : 10 Septembre 1849, avec les mêmes initiales et les mots suivants : Une âme en peine est venue prier ici.
   "Nous étions le 15 Septembre de la même année. Teodora s'était donc trouvée là cinq jours avant.
   "J'avais la fièvre quand je suis rentré. À la divine amabilité de Mafalda que je trouvai en haut des escaliers, je répondis avec une tendresse feinte. L'ange m'importunait. J'aspirais maintenant à une infernale orgie. Je voulais brûler et palpiter dans la jouissance avide qui se rit des devoirs et insulte l'épouvantail de la morale, impassible bourreau des organisations ardentes. L'air touchant de Mafalda était une lance qui me transperçait. Je l'évitai et, durant quelques jours, nous avons passé fort peu de temps ensemble.
   "Je retournai encore au calvaire. Au bras gauche de la croix pendait une couronne de fleurs des champs et, à la base, on avait inscrit une autre date : 20 Septembre 1849. Minuit. Le soleil du matin brûlera ces fleurs ; mais les bras de la croix rédemptrice resteront ouverts pour les malheureux. T.P. Je voulais cacher à ma mère ces inscriptions écrites au crayon. Je mouillai un mouchoir d'eau et je les effaçai. Je vais à présent t'avouer que, quelques heures durant, l'entêtement de Teodora me sembla ridicule."
   - C'est exactement ce que je pense, moi aussi, à présent, fis-je observer, encouragé par la confession de la personne la moins disposée à se laisser prendre au romantisme ridicule de l'épouse d'Eleutério Romão dos Santos.
   - Mais, poursuivit Afonso de Teive, cette judicieuse critique se transforma le lendemain en compassion.
   Je le coupai :
   - En amour...
   - En amour, oui, en un amour indomptable, un amour qui brûlait de la voir et de l'entendre, de pleurer avec elle, de l'arracher à son mari et d'insulter, en en prenant possession, la société et Dieu.
   "Ce dessein m'aiguillonnait quand j'entrai dans la maison. Ma cousine se trouvait dans la première pièce. Elle se leva. Elle me prit doucement la main, la posa sur son sein haletant et me dit : ' - Les bras de la croix rédemptrice resteront ouverts aux malheureux. Bien qu'écrites par une main criminelle, ces paroles sont saintes. Puisqu'elle a fait ton malheur, mon pauvre Afonso, accepte aussi son conseil.' Elle posa un baiser sur la paume de ma main et quitta la pièce.
   "Mafalda avait vu avant moi les paroles de Teodora. Elle avait compris ce mystère, résisté à la tentation de les effacer, et promis à Dieu, dès ce moment-là, d'user de toutes les ressources de son cœur pour me mettre en garde contre les ruses de cette femme perfide.
   "Qu'aurait pu faire cette simple créature ? Elle déploya l'infinité des forces humaines pour mon rachat ; mais il a fallu que je fusse au cœur des ténèbres de ma vie, pour que le ciel lui concède une autorité pleine sur ma raison.
   "Dès le lendemain, Mafalda me demanda de l'accompagner à une promenade, loin de là, dans les pineraies autour du monastère de Landim.' - Seuls ? lui demandai-je'. ' - Pourquoi pas ? Seuls avec nos anges gardiens et le cœur de ta mère qui nous accompagne, mon très cher Afonso. '
   "Nous sortîmes. Mafalda restait taciturne. Contre mon bras droit, son cœur battait irrégulièrement la chamade. Et je sentais en mon âme un trouble, une contrainte qui n'était pas adaptée au style habituel d'une conversation entre cousins. Au sommet d'un tertre, d'où nous devions descendre vers des plaines fertiles, Mafalda s'assit et embrassa de ses yeux baignés de larmes les horizons à l'entour. Je lui demandai pour quelle raison elle pleurait. Elle me répondit que l'idée l'affligeait de me voir quitter pour toujours ma mère et des parents qui me chérissaient.
   ' - Qui t'a dit que j'abandonnais ma mère et mes parents ? rétorquai-je'.
   ' - Tu me le diras, toi, si je te le demande, en joignant les mains, répondit-elle, joignant le geste à la parole'. Je balbutiai n'importe quoi. Les paroles qui me venaient sonnaient faux. Mes joues s'enflammèrent, parce que je n'étais pas habitué à mentir. Mon cœur prit part à cette honte ; la tendre créature qui m'interrogeait semblait à ce point déifiée qu'elle m'inspirait une sorte de scrupule religieux.
   "Mafalda m'interrompit : ' - Je vois que je te fais de la peine, mon cousin. Tu es encore bon, tu ne peux mentir à ton amie. Tu veux suive ton destin... Fais-le, mais... écoute-moi...' Un long silence suivit, auquel elle mit elle-même fin, elle s'exclama, éclatant en sanglots : ' - Je ne puis !... La Sainte Vierge n'a pas écouté mes prières!...'
   "D'un ton câlin, avec la délicatesse d'un frère, j'insistai pour qu'elle parlât. Elle articula quelques phrases sans aucun lien encore entre elles, dont je pouvais suivre le fil dans mon esprit averti. Je la coupai, fort ému, et m'adressai à elle en ces termes : ' - Tu dois avoir un instinct directement inspiré par le Ciel, ma cousine, parce que ton âme virginale et pure de toute fausseté ne peut être trompée. Tu sais que je vais m'enfuir sans avoir annoncé à me mère ce nouveau coup. Je m'enfuis, ma sœur, parce qu'entre ton céleste dévouement et mes passions effrénées, il y a l'infini. Tu es une créature qui n'a pas encore songé au mal, qui cherche une âme toute pleine des croyances de la jeunesse. Tu vois ma vie, harcelée par les menées de la seule femme que j'aime, d'une femme perdue pour moi et pour elle-même. Tu observes cela avec tes yeux inexpérimentés, et tu n'en reviens pas du pouvoir infernal de cette femme. Oh ! Que Dieu ne te laisse pas voir le monde dépouillé des habits que lui prête ta candeur ! Que Dieu te préserve de te pencher sur l'abîme d'où l'on tire les clartés qui nous permettent d'observer les plaies de la société. Cache-toi de moi et de tout homme, cache-toi, ange du paradis, pour qu'aucun homme ne te dise ce qu'il a vu. Je ne sais comment j'oserais te conter mes malheurs, Mafalda. Ton langage, je l'ai oublié quand j'ai quitté ces forêts où nous nous entendions comme s'entendent les petits oiseaux du ciel. Que te dire aujourd'hui ? En quels termes te montrerai-je mon indignité ?'
   "Avec une extrême douceur, Mafalda posa sa main sur ma bouche : ' - Ne dis plus rien, mon frère, tu as déjà tout dit... La seule femme que tu aimes, c'est... elle'. Les sanglots étouffèrent sa voix. Je n'avais plus assez d'énergie pour essayer de la consoler. Comme je ne sentais en moi aucune ferveur, toutes mes expressions eussent été faibles et vaines. Je pouvais mentir, mais à quoi cela m'aurait-il servi ?... Mon silence était angoissant. Je me reprochais de m'être exposé à un tel entretien.
   "Je fus heureux de la voir se lever et me dire : ' - Nous revenons, cousin ?.Rentrons chez nous. Ne perds pas des instants que tu pourrais passer avec ta mère. Allons-y.'
   "À ce moment-là, au pied de la montagne par où passait la route de Landim, une femme passait au galop. Elle était seule. Je ne l'avais pas encore vue quand Mafalda tendit son bras pour me la montrer et dit : 'La seule femme que tu aimes'.''
   "À cet instant, j'oubliai l'ange qui se trouvait là, près de moi, en train de pleurer ; je ne sais même pas si j'ai souhaité que Dieu la rappelât dans sa patrie ; et j'adorai le démon qui passait là, en bas, avec son voile qui voltigeait, dans les nuages de poussière qui se levaient sous les sabots du cheval lancé au galop.

 XII


   Chaque jour les ténèbres s'épaississaient autour de l'esprit désemparé d'Afonso de Teive. L'obsession de Teodora ne lui laissait aucun répit. Aux environs de Ruivães, on remarquait de plus en plus l'amazone, tantôt seule, tantôt suivie de son laquais, parfois flanquée de son mari dont elle faisait aussi peu de cas que de son laquais. Selon moi, Afonso résistait à la tentation et, dans l'espoir de les rejoindre dans le royaume céleste, se renseignait sur les saints de sa famille, qui étaient moines sous l'étendard de la Croix, mais qui, selon d'aucuns, méritaient beaucoup moins l'auréole de la sainteté. Mourir quand le ciel s'ouvre pour vous au-delà de l'horizon, en entendant déjà les hymnes des anges, c'est glorieux et réjouissant ; mourir par contre en versant goutte à goutte comme autant de larmes le sang de son cœur, sans visions bienheureuses, sans l'élan du prédestiné, mourir de son amour pour une femme, qui se traîne soumise aux pieds de son vainqueur qui le méprise et qui l'adore... une sublime extravagance si vous voulez que je n'appelle pas cela un très saint martyre !
   Avant qu'on la prévînt de l'intention qu'il avait de partir, la mère du déplorable garçon résolut de lui imposer sa volonté de mère, en faisant preuve de sévérité. Informée par Fernão de Teive, elle savait que Teodora faisait de fréquentes incursions dans les alentours de Ruivães et qu'Afonso n'était pas étranger, bien qu'il ne l'eût pas rencontrée, aux manigances de cette dévergondée.
   Le mot adultère, dans l'esprit de D. Eulália, représentait une horreur, comme si ce crime avait été sans exemple dans l'humanité et qu'il n'y eût aucun remords pour faire contrepoids dans la balance de miséricorde divine. L'effroi à l'idée qu'un fils à elle, un descendant de saints, et de mâles pour le moins honorés, puisse provoquer dans le monde un scandale d'une telle monstruosité, l'enflamma d'une louable indignation. Alors qu'il ne s'y attend pas, on appelle Afonso dans la chambre de sa mère pour entendre ces paroles graves et sèches :
   - J'ai besoin de mourir en paix avec le monde entier, que je n'ai jamais scandalisé, je pense, et que Dieu me pardonne si ma vanité me fait oublier mes fautes. Je te demande comme une amie, à moins qu'il ne me faille plutôt t'en donner l'ordre comme une mère, de m'épargner, tant que je vivrai, la honte de me voiler la face quand on me demandera des comptes sur les sentiments de religion et d'honneur que j'ai instillés dans ton âme. Je crains que l'on ne me demande ce que j'ai fait de l'héritage que ton père m'a confié pour que je te le transmette dès que tu aurais assez de discernement pour le recevoir... un héritage de vertu et de probité que d'emblée tu liquides. Va à Lisbonne, si cela te plaît, ou voyage, si tu préfères. Il est bon que tu saches les fonds dont tu disposes. Ta maison rapporte six mille cruzados, tu peux compter sur eux, et sur la valeur des propriétés si, pour préserver ton honneur, tu as besoin de les faire vendre. Ne reviens pas auprès de moi si tu ne peux me jurer sur les cendres de ton père que le souvenir de cette femme coupable est éteint dans ton cœur. Que Dieu, notre Sauveur, te bénisse, mon fils. Ma dernière prière sera pour demander au Créateur de te restituer à la maison où des générations se sont légué la tradition des grands services rendus à Dieu qui vont de pair avec les grands services rendus à la Patrie ; religion, honneur et travail, le noble métier de l'épée pour les uns, et de la science pour les autres. Tu ne suis plus la trace de tes aïeux, tu consumes ta jeunesse en t'exposant à des déboires auxquels personne, à part moi, n'est à même de compatir. Sois fort si tu le peux, sois un homme. Si ta dernière faiblesse te pousse au dernier crime, réserve au moins une partie de ton âme à la contrition, au moment de mourir.
   Jamais, jusqu'à cette heure, Afonso n'avait entendu sa mère parler ainsi. Même dans l'admonestation, elle n'avait jamais caché combien ça lui coûtait ; et pour compenser sa peine, elle passait aussitôt aux caresses.
   Concernant Teodora, les réprimandes étaient toujours voilées sous la grave et douce persuasion des conseils. Vouloir l'éloigner d'elle-même, il n'en avait jamais été question, elle n'y avait pas fait la moindre allusion. Et maintenant, il y avait son air, la dureté de ses propos, son expression, les rides de son front. Afonso trouva assez de changements pour en être surpris et peiné. Il s'apprêtait à répondre. D'un geste, elle lui intima aussitôt le silence et dit :
   - Je ne veux pas t'entendre. C'est à Dieu de t'entendre. Pars. Moi, je reste ici, je veillerai sur cette enfant qui n'a eu que le malheur de t'aimer. Nous nous consolerons, elle et moi, en priant pour toi. Demain, tu partiras. C'est un ordre de ta mère.
   En prenant congé de sa mère, Afonso eut l'intuition qu'il ne la verrait plus. La plus grande angoisse qu'il ressentit jusque là, ce fut celle-là.
   Il s'agenouilla pour baiser ses mains qu'il couvrit de larmes. Elle le bénit sereinement, les yeux sur le crucifix de son oratoire. À côté d'eux, se tenait Mafalda, livide, raide, transie par le froid qui la faisait grelotter. Elle ne pleurait pas. Sa souffrance était comparable à ceux de la mère qui avait également les yeux secs. Mais, lorsqu'Afonso lui tendit la main et lui dit : "Adieu !" elle arracha du fond de sa poitrine un cri perçant et se jeta dans ses bras, pleurant à chaudes larmes.

FIN DE LA PREMIÈRE PARTIE

Deuxième partie >>    
     

Texte René Biberfeld, 2009  -  Image : Nouveau Monde - huile sur toile, Matine Caillette-Vibert, 2008
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