Castelo Branco

   Camilo Castelo Branco

Introduction et options de traduction

L'Aveugle de Landim.................(Nouvelle)
Le Roman d'un homme riche.....(Roman)
Les Amours fatales....................(Roman)
Les Amours salvatrices.............(Roman)
Les Nuits de Lamego................(Nouvelles)
Les Brillants du Brésilien.........(Roman)
Volcans de boue........................(Roman)
Monsieur le Ministre.............(Court roman) Coeur, tête, estomac......................(Roman)


Mémoires de Prison...............(GrosRoman)
Où se trouve le bonheur ?..............(Roman)
Le portrait de Ricardina................(Roman)
Ne me tue pas...................(Courte pochade)
Le seigneur du palais de Ninães... (Roman)
La sorcière du mont Cordoba....... (Roman)
20 heures de litière...(Petits contes moraux)
Le juif...........................(Roman historique)
Ça alors !.......................... (Roman déjanté)
Le bourreau...................................(Roman)

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Camilo Castelo Branco

Les amours salvatrices

DEUXIÈME PARTIE
Chapitre XIII

  Afonso de Teive s'en fut à Lisbonne. Dans son désespoir intransigeant, il refusa de loger chez le conseiller. Il meubla une maison dans le quartier de Buenos-Aires, et dans la rue la moins fréquentée. Il prit ses distances avec les relations qu'il s'était faites chez le magistrat et s'abstint de se lier avec de nouvelles connaissances. Il tapissa de livres les murs de son cabinet, se lançant dans l'étude pour se distraire, et même dans des travaux de composition, sans avoir l'intention de se faire connaître dans le monde littéraire. Tant que son esprit fut absorbé dans l'aménagement de sa maison et les commodités nécessaires à qui entend y vivre jour et nuit, il ne fut accablé de douleur qu'en de courts moments ; mais dès que cessa ce remue-ménage, que les tapis des pièces élégantes ne laissaient plus passer le bruit des pas, et qu'assis à son bureau, Afonso entendait juste le tic-tac de l'horloge, autour de son esprit, les nuages s'épaissirent, qui s'étaient espacés, dispersés par la brise de l'espérance, et jamais la main de la tristesse ne pesa autant sur lui. Les livres l'ennuyaient ; l'écriture lui échauffait l'esprit et le plongeait dans une pénible excitation. Tous ses manuscrits, fragmentaires ou décousus, que j'ai vus treize ans après, trahissaient une passion tenace et le poète en tirait des arguments contre la Providence qui l'avait abandonné, dans le combat qu'il menait contre lui-même.
   Accepter à vingt-deux ans, aussi longtemps et volontairement, un tel joug dans sa vie cela relève d'une vertu imaginaire. On disposait, dans d'autres civilisations, du désert de l'anachorète et de la Palestine du Croisé ; les uns et les autres se consumaient dans les tourments de la solitude, ou se laissaient découper par le fer islamique ; ils se rejoignaient au Ciel pour recevoir leur patrimoine de joies infinies, en échange d'une heure d'orgueil comblé - qui de plus n'a rien à voir avec la course fugace du ventre vers la sépulture. À notre époque, par contre, devant tant de lumière, tant de fracas, tous ces efforts de la terre pour se parer, maintenant que le Ciel se laisse contempler, non plus comme l'asile de vies futures, mais uniquement comme l'enveloppe étoilée de ce globe dont les délices nous ont été données en dédommagement du temps trop bref où nous les savourons, maintenant, en somme, que vivre sans jouir est un sinistre, sinon un stupide, prélude à la mort, au bord de la tombe, quelle folie que celle d'Afonso de Teive qui ne prend pas le monde à bras-le-corps, avec six mille cruzados de rente, vingt-deux ans, sa hardiesse de fidalgo, une figure dotée de toutes les grâces, et qui a tout pour plaire !
   La société raffinée se devait d'envoyer un de ses ornements intimer à Afonso de Teive l'ordre de comparaître, en tant que prévenu de lèse-culture, à la barre du XIXe siècle. Le délégué choisi pour cette occasion trouva comme par hasard Afonso dans les bois de Penha-Verde à Sintra, où l'avait amené la nostalgie de ses arbres de Ruivães.
   D. José de Noronha, trente ans, second fils d'une noble maison de Lisbonne, avait entamé diverses études à l'Université, il avait dans les mêmes âges qu'Afonso. Il appartenait à la tribu des Persifleurs, et se recommandait comme meneur dans les troubles, et plus encore comme l'estomac le mieux fait pour digérer le vin. On racontait que D. José de Noronha buvait au tonnelet quand il n'avait pas sous la main la bassine qui lui servait d'habitude de coupe dans ses libations. Ce fait, constaté par des témoins stupéfaits et envieux, lui gagna la considération de ses compagnons de taverne, et lui valut une voix délibérative dans toutes les débauches nocturnes. Afonso de Teive, quelque temps associé aux imprécateurs, ne jugea pas digne de son estime cet illustre compagnon qu'il ne distinguait pas des autres dans son esprit. Séparés par leurs habitudes à présent différentes, ils se voyaient rarement. D. José de Noronha traitait le transfuge de renégat, et faisait courir le bruit que le misérable n'avait jamais bu une bouteille de genièvre, sans éprouver les effets de l'ébriété. Une telle accusation constituait une offense grave.
   Après avoir abandonné ses études, à force de se faire régulièrement recaler, D. José retourna dans sa famille qui le reçut sans manifester aucune surprise devant cet échec, pas même la moindre contrariété. Le fidalgo disposait d'un gros patrimoine du côté de sa mère, et avait un père dont la vie déréglée absolvait les écarts de son fils. La société l'accueillit joyeusement, le rangea en première ligne dans la cohorte des élégants, et salua comme autant de trophées des conquêtes relevant du code pénal, et glorieuses aux yeux des salons. D. José s'abstint de s'enivrer en public, il faut le reconnaître ; mais se rattrapa dans des vices qui s'avéreraient bien plus nocifs pour la société si la plupart de ses membres s'autorisaient les affligeants outrages qui touchent les intimités les plus secrètes, quand ils n'exposent pas les familles au regard du public. Nous n'allons pas jusqu'à dire que toutes les familles outragées se plaignent. Il y a tant d'exceptions, surtout à Lisbonne, que celui qui voudrait en tirer une règle aurait bien du fil à retordre. Vous trouverez là une bonne quantité de cette chose que l'on appelle "philosophie", une science qu'il a fallu inventer à mesure que certaines vertus irréprochables dans leurs appartements se sont mises à sauter par les fenêtres, et à prendre leur envol pour je ne sais où, pour l'Inde, ce qui semble naturel, car les veuves s'y font brûler afin de confirmer qu'elles restent fidèles à leurs défunts époux. Ce doit être ça.
   Afonso de Teive reconnut D. José, qui s'écarta d'un groupe de femmes pour le saluer. C'était bien autre chose, après l'avoir vu à Coïmbra, de le voir ici à Sintra, flanqué de femmes d'une extrême distinction comme on dit là-bas, une expression presque toujours d'une irréprochable pertinence, à condition de ne pas mentionner la qualité distinctive. Le peu d'estime dans lequel le fidalgo du Minho tenait celui de Lisbonne se dissipa aussitôt. Son maintien, sa mise, sa gravité, ses gestes affectés, tout cela servi avec un parfum, pour m'exprimer ainsi, de palais et de cour, transforma la mauvaise opinion d'Afonso en une estime attentive et presque amicale.
   Bref, ils échangèrent leurs adresses et convinrent aussitôt de se retrouver souvent et de passer beaucoup de temps ensemble. D. José de Noronha, qui était du pays, fut le premier à rendre visite à Afonso. Ils se fréquentèrent assidûment et en vinrent à loger à tour de rôle l'un chez l'autre pour des périodes de trois jours. Il fallait s'y attendre : Afonso raconta ses chagrins et se livra sincèrement à son ami. C'était le premier étranger à les entendre. Il lui montra les lettres de Teodora, vantant sa beauté, plus grande encore que son génie manifesté dans l'écriture. Le pauvre Afonso n'avait trouvé rien de moins que du génie dans les lettres de l'épouse d'Eleutério Romão. De son côté, D. José de Noronha passait de la surprise à l'effarement à chaque phrase interrogative de la fameuse missive, qui m'a fait rire et pleurer, un fait unique dans ma vie extraordinaire.
   - Et tu as pu, dit D. José, tu as pu résister à cette femme ?! Tu es un infirme, ou tu as un cœur de pierre, ou encore tu dégages un parfum de sainteté ! Découvre-moi bien les replis de ton esprit. Explique-moi ce phénomène. Est-ce bien vrai que tu n'as jamais répondu à cette femme, et que tu n'as pas cherché à la voir ?
   - C'est exact, répondit Afonso, presque honteux de sa confession.
   - Ô pauvre Joseph ! Ô malheureuse Hiempsal... Connais-tu bien Hiempsal ? l'épouse du ministre du Pharaon ? Combien de capes comptes-tu abandonner ainsi à de belles mains !... Pauvre de toi, Afonso de Teive qui as fini par sortir de l'inondation sans cape et couvert de boue !... Tu ne sais pas que tu es en 1850 et que tu dois jeter par-dessus bord le poids de deux siècles si tu ne veux pas couler à pic, et tomber dans l'inexorable ridicule avec les hommes de ta condition, et faits comme tu l'es. Origènes factices qui ne corrigent même pas par l'étude des attributs divins leur ignorance des attributs humains... Pauvre Teodora... la belle femme qui se traînait à tes pieds, quand toi, avec l'orgueil même de ta vanité blessée, tu aurais dû aller lui baiser les cheveux au lieu de les lui arracher. Pauvre fille, mariée à un homme appelé Eleutério. Eleutério comment... déjà ?
   - Eleutério Romão dos Santos, dit Afonso souriant, sur le ton moqueur de son ami.
   - Eleutério Romão. Je ne sais, reprit D. José, si j'aimerais l'épouse d'un homme appelé Eleutério ! Mais vu la figure et le style de cette Teodora, je l'aimerais, je veux bien croire que je l'aimerais, Afonso, en l'obligeant à rendre justice au titre d'époux de son mari... Parlons sérieusement, comme des garçons qui ont le strict devoir de ne pas être idiots, sous peine d'être victimes de tous les Eleutério. Il est indispensable que tu écrives à cette femme ; cela ne t'empêche pas d'écrire à beaucoup d'autres, vu que tu ne sais plus où tu en es, et que tu t'adonnes volontiers aux méditations... Quel guignol tu fais, Afonso ! Et moi qui te trouvais si drôle à Coïmbra ! Quand tu publiais dans le Trovador des jérémiades lamartiniennes, et nous étions convaincus que tu étais un infortuné, que tu vivais des brises du lumineux Mondego, et, tandis que tu faisais pleurer les jeunes filles avec tes vers, farceur, tu te sifflais des torrents de cognac, comme une éponge sous une cataracte, et j'ai bien souvent cru que tu me ferais descendre de mon piédestal... Fêtard !... Parlons sérieusement, à présent. Écris à Teodora, s'il te reste un semblant de pudeur... Ne me dis pas que tu souffres à cause d'elle, que c'est pour elle que tu as abandonné ta mère, que tu as renoncé à l'amour d'un ange à cause d'elle... Ne me dis rien de tel, je ne puis admirer ta vertu, ni ta sottise. La vertu consisterait à mesurer l'espace qui sépare ton âme du cœur de Teodora que tu as trahie, et à loger dans cet espace trente femmes, pourvu que tu ne prives pas ta mère de ta présence, et que tu ne lui infliges plus de tels chagrins, fussent-ils bien moins graves. Tu devais adorer ta cousine parce que c'était un ange, et désirer l'autre parce que c'était un démon. Qu'as-tu fait quand elle s'est mariée ? Tu as pleuré, et enduré un tel rabaissement de ton orgueil que tu as consenti à ce que l'on te vît pleurer, toi, un garçon de vingt ans, aimable, riche ! Réfléchis bien à une si catastrophique calamité. Imagine ton existence dans dix ans et dis-moi quel dégoût va t'inspirer cet Afonso, quand l'Afonso de 1850 constatera qu'il a le même nom et pratiquement le même visage !...
   Et il développa longtemps le même argument.
   Le fils d'Eulália écoutait le discours de D. José, entrelardé de facéties, et parfois pertinent pour des raisons qui se fichaient profondément dans son esprit. Les répliques qui lui venaient étaient molles et même timorées. Il hésitait à donner des réponses qui feraient rire son ami. Il se forçait à manifester autant de licence dans les idées, et parfois de grivoiserie dans les propos. Il avait l'impression de s'épanouir intérieurement pour un nouveau printemps de joies où il connaîtrait bien des amours qui s'annihileraient, permettant à son cœur de se trouver salutairement détaché de toutes. Il prit en grippe sa maison des Buenos-Aires parce qu'elle se trouvait loin du monde, et juste bonne pour de malheureux fous qui comptent se déplumer en pleurant sous le regard de l'ange de la solitude. Il déménagea pour aller s'installer au centre de Lisbonne, près des salons et des théâtres, entre le tapage des estaminets et la foule des promenades. Il paya de sa personne. Il fut d'abord écœuré ; mais il y avait à ses côtés D. José de Noronha, entouré de tous les grands roués, tous décidés à se gausser du provincial dromadaire qui s'était caché dans le quartier des Buenos-Aires afin de diluer dans ses sanglots une passion aux mains calleuses, ramenée de là-bas, du Minho montagneux. Or Afonso préférait abjurer la vertu qui prenait déjà beaucoup de précautions pour lui souffler ses conseils, plutôt que de s'exposer aux railleries de personnalités aussi brillantes. Il est vrai que parfois deux images s'imposaient à son esprit, baignées de larmes : celle de sa mère et de Mafalda. Afonso chassait ces images importunes, et se traitait de visionnaire infantile, pas encore émancipé des illusions d'un poète sans aucune expérience du prosaïsme inévitable de la vie.
   D. José eut beau faire, il ne parvint pas à lui faire écrire à Teodora. Il se trouve que d'autres femmes supérieurement belles, et pleines de reconnaissance pour ses égards, retinrent son attention, et lui firent un peu oublier la morgada de Fervença. Mais, un jour, au milieu d'un cercle de jeunes gens qu'il avait prié à déjeuner, Afonso reçut une lettre de Teodora :

   Le Seigneur m'a prise en pitié. L'ouragan est passé. J'ai la tête froide au bord de la tombe d'où je me suis levée. Me voici debout face au monde. Je sens en mon sein le poids de mon cœur mort ; mais je vis, Afonso. Mes lèvres ne lâchent plus de malédictions, les mains sont jointes, mes yeux ne pleurent pas. Mon cadavre s'est levé, immobile comme la statue du sépulcre. Ne me crains plus, à présent, ne t'enfuis pas. Arrête-toi, là où tu es : tes joies doivent être bien illusoires, si la voix d'une pauvre femme arrive à les troubler.
   Écoute... Si je te voyais aujourd'hui, tel que tu as été près de moi, quand tu étais l'ange de mon enfance, je t'embrasserais. Si tu me disais que ton innocence s'est abîmée dans le gouffre des passions, je te repousserais. J'aime l'enfant d'il y a cinq ans et je déteste l'homme d'aujourd'hui.
   Tu peux être rassuré. Quel mal peut te faire cette lettre, Afonso ? Ne me réponds pas, lis. Cette femme perdue, le Christ lui a jeté un regard plein de commisération et l'a entendue. Et si moi je voyais passer le Christ entouré de misérables, je m'agenouillerais et lui dirais : 'Seigneur ! Seigneur ! C'est une malheureuse qui s'agenouille devant vous, et pas une femme perdue. Il n'y a pas une seule infamie dont la justice de la terre me puisse faire grief. Il était immoral, ce devoir que l'on m'a imposé, j'ai voulu le fouler aux pieds, mais je suis pure. Un devoir immoral... pourquoi pas, Seigneur ? Vous avez vu que j'étais innocente ; ma mère et mon père étaient avec vous
   On m'a étouffée dans un cachot ; je voulais vous aimer, libérée des fers que l'on m'imposait, je me suis laissé tuer, votre image sous les yeux, par un prêtre de votre culte. Votre prêtre, Seigneur Dieu de Justice, a commis un acte immoral, dressant, pour menacer les facultés de cette âme qu'il écrasait, l'échafaud de mon cœur. Il a été immoral, le devoir que l'on m'a légalement dicté en votre nom, Seigneur. Et moi, sans vociférer contre le monde qui me passe ce garrot à mon cou, je m'agenouille devant vous, Dieu qui réprouvez les plaisirs de ce monde, en vous suppliant de me donner un ami.
   C'est ce que je dirais au Dieu de la femme adultère et de Madeleine, Afonso. Et le Seigneur aurait pitié de moi, il m'écouterait, et de ton âme, pénétrée et foudroyée par la miséricorde du Juste des Justes, jaillirait un gémissement compatissant pour la femme désemparée : Sois mon ami !


   Afonso refusait de montrer sa lettre ; c'était pourtant discourtois de la garder cachée entre garçons qui s'étaient confié là franchement, et aussi fidèlement que possible, leurs exploits amoureux des quinze derniers jours.
   - Homme indigne de notre estime ! s'exclamait D. José de Noronha. Cynique rhéteur ! Peux-tu refuser à tes amis le plaisir innocent d'apprécier deux minutes le style d'une provinciale Sévigné à qui il ne manque, puisque c'est une femme de notre temps, que de s'attacher à un homme qui lui ouvre les horizons d'un destin splendide ? Par ici la lettre !
   - La lettre ! La lettre ! crièrent tous les assistants en empoignant leurs verres.
   - Un toast à la belle des montagnes ! beugla D. José.
   - Après avoir lu la lettre, corrigea un commensal.
   - Avant et après ! rétorqua celui qui avait proposé le toast et il ajouta : À la santé de Teodora, la belle, la spirituelle, la femme aimée follement amoureuse, aussi pure que peut l'être l'épouse qui, dans les bras de son mari, réserve à l'homme qu'elle aime la virginité de son cœur.
   - À la santé de Teodora ! crièrent-ils tous à l'unisson, à l'exception d'Afonso dont la mine trahissait la mélancolie.
    Suivit un toast enthousiaste à l'heureux Afonso qui plaçait la belle Minhota au-dessus de tant de Lisboètes au teint et à l'œil d'arabes qui lui avaient offert leur âme dans un sourire. Afonso les remercia, dissimulant fort mal un geste de contrariété.
   Les convives persistèrent à réclamer la lettre. Afonso hésitait encore. Le plus ivre de cette jeunesse patricienne représentant les plus grands noms de l'époque héroïque du Portugal osa prendre la lettre sur la table et l'ouvrir sous les applaudissements retentissants des autres. Afonso de Teive tendit le bras, impétueusement, et arracha la lettre de la main de son hôte.
   - C'est une insulte à tous ! s'exclama D. José de Noronha.
   - Ce n'est pas une insulte, rétorqua le garçon de Ruivães, c'est un hommage à toutes les femmes, et particulièrement aux malheureuses.
   Cela dit, il embrasa la feuille à la flamme du chandelier auquel ils allumaient leurs cigares. Le ton amer de ces paroles toucha les convives qui, par bonheur, se trouvèrent tous d'humeur sentimentale : les vapeurs de l'alcool avaient embrumé leurs facultés intellectuelles, qui étaient restreintes chez eux, comme par privilège héraldique. D. José, imprimant à son visage un semblant de rigueur et de sérieux, pérora sur la probité d'Afonso et, au nom de leurs amis communs, le remercia pour cette leçon et porta un nouveau toast à leur jeune hôte qui était aussi digne de l'estime des hommes que de la confiance des femmes.
   Ce chapitre ne nous dispense pas d'une note explicative, pour apporter une réponse provisoire à la critique avisée, laquelle me demandera comment j'ai pu transcrire une lettre brûlée à la flamme d'un chandelier quelques minutes après avoir été lue par Afonso. C'est parce que le brouillon, de la main de Teodora, pleine de ratures, de corrections et de pâtés était encore entre les mains d'Afonso de Teive en décembre dernier. Il nous reviendra de dire comment Afonso est entré en possession de ce brouillon. Les critiques constateront alors qu'il est peu de choses dans la vie qui arrivent aussi naturellement.
   Excusez-moi ces scrupules excessifs : je ne supporterai pas de bon cœur que la mauvaise foi relève chez moi de flagrantes invraisemblances.
   C'est ainsi que je voudrais que l'on écrivît l'Histoire de notre Patrie, en faisant preuve de cette exigence et de cette rigueur. C'est faute d'une telle minutie dans l'élucidation des événements historiques que nous ne savons pas encore combien de bâtards ont faits nos monarques, une lacune qui ternit quelque peu notre panégyrique des rois portugais et de leurs vertus. Que les historiens s'inspirent de mon exemple.

XIV

   Le même jour, un député qui venait d'arriver du Minho remit à Afonso une lettre de sa mère, à laquelle était jointe une autre de Mafalda. La dame de Ruivães félicitait son fils : elle avait appris qu'il cherchait à se distraire dans la capitale, et l'exhortait à se comporter de façon honorable dans ses plaisirs, pour qu'ils ne soient pas gâtés par le fouet de la conscience et de l'infamie. En quelques lignes, Mafalda lui demandait de ne pas l'oublier et de rester fidèle à sa promesse de l'estimer comme une sœur.
   Le député de Braga était un particulier qui n'avait pas la langue dans sa poche, et prenait gaillardement par-dessous la jambe tout ce qu'on appelle la délicatesse pour ce qui touche aux affaires de cœur. Moyennant quoi l'exubérant député tint à Afonso ce discours :
   - Je me souviens encore de vous quand vous étiez déjà un jeune homme et que vous étudiiez la rhétorique à Braga. Le fait est que vous avez été pris au collet par l'officier d'État Civil quand vous avez assailli les sœurs du couvent des Ursulines. Eh bien, c'est moi qui, à la demande de votre mère, suis intervenu en votre faveur dans le procès qu'on vous intentait.
   - Je ne le savais pas, fit-il. Je profite de l'occasion pour vous remercier.
   - Il n'y a pas de quoi, rétorqua le député avec un sourire entendu. Ce que peuvent inventer, Monsieur, les femmes... ou les petites femmes... parce qu'en fin de compte la morgadinha de Fervença est tombée assez bas pour aller se marier avec une brute de Tibães... Vous en avez entendu parler ?
   - Parfaitement. Il était impossible pour moi de ne pas l'apprendre, répondit Afonso, attentif.
   - Je connais Eleutério Romão dos Santos, poursuivit mon informateur Il en a vu de grises. Elle lui a bien rincé les grandes oreilles qu'il a ; il n'y a plus qu'à les essorer. Vous devez le savoir.
   - Je sais juste que Teodora est la femme d'Eleutério.
   - Bon, je vous raconte. La fille a ses humeurs et personne ne le dira après avoir vu cette limace, qui semble faite de blanc-manger. Dès qu'elle est entrée de la maison et s'est vue affligée de son beau-père Romão et de sa belle-mère Eleutéria, elle a piqué sa crise, fait sonner les grosses cloches, et garni ses pièces et ses chambres de meubles modernes. Eleutério a voulu se rebiffer ; mais, dès les premières frictions, elle a parlé de divorce, ou pire, de quitter la maison, pour partir apparemment à votre recherche. Le mari s'est pris la tête à deux mains quand il a entendu parler de divorce. Tous les biens pratiquement appartiennent à Teodora. Si elle s'envolait avec son patrimoine, sa fripouille d'oncle qui a manigancé un mariage si désastreux, aurait un coup de sang. Ils ont commencé par lui passer ses quatre volontés. Reste à savoir pour quoi faire. Vous ne devinerez jamais ce qui lui est passé par la tête.
   - Pour ce que j'en sais... dit Afonso qui brûlait de curiosité.
   - Elle s'est improvisée doctoresse!... Elle a fait acheter à Porto deux chariots de livres, s'est enfermée dans son bureau dont on aurait dit que c'était la librairie d'un couvent, et s'est mise à lire jour et nuit. Le jour, passe encore ; mais la nuit, il y avait de quoi rendre Eleutério perplexe, lui qui était religieusement marié et le maître de sa femme d'après les droits qu'on lui reconnaissait. Quelques temps après, elle a été prise d'une autre manie : elle s'est improvisée cavalière, et elle se lançait au galop à travers le champ Sant'Ana à Braga, levant des nuages de poussière, qu'on aurait dit un escadron de cavalerie ! Et le dérèglement de cette tête ne s'est pas encore arrêté là ! Elle a pris un laquais, lui a donné une livrée à parements rouges, et parcouru avec lui les routes du Minho, dans des courses folles. On l'a vue tantôt à Landim, tantôt à Santo Tirso, puis à Leça de Palmeira... On dirait vraiment que je vous apprends quelque chose de nouveau !... conclut le narrateur en souriant.
   - Et qu'est-ce que l'on disait de sa conduite ? fit Afonso, vivement intéressé par les révélations de ce législateur si spontané.
   - De sa conduite à quel propos ? demanda le député avec un sourire méfiant.
   - À propos d'amants ; je voudrais savoir si l'opinion publique lui prêtait des amants.
   - Voici ce que je puis vous en dire : quand vous étiez à Leça avec votre mère, et que la morgada y est allée avec son mari, quelqu'un a dit que le mari avait une bonne tête de naïf. Et à mon avis, ce n'étaient pas des paroles en l'air.
   Le député éclata d'un rire chargé de sous-entendus avant d'ajouter :
   - Et puis, quand vous avez passé une saison à Ruivães et que Teodora traînait dans le coin, tous les bons à rien disaient que l'adultère était établi conformément à tous les articles du code et à quelques autres encore que n'ont pas mentionnés les corps législatifs.
   Le député de Braga partit dans un nouvel éclat de rire où l'on devinait un monde de goguenarde finesse :
   - Ce n'est pas notre genre de colporter là-bas des ragots sur personne, que je sache, reprit le député. Mais ce mari ! Ce crétin qui ne la tient pas et la laisse batifoler avec son cheval et son laquais, il me fait de la peine, sincèrement : il y a eu quelqu'un pour m'assurer que, lorsqu'elle s'enferme dans sa librairie, sa femme ne tolère pas sa présence, et l'on m'a même dit qu'elle passe toute la nuit à consulter ses livres ! C'est sûr : ce mari se trouve dans une position délicate, conjugalement parlant. Que vous en semble, M. Afonso ?
   Là-dessus, le bonhomme fut pris d'un troisième fou-rire, où perçait quelque arrière-pensée s'accordant mal, à mon avis, à la retenue souhaitable chez une personne grave... et encore moins à un député des Cortes.
   - Comment est-elle ? demanda Afonso. Est-elle encore jolie ?
   - Plus que jamais, elle est parfaite. Les épaules se sont arrondies, et tout le reste se présente à proportion. Elle est très grande, élancée, on dirait une Anglaise. Et quel panache dans la façon de mener son cheval !... Vous vous moquez de moi, Monsieur ? demanda tout à coup le député, après avoir un moment réfléchi sans dire un mot.
    - Si je me moque de vous ?! Quelle question !
    - Alors, là ! Vous me demandez à moi, M. Afonso, si elle est jolie ?! Y a-t-il quelqu'un qui sache mieux que vous comment elle est ?! Allez donc raconter des histoires à ceux qui les gobent. Moi, on ne me la fait pas !
   - Je vous donne ma parole d'honneur, répliqua Afonso, que ma question était sincère. J'ai juste vu Teodora en coup de vent, et je n'ai pu distinguer ses traits.
   - Votre parole a pour moi, rétorqua l'homme de Braga, autant de poids que l'Évangile. Eh bien, Monsieur, le monde se trompe. La rumeur publique fait de vous l'amant de Teodora. Je n'osais pas vous le dire aussi ouvertement ; mais, puisque nous en sommes arrivés à ce point, sachez que personne ne croit à votre innocence, excepté Eleutério qui est bonne pâte.
   Il est inutile de dire que le bonhomme se remit à rire, en se frottant les mains, et s'exclama soudain, poussé par ses penchants oratoires :
   - Il se trouve encore des gens pour se marier ! Il y a encore des victimes qui s'immolent d'elles-mêmes sur l'autel des femmes ! Nous arrivons à une époque où personne ne peut affirmer avec certitude qu'il connaît son père. Les registres de baptêmes sont falsifiés. Les commandements de Dieu, et par-dessus tout le neuvième, vont disparaître des catéchismes. Le moment est venu de réformer ainsi cet article de la sainte loi : "Tu ne désireras pas ta femme pour ne pas t'opposer aux droits de ton prochain !" Où cela va-t-il s'arrêter, M. Afonso de Teive ?
   Balançant entre le sérieux et le rire, durant trois quarts d'heure, le député égrena toute une suite de lieux communs, entrelardés de saillies, à propos de la dégénérescence de la société en ce qui concerne le mariage. Afonso trouvait le comique emportement du législateur heureusement relevé de gros sel, et stimulait sa verve. Enfin, content de lui, le député s'en fut à S. Bento, plus convaincu que personne que le sort le désignait pour élever la voix au Parlement quand il s'agirait de décréter la moralisation des familles.
   Afonso resta pensif. Ces révélations le flattaient. Le caractère odieux de Teodora dissipa l'impression que produisait sur lui sa façon de vivre, qui lui en imposait quand elle ne suscitait pas sa compassion.
   "Une malheureuse sublime ! se disait-il. Une malheureuse sublime qui, en se liant à moi, serait la plus sublime des créatures !"
   Et, travaillé par cette idée qui lui martelait obstinément l'esprit, Afonso se repentit d'avoir brûlé la lettre qu'il avait reçue ce matin-là. Il voulait la relire, l'imprimer avec des baisers au fond  de son cœur.
   Le soir, il alla au théâtre et s'entretint longtemps avec D. José de Noronha. Fallait-il répondre favorablement aux assauts de Teodora ? D. José, apparemment dégoûté pour lors de l'imbécillité morale de son ami, lui demandait cependant d'oublier complètement cette femme, et de se comporter comme un garçon raisonnable, ou d'écouter son cœur et d'accepter le bonheur des mains de qui que ce fût.
   Cette nuit là, vaincu enfin par l'impérieuse nécessité d'être semblable à tous les hommes, le jeune homme écrivit une lettre fort longue. Il commençait par leur rappeler leur enfance à tous deux : ce devait être un morceau de haute poésie amoureuse, l'expression d'un cœur qui déborde, quand, dans un sombre épisode de la vie, les yeux percent les ténèbres pour aller se plonger dans des abîmes de lumière, dont l'éclat ne rayonnera plus à présent. C'était d'une tristesse on ne peut plus douloureuse !
   Puis il rappelait les jours où ils s'étaient aimés, quand leurs cœurs s'épanouissaient et fleurissaient, qu'ils balbutiaient leurs désirs dans des phrases qui reflétaient leur âme et leur ravissement, un si doux langage, qui était encore celui des puériles chimères, à peine évanouies dans le passage de l'enfance à l'adolescence. C'était encore de la poésie, comme une fleur toujours splendide et verdoyante, parce que la tige, arrosée de larmes, continuait de grandir, sans que quelque passion hideuse des temps à venir ne puisse en extirper la racine.
   Suivait le rappel des douleurs atroces qu'avait éprouvées le jeune homme après son abandon, quand deux fois, à Lisbonne et à Ruivães, il se serait jeté dans les bras de la mort, en acceptant l'Enfer, si le souvenir de la femme qu'il avait aimée en ce monde ne représentait pas déjà pour le condamné le plus terrible des supplices. Après les plaintes, montant enfin du cœur jusqu'aux yeux, le pardon s'exhala dans une larme. Le pardon et l'amour. Il n'y a pas moyen, pour une âme humaine de pardonner des ingratitudes sans baiser la main qui nous a blessé. Oublier, oui ; mais oublier, c'est du mépris, ce n'est pas le pardon.
   Une fois la lettre écrite et fermée, Afonso remit à plus tard son expédition. Pourrait-elle parvenir, sans être détournée, entre les mains de Teodora ? D'injustes soupçons ne pousseraient-ils pas Eleutério à l'ouvrir ? De plus, une fois rétablis les liens d'estime, Afonso rentrerait-il chez lui, contre la volonté de sa mère, faire là-bas le siège d'une femme mariée ?
   Ces questions s'adressaient à la raison ; mais la malheureuse raison était déjà enfouie dans sa conscience, et la conscience avait été assourdie par les grelots du bal carnavalesque où son maître l'avait envoyée étudier les coutumes de son époque.
   La lettre prit la direction de Braga. C'était un jour de foire quand elle arriva à la poste ; le mari de Teodora se trouvait là pour vendre des grains. Il alla consulter la liste à la poste pour voir si son père avait reçu une lettre de ses parents du Brésil et, comme il était fâché avec les noms de plus de trois syllabes, il demanda qu'on lui lût toute la liste. Quand le lecteur obligeant arriva à Teodora Palmira Vilar de Sousa, Eleutério s'écria :
   Il convient de savoir que la morgada s'entendait directement avec les libraires qui la fournissaient. Eleutério alla récupérer la lettre, et son œil fut tiré par l'élégance de la calligraphie, le sceau bleu qui la fermait, avec des armes, et surtout le tampon de Lisbonne.
   Je n'ose reproduire le soliloque d'Eleutério Romão. Je sais que tantôt il tournait sur lui-même avec la lettre, et que tantôt il frottait le papier entre deux doigts comme si en le palpant il eût pu en déduire le contenu. Le regedor de la paroisse se trouvait à côté de lui ; c'est lui qui avait lu la liste, et lisait maintenant dans son âme.
   - Tu as l'air tout chose, Eleutério, dit-il. On dirait que cette lettre t'a tapé dans l'œil.
   - À vrai dire, répondit le mari de Teodora, je ne connais pas cette écriture, ni ces armes royales!... Ma femme ne connaît personne à Lisbonne, et d'après ces lettres, compère, on dirait que ça vient de Lisbonne.
    C'est comme vous le dites : Lisbonne en toutes lettres. Et alors ?... Tu crois qu'elle...
   - Ça me démange de l'ouvrir !... Qu'en dis-tu, compère ?...
   - Il ne tiendrait qu'à moi, la lettre serait déjà ouverte. Une épouse à moi qui reçoit des lettres sans que je sache de qui... Dieu m'en préserve !
   À peine ces mots furent-ils prononcés, Eleutério brisa le sceau, et tendit la lettre au regedor, en lui disant :
   - Lis, toi... Elle est vraiment longue ! On dirait une sentence !... Voyons voir, je ne me sens plus dans mon assiette.
   Le regedor prit le manuscrit de huit pages, se carra sur ses jambes en accent circonflexe, toussa, respira, s'assura que ses lèvres étaient bien humectées, et lut péniblement ces mots : "D'où vient cette céleste harmonie qu'a entendue mon âme, quand le ciel me caressait exhalant les souffles de notre enfance, et que toutes les délices de l'existence m'étaient promises dans mes rêves ?"
   Le regedor tourna ses yeux effarés vers Eleutério et dit :
   - Tu y comprends quelque chose, compère ?
   - Que Dieu me sauve ! Je n'ai pas compris un traître mot, répondit Eleutério Romão, le regard vissé sur cette écriture cabalistique, les yeux écarquillés.
   - À mon avis, c'est du portugais, répondit le regedor pour sonder son compère.
   - Ça oui, c'est du portugais !... Répète un peu voir.
   Le lecteur répéta et dit
   - Ça parle d'âme, derêves et de délices. Veux-tu que je te dise ? Quoi que ce soit, ça me semble louche ! Il y a là, Dieu me pardonne, une canaillerie, et de taille ! Laisse-moi jeter encore un coup d'œil, que je voie si je pêche quelque chose.
   Et il poursuivit sa lecture : "Les rêves d'un ange, éclairés par l'image éclatante de la fille de mon âme ! Revenez, revenez, déposez votre rosée sur cette fleur brûlée, faites souffler une brise printanière sur mon cœur glacé par les frimas de cette nuit sans fin... Oh, mes si aimables chimères !..."
   - Et maintenant, tu as compris ? reprit le regedor. Je suis comme Felicia de Abrantes, encore moins avancé qu'avant. Si ce n'est du latin, ce doit être quelque diablerie !
   - Tu veux qu'on aille demander à quelqu'un ?! répondit Eleutério. On va trouver une personne qui nous explique ça, ici, à Braga... On va en parler là-bas à un prêtre que je connais, au chapelain des Ursulines.
   - Tu as raison... Tu ne vas pas rentrer chez toi sans tirer cela au clair... Dis donc, tu vois qui nous arrives là, et qui va pouvoir nous expliquer de quoi il retourne ? demanda le magistrat, admiratif. C'est mon compère Fernão de Fonte Boa.
   C'était Fernão de Teive qu'on connaissait sous le nom de Fonte Boa parce qu'il en était le morgado. Le vieux fidalgo était accompagné de Mafalda, appuyée à son bras, apparemment souffrante.
   Le regedor se découvrit, de loin, et s'avança vers Fernão qui l'accueillit avec l'affabilité des anciens fidalgos.
   - Qu'est-ce que tu deviens, compère ? Ça doit faire cent ans que je ne t'ai vu, dit le vieillard. Depuis qu'on t'a nommé regedor, je trouve que tu ne te soucies que de fabriquer des députés et de manger les saucissons des recrues qui sont passées entre les mailles du filet ! En des temps meilleurs, tu aurais dû obtenir le poste de capitão-mor, tu es fait pour manger les échines de porc dont tu rêves. Que t'arrive-t-il, mon vieux ? Et qui vois-je avec toi ? Si je ne me trompe, c'est Eleutério, le fils de Romão.
   - Pour vous servir, Monsieur, dit Eleutério, en inclinant trois fois la tête dans une révérence démesurée. Je suis toujours à votre disposition.
   Fernão tourna son regard ironique vers l'épaule de sa fille et dit, en réprimant un fou rire :
   - Tu as devant toi le mari de la morgadinha de Fervença.
   Mafalda regarda à peine ce quidam et baissa les yeux dans un geste qui trahissait son émotion.
   Le regedor, tira la lettre de sa poche, et dit :
   - Je voulais vous consulter, Monsieur, à propos d'une lettre que ni mon compère Eleutério ni moi-même ne comprenons. Comme dirait l'autre, un agent ne connaît que son travail et c'est tout juste s'il sait signer. Voici, l'affaire : mon compère a retiré à la poste une lettre pour sa femme. Ça lui a donné la chair de poule, et il l'a ouverte. Nous avons commencé à la lire, et nous nous sommes sentis bloqués. On dirait que les mots, c'est du portugais, à mon avis ; mais nous ne savons pas ce que ça veut dire. Si vous voulez nous faire la faveur, mon cher Monsieur, de la lire...
   Fernão de Teive allait prendre la lettre déjà ouverte dans la main du regedor, quand il sentit un poids extraordinaire à son bras gauche. Il sursauta, tourna la tête, et vit Mafalda en train de s'évanouir, le visage baigné de sueur. Elle l'appela, en hoquetant d'une façon déchirante, essaya en vain de s'accrocher au cou de son père. Le vieillard la prit dans ses bras, tremblant d'anxiété, et la porta dans une boutique, en réclamant à grands cris un médecin.
   Le regedor et Eleutério suivirent Fernão, désemparés après ce qui s'était passé. La lettre se trouvait encore dans la main du regedor. Le vieillard qui s'interrogeait sur la raison de ce malaise jeta un regard machinal sur le papier et ressentit d'instinct comme un choc, sans comprendre encore pourquoi.
   Il arracha littéralement la lettre de la main du compère, l'examina avec son lorgnon, lut les premières lignes, détourna les yeux, réfléchit, et jeta brusquement la lettre par terre en disant :
   - Laissez-moi... Je ne sais pas ce que c'est... Allez-vous en...
   Les deux hommes allaient partir quand il les rappela, hors de lui, demanda la lettre et la déchira en tout petits morceaux en s'exclamant : "Ce n'est rien, ça ne vaut rien, vous pouvez partir, avec l'aide de Dieu."
   Eleutério restait interdit et son compère ouvrait et fermait la bouche pour exprimer son effarement et sa compassion. En toute bonne foi, le regedor crut que le vieillard avait eu une crise de démence en voyant sa fille près de mourir. Ils s'éloignèrent en discutant, chacun donnant son opinion sur l'incident, bien qu'Eleutério ne fût pas vraiment content d'avoir vu la lettre déchirée.
   Quand elle eut repris ses esprits, Mafalda leva les mains vers le visage de son père et murmura, avec beaucoup de tendresse :
   - Pardonne-moi, je n'ai pu faire autrement ! Pardonne cette faiblesse à ta malheureuse fille !
   - Pauvre ange ! balbutia le vieillard. Qu'y faire ? Dieu t'a envoyé cette désillusion... Accepte-la, modestement, humblement, de ses mains divines. Tu avais besoin de ça pour être enfin convaincue.
   Mafalda demanda à son père de l'amener à la première église ouverte. Elle s'agenouilla devant l'autel du Seigneur des Affligés, pleura et vit les larmes du vieillard agenouillé à côté d'elle. Elle se leva, apparemment rassérénée, et dit :
   - Je vais mieux, mon père. Dieu n'abandonne pas les malheureux qui n'ont pas commis de fautes, ni même les coupables... J'ai prié aussi pour mon cousin Afonso.
   - Moi, je n'ai pas prié, dit son père, mais j'ai déchiré la preuve de son infamie.

XV

   Afonso de Teive comptait les jours, et le dernier jour, l'heure était constituée d'instants où il devait recevoir une lettre de Teodora. Il attendit une semaine, ne tenant pas en place et, le dixième jour, il endurait déjà les tourments de l'espoir déçu. Ne pas savoir si la lettre était arrivée, ça le soulageait par moments : mais d'autres survenaient où il avait l'impression d'avoir perdu l'estime de cette femme capricieuse et vindicative. D. José de Noronha, l'oracle le plus reconnu de son conseil, avançait raisonnablement qu'une femme qui écrivait de telles lettres devait forcément répondre ; et il déduisait de son silence que celle qu'il avait envoyée s'était égarée. La confirmation de cette hypothèse arriva avec cette question :

   Je te supplie instamment de me dire, par le premier courrier si tu m'as écrit. Je n'ai que trop de raisons de le supposer. Je n'en peux plus. Cette incertitude me martyrise plus que ton mépris. Réponds-moi vite. Envoie ta réponse - que je te demande en pleurant - à Barcelos. Je calcule le jour où elle s'y trouvera. J'irai moi-même la retirer. T.P.

   Dès qu'il eut lu cette lettre, Alfonso s'attabla pour répondre. À peine eût-il écrit le premier mot, il se leva d'un bond, appela son écuyer, et lui demanda de panser les chevaux en vue d'un long voyage. Il s'assit pour écrire à D. José Noronha. Il s'absorba ensuite dans les préparatifs de son départ et deux heures avant celui du courrier, il galopait sur la route de Porto. À mi-parcours, les chevaux faiblirent. Afonso en changea à Coïmbra sans discuter le prix des nouvelles montures, et arriva à Barcelos deux heures avant le courrier.
   À peine descendu à l'auberge de Barcelinhos, il appuya sa tête épuisée au bord d'un lit, et s'endormit. À moi, il a raconté qu'il n'avait dormi qu'une heure quand il s'était réveillé, transi d'effroi. Il avait vu Teodora en costume de Bacchante tournoyer dans des valses lubriques, et se jeter, saoule, impudique, obscène, dans les bras d'un homme. C'était un rêve ; mais, à son réveil, Afonso sentit son cœur se déchirer sous les coups du repentir. Il ne pouvait s'arracher à sa prostration ; il s'endormit de nouveau et rêva qu'il voyait sa mère agoniser dans les bras de Mafalda. Il se réveilla, épouvanté, et s'efforça d'effacer, de ses mains frénétiques, cette image de son front ; le repentir s'était transformé en remords lancinant. Il consulta sa montre ; il vit qu'il était encore temps de s'enfuir... Il dit qu'il se serait enfui... Ah ! je ne crois pas qu'il se serait enfui, ah non ! Il avait appelé l'écuyer pour lui faire harnacher les chevaux... Et voici qu'en haut de la rue retentit un tumulte de sabots ferrés, et que l'on s'arrête brusquement à la porte de l'auberge.
   Afonso pâlit, s'approche des vitres, et voit la morgada mettre pied à terre. Sa chambre était contiguë à la salle commune. Afonso entendit son pas dans les escaliers, et tout de suite après sa voix qui ordonnait au laquais de couvrir les chevaux et de revenir pour recevoir ses ordres. Il alla tout doucement regarder par le trou de la serrure. Il haletait quand il arriva tout près de la porte. Il se courba, aspirant goulûment l'air qui ressortait par à-coups de sa poitrine.
   Il la vit. Elle avait le bras gauche appuyé à la table au centre de la pièce, et le visage posé sur sa main. Avec la droite, elle fouettait de sa cravache, comme sans se rendre compte de ce qu'elle faisait, la poussière accumulée sur son bruissant costume en casimir vert-sombre. Son chapeau avait un voile vert. Elle l'enleva peu après, d'un mouvement rapide, et le fit glisser sur la table. Elle leva ses deux mains vers ses tempes, écarta les mèches de cheveux qui descendaient en boucles le long de son visage jusqu'aux épaules. Elle garda un moment cette posture. Elle se leva, impatiente, et parcourut la maison, marchant de long en large, faisant vibrer sa cravache, et tirant brutalement sur la chaînette en or de sa montre. Elle se rassit, le visage tourné directement vers la porte d'où Afonso l'observait. "Je ne trouvai alors que peu de traces des traits enfantins qu'elle avait quand j'étais parti, me dit-il. Il ne restait plus de l'admirable jeune fille que son air angélique, mais la beauté de la femme exaltait les réminiscences de l'enfant."
   Afonso domina l'élan qui le poussait à ouvrir la porte. Il attendit sans savoir quoi ; il attendait que le don de la parole fût retiré à son cœur.
   Un laquais entra, qu'elle envoya aussitôt à la poste avec un mot qu'elle avait écrit là, au crayon. Afonso savait à présent ce qu'il attendait ; il voulait voir son désespoir quand elle se rendrait compte qu'il n'y avait pas de lettre. Entre-temps, Teodora appela le garçon de l'auberge et commanda un café. Le garçon, après avoir pris la commande, se dirigea vers la chambre d'Afonso qui le vit et s'écarta.
   Le garçon ouvrit tout doucement la porte et demanda si Monsieur voulait déjeuner.
   Afonso fit signe que non. La porte refermée, Teodora demanda :
   - Qui occupe cette chambre ?
   - Je ne sais pas, fidalga, répondit le garçon.
   Afonso recolla son œil à la serrure. Le laquais arriva.
   - Alors ? demanda-t-elle, comme effrayée.
   - Il n'y a rien, Madame.
   - Rien !? hurla-t-elle en tapant des pieds. C'est impossible ! Impossible ! Il doit y avoir une lettre !...
   - Pour tout vous dire, Madame, j'ai commencé par lire la liste, et puis je suis allé à l'intérieur demander au préposé, dit le laquais avant de sortir.
   - Enfer ! s'écria-t-elle en se tordant les doigts, dont elle faisait craquer le articulations. Que je sois maudite pour m'être rabaissée à ce point !
   Elle s'assit, haletante, en larmes, et, aussitôt après, mit les poignets sur ses tempes, qu'elle serra. Elle posa ensuite ses mains, les doigts entrelacés, contre ses lèvres, appuya son menton au pouce de la main gauche, baissa les yeux et réfléchit.
   Le garçon entrait avec son plateau. Frissonnant, presque effrayée, Teodora tourna les yeux vers lui, et lui dit rudement :
   - Posez ça. Je me servirai moi-même. Que le laquais déjeune et qu'il attelle les bêtes.
   À ce moment, Afonso ouvrit la porte et dit, d'une voix convulsive :
   - Un voyageur demande une tasse de votre café, Madame.
   Le lecteur sait déjà, par tous les romans, tous les drames et toutes les actions de la vie réelle plus ou moins similaires à celle-là, ce qu'a fait Teodora. Un ah ! ou deux, c'est le faux-nez de toutes les surprises imaginées depuis Homère, et bien avant.
   Quand il vit Ève, Adam lui a dit sans doute : "Ah !" Quand elle a vu le serpent, si elle ne s'est pas enfuie, je suis prêt à vous jurer, sans vouloir amoindrir le mérite de l'historien Moïse, qu'Ève s'est écriée plus ou moins nerveusement : "Ah !" Cette interjection est contemporaine de l'homme, qui est né plein de stupeur.
   Mais s'il y a eu stupeur égale à celle de la morgada, ce fut la mienne quand Afonso me dit que la poitrine de Teodora n'émit aucune interjection, pas même un ah !
   - Et alors ? demandai-je, respirant à peine, qu'a-t-elle dit ? !
   - Elle a levé les mains, les a jointes sur son sein dans un geste de prière, puis elle a glissé sur ses genoux ; elle allait tomber quand, à genoux moi aussi, je l'ai retenu, défaillante.
   - Elle n'a donc rien dit !... Et elle n'a pas fait semblant de défaillir ?
   - Tu me poses cette question comme quelqu'un qui aurait connu cette femme... répondit Afonso. Tu m'affirmes que je te raconte des faits que tu ignores ?
   - Pouvais-je donc savoir ce qui s'est passé dans l'auberge de Barcelinho ?! rétorquai-je. J'ignore tout de cette femme, sauf ce que tout le monde savait. J'ai vu Palmira avec toi à Lisbonne. Mais, si tu crois qu'un homme accoutumé à composer des romans est une espèce de naturaliste qui à partir d'un seul os reconstitue un animal inconnu, accorde-moi la capacité de deviner l'âme entière de Teodora à partir des indications rares mais significatives, que tu m'as données sur son caractère. Puisque donc ta question m'y autorise, je prends la liberté de te dire que l'évanouissement de cette amazone a été rien moins que théâtral, parce qu'il n'a même pas été précédé de l'inévitable interjection. Dès que tu m'as dit, Afonso, qu'elle n'a pas arraché du fond de sa poitrine un ah ! strident, j'ai compris que Teodora était plus artificieuse que le propre artifice, plus théâtrale que le théâtre même.
   - Mon récit, répondit Afonso, perd le sérieux qui est de rigueur dans un tel cas. Fatigue ou dégoût, je te dirai que je me sens à présent englué dans ces souvenirs. J'ai l'impression de me sentir de nouveau quelque peu concerné par ma vie passée ; j'ai repassé le Léthé qui m'en séparait, et je regarde avec nostalgie les rives que j'ai quittées. Si, comme Dante le dit, il n'y a rien de plus triste que le souvenir, dans la misère, des temps heureux, cela lève pour le moins le cœur de rappeler en des temps heureux de déshonorantes misères. Cependant, puisque me voilà devenu un romancier inexorable, le début de ce long prologue ne me dispense pas d'aller jusqu'au chapitre final de mon livre - ce livre que j'appellerais Les Amours Salvatrices - je conduirai cette histoire à son terme, puis j'irai purifier mes lèvres sur le visage de mes enfants.
   "Teodora, poursuivit Afonso, voulut ouvrir les yeux, elle s'arracha de mes bras en s'exclamant :
   ' - Repousse-moi, je suis indigne de toi. Je reconnais à présent que je suis une misérable, maintenant que je te vois, ô ange de mon enfance que j'ai laissé partir se réfugier sur le sein de la femme irréprochable, de la femme pure, de la créature parfaite pour laquelle tu es né ' "
   Je l'interrompis :
   - Il y a beaucoup de style là-dedans. C'est la femme qui élaborait l'intrigue. On voit qu'elle a lu et qu'elle en a tiré profit. Le député de Braga avait réellement l'œil de D. João Mañara s'agissant des femmes de lettres. Et après ?
   - J'ai franchi l'espace qu'elle avait laissé en reculant et je l'ai embrassée. À ce moment-là, j'ai senti sur mes joues le contact de ses boucles défaites. Je lui ai déposé un baiser sur le front...
   - J'aime, lançai-je, l'honnête modestie de cette expression... J'ai déposé un baiser... Oui, Monsieur... C'est ainsi qu'un père de huit enfants raconte l'histoire de ses baisers. Et elle, a-t-elle aussi déposé des baisers ?
   - Des baisers fous, avides, en me tenant la tête par les cheveux.
   - Cela est également conforme aux règles théâtrales. Cette femme connaissait cette scène. Pardonne-moi mes interruptions. Elles sont volontaires. Je veux te permettre de reprendre ton souffle, vu que ce récit te fatigue déjà. Continue ...
   - De ma poitrine, ont jailli des flots bouillonnants d'éloquence passionnée. C'était une âme vierge qui s'ouvrait, découvrant un trésor intact dont je n'avais jamais tiré un seul mot pour mentir à une autre femme. Elle m'interrompait, cueillant mes paroles sur mes lèvres, ou les étouffant sur son sein ardent et palpitant comme le fervent halètement d'un volcan. Cette scène fébrile, qui a duré quelques minutes si l'on se réfère à la vie de l'esprit, nous absorba une heure, selon le cours habituel du temps...
   - Et après, dis-je, vous avez repris votre sang froid, et abordé sereinement des sujets plus graves.
   - Elle m'a raconté que son mari, avec ses airs de tyran borné...
   - Ce sont là ses paroles ? Tyran borné ?...
   - Oui. Le ton railleur sur lequel elle me parlait du pauvre homme m'aurait dégoûté, si je n'avais pas été...
   Je terminai sa phrase :
   - Corrompu. C'est ça que tu voulais dire ?
   - C'est exactement cela. Elle disait donc que son mari lui parlait de correspondances de Lisbonne, en se mordant les lèvres, ou en grattant le pavillon de ses oreilles, une habitude à lui, quand la jalousie lui donnait du prurit.
   Je l'interrompis, pris d'une irritation des plus ingénues :
   - Elle s'est exprimée en ces termes devant toi ?
   - En ces termes, en gros, quelques mois après, quand j'étais plus corrompu qu'elle, et que je l'excitais à donner libre cours aux inventions de sa veine satirique, ce que j'avoue pour mon opprobre. Nous ébauchâmes des plans pour l'avenir. Ce fut elle qui fixa notre programme. Nous partirions loin. Elle proposa Lisbonne, ou Madrid, ou Paris. J'optai pour Lisbonne, dans l'intention de réclamer le divorce. La fuite était prévue dans moins de huit jours. Je resterais à Barcelos, sous un déguisement, et me cacherais le jour. À minuit, je mettrais pied à terre à un huitième de lieue de Tibães. Teodora se trouverait dans son cabinet d'études dont les vitrages filtreraient la lumière de sa lampe, la compagne de ses élucubrations intellectuelles qui n'éveillaient pas la méfiance de son mari. Le programme contresigné et scellé d'un baiser (remarque que je ne m'oublie pas), j'entendis la cavalcade d'un cheval dans la rue. Quelques moments après...
   Je le coupai, plein d'enthousiasme et avec une gaieté stupide, sinon cruelle :
   - Vous allez voir qu'Eleutério va faire son entrée !
   - Eleutério Romão dos Santos en personne, gravissant bruyamment les escaliers qui menaient à la pièce où nous nous trouvions, tranquilles comme Paul et Virginie (pardonnez-moi, âmes saintes, la comparaison) sur les rochers de S. Domingos . C'est maintenant à toi, Calliope, de me soutenir au moment de raconter cette étrange scène !... Eleutério eut le temps de voir les bras de Teodora se détacher de mon cou. Il s'arrêta, resta figé, pétrifié, stupide, sur le seuil de la porte.
   - Et Teodora ? Raconte-moi, pour l'épouse surprise ; que fit-elle ? demandai-je avec inquiétude, pris par l'histoire.
   - Teodora, les bras au corps, fixa Eleutério, l'air hautain, fit deux pas, se mit devant moi et dit, en le regardant droit dans les yeux : "Que me voulez-vous ? Mon âme est libre."
   - Si je m'y attendais ! Cela me semble stupide et immoral. C'est une façon d'agir originale et laide ! Et toi, qu'as-tu fait ?
   - Rien.
   - Des trois, c'est toi qui t'en es sorti le mieux. Mes compliments ! Et lui, le mari, qu'a-t-il fait après ? Qu'a-t-il répondu à cette Penthésilée ?
   - Il a répondu qu'il allait lui faire la peau, et tiré de la poche intérieure de sa cape une serpette luisante à deux tranchants.
   - Une serpette ! voilà autre chose ! Il s'est jeté sur elle avec ?
   - Quand il s'en est saisi, je me suis mis devant Teodora.
   - Sans armes ?
   - Sans armes ; mes pistolets se trouvaient dans ma chambre. Mais la virgilienne Penthésilée, comme tu l'appelles à juste titre, m'écarta d'un bras et montra à l'extrémité de l'autre un pistolet braqué sur la poitrine de son mari.
   - Troisième retournement de situation, lançai-je, éprouvant déjà quelques doutes sur l'authenticité du récit. Tu n'es pas en train d'inventer, Afonso ?
    Ta question est inepte, mais excusable. Je n'invente rien, mon ami. Je raconte des vérités qui m'affligent. Je me sens vraiment gêné quand je me souviens maintenant du geste consterné de son mari. Le fer tremblait dans sa main menaçante, et son visage était déjà baigné de larmes. Il baissa son bras sans force, sous le coup d'un désespoir plus déchirant que sa colère, et fixa sur moi ses yeux flamboyants. Puis, il les tourna vers sa femme, et, lâchant chaque mot à grand peine, il dit : 'Puisses-tu être châtiée, que Dieu me venge !'
   - Je ne m'attendais pas à ce qu'il lui dît cela. Il y a de la concision et une suprême angoisse dans cet appel à Dieu, fis-je remarquer ému, bien que je l'aie vu, comme je l'ai consigné, il y a quelques années à la fête de São Bras à Landim, qui se régalait apparemment, l'esprit et le cœur pleins d'allant.
   Et j'ai poursuivi mon interrogatoire impertinent car je tenais à ce que mon lecteur fût bien informé :
   - Eleutério est-il sorti après ça, ou a-t-il fait autre chose ?
   - Il a pleuré, trempé son mouchoir de ses larmes et dit : ' - Je ne t'ai pas obligée à être ma femme. Si tu t'es mariée, c'est parce que tu l'as voulu. Si tu avais pensé à quelqu'un d'autre, tu n'aurais pas dit à mon père que tu m'aimais.'
   - Quelle impression ont faite sur toi ces paroles si simples et si sincères ? demandai-je.
   - Une mauvaise impression, répondit Afonso de Teive, une bien mauvaise impression ! Je détournai d'elle involontairement les yeux. La raison est sortie quelques instants de sa bauge, et elle a plaint l'aliénation de ma pauvre âme. Pour finir, Eleutério lâcha ces derniers mots : ' - Je n'ai pas de femme. Je rentre chez moi, et toi, retourne chez toi'. Et il sortit. Teodora se tourna vers moi, jeta le pistolet sur la table et dit : 'Je suis libre. Me voici, Afonso, je suis à toi. Voici ta Palmira, et son cœur vierge tel que tu l'as connu, plus précieux qu'il n'était, plus parfaitement épuré de ses mauvais instincts par les épreuves qui ont affligé sa vie. Me veux-tu comme ça, Afonso '
   Je le coupai :
   - Tu l'as embrassée convulsivement, avec ferveur.
   - Non. Je lui ai dit, le visage faussement enjoué : ' - Je te veux comme ça ; nous partirons aujourd'hui même pour Lisbonne'. ' - Et mes vêtements, mes bijoux ? demanda-t-elle. J'ai des brillants qui appartenaient à ma mère'. ' - Laisse-les. Tu auras des brillants, s'ils sont indispensables à ton bonheur'. ' - Mon bonheur ! s'exclama Teodora en s'agenouillant, les mains jointes, mon bonheur, c'est une cabane avec toi, dans le désert, loin de tous les plaisirs de la société.' Je la relevai, plein d'amour. Le contraste me toucha entre cette humilité et son arrogance face à son mari.
   "À cette tempête d'émotions violentes, succéda un intervalle de morne silence, d'une tension peut-être douloureuse tandis que nous nous interrogions du regard. Moi, je voyais ma sainte mère et l'image si pure de ma cousine. Je ne sais pas ce que voyait Teodora : sans doute voyait-elle la page noire de son destin, que notre Seigneur avait tournée. Je contraignais mon visage à afficher son bonheur : mes yeux s'illuminaient en la regardant ; la brûlante ambiance qu'elle enflammait de son haleine insinuait son feu jusque dans la moelle de mes os ; mais le cri formidable de la morale se répercutait dans mon esprit, qui se ressentait de ma chute. Qu'elles sont malheureuses et atroces les liaisons qui commencent ainsi ! C'est que la sentence divine a déjà été prononcée.
   "Teodora ouvrit la fenêtre de la pièce et aspira profondément ; elle s'appuya à la tablette, les yeux fixés sur les cimes de la Serra de Tranqueira. ' - À quoi penses-tu, Palmira ? lui demandai-je'. ' - À ma mère qui était vertueuse comme la tienne, répondit-elle'. Cette douleur noble, qu'elle m'avouait avec une telle simplicité, me mit du baume au cœur. Je fus ému par cette parole de femme, et ce ton de touchante féminité qui résonne d'une façon si douce et compatissante pour des âmes aussi trempées que la mienne. Nous parlâmes de nos mères, et avec une telle tendresse dans l'expression de notre nostalgie, que nous avons fini par échanger des baisers, le yeux baignés de larmes.
   "Le même jour, vers le soir, nous prîmes le chemin de Lisbonne."

XVI

Un mois après les événements décrits ici, Afonso de Teive et Palmira - qui ne s'est plus jamais appelée Teodora - vivaient dans un hôtel particulier au Campo Grande, car c'était le début de la saison d'été.
   Le splendide intérieur surpassait l'extérieur majestueux. Dans les écuries, piaffaient, hennissaient et fringuaient des chevaux d'attelage et de monte. Dans la cour, les laquais nettoyaient et lustraient les harnais et les voitures. Cette magnifique demeure respirait un bonheur apparemment dissimulé aux jalousies du monde. Son propriétaire passait pour un riche fidalgo du Minho ; mais le trésor qui suscitait le plus d'admiration dans l'opinion publique, c'était Palmira.
   Fréquentaient la maison d'Afonso de Teive quelques-uns des amis que D. José Noronha lui avait amenés, des garçons de la plus haute noblesse. En voyant la femme pour qui Afonso méprisait toutes les autres, ils jugèrent et dirent, sans aucune flagornerie, qu'il avait peu souffert et aimé. L'attente de D. José fut dépassée par son excessive beauté, des talents et des grâces qu'il n'avait pas imaginés. Mais ces louanges craintivement proférées en sa présence étaient si respectueuses et conformes au patron de la délicatesse courtoise qu'Afonso de Teive n'aurait pas une seconde songé à la possibilité que son ami conçût un dessein déloyal.
   De son côté, quand ses hôtes et ses convives, échauffés au plus haut point par les toasts de ces banquets somptueux, balançaient à son adresse l'encensoir des éloges, Palmira baissait les yeux, penchait la tête et faisait mine d'accepter avec résignation cet encens, pour obliger les thuriféraires. Telle était l'enivrante atmosphère, conforme aux aspirations de la morgada de Fervença.
   Les souvenirs de sa vie conjugale, elle les écartait avec répugnance.
   L'image d'Eleutério la rendait honteuse d'elle-même. La lecture ne lui fut plus nécessaire pour se distraire la nuit. Elle préférait, quand elle ne pouvait aller au théâtre, se promener à cheval, à la clarté de la lune, en compagnie d'Afonso et D. José de Noronha, le confident le plus intime et le plus heureux des plaisirs d'Afonso. Ils prolongeaient leurs promenades nocturnes jusqu'à Sintra, tantôt sereins et contemplatifs, tantôt lancés dans des courses folles, suivant la volonté et le caprice de Palmira, qui montait un cheval noir auquel elle avait donné le nom de...
   - D'Eleutério ?! demandai-je, croyant l'avoir deviné, quand mon ami arriva à ce point de l'histoire.
   - Non. Même pas... répondit Afonso. Elle l'appelait Lucifer. Quel mépris pour le monarque de l'Enfer ! Il me semble que Palmira n'avait pas assez de vertus pour se moquer ainsi du personnage qui va lui demander éternellement des comptes sur le nom qu'elle a donné au quadrupède. Poursuivons la descriptions de ce bonheur céleste où l'Enfer ne se rappelait à notre souvenir qu'en vertu du nom de ce cheval.
   Au bout d'un an, Afonso avait écrit, et de loin en loin, fort peu de lettres à sa mère. Il serait préférable de parler de cette vertueuse dame et de l'angélique Mafalda à un moment plus opportun. La promiscuité me fait craindre de les rabaisser. Mais il est nécessaire de préciser que D. Eulália, pour tenir sa promesse, expédiait à son fils les sommes considérables qu'il exigeait, et le revenu d'une ferme faisant partie de sa légitime paternelle, dès qu'Afonso le lui demanda. Fernão Teive avait acheté la ferme en sous-main, par l'intermédiaire de son intendant. L'or se précipitait à pleins torrents dans ce gouffre, dont il ressortait sous forme de voitures, de vaisselle, de festins, de soies et de brillants, de mises grandioses au jeu, de prêts à ses commensaux.
   En l'espace de douze mois, Fernão de Teive n'envoya qu'un triste memento homo dans le tourbillon de ces réjouissances. Il y avait juste ces mots: "Souviens-toi, Afonso, de ton grand-oncle, Cristovão de Teive."
   Afonso sourit et demanda à Palmira si elle distinguait sur lui quelque symptôme de la lèpre. Quand il lui eut expliqué l'allusion intentionnelle, la joviale créature éclata d'un de ces rires qui ravissaient les oreilles de son amant, et qui, à en croire D. José de Noronha, débordaient d'une allégresse contagieuse, laquelle faisait du bien aux malheureux. Afonso ne répondit pas au vieillard de Fonte Boa ; mais, pendant une heure où il se trouva seul dans son cabinet particulier, il additionna les parcelles bien entamées de son patrimoine et en fut effrayé ; il calcula la somme nécessaire pour subvenir à ses besoins pendant vingt ans et découvrit qu'il devrait être mort au bout de dix ans, pour ne pas demander l'aumône à ses parents. Il se leva pensif après cette opération arithmétique, sortit de son cabinet, et tomba sur Palmira qui lui rappela que c'était le moment de s'adjuger une loge au São Carlos, mise aux enchères. Afonso répondit tristement : "D'accord." Palmira ne décela aucune expression extraordinaire sur le visage de son amant, lui baisa les yeux et dit : "Tu es un ange".
   À partir du jour fatal où il avait calculé ses frais pour vingt ans, Afonso réfléchissait souvent aux dix que lui offraient au plus ses capitaux supposés, en comptant déjà sur le décès de sa mère. "Clause infâme de mes calculs", disait-il, et ses yeux laissaient échapper, treize ans après, les larmes d'un remords cuisant.
   Palmira finit par s'apercevoir de la mélancolie d'Afonso ; et avant de s'enquérir de sa raison, elle lui demanda s'il ne l'aimait plus. Cette question affligea le jeune homme. Il comprit que manquaient à cette femme les solides qualités de l'esprit requises pour écouter le motif de ses rêveries, au milieu des faveurs de la fortune.
   Palmira manifesta son orgueil impatient. Elle affecta un recueillement amer et susceptible. Elle éclata en sanglots, et prit une attitude tragique pour demander au Ciel si l'expiation commençait dès à présent. Afonso la cajola, la plaignant déjà, et lui confia, en faisant mine de mépriser ces craintes, leur cause mesquine. Palmira lui fit observer que, de son côté, sa fortune s'élevait à plus de vingt-cinq contos, et lui proposa de requérir le divorce aussitôt. Le bizarre jeune homme refusa la proposition, et s'agenouilla mentalement devant l'offre généreuse de Palmira.
   Le nuage se dissipa. Les plaisirs et les dépenses repartirent de plus belle. On projeta des voyages à l'étranger. D. José Noronha était le premier à élaborer avec eux des plans pour se ménager encore plus de joies. Palmira évoqua la Semaine Sainte à Séville. Ils se rendirent à Séville, parcoururent l'Espagne deux mois, jusqu'à ce qu'ils pressentissent une ombre d'ennui. Ils revinrent à Lisbonne, goûtant à l'avance les excursions qu'ils devaient faire en Italie. Afonso entra dans son bureau, pour voir s'il avait des lettres, et commença par ouvrir la première des deux de Mafalda, avant que Palmira le surprît tandis qu'il les lisait. Voici ce que disait la première :

   Mon cousin, notre pauvre mère est au plus mal et inquiète le médecin qui passe tous les jours. Je ne prends pas la liberté de t'appeler, mais, après avoir consulté mon père, j'ai décidé de te le faire savoir et de te prier de venir voir cette sainte. Elle ne cesse de pleurer et de prier Dieu pour nous. Viens lui demander de continuer, au sortir de son exil, à intercéder en ta faveur, en la mienne, et en celle de tous les malheureux.
           Ta cousine,
Mafalda.

   Cette lettre était datée du 6 avril 1852.Voici la teneur de l'autre, datée de 18 du même mois :

   Mon cousin, Ta mère vient de rendre l'âme. Il est cinq heures du matin. Elle est morte dans mes bras. L'horloge marquait trois heures quand elle a dit qu'elle allait mourir au point du jour. Il en a été ainsi. Elle m'a parlé de toi jusqu'à la fin, et m'a prié de t'envoyer une lettre qu'elle a écrite le deuxième jour de sa maladie. J'ai été surprise que tu n'aies pas au moins répondu à ce que je t'ai alors écrit. Dieu sait ce qui se passe dans ta vie. La sainte est là-haut dans le Ciel ; elle obtiendra ce qui sera le mieux pour toi, en conformité avec les décrets du Très-Haut. Mon père se trouve ici pour s'occuper des tristes préparatifs de l'enterrement. On sonne déjà le glas. Les larmes ne me permettent pas d'écrire. Adieu, Afonso.
       Ta cousine,
Mafalda.

   Après avoir fini de lire cette deuxième lettre, Afonso hurla : "Mon Dieu, mon Dieu !" et tomba à genoux, cachant son visage dans les étoffes d'une ottomane. Palmira accourut à ces cris. Afonso se leva, les mains sur son visage et, en étouffant ses sanglots, il put dire: "Ma mère est morte."
   - Pleure sur mon sein, dit-elle émue, pleure comme un fils, mon chéri. Il te reste ce grand cœur pour t'y réfugier dans ton affliction.
   Ces paroles blessèrent encore plus l'âme de mon ami. Il les considéra comme un sacrilège, une insulte à la mémoire de sa mère dont la vie avait débordé de vertus.
   "Le cœur de l'adultère qui offre asile à la douleur d'un fils !" C'est la conscience qui le lui criait, pas encore le dégoût. C'était peut-être la répugnance à s'appuyer sur le sein de la femme pour l'amour de laquelle il avait laissé mourir sa mère, oubliée, dédaignée même, à laquelle on songeait parfois comme à la dame qui gérait le patrimoine, et dont il était l'héritier.
   Afonso demanda à Palmira de le laisser seul. Blessée dans sa vanité, se jugeant d'aucune utilité pour consoler l'homme faible, l'homme ruisselant de larmes, Palmira croisa les bras et hocha la tête.
   Le jeune homme, dans son chagrin, n'avait pas vu ce geste ; mais il avait entendu les paroles qui le trahissaient :
   - Le cœur d'une femme aimante ne suffit pas à consoler la perte d'une mère. J'avais encore la mienne quand je t'aimais, et je me suis réfugiée dans ton cœur. Quelle différence...
   Afonso s'emporta, mais étouffa sa colère sous un geste impatient. Palmira le comprit et recula en jetant les yeux sur les deux lettres qui étaient ouvertes.
   ">Elle s'appuya à la table et les lut, sans les toucher. Après les avoir lues, elle sourit, tourna plusieurs fois la langue dans sa bouche, n'osa proférer un sarcasme infâme et sortit. La femme impure avait en effet souvent écumé le pus du cancer douloureux de son orgueil sur la face immaculée de Mafalda, dont le jeune homme imprudent avait parfois évoqué, par fatuité, l'infortune dans son dévouement amoureux.
   Dès que Palmira fut sortie, Afonso, tremblant, frémissant, décacheta la lettre de sa mère, dont voici la teneur :

   Mon fils. Il y a longtemps que je demande à Dieu de mettre fin à mes peines. La vie me fatiguait déjà, qui me faisait endurer tant de souffrances, sans aucun espoir de les voir cesser.
   J'attends à présent que la Miséricorde du Seigneur m'exauce ; et, si mon cœur ne me trompe pas, l'heure est venue de t'écrire quelques lignes qui te seront envoyées dès que j'aurai passé.
   Tu sais bien, mon fils, que, terrifiée par ton péché, je me suis tournée vers Dieu pour lui exprimer mon angoisse, et que je ne t'ai adressé aucun reproche dans mes lettres. Ce que je pouvais faire pour te délivrer a été fait, sans aucun résultat. Tout ce que j'aurais pu faire ensuite arriverait trop tard. La malheureuse créature se trouvait déjà à tes côtés. Personne, sans un ordre du Ciel ne pourrait la sauver de la perdition. Le malheureux mari de Teodora est venu me voir, espérant que je t'inciterais à user de ton influence pour engager sa femme à se retirer dans un couvent. J'ai pris d'abord conseil de la Volonté Divine, puis de la raison humaine. Si mes prières pouvaient fléchir Dieu, elles parviendraient jusqu'à ton âme pour ébranler ta conscience. Le Seigneur ne l'a pas voulu. Les personnes à qui j'ai demandé leur avis pour savoir s'il fallait t'écrire comme me le demandait le mari de Teodora, m'ont toutes dit que je rabaisserais ma dignité par cette requête vaine et qui ne répondait pas à la nature de ta disgrâce. Rabaisser ma dignité, cela ne me coûtait rien et ne m'humiliait pas ; mais, désespérant de te toucher par mes pauvres raisons, j'ai préféré prier, et ne pas cesser de prier celui qui pouvait tout.
   Tu sais bien, mon fils, que, même quand il m'a fallu te remettre en une année le revenu de quatre, en plus du produit de la vente de ta ferme, je ne t'ai rien dit au sujet de tes prodigalités qui te conduiront inévitablement à la misère.
   J'ai compris que je ne pouvais même pas dans ta vie tenir lieu d'amie, et que mon autorité de mère devait encore moins t'inspirer du respect et de l'amour. Je me suis dit que ta disgrâce était irrémédiable, et je me suis découragée tout à fait.
   Le Seigneur a envoyé ta vertueuse cousine à mes côtés. Nous avons pleuré ensemble ; mais, tout en sanglotant, cet ange consolait la malheureuse qui voyait les terribles mortifications que souffrait son âme.
   Le moment est maintenant venu, mon fils toujours chéri, de te bénir et de te pardonner les douleurs que tu m'as données, et de te demander de me voir aux pieds du Très-Haut, si sa Miséricorde déduit mes angoisses des nombreuses fautes de ma vie. Que ne te mortifie pas le chagrin de m'avoir laissé mourir sans que ta vie se lave par le repentir du crime déshonorant qui la défigure. Quel que soit le moment, si tu entends le cri impérieux de ta conscience, écoute-le, reprends-toi, fuis-toi toi-même pour te retrouver dans la justice bienveillante de celui qui condamne de tels crimes. Je serai alors en esprit avec toi pour t'aider à te réformer et te soutenir dans tes défaillances.
   Dans les dissipations et la ruine de tes avoirs, efforce-toi au moins de sauver cette maison où tu es né, et cette ferme qui te procurera du pain en abondance dans ta vieillesse, si Dieu te l'accorde, afin que tu aies le temps de mériter le Ciel. C'est ici que sont nés ton père, et beaucoup de personnes pieuses et honorables. Sauve cette maison ; tes parents et tes aïeux y reposent.
   Si tu reviens un jour ici, et que ta cousine est vivante, estime-la pour la payer des attentions dont je lui reste redevable, et du baiser filial qu'elle me donnera quand j'expirerai dans ses bras. Ta bonne mère t'envoie ici sa dernière bénédiction.
       
Eulália.
XVII

  Afonso s'enferma huit jours, sans que les caresses de Palmira pussent le consoler.
   Ses amis, les compagnons de sa vie débauchée et fière de ses fautes, les complices trompeurs de ses dissipations, irritaient les affres de ses remords. Il se dérobait à leur vue, fermant sa porte quand ils venaient, le visage pénétré d'une fausse compassion, rappeler à leur ami, en deuil depuis huit jours, qu'un homme raisonnant clairement était tenu de se montrer au-dessus de souffrances communes et tout à fait naturelles, telles que la mort d'une mère.
   Palmira allait recevoir les condoléances au salon et tombait d'accord avec ces messieurs étonnés de la pusillanimité d'Afonso. "Je souffre beaucoup, disait-elle à D. José Noronha, courbant la tête pour exprimer son chagrin et son découragement, de voir que mes efforts pour consoler Afonso restent sans effet. Le cœur d'une femme qui a renoncé à la satisfaction du devoir accompli, et s'est immolée aux caprices fugitifs d'un homme, doit également renoncer au pouvoir de détourner ses yeux d'une tombe. C'est ainsi qu'on est punie quand on est coupable comme moi. "À de tels arguments, proférés les yeux levés au plafond, D. José de Noronha répondait : "Je croirai qu'Afonso a cessé de vous aimer passionnément quand il se considérera comme un monstre, et que l'honneur sera banni de ce monde. Je ne comprends qu'on oublie l'honneur que lorsqu'il est nécessaire de le sacrifier à une dame comme vous. Heureusement qu'il n'en existe qu'une comme vous pour que l'on n'abjure pas nos devoirs sociaux". Or le style d'Afonso, disons-le en passant, était beaucoup plus simple et plus courant.
   Au bout du premier mois de deuil, le fils d'Eulália dit à Palmira, en prenant des gants, que son esprit connaissait un étrange revirement, s'agissant des plaisirs illusoires du monde ; qu'il était décidé à diminuer le nombre de ses relations et les dépenses superflues ; qu'il comptait consacrer quelques heures à la lecture, et que Palmira lui tiendrait heureusement compagnie, en retrouvant son ancien goût pour les livres ; qu'il acceptait comme une inspiration de sa sainte mère son détachement des vaines jouissances, de ces voluptés de pure vanité qui perdent leur saveur avant même de s'achever ; pour finir, Afonso dit, en guise de conclusion :
   - Vivons comme des amants qui n'ont pas besoin d'être admirés pour être bienheureux.
   Palmira sourit et dit :
   - Je le sais bien, Afonso... je le sais bien.
   - Que sais-tu ? demanda doucement le jeune homme. Dis ce que tu sais, mon amie.
   - Je comprends le ressort caché du nouveau programme de ta vie... C'est la lassitude. Tu m'appelles déjà ton amie. Quand on lui donne un tel nom, la femme qui aime sait qu'elle est un objet de peu de prix pour celui qui le lui donne. Parle-moi clairement : sens-tu le désir de nouvelles sensations ? Sont-ce les lettres de ta cousine qui ont soulevé dans ton esprit cette poussière de tardive vertu ? Pas de faux-fuyants, Afonso. Je tiens qu'aucun de nous ne doit se contraindre. Même quand c'est le devoir qui les impose, ces barrières me sont un malheur bien connu. Tu me fais de la peine, si tu l'éprouves. Aimes-tu ta cousine, Afonso ?
   - Je n'aime pas ma cousine, répondit le jeune homme, sereinement et patiemment. Si j'aimais Mafalda, je ne me trouverais certainement pas à côté de Palmira. Je l'estime comme une sœur ; je la respecte aujourd'hui religieusement, car je sais qu'elle a recueilli le dernier souffle de ma mère sur ses lèvres... Mais qu'as-tu donc contre ma cousine ? À quoi riment ces attaques injustes dont tu l'accables systématiquement ? Quel mal t'a fait cette jeune fille triste, qui vivra et mourra sans autre plaisir que celui de sa vertu mal rémunérée en ce monde ?
   - Sa vertu !... s'exclama Palmira, en plissant les lèvres dans un sourire d'une insultante ironie. Toujours la vertu de ta cousine qui part en campagne pour souligner naturellement mes vices ! Tu montres bien peu de générosité, Afonso !... Devrai-je encore entendre de ta bouche de telles diatribes contre mes fautes ?! C'est possible, c'est possible, et vieillie par mon expérience de quelques semaines, il ne faudra pas que je m'en étonne.
   - Je me sens offensé par ces reproches injustes, répliqua Afonso, refrénant son impatience. Quel droit t'ai-je donné de me traiter aussi mal ?
   - Quel droit ? Voudrais-tu par hasard me dire que je suis chez toi ?
   - Cette question est avilissante, Palmira !... Que sont devenus ton intelligence, ton esprit critique et, plus précisément, ta vanité ? répondit Afonso de Teive. Je ne te reconnais plus, tu te rabaisses, sans qu'il y ait rien qui puisse t'y pousser.
   - Je me rabaisse dans ton estime ? rétorqua-t-elle froissée.
   - Qui en doute ? Une femme de cœur ne pose pas de telles questions à un homme comme Afonso de Teive. Je voudrais te dire que je ne te donnais ni le droit, ni de raison de m'offenser.
   - Bien ! rétorqua-t-elle d'un voix plus douce, feignant de se rendre à ses arguments. J'accepte tes explications. Pardonnons-nous réciproquement et soyons... soyons amis, c'est bien ça ?
   - Quelle ironie t'a inspiré le mot ami !
   - C'est qu'il ne sonne pas bien aux oreilles du cœur, répliqua Palmira, rieuse, en approchant son visage des lèvres du jeune homme, qui l'embrassa froidement.
   - Quant à ton nouveau programme de vie, reprit-elle, veux-tu que nous le suivions comme il a été fixé ?
   - Fixé, ce n'est pas le terme propre. Je demande ton avis. Je t'ai brièvement exposé mes raisons ; mais si cela te déplaît...
   - Tout ce qui te satisfait me plaît, mon Afonso. À partir d'aujourd'hui, nous réformerons nos habitudes. Vendra-t-on les voitures ? Tirera-t-on un trait sur la loge ? Nous installerons-nous dans une modeste demeure ? C'est ce que tu veux, Afonso ? Moi aussi .
   Le ton ironique de ces questions n'échappait pas à Afonso. Il rentra soudain en lui-même, et jugea que son châtiment commençait. Bien des lumières s'éteignirent sur l'autel où il gardait la belle argile qu'il idolâtrait. Les yeux de son âme fuirent vers le tombeau de sa mère et virent Mafalda à genoux sur la dalle de la chapelle, le visage appuyé sur le marbre de la sépulture
   Les lumières encore allumées sur l'autel lui montraient le côté odieux de la femme d'Eleutério.
   Afonso ne répondit pas à ces questions narquoises. Il se leva et sortit de sa chambre.
   Il se réfugia dans la pièce la plus reculée du palais, pour pleurer loin du sourire abject de Palmira. Il se dirigea ensuite vers son bureau pour écrire à Mafalda une lettre trahissant un changement temporaire, sinon fondamental dans son esprit :

       Cousine Mafalda,
   Va sur la tombe de ma mère et répète-lui les paroles de cette lettre. La justice de Dieu m'écrase. C'est moi qui plie sous le fardeau de l'affront et de cette boue que j'ai ramassée de mes propres mains. Le remords pour les égarements de leur jeunesse n'interrompt pas aussi tôt la carrière des grands misérables. Dieu me frappe si tôt ! C'est qu'il veut me libérer de ce joug d'infamie. Puissent les prières de ma mère me venir en aide, car je suis faible. Qu'arrivent les coups de la désillusion, terriblement puissants, pour que le jour de la raison éclaire ma vie. L'aurore de ce jour pointe déjà ; mais mon cœur est encore plongé dans les ténèbres et plein d'amertume. Saintes doivent être tes prières, Mafalda. Je m'agenouille devant la mémoire de notre mère, j'ose invoquer son intercession dans le Ciel ; je sais qu'une âme bienheureuse ne repousse pas le mauvais fils qui l'a crucifiée dans les dernières années, quand elle me demandait de lui offrir mon sein pour y appuyer ses cheveux blancs.
   Mafalda, ange solitaire, toi qui vois de tes yeux purs les étoiles de notre enfance, prie pour moi, accorde-moi ta pitié, aucune autre ne m'offre ce monde. Écris-moi, dis à ton père si fragile de m'écrire. Rappelle-lui les taudis des Taipas... Dis-lui que le petit-fils de Cristovão de Teive sent déjà dans son cœur les ulcères le ronger, qui ont ravagé la peau de l'emmuré. Aimez-moi tous les deux, défendez-moi de moi-même, l'étai ne la religion ne suffit pas à supporter le poids de mes folies.
     Ton cousin,
Afonso...

   Afonso fit jeter ce mot dans une boîte aux lettres.
   Un quart d'heure après, Palmira entrait, frémissant de rage, avec la lettre ouverte, en criant :
   - C'est une grande abjection et une grande infamie, M. Afonso de Teive. Ma dignité vient vous prier de revoir cette lettre outrageante.
   Afonso se saisit de la lettre et recula, horrifié par la vilenie de Palmira. Sa gorge et ses lèvres devinrent sèches sous le souffle de colère qui lui calcinait la poitrine. Il ne put parler. Il sortit de sa chambre, en appelant à grands cris le domestique qui devait déposer la lettre. Il ne servait plus Afonso, le misérable qui avait vendu le secret en échange de son or à lui, il avait fui, et bien rémunéré. Cependant Palmira agitait les bras de pièce en pièce, en poussant des cris épouvantables. Afonso, les tempes congestionnées, le cœur littéralement broyé dans sa poitrine, enfonçait ses doigts dans la chair de son visage, puis se bouchait les oreilles pour ne pas entendre les hurlements de cette femme dont la fureur s'accroissait avec le mépris de ses propres domestiques qui l'écoutaient.
   Afonso sortit pour s'arracher à cette scène, comme s'il s'enfuyait ; il s'en fut déposer lui-même sa lettre, divagua des heures dans le bois le moins fréquenté du Campo Grande. Là, il sentit la rosée du Ciel rafraîchir le feu de sa fièvre. Il regarda le Ciel, les mains levées, et dit : "Oh, ma mère !" À la tombée de la nuit, il revint chez lui, vit dans la cour le gig, le cabriolet de D. José de Noronha. Le laquais attaché à sa personne, un ancien domestique de sa mère, s'approcha prudemment et lui dit :
   - Ne vous tracassez pas, fidalgo... Tenez bon, et ne vous laissez pas mener en double.
   La vulgarité de la phrase le choqua, et le mystérieux sous-entendu encore plus.
   - Que veux-tu dire, animal ? demanda Afonso.
   Le domestique se gratta, ferma les yeux, et répondit.
   - D. José de Noronha se trouve là-haut.
   - Et alors ? Ne l'as-tu pas vu ici tant de fois ? Réponds.
   - Je l'ai vu, je l'ai vu, et Dieu sait si ça me démangeait de lui fracasser son gig sur la tête.
   - Pourquoi ? Approche... Entre dans cette loge avec moi... Parle clairement, disait Afonso, refrénant sa véhémence. Pourquoi soupçonnes-tu D. José ?
   - Je soupçonne, fidalgo, que D. Palmira ne vous est pas fidèle.
   - Tu mens ! Tu mens ! hurla Afonso... Prouve-le moi, sinon, je te tue.
   - Vous ne me tuerez pas, s'il plaît à Dieu, Monsieur le morgado, répliqua Tranqueira calmement, un nom qui mérite d'être rappelé. Faites-moi la faveur de reprendre votre souffle et de m'écouter tranquillement. Laissez du temps au temps.
   - Il est bien question de laisser du temps au temps ! c'est maintenant et tout de suite. Dis ce que tu sais, Tranqueira, ma tête éclate.
   - Voici ce que je sais, fidalgo : le domestique qui s'est enfui aujourd'hui sans que je puisse lui faire passer le goût du pain, a été introduit ici par le laquais de madame et c'était comme un frère de lait pour elle. Certains jours, le garçon abandonnait son service, et restait absent à peu près quatre heures. Avant hier, j'ai laissé mon travail en plan, et je l'ai filé sans me faire voir. Je ne l'ai pas quitté de l'œil jusqu'à la rue de Santa Barbara et là, il a disparu : "Vous allez voir que ce démon nous manigance quelque chose, ai-je dit à mes boutons. Ne se serait-il pas glissé chez D. José Noronha ?" Sitôt dit, sitôt fait. En moins de temps qu'il n'en faut pour trois Credo, ce gredin sortait de chez le soupirant, et revenait comme ça, sans se presser. Je l'ai surpris en débouchant d'une rue, et je lui ai dit : "D'où viens-tu, António ?" Le coquin en a eu le souffle coupé, et moi, sans faire ni une ni deux : "Gare ! me suis-je dit. Il y a là un coup en douce. Si ç'avait été pour quelque chose de bien, il me le disait." Je me suis mis à réfléchir sur ce que j'allais faire. "Si je lui dis, moi, que je l'ai vu sortir de chez D. José, j'effarouche le gibier, et je passe pour menteur en disant ce que j'ai vu à mon maître. Que faire ? Je garde pour moi ce que je sais, et je prends sur moi de surveiller la patronne... La patronne ! que le diable l'emporte. Celui qui me paie, c'est le fidalgo, je garde les yeux ouverts, et si je la prends sur le fait, tout l'édifice s'effondre, et mon maître fait la fête à ce voleur qui est venu déshonorer sa maison."
   En dehors de la voix de Tranqueira, Afonso entendait un bourdonnement et sentait des élancements dans sa tête, comme si un essaim de guêpes s'y contorsionnait et lui dévorait le cerveau.
   Le domestique continua :
   - Avant-hier, D. José s'est pointé ici, la nuit. Je l'ai suivi pas à pas. Je l'ai vu entrer dans la pièce au tapis bleu, et je me suis retiré dès que je vous ai vu y entrer aussi, avec madame. Il n'a pas réapparu depuis, jusqu'à maintenant ; mais comme un autre se trouve là avec lui, je trouve qu'il n'y a plus de doute, et c'est pour ça que je suis venu vous attendre ici. Voilà ce que je sais, mon maître. Faites vos comptes, et laissez-moi casser une bonne quantité de bois sur ce gandin, s'il le faut.
   Afonso posa la main droite sur l'épaule de Tranqueira et dit :
   - Merci. Ton maître t'est reconnaissant du soin que tu prends de son honneur. Je te recommande de ne piper mot à ce sujet. Tu m'entends, Tranqueira ?
   - On continue de laisser tremper la morue ? demanda le domestique, en ouvrant et en fermant les mains.
   - Je te l'ai déjà dit. Pas un mot. Ton rôle est terminé, c'est moi qui prends l'affaire en mains.
   - Ça, c'est à voir ! murmura le laquais, quand son maître fut parti.
   Afonso entra dans sa chambre ; il se vit dans une glace ; il attendit que la rougeur de l'excitation disparût, se donne une contenance, et passa dans la pièce où se trouvaient Palmira, D. José de Noronha et un ami intime de ce dernier.
   Sur un sofa, Palmira avait les bras en croix sur sa poitrine et le visage incliné vers eux. D. José de Noronha feuilletait les Femmes de Walter Scott posé sur un guéridon. Son ami était assis sur le fauteuil à côté du sofa. Afonso salua les deux messieurs et tendit la main à Palmira d'une façon si cérémonieuse que c'est à peine s'il lui effleura le bout des doigts. Après l'affrontement de la matinée, ce comportement sembla fort naturel à l'épouse d'Eleutério. Puis, il s'approcha sereinement de D. José, accorda son attention à la Flora Mac-Ivor du romancier écossais, tomba d'accord avec D. José sur l'inégalable gentillesse de l'héroïne, prononça encore quelques paroles, et demanda la permission de se retirer, en invoquant une très forte migraine. Tout cela avec un naturel irréprochable.
   Afonso pénétra dans le cabinet de Palmira. Il y avait là un secrétaire en acajou, serti de petits tiroirs, modelés dans le style des anciens meubles. Une fois tirés les tiroirs du premier rang, il y en avait de secrets, qu'il connaissait, car il avait été le premier propriétaire de ce meuble ingénieux. Poussé par ses soupçons, Afonso tira sur les poignées du tiroir central ; celui-ci était fermé, et les deux tiroirs latéraux étaient ouverts. Il en conclut que celui du milieu cachait une révélation. Il chercha un outil en fer convenable pour faire sauter la serrure ; la pointe d'un poignard fit l'affaire. Le pêne était fragile, il céda en craquant. Afonso tira le tiroir qui contenait les bijoux. Il mit le doigt sur le bouton imperceptible qui ouvrait le faux, et tira deux paquets de lettres, et une à part. Il ouvrit celle-ci et lut les premières lignes. Le moindre doute eût relevé d'une incommensurable stupidité. Elle disait :

   Il faut faire attention au laquais de A. Il m'a dévisagé hier d'une façon... Utilise notre António pour faire le guet, au cas où l'on nous soupçonnerait. Demain, D.A.M. vient avec moi ; si l'occasion est propice, il sortira au bon moment. Etc.

   Afonso passa dans sa chambre pour réfléchir à ce qu'il fallait faire. Réfléchir dans ces conditions ! Peu après, il entendit le bruissement des vêtements de soie de Palmira. Il s'empressa de se jeter sur son lit, les mains sur le front...
   - Tu vas mieux ? dit-elle tendrement.
   - Non.
   - Je pensais que tu serais couché. Que vas-tu prendre, chéri, reprit-elle en se penchant sur le visage d'Afonso. Que vas-tu prendre au souper ?
   - Rien.
   - Tu es encore très fâché contre moi ? répondit-elle en le caressant.
   - Laisse-moi. J'ai du mal à parler. Retourne au salon, s'il y a encore du monde.
   - J'y vais, si je ne te sers à rien, ici, et si je te dérange, en plus. Les raseurs sont encore là. Je reviendrai voir plus tard comment tu vas.

XVIII

   Palmira retourna au salon et réapparut quelques moments après dans la chambre d'Afonso pour demander si D. José de Noronha et D. António Mascarenhas pouvaient venir le voir, sans déranger. Afonso répondit, en gardant son sang-froid, qu'il les remerciait de cette attention ; mais il était sûr de l'amicale familiarité dont ils usaient avec lui, et avec laquelle il les recevait, et comptait qu'ils le laisseraient se reposer en silence, pour voir si sa migraine s'apaisait. Palmira entra dans le salon fort surprise, et dit à D. José : "Pas besoin de se méfier. Il enveloppe les regrets que lui inspire Mafalda, dans ceux que lui inspire sa mère."
   Entre-temps, Afonso sautait de son lit et vérifiait les amorces de ses pistolets.
   Je laisse au narrateur le soin d'évoquer cette indescriptible crise :

   "Tandis que j'essayais de rassembler mes idées afin de déterminer la suite de mes actions après l'homicide, j'ai senti dans mon cœur un coup violent, et j'ai presque palpé, pour ainsi dire, de mes yeux le visage de ma mère ; je posai les pistolets et joignis les mains. Je suis encore maintenant émerveillé par le soudain passage du vertige où j'étais entraîné quand mon honneur m'ordonnait de tuer l'infâme, à de sereines considérations sur l'inefficacité de l'homicide pour se venger d'une perfidie. J'attribue ce revirement invraisemblable, si l'on se fonde sur la logique des passions, à un pouvoir plus grand que celui de l'âme humaine. À cet instant critique, je demandai à l'esprit de ma mère de me dispenser un conseil salutaire. Je n'entendis aucune réponse et mon entendement ne me fournit aucune indication. Ce que je vis, ce fut l'image d'Eleutério dans la salle de l'auberge à Barcelinhos au moment où, le visage baigné de larmes, il disait à sa femme : 'Puisses-tu être châtiée. Que Dieu me venge.'
   "Voilà la réponse de l'âme bienheureuse, voilà les indiscrètes réponses de la Providence.
   "J'ai compris qu'avait sonné pour moi l'heure de l'expiation, annoncée par la vision du mari en proie à de plus grandes angoisses que les miennes. Les changements se succédaient de plus en plus vite dans mon esprit, mais il n'était plus question de tuer comme je l'avais d'abord envisagé. Je songeai à m'enfuir subrepticement et à cacher à l'infâme et au monde la raison de ma fuite.
   "Il me venait aussitôt une autre idée, car je trouvais des arguments contre cette misérable solution. Je songeai alors à proposer la séparation à Teodora en passant sous silence la raison de cette proposition. Je ne sais combien de projets absurdes ou ridicules se pressèrent dans ma pauvre tête. 'Serais-je un lâche ?' demandais-je aussitôt à ma conscience. Eleutério venait alors se planter devant moi pour dire à sa femme, qui le fixait avec mépris : 'Puisses-tu être châtiée, que Dieu me venge.'
   "Sans la moindre préméditation, je fus saisi tout à coup d'une autre idée dont je ne me souciai de prévoir ni la portée, ni les conséquences. Je sortis de mes poches les lettres de Palmira, trouvées dans le tiroir caché du secrétaire, et me dirigeai vers le salon. En passant la porte de ma chambre, je vis une silhouette disparaître au bout du couloir; J'allongeai le pas et la silhouette s'arrêta. C'était Tranqueira, mon domestique. Je lui demandai ce qu'il faisait là. 'Je suis de planton' répondit-il. Maintenant encore, ou vraiment maintenant, je puis rire de cette réponse et admirer l'homme qui me la fit. Il se pencha sur mon oreille et continua : 'Comme j'avais remarqué que vous étiez couché, patron, je n'ai pas voulu laisser l'affaire à la grâce de Dieu ; c'est ça qui s'est passé.' J'entrai dans le salon à pas comptés et presque brusquement. D. José était à côté de Palmira sur la même ottomane. D. José feuilletait les Femmes de Walter Scott. Palmira tressaillit en me voyant apparaître sous la portière. D. José, abruti par la surprise, ne changea pas sa position, qui trahissait une extrême familiarité. En ma présence, il ne s'était jamais assis à côté de Palmira sur la même étoffe. Revenu de sa stupéfaction de quelques instants, il allait se lever quand je lui dis :
   " - Ne vous dérangez pas, M. D. José de Noronha. C'est ainsi qu'il faut en user. Dans ma maison, mes amis en sont les maîtres.
   " - Ces façons étranges... bafouilla D. José, tandis que Palmira, encore perplexe manifestait ses incertitudes en ouvrant la bouche et en écarquillant les yeux.
   "Je ne répondis pas à la réflexion banale de Noronha. Je me tournai vers D. António et lui dis : 'Vous êtes de trop ici, M. Mascarenhas. Si l'occasion est propice, il partira au bon moment, dit la lettre de notre ami D. José. Vous devriez déjà être parti.'
   "Je lançai à Palmira un regard en biais, Je la vis désarçonnée et livide, elle s'agitait et faisait des mouvements convulsifs sans se lever toutefois du sofa. D. José s'était levé, et appuyé au dossier d'une chaise. D. António me fixait d'un air épouvanté. Je continuai : 'Votre personnage, M. Mascarenhas, est de trop dans cette scène. Veuillez sortir.'
   " - Je m'en vais avec D. António ', dit le Noronha. 'Qu'il vous attende dans la rue', répondis-je en tournant légèrement la tête sans le regarder en face.
   "D. António se saisit prestement de son chapeau, inclina la tête à l'adresse de Palmira, et partit, en me saluant.
   "La femme de l'auberge de Barcelinho s'empara de nouveau du corps de Teodora. La voici debout, le serpent de l'orgueil se déchaînait dans ses gestes.
   " - Qu'est-ce que ça signifie ? s'exclama-t-elle. Mettons un terme à cette situation, sans faire de grande scène ! Que voulez-vous me dire, Afonso ?
   "J'avouerai que je me sentis petit devant cette question cynique ! Que répondre à une femme qui avait écrasé de son persiflage et de son arrogance les attaques modérées de son mari ? Quel droit avais-je ici, moi qui étais déshonoré, de lui demander des comptes sur son honneur et sur le mien, à elle qui était perdue ? Nous partagions tous deux la même infamie, parce que nous étions tous les deux criminels. De quel point d'honneur pouvais-je me prévaloir pour trouver une réponse digne de ces questions ? C'est la seule explication que je puisse me donner à présent de mon mutisme à ce moment-là.
   "Et elle, encouragée par mon silence effaré, poursuivit : ' - J'ai abjuré les devoirs de l'honneur, je me suis perdue, je me suis aveuglément jetée dans vos bras, M. Afonso de Teive. J'ai satisfait vos caprices, j'ai flatté l'orgueil que vous éprouviez  à posséder une odalisque dans votre palais, j'ai consenti à parer mon visage de rires faux, j'ai présenté au monde l'air joyeux de l'esclave qui idolâtre sa servitude, tandis que vous, M. Afonso, enlevé par vos amours idéales pour une cousine... '
   "Je la coupai : ' - Si vous voulez, infâme, citer des noms dans votre plaidoyer, cherchez-les, si vous en connaissez, dans les derniers repaires du vice !... Ne salissez le nom d'aucune femme : toute femme qui n'est pas descendue au dernier degré de l'abjection, impose le respect à l'amante de D. José de Noronha, qui habite chez Afonso de Teive. ' - Bien ! s'exclama-t-elle. L'amante de D. José de Noronha vous remercie de votre hospitalité, promet en outre de la payer du haut de son indépendance et va partir, pour imposer le silence à celui qui l'insulte'. ' - Partez-donc, rétorquai-je, mais emportez avec vous les ordures dont vous avez souillé ma maison'. Là-dessus, je lui jetai au visage les paquets de lettres.
   "Comme si un serpent l'avait mordue au pied, Palmira sauta tel un fauve enfermé dans sa cage. D. José de Noronha tremblait.
   "Et je continuai, tourné vers lui : ' - Tel est l'effet de l'infamie ; elle produit de ces lâches défaillances qui désarment la haine et inspireraient de la pitié, si le dégoût ne se trouvait pas en deçà de la vertu de compassion. Vous avez là, D. Palmira, un paladin qui ne vous laissera pas rougir sans tirer sa raison de ceux qui vous insultent. Suivez-le. Un tilbury reste à votre disposition, si la pudeur ne vous permet pas de monter dans la voiture de votre amant. Quant à vous, D. José de Noronha, sortez, et attendez-la dans la rue.'
   "Palmira s'enfuit du salon, dans un accès de folie furieuse. D. José sortit, le visage abattu sur sa poitrine. Et moi, je m'écroulai sur une chaise, pensant mourir là, noyé dans le sang qui me congestionnait le cœur. Quelques instants après, j'entendis un cri strident de Palmira et un grand remue-ménage. Je voulus me lever, en vain. Mes jambes tremblaient comme si tous mes nerfs étaient affectés.
   "Je quitterai maintenant le registre de la tragédie pour te narrer ce qui se passait dans la cour.
   "Le Tranqueira, qui était de planton, comme il avait dit, ne quitta pas la salle d'attente, ou le couloir tout proche. Quelques instants avant la sortie de D. José, il était descendu dans la cour. Au passage de l'infâme, abasourdi, Tranqueira surgit de sa chambre avec la lanterne dont on se servait dans les écuries. Il s'approcha de D. José, colla la lumière sur son visage et lui dit : ' - Si je ne me trompe, fidalgo, vous nous faites une petite poussée de fièvre !... Je vous trouve bien rouge ; cela ne pourrait vous faire de mal qu'on vous rafraîchisse la tête.' Cela dit, il posa la lanterne, l'empoigna à la ceinture, le prit sous son bras, le saisit de la main gauche à la gorge, l'emporta, renversé, sur la citerne d'eau destinée aux chevaux, et le jeta dedans en s'exclamant : ' - Il va être rafraîchi, il va être rafraîchi, notre gentil Lisboète'. Les autres domestiques avaient voulu lui porter secours, mais Tranqueira s'était débarrassé du jockey de D. José, en le repoussant d'un coup de pied administré avec une fureur digne d'un plus redoutable adversaire. Le malheureux D. José était tombé bruyamment, et avait aussitôt émergé, la tête à fleur d'eau ; mais, au-dessous du cou, le corps restait immergé, il ne parvenait pas à se hisser sur le rebord de la citerne, faute de prise où ficher ses ongles. L'instinct de conservation avait pris le pas sur le sentiment de la honte. D. José criait, tandis que Tranqueira, après lui avoir souhaité bonne nuit, était allé aux écuries nourrir les chevaux. Les hurlements parvinrent aux oreilles de Palmira, alors que le jockey, remis du coup de pied qui lui avait broyé les tripes, secourait son maître à grand peine
   "Palmira, inquiète, descendit dans la cour au moment où l'élu de son âme s'ébrouait sur le rebord de la citerne, pour se débarrasser des derniers filets d'eau et grelottait en claquant des dents.
   "Elle fut foudroyée par le ridicule ! Seul le ridicule pouvait venir à bout de cette âme bien trempée, faite pour réagir à tous les chocs. Revenant sur ses pas, elle quitta le portail pour s'enfoncer dans l'obscurité de la cour. La commisération même ne lui inspira pas assez de courage pour s'approcher du jeune homme mouillé. Peut-être ne put-elle supporter sa lâcheté à cette heure. Peut-être ne put-elle pas se supporter elle-même. Je ne sais. On me prévint qu'elle était prostrée, sans connaissance, sur les dalles de la cour. Je la fis porter par les bonnes sur son lit. Quelques minutes après, je quittai la maison, emmenant avec moi le domestique qui m'avait vu naître, le seul homme devant qui je pouvais pleurer.
   "Le lendemain, j'envoyai de Sintra mon domestique chez moi, s'informer de la suite des événements... Voudrais-tu... je pense que tu désires à présent savoir comment s'est passée cette nuit... Je l'ai passée sur la route de Sintra. J'ai l'impression qu'une partie de mes facultés morales était atrophiée. Tout autour de mon entendement tournoyaient des corps, tantôt noirs comme le fond d'un abîme, tantôt flamboyants comme les serpentins des éclairs. Même la mémoire de ma mère ne trouvait aucune place dans le tourbillon de mes réflexions délirantes. C'était la fièvre, des vagues de sang soulevées par une tempête sous mon crâne. Mon serviteur me comprit d'instinct. Il me répondait brièvement. Je me sentais quelquefois agrippé au bras : c'était quand j'allais tomber de mon cheval, sans m'inquiéter du vertige dont j'étais pris.
   "Il me raconta ensuite que, de loin en loin, je poussais des cris qui lui hérissaient les cheveux et vociférais des insultes en éperonnant frénétiquement mon cheval.
   "Voilà ma nuit ; je n'en garde aucun autre souvenir. Je me rappelle juste qu'aux premières lueurs de la matinée, les digues de mes larmes se rompirent, et que je pleurai longtemps.
   "Mon serviteur partit de Sintra avec l'ordre de prendre des nouvelles. Il me remit, en rentrant, une feuille dépliée que l'écuyer lui avait donné, de la main de Palmira. C'était une reconnaissance de dette, la somme n'étant pas précisée, ou restant à fixer après évaluation des objets qu'elle emportait avec elle pour son usage, en partant de chez moi. Ce devaient être des vêtements et des bijoux. Palmira était donc partie ce matin-là.
   "Le soir, quand la tristesse tombait du ciel, comme un deuil d'âmes pas encore malheureuses, mais éclairées par l'iris de l'espérance, les fibres de mon cœur se déchirèrent et je ressentis une douleur ineffable, douleur des regrets qui me dévoraient, regrets de Palmira, désir ardent de la voir pour m'agenouiller à ses pieds ou lui cracher au visage. Je ne trouvai aucun soulagement en faisant appel à toutes les ressources de mon imagination, en invoquant Dieu, et l'amour de ma mère, aucun réconfort. C'était le désespoir qui envisage le suicide.
   "Je me couchai dans l'espoir que la léthargie assoupisse mes sens. Je me retournai sur des épines, dans ma fébrile combustion. Si à un moment la somnolence m'engourdissait, mon cœur s'emballait si vivement que je me réveillais, convulsé, me jetant du lit contre ma fenêtre, étouffant comme quelqu'un qu'on étrangle. Le plus horrible, dans mes visions, c'était elle, à cette heure, dans les bras de ce misérable. Les moindres circonstances d'un spectacle de débauche, les détails les plus intimes et les plus lubriques se dessinaient nettement sous une infernale clarté. Même la prière, ce divin apaisement des plus terribles afflictions, la prière elle-même ne procurait pas le plus faible éclair de tranquillité dans mon âme. Je commençais à prier, mon anxiété s'accroissait, la foi m'abandonnait, et alors survenait le mépris pour Dieu, la négation de la Providence, le plaisir féroce de blasphémer. J'aimais la femme tombée dans l'abîme, la femme prostituée ! Seigneur Dieu, moi qui avais de si nobles instincts, qui avais reçu une éducation si religieuse, appris à éprouver une telle considération pour la dignité ! C'est ce que je pensais ; je m'appliquais alors des épithètes usurpées à l'honneur !... Moi, qui avais eu la fatuité devant le monde d'enchaîner à ma vanité la femme belle, sur le front de laquelle la morale avait imprimé son stigmate, que je couvrais de brillants et de fleurs, croyant qu'ainsi la société la respecterait, et s'humilierait devant mon outrageante opulence ! Me voir, moi, écrasé, oser demander des comptes à Dieu sur l'iniquité de sa volonté, et le renier comme un être incapable de porter remède à ma disgrâce !...
   "Dès le point du jour, je fis harnacher les chevaux et retournai à Lisbonne sans aucun dessein précis. En chemin, tandis que nos montures se reposaient, mon vieux Tranqueira s'approcha de moi, les yeux embués de larmes, et dit tranquillement : ' - Allons-nous en de Lisbonne, mon maître, retournons dans notre province, Dieu ou la Vierge Marie nous proposeront un remède'. Je ne répondis pas, mais je réfléchis. La tranquillité de mon village m'apparaissait accueillante ; cependant, en imaginant que je pénétrais à l'intérieur de la maison de Ruivães, j'entendais avec épouvante le son de mes pas dans ces pièces désertes ; je ressentirais là-bas l'absence de ma mère ; l'ange consolateur s'était enfui avant ma rédemption. Il me souvenait de ma triste Mafalda, ma tendre sœur, de sa tendresse de vierge compatissante. Mon cœur, cependant, d'où suintaient les immondices de son hideuse plaie, rejetait les baumes d'une affection purificatrice.
   "Le tumulte des grandes villes, avec la fascinante séduction d'une vie déréglée, convenait mieux à une âme assoiffée de je ne sais quels filtres de larmes et de sang. Mon plan était tracé quand j'arrivai à Lisbonne. N'importe quelle résolution secoue l'esprit le plus paralysé. Je me sentis assez fort pour entrer chez moi. Je pénétrai dans le cabinet de Palmira et j'ouvris ses tiroirs vidés de tous les objets de quelque valeur. Ma raison recouvra un moment sa lucidité ; le caractère me parut méprisable d'une femme qui, sous le coup d'une telle honte, avait trouvé le courage d'empaqueter ses vêtements et ses atours dans l'intention de porter de séduisantes parures en l'honneur de nouveaux amants. Je me sentais avili, je m'enfuis des appartements de Palmira. J'allai dans ma chambre. Je fis emballer mon linge. Je gardai la correspondance de Mafalda et de ma mère.
   "Je brûlai le reste des papiers, exceptées les lettres de la Teodora des Ursulines. Pourquoi ? Je ne le sais pas moi-même. Je voulais ces souvenirs de l'enfant qui était morte alors ...
   "J'appelai mes domestiques, et les congédiai. Je fis fermer les portes par mon cher Tranqueira et, le même jour, j'envoyai des ordres pour la vente des voitures, des chevaux, et du mobilier. Quelques amis arrivèrent à suivre mes traces jusqu'à l'obscur hôtel anglais où j'étais descendu, dans le quartier Buenos-Aires. Ils me demandèrent et je ne les reçus pas. Ma vanité me faisait rougir d'eux. Même l'effroyable curiosité de connaître le destin de Palmira ne put vaincre mon orgueil à vif.
   "Au bout de huit jours, je reçus une lettre de Mafalda répondant à la mienne. La voici :

   Nous t'aimons, tous les deux, de tout notre cœur, Afonso. Mon père n'a formulé à ton encontre aucun reproche : il te considère comme un infortuné. Quand ta mère, anxieuse, lui disait : 'J'ai perdu mon fils', mon père ajoutait : 'Il viendra, ma sœur, son naturel est bon'. Je lui ai montré ta lettre, et je l'ai vu pleurer ; je lui ai demandé de t'écrire, et il m'a répondu : 'Écris-lui, toi, avec la bénédiction de ton père. Dis-lui que tu l'aimes toujours,que je lui donne l'amour de ma Mafalda ; et je consens à ce qu'elle vous aime ; c'est tout ce que je puis vous donner'. Ces paroles, je les écris parce qu'il me le demande, et je me doute qu'elles n'auront pas le pouvoir de te rendre heureux.
   Cela nous fait quand même un grand plaisir que tu désires notre amitié, cousin Afonso. Je vois que ta vie est pleine d'amertume, depuis qu'est morte notre mère, que nous pleurons. Si le chagrin te mortifie de ne pas être venu la soutenir au moment de sa mort,que la certitude t'apaise qu'elle t'a pardonné. Tu sais bien quelle sainte et quelle mère elle était. Je suis allée lire ta lettre devant sa sépulture. Je l'ai lue à voix haute, entrecoupée de gémissements. Puis j'ai beaucoup pleuré, et je me suis relevée en la quittant si soulagée et si contente que j'ai d'instinct pris dans le Ciel mon allégresse. Peut-être cette lettre te trouvera-t-elle jouissant du soulagement que j'ai alors senti.
   Il serait bon, mon cousin, que tu envoies des instructions pour qu'on prenne quelques dispositions concernant la gestion de ta maison. Mon père fait ce qu'il peut, et gouverne ton avoué, mais il craint de ne pas veiller à tes intérêts comme il le voudrait, à cause de sa santé défaillante et de la distance à laquelle nous vivons de Ruivães. Adieu, mon frère chéri. Efforce-toi d'être heureux et garde un souvenir amical de ta
    
Mafalda.

   Je répondis aussitôt à cette lettre, en annonçant à ma cousine que j'allais partir pour Paris avec l'intention de m'y établir. Quant aux expressions affectueuses, c'est à peine si je lui lâchai les formules conventionnelle qui répondent aux relations formelles entre cousins qui s'estiment.
   "C'est que je voyais en moi l'homme avili que j'étais, et que j'éprouvais une certaine honte devant Mafalda même, et un reste de vanité, la vanité d'un homme qui se juge déprécié aux yeux d'une femme qui le voit rejeté par une autre, aussi abjecte soit-elle, aussi rejetée par la société des femmes capables d'apprécier les mérites d'un homme dédaigné. Je ne voulais, ni ne pouvais, couvert d'infamie par Palmira, aller me réfugier dans l'amour de Mafalda. Et puis surtout, mon ami, bien que je l'eusse voulu, je ne pouvais l'aimer comme je l'aurais aimée quinze jours avant, quand je ne doutais pas de la loyauté de Palmira.
   "Les gens d'expérience savent, et tu le sauras peut-être, que c'est le fait des âmes futiles que de passer rapidement d'un attachement à un autre quand pèse sur nous l'opprobre d'une perfidie. Le cœur est blessé, le front n'ose se dresser pour la femme qui nous offre l'amour salutaire, la dignité gémit sous le poids du mépris que nous croyons lire dans les regards insultants de tout le monde, des regards qui expriment parfois la compassion. Mais, dans de telles situations, qu'est la pitié, sinon une injure ?!
   "J'écrivis à mon avoué pour lui faire vendre toutes mes propriétés, exceptées ma maison et ma ferme de Ruivães. Par retour du courrier, il m'avisa qu'il y avait un acheteur prêt à les acquérir ; et, quelques jours après, je reçus des ordres de paiement pour trente mille cruzados. Avec ces ordres, venait une lettre de mon oncle Fernão de Teive. Elle disait :

   Ta cousine est malade, c'est pour ça qu'elle ne t'écrit pas, et, malade moi aussi et triste, j'arrive à peine à t'écrire. Nous avons reçu la nouvelle de ton déménagement à Paris. Que Dieu t'accompagne, Afonso. Il se peut que ton bonheur soit là-bas. Je me réjouis de te voir libéré du personnage qui, d'après ce qu'on m'a dit, a été finalement celui qu'il fallait absolument qu'il fût. En présence de la femme perdue, tous les hommes sont égaux. Vouloir jouir du privilège que le mari n'a pas eu, serait une ineptie de ton orgueil. Teodora se trouve à Braga pour s'occuper de son divorce, afin de partir avec son patrimoine. Eleutério a sollicité l'un de mes compères, pour que je consente à l'assister dans ses démarches, en tant qu'auditeur et de consultant. J'ai accepté cette proposition comme quelqu'un qui n'a pas grand chose à faire, et passe ses heures dans son lit à soigner sa goutte. J'ai entre les mains les brouillons des lettres qu'elle t'écrivait, séduisantes à vrai dire, et qui méritent d'être imprimées. Où cette femme a-t-elle reçu de telles leçons d'éloquence ? ! À mon avis, il y a là beaucoup d'amour pêché dans les dictionnaires ; et les événements ultérieurs m'engagent à croire que l'amour de cette créature était pire encore. Voilà que je te parle comme un camarade ! Et le fait est que ma douleur au talon gauche s'est dissipée.
   Ton avoué me fait savoir qu'il a vendu tes fermes de Leirós et Gestal. Pour ne pas te dire des choses tristes et pour éviter que revienne ma douleur au talon, je mets ici un point final à cette lettre. Mais je ne cesserai de te dire, en tant que frère de ta mère et véritable ami qu'une fois ton patrimoine épuisé, tu as ma maison. Si je meurs - et ce sera tant mieux - avant ce jour-là (un jour peut-être inévitable), je dirai en partant à Mafalda de toujours être ce que ta mère et moi avons été pour toi, dévoués de tout notre cœur, sans condition. Adieu. Quand tu auras un moment de libre, écris-moi de Paris.
      Ton oncle,
Fernão de Teive.

   "Je fus ravi d'apprendre que Palmira n'était pas à Lisbonne. Le dragon de la jalousie relâcha ses griffes sur ma poitrine. Quelle stupide allégresse ! Qu'importait une interruption dans sa perfidie pour venger mon orgueil ? Comme nous sommes pitoyables et ridicules, une fois perdu le nord de la légitime, de la décente probité ! Aucun lien de saine morale ne résiste au cancer du cœur. Notre régénération même semble trahir la bassesse de l'âme, une scène qui fait rire le monde.
   "Et moi, dans ma rage de changer de monde, je partis pour la France.- La méthode la plus aisée pour dépenser tes trente mille cruzados, répondis-je.
   - Je ne songeais pas aux trente mille cruzados ; j'allais chercher une femme, j'allais chercher l'amour salutaire.
   - Et tu l'as trouvé en France ?- Oui.
   - Voyons ça.
XX

   Huit jours après s'être installé à Paris, Afonso de Teive ne savait que faire de sa pesante inertie. Enfermé dans la chambre d'un hôtel, il entendait les vacarmes de la Babylone et soupirait après les silences de son village. Il avait présenté des lettres de personnalités de Lisbonne à l'Ambassade portugaise, reçu la visite de compatriotes distingués à Paris et participé les premiers jours à des bals, des théâtres et des soupers. Il fut vite rassasié de cette artificielle soif de vivre, et une soudaine et glaciale atonie lui assombrit vite les plaisirs auxquels il avait aspiré de loin, comme à une initiation pour d'autres qui effaceraient entièrement de sa mémoire les souffrances passées.
   Et, au bout de huit jours, il ne lui restait plus qu'une satisfaction : c'était la perspective de retourner à la maison déserte de Ruivães et d'y attendre près de la sépulture de ses parents la fin prochaine de son irrémédiable tristesse.
   Mais Afonso avait vingt-quatre ans. La nature désamorce ces renoncements intempestifs. Des élans imprévus secouent l'âme de son engourdissement et la surexcitent en lui inspirant des désirs vagues, quoique éphémères. La matière n'est pas une enveloppe impassible pour des cœurs assoupis. Il faut que la vie sensible s'exténue avant l'activité morale pour que les passions déçues finissent par briser l'homme.
   Afonso fit son entrée dans la société, et l'Espérance lui tenait la main, en lui promettant de le guider jusqu'à ce qu'il rencontre la femme qui le sauverait. Il se fourvoyait dans les salons de Paris. Ceux qui connaissaient ce "monde" lui racontèrent l'histoire de chaque femme qui avait une mine à vouloir sauver quelqu'un ; en général, c'étaient des créatures qui cherchaient un homme qui calmerait leur inquiétude de l'avenir par un mariage que justifieraient et sanctifieraient quelques centaines de milliers de francs. C'étaient des filles de généraux d'Empire, des filles d'hommes d'État au début de leur carrière, des filles de gentilshommes dont les noms évoquaient une ancienneté antérieure à Charlemagne. Et quand toutes ces demoiselles, capables de vous sauver et en quête de sauveur, regardaient le visage mélancolique d'Afonso, elles voyaient en lui le garçon qui se disait douloureusement en les contemplant : "Si j'étais riche !..." En lui jetant un regard en biais, elles se disaient, en gardant une délicate réserve : "Si tu étais riche !.. "
   Afonso entreprit de rectifier cette opinion de ses amis en s'approchant des plus auréolées du bleu céleste de l'innocence, et constata que celles qui semblaient les plus naïves étaient celles qui parlaient le plus à propos, en termes rigoureusement arithmétiques, de fortunes vertigineuses, de projets de mariage. Et si, avec la poésie portugaise, si expressive, de nos amours de salon, il se lançait dans des phrases excessivement lyriques, ces créatures éthérées l'écoutaient distraitement, comme elles écouteraient au théâtre la musique de Donizetti, et rempliraient leur âme de mélodies, tout en braquant leur lorgnette sur le fils du banquier.
   Afonso de Teive comprit vite que la haute société parisienne n'avait pas besoin de lui. Un étranger qui vient à Paris avec trente mille cruzados et laisse dans sa patrie une ferme qui vaudrait moins que la moitié de cette somme improductive, doit être assuré que, sur le chemin de l'hôtel aux théâtres et aux salles de bal, aux festins et aux concerts, avec la plus grande parcimonie dans ses dépenses, il verra filer en moins de deux ans ses derniers liards. Les avoirs d'Afonso mis à la disposition de la fille du maréchal d'Empire ou du marquis déchu en même temps que les Bourbons donneraient une dizaine de toilettes à leur épouse. Cette rude vérité le refroidit et l'éloigna de la compagnie des jeunes gens capables de dilapider chaque mois des fortunes bien plus importantes que la sienne. Une atroce désillusion aux portes du grand monde où il avait compté retremper son cœur en respirant l'haleine des premières femmes de l'époque et de la France.
   Il ne lui restait plus, descendant au-dessous des classes moyennes, qu'à toucher le fond. Il lui serait plus difficile d'y élire une figure particulière et une âme d'une innocence comparable à celle d'un ange : il s'y heurterait aux portes verrouillées par la cupidité qui s'y donne libre cours, qui les pousse à s'élever pour se parer comme les femmes enviées des classes supérieures. Son jugement éclairé par le flambeau de l'univers, la lumière de Paris, il se vit tel qu'il était, chercha à échapper à sa relative misère, et fuit les bals, les soupers, les festins et les réunions où son pécule s'épuisait à force d'inévitables saignées.

   Afonso se leva un jour, assoiffé de richesse. À cette heure, puis durant huit mois régna dans son âme une effarante sérénité ! Il ne se soucia plus de soigner sa mise, il faisait alors à peine attention aux femmes. Il vendit son tilbury et son cheval. Il s'installa dans un hôtel moins coûteux. Il dressa des plans de bataille contre la fortune et se mit à la spéculation où les plus heureux, grâce à leur bonne fée, accumulaient en un clin d'œil d'énormes capitaux, une vérité établie par des milliers d'exemples.
   Il fut heureux dans ses premiers essais, en misant peu. D'autres lui réussissaient, plus risqués.
   Il se crut assez fortuné pour de plus grandes entreprises. Il connut des fluctuations qui s'équilibraient. Afonso se mit à étudier sérieusement les mystères de ce jeu, avec passion et un mépris absolu de tout le reste : "Que ma fortune se rétablisse, mon cœur se reconstruira. De l'argent, beaucoup d'argent, pour acheter une âme pure à Paris, où leur rareté a donné un prix inestimable à l'espèce."
   Submergé par un revers, il perd la moitié de son capital. Il se décourage et sa force morale décline. Il se risque timidement sur les mines du Potosi, et croit trouver là un abîme où s'engloutira ce qui lui reste ainsi que lui-même. Que fera-t-il, réduit à une extrême pauvreté ? Vendra-t-il sa maison, sa ferme, sa chapelle et le tombeau de sa mère ? Il se souvient de sa mère, et invoque cette âme sainte pour qu'elle l'aide dans cette entreprise immorale. La sainte lui inspire un insurmontable abattement face au danger.
   Il s'associe à des joueurs heureux. Sa fortune balance entre petites pertes et petits profits. Au bout de huit mois, la société se dissout, et Afonso de Teive n'a plus à lui que quelques livres, et cinquante en plus que Tranqueira a glissé discrètement dans son tiroir, son salaire et ce qu'il a épargné durant de nombreuses années.
   Son serviteur et ami, le témoin de ses larmes et de ses vertiges, ose lui conseiller de revenir à Ruivães et de s'y rétablir en se contentant du revenu de sa maison. Afonso s'emportait contre son serviteur et se récriait :
   - Sais-tu ce que représente ma maison de Ruivães ? Quarante charrettes de pain par an.
   - Ainsi que vingt pipes de vin et une d'huile, ajoute le serviteur.
   - Que vaut tout cela ? demanda Afonso.
   Tranqueira compta sur ses doigts et répondit :
   - Une fois réglés les frais d'exploitation, cela vaut six cent mille réis.
   - Et je devrai vivre avec six cent mille réis par an ! s'exclama Afonso, moi qui suis habitué au luxe, et qui éprouve, à vingt-cinq ans, le besoin de m'étourdir dans les plaisirs que l'on ne peut, n'importe où dans le monde, se procurer qu'avec beaucoup d'argent !
   Le serviteur haussa les épaules :
   - Que l'âme de ma sainte maîtresse et dame nous vienne en aide !
   Afonso envisage de vendre le reste de son patrimoine ; et tout de suite, lui reviennent ces mots écrits par sa mère qui se mourait, dans sa dernière lettre : "Dans tes dissipations et la ruine de tes avoirs, efforce-toi au moins de sauver cette maison où tu es né, et cette ferme qui te procurera en abondance du pain pour ta vieillesse, si Dieu te l'accorde, afin que tu aies le temps de mériter le Ciel. C'est ici que sont nés ton père, et beaucoup de personnes pieuses et honorables. Préserve cette maison : tes parents et tes aïeux y reposent."
   Il voit s'évanouir son courage de renier sa mère et sa dernière requête. Mais l'atroce nécessité l'oblige à détourner les yeux d'un tombeau pour envisager la perspective pas si lointaine de l'indigence à Paris, l'indigence par rapport aux splendeurs du passé.
   Ces angoisses sont les plus terribles de sa vie. Le souvenir de Palmira, de la femme fatale, ne le trouble même pas en songe. De plus grandes épreuves l'attendent. La honte du pauvre lui semble plus avilissante que la honte de l'homme trahi. Il réfléchit, il rêve, il se débat, il reprend courage, s'évanouit, revient à lui, s'imaginant toujours en train de se réhabiliter grâce à l'or, à la reconstitution de son capital, mais de quelle façon, sans aucun capital ?... Une idée providentielle!... Il écrit à Fernão en ces termes :

   Je me suis perdu, j'ai perdu tout ce que j'ai apporté du Portugal, je suis pauvre. Me voici plus sévèrement châtié que le malade du taudis des Taipas. Il s'est retiré, encore riche, à quarante ans du monde. J'ai vingt-cinq ans, j'ai perdu mon honneur, sans aucun espoir de me réhabiliter, sans aptitude pour rien, l'esprit corrompu par d'infâmes plaisirs ; et pour affronter cette vie rongée par la lèpre, il me reste la ferme de Ruivães. Je sais que la faim ne viendrait pas frapper à ma porte, je sais que je garde un couvert à votre table, mon oncle, mais, avant de tendre la main pour demander l'aumône même aux siens, Afonso de Teive cachera son ignominie sous un de ces tertres où les morts ensevelis n'ont pas de nom. Ma mère m'a demandé de ne pas vendre la maison où reposent mes ancêtres. Mes ancêtres sont ceux de mon oncle Fernão de Teive. Je viens ici vous proposer ma ferme.
   Achetez-la moi, mon oncle, que la volonté de ma mère soit accomplie. Mafalda, cet ange, est encore là-bas, pour s'agenouiller devant ces pierres tombales sacrées. Achetez-la moi, je vous en prie en joignant les mains, je demanderai à ma mère de pardonner au réprouvé qui a vendu ses os la veille du jour où il aurait faim.
        Votre neveu,
Afonso.

   Après avoir lu cette lettre en présence de Mafalda, Fernão ouvrit les bras à sa fille, qui semblait s'y consumer. Elle passa de la suffocation et des larmes aux cris déchirants, elle demandait à son père de venir tout de suite en aide à Afonso. Fernão qui éprouvait lui-même le besoin d'être consolé du malheur de son neveu, devait calmer l'agitation de sa fille en lui promettant puis en accomplissant aussitôt tout ce qu'elle voudrait, et qu'il devait se faire un devoir d'accomplir aussi bien comme parent qu'en mémoire de sa sœur. Mafalda manifesta tout de suite sa satisfaction.
   - Et après ? s'exclama-t-elle. Et après, mon père, une fois épuisé l'argent de sa ferme, qui lui viendra en aide ?
   - Nous, répondit joyeusement son père.
   - Nous ? reprit-elle, balançant entre la gaieté et l'amertume. Mais ne voyez-vous pas ce qu'il dit ?
   - Que dit-il, mon enfant, que dit-il ? Lis-moi, toi, ce qu'il dit...
   - Regardez, mon père : "Avant de tendre la main pour demander la charité, même aux siens, Afonso de Teive cachera son ignominie sous un de ces tertres où les morts ensevelis n'ont pas de nom." Vous entendez cela très bien, mon père.
   - Je l'entends, et je n'en suis pas effrayé. Pensons d'abord à l'essentiel, qui est de lui envoyer de l'argent et de lui dire que les tombeaux de Ruivães, et les maisons, et les terres sont à lui, comme jusqu'à présent.
   - Et il acceptera ? répliqua Mafalda. Prendra-t-il ce don comme une aumône ?
   - Ô femme, lui dit le vieillard, tu mets le doigt sur mes péchés !... Et par-dessus le marché, tu as raison de me rappeler sa mauvaise tête ! Ce fou est capable de refuser, si je lui donne de l'argent et la ferme ! Eh bien, l'on dira que j'achète la ferme, et on lui enverra les quinze mille cruzados que cela vaut. Je me rends demain à Porto. C'est là qu'est l'argent. Je reste le propriétaire des trois fermes d'Afonso. Elles te reviennent, ma fille. Si tu t'obstines à vouloir mourir célibataire, tu les lui donneras après, s'il vit. Que veux-tu de plus, ma fille ?
   Mafalda se mit à genoux pour lui baiser les mains. Son père la releva avec beaucoup de tendresse, lui essuya les larmes avec son mouchoir déjà trempé par les siennes et dit, en retenant ses sanglots :
   - Qu'attends-tu de ce garçon, Mafalda ? Quand Dieu viendra-t-il en aide à ce cœur si faible et si malheureux ? Estime-le, ma fille... Mais ne l'aime pas ainsi, d'un amour qui dévore ta jeunesse. Ils sont si désolants, tes vingt-quatre ans, et si étrangers aux moindres plaisirs de ton âge !... Et tu ne rentres pas en toi-même, ma fille, tu ne sens pas qu'Afonso est de plus en plus loin de t'apprécier à ta juste valeur.
   - Je le sais, mon père, répondit sereinement Mafalda.
   - Et alors ?... tu le sais et tu ne prends pas sur toi...
   - Je ne puis prendre sur moi. Dieu sait que je lui ai demandé son aide, et même ainsi...
   Ses larmes jaillirent de nouveau, puis sa respiration devint moins aisée, elle se sentait oppressée.
   - Eh bien soit, ma chérie, fit son père, redoublant de tendresse, je te pardonne ta faiblesse, car le Très Haut ne te donne pas plus de force. Qui connaît, ma fille, qui connaît les secrets de l'avenir ? Il y a des miracles plus surprenants. Il se peut qu'il se présente encore devant toi, le cœur purifié, après avoir payé son lourd tribut à sa jeunesse. Mais ce sera un bon mari, alors. Que te dit ton ange gardien en ton for intérieur ? Serai-je prophète, ma fille, serai-je prophète ?
   Mafalda sourit et murmura :
   - Et cela ne pourrait-il pas se produire ?! Parfois, j'en rêve ; il y a des heures où je me crois folle, dans mon bien-être sans raison, sans espoir !... J'ai reçu de lui trois lettres en huit mois, et quelle froideur dans les expressions ! C'est quand je le croyais oublié, tout à son amour pour cette créature, qu'il se montrait le plus affectueux en m'écrivant ! Maintenant qu'il est libre et malheureux en plus, on dirait qu'il ne m'estime même pas ! Et j'ai quand même des pressentiments, mon père, dans mon cœur, aussi joyeux que votre prophétie.
   - Eh bien, demande alors à Dieu de me donner assez de vie pour que je les voie réalisés, Mais même si cette prophétie se réalise, ce ne sera pas de mon vivant.

XXI

   Au bout de six mois, gravement malade et désabusé, Fernão de Teive s'adressait ainsi à sa fille, agenouillée sur l'estrade de son lit, la tête inclinée vers ses lèvres desséchées :
   - Je te l'ai bien dit, petite : même si cette prophétie se réalise, ce ne sera pas de mon vivant.
   - Vous n'allez pas mourir, mon père ! cria Mafalda en lui baisant le front.
   - Ne demande pas cela à Dieu, mes souffrances sont intolérables. La vérité, c'est que je te laisse presque seule ; mais tu as là tes oncles de Barcelos qui te prendront avec eux tant que tu ne pourras pas revenir dans la maison où meurt ton père. Ne pleure pas comme ça, Mafalda, tu me fais de la peine... Il est bien triste qu'un moribond ne puisse parler aux siens avec la présence d'esprit de ceux qui pensent avoir longtemps à vivre... Et en fin de compte, Dieu sait qui vit et qui meurt !... En attendant, petite, de quoi pouvons-nous parler calmement ?... Bien... Cet air résigné sied à ton visage angélique, ma fille... Parlons de notre Afonso... C'est à toi d'imaginer un moyen de lui envoyer des fonds. Si ce que nous avons appris par le conseiller est exact, ce garçon est aux abois. La spéculation l'a encore ruiné, ou réduit à presque rien...
   Mafalda l'interrompit :
   - Mais ses dernières lettres ne parlent pas d'affaires...
   - C'est cela même qui me confirme les informations de ton oncle de Lisbonne.Si ça allait bien pour Afonso, il le dirait. S'il se tait, c'est que ça va mal pour lui.
   - Oh, mon Dieu ! s'exclama sa fille. Vous dites bien, mon père, que ça va mal pour Afonso ?... Il ne l'avoue pas pour ne pas recevoir d'aumône de ses parents.
   - C'est ça, et c'est pour ça qu'il faut trouver un moyen de le tirer d'affaire en prenant autant de précautions que possible. Il ne te vient aucune idée, Mafalda ?
   - On lui envoie de l'argent, j'insiste pour qu'il l'accepte... Il sera touché par mes paroles...
   - Je n'aime pas cette solution ; je désapprouve le procédé. Voici le Père Joaquim, il va nous donner son avis.
   Le Père Joaquim était un modèle de prêtre, chapelain de la maison depuis trente-cinq ans ; un prêtre qui allait m'échapper dans ce roman, il s'en est fallu d'un cheveu ; cela constituerait une innovation dans mes livres. Quand je pourrai composer un roman sans prêtre, je me considérerai comme un romancier à l'imagination fertile. Le maître des écrivains foisonnants, Almeida Garrett, en tenait, comme il l'a dit et prouvé, pour les moines. Lui et moi, qui suis avec enthousiasme à la trace la procession de ses disciples, nous ferons aimer les moines et les prêtres, tout au moins les pères chapelains irréprochables et vénérables comme le Père Joaquim, chapelain de la maison de Fonte Boa.
   Mafalda exposa au prêtre la raison pour laquelle on lui demandait son avis.
   Le religieux prit une pincée de tabac, réfléchit, raffermit son raisonnement avec une autre prise et dit :
   - Voici mon opinion : D. Mafalda doit se marier avec D. Afonso.
   Sa poitrine étant trop faible pour qu'il pût rire, Fernão toussa en pouffant, ce qui entama la gravité du révérend.
   Mafalda fixa son père, craignant que cet effort ne précipitât sa fin. Le prêtre se tourna vers la jeune fille et dit sur le ton de quelqu'un qui a trouvé une solution :
   - Aurais-je par hasard proféré quelque sottise ?... Il me semblait que les deux personnes concernées étant cousines au premier degré, une fois obtenue la dispense obligatoire, il n'y avait rien de plus indiqué pour améliorer la situation critique de M. Afonso.
   - Vous n'avez dit aucune sottise, Père Joaquim, répondit Fernão de Teive ; vous avez, au contraire, proposé l'issue la plus morale et la plus souhaitable de ce mauvais pas. Mais ce que nous voulions, c'était lui venir en aide sans que personne ne se marie.
   - Cela me semble juste et faisable. Il n'y a qu'à lui faire parvenir l'argent par l'intermédiaire d'une personne sûre, répondit catégoriquement le prêtre.
   Fernão rétorqua, le visage enjoué :
   - Voulez-vous aller à Paris, Père Joaquim ? Nous ne disposons de personne qui soit aussi sûre que vous.
   - J'irai jusqu'au bout du monde pour vous servir.
   - Et si le cousin Afonso refuse l'argent ? dit Mafalda.
   - S'il refuse l'argent, je reviens avec lui chez nous ; il ne sera pas nécessaire de le lui dire deux fois.
   - S'il le refuse parce qu'il est naturellement indépendant et qu'il considère comme une aumône l'aide de mon père ? rétorqua Mafalda.
   - Dans ce cas, je lui cite mes auteurs sur la vanité, la morgue et l'orgueil ; et je le convaincrai d'accepter l'argent.
   - Vous irez à Paris, mon Père, dit Fernão. Demain, vous partez pour Porto ; là-bas, on fera les démarches nécessaires. Toi, Mafalda, prépare les bagages du père Joaquim. Prends la somme nécessaire à mon enterrement et prends tout ce que tu trouveras en plus pour Afonso.
   - Ton enterrement ! s'exclama Mafalda, cachant son visage contre la poitrine de son père.
   À la tombée de la nuit, les souffrances de Fernão de Teive s'aggravèrent. Vers minuit, en possession de tout son esprit, et la voix claire, il demanda les sacrements, et bavarda jusqu'à deux heures. Le matin, il dormit d'un sommeil tranquille et se réveilla au plus mal. Il demanda l'extrême onction et répondit aux paroles rituelles dans un latin irréprochable.
   Ensuite, il donna un baiser à sa fille, et lui donna à baiser le crucifix qu'il tenait entre ses mains, s'inclina sur son épaule en lui disant :
   - C'est sur cette épaule que ma sœur a expiré... Si tu vois un jour le fils de cette sainte femme, embrasse-le... et à toi, ma fille... adieu jusqu'au Ciel.
   Mafalda se mit à pousser de grands cris. D'un regard, son père lui imposa le silence.
   Ce fut le dernier regard de ses yeux, déjà fixés sur l'aurore de l'éternité, et fermés pour toujours sous les lèvres de sa fille.

XXII

   Les informations communiquées par le conseiller Figueiroa sur la déconfiture d'Afonso de Teive à Paris étaient atrocement exactes
   Les quatorze mille cruzados, prix supposé de la ferme de Ruivães, furent engloutis par le gouffre de la spéculation dans lequel le jeune homme égaré se jeta à l'aveuglette, comptant sur un revirement de fortune, ayant échoué dans ses autres tentatives.
   Il résolut alors de se tuer. Cette décision contrebalança les affres d'une désespérante pauvreté. Comme apparemment la mort dépendait pour lui d'une légère pression sur la gâchette, il cessa d'envisager l'avenir. Que lui importait de mourir pauvre ?! Il s'arma de courage et rendit grâce à Dieu pour la fermeté qu'il lui donnait. Il rassembla les objets en or et les gemmes qu'il avait réservés pour une telle occasion. Il fit venir son serviteur et dit :
   - Vends tout ce qu'il y a là. Je crois que la valeur de ces choses-là suffira pour te rembourser l'argent et les gages que je te dois. Si tu en tires un excédent, emporte-le pour t'installer dans ton pays.
   - Et vous, fidalgo, où logerez-vous ? demanda Tranqueira.
   - Ici, dit Afonso.
   - Eh bien, moi aussi, patron ! En attendant, tenez bon ; j'ai usé ma jeunesse chez vous : ma vieillesse, je la passerai ici, dans ce pays diabolique, selon ce qui plaira à Dieu. Gardez vos affaires, fidalgo, je n'en veux pas, et je ne vous ai rien demandé. Il me suffit pour vivre d'un chariot et d'un cheval estropié. Arrangez votre vie comme vous l'entendez, moi, je m'arrangerai toujours.<
   - Obéis à mes ordres, Tranqueira ! répondit Afonso, avec une sévérité feinte.
   - Vous me pardonnerez, M. Afonso, rétorqua son serviteur. C'est la première fois que je vous désobéis. Je n'accepte pas tant que je ne vous vois pas mener une autre vie.
   - Fais ce que tu veux, fit le jeune homme, empochant à pleines poignées les objets qu'il avait offerts à son serviteur, dans l'intention d'aller les vendre.
   Tranqueira se douta que son maître était décidé à se donner la mort. À peine, en un éclair, ce soupçon eut-il ébranlé son esprit, il bloqua la porte en s'exclamant :
   - On peut me dire ce qu'on voudra, fidalgo, vous n'êtes pas un homme ! Y a-t-il un Dieu ou n'y a-t-il pas un Dieu ?! Alors, votre mère a élevé un enfant dans la loi de Dieu, pour que vous tourniez ainsi ? Vous croyez que je ne sais pas ce que vous avez là, dans la tête ? Vous voulez vous faire sauter le caisson, M. Afonso... Eh bien, vous pouvez aller où vous voulez, je ne vous lâche plus, ni le jour, ni la nuit... Vous tuer, faute d'argent, vous, un garçon de vingt-cinq ans, qui savez lire et écrire, en bonne santé ! Ça, il n'y a pas un homme qui le fasse, s'il a sa tête à lui ! Celui qui ne peut faire autrement, travaille, si ce n'est pas à ceci, ce sera à cela. Et ceux qui perdent tout ce qu'ils ont dans un incendie, ou dans la mer, ils se tuent ? Eh bien, M. Afonso, à l'âge que j'ai, je ne suis pas encore tombé sur un homme aussi démoralisé !... Que l'âme de D. Eulália nous vienne en aide ! Vous voulez que je vous dise, fidalgo ? Je vais vendre un peu de cet or que vous avez là, et nous partons pour le Portugal. Votre oncle, le conseiller, est visiblement votre ami, et M. Fernão de Teive a toujours tenu à vous plus qu'à sa vie. On ne lui demande pas de l'argent, ni autre chose de semblable ; on leur demande de vous trouver un bon emploi. Travailler, ce n'est pas une honte, fidalgo, c'est un honneur !... Qu'avez-vous à me dire ? Qu'avez-vous à répondre au vieux Tranqueira qui vous a porté dans ses bras et qui s'agenouille ici à vos pieds ?
   Et il embrassa ses genoux, les yeux brûlants de fièvre.
   Afonso était ému, reconnaissant ; les bras tremblants, il le releva et lui dit, transporté :
   - Je travaillerai, mon ami, je travaillerai... Sois tranquille, je ne me tuerai pas... Le malheur me tuera.
   À propos des expressions simples et fermes de son domestique, Afonso me dit:
   "La veille de ce jour, j'avais lu des livres de morale persuasifs, faits pour consoler les disgraciés, j'y cherchais une foi qui m'étayât dans la crise désespéré d'un homme dépourvu de tout recours contre les ténèbres moissonnées dans sa vie. Exemples et doctrines d'une évangélique onction, événements qui produisent d'épouvantables angoisses endurées avec une admirable résignation, de Job à l'homme le plus grand au monde sur le rocher de Sainte-Hélène, rien ne m'avait impressionné, rien ne m'avait détourné du suicide. Je vis un rayon de lumière réfléchi sur le visage de Mafalda ! Je pensai que c'était l'ange de la Sainte Mélancolie qui faisait ses adieux au réprouvé qui l'avait repoussé. L'attachement à l'existence, s'exprimant par ses phrases réconfortantes à elle, voulut encore faire miroiter à mes yeux un bonheur possible si je me mariais avec ma cousine. Dégoûté de moi-même, j'écartai cette inconvenance d'une âme avilie par le malheur. L'homme riche n'avait pas reconnu la vertu de Mafalda, si ce n'est pour l'admirer ; l'homme déchu irait ensuite demander à cette femme vertueuse de le prendre pour mari!... J'eus peur d'être à nouveau assailli par cette pensée dégradante. Je décidai de mettre un terme à ce combat ! Après cela, comment est-il possible que les rudes paroles d'un serviteur ébranlent mes convictions les plus profondes sur le courage de l'homme qui se tue ? Comment a-t-il obtenu ce à quoi des livres pleins de consolations n'étaient pas parvenus, ni les honteux attraits d'un riche mariage ? Ce sont ces paroles : 'Celui qui ne peut faire autrement, travaille', prononcées par un homme qui les avait tirées de sa conscience comme si elles descendaient du ciel à ce moment-là pour m'être dites, non dans les pages d'un livre, mais de la bouche de qui les disait en pleurant.
   Avec plus de courage qu'il n'en faut pour se donner la mort, Afonso de Teive s'adressa à un établissement commercial géré par des juifs d'origine portugaise résidant à Paris.
   Afonso avait connu un jeune homme de cette famille qui faisait partie des personnes les mieux qualifiées. Il demanda à le voir, le mit au courant de sa situation, et lui proposa de travailler dans son cabinet, selon ses capacités. Les commerçants l'engagèrent comme troisième aide-comptable, avec deux mille francs d'appointements.
   Afonso vendit ses bijoux et loua une mansarde qu'il meubla en suivant les conseils de Tranqueira, modestement et proprement. Son serviteur acheta un cheval qu'il considérait comme un miracle, et un chariot avec lequel il transportait des objets durant les heures où son maître était occupé. À une heure précise, Tranqueira allait chercher pour tous les deux, avec des marmites, un dîner économique, mais copieux et soigné. Afonso passait ses nuits chez lui à étudier l'anglais afin de pouvoir avancer dans sa carrière jusqu'au point où il mériterait les six mille francs d'un premier aide-comptable.
   S'il était heureux de cette existence ?
   Oh non ! Ne croyons pas que tout ce qui est honorable procure le bonheur. La nature dégénérée de l'homme doit se faire une terrible violence pour essuyer des changements aussi abrupts, et des chutes d'une telle hauteur ! La magnifique amant de Palmira, le garçon fêté dans les salons de son palais au Campo Grande, affalé sur des coussins de soie, faisant tout pour délasser une société oisive, ne pouvait certainement pas écrire des odes à la fortune amie quand il venait d'aligner des chiffres dans ce cabinet mercantile. Retourner en arrière, cela n'a rien à voir non plus avec le bonheur ; c'est la plupart du temps une suite de martyres après d'obscurs triomphes ; en tout cas, c'est toujours un martyre !
   Et puis Afonso se projetait dans l'avenir, imaginant des changements, forgeant des chimères et des paradoxes, des moyens de retrouver un bonheur qu'il ne parvenait à définir ni bien, ni mal, ou à distinguer de ce qu'on dit sur lui d'habitude. Après ces explorations ardentes et vaines de l'avenir, le garçon revenait se rafraîchir dans son travail, et le temps dérivait ainsi, lui blanchissant les cheveux, brisant son esprit.
   La situation d'Afonso de Teive était connue à Lisbonne, quoiqu'il n'en parlât point... Il écrivait rarement à son oncle Fernão, sans faire la moindre allusion à ses affaires. Il répondait aux lettres d'un de ses rares amis qui ne le jugeait pas descendu assez bas pour lui demander un emprunt afin de se remettre de Clichy.
   À ce moment-là, il reçut des nouvelles de Palmira, qu'il ne sollicitait pas. Un de ses commensaux de Lisbonne lui donnait celles-ci :

   (...) Cette femme est apparue ici, venue d'on ne sait où, faisant étalage d'un luxe aussi grand et de plus de stupidité qu'à ton époque, pour ne pas dire sous ton règne.
   "Je l'ai vue au São Carlos, hier, toute seule à une loge. Mais on m'a dit qu'à l'intérieur, dans un renfoncement, il y avait un homme gras, au teint bronzé, qui avait l'air d'un cochon.
   "On dit que c'est un brésilien du Minho, d'autres disent que c'est le mari penaud. L'échine de D. José de Noronha, depuis son bain dans la citerne, ne s'est plus jamais redressée, et il est sûr qu'il va finir phtisique. On n'a conservé la mémoire d'aucune catastrophe comparable dans les fastes des crapuleux Lovelace de notre potager chez le père Lopes. D. António de Mascarenhas m'assure que Palmira n'a jamais prononcé un mot de réconfort pour son amant éreinté. Ton domestique a si ignominieusement mis fin à ses amours qu'il n'y a plus personne qui veuille aimer une femme dans une maison où il y a une citerne. Je continuerai à te dire ce que je sais de la Laïs minhota (...)


   Afonso resta glacial en lisant cette lettre, et ne répondit pas au donneur de nouvelles.
   - Quel sentiment t'a inspiré celle-ci ?
   fonso haussa les épaules et dit :
   - Un sentiment de pitié. Ce ne pouvait être de l'amour parce qu'il n'y a aucune infamie dans l'âme qui descende jusque là. De haine non plus : la haine aspire à la vengeance, et je me tenais pour vengé de la femme qui glissait le long de la pente jusqu'à je ne sais quels abîmes. C'était de la pitié que je sentais, et si grande que, si l'on venait me dire que, dans un an, Palmira aurait perdu sa beauté, qu'elle vendait les biens dont elle avait hérité, et en était réduite à mendier le pain de chaque jour, je partagerais mon pain en deux quignons, et je lui en enverrais un, sans aucune insulte ni un mot à propos du passé.
   Telle fut la réponse d'Afonso de Teive, et je le crus parce que j'ai vu le monde et qu'il n'y a rien que je ne croie pas.

XXIII

   Dans le cabinet commercial où travaillait mon ami, apparut, le soir du 15 juillet 1853, un employé de l'Ambassade qui venait s'enquérir de l'adresse du Portugais Afonso de Teive.
   Il ressortit avec le renseignement qu'il était venu chercher à la demande d'un autre Portugais, qui s'était présenté devant le ministre, avec d'importantes recommandations de Lisbonne. L'adresse qu'il avait notée, c'était le 104 de la rue Vivienne, 5ème étage à gauche ; celle à qui elle fut remise en mains propres par le chargé de mission était une dame qui la fit aussitôt passer à un individu aux cheveux blancs, en soutane.
   Le lecteur ne restera pas plus longtemps dans l'incertitude ; on sait déjà que cette dame est Mafalda, et que le prêtre est le père chapelain Joaquim de S. Miguel.
   Le Père Joaquim monta dans un fiacre avec le guide que le ministre portugais mettait à sa disposition. Ils mirent pied à terre devant la porte cochère de l'immeuble ; ils demandèrent au concierge si le locataire du cinquième étage à gauche était chez lui. Le serviteur d'Afonso sortit de la loge où demeurait le concierge, reconnut le père Joaquim, se jeta sur lui, et l'embrassa si fort qu'il pensa l'étouffer dès cette première étreinte.
   - Tu es encore vivant, Tranqueira ? s'exclama le religieux. Et toujours avec le gamin de Ruivães ?...
   - Jusqu'à ma mort, mon père !... Et vous, ici ? Vous dans ce pays ?... Que devient M. Fernão ? Et la fidalguinha ?
   Le prêtre le coupa :
   - Amène-moi là-haut, mon gars, puisqu'à ce qu'il semble, il faut grimper.
   - Mettez-vous là sur mon dos, que je vous y porte, père Joaquim, dit Tranqueira, en se courbant pour qu'il s'y installe.
   - Ta joie te rend fou, vieil homme ! Laisse-moi me servir de mes jambes. Vous autres, ici, dans ce pays civilisé, vous montez à cheval les uns sur le dos des autres ?... Écoute bien... Ne préviens pas ton maître. Je veux voir s'il me reconnaît encore.
   Afonso était en train d'écrire à son oncle Fernão quand le prêtre entra.
   - Voyez si vous vous souvenez de moi, M. Afonso, dit le chapelain.
   - Si je me souviens ! s'exclama Afonso en se levant pour embrasser le religieux. Vous venez de Fonte Boa ? Que faites-vous à Paris, père Joaquim ?
   - Pouvons-nous rester seuls ? demanda le religieux. Tranqueira sortit, et après avoir entendu les explications en français d'Afonso, le guide se retira.
   - J'étais en train d'écrire à mon oncle Fernão... dit Afonso.
   Le prêtre l'interrompit :
   - On ne reçoit que des prières dans l'autre monde, et pas de lettres.
   - Mon oncle est mort ? ! s'exclama le jeune homme.
   - Ce juste est parti rejoindre le Seigneur. Avant d'expirer, il a demandé qu'on vous embrassât de sa part, M. Afonso ; D. Mafalda a été chargée de la commission.
   Afonso avait caché son visage dans ses mains pour pleurer.
   - Il méritait qu'on le regrette ainsi, poursuivit le prêtre ; il vous aimait beaucoup.
   - Ma pauvre cousine ! s'exclama Afonso. Quelle vie que la sienne dans cette solitude, sans père, sans aucune âme qui la chérisse !...
   - Votre cousine n'est pas chez elle... Elle est à Paris.
   - Comment ? À Paris ?... Où se trouve-t-elle ?
   - À l'hôtel. Elle attend que nous y allions. Ne traînez pas.
   Afonso descendit quatre à quatre les escaliers abrupts, sans se rendre compte que le prêtre les descendait en tâtonnant avec sa canne, très lentement, en criant :
   - Il vaut mieux que vous vous arrêtiez quand vous serez arrivé dans le hall, pour me récupérer si je roule jusqu'en bas !
   Dans son anxiété, le jeune homme multiplia les questions, d'une voix précipitée, si bien que durant le trajet du fiacre jusqu'à l'hôtel de Mafalda, le prêtre n'eut même pas le temps de savourer les trois prises correspondant à son rythme coutumier.
   Je laisse le soin à Afonso de nous décrire ces retrouvailles :
   "J'entrai dans une pièce au moment que Mafalda sortait d'une chambre contiguë. Nous nous dirigeâmes l'un vers l'autre, les yeux baignés de larmes. Elle me regarda, fit un geste qui trahissait son étonnement et dit :
   ' - Tu as les cheveux blancs, Afonso !... Et tu as mon âge !... Comme ta vie a dû être amère...'
   ' - Et toi, Mafalda, tu as gardé la beauté qui était la tienne quand je t'ai quitté ; c'est l'innocence de ta sainte vie qui l'a préservée.'
   ' - Une vie pleine de souffrances, Afonso, fit-elle. Tout est fini pour moi... J'ai perdu le soutien de mon père.' Et elle s'appuya à mon épaule, en sanglotant.
   "Le père Joaquim s'approcha de nous en s'essuyant les yeux et dit :
   ' - C'est trop pleurer... J'ai pensé que ces retrouvailles vous apporteraient un soulagement, et pas un surcroît de chagrins. Ça suffit à présent, petite. Vous avez perdu le soutien de votre père ; mais celui de Dieu n'a fait défaut à personne... D. Mafalda, vous êtes ici pour vous entendre avec votre cousin pour une affaire que le Très Haut suit d'un œil très favorable ; mais je demande à Dieu de me pardonner de vous contredire, et je ne cesserai de m'opposer à vos projets, puisque...'
   Avec une implorante douceur, Mafalda fit un geste pour le prier de se taire, et, se tournant vers moi, en trébuchant sur chaque mot, ce qui démentait l'impassibilité forcée de son visage, elle me dit :
   ' - Mon cousin, la vie ne me promet plus aucune joie. Dès que j'ai perdu le soutien de mon père, j'ai décidé d'entrer dans un couvent ; mais l'inactivité des couvents accroîtra peut-être ma tristesse. J'ai entendu dire que s'est propagée par le monde une grande famille de femmes qui se sont vouées au soulagement des misérables, pour l'amour de Dieu. Ces sont les Sœurs de la Charité. J'ai décidé d'entrer dans cette institution, mes parents accorderont leur bénédiction à ce modeste désir d'être utile à quelqu'un, en y consacrant ces années de ma vie que je ne puis laisser se consumer dans la maison à présent vide où je suis née. Je viens à présent, Afonso, te demander de guider mes pas à Paris, afin de m'aider à entrer dans cette Institution, et te prier instamment et au nom de ta sainte mère d'accepter les trois fermes que tu as vendues, et qui appartenaient à ton bon oncle quand il est mort. C'est dans l'intention de te les restituer qu'il les a achetées. J'accomplis sa volonté, en espérant que tu obéiras à la volonté de mon père. Accepte ce qui était à toi, mon Afonso chéri ; mon bon frère ; accepte-le, c'est mon père et ta mère qui te le demandent, et moi aussi, en levant les mains vers toi.'
   "Mafalda cessa de parler, la voix étouffée par les sanglots. Je m'agenouillai devant elle, lui embrassant les mains, sans pouvoir articuler une parole. Et elle s'exclama, en m'entourant le cou avec ses bras, avec la tendresse infantile des embrassades affectueuses de nos dix ans :
   ' - Tu accompliras la volonté de ta Mafalda, n'est-ce pas, Afonso ? Je peux remercier Dieu de l'aumône que tu m'accordes pour me consoler ?'
   ' - Vous pouvez ! s'exclama le père Joaquim. Vous pouvez ! Vous n'allez pas, M. Afonso, désobéir à la volonté de votre oncle ! Allons ! Fernão de Teive vous a demandé, fidalga, d'embrasser le fils de sa sainte sœur, et vous ne l'avez pas encore fait.'
   "Mafalda m'embrassa. Et je l'ai ardemment serrée contre mon cœur, et j'ai senti son visage sur mes lèvres.
   ' - Maintenant, c'est moi qui parle, dit le prêtre. L'institution des Sœurs de la Charité est une sainte institution, je n'émets aucun doute là-dessus, étant donné que j'ai entendu parler d'actes de charité héroïques accomplis par les servantes de Saint-Vincent de Paul. C'est vrai ; mais la conquête du Ciel s'effectue par la vertu, et la vertu se trouve partout, et dans toutes les situations. Les Sœurs de la Charité sont bénies du Seigneur, mais le Seigneur distingue bien des âmes, sans les soumettre à l'épreuve des sacrifices et de l'abnégation de la sainte institution des serviteurs de Dieu. D. Eulália, qui repose au sein de Dieu, était une dame vertueuse et, à ce que pieusement je crois, une sainte dame. Eh bien, sa vie d'épouse et de mère ne l'a pas empêchée d'aller au Paradis grâce aux bonnes oeuvres qu'elle a faites, sans les aller répandre par le monde. La mère de D. Mafalda fut une autre femme mariée qui a chéri son époux ; eh bien, si la vertu est un gage infaillible de béatitude, ces deux vertueuses dames se trouvent là-haut, à côté de Dieu. Et maintenant, je vais vous dire ce que ces saintes demandent au Seigneur, voyant ainsi leurs enfants qui écoutent un pauvre prêtre prêcher sans qu'on lui demande un sermon. Je vous dis qu'elles sont en train de demander à Dieu de vous marier, de vous combler de bénédictions, vous et vos enfants. Allons, Moi aussi j'adresse, en levant les mains, les mêmes prières à Dieu, mon Seigneur ! Mon Dieu ! permettez que ma voix se joigne à celle des saintes qui Vous demandent le bonheur de leurs deux enfants, que voici ! Permettez que je les voie heureux et que ces larmes d'un vieillard, ils me les sèchent avec leur joie. '
   "Quand le prêtre, en prenant une attitude majestueuse, se tourna vers nous, mon cœur palpitait sous la joue de Mafalda, et moi, incliné sur le visage pâle de la vierge, je murmurai ces mots :
   ' - Oui, oui, mon Dieu, j'ai entendu les prières de nos mères ! '
   "Le père Joaquim de S. Miguel s'approcha de nous et dit, l'air jovial :
   ' - Je ne veux pas rester longtemps à Paris. Allons-nous en nous occuper de cette dispense, ça prend du temps. Nous avons là-bas l'automne du Minho qui nous attend. Dites à la fidalga ce que vous avez l'intention de faire. '
   "Mafalda me regarda, elle souriait comme une sainte qu'un sculpteur aurait imaginée en train de contempler et d'entendre les anges et les harmonies du Ciel. Le prêtre vint aussitôt à leur secours en s'exclamant gaiement :<
   ' - C'est le fiancé qui décide ! M. Afonso, quand allons-nous quitter cette cohue de Paris qui me fait bouillir la cervelle ?'
   ' - Demain ! répondis-je.'
   ' - Demain ! s'exclama Mafalda. Eh bien, soit, mon Afonso, demain... Nous avons là nos arbres... notre enfance... '
    'Je la coupai :
   ' - Notre bonheur sans fin... '

CONCLUSION

   La lueur du matin s'insinuait par les fentes et les fissures de notre chambre à l'auberge de la Joaninha de Guimarães.
   Afonso de Teive dit :
   - Il fait jour : je vais conclure.
   Je l'interrompis :
   - Ce n'est pas nécessaire ; le reste, je le sais.
   - Ce n'est pas une raison pour me priver de te décrire mon bonheur
   "Cette femme que je t'ai présentée, qui ne se souciait pas de sa mise, et toute chiffonnée par les bras de ses huit enfants, c'est ma cousine Mafalda, l'épouse de mon âme, celle qui a sauvé mon cœur, les yeux qui me regardent par ceux de ma mère, la conscience de ma conscience, la gardienne de mes joies infantiles, la mère de mes huit anges, que ma sainte mère m'a envoyée du Ciel.
   "Il y a deux ans que je vois poindre chacun de mes jours comme les oiseaux, en chantant le Seigneur et en l'adorant comme les cénobites.
   "En m'ouvrant les trésors de son âme, ma femme m'a découvert les trésors de la foi, les délices de la religion, et la coupe inépuisable de l'exquise Charité.
   "Mafalda disparaît quelquefois avec mes aînés ; je quitte ma maison pour partir à sa recherche avec les cadets dans mes bras, et je trouve ma pieuse protectrice dans le taudis de quelque journalier, au chevet de la pauvre paillasse d'un malade à qui elle a apporté une couverture et de la nourriture. D'autres fois, ce sont mes enfants qui portent leurs vieux habits à des enfants qui grelottent de froid sur le carreau d'une cuisine sans feu.
   "S'il m'est arrivé de parler à ma femme comme un mari austère, la douce créature m'a répondu par un sourire ; mes reproches ont toujours pour objet son obstination à prendre en mains le gouvernement de notre maison, avec un zèle qui confine à la mortification. Mafalda est riche, mais suit inébranlablement un principe : 'Épargner pour les pauvres.'
   "Il y a dix ans que je suis à Ruivães. Durant ce long espace de temps, c'est tout juste si j'ai accompagné ma femme pour surveiller les cultures de ses propriétés qu'elle s'obstine à appeler les miennes. Mafalda a de vagues idées sur ce qu'est un bal, et j'ai pu oublier les idées que j'avais. On dit qu'une intimité de plusieurs années entre époux qui s'aiment beaucoup, entraîne naturellement des silences trahissant un refroidissement des âmes. Je n'ai aucune idée de ce refroidissement. Le Ciel et la Terre sont continuellement ouverts devant mes yeux ; chaque fois que je les contemple, à chaque aube, et chaque soir, ces merveilleux poèmes me proposent une nouvelle page à lire, et Mafalda traduit plus vite que moi les hiéroglyphes de la Divinité. Nous parlons de Dieu et de nos enfants, nous contemplons le bœuf qui nous regarde fièrement, l'oiseau gémissant qui pépie, la fontaine qui soupire et la chute d'eau du ruisseau, qui rugit. La nature apporte une troisième voix à nos colloques, parfois sur l'amour, d'autres sur la science, et toujours sur les splendeurs et les parfums de l'Éternel qui nous a comblés de délices, et fleuri le chemin de notre vieillesse.
   "Des échos du monde, aucun ne parvient à notre désert. Quant à moi, certains des hommes qui m'ont connu me tiennent pour mort, d'autre regrettent que je reste abruti au milieu de mes rochers. J'ai reçu des lettres auxquelles je n'ai pas répondu, des oisifs m'ont rendu visite, que j'ai accueillis dans mon salon avec une civilité qui les a mis en fuite. Ces témoins de mon abjection m'accablaient, et je redoutais qu'ils proférassent un nom qui sonnerait comme un blasphème dans le sanctuaire de ma famille.
   "J'ai effacé tous les vestiges qui pouvaient rappeler Teodora. Parmi les papiers de mon oncle Fernão, dans un tiroir secret, j'ai trouvé le cahier où elle recopiait ses lettres. Ma femme m'a surpris quand je l'ai trouvé, l'a vu, a compris et dit :
   ' - Mon père ne m'a jamais laissé voir ça, bien que je connusse l'existence de ce cahier. Triste sort que celui de cette dame ! Elle n'est vraiment pas comme sa mère qui l'a si vertueusement éduquée !' Les uniques paroles que Mafalda ait proférées à propos de Palmira.
   "Voilà ma vie, la vie de deux hommes qui, en franchissant le cap de la quarantaine ont en un clin d'œil touché les deux extrêmes de l'infortune qu'amène le déshonneur, et du bonheur que donne la vertu. Une femme m'a perdu, une autre m'a sauvé. Celle qui m'a sauvé se trouve ici dans cette solitude, où elle fait honneur à l'héritage que ma mère lui a laissé, l'ange est descendu prendre la place de la sainte. Le ciel s'est ouvert en même temps pour la malade qui s'y envolait, et pour la rédemptrice qui en est descendue sur le rayons de sa gloire. La femme qui m'a perdu, je ne sais ce qu'elle est devenue.
   - Tu ignores donc le destin de Palmira ? lui dis-je, en l'interrompant, déçu comme tout romancier qui déteste les inventions. 
   - Comment veux-tu que je connaisse le destin de Palmira ?! répliqua Afonso de Teive. Qui va venir me conter à Ruivães les désastres qui surviennent au sein d'une société putréfiée ?! Mais si cela te démange de savoir dans quels bourbiers tu dois la trouver, adonne-toi à l'espionnage, dis haut et fort que la renommée t'a confié la trompette qui divulgue les scandales, et tu ne manqueras pas de gens qui t'éclairent et t'illuminent. C'est sur l'existence de la femme vertueuse que tu chercheras à t'enquérir en vain ; la vertu s'exerce dans une obscurité qui finit par sembler fastidieuse à ceux qui l'observent comme une curiosité.
   - Eh bien, rétorquai-je, je ne renonce pas à partir sur les traces de Palmira, et tant pis pour elle si je ne la trouve pas, elle mourra sans lire sa biographie, un désastre commun, mais immérité, aux femmes de son espèce. Combien de romans, de drames et de cantates encombrent par ici les librairies sur Ninon, Marion, et Manon Lescaut ? Les Aspasie et les Phryné ont eu leurs historiens et leurs poètes grecs. Le Catulle et les Ovide ont immortalisé les Lesbie et les Corinne. Moins hostiles à la morale, les romanciers et les poètes de notre génération déifièrent les Gauthier, et font pleurer sur elles les familles honnêtes dans les mauvaises pages des romans et sur les planches des théâtres. Palmira aura un livre, ou je n'en écris plus aucun après le tien. Donne-moi maintenant des nouvelles de Tranqueira. Qu'est devenu Tranqueira ?
   - Il se trouve là-bas, à la maison, avec un petit à cheval sur chaque épaule, et un autre accroché à sa ceinture. Tranqueira n'est pas mon domestique. Là-bas, à la maison, mes enfants le prennent pour un vieil ami. Il a sa chambre parmi nos plus belles pièces. Il se donne le titre d'intendant, mais ce qu'il administre, c'est son rhumatisme, et il passe sa vie à émietter des carottes de tabac pour fumer la pipe au soleil. Il a acheté une pinède et se livre au négoce des bois de chauffage et d'œuvre. Quand il en tire quelques livres, il va jusqu'à Braga visiter des parents pauvres et nous revient chargé de tourtes qui m'abîment l'estomac de mes garçons. Si l'un de mes métayers le met en colère, à propos de comptes, pour lesquels il veut toujours être consulté, ou à propos de l'exploitation de nos terres, à laquelle il n'entend rien, quoiqu'il veuille toujours être consulté, il a l'habitude d'étirer ses bras tremblants en disant : ' - Ce dont tu as besoin, c'est d'un bain dans une citerne.' Notre Tranqueira s'imagine que sa vocation consiste à faire prendre des bains de citerne.
   - Et le Père Joaquim de S. Miguel, est-il mort ?
   - Je suis heureux de te dire que mon Père Joaquim est vivant et gaillard. Tu ne l'as pas vu là-bas, chez nous, parce qu'il est allé dans le Haut Minho réveillonner dans sa famille, un tribut qu'il a toujours payé, mais il ne s'en va jamais sans pleurer en nous quittant, et ne revient jamais sans que nous le recevions en manifestant bruyamment notre joie. C'est le maître de mes petits, mais ces chenapans lui cachent sa tabatière et ses lunettes, de sorte que ses leçons tombent comme des pierres dans un désert aride, et que le Père dit qu'il tient pour perdus les dix ans de sa vie qu'il a consacrés à cet enseignement. Que veux-tu savoir de plus ?
   - Si je pourrais dormir deux heures chez toi, lui répondis-je.
   - Nous allons partir.
   - Et tes enfants, ont-ils l'habitude de laisser dormir les gens en plein jour ? Se vengeront-ils sur moi de l'absence du prêtre ? Préviens-moi.

   Nous partîmes.
   À une distance d'un huitième de lieue du paradis restauré de mon ami, nous aperçûmes Mafalda, ses enfants, et Tranqueira qui en portait deux dans ses bras et deux autres pendus aux poches de son veston. Dès qu'ils nous aperçurent, les garçons se mirent à brailler en faisant un vacarme si barbare que cela se répercutait dans les ravins des collines.
   - C'est une occasion pour moi de préparer ma tête de progéniteur et mes oreilles paternelles, dis-je. Ces poupons seraient des anges s'ils avaient des larynx mieux adaptés à l'appareil auditif du genre humain.
   - Ce sont mes enfants ! s'exclama Afonso. Et c'est ma femme ! Avec eux, je possède tout, le capital, les intérêts et l'usure du bonheur que j'ai dilapidé. Ma mère m'a attendu ici, deux ans, et je ne suis pas revenu. Cela n'a pas empêché cette vertueuse femme de prier encore. Le cercueil était fermé et le lit de cette sainte était vide ; mais le ciel avait été le point le plus haut auquel elle s'est envolée pour voir ma chute de là-haut. C'est ici que je suis revenu, sauvé par l'amour J'ai encore trouvé des fleurs qui étaient à elle : avec les premières, j'ai paré les  cheveux de ma femme ; celles que m'a données le printemps suivant, j'en ai fait des guirlandes pour le berceau de mon premier enfant. Il me semble qu'à chaque floraison ma mère vienne couronner le nouvel ange que ma femme lui offre comme pour intercéder devant le Très-Haut ! Oh, mon ami ! Le bonheur est inséparable de la religion ! Sais-tu ce que c'est que d'avoir Dieu qui nous écoute, qui nous réprouve, qui nous loue, qui nous peuple l'espace où l'âme insatiable de l'homme rencontre un vide horrible, une respiration qui l'afflige !
   Nous nous approchâmes du groupe gracieux. Je mis pied à terre. J'allai saluer la femme dont l'amour fut salutaire; et je lui dis, ému, je crois bien, jusqu'aux larmes:
   - Après dix ans de bonheur ininterrompu, Madame, un homme est arrivé chez vous, qui risque de vous contaminer avec sa mauvaise étoile ! C'est moi qui ai osé, le premier, usurper une nuit de la vie que vous partagez avec votre mari. Dieu sait si la nostalgique cousine d'Afonso de Teive a fermé les yeux durant cette interminable nuit de décembre !...
   - Moi non plus, je ne les ai pas fermés ! fit Afonso en souriant. Moi non plus !
   - Peu importe, Madame, repris-je. Votre mari veillait ; mais quelle savoureuse veille ! Il m'a raconté ses malheurs pour que je puisse en toute connaissance de cause apprécier le bonheur sans fin que, dépositaire des biens infinis de notre Seigneur, vous lui avez préparé avec de saintes larmes, et que vous lui donnez avec de saintes allégresses. Je pensais qu'une heure de joie, en ce monde, était usurpée au Ciel !... Je sais à présent qu'il y a sur terre un homme heureux depuis dix ans, heureux pour une longue existence. Cette félicité à laquelle je ne croirais pas, même si elle était rapporté par les évangélistes, je sais qu'elle existe, sous le royaume des Justes, parmi les hommes, en ce monde de 1863, dans LES AMOURS SALVATRICES !
   Mafalda baissa légèrement la tête avec une gracieuse timidité, et dit :
   - Je ne suis pas la seule à féliciter, mon cousin ; il ne faut pas oublier les prières de nos mères et l'amour angélique de nos enfants.

***

René Biberfeld - 2009

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