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Monsieur le Ministre            (Court roman)
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Les brillants du Brésilien

DEUXIEME PARTIE Première partie -  Chapitres 1 à 17
Deuxième partie - Chapitres XVIII à fin
Lisez !

XVIII
LA  DIFFAMÉE



    ÂNGELA était en train d'écrire à l'un des trois amis de son mari pour les prier de ne pas la considérer comme une épouse infidèle, et de ne pas diffamer son nom, en voulant la contraindre à entrer dans un couvent, comme on fait avec les femmes qui ont commis une faute. Elle s'engageait à se défendre si son mari consentait à l'écouter en tête à tête, il lui suffirait de s'appuyer sur son innocence et le témoignage de Dieu, dont la Providence, en un moment aussi critique, lui insufflait assez de courage pour faire face à n'importe quel malheur, hormis celui d'entrer dans un couvent avec la marque infamante de l'adultère.
   La lettre allait être fermée quand Atanásio se fit annoncer avec ses amis Pantaleão et Joaquim António.
   Le mari de la Ruiva déclara que son ami Hermenegildo insistait pour que sa femme entrât dans un couvent de leur choix à eux qui agissaient en son nom ; et qu'au cas où elle refuserait d'obéir à un ordre aussi juste, elle devrait tenir pour acquis qu'elle n'avait ni mari, ni maison, ni fortune, parce que tous les biens et avoirs de son mari étaient hypothéqués, vendus et aliénés, comme il serait prouvé en cas de procès avec à l'appui des documents parfaitement valables.
   Ângela les écouta et dit sereinement :
   — Vous me demandez par conséquent de partir ?
   — Oui, si vous ne voulez pas aller au couvent.
   — Je n'irai pas.
   — Alors, nous sommes au regret de vous dire...
   — De vider les lieux ? acheva Ângela.
   — Oui... si vous... répéta Atanásio. Vous savez que l'honneur d'un homme... Votre mari doit rendre des comptes à la société.
   — Et à Dieu, ajouta Ângela.
   — Pour ce qui est de Dieu... marmonna Joaquim José António.
   — Il n'existe pas ? demanda-t-elle.
   — Je ne sais s'il existe ou s'il n'existe pas. Ce que je sais, c'est qu'il ne se mêle pas de ces affaires-là.
   — Si vous êtes innocente, fit Pantaleão, prouvez-le. Dites à qui vous avez donné 1 650 000 réis.
   — À un pauvre.
   — Mais qui était ce pauvre ? Nous aimerions le savoir... Était-ce un pauvre honnête ?
   — Oui.
   — Comment s'appelle-t-il ?
   — Même si je vous disais son nom, vous ne connaissez pas les pauvres honnêtes, vous ne connaissez que les riches infâmes.
   — Mesurez vos expressions, Madame, lança Atanásio.
   — Descendez les escaliers, je veux sortir, coquins ! S'écria la fille de D. Maria d'Antas. Si les Galiciens de cette maison m'obéissaient, ils vous feraient passer par les fenêtres, mais la maison ne m'appartient plus, et je veux bien que l'on me traite d'infâme si je demande un liard de ce qu'elle renferme. J'abandonne ici les bijoux de ma mère qui valent quatre ou cinq contos. Que votre ami Hermenegildo se rembourse là-dessus de ce qu'il m'a donné et, s'il lui reste quelques vinténs, qu'il s'achète une corde et qu'il se pende avec.
   — Tudieu !... Quelle femme ! disait Joaquim à Pantaleão, en essuyant la sueur de son front en plein mois de janvier.
   — Elle a le diable au corps ! glapit l'autre.
   — Ils tournèrent là-dessus casaque et partirent en vociférant des insultes.
   Ângela et Vitorina sortirent après eux, laissant les portes ouvertes et la maison aux bons soins des domestiques en larmes qui poussaient de hauts cris.
   — Ça te fait tant de peine de partir ? ! demanda Ângela à sa servante.
   — Pas à vous, Madame, ma pauvre enfant ?
   — Non ! Tu ne le vois pas ? ! Ce que je n'ai pas laissé dans cette maison, c'est l'or de ma conscience...
   — Partir sans rien !... Et qu'emportez-vous dans ce fourre-tout ?
   — Le livre des Rêves de Francisco, répondit-elle en souriant. Je n'ai plus rien qui me rappelle ma jeunesse joyeuse, sinon ce livre et toi ! Les choses que j'aime le plus me suivent.
   Vitorina pleura de reconnaissance, et contribua sans le vouloir à l'allégresse de sa maîtresse.
   Elles s'engagèrent dans la rua do Moinho de Vento et cherchèrent un numéro. Elles montèrent et se trouvèrent dans le petit salon accueillant et propre de Joana Costa qui, effarée et transportée, se leva pour accueillir la fidalga.
   — Je viens vous demander un coin de votre petit appartement, dit Ângela, rieuse. Donnez-moi la chambre de votre frère pour moi et ma chère Vitorina.
    — Mais que vous est-il arrivé, Madame ? Qu'est-ce qui s'est passé ? ! s'exclama Joana.
   — J'ai été expulsée de chez moi, je n'ai pas de maison, ni de "fortune" . Voyez comme on tombe vite de haut, mon amie ! Malgré tout, quand la chute n'est pas honteuse, on a l'impression que les ailes des anges sont là pour nous soutenir.
   Ângela rapporta l'histoire des brillants, de la sommation de répondre aux autorités, de la commission des amis de son mari, etc. ; quand Joana l'interrompait par un sanglot, son hôtesse, sereine, laissait voir sa contrariété, et lui reprochait le mauvais usage qu'elle faisait de ses larmes.
   Après avoir terminé son récit, la fille du général alla prendre possession de la chambre de Francisco, longuement absorbée dans la contemplation des objets les plus insignifiants, farfouillant parmi les livres, les tiroirs, les papiers rédigés, souriant à chaque découverte.
   — Et mon livre des Espérances ? demanda-t-elle.
   — Il l'a emporté. Il se trouvait d'habitude là, répondit Joana en indiquant un espace vide entre deux livres.
   — Eh bien, le livre des Rêves prendra sa place.
   Elle rangea le manuscrit et jeta un coup d'oeil sur les deux livres, de chaque côté. Il s'agissait également de manuscrits, et tous les deux portaient le même titre : Ângela.
   Joana dit en souriant :
   — Je ne vous ai jamais raconté qu'il possédait ces livres.
   — Non.  
   — Et c'était exprès pour que vous ne demandiez pas à les voir... Il les a écrits pendant les quatre premières années de notre misère. Il y passait la nuit, après avoir perdu ses journées à son bureau. Il m'en lisait parfois une phrase, et m'embrassait si je pleurais. Mais cela ne doit pas vous affecter, Madame ! Voilà que vous changez d'expression !
   — C'est le bonheur ! Ne me plaignez pas, mon amie !... J'ai tellement envie de ces deux livres!... Et vous auriez été capable de me laisser mourir sans que je les voie ?
   — Certainement ! Que Dieu me préserve de vous donner des inquiétudes !... Je me suis trouvée, juste après son départ, fort mal en point un jour ici, et je songeais à les déchirer si mon état s'aggravait ; personne ne devait lire ce qu'il disait de vous...
   — Pensons à autre chose, mon amie, dit Ângela, les yeux baignés de larmes de joie. Avons-nous de quoi travailler ?
   — Ce n'est pas nécessaire, mon frère m'a laissé la moitié des trois cent mille réis qu'il a gagnés là-bas. C'est à peine si j'ai dépensé deux pièces de cet argent. Ouvrez ce tiroir, Madame, il y a là le reste.
   — Mais il nous faut travailler, ma sœur. L'oisiveté, c'est l'ennui, c'est les maladies, c'est le désespoir. Moi, vous voyez, quand on m'appelait la Brésilienne à un demi-million, je faisais cinq heures par jour des travaux de couture. Il est bon de conserver les habitudes acquises en étant pauvre dans un couvent ; la pauvreté est de nouveau là, mais cette fois, elle me trouve toute prête et disposée à la mettre au défi de me gêner.
   — Comme la joie fait briller vos yeux ! disait Joana en la contemplant, et en savourant cette incommunicable allégresse.
   — Non, vous n'imaginez pas, ma sœur, à quel point je me sens bien ! Il me semble que je viens de renaître ! Oh, Vitorina, allez voir comment cela se passe dans la cuisine. Il me tarde de dîner. Allons-nous bientôt dîner, Joaninha ?... Si votre frère pouvait apparaître maintenant ! S'il me trouvait installée dans sa chambre avec ses livres, et en train d'écrire de nouvelles Espérances... Des espérances ! dit-elle en souriant, détaillant chaque mot. C'est à présent que les espérances du lendemain ne vont pas menacer le bonheur d'aujourd'hui ! Jusqu'à maintenant, je n'attendais que cela... Cette paix, cette douceur de vivre, sans parents, sans personne, si ce n'est avec des personnes que j'ai sacrifiées et qui m'aiment malgré tout, n'est-ce pas la vérité ?
   — Mais si votre mari vient vous chercher, Madame !
   — Me chercher ! Je suis morte, ou c'est lui qui est mort... Je ne sais pas vraiment qui est mort ; mais ce qui est sûr, c'est que nous ne nous reverrons plus...
   À cette mème heure, Hermenegildo dînait à la mangeoire d'Atanasio. Échaudé par le souper de la veille, il ne mangea pas de pâté aux huîtres ; mais il se rabattit sur la langouste et le saumon. Après le dîner, il réunit ses amis et donna ses dernières instructions pour assurer le transfert de sa "fortune", l'aliénation frauduleuse de ses domaines, de ses bâtiments et de ses navires, précipitamment, afin de prévenir toute tentative de divorce avec séparation des biens à la demande de sa femme. Il monta dans une voiture à la tombée de la nuit, et s'en fut à S. Roque da Lameira ou à la Cruz da Regateira ; nous ne sommes pas en mesure de préciser auquel des deux endroits il s'arrêta. Ce que l'on sait, c'est qu'une de deux jeunesses de Barrosas le suivit à Porto, le lendemain de cette nuit, prit les rênes de la maison du Brésilien, et trouva jolis les rideaux du lit nuptial d'Ângela quand, le matin, à travers la dentelle, un rayon de soleil auréola la tête d'Hermenegildo qu'elle entourait de son bras basané.
   Et quinze jours après, pleuré par ses amis à chaudes larmes, le Brésilien embarquait sur l'un de ses navires, et mettait le cap sur les plages de Santa Cruz où il allait, à ce qu'il disait, cacher sa honte, associant à son angoisse l'exotique gaillarde, Rosa Catraia, serrée contre son cœur à cause de la nausée que lui donnait le roulis.
   La colonie des Brésiliens de Porto pleura longtemps le triste sort de Fialho. Là-bas, à la Praça Nova et dans les jardins de S. Lázaro, des groupes de cette clique s'agglutinaient pour déchirer la réputation d'Ângela. Tandis que certains disaient qu'elle s'était collée avec l'amant inconnu, d'autres prétendaient savoir que la fidalga de Trifouillis-les-Oies était à deux doigts de mettre sa beauté à l'encan. Et les hommes honnêtes de Porto joignaient leurs médisances à celles de cette harde de sangliers qui grattaient et fouillaient leurs infamies réciproques. Et c'est sur ces gens-là que Dieu faisait et fait pleuvoir toutes sortes de prospérités ! Quant à la Providence, elle leur aura accordé tout ce qu'elle a et tout ce qu'elle peut le jour où elle leur enverra une nouvelle pluie... de bâts.


XIX
AMOUR PROPRE

    JOANA reçut une seconde lettre de son frère. La fortune lui réservait ses grâces à Rio-de-Janeiro. Après le déroulement heureux d'une opération de la cataracte, son nom se répandit dans les capitales des provinces, d'où les malades accouraient pour le consulter. Les rémunérations étaient fort généreuses, de sorte que vues ses modestes ambitions, il pourrait, disait-il, se retirer avec des ressources plus que suffisantes pour vivre au Portugal, sans exercer. Il ne transparaissait pas dans cette lettre la moindre étincelle de satisfaction, mais plutôt un immense regret, empreint de tristesse, de se trouver loin de sa sœur et de son cabinet de méditation. Voici la teneur du dernier paragraphe :

   J'ai appris, il y a quelques jours, en lisant le Journal du Commerce, l'arrivée à Rio du Portugais Hermenegildo Fialho, qui est ou était le propriétaire du navire sur lequel je suis venu. Je ne l'avais jamais vu ; mais je me suis dit que je devais partir à sa recherche, car c'est à lui que je devais les premiers gains obtenus grâce à la science, et qui te permettent de subvenir à tes besoins. Il était descendu chez son correspondant. Sans que je lui deman¬dasse rien, il m'a dit qu'il avait définitivement quitté le Portugal, à cause des graves déceptions que lui avait infligées sa femme. Je l'ai écouté en silence, et cet homme m'a fait de la peine : il m'a paru consterné, bien que gras, et pas vraiment du genre à inspirer la pitié. Mais le rire a remplacé la compassion quand je l'ai vu hier à Persépolis avec une femme bien en chair qui, de toute évidence, appartenait à la robuste race de nos femmes du Minho. Je m'apprêtais à l'éviter, croyant l'embarrasser ; mais il m'a lui-même appelé pour m'inviter à déjeuner avec une telle insistance que je n'ai pu me défiler. Je n'osais demander qui était notre commen¬sale. Comme tu as lu le D. Quichotte, tu comprendras qu'en comparant les personnages du roman avec ceux de ce déjeuner, je me sois figuré que Sancho avait volé Maritorne au Chevalier à la Triste Figure. En réalité, Hermegildo, dans le rôle de Sancho, a dépassé l'imagination de Cervantes.
    Au milieu du déjeuner, le mari exilé de sa patrie et de la compagnie de l'épouse qui l'avait déshonoré m'a dit que cette femme était son réconfort, et le consolait de ses blessures. Cela m'a d'une certaine façon levé le cœur, et j'ai ensuite réfléchi à la dégradation de la morale au cours des cinquante dernières années. Peut-être que sa femme croit là-bas son mari plongé ici dans une profonde affliction ! Je t'ai parlé de ce cas, parce que j'y trouve, je ne dirai pas du sel, mais un signe du pourrissement actuel de nos moeurs, etc.

   Ângela lut la lettre, et ne put s'empêcher de pouffer à plusieurs reprises au dernier paragraphe.
   — Et s'il savait que c'était moi l'épouse de Sancho !... s'exclama-t-elle en éclatant d'un rire cristallin. Que de larmes de pitié ne verserait pas notre Francisco, ma sœur ! Et s'il ne pleurait pas,  je lui lèverais peut-être le cœur, moi aussi !...
   En dépit de son rire, Ângela en avait été froissée, et elle ressentit secrètement une terrible envie de pleurer. Ce n'est pas le libertinage ridicule de son mari qui la blessait. Qu'est-ce que ça pouvait lui faire ? Il n'y avait en elle aucune place pour le dégoût. C'était essentiellement une blessure d'amour-propre ; il était à prévoir qu'un jour, en apprenant qu'un personnage aussi grotesque était le mari de la seule femme qu'il ait aimée, Francisco Costa sentirait se déteindre dans son imagination l'idéal coloré dont il l'auréolait dans les livres éthérés qu'il intitulait Ângela.
   Et comme cette sorte de  douleur était trop dégradante pour qu'on pût l'avouer, en se taisant, elle laissait s'enfoncer en elle les épines d'une vanité toute excusable, et ressentait au plus haut point le chagrin de faire de la peine à son amie et à Vitorina.
   Elle demandait un jour à Joana :
   — Votre frère, quand a-t-il su que je m'étais mariée au Minho, comment l'a-t-il su ?
   — Il se trouve qu'un homme de Ponte lui a dit que la fille de Monsieur le Général de Noronha avait fait un très riche mariage, et le majordome de votre père l'avait appris...
   Ângela l'interrompit :
   — J'ai remarqué ici, dans son livre, une allusion à mon mariage. C'est ainsi qu'il en parle... Elle ouvrit le livre où il y avait une feuille pliée, et lut :

   Comme tu te plaindras toi-même, Ângela, quand tu ne sentiras pas la chaleur de ton âme dans tes formes si belles, baignées d'une lumière si céleste, souillée par la cruelle et la brutale concupis¬cence du financier !...
 
   — Savez-vous, mon amie, le sens de ces paroles ?
   — Oui, Madame. Le majordome de votre père avait vu votre mari je ne sais où, et avait dit à l'autre qu'il n'avait jamais vu une chose aussi laide.
    — Et votre frère m'a-t-il méprisée pour cela ?
   — Lisez la suite de ce livre, Madame, et vous verrez qu'il ne vous a pas méprisée ; il vous a toujours aimée, avec la même élévation spirituelle qu'à l'époque où il disait, et j'avais du mal à le comprendre : J'adore Ângela comme peut le faire un homme pourvu d'une âme, je l'illumine de la lumière qui rayonne de ma foi en Dieu. Combien de fois lui ai-je dit : Pourquoi n'en aimes-tu pas une autre ? et lui me répondait : Certaines âmes ne se dégradent pas quand bien même elles cherchent à s'avilir...
    — C'est écrit là, confirma Ângela avant de poursuivre sa lecture :

   Entre toi et Dieu existera peut-être un autre maillon, mon amie chérie, mais je ne le connais pas. Si je le connais un jour, je t'oublierai alors. L'homme qui te considère comme sienne n'est que la boue qui s'est collée à un brillant tombé dans la gadoue. Je resterai, dans le souvenir que tu m'as laissé, l'anneau de fer sur lequel ressortirait ton éclat. La société t'a salie, poussée, sous les coups de la misère, à la dégradation des corps asservis à l'or, mais je sais que ton âme s'élève encore plus vers son origine, purifiée par des angoisses plus terribles que les miennes. Il me reste à moi le loisir de pleurer, et tu ne peux même pas avoir recours à cet apaisement, ma pauvre Ângela ! Je suis plus heureux, et je ne voulais pas l'être...

   Ces lectures et les commentaires de Joana épointèrent les tarières de l'amour propre d'Ângela qui retrouva sa bonne humeur.
   À ce moment-là, les gazettes de Porto annoncèrent que le général de Noronha était revenu de Paris, et s'était retiré au Portugal, sans aucun espoir  de guérison,  l'une de ses affections les plus cruelles étant une cécité presque totale, qui rendait son existence atroce dans son palais solitaire de Ponte.
   Ângela se sentit saisie de compassion pour son père, qu'elle avait connu onze ans plus tôt encore vigoureux, quoique chenu. Elle lui écrivit. Elle ne racontait rien de sa vie. Elle lui offrit son bras pour le soutenir, ses yeux pour voir à sa place, son cœur de fille comme urne pour les larmes que lui arracheraient la nostalgie et les souvenirs de ses amours de jeune homme heureux, comblé de toutes les gaietés du monde.
   Le général écouta son majordome quand il lui lut cette lettre, et dit :
   — J'ai cru qu'elle était morte... Et elle est effectivement morte...
   Et il ne répondit rien.
   Cette lettre redoubla les tourments qu'infligeait à l'ancien sa mémoire. Maria d'Antas ne cessait d'étinceler sous les yeux de son âme ; il promenait autour de lui ceux de son visage pour éloigner cette image formidable grâce à d'autres spectacles ; mais il ne voyait pas ! Il n'avait des yeux que pour pleurer.
   — Pourquoi ne rappelez-vous votre fille auprès de vous ? lui demandait un jour son majordome avec la liberté qu'autorisent quarante ans de service.
   — Et qui t'a dit qu'elle était ma fille ?
   Le majordome se taisait.
   — Et qui t'a dit qu'elle était ma fille ? insistait le général en écarquillant ses yeux ternes et brumeux.
   — J'ai pensé, Monsieur ...
   — Me ressemble-t-elle ?
   — Non, Monsieur, elle a le visage de sa mère.
   — Très ressemblant ? Je ne me rappelle pas Ângela.
   — Comme deux gouttes d'eau. Quand elle est venue ici, il y a sept ans, elle était comme la fidalga d'Antas quand... elle est morte.
   — Va-t-en... laisse-moi... rugit l'aveugle, en gesticulant vertigineusement.


XX
LE MALADE ET LE DOCTEUR

   
    VERS LA FIN de 1848, cela faisait deux ans et demi que Francisco José da Costa résidait à Rio, jouissant des revenus de ses nombreuses interventions et de ses crédits. Les sommes expédiées à sa sœur trahissaient son intention de rentrer bientôt dans sa patrie. Il insistait sur un point précis : c'était l'achat de la petite maison de Viana, que Francisco revoyait illuminée et dorée par les illusions de sa jeunesse.

    Peut-être est-ce là que je vais finir mes jours, écrivait-il. J'ai assez de ressources pour trouver mieux ; cependant, mes espoirs ne vont pas plus loin ; et le tien, ma pauvre Joana, c'est de me voir résigné dans ma tristesse.

   On se trouvait donc au mois de Novembre 1848.
   Le docteur Costa, un titre dont on l'honorait à Rio, fut appelé pour voir un malade qu'il connaissait déjà, et qui jouissait d'une grande considération.
   Il s'agissait d'Hermegildo Fialho de Barrosas, le polisson dodu qu'il n'avait plus revu de puis le déjeuner de Persépolis.
   Il le trouva malade du foie ; il attribua ses malaises au climat, et à la moiteur de l'été.
   Un traitement adapté fit disparaître les symptômes les plus graves : le praticien redoutait cependant que le malade ne rechutât à la suite d'excès de gourmandise manifestement encouragés par son infir¬mière, tout aussi goulue.
   Hermenegildo exigeait deux visites quotidiennes, qu'il payait largement car, disait-il :
   — Je suis très riche, ma fortune se monte à plus de deux cents contos, je n'ai pas d'héritier. J'avais une sœur qui vient de mourir, il y a trois mois, elle ne s'était pas remis de me voir quitter le Portugal pour n'y plus revenir. N'épargnez pas mon argent, M. Costa ; vous pouvez facturer cent mille réis chacune de vos visites. Ce que je veux, c'est recouvrer ma santé pour dépenser ce que j'ai ; je n'en suis plus capable.
   — Vous n'avez donc pas eu d'enfant de votre épouse ? demanda le médecin.
   — Pas un seul, je n'en ai pas eu, et je n'en ai de personne. Je ne devais pas être fait pour.
   — Mais s'il n'y a eu ni divorce, ni document particulier, votre épouse doit toucher une partie de votre héritage, je pense.
   — Ça, c'est une autre histoire, que je vais vous raconter, mon cher docteur Costa. Ma femme, ou celle du diable sait qui, ne va pas pas recevoir un liard si je m'en vais avant elle. Je me suis débarrassé de tout en partant ; c'est comme ça, j'ai pris avec ma fortune les mesures et les précautions nécessaires pour qu'il ne reste rien sur quoi elle puisse faire main basse.
   — Et a-t-elle de quoi vivre après que vous l'avez quittée ?
   — Je ne sais pas, et je ne veux pas le savoir. On dit que son père est riche, mais il fait d'elle autant de cas que moi.
   — Permettez-moi de vous poser une question...
   — Posez-moi toutes celles que vous voudrez ; ça ne me fait plus rien d'en parler. J'ai jeté mon cœur aux orties, comme dit l'autre, et que le diable emporte les passions et plus encore ceux qui s'en nourrissent. J'aime bavarder. Que voulez-vous savoir ?
   — Si vous avez eu des raisons de priver votre épouse de toute ressource. Il arrive parfois qu'un homme qui s'estime trompé par son épouse plonge son honneur dans des abîmes plus profonds en jetant la coupable en pâture à la société, comme qui dit : Voici la femme que je pouvais sauver d'une misère extrême... amenez-la jusqu'au dernier degré du vice !
   — Ce n'est pas moi qui n'ai pas voulu la sauver, rétorqua le malade, c'est elle qui n'a pas voulu. Je donnais à cette folle de quoi manger dans un couvent, et elle a décampé, en mettant mes amis dans une sale situation.
   — Est-elle allée vivre avec son amant, ou l'a-t-il à son tour abandonnée ?
   — Ça, je l'ignore. Moi, son amant, je n'ai pas su qui c'était, et je l'ignore encore.
   — Vous ne le savez pas ? ! Sur quelles preuves alors vous êtes-vous jugé trahi ?... Excusez-moi...
   — La preuve, c'est qu'elle a dépensé plein d'argent sans dire à quoi ; elle a dit qu'elle l'avait donné, et c'est tout. À qui donnait-elle donc cet argent ?
   — Votre femme était-elle vieille ?
   — Pas le moins du monde ; c'était une belle fille, belle, et c'est tout. Elle n'avait rien à elle ; je suis tombé fou de son minois, et je me suis marié. Vous, qui êtes de Porto, n'avez-vous jamais entendu le nom d'un général appelé Noronha ?
   — Noronha ? ! s'écria Francisco José da Costa, en plantant ses yeux épouvantés sur le Brésilien.
   — Oui, un général Noronha qui vivait à Ponte de Lima... Ma femme était sa fille...
   Le médecin l'interrompit, il avait du mal à respirer.
   — Comment s'appelait cette dame ?
   — Ângela.
   Durant trois bonnes minutes, Francisco da Costa resta saisi d'une torpeur qui l'empêchait de penser et de faire quoi que ce soit. Le Brésilien attribuait cet air effaré au fait que le docteur se rappelait avoir connu le général ou sa fille.
   — Il se peut, docteur, que vous ayez vu un jour ma femme à Porto... continua Hermenegildo. J'habitais rua do Bispo, une maison de quatre étages avec des azulejos... Vous vous trouvez mal ? fit le malade, notant un changement extraordinaire sur le visage du médecin. On dirait que vous devenez tout blanc !...
   — Non, Monsieur, ça va... Je vous écoutais, et je me rappelais... que le nom du général et de sa fille ne m'est pas étranger... D'où venait votre femme ?
   — De Viana, je pense.
   — Mais j'avais entendu dire que la fille du général Noronha s'était mariée au Minho.
    — Avec moi ; j'habitais alors dans mon domaine des Choupos. C'est là que je suis tombé sur cette dame parce que c'était une amie de ma sœur, qui avait vécu dans le même couvent qu'elle et je n'ai eu de cesse que je ne me marie avec elle, sans demander de renseignements à personne.
   — Et vous avez ensuite déménagé à Porto ? En quelle année ?
   — En 1840.
   — Et c'est à Porto, M. Fialho, que vous avez eu des raisons de mettre en doute la loyauté de votre épouse ?
   — Oui, Monsieur.
   — Mais vous venez de me dire que vous ne connaissiez pas le nom de son amant, et que vous n'étiez pas sûr qu'elle en eût un...
   — Là, pour ce qui est de le connaître, je ne l'ai pas connu ; mais à qui remettait-elle cet argent ? Il ne venait chez moi aucun homme dont je puisse me méfier. Elle n'avait jamais l'occasion de recevoir des visites. Quant aux commères, pas une ne se hasardait à s'engager dans mon escalier, si ce n'est la couturière, de loin en loin. Je n'ai aucune idée ; ce que je sais, c'est que j'ai découvert qu'elle vendait les brillants d'un bracelet que je lui ai donné, et qu'elle distribuait l'argent.
   — Une grosse somme ?
   —  À ma connaissance 1 650 000 réis. Ce n'était pas pour l'argent, je ne m'en souciais guère, ce qui me tracassait, c'était de savoir à qui elle avait remis ce capital. Voilà ce qui ni Dieu, ni le diable n'ont été capables de lui arracher.
   Francisco se plongea dans de longues réflexions sur cette somme, qu'il comparait à celle qu'il avait reçue au cours de ses études. Il se sentait comme halluciné ou saisi de torpeur. À plusieurs reprises, sous l'effet de l'angoisse qu'il éprouvait en posant ses questions, et de l'agitation où le mettaient les réponses, il se penchait sur le visage du malade surpris, à juste titre, par la sombre anxiété du médecin.
   — Si vous voulez bien me dire... reprit Francisco, et il hésita, embarrassé par le flot de questions qui submergeait son esprit.
   — Quoi ?... demanda Hermenegildo, qui semblait prendre plaisir à faire des confidences à son médecin.
   — Vous venez de me dire qu'il n'y avait qu'une couturière qui venait chez vous...
   — C'est vrai...
   — Et cette couturière...
   Il hésita de nouveau, craignant de trop se découvrir dans des investigations qui devaient sembler superflues au mari d'Ângela.
   — La couturière, je ne m'en méfiais pas ; et cela ne me faisait rien qu'elle vienne ; mais, vous savez, je n'ai pas renoncé à me renseigner sur sa vie.
   — Et vous avez appris quelque chose ?
   — J'ai appris que c'était une veuve honorable, et qu'elle vivait avec son frère. Elle s'appelait Joana et, soit dit en passant, ce n'était pas un vilain morceau ! ajouta-t-il en clignant de son oeil droit, avec une grimace de sybarite.
   Le praticien laissait planer de longs silences. On eût dit qu'il était pris d'une nausée qui montait, gonflait dans sa poitrine, et l'empêchait de parler.
   Brusquement, il demanda, en plissant le front :
   — Où est donc allée D. Ângela ?
   — Je ne sais pas ; mes amis ont eu le temps de la voir partir avec sa domestique et monter la rue, s'engager sur la place du Laranjal, et n'ont rien su de plus. Moi, au bout de deux semaines, j'ai mis les voiles pour venir ici.
   — Mais ne pouvez-vous pas, M. Fialho, vous faire une idée de l'endroit où elle aurait pu aller ?
   — Va-t-en savoir !
   — Elle est partie sans argent ?
   — À mon avis, oui ; il ne manquait rien chez moi. Elle avait là des bijoux qui appartenaient à sa mère et qu'elle a laissés.
   — Alors, quand elle est partie, elle aurait pu en être réduite à demander l'aumône ?
   — L'aumône ?... Je ne crois pas...
   — Pourquoi ne le croyez-vous pas ? Une dame pauvre, éduquée comme une fidalga, sans avoir appris aucun métier, subitement privée de ressources, et indigente, que ferait-elle ?
   — Je ne sais pas... C'est son affaire.
   — Supposez donc, M. Fialho, que D. Ângela Noronha, au lieu de travailler parce qu'elle n'en était pas capable, et de mendier parce qu'elle ne le pouvait pas, ait commencé à se vendre parce qu'elle était belle !... Si cela se produisait...
   Francisco prit quelques temps à reprendre sa respiration, et répéta :
   — Si cela se produisait...
   — On dirait, Monsieur, que vous avez la larme à l'oeil ? !
   — C'est exact, il n'y a pas de doute... C'est que cette pauvre dame me fait pitié...
   — Pitié ?... Vous trouvez donc que c'est joli une femme qui déshonore un homme de bien ?
   — De quel homme de bien s'agit-il ?
   — De moi.
   — De vous, M. Fialho ? !
   — Vous avez des doutes, alors ? !
   — Aucun. J'ai la certitude que vous êtes, Monsieur...
   La chaise de Francisco Costa vibrait, comme si elle était prise de tremblements. L'étonnement du Brésilien redoubla quand il vit le médecin se lever, et se saisir de son chapeau.
   — Vous partez, docteur ? On dirait que vous vous trouvez mal !... Qu'est-ce qui se passe ? Approchez !
   — Je me suis rappelé que j'avais des malades et que j'ai pris beaucoup de retard dans mes visites, mais je reviens tout de suite, répondit le médecin, en consultant sa montre, sans voir l'heure.
   — Pas question... Vous savez quelque chose sur ma femme... Il y a anguille sous roche...
   — Je sais, dit Francisco Costa en tournant la tête pour le dévisager au moment de se retirer... je sais que jusqu'au moment où vous l'avez chassée de chez vous, D. Ângela a été une épouse honnête et pure.
   — Approchez ! Comment le savez-vous ? brailla Fialho en s'asseyant sur son lit.
   Le médecin était parti.
   — Il y a de la sorcellerie là-dessous, vous pouvez dire ce que vous voudrez ! monologuait le Brésilien, en tâtant en même temps son foie congestionné. Qui diable a dit à ce type que ma femme était honnête ? C'est le premier homme qui me dit ça !... Je veux en avoir le cœur net ! Ce soir, je demande qu'on le fasse venir. S'il peut me prouver qu'Ângela était innocente, je la fais rechercher, et je lui donne une bonne mensualité, et le domaine des Choupos. Mais où pourra-t-elle être à cette heure !...
   Il médita un court instant, et ajouta :
   — Et puis zut ! Qu'on ne vienne pas me parler de pureté ni d'autres calembredaines !.. Si elle était innocente, aurait-elle décampé ? !...
   Hermenegildo se sentait une petite fringale, mais la poule déjà passait mal. Il demanda à Rosa Catraia d'emporter une partie de son dîner. Il mangea une bonne platée de viande sèche avec des haricots noirs, but du vin de Porto en proportion, lubrifia son goître avec une écuelle de maracujas, et s'étendit sur son matelas avachi pour faire la sieste.
   Peu après, il rugissait, en empoignant les replis de son estomac qui le lancinait, tout recroquevillé autour de son foie. C'était une colique.
   Les domestiques partirent chercher le docteur Costa. Ils le trouvèrent alors qu'il revenait déjà chez Hermenegildo Fialho.
   — Je vais mourir si vous ne venez pas à mon secours ! s'exclama le malade en se débattant dans les bras de Rosa Catraia.
   Le docteur rédigea son ordonnance après avoir entendu les explications de l'infirmière. Un puissant vomitif arracha aux cavernes de cette sentine la mort enveloppée dans des flots de haricots noirs.
   Il était soulagé, mais souffrait d'une forte fièvre.
   Le docteur s'assura que les facultés intellectuelles du malade étaient à peine altérées par cette poussée de fièvre. Il constata avec plaisir la lucidité du bonhomme qui lui disait d'une voix rauque :
   — Il n'y a pas à dire, vous êtes un grand chirurgien. Ma parole, j'étais à deux doigts de casser ma pipe sur ce coup !
   Francisco demanda à la concubine de sortir de la chambre, et s'assit au chevet du malade.
   — Vous trouvez que je vais plus mal, docteur ? fit le Brésilien effrayé qui voyait un signe funeste dans la mine sombre et pensive de Francisco.
   — Non, Monsieur. Vous allez mieux. Pouvez-vous, M. Hermenegildo, lire un papier que j'ai ici ?
   — Lire un papier ? De quel papier s'agit-il ? Je suis parfaitement capable de lire.
   — Lisez.
   Il remit à Fialho une demi-feuille de papier timbré, qui contenait le texte suivant :

   Je soussigné Hermenegildo Fialho Barrosas, précédemment négociant à Porto, habitant actuellement à Rio de Janeiro, déclare que j'ai reçu du chirurgien José da Costa résidant dans la même ville la somme d'un million six cent cinquante mille réis que ma femme D. Ângela de Noronha avait prêtée à Joana Costa, sœur dudit chirurgien, et couturière résidant à Porto, afin que cette somme, versée en plusieurs fois, permît au susnommé chirurgien de continuer et de mener à terme ses études de médecine. Et comme cela est vrai, j'ai demandé au dit Francisco da Costa de rédiger ce document pour que je le signe en présence de trois témoins dont voici les noms...

   C'est ici que se terminait la lecture.
   Hermenegildo s'était assis, effaré, sur son lit, tandis que Francisco tirait d'un portefeuille une liasse de billets, et lui disait sereinement :
   — Vous pouvez relire, si vous voulez, M. Fialho ; mais ne me posez pas de questions ; parce que tout ce que j'ai à vous répondre est là. Je suis le frère de l'honnête veuve qui se rendait chez vous. J'étais un garçon pauvre que D. Ângela a connu bon et digne d'estime quand nous étions jeunes tous les deux. J'ai reçu de cette dame vertueuse une aumône pour mes études, en ignorant à qui je la devais. À présent, je peux la rembourser ; et c'est à vous qui dites avoir été volé par votre épouse qu'il me revient de la rembourser comme à qui de droit. Il manque le nom des témoins. Permettez-moi de faire venir trois de vos voisins, à qui vous lirez cette quittance, et devant lesquels vous me ferez la grâce de la signer, après avoir compté la somme que je vous laisse pour qu'elle soit vérifiée.
   — Mais expliquez-moi ce que ça veut dire ! braillait le malade
   — Il n'y a plus rien à expliquer, Monsieur !
   — Alors, ma femme était innocente ? Pourquoi ne l'a-t-elle pas dit ? Pourquoi n'a-t-elle pas raconté l'histoire que vous venez de me raconter, docteur ?
   — Je ne sais pas. Elle n'aura guère compté sur votre générosité. Elle aura été surprise d'une telle façon qu'elle n'aura pu se justifier. Je ne sais pas, moi, et je ne puis m'attarder. Je vais faire venir les témoins.
   — Mais je ne veux pas de cet argent ! cria Hermenegildo.
   — Déchirez les billets après avoir signé le reçu.
   Et il descendit précipitamment les escaliers, pour les remonter aussitôt avec les trois témoins.
   Fialho ne put lire la quittance, tant son âme était plongée dans l'inqui¬étude et dans l'angoisse et comme écœurée du corps. Costa demanda à un témoin de lire et à un autre de compter les billets. Puis il tendit une plume au malade qui signa de sa main convulsée.
   Les témoins sortirent.
   — Si vous voyez que je vais mourir, marmonna Hermenegildo, dites-le moi ; je veux faire un testament, et laisser quelque chose à ma femme si elle est encore vivante.
   — Je ne sais pas si vous allez mourir. Si Ângela de Noronha est encore vivante, elle n'acceptera pas votre héritage...
   — Pourquoi ? Ainsi donc, elle ne l'acceptera pas ?
   — Si elle est vivante, Ângela de Noronha aura la moitié de mon pain. Ce que D. Ângela acceptera de son mari, c'est ceci... C'est ce papier qui la lavera de l'infamie que vous avez associée à la pauvreté pour que le monde ne la prenne pas en pitié. Si la malheureuse est descendue jusqu'au plus bas degré du déshonneur, Fialho, je partirai dans ce cas à sa recherche, d'abîme en abîme, afin de lui dire que j'ai fait ce que j'ai pu pour blanchir son nom. Adieu.
   Francisco Costa sortit en essuyant ses larmes.
   Le visage d'Hermenegildo suintait à peine de la sueur mal séchée des affres de la colique, sous le jaune fétide de l'ictère.


XXI
HERMENEGILDO MEURT

   — ÇA, C’EST TROP FORT ! disait-il quelques heures après aux amis qui le réconfortaient. Et qui a donné le droit à ma femme de prêter sans mon ordre 1 650 000 réis au frère de la couturière ? Que m'importe à moi qu'il se soit agi d'une personne méritante ou d'un vaurien sans sou ni maille ?
   — Vous avez raison, lui disait un cousin germain d'Atanásio, votre femme, pour ce qui est de tourner mal, elle a mal tourné ; et, si elle était honnête, elle n'en avait pas l'air. Prenons un exemple : je vais, moi, chez la femme d'un bonhomme, et je lui demande de l'argent. Elle me le prête, et le cache à son mari ; qu'est-ce que je vais dire ? Oui, vous avez raison de ne pas avaler ça, M. Fialho.
   Ces paroles parurent irréfutables au malade. Et, en fait, la nature avait éclairé cette famille des Atanásio des grandes lumières de la raison naturelle.
   De sorte qu'Hermenegildo, non content de ratifier ses jugements antérieurs sur les habitudes irrégulières d'Ângela, crut pouvoir en déduire qu'au moment où il s'y attendait le moins, il avait mis la main sur son amant. Nous voulons bien croire que cette âme d'une extrême perversité se laissait, dans ses raisonnements, guider par son foie et d'autres viscères qui commençaient à s'engorger.
   Il resta légèrement fébrile toute la journée, et c'est pour ça qu'il trouvait dans son esprit assez d'énergie pour se débonder en un torrent de saletés à l'encontre de son épouse, sans épargner la probité du chirurgien.
   La nuit exaspéra les douleurs hépatiques, les élancements à l'estomac, la dyspnée, et la brûlure de la fièvre ; au point du jour, il demanda en gueulant qu'on fît venir le docteur Costa.
   Francisco interrogea le messager sur l'état du malade, et le congédia.
   Peu après, un autre médecin réputé, envoyé par Francisco Costa, après avoir présenté des excuses pour son confrère, offrit ses services.
   La maladie évolua sans rémissions les cinq jours suivants.
   Hermenegildo se mit à hurler que le docteur l'avait fait venir pour empoisonner sa tisane de quinquina. Les médecins, appelés l'un après l'autre, allaient céder le pas le pas au dernier, indignés par la perfidie avec laquelle le stupide malade calomniait la conscience reconnue de Francisco Costa et de son remplaçant.
   La maladie présentait, au début du quatorzième jour, des symptômes mortels. Cette masse réagit frénétiquement à la fatale gangrène. Le gémissement d'un malade ordinaire se transformait chez Hermenegildo en un rugissement d'une extrême férocité. Rosa Catraia prit peur, et elle s'écartait du bord du lit, craignant que l'héritage du mourant, ce fût quelques-uns de ces coups de poing qui fendaient le chevet de son lit. Plongée dans sa douleur, la lavandière en larmes des rivages de Barrosas entreprit d'étendre ses ailes sur les brillants et les billets qui se trouvèrent à sa portée, sous l'effet de l'angoisse elle ne tenait pas sur place. Dans ces transes, elle fut énergiquement soutenue par un gaillard aux larges épaules, qui promettait de rétablir la réputation de Rosa grâce à un mariage décent dès que son cousin et patron avalerait sa chique, une expression lyrique et pittoresque de la Catraia.
   Aussitôt donc que le dernier consultant exclut tout espoir de guérison, le cousin d'Atanásio commença à réunir les livres et les papiers du moribond - une mesure que, selon des instructions expresses venues de Porto, il devait prendre dès qu'Hermegildo tomberait gravement malade. Le bonhomme qui tenait les livres de commerce, constata que les avoirs du moribond, qui dépassaient deux centaines de contos, se trouvaient en possession de Pantaleão, de Joaquim António, et de son cousin Atanásio José, répartis en sommes considérables pour lesquelles Fialho avait établi les reconnais¬sances adéquates, en respectant suffisamment les formes légales. Ce quatrième voleur qui découvrait les trois de Porto, se considéra comme le cohéritier le plus légitime de ce legs, parce qu'il s'empressa de calculer le pourcentage à retenir.
   Une connaissance de l'agonisant, prise de scrupules, entra dans la chambre avec le prieur de la paroisse, un homme aux vénérables cheveux blancs, dont le visage empreint d'une limpide sérénité annonçait un messager et un ambassadeur de la divine miséricorde.
   Hermenegildo le considéra avec effroi, et glapit d'une voix caverneuse et saccadée :
   — Allez-vous en, je ne vais pas mourir cette fois-ci.
   — Dieu le permettra, répondit le prêtre avec une expression grave, mais les bienfaits des sacrements ne sont pas réservés à ceux qui se présentent devant le Seigneur.
   — Ne me racontez pas d'histoires, bredouilla le Brésilien, roulant sur lui-même de telle sorte qu'il lui tourna le dos.
   — Mon frère, reprit le prêtre de Jésus, voyez si votre âme est encore chargée d'offenses à pardonner, ou de haines pour lesquelles vous demanderiez pardon. Quand vous aurez à rendre des comptes à Dieu, votre âme ne pourra tourner le dos à son juge suprême.
   — Ne me tuez pas ! rugit Hermenegildo, en se débattant.
   Le prêtre contempla ce spectacle un long moment, les bras croisés, et le cœur tourné vers Dieu, implorant sa grâce pour une rébellion si étrange à l'heure suprême.
   La grâce divine se déroba. Contrairement à la théologie bénigne des excellents casuistes, je reste persuadé que Lucifer aimerait bien voir certaines âmes lavées à la dernière heure par la contrition s'élever à la gloire, pour ne pas souiller son enfer.
   Le prêtre se retira quand il vit que sa présence aggravait les angoisses du malade.  Il était minuit.
   À partir de là, jusqu'à cinq heures du matin, Hermenegildo, dans les tout derniers paroxysmes, réclama de l'eau, et personne ne s'approcha de son lit.
   À cinq heures il commença, tout seul, à agoniser et, aux premières lueurs du jour, il rendit... l'âme.
   Réveillée par son futur mari, Rosa demanda si pour le patron c'était fini.
   — Je crois que oui, je n'entends plus rien, dit le domestique, et il alla appeler le cousin d'Atanásio pour qu'il se chargeât des quelques arrobes de chair putréfiée qui avaient renfermé une âme créée à l'image et à la ressemblance de Dieu .
   La divine indulgence permet de tels blasphèmes.


               XXII
BONHEUR SUPRÊME

    EN AVRIL 1850, Ângela et Joana, assises dans le petit potager de leur maison, sous un amandier en fleur, à la tombée de la nuit, se reposaient de leurs travaux à leur métier dont elles tiraient de bons revenus dans la confection de broderies en or.
   Ravie de la beauté de son amie, Joana lui disait :
   — Vous avez bien regagné, Madame, dans cette pauvreté, ce que vous aviez perdu dans l'opulence de votre demeure ! Le bonheur dépend de vraiment peu de chose ! Moi qui croyais que vous vieilliriez, D. Ângela, dans une maison aussi modeste, et que vous ne vous y feriez pas ; et Dieu a voulu qu'en dix mois je ne vous ai pas vue triste sauf quand est arrivée la première lettre de mon Francisco...
   — Eh bien, voyez-vous, mon amie, j'étais triste maintenant...
   — Pourquoi ? ! Je vous ai vue silencieuse ; mais je n'ai pas cru que c'était de la tristesse...
   — C'était...
   — Et c'est un secret ?
   — Non, mon amie. Des secrets quand je ne puis distinguer nos âmes l'une de l'autre... Je vais vous le raconter... Je me disais : qu'est-ce que je vais devenir ? J'ai vingt-neuf ans. Quand je pense à ce qui m'est arrivé, je m'imagine que ma vie est déjà longue, et ne devrait pas durer ; mais je vois devant moi les années qui me restent à partir d'aujourd'hui jusqu'à la vieillesse, jusqu'aux soixante ans de Vitorina, qui compte vivre encore jusqu'à quatre-vingts. On vit longtemps quand on souffre !... Et le plus surprenant, c'est que même le désespoir n'inspire pas un désir sincère de mourir... Et je suis là en train de me plaindre, de me demander ce que je vais devenir, de songer au fait qu'il va falloir nécessairement renoncer à la vie tranquille que je mène ; et, malgré la sinistre absence de tout espoir, je désire vivre... pourquoi ?
   — Dieu vous le dira, Madame. Si je vous disais, mon amie, de vous résigner et d'attendre, je serais une conseillère indiscrète. Qui peut donner de plus sublimes leçons de patience que vous, D. Ângela ?
   — De patience, oui ; cette providence des malheureux ne m'abandonnera pas... dit Ângela, replongée dans ses pensées, et plus mélancolique que d'ordinaire.
   — De quoi s'agit-il, alors ? dit tendrement Joana, en lui touchant les mains entrelacées qu'elle avait portées à son front.
   — Et votre frère ? dit Ângela, comme si elle avait poursuivi un dialogue intérieur.
   — Mon frère ? Eh bien, quoi, mon amie ?
   — Ne le reverrai-je plus ?
   — Pourquoi pas, D. Ângela ? Quelle raison y a-t-il donc pour que vous ne le voyiez pas ?
   — Quand le bonheur du cœur est devenu impossible ...
   — Impossible, non. Vous avez voulu, Madame, en d'autres temps, être l'épouse de mon frère. Qui sait si un jour vous ne pourrez pas disposer librement de votre volonté !... Votre mari est assez vieux...
   — J'étais en ce temps là une femme ayant perdu tout son prestige... Cet homme qui m'a soumise au remords et à la honte de m'être laissé vaincre par la compassion et l'ignoble projet d'être riche, m'a rabaissée au niveau de n'importe quelle femme ordinaire... Si j'ai démérité à mes propres yeux, j'ai permis à tout le monde de me juger avilie...
   Joana l'interrompit, en lui prenant tendrement les mains :
   — Ne dites pas cela, Madame. Ne voyez-vous pas dans ces confes¬sions sincères de mon frère combien il vous aimait ?
   — Il aimait mon souvenir ; ce n'était pas la femme qu'il aimait, c'était le passé et tout ce qu'il avait perdu. Il ne me verra plus jamais à la lumière sous laquelle il me voyait alors. Je serai toujours l'épouse ou la veuve d'un homme qui m'a rejetée avec mépris... Ensuite, la gratitude des âmes nobles, comme celle de Francisco, peut l'amener à se mettre à genoux, poussé par l'admiration ; mais par amour, jamais. Je le sais, je le devine. Si je vendais l'unique masure où j'aurais trouvé un refuge pour améliorer son sort, ce dévouement sublime me donnerait deux fois plus le droit d'être aimée ; mais moi, quand je réfléchis bien à ce que j'ai fait, je doute que les étrangers m'encensent, et je sens refroidir l'ardeur de la gratitude chez l'être même pour lequel j'ai jugé louable l'action que j'ai faite. Mais je ne voulais pas qu'il me remerciât ; je voulais même qu'il l'ignorât toujours, pour ne point en être souillée. Vous voyez pourquoi je vous ai si souvent demandé de ne pas me découvrir ? Et vous ne cessez pas, mon amie, de le vouloir, de me presser pour que je vous laisse tout lui raconter. Oh ! Par pitié, ne le faites pas, je vous demande de ne pas le lui dire ! S'il vient un jour au Portugal, il suffit que vous lui fassiez savoir que je n'ai pas été une mauvaise épouse... que j'ai été calomniée ; mais qu'il n'y a personne au monde qui puisse prouver que j'aie un instant envisagé de justifier un crime par l'exemple de mon mari. C'est ainsi que je puis être aimée... et je voudrais l'être, je le voudrais, mon amie, parce que, de dix-huit à vingt-neuf ans, il y a des milliers de jours et de nuits où je n'ai pas oublié votre frère. Il y eut un temps où je l'ai mal jugé parce que Dieu lui avait donné la vertu qui écrase le cœur, parce que mon extravagance voulait être surpassée par la passion de l'homme qui me contraignait à la pauvreté volontaire, aux injures de mes parents, à la perte d'un important patrimoine et du noble nom dont je devais hériter. Que m'importait cela ? Mais votre frère, mon amie, possédait des richesses plus considérables : la vertu qui sanctifie, et que l'on adore à genoux quand on a été malheureuse et que l'on a vécu six ans avec un homme de peu.
   À ce moment, Joana apparut à une fenêtre ; elle disait qu'il y avait là un homme qui demandait la maîtresse de maison.
   — Sera-ce une lettre du Brésil ? demanda Joana.
   — Non, dit tout bas Vitorina, c'est une personne élégante avec une longue barbe.
   Elle se retourna tout à coup et poussa un cri, et dit en s'adressant à quelqu'un à l'intérieur :
   — Vous vous introduisez dans la maison, comme ça, sans attendre la réponse ?
   L'individu sourit de l'indignation de la vieille qu'il ne reconnut pas, s'approcha de la fenêtre, se pencha vers le potager, et planta ses yeux effarés sur les deux femmes.
   — C'est lui, c'est mon frère ! s'écria Joana. Oh, ma chérie, c'est lui !
   Et elle courut vers la maison ; mais Ângela était restée immobile ; elle regardait Francisco et lui, immobile, appuyé sur le rebord de la fenêtre, ne pouvait détacher ses yeux d'Ângela.
   Sa sœur l'embrassait et lui, déposant un baiser sur son front, murmura :
   — C'est Ângela, non ?
   — Oui, mon petit, n'est-elle pas toujours le même ange ? ! Allons vite la chercher, elle est toute pâle...
   Ils descendirent à toute vitesse et, quand ils rejoignirent la dame toute blême, elle marchait à pas lents vers la maison.
   Costa lui tendit sa main convulsée. Ângela le fixa avec une immense affection, lui serra la main et dit, d'une voix douloureuse :
   — C'est la première fois...
   Et ses yeux furent noyés de larmes.
   Elle prit ensuite Joana dans ses bras, et posa son visage sur son épaule.
   Francisco resta silencieux, oppressé, dans un état qui serait un prélude à la démence s'il se prolongeait, et que la congestion ne se fût pas dégorgée dans un sanglot involontaire.
   — Donne-lui le bras, Francisco... dit Joana. On dirait qu'il n'ose croire que c'est bien vous ici, ma fille, continua-t-elle en souriant.
   — Et ça fait combien de temps ? demanda-t-il en prenant le bras d'Ângela.
   — Qu'elle est ici ? compléta sa sœur qui ne comprenait pas bien la question.
   — Depuis que je n'ai pas de maison, répondit son hôtesse, en souriant. Depuis que j'ai eu besoin de la charité de mon amie d'enfance, et de votre générosité, M. Costa.
   Vitorina s'empressa de donner un air de fête à l'arrivée de Francisco, toute ébahie qu'elle était par sa présence, sa longue barbe, la façon étonnante dont il avait changé et la peur qu'elle avait eue que ce fût un brigand, quand elle l'avait vu s'introduire à l'intérieur.
   Ils entrèrent dans la petite salle de travail, où avaient été montés deux métiers.
   — Voilà notre atelier, expliqua Joana avec un grand sourire. Nous avons fait des progrès et des bénéfices considérables ; nous brodons de l'or. D. Ângela a gagné quarante-deux pièces en dix mois.
   — Cela fait dix mois que vous êtes ici ? demanda Costa à son hôtesse.
   — Je crois, confirma Ângela.
   En comparant les dates, Francisco déduisit que, comme Hermenegildo était arrivé à Rio huit mois avant, Ângela s'était installée chez sa sœur tout de suite après être partie de chez elle. Il exulta, dans ses yeux se réfléchit l'éclatante lumière du soleil qui s'était levé sur son âme.
   C'est le moment de dire que, dès qu'il avait prémédité, loin d'elle, la rédemption d'Ângela, le dernier confident du Brésilien avait soupçonné qu'il devrait la chercher sur la pente où la pauvreté et la beauté entraînent une femme née sans auréole sanctificatrice - une auréole dont personne ne voit plus aujourd'hui la splendeur, et les romanciers ne se croient pas tenus personnellement de commettre ce genre d'inventions, crainte de se voir reprocher leur imagination débordante et leur invraisemblance.
   À force de se marteler cette hypothèse terrible bien qu'elle se réalise trivialement dans la plupart des cas analogues, il arriva que le glissement de cette dame désemparée dans les bras d'un autre homme aimé ou abhorré formait l'infernal espoir qui obsédait l'auteur des Rêves, ce voyant olympien maintenant transformé en pessimiste, avec les ailes mortes de sa poésie, et l'esprit prostré par les bassesses communes de ce monde. Il se figura, pour son malheur, qu'une femme qui avait respiré l'atmosphère d'Hermenegildo Fialho devait avoir eu le cœur empoisonné, éteint la céleste flamme de son esprit, et vu se déteindre les couleurs du prisme par lequel elle voyait la bonté, la beauté, la sainteté de la création, avant de toucher la hideur d'un tel mari. Deux angoisses le transperçaient donc en même temps ; celle de la retrouver amante d'un autre, et perdue pour lui ; ou victime de la nécessité, réduite à la vulgaire dégradation de l'esclave, et tout aussi perdue pour lui.
   El la trouvant cependant à côté de sa sœur, il avait été pris d'une torpeur de l'esprit et de la parole qui pouvait passer pour de l'indifférence ou même l'effet d'une désagréable surprise. Quand il se fut ensuite acclimaté à cette ambiance heureuse, et que ses yeux purent supporter cette lumière inespérée, Francisco fut transfiguré, les larmes débordèrent cette écluse, ses dix-huit ans refleurirent et, soudain, Ângela qui ne comprenait rien à son froid silence, sentit l'étreinte de ses bras, et les baisers qui se déposaient sur ses joues enflammées par ses lèvres, ses larmes, et sous l’effet de la pudeur.
   — Je venais te chercher, Ângela, balbutia Francisco. Mais Dieu n'a pas voulu que j'imagine la possibilité de te rencontrer à côté de ma sainte sœur. J'avais beaucoup souffert et la récompense, ce devait être celle-ci...
   Ângela baissa la tête, et réfléchit confusément à l'étrangeté de la situation.
   Costa se reprit, comprit la gêne d'Ângela, et dit :
   — J'ai déposé un baiser sur ton visage, Ângela, parce qu'il n'y a plus de considération qui te force à en rougir. Ton mari est mort.
   — Il est mort ? crièrent les deux femmes, et leur expression à toutes les deux ne trahissait pas un sentiment qui conduirait à un deuil immédiat. Les yeux d'Ângela n'étaient pas chargés d'ombres funèbres ; le sourire de Joana irisait les couleurs écarlates et bleues d'un habit de gala. Et si, à ce moment critique, planait une idée triste, il suffisait d'une foucade de Vitorina pour anéantir l'effet lugubre de cette nouvelle. Quand Francisco eut proféré : Ton mari est mort, la domestique, qui se trouvait dans la cuisine, se précipita dans la petite salle, en s'exclamant :
   — Tant mieux ! Tant mieux !
   Et elle pleurait de joie comme personne n'a pleuré pour un défunt, exceptés les héritiers, parents au quatrième degré.
   Le moment était venu de relater l'affaire immonde. Omettant les faits essentiels, Costa raconta qu'il s'était entretenu avec Hermenegildo les premiers jours de sa maladie sur des circonstances particulières de sa vie ; comme d'autres malades en dehors de Rio l'avaient éloigné de son patient, il n'était en mesure de dire sur cette mort que ce qui importait le plus : à savoir qu'il était mort.
   Prié de rapporter leur conversation, il raconta que le Brésilien ne faisait que se plaindre et donnait comme preuve de la déloyauté d'Ângela la vente des brillants, et son obstination à ne pas révéler à quoi elle destinait ces 1 650 000 réis.
   — C'était... s'écria Joana et elle s'interrompit quand elle croisa le regard d'Ângela, qui paraissait lui faire des reproches et souffrir terriblement.
   — C'était... quoi ? demanda Francisco Costa, affectant d'être troublé par les regards qu'elles s'échangeaient.
   — Rien, lâcha Joana. Je voulais dire que c'était un mensonge.
   — Un mensonge !... Non... Le bonhomme ne mentait pas ; et tu ne laisseras pas notre Joana démentir ton défunt mari, Ângela, rétorqua-t-il, en souriant devant les expressions inquiètes de la veuve. Et il poursuivit :
   — Comment surprendrai-je un secret que ton mari n'a point pénétré avec toute sa police administrative et l'espionnage de ses amis ! Je n'ose te demander, mon amie, de me le confier. Ton mari voulait mourir convaincu que son or était entre les mains de celui qui lui avait disputé et avait conquis l'âme de son épouse. Il semble que le bonhomme avait besoin de rester dans l'ignorance pour pouvoir en faire état dans les comptes qu'il rendrait au juge qui voyait tes larmes, ma sainte amie. Je n'ai cependant pas consenti à ce qu'il se prévalût de son ignorance et j'ai juré, sur mon honneur, que tu m'avais fait une aumône de 1 650 000 réis. Mais l'aumône que tu faisais en les remettant au bénéficiaire, cela s'appelait du vol du point de vue de ton mari qui était maître de l'objet volé. J'ai été volé, pourrait-il dire au juge suprême. Ma femme resterait innocente, pour ce qui est de ses devoirs d'épouse ; mais s'agissant d'une partie de mon être mercantile, elle m'a escroqué de 1 650 000 réis, une somme qu'il gardait gravée dans son cerveau en lettres de bitume ardent. En supposant même que tu aies été volée, peu importe par qui, et trompée dans ton ardente charité, Ângela, il lui restait l'éventualité d'une restitution qui, en fin de compte, éclaircirait le mystère de ton innocence. Afin de lui inspirer l'espoir d'être encore remboursé, moi je lui ai raconté, Joana, l'histoire de cet argent qui t'a été rendu, alors que tu ne t'y attendais pas, et que tu ignorais que l'on vous avait jadis volé. Dans mon histoire, il y avait cette étrange coïncidence que la somme volée qui avait été restituée, était identique à celle qui, selon mon malade, lui avait été volée. Une remarquable similitude : 1 650 000 réis ! Il s'y ajoutait cette circonstance étrange qu'il était volé au moment précis où tu étais indemnisée, ma sœur ! Et ce n'était pas là une coïncidence ! Les brillants étaient vendus pour des sommes égales à celles que tu touchais, ma sœurette, par la même occasion, de la fameuse personne de Viana, une personne honorable que je ne cesserai jamais de célébrer, malgré l'incognito !... Pourquoi, souris-tu, Joana ? Et toi, Ângela, pourquoi as-tu l'air stupéfait et embarrassé ?... Vous ne voulez pas entendre la meilleure ? Ton mari était, un jour, probablement en train de compter les douzaines de contos dont les ailes d'or reluisaient autour de son lit, où il allait mourir seul, en blasphémant, et brûlé par la soif, sans un ami ou un indifférent qui lui éteindrait sur les lèvres le brasier de la mort ; un jour, disais-je, un homme s'approcha de lui, et dit :
   — Je viens vous restituer les 1 650 000 réis qui vous ont été volés par votre épouse pour me les remettre à moi qui étais pauvre. Et moi, avec votre argent, je me suis fait une situation d'homme moins pauvre. Cette restitution constitue un devoir qui entraîne deux importantes conséquences: l'une est que vous mourrez, M. Hermenegildo, avec la certitude que vous laisserez, en plus de deux cents et quelques contos, cette somme supplémentaire à vos amis ; l'autre, c'est que vous partirez où cela se trouvera avec la certitude que vous avez eu le bonheur d'épouser une dame qui aurait pu vous voler et vous trahir ; mais qui s'est juste contentée de vous priver, l'espace de quelques années, de la délicate jouissance de ces billets. Mais, comme vous avez diffamé votre épouse, M. Fialho, il convient qu'elle soit lavée, non seulement du détournement de cet or, mais aussi de toute atteinte à sa dignité conjugale. Il est donc nécessaire que vous lisiez et que vous signiez ce reçu.
   Et ton mari, mon amie, l'a lu, a touché l'argent et signé ce que tu vas lire, si cela ne t'est pas pénible.
   La veuve et Joana lurent silencieusement le reçu que le lecteur connaît.
   Quand la lecture fut achevée, agenouillé aux pieds d'Ângela, Francisco lui baisait les mains, en s'exclamant, le visage inondé de larmes :
   — Je te remercie, fille de mon âme ! Bénie sois-tu, que Dieu a choisi comme messagère de sa miséricorde !
   Et, baissant son visage jusqu'à ses lèvres, Ângela murmura :
   — Mon saint, mon noble cœur!


XXIII
LES HOMMES HONNÊTES

     SIX MOIS APRÈS, Atanásio José da Silva, Pantaleão Mendes Guimarães et Joaquim António Bernardo, réunis dans la fameuse gargote du Maneta du Reimão, où ils allaient certains jours se gaver de merlan et d'oignons, une spécialité de cette taverne, s'entretenaient en ces termes :
   — Nous avons mis dans le mille ou pas ? disait Atanásio... Vous avez vu... tout a fini par s'éclaircir ! Ce n'est pas qu'il n'y ait pas eu des jobards pour dire que l'adultère de la fameuse D. Ângela n'était pas prouvé... La voilà maintenant marié avec ce type... Et elle n'a même pas laissé passer un an après la mort de son mari, vous comprenez ?
   — Tout était clair d'un point de vue moral et physique, acquiesça Joaquim António. Ce coquin était un étudiant en chirurgie, d'après ce que j'ai entendu dire. Regarde si Hermenegildo n'a pas bien fait, ce carotteur se gobergeait et pas qu'un peu sur son dos ! Et voilà que notre Pantaleão, quand la nouvelle est arrivée de la mort de son mari, envisageait ici de partir à la recherche de la veuve pour lui donner quelques contos réis ! Il me semble que le mari se retournerait dans sa tombe, si nous agissions de la sorte...
   — C'est que, expliqua le mari de Francisca Ruiva, je croyais qu'après avoir fait sa boulette elle se serait repentie ; mais, vu ce qui arrive, elle s'en tamponne ! Et baissant la voix, il continua : Ô mon cher Atanásio, entre nous, votre cousin de Rio a vite fait de ramasser tout ce qu'il pouvait ! Sans se fouler, sans prendre aucun risque, et sans passer pour un voleur, il nous a bien essorés d'une bonne quarantaine de contos... Tudieu, quel voleur ! Et vous pouvez lui pardonner, vous qui êtes son parent...
   — Que vouliez-vous ? s'excusa Atanásio, j'ai chargé mon cousin de cette affaire parce que je ne voyais personne de plus adroit, vous comprenez ? Je croyais qu'il nous remettrait les titres en se contentant de récupérer une demi-douzaine de contos, mais vous avez bien vu sa lettre : Ou vous me donnez quarante contos, ou je remets les titres à la veuve ou aux héritiers de Fialho. Que faire ? Ou donner les quarante ou en perdre deux cents. Vous avez été d'accord et j'ai payé.
   — Et ces autres six contos que vous avez donnés au mari de Rosa Catraia ? demanda Pantaleão.
   — Il aurait été étonnant qu'en tant que valet de chambre d'Hermenegildo et sachant lire, il n'ait pas vu les titres en cherchant les billets avec cette petite garce, vous comprenez ? Et puis il a vu qu'ils avaient disparu et s'est mis à bavasser ; si bien qu'il n'y avait pour mon cousin d'autre solution que d'arranger le coup avec lui, et de me l'envoyer avec une lettre que vous avez vue, et vous avez été d'accord aussi pour qu'on le paie.
   — Vous voulez connaître la dernière ? Devinez qui il y avait au bal de l'Assemblée ? La fameuse Rosa Catraia ! dit Joaquim António.
   — Ça, c'est une nouvelle ! rétorqua  Atanásio. C'est moi qui lui ai obtenu le carton d'invitation.
   — Et elle en jetait vraiment ! ajouta le mari de la Maiata. Et elle tient ses promesses ?! Ce coquin de Fialho avait du goût ! Toutes celles que je lui ai connues savaient y faire !
   — À ce que je vois, la Rosa ne s'est pas mal débrouillée !... fit observer Pantaleão.
   — C'est sûr... convint Atanásio. D'après moi, ça doit lui faire trente contos avec ce qu'elle a empoché. Rien que les brillants d'Ângela valaient plus de cinq contos.
   — Et elle les portait au bal, je les ai bien reconnus, confirma le commensal de la Sainte Maison.
 - Il faut dire que c'est un vrai scandale, fit Pantaleão, sévère. S'afficher en public avec les bijoux de la femme de son patron ! J'avais bien envie d'en faire des gorges chaudes.
   — Il ne manquerait plus que ça ! s'écria Atanásio. Et vous ne pourriez pas vous plaindre ensuite si son mari raconte qu'il a vu dans le portefeuille de Fialho une reconnaissance de dettes de cinquante-deux contos... Vous comprenez ?
   — Parle bas, que diable ! répondit le voleur sourcilleux sur le point d'honneur. Vous ne savez pas qu'il y a encore des gens dans le potager ?
   Les plateaux de merlan arrivèrent, avec la garniture d'œufs et d'oignons. Les panses se dilatèrent et les consciences se turent des membres de ce tribunal d'honneur qui avait condamné Ângela à l'infamie et à la pauvreté.
   Gavés à en roter, les cols déboutonnés, les trois actionnaires les plus notables des banques de Porto s'en allèrent boire l'air balsamique du jardin de São Lázaro. Il n'y avait rien, absolument rien qui retînt ces trois représentants de la classe des hommes de bien, parce que la loi qui imposait de marquer au fer rouge le front des voleurs a été abolie le 7 février 1523.


XXIV
L'OPINION PUBLIQUE

     L'OPINION des trois capitalistes à qui nous avons rendu justice dans le précédent chapitre rejoignait l'opinion générale de la société de Porto sur le mariage d'Ângela avec le chirurgien Costa. Les secondes noces avaient mis en évidence le crime des premières. L'infamie d'Ângela était indélébile, et il se peut qu'elle ait paru plus écœurante, dès qu'elle brava la morale en passant devant les amis de Fialho au bras de l'amant qui avait provoqué la mort de l'honorable Brésilien, à ce que disaient la Maiata, Francisca Ruiva et d'autres Ruivas qui méritent à mes yeux une chronique. Et elles l'auront. La courtoisie n'est pas de mise qu'avec les dames honnêtes.
   Francisco José da Costa lut l'opinion publique dans les yeux détournés des groupes qui s'attroupaient sur les places, et dans les regards effrontés des mères qui parlaient à leurs filles en chuchotant de la déchéance de la femme de Fialho. Le chirurgien était la cible des injures crachées derrière son dos par ses propres collègues. L'argument en était simple : on l'accusait d'avoir payé ses études avec les brillants d'un Brésilien volés par sa femme.
   Ângela trouva un jour dans la poche d'une veste une lettre anonyme récente où un ami conseillait à son mari de quitter Porto s'il avait besoin de vivre de son art. Et il ajoutait à ce conseil la raison qui avait inspiré un avis si amical : La société juge odieuse la présence d'un homme qui s'est donné les moyens d'en faire partie avec l'argent d'une femme mariée. Et si cette femme a volé, déshonoré et tué son mari... mille fois plus odieuse !
   Ângela lut la lettre et pleura. Ensuite, elle se reprocha sa faiblesse, et de ne pas mériter les biens par lesquels Dieu avait récompensé sa patience face aux injures.
   Elle garda la lettre et, dès que son mari fut revenu, se dirigea vers lui, souriante, et lui dit sur un ton plaintif :
   — Pourquoi ne m'as-tu pas tout de suite montré cette lettre, mon chéri ?
   — Ah ! répondit Francisco. J'avais l'intention de te la montrer, mais j'ai oublié la lettre et mon intention. Voilà ce qui s'est passé. Mais écoute, Ângela, cet oubli ne trahit ni de l'insensibilité, ni rien de ce qu'on appelle improprement du cynisme. Tu sais ce que c'est ? De la compréhension, de l'indulgence et le fait que je trouve l'opinion publique excusable.
   Ângela l'interrompit :
   — Excusable !...
   — Oui, ma chérie. Te serais-tu déjà justifiée par hasard ? Et moi, me suis-je déjà justifié ? Non. La société savait qu'une femme mariée avait vendu des brillants ; que le mari de cette femme l'a chassée ; que ce mari est mort ; qu'un homme apparaît six mois après, marié à la veuve de l'homme volé, blessé à mort par le poignard du déshonneur... Que veux-tu, Ângela ? Qui osera nous défendre ?  
   — Mais toi, rends publique cette feuille signée par...
   — Dieu m'en préserve, ma pauvre petite folle. Le reçu a été écrit et signé pour que tu saches que tu ne devais rien à ton mari, et que celle à qui l'on a volé des bijoux, c'est toi. Des satisfactions à la société ? Elles sont justifiées quand elle ne condamne pas les suspects sans les entendre, quand elle ne crache pas au visage des victimes avant d'examiner les sillons qu'ont laissés les larmes. Notre cause devant la morale publique est perdue ; nonobstant, la réhabilitation t'était accordée par les juges, si tu avais hérité des deux cents contos de Fialho. Ceux qui blâment ma conduite, si j'étais à cette heure la mari d'une veuve à la tête de deux cents contos, parleraient de moi comme d'un heureux coquin, se sentiraient flattés de s'asseoir sur les coussins de mes chaises, et demanderaient civilement à mes laquais de leur faire la faveur de me remettre leur carte de visite. Mais, ma chérie, cette solitude qui règne autour de nous est le cordon avec lequel la main de la Providence balise le bonheur de deux âmes qui ne peuvent rougir l'une de l'autre. Quand je désirerai plus que je ne possède, quand je convoiterai des bonheurs que je suis incapable d'imaginer, Ângela, je te demanderai pardon d'avoir été le plus vil de tes ennemis.
   Ângela le serra impétueusement dans ses bras, et murmura :
   — Si tu voulais ....
   — Quoi ? ma chérie...
   — Vivre dans un village entouré de montagnes, seuls avec notre Joana, oubliés, et tellement aimés...
   — Oui, je le veux, ma Providence. Tu as deviné à quoi j'aspire depuis je ne sais combien d'années...
   — Je le sais, mon amour. Je le lisais dans tes livres, et combien de fantaisies je concevais pour compléter les tiennes... Si j'avais des enfants, et si je pouvais les convaincre que tout leur avenir et leur univers, ce serait l'espace compris entre les horizons qu'offrent nos montagnes...
   — Et ne sais-tu pas, Ângela, rétorqua joyeusement Francisco, ne sais-tu pas que la chirurgie me manque ? Que toutes les portes se ferment ici devant moi ? Ne pensais-je pas que je reviendrais presque pauvre du Brésil ? Je suis venu, ma chérie, je suis venu. Je pouvais compter sur de gros revenus si je restais là-bas, mais ma richesse, c'était toi. J'ai de quoi au moins subvenir deux ans à nos besoins dans cette médiocrité dont tu fais un miracle d'abondance. Mais l'avenir...
   — Où irons-nous donc, Francisco ? Je suis pressée ; je veux y aller demain, aujourd'hui, tout de suite...
   — Il est un pays, vois-tu, qu'on appelle Barroso, où il n'y a pas de médecins. L'endroit est triste, montagneux, les maisons sont couvertes de chaume, les aliments grossiers, les températures glaciales en hiver, et les ardeurs de l'été brûlent les bruyères et assèchent les fontaines. Veux-tu aller à Barroso ?
   — Et toi, serais-tu heureux d'y aller ?
   — Oui.
   — Allons-y, mon chéri ! s'exclama-t-elle avec enthousiasme.
   — Dès que tu sentiras venir la maladie ou la tristesse, nous nous rendrons dans des lieux plus doux, nous passerons de village en village, jusqu'à ce qu'une petite maison entre deux arbres t'invite à y vivre et à y mourir.
   Quelques jours après, Francisco Costa, le grand praticien qui avait fait au Brésil honneur aux écoles de sa patrie, acceptait un poste dans un canton nommé Boticas, dans la région de Barroso.
   Vitorina accompagna cette heureuse famille. En s'approchant de cette terre décrite sous des traits si sauvages par Francisco dans l'imagination de son épouse, les attentes rustiques se muèrent en aimables plaines cultivées, en terres couvertes de bosquets, en ruisseaux qui s'insinuaient en murmurant entre les buttes tapissées de pâquerettes. La maison réservée au chirurgien du canton était couverte de tuiles et, par trois petites fenêtres vitrées, donnait sur des prairies. Le potager compensait substantiellement l'absence de jardin et, au lieu de mousse et de plantes grimpantes fleuries, verdoyaient les choux de Galice et les haricots verts en fleurs grimpaient sur les espaliers, un spectacle bucolique dont se régalait Vitorina, qui se souvenait de la maisonnette rustique de ses parents.
   Ângela s'exclamait, les mains jointes :
   — C'est si beau ! Et il y aurait une âme triste dans ce hameau ! Comme cela me parait misérable et obscur, d'ici, ce que nous avons quitté !
   Joana fit tout pour embellir la maison avec le fort modeste mobilier que la municipalité avait généreusement mis à leur disposition pour se ménager l'estime du médecin.
   Le lendemain, l'épouse de l'apothicaire ainsi que sa belle-soeur, l'épouse du regedor, les autorités de Monte Alegre avec leurs familles rendirent visite au chirurgien, qui avait là-bas le titre de docteur.
   Tout cela faisait entrevoir à la rêveuse Ângela une ancienne façon de vivre, une sainte simplicité de mœurs et un adoucissement des âmes qui viendraient ici, exaspérées par la vie dans les villes.
   Ce silence de la terre et du ciel représentait le cadre lumineux de ses espérances. Elle ne les aurait pas imaginées si en accord avec sa nature, en se voyant unie à l'époux chéri  qui reflétait le bonheur de tous en exaltant le sien.
   Le docteur commença à guérir, et la voix publique à proclamer des miracles.  Des affections invétérées, des invalidités, des névralgies qui avaient résisté aux exorcismes, des colonnes vertébrales disloquées et jamais restaurées, tous les genres de maladies trouvèrent un remède ou un soulagement.
   Mais l'effarement désarma toute louange quand le docteur fit venir un mendiant aveugle, et qu'après l'avoir opéré et soigné chez lui, il lui fit reprendre, une fois sa vue recouvrée, son ancien métier de maçon.
   Des foules de parents et d'amis l'entouraient et tous lui demandaient en même temps s'il les reconnaissait.
   Convaincus en constatant que l'aveugle, vingt ans après, avait revu les enfants qu'il avait laissés au berceau, ils prêtèrent au docteur les pouvoirs d'un être miraculeux, envoyé là par Notre Dame de la Santé, qui faisait l'objet d'une grande dévotion dans son église.
   La clientèle du médecin  s'élargit sur un rayon de six lieues et plus, par des chemins escarpés bordés de falaises.
   Mais l'hiver arriva.
   Les tourbillons de vent automnaux s'apaisèrent quand les neiges de Novembre commencèrent à couronner les chaînes de montagnes, et à superposer leurs couches durcies par les gels nocturnes sur les sentiers à chèvres qui unissaient un village à l'autre. Sans se laisser arrêter par les prières de sa famille, Francisco Costa se rendait toujours où on l'appelait. Et quand il franchissait les limites du canton pour visiter des malades, la nuit, dans la tempête, par les chemins déjà mentionnés dans la vie de Fr. Batoloméu dos Martires, et recevait deux cent quarante réis pour sa peine, Francisco déposait sur les genoux de son épouse l'obole gagnée au prix de bien de sueurs et frissons, et lui disait en souriant :
   — Cela représente le salaire de deux ouvriers. Le laboureur s'est autant échiné pour le tirer de sa terre que moi pour le lui arracher d'un recoin de son coffre. Si je lui avais demandé plus, le malade aurait préféré la mort.
   Ce qui lui assurait surtout ses revenus, c'était son habileté opératoire, principalement les opérations de la cataracte, grâce auxquelles son nom s'était répandu jusqu'au territoire espagnol.
   À deux reprises, au cours de la première année, Francisco Costa eut l'occasion de déposer à la Caisse d'Épargne de sa femme une douzaine de pièces, en lui recommandant, sur le ton de la plaisanterie :
   — Veille bien sur le patrimoine de notre premier enfant.
   Ângela tressaillit de bonheur, comme elle tressaillait déjà en sentant dans son sein les premiers signes d'une maternité.
   — Et quelle place aura notre enfant dans le monde ? Quel avenir lui offriras-tu ? demanda la fille du général de Noronha.
   — Vu qu'on ne peut s'attendre à ce qu'il devienne le vingtième seigneur de Gondar, répondit en riant Francisco Costa, ce sera un artiste.
   — Un artiste ?
   — Un artisan, c'est plus portugais. Il aura une profession qui lui assure sa subsistance et celle d'une famille élevée de sorte qu'elle ait très peu de besoins. Il n'apprendra pas à lire, pour croire, ne possédera aucune clarté sur les Sciences Humaines pour bien entendre le Pater Noster, qui représente la science divine mise à la portée de l'homme, il dormira du pesant sommeil de l'ouvrier, pour ne pas imaginer les chimères qui ont fait de moi l'instrument de tes longues infortunes, mon pauvre ange !
   — Mais aujourd'hui, mon chéri ! répondit-elle. Je n'ai pas tout oublié !... Le dédommagement n'est-il pas vraiment sans commune mesure avec ce que j'ai souffert ! Si Dieu me donne des filles, le bonheur que je demande pour elles, c'est celui qui est le mien...
   — Mais tu as beaucoup souffert, Ângela... Et tes filles pourront être aussi heureuses que toi sans avoir souffert...  Et il conclut, en la cajolant :
 - Il faut qu'elles ne sachent pas lire des Rêves, ni écrire des Espérances...


XXV
L'AVEUGLE

     LE GÉNÉRAL de Noronha perdit complètement l'usage de la vue.  Les spécialistes de Paris avaient renoncé à soigner cette cataracte avancée qui annonçait déjà la cécité, et présentait les symptômes de l'amaurose.
   L'inconsolable aveugle allait sur ses soixante-dix ans. Il voulait retourner à Paris, mettant tout son espoir dans une opération, mais ses forces étaient de plus en plus réduites. La vieillesse de cet homme endurci par des chagrins de toute sorte, de l'effroyable solitude aux remords qui le tenaillaient, inspirait à la fois la compassion et la crainte. Une lente cachexie l'avait consumé jusqu'à n’avoir plus que la peau sur les os, et les globes de ses yeux grisâtres faisaient des embardées dans les orbites creuses, à la recherche d'un rayon de lumière.
   Les parents et les amis qu'il avait repoussés ne cherchaient pas à le voir ces dernières années parce qu'ils savaient que le testament était fait. Les légataires qui s'échinaient à travailler une terre caillouteuse, ne cherchaient même pas à savoir si le Seigneur de Gondar était mort ou vivant. Il ne recevait donc la visite de personne. Le vieillard sentait le cadavre, et les plaintes de l'aveugle exaspéré mettaient en fuite jusqu'à la commisération des héritiers.
   C'est le majordome João Pedro qui lui donnait jour et nuit le bras ou veillait sur sa somnolence inquiète. Il pleurait quand il le voyait s'arrêter tout à coup, les yeux levés vers le ciel, et crier : Mon Dieu, mon Dieu, rendez-moi la vue ou tuez-moi !
   Et lors d'une de ces apostrophes à la Providence divine, qui finalement s'était manifestée par cette ténébreuse cécité de l'âme et du corps, João Pedro dit :
   — Si vous voulez que Dieu vous écoute, fidalgo, suivez la loi chrétienne, ayez pitié de votre fille, pardonnez-lui, par le divin amour de Dieu. Il se peut qu'ensuite la miséricorde de Jésus-Christ s'apitoie sur vous.
   — Et qui t'a dit à toi qu'elle était ma fille ? dit l'aveugle en posant la même question qu'un an avant.
   — Vous-même, Monsieur, quand elle venait vous voir ; vous m'avez souvent écrit là-bas, au palais : Envoyez-moi de bons fruits, j'ai ma fille ici. Vous me pardonnerez, fidalgo, mais vous n'avez cessé de l'appeler votre fille que lorsqu'elle a voulu se marier avec un travailleur.
   — Et elle a mal tourné, rétorqua l'aveugle, rancunier.
   — On vous a menti, fidalgo ; elle n'a pas commis d'autre mauvaise action que de vouloir être l'épouse d'un pauvre.
   — Tu ne sais rien, pauvre crétin. J'ai là-bas une lettre de ma sœur Beatriz.
   — Je le sais bien, Monsieur.
   — Tu le sais ? Qui te l'a dit ?
   — D. Ângela.
   — Qui la lui a montrée ?
   — Elle l'a vue quand elle vous a écrit une lettre sur votre bureau. Cette lettre dit que les domestiques de Madame votre sœur, que Dieu lui pardonne, avaient arraché la fidalga des bras de ce fameux fils de sacristain. C'était un mensonge à faire tomber sur soi la colère des anges. Quand votre fille, désespérée, était partie à la recherche de cet homme, elle ne l'a pas trouvé, il était parti pour Porto.
   — Qui te l'a raconté ?
   — Vitorina, qui est partie de Gondar avec D. Ângela, quand elle avait deux ans ; le chapelain lui-même, et tous les domestiques de D. Beatriz qui se trouve là où l'on apure les comptes.
   — Pourquoi ne me l'as-tu pas dit jusqu'à aujourd'hui ?
   — Parce que vous étiez désespéré quand je commençais à parler de D. Ângela, et puis...
   — Et puis quoi ?... Tu ne réponds pas ? !
   — Vous commenciez à dire que vous revoyiez la mère de la petite, et à agiter les bras que j'en étais épouvanté.
   — C'est bon ! C'est bon ! murmurait le vieillard d'une voix gutturale, cherchant, de ses mains tremblantes, la bouche de son domestique.
   Et il retombait dans une prostration pensive qui durait des heures et des jours.
   Il se réveilla une fois soudain en pleine nuit, appela João Pedro, saisi d'angoisse, et lui dit :
   — Qui marche dans la maison ?
   — Personne, Monsieur... Ce seront les rats, il y en a parmi eux qui ont la taille d'un cochon de lait.
   — Ne te moque pas de moi, João !
   — Ô fidalgo ! Moi, me moquer de vous !...
   — Il y a du monde... les pas et la voix, ce sont ceux d'Ângela...
   — Plût à Dieu que ce fût elle... Vous étiez en train de rêver, et, de temps en temps, vous parliez de votre fille.
   — Je parlais ?
   — Oui, Monsieur.
   — Alors, c'était un rêve...
   — Et si elle apparaissait... Si vous la voyiez tout à coup...
   — Ne vois-tu pas que je suis aveugle... Aveugle... mon Dieu !
   — Effectivement, mais si vous entendiez sa voix, et si vous lui permettiez de vous baiser les mains...
   — Quand l'as-tu vue ?
   — Moi, Monsieur ? Je l'ai vue il y a huit ans, quand vous étiez en France, Monsieur, et que vous m'avez demandé de lui remettre le coffret à bijoux...
   — Et où était-elle ?
   — Près du bourg de Barrosas, et elle s'est mariée le jour où je suis arrivé... Je vous l'ai déjà raconté, Monsieur...
   — Mais elle m'a écrit il y a à peu près un an et demi. Où était-elle alors ?
   — À Porto.
   — Et tu n'as plus rien appris sur elle ?
   — Non fidalgo... Ça s'est passé comme ça... marmonna le majordome, je veux dire...
   — Tu as appris quelque chose ou pas ?
   — À moi, elle n'a rien écrit, mais ici, à Ponte, j'ai entendu dire que son mari l'avait chassée puis était parti pour le Brésil.
   — Pourquoi ?
   — Je ne sais pas... s'empressa de répondre João Pedro, comme un qui aurait attendu cette question, et se préparait à cacher des rumeurs infâmes sur la fille de son maître.
   — Tu ne sais pas ? Quelque nouvelle honte !... Qui t'a conté cela ! Je veux savoir...
   — Je ne me souviens pas de qui je l'ai entendu... Il me semble que ç'a été d'un moine qui est mort à présent.
   — Et qu'est-elle devenue ? Tu le sais ?
   — Non, Monsieur.
   — Je veux que tu le saches... Va à Porto pour le savoir... Renseigne-toi là-bas.
   — Et qui restera à côté de vous, Monsieur ?
   — N'importe quel domestique. Pars aujourd'hui, dès qu'il fera jour... J'ai rêvé que je la voyais... Voir, mon Dieu, voir ! J'ai rêvé que je la voyais... Et mon cœur était joyeux... Cherche-la moi, cherche-la moi, João !
   Six jours après, le majordome revenait, accablé, de Porto. Les recherches effectuées lui apprirent qu'Ângela, en butte à l'opprobre et au juste mépris de tout le monde, s'était mariée avec un chirurgien à cause duquel son mari était mort de chagrin ; et personne n'était capable de dire exactement autour de la maison où elle avait habité ce qu'ils étaient devenus. Il y avait pourtant des gens qui affirmaient qu'ils étaient partis pour le Brésil.
   João Pedro ne donna pas toutes les informations recueillies, il dit juste que D. Ângela, veuve de son premier mari, s'était remariée, et qu'elle était partie pour le Brésil ou pour on ne sait où.
   En voyant le visage creusé de son maître contracté par l'angoisse, le majordome pleura de compassion, et à cause de son regret de ne pas avoir trouvé Ângela.
   — Ne vous mettez pas maintenant dans cet état, fidalgo, dit ce domestique affectueux, d'une voix brisée.
   — Dieu, hoqueta le vieillard, j'ai été pris du désir de l'avoir près de moi, pour redoubler mon martyre !... Que votre volonté soit faite, Seigneur !...


XXVI
LA PROVIDENCE

     EN 1853, un gentilhomme de Chaves, du nom de Pizarro, descendit à Ponte de Lima, chez des parents qui étaient également apparentés au général Simão de Noronha.
   On disait, au souper, que le général avait accepté le titre de comte de Gondar en son extrême vieillesse, aveugle, sans descendant, sans relation aucune, sans le moindre plaisir dans sa vie, fermé à tout commerce et, à ce qu'on disait, l'esprit tellement atteint qu'il laissait trois énormes domaines, sans aucune charge, aux frères de la femme ramassée dans le ruisseau qu'il avait épousée dans sa prime jeunesse.
   — Et il est aveugle, ce comte de Gondar ? demanda le fidalgo de Chaves. Incurablement aveugle ?
   — S'il y avait un remède, il l'aurait trouvé à Paris où il s'est déjà rendu deux fois.
   — Dans ma province et près de chez moi, reprit l'homme de Chaves, il y a un chirurgien de l'école moderne qui a accompli des prodiges dans les opérations de l'œil. Si j'étais sûr que le comte consentirait à se faire examiner, je me ferais un devoir de l'amener au docteur Costa, comme on appelle là-bas, et sans flagornerie, cet admirable médecin.
   — Qui va le lui demander ? Ça fait plus de dix ans qu'il ne reçoit vraiment personne.
   — Peu importe. C'est moi qui irai le trouver.
   Il y alla, s'annonça, on l'introduisit parce que le comte se souvint qu'il avait connu, au cours des premiers combats pour la liberté, un général oncle du seigneur qui se faisait annoncer.
   Le visiteur dit ce qui l'amenait. Il parla des exploits du docteur Costa et se proposa pour le conduire à Ponte.
   — Ce sera inutile ; mais qu'il vienne, je lui enverrai ma litière. Si je pouvais y aller...
   — Et pourquoi n'y allez-vous pas, Comte ? s'empressa de dire le parent, qui applaudissait le projet. L'exercice devrait vous faire du bien. C'est un voyage de deux jours et demi. S'il décide de vous opérer, vous vous installerez chez moi à Chaves, ou à Monte Alegre où il y a toutes les commodités ; si vous vouliez être opéré à Ponte, ce serait plus difficile pour le docteur qui a une clinique, et ne pourrait pas surveiller comme il faut les soins et la convalescence après l'opération.
   L'aveugle revint à la vie. L'espoir galvanisa ses articulations rouillées par l'immobilité. Plein de reconnaissance, il serra dans ses bras ce parent dévoué, et tomba parfaitement d'accord avec lui pour partir le lendemain.
   Heureux de bavarder, il aborda plusieurs sujets. Il parla de l'émigration, des espérances d'alors, des batailles de Porto, de la bravoure des civils, des prouesses du libérateur, et finit par dire avec un malicieux sourire pour accompagner ses pénétrants brocards :
   — Vous savez ce qui a permis de gagner la guerre ? Ce n'a pas été l'idée de patrie, ni la haine du despotisme, ni l'amour de la liberté. C'est que D. Pedro a exclu toute possibilité de revenir au Brésil au cas où on aurait mis en lambeaux ici son étendard d'aventurier, c'est que chaque homme du Mindelo défendait sa propre vie, sous la menace du gibet ou de l'exil, et c'est que chaque citoyen était obligé de défendre sa femme et ses enfants. Un jour, à Porto, D. Pedro demandait à un vieillard éclopé qui était sorti en armes en entendant sonner le tocsin : Toi aussi, vieillard ? et le vieillard répondit Moi aussi, crénom ! C'est à cause de vous, Majesté, que je suis ici pour défendre mes petits-enfants. Cette réponse explique le triomphe prodigieux de D. Pedro.
   Le comte développa sa diatribe politique, décochant contre généraux et politiciens des traits acérés dignes de relever un article de fond dans la presse politique au Portugal. Il oublia cependant un point fort important : comment expliquer la complaisance dont il avait fait preuve en acceptant et en payant un titre obtenu parce que l'actuel Ministre de la Guerre, un camarade du vaillant Simão de Noronha, en avait parlé au roi. Ça lui allait bien d'afficher son mépris pour les faveurs qui allaient de pair avec son dédain pour une liberté qu'il avait contribué, qu'elle fût bonne ou mauvaise, à établir. On lui pardonnera cependant sa mauvaise humeur eu égard aux amertumes de sa vieillesse, et à la dévorante concentration que lui imposait la cécité, en l'isolant de tout commerce.
   — C'est dommage, déplora le gentilhomme, qu'en ces années où vous êtes à ce point privé des attentions d'une famille, vous vous voyiez seul, et forcé de remâcher vos chagrins...
   — Les effets d'une consternante jeunesse, dit laconiquement le vieillard.
   — Et il ne vous reste pas des parents estimés qui suppléeraient à l'absence d'enfants ?
   — Non, Monsieur.
   La concision des réponses réduisit son interlocuteur au silence.
   — Voulez-vous alors, Monsieur, que nous partions demain pour Boticas ?
   — Si cette faiblesse ne s'est pas aggravée, qui me permet à peine de me traîner d'une chaise à l'autre, vous m'obligeriez vraiment en m'accom¬pagnant. Si le docteur juge que l'opération est praticable, je demanderai à mon écuyer et à quelques domestiques de partir.
   — Vous pouvez disposer de mes domestiques ainsi que de moi-même.
   — Je vous suis très reconnaissant de votre bonté ; laissez-moi vous embrasser, il y a beaucoup d'années que je n'ai pas senti quelqu'un dans mes bras. Il me semble que vous êtes encore jeune...
   — Non, Monsieur, j'ai quarante ans.
   — J'étais déjà décrépit à cet âge. À vingt-six ans, mes cheveux ont blanchi, et à trente, ils sont tombés. Quand je suis rentré au Portugal, après un exil de treize ans, mes domestiques m'ont demandé qui je voulais voir.
   — Et vous n'y avez alors plus trouvé personne de votre famille ?
   — Que j'eusse aimé... non. J'avais des sœurs qui n'ont jamais compté pour moi, et je ne comptais pas pour elles. J'avais une fille...
   — Elle est morte ?
   — Oui.
   Le comte de Gondar serra les mains de l'homme, qu'il appréciait, parce qu'il savait que celui-ci voyait ses larmes  et il murmura :
   — Vous voyez ? Il n'y a plus de lumière dans ces yeux, il y a le sang de mon coeur. Vous voulez savoir ? Je suis l'homme le plus sévèrement châtié et le plus malheureux qui soit né sous le soleil. La sépulture refuse de m'accueillir depuis cinquante ans parce que je suis mort alors. Je suis mort alors, Monsieur.
   Et il serra convulsivement contre son sein les deux mains de l'aristocrate.
   — Ça va... poursuivit-il, satisfait. Je vais mieux... Je me suis soulagé... Je me sens si bien !
   Si l'on pouvait pleurer une heure pour douze de folies...
   — Vous voyez bien, Monsieur, combien une famille vous ferait du bien... La perte de votre fille vous a été fatale.
   — Et vous savez que je l'ai perdue, Monsieur ?
   — Je le sais pour avoir eu l'honneur de vous l'entendre dire il y a un instant, Monsieur le Comte.
   — Ah ! C'est moi ?...
   — Oui, vous m'avez dit, Monsieur, que votre fille était morte.
   — Qu'elle soit vivante ou morte... elle est morte. Vous n'avez jamais entendu parler d'elle ?
   — Non, Monsieur.
   — Ils ont tous oublié ! Personne, ici, à Ponte ne vous a parlé d'elle... même pas les Abreu ?
   — Non, Monsieur le Comte.
   — C'est parce qu'elle est devenue pauvre... C'est parce que je l'ai repoussée. Tout le monde l'a méprisée, sans se soucier de savoir si j'avais raison ou si elle avait mérité, par quelque infamie, d'être méprisée... Et c'est pour cela... qu'elle est morte.
   L'homme de Chaves ne se faisait pas sur l'entendement du Comte une idée assez nette pour être sûr qu'il fût sain d'esprit. Il n'arrivait pas à démêler si sa fille était vivante ou morte, et n'osait pousser plus loin ses investigations agaçantes sur les troubles mentaux du vieillard.
   Il se tut, profita d'un moment opportun pour prendre congé, et alla se renseigner sur le mystère de cette fameuse fille.
   Les informateurs lui dirent tous que le comte avait vraiment eu dans sa jeunesse une fille naturelle d'une célèbre fidalga de son époque, mais que cette petite avait mal tourné comme sa mère.
   L'aristocrate comprit alors ce que signifiait mourir, et ressentit une profonde compassion pour le père de cette enfant perdue.


XXVII
LE JOUR SE LÈVE

     FRANCISCO José da Costa fut appelé d'urgence pour aller visiter un comte logé à Monte Alegre.
   — Le comte de quoi ? demanda Ângela, brûlant de savoir quel noble gravissait les montagnes de Barroso pour voir son mari.
   — Le comte de Gondar, dit le messager.
   — De Gondar ? fit observer Ângela à son mari. J'ai cru qu'il n'y avait que le palais de Gondar de mon père !
   Or Francisco ne lisait pas de gazettes, et ne savait pas que le général Noronha avait été anobli. C'est pour cela qu'il ne releva pas l'observation de son épouse, et qu'il ne chercha pas à connaître l'origine du comte.
   Il arriva à la demeure de Monte Alegre.
   On l'amena devant le vieillard aveugle, à l'aspect cadavérique et dont l'angoisse faisait peine à voir.
   Costa l'examina brièvement, et demanda :
   — Cela fait combien de temps que vous avez commencé à souffrir des yeux, Monsieur le Comte ?
   — Cela fait neuf ans. Je me trouvais à Paris pour soigner des névralgies à la tête.
   — Que vous a-t-on dit, Monsieur, que c'était, l'amaurose ou la cécité ?
    — Les deux ; mais une opération semblait encore prématurée. Puis deux médecins que j'ai consultés, ici, au Portugal, n'ont pas été favorables à une opération ; l'un d'eux était enclin à croire que ma cécité était due à une paralysie.
   — C'est de l'amaurose, dit Francisco Costa.
   — Cela peut s'opérer ? demanda le comte, inquiet.
   — Oui, Monsieur le Comte.
   — Pensez-vous qu'on puisse nourrir quelque espoir ?
   — Autant qu'on le peut quand on opère.
   — Et vous espérez me rendre la vue ?
   — Oui, je crois que vous recouvrerez la vue.
   — Heureuse l'heure où mon ami que voici m'a appris à Ponte de Lima votre existence ! s'exclama le comte.
   — Monsieur le Comte de Gondar, dit l'homme de Chaves au chirurgien, est le fameux général Simão de Noronha.
   Costa dévisagea l'aveugle, et baissa machinalement la tête.
   Celui qui avait fait les présentations continua :
   — J'ai vu deux miracles que vous avez accomplis, et dès que j'ai appris ce dont vous souffriez, Monsieur, j'ai pris sur moi de vous prier de venir, car j'ai une grande confiance, docteur, en votre savoir-faire.
   — Je vous remercie de la confiance imméritée dont vous honorez le peu que je sais valoir. Où voulez-vous être opéré, Monsieur le Comte ?
   — Si c'était possible, dans la région où vous résidez, répondit l'aveugle.
   — Je ne crois pas qu'il y ait à Boticas une maison qui convienne, fit observer Pizarro.
   — Il y en a une, rétorqua le chirurgien.
   — Oui ? fit le comte.
   — C'est la mienne, reprit Costa. Si vous voulez...
   — Je le veux, mon Dieu, je le veux ; et je ne puis vouloir autre chose, et je vous serre dès à présent les mains avec la plus profonde reconnaissance, dit le vieillard, joyeux.
   — Vous ne pouvez être mieux logé, confirma le parent.
   — C'est une maison de village, répondit Costa en souriant. Mais tant que vous serez aveugle, Monsieur le Comte, peu importe le luxe de la décoration ; et quand vous aurez recouvré la vue, vous retournerez chez vous. L'essentiel, c'est que vous ayez un lit, un chirurgien à votre disposition, et des gens qui s'occupent de vous. C'est ce que je vous offre.
   — Je n'ose vous dire, Monsieur, que je rémunérerai ce qui peut être rémunéré, dit le comte ; mais la plupart de vos bienfaits ne se rémunèrent pas avec de l'argent.
   — L'argent, dans ces villages, Monsieur le Comte, rétorqua Francisco, ne présente pas tellement d'attraits, parce qu'on ne trouve pas ici, et c'est tant mieux, les tentations qui lui en donnent.
   — Je ne sais pas, dit pensivement le général, comment un chirurgien aussi qualifié s'est acclimaté à Barrosa.
   — Je cherchais un mode de vie sobre, qui suffit amplement pour assurer le bonheur domestique.
   — Vous êtes donc heureux ici ?
   — Plus qu'on ne dit qu'il est possible de l'être en ce monde.
   — C'est le premier homme qui me fait cette réponse ! s'émerveilla le général, tournant la tête dans la direction où il devinait du monde. Vous n'avez jamais été malheureux ?
   — Je n'ai été malheureux que trente-et-un ans.
   — Et quel âge avez-vous ?
   — Trente-trois, Monsieur le Comte.
   — Alors votre bonheur est tout récent ! L'avez-vous trouvé ici ?
   — Le bonheur parfait, insurpassable, je l'ai trouvé à Barroso.
   — Vous avez de la famille ?
   — Une femme, un fils et une sœur.
   — Ce sont les délices de votre vie, n'est-ce pas ?
   — Absolument, répondit Costa, effaré du ton très doux qui estompait le caractère farouche du père d'Ângela, et de l'amant de Maria d'Antas.
   — Moi aussi, fit l'aveugle, j'ai été marié, et j'ai tendrement aimé ma femme, qui est soudainement morte de chagrin quand elle m'a vu blessé à mort dans un combat. Je comprends cet amour sublime et sacré d'un mari...
   — Et celle d'un père ?... Vous n'avez pas le bonheur d'avoir des enfants ?
   — Non... Je n'en ai pas eu, balbutia sèchement le comte, et il détourna le cours de la conversation en demandant :
   — Quand voulez-vous, Monsieur, que je me rende à votre hospitalière demeure ?
   — Demain, si vous voulez. J'envoie aujourd'hui quelques ordres afin que l'on prépare les appartements que vous allez honorer de votre présence, Monsieur le Comte.
   — Oh, Docteur ! Je vous baise les mains. Et pourrai-je faire venir un écuyer qui s'occupe de moi depuis des années ?
   — Il ne manquerait plus que non ! Je vous attendrai, à moins que vous me demandiez de vous accompagner dès maintenant...
   L'homme de Chaves le coupa :
    — C'est moi qui accompagnerai mon ami.
   — Je suis à vos ordres, Messieurs, dit Francisco Costa avant de sortir.
   — Cet homme me semble extraordinaire ! estima le comte. Il a des airs altiers, vous ne trouvez pas ?
   — Et encore, vous n'avez pas vu, Monsieur, l'imposante gravité du visage ! Les manières sont celles de la bonne société, et le regard est aussi pénétrant que celui d'un aigle. Je prenais plaisir à l'entendre.
   — Moi aussi ! Je vous dois beaucoup, mon ami ! Et, de plus, vous m'offrez un chirurgien sympathique, avec une famille qui rendra les heures plus légères ? Je vous dois beaucoup !
   Le chirurgien entra chez lui, apparemment tranquille.
    — Qu'avait le comte ? demanda Ângela.
   — Il est aveugle, ma chérie.
   — Oh, le pauvre ! Et ça peut se guérir ?
   — Oui.
   — Que Dieu le permette. Pars-tu l'opérer ?
   — C'est lui qui vient se faire opérer.
   — À Boticas ?
   — Chez nous.
   — Le comte vient ici !... La maison est dans un état !...
   — Ne t'ai-je pas dit qu'il était aveugle, ma petite ?
   — Et quelle chambre lui donnes-tu ?
   — La nôtre.
   — Que ce soit la mienne, alors, dit Joana.
   — La nôtre convient mieux, répliqua Francisco. Tu cèdes ta chambre au comte, Ângela ?
   — Bien sûr, mon amour. Quel homme est-ce ?
   — Il a soixante-dix ans.
   — Il est si vieux ! Et tu vas l'opérer ?
   — Oui.
   — D'où est-il ?
   — Il est venu de Ponte de Lima.
    — De Ponte de Lima ? De quelle famille ?
    — Des Noronha Barbosa.
    — C'est un parent à moi, alors.
   — Oui, et un parent très proche. C'est ton père.
   — Mon père ?!... Tu plaisantes, Francisco ?
   — Le comte de Gondar, l'aveugle qui vient chez toi, est ton père, Ângela ; c'est le général Simão de Noronha.
   — Et il le sait ?... s'exclama Ângela en haletant. Il le sait ?
   — Où il vient ? Non, et je ne veux pas qu'il le sache après être arrivé. Dès qu'il entrera, tu perds ton nom, et tu t'appelles ?... Comment vas-tu t'appeler ?... Maria. Si tu te sens des élans de fille, tu les réprimeras, c'est ton plébéien qui te le demande, le fils du très honorable sacristain qui a tendrement aimé ses enfants et les a quittés en promettant de veiller sur eux du Ciel. Le comte de Gondar est ici, à la maison, un malade que l'on soigne. Il n'existe entre nous que la relation entre un chirurgien et son patient. Tu es l'épouse de l'un ainsi que la fille rejetée et abandonnée de l'autre. Que te dit ton cœur, Ângela ?
   — Qu'il est mon père... et plus malheureux que moi...
   — Eh bien, éprouve de la compassion pour lui, aime-le, mais ne m'empêche pas de lui rendre la vue. Quand il te verra, il se sera passé quelque temps ; mais tu peux le voir et lui parler pourvu que, tout de suite après l'opération, et quand on aura changé les pansements, il ne te voie pas.
   — Mais, dès qu'il me verra, il est probable qu'il me reconnaisse...
   — Si c'est le cas, ta dignité te conseillera. Il est absolument indispensable que tu suives les instructions du chirurgien. Si des fièvres surviennent, qui résulteraient de violentes commotions, je perdrai le plaisir de montrer au comte de Gondar une famille heureuse sans blason à son portail, ni or dans ses coffres. Quand le comte saura chez qui il se trouve, je tiens beaucoup à ce que la maîtresse de maison se fasse seulement connaître comme la fille de D. Maria d'Antas.
   Ce qui prouve que les utopies singulières quand on aime à dix-huit ans sont fort semblables à celles de Francisco Costa à trente-trois ans : de singulières utopies s’agissant de la dignité de l'homme.


XXVIII
CONFIDENCES DE L'AVEUGLE

     LE CŒUR TROUBLÉ d'Ângela battait au tintement lointain des grelots de la litière dans laquelle le comte de Gondar pénétrait à Boticas. Frappées de cette coïncidence, Joana et Vitorina échangeaient des considérations fort religieuses sur cet événement.
   Francisco était allé au bout du village pour guider le cocher. Apprenant que le docteur était venu l'attendre, il fit arrêter la litière pour serrer la  main du deuxième créateur de sa lumière, selon son expression.
   Costa marcha au niveau de la portière, et prit le vieillard dans se bras quand la litière s'arrêta à la porte du potager.
   Ângela et les autres guettaient aux fenêtres. Vitorina se signait en murmurant :
   — Ah ! Il est vraiment au bout du rouleau ! Quand on a vu cet homme il y a quarante ans !
   Ângela s'éloigna de la fenêtre pour essuyer ses larmes.
   Le comte monta au bras de Francisco les quelques degrés qui menaient du potager à la petite pièce qui lui était destinée.
   Le meilleur siège était une chaise-longue rembourrée en toute hâte par Ângela et Joana avec un petit matelas de laine et de percale écarlate, et deux oreillers avec leurs taies de volants repassés.
   — Veuillez vous asseoir, Monsieur le Comte, et vous incliner en arrière, dit le médecin. Un fauteuil vous conviendrait mieux, mais je n'en ai pas.
   — C'est magnifique, dit le général, en s'appuyant au dossier. Comme cette maison a l'air fraîche ! On dirait que le bonheur dégage un arôme particulier, cousin Pizarro ! ajoutait le général en se tournant dans la direction où il supposait de se tenait le gentilhomme de Chaves. Où m'avez-vous amené, Monsieur !... J'aurai vraiment l'impression de me trouver au ciel quand je pourrai voir cette maison et les bienheureux qui y vivent !... Vous ne m'avez pas fait l'honneur de me présenter votre épouse, votre enfant et votre sœur, M. Costa.
   — Je les appelle ; ce sont vos servantes que je vous présente. Maria et Joana, venez offrir vos services à Monsieur le Comte.
   Les deux femmes entrèrent ; Vitorina portait un enfant d'un an et demi dans ses bras.
   Le comte fit mine de se lever quand il sentit des frottements de tissus.
   — Ne vous levez pas, Monsieur, dit Francisco da Costa en le retenant. Voici ma femme et ma sœur.
   L'aveugle tendit les mains, prit celle des femmes :
   — Celle de gauche, laquelle c'est ? demanda-t-il.
   — C'est ma femme.
   — J'ai l'impression, nota le comte, que la présence d'un vieillard aveugle vous touche sensiblement, Madame... Vous avez la main brûlante et qui tremble... Si vous avez pitié de cette vieillesse dans les ténèbres, ne vous donnez pas cette peine, votre mari vous donnera la satisfaction de me rouvrir le monde en me rendant la vue.
   — Plaise à Dieu... balbutia Ângela.
   — Il me reste peu de temps à vivre, reprit le comte ; mais je voudrais voir encore le soleil, fût-ce un jour, le ciel que je ne vois plus depuis deux ans, dont j'ai compté chaque nuit, parce que je ne distinguais pas les jours des ténèbres. Vous serez les témoins de ma folle allégresse... J'entends la voix d'un enfant qui appelle sa mère... Est-ce le vôtre, madame ?
   — Oui, Monsieur le Comte.
   — Laissez-moi lui donner un baiser, s'il n'a pas peur de moi.
   L'enfant ne fit aucune difficulté pour passer dans les bras du vieillard, recevoir un baiser, et resta immobile, à le regarder, avec une insistance enfantine.
   — Voici la petite fleur qui s'épanouit sur une sépulture... dit le vieillard. Quel groupe charmant, non ? Je suis allé en France dans je ne sais plus quel palais de Charles X, et j'y ai vu une peinture de ce genre avec une légende qui disait : Aurore éclaire un tombeau... Allez va, mon ange qui doit être bien surpris de se voir au milieu des ruines de quelque soixante-dix ans !... Le voici, D. Maria...
   Ângela aurait bien voulu cacher ses sanglots au gentilhomme de Chaves qui la contemplait, comme effaré d'une telle sensibilité ; mais la commotion était dominée par la crainte injustifiée de se trahir.
   — Vous aviez raison, dit Pizarro, de supposer que D. Maria éprouvait de la compassion. La voici le visage couvert de larmes.
   — Merci pour votre compassion, mille fois merci, Madame ! dit l'aveugle, reconnaissant, d'une voix tremblante.
   — Maria, dit Francisco, faites apporter du bouillon à Monsieur le Comte.
   — Je n'en ai pas envie ; mais il est de mon devoir d'obéir à mon médecin, fit docilement le comte.
   — Et vous dînerez un petit peu plus tard, poursuivit Costa, en s'adressant au parent du comte.
   — Je vais me retirer parce qu'on m'attend à Monte Alegre, et j'ai déjeuné pour dîner la nuit. Je reviendrai ici, si vous m'en donnez l'autorisation, tous les trois jours.
   — Chaque fois que vous voudrez me faire cet honneur. Monsieur le Comte va être opéré après-demain. J'ai fait appeler un assistant à Chaves, et il ne sera pas là avant...
   En se retirant, le gentilhomme félicita son cousin pour la chance qu'il avait d'être hébergé au sein d'une famille aussi affectueuse.
   — Au bout de trois jours, j'aurai l'impression que c'est la mienne, dit l'aveugle en prenant le bouillon des mains d'Ângela, tandis que Joana rapprochait les coussins pour qu'il y appuyât ses bras.
   Et, devant cette scène, Vitorina, les mains jointes, les lèvres contre le bout de ses doigts, et la tête légèrement inclinée, ne détachait pas ses yeux fascinés de la tête de Simão de Noronha.
   Et elle le comparait avec le galant capitaine de cavalerie, le jeune homme aux yeux noirs et au teint basané, le rude chasseur qui apprenait à ses chevaux à franchir des falaises, l'amant trahi de D. Maria d'Antas, enfin. Et, quand l'esprit de la vieille trébuchait sur ce nom, comme sur un tombeau, elle ne pouvait s'empêcher de voir, à côté de l'ancien, le spectre terrifiant de la femme étranglée.
   Le lendemain, le chirurgien alla visiter ses malades sur un rayon de quelques lieues, après avoir fait cette recommandation à son épouse :
   — Sois ce que tu dois être, ma petite. Refrène ton cœur, si tu le sens plus pusillanime que je ne le souhaite.
   — Compte sur moi, Francisco. Il ne me voit pas pleurer.
   Les deux femmes s'assirent devant le canapé pour coudre les bandeaux et les linges nécessaires au traitement. Antoninho rampait sur la chaise-longue, et se déplaçait en se retenant au bord du capitonnage et aux genoux de l'aveugle qui ne le laissait jamais passer sans lui donner un baiser. L'enfant riait aux éclats quand il arrivait à tromper le vieillard qui feignait d'en être fâché.
   Qui aurait vu six jours avant dans son petit palais à Ponte l'aveugle solitaire, le front courbé vers sa poitrine, les bras ballants ou pris d'agitation, quand il s'en prenait à ses ténèbres intimes, dans l'espoir qu'une étincelle lui permît d'entrevoir la vie en dehors du tombeau ! qui le verrait dans la modeste maison de Boticas jouer avec un enfant et rire de gamineries qu'il ne voyait pas, prendre du plaisir à écouter Joana lui décrire les maisons du village, les tenues des femmes de Barrosas, leur façon de parler, les bagatelles dont les personnes gaies agrémentent habituellement leurs heures !...
   Cette insolite transfiguration, qu'est-ce qui l'a provoquée ? L'espérance de revoir le jour ? Le contact avec une famille heureuse ? La mystérieuse influence de cette puissance sans nom et dont on ne peut se faire une idée dans les actions de la Providence ?
   Tout cela, et tout ce qui peut apparaître à des âmes imprégnées de spiritualisme, ne nous donne pas les raisons d'un changement aussi radical.
   J'oserais, moi, expliquer tout cela en peu de mots. La parole de Dieu embrasse l'inconnu sur terre comme au ciel, ce qui reste incompréhensible dans l'âme, l'insondable lien entre les choses devant lequel la raison naturelle, dont la portée est courte et l'orgueil inflexible, capitule parce qu'elle se heurte à trop de paradoxes. Dieu. Pourquoi pas ?
   Si Simão de Noronha avait fait une faute, le fouet de la justice n’aurait-il pas claqué, à l'instant même où il s'emportait, dans les fibres du corps ? La lampe de la foi ne s'est-elle pas d'abord éteinte en lui ? Dieu ne l'a-t-il pas privé de son amour paternel pour lui enlever la tendresse de sa fille ? Ne lui a-t-il pas rendu la société odieuse pour mieux le renfermer en lui-même ?
   S'il est rationnel de reconnaître la Providence dans une expiation à si longue échéance, sera-t-il  absurde de reconnaître sa miséricorde dans cette aube radieuse après quarante ans de nuit, de colère, de dégoût, d'athéisme, de remords et d'enfer ?
   Le comte disait donc joyeusement :
   — Vous parlez bien peu, D. Maria, D. Joana est plus causante.
   — Je parle peu, Monsieur le Comte ?... J'ai un caractère mélancolique... dit Ângela.
   — Je ne vous ai pas encore dit, Madame, que le timbre de votre voix évoque en moi de tristes souvenirs ; et cela me réconforte pourtant de vous entendre. J'ai connu ce même timbre de la voix peu commun à deux personnes.
   Ângela et Joana s'entre-regardaient, interdites par les propos du général après tout ce temps. Mais lui se recueillit, laissa retomber la tête, comme subitement mortifié.
   — Vous êtes si triste Monsieur le Comte ! dit Joana. Nous ne voulons pas vous voir ainsi !... Ne pensez pas au passé. Souvenez-vous juste que vous allez recouvrer la vue...
   — Pour voir des sépultures, et voir également l'endroit où je vais faire creuser la mienne...
   — Pour voir des personnes qui vous souhaitent beaucoup d'années de joie, et l'une d'elles est ma sœur... Maria, les autres : moi, et mon frère... Vous avez là déjà trois personnes qui vous aiment beaucoup.
   — Je sais le pouvoir de la commisération dans vos âmes admirables, Mesdames... Les embarras que j'ai occasionnés pour n'être privé d'aucune de ces vétilles de vieillard, et d'aveugle... Toute la nuit, au moindre de mes gémissements, Vitorina se trouvait à mon chevet... Je pense que c'était elle ; et celle qui m'a parlé deux fois, c'était vous D. Maria, n'est-ce pas ?
   — Oui, Monsieur le Comte. J'étais aussi debout pour prier, ainsi que ma sœur.
   — Plaidez ma cause devant Dieu, vertueuses dames.
   — Nous le faisons, Monsieur le Comte, dit Joana, nous le faisons.
   — Le docteur s'exténue à courir dehors de cabane en cabane, dit le comte.
   — C'est vrai. Il y a des fois où il part au point du jour pour rentrer en pleine nuit, répondit Ângela.
   — Quelle voix que la vôtre ! reprit le vieillard en dodelinant de la tête, vous engendrez dans mon esprit de surprenantes hallucinations !...
   — Mais je préférerais que ma voix ne vous plonge pas dans le désespoir, Monsieur le Comte...
   — Elle ne me plonge pas dans le désespoir ; elle me remplit le cœur de...
   — Regrets ? demanda Joana, effrayée, tandis qu'Ângela lui faisait signe de ne pas pousser plus loin de telles investigations.
   — Des regrets... Et des angoisses sans nom... Je vais vous dire la vérité... J'ai aimé dans ma jeunesse une dame dont la voix était identique à la vôtre ; et j'ai eu une fille qui parlait également ainsi... Des angoisses et des regrets... C'est ce qui me reste de toutes les deux... C'est bon... Le comte s'interrompit en secouant la tête. C'est bon !... Voilà que jusqu'ici ces funestes souvenirs ne me lâchent pas !... Je vous disais que je vous ai occasionné bien des embarras cette nuit... J'attends l'arrivée, demain, de mon écuyer, mon domestique depuis quarante et quelques années, qui a fait preuve d'une immense patience à mon égard, et qui restera au chevet de mon lit pour que vous puissiez dormir et vous reposer, Madame, ainsi que votre servante.
   Ângela regarda Joana en ouvrant la bouche, l'air épouvanté, quand elle entendit dire que l'écuyer allait venir. João Pedro la reconnaîtrait aussitôt, ne pourrait qu'exprimer son étonnement, et troublerait l'esprit de son père.
   — Votre mari est-il originaire de Porto ? demanda l'aveugle, après un long moment.
   — Oui, Monsieur, bredouilla Ângela.
   — Et vous aussi ?
   — Oui, Monsieur.
   — Je voulais vous poser une question, mais je sais bien qu'elle est oiseuse.
   — Laquelle, Monsieur le Comte ? insista Joana.
   — Avez-vous un jour eu vent de la présence à Porto d'un Brésilien de Barrosas, dont le nom m'échappe, marié avec une dame du nom d'Ângela, qui est ensuite devenue veuve, et s'est remariée...
   Ângela adressa à sa belle sœur un signe négatif.
   — Pas du tout, ça ne nous dit rien, et nous n'en avons pas entendu parler.
   — Je l'ai vu tout de suite. Allez donc savoir, dans une région aussi vaste...
   — Mais si l'on demandait des informations... suggéra Joana.
   — J'ai déjà fait effectuer des recherches...
   — Et vous n'avez rien appris ?
   — J'ai appris ce que je vous ai dit ; mesdames, qu'Ângela était devenue veuve, qu'elle s'était remariée, puis était partie l'on ne sait où.
   — Y a-t-il longtemps que vous vous êtes renseigné ? demanda Joana.
   — Il y a trois mois, par un écuyer ; il y a passé cinq jours.
   — Et cette dame... balbutia Ângela.
   — Serait votre parente ? compléta Joana.
   — C'était une malheureuse, la fille d'un homme qui avait été bon, et que de grands malheurs ont égaré et perverti. En fin de compte, après avoir été enseveli vivant, cet homme a perdu, dans les ténèbres où il s'est abîmé, son âme, son cœur, son honneur et tout. Dieu qui l'avait précipité l'a un jour relevé, je ne sais si c'est pour aggraver son supplice, en ravivant son cœur et de tendres sentiments pour sa fille, mais... trop tard.
   Les deux femmes l'écoutèrent en silence, stupéfaites.
   La conversation fut interrompue par l'entrée du chirurgien ; mais le comte, profitant de l'occasion, poursuivit :
   — Monsieur Costa, j'aimerais vous être redevable d'une grande faveur !
   — Je suis à votre service.
   — Ces dames m'ont déjà écouté avec beaucoup de patience et de compas¬sion parler d'une fille que j'ai eue...
   Francisco les regarda toutes les deux, effaré.
   Simão de Noronha continua :
   — Je vous demanderai de faire appel à vos amis et à vos relations de Porto pour essayer de découvrir ce qu'est devenue une dame du nom d'Ângela qui a été mariée à un Brésilien à présent décédé, remariée ensuite avec je ne sais qui. Mon écuyer qui arrivera peut-être demain pourra vous donner le nom du Brésilien, grâce auquel nos serions à même de découvrir l'adresse actuelle de ma fille.
   — Je vais m'empresser d'écrire à des personnes qui feront de leur mieux, dit Francisco, fort embarrassé. Nourrissez quelque espoir, mais que cela n'aille pas bouleverser votre esprit. Nous avons besoin que vous gardiez tout votre sang-froid, et un esprit totalement inactif. Quand vous jouirez de l'usage de votre vue, nous chercherons tout ce qui pourra vous procurer quelque joie. Si votre fille existe, elle vous apportera la lumière ainsi que moi-même ; moi, celle des yeux ; elle, celle de l'âme.


XXIX
LA LUMIÈRE

     LE CHIRURGIEN et son assistant sont prêts.
   Après avoir insisté en vain pour être présente, Ângela, pâle et tremblante, se dirigea vers son oratoire.
   Joana et Vitorina étaient là pour aider le chirurgien.
   Le comte tremble.
   – Quand on a, général, dit Francisco Costa, affronté sans broncher les escadrons de cavalerie de Chaves, on ne s'évanouit pas devant une lancette d'acier.
   – Je tremble de peur ; mais ce n'est pas la crainte de l'incision. Si je ne vois plus, quand vous aurez déchiré mes nuages, que des ténèbres !...
   – C'est que vous verrez ce que personne n'a jamais vu, M. le Comte. Voir les ténèbres, c'est de la double vue, et je ne promets pas de vous la donner. Il suffit que vous voyiez la lumière, répliqua le chirurgien sur le ton de la plaisanterie. J'ai toutefois trouvé cette image chez Milton, qui avait l'autorité d'un aveugle.
    Le chirurgien choisit la procédure à suivre pour l'extraction.
   La cornée transparente une fois percée par le bistouri, après qu'on eut doucement comprimé le globe, l'humeur cristalline dont l'opacité empêchait l'impression des rayons visuels se détacha, et fut retirée avec le crochet de Wenzel.
   À la fin de l'opération, le comte vit la main du chirurgien, la prit dans les siennes, et la baisa.
   – J'ai vu ! Mon Dieu ! Je vois votre visage, Monsieur Costa ! s'exclama Simão de Noronha. Il y a là deux dames, n'est-ce pas ?...
   – Ce sont ma sœur et Vitorina.
   – Et votre épouse ?
   – Elle prépare des compresses.
   – Je voudrais la voir.
   – À une autre occasion. Nous allons placer les emplâtres.
   – Déjà ? ! Combien de jours resterai-je encore aveugle ?
   – Quarante-huit heures où vous aurez l'impression, en pensant aux aveugles incurables, que les heures sont des instants.
   On conduisit le patient opéré sur sa couche, dans une chambre presque entièrement obscure, on lui appliqua des cotons mouillés sur les yeux entourés de bandages.
   Les soins achevés, Ângela revint, serra la main de son père, et dit tendrement :
   – Toutes mes félicitations, pour vous, Monsieur le Comte, et pour nous-mêmes !
   – Je n'ai pas eu le bonheur de vous voir !... lui reprocha le vieillard.
   – J'étais dans une autre pièce...
   – Et vous n'avez pas été là pendant qu'on m'opérait ? Je n'ai pas senti votre présence.
   – Je priais pour vous...
   – Vous êtes un ange, chère Madame ! Cette maison... toute entière est un sanctuaire... Dites, j'ai vu votre mari. Je le connais déjà. Il a belle allure ! Il est bronzé et très barbu, n'est-ce pas ?
   – Oui, Monsieur le Comte.
   – Votre belle sœur, je ne l'ai pas bien distinguée, mais elle m'a semblé pâle et maigre, non ?
   – Si, il n'y a aucun doute.
   – Votre domestique, je me suis rendu compte qu'elle était vieille, mais elle était cachée par Joana...
   – Les petites vieilles se cachent, lança la joviale Vitorina. Il ne manquerait plus que ça : une vieille toute vermoulue apparaissant tout à coup à un homme qui ne voyait aucune créature vivante il y a deux ans !
   – C'est que je veux vous voir, et souvent, Madame Vitorina. Vous m'avez soigné avec beaucoup d'amour. J'ai eu autrefois une autre servante qui portait votre nom. Comme le temps passe ! Il y a bien trente-deux ans que je ne la vois plus !...
   – Elle doit avoir mon âge, alors... fit observer la vieille, avec une grimace adressée aux dames.
   – Oui, si vous allez sur vos soixante-dix ans...
   – Soixante-dix ! Que Dieu nous aide !... Il ferait beau voir que j'aie soixante-dix ans  !
   – Quel âge avez-vous donc ?
   – J'ai fêté mes soixante-neuf ans il y a six mois.
   – Ah ! Je reviens donc sur ce que j'ai dit ! gloussa le comte. Vous êtes fort jeune, Madame Vitorina. Ne vous laissez pas prendre aux illusions de la jeunesse, ma petite !
   Les dames riaient et Vitorina continua d'inspirer des plaisanteries qu'on était surpris d'entendre, particulièrement sa fille qui ne l'avait, les rares jours où elle avait vécu chez son père, jamais vu sourire de lui-même.
   Quand, à la tombée du jour, on annonça l'arrivée de João Pedro, Ângela sortit pour l'accueillir dans le potager.
   Le vieillard en fut ébahi, et s'appuya à la mule dont il venait de descendre, parce que ses jambes ne le soutenaient plus.
   En peu de mots, la fille du comte de Gondar lui indiqua la conduite à adopter pour que la guérison de son père ne fût pas compromise par une agitation mentale ou des névralgies qui lui irriteraient les yeux.
   Dès que l'occasion se présenta, l'écuyer bien stylé, Francisco reparla au comte de son intention de rechercher Ângela :
   – Voici João Pedro qui vous donnera le nom de l'homme auquel votre fille a été mariée.
   L'écuyer avait du mal à garder dans une position normale ses mâchoires écartées par le rire quand il répondit, tourné vers Ângela :
   – Il s'appelait Hemorragilde.
   Tous étouffèrent un éclat de rire, excepté le comte qui murmura :
   – En voilà un nom ! Ça semble gothique ; mais on dirait encore plus un nom de maladie... Hemorragilde !
   – Si vous le permettez, Monsieur le Comte, dit le chirurgien, João Pedro s'en va à Porto avec des lettres de moi, vu que nous n'avons pas besoin de lui ici, et qu'il peut nous rendre de grands services pour la réussite de notre projet.
   – Qu'il aille donc où vous le lui direz, acquiesça le comte.
   – Et, suivant les informations qu'il nous communiquera, vous nous direz ce qu'il faudra faire. Supposons qu'il trouve D. Ângela. Que voulez-vous, Monsieur le Comte, qu'il dise à votre fille ?
   – Qu'elle vienne immédiatement me rejoindre, décida le général sans hésitation. Qu'il n'attende pas de nouveaux ordres ; qu'il rentre chez moi, à Ponte, et qu'il m'y attende... qu'il nous y attende tous... parce que vous m'accompagneriez, vous et ces dames, n'est-ce pas ? Vous viendriez pour être les témoins du bonheur qui a commencé au sein de cette famille aimante et charitable.
   – Et si votre fille voulait, Monsieur le Comte, vous rejoindre ici-même, est-ce que ce ne serait pas avancer la joie pour elle de vous baiser les mains ?
   – Oui...  mais je voudrais être capable de la voir... Si elle arrivait tandis que cette obscurité se prolonge, mon angoisse serait grande et douloureuse...
  - Je suis de votre avis, et je trouve préférable qu'elle vienne à la fin de votre convalescence, acquiesça Francisco.
   – On dirait bien, docteur, que vous jugez son arrivée possible ! s'étonna le comte.
   – N'est-elle donc pas possible ? !... Il me semble qu'elle est même probable !... Le seul empêchement, ce serait qu'elle fût morte. Si elle est vivante, je la retrouverai grâce à la diligence de mes amis. Une fois qu'on l'aura trouvée, vous tiendrez votre fille dans vos bras.
   – Et si elle les refusait !... s'inquiéta le vieillard, épuisé par l'énergie qu'il avait dépensé dans ce dialogue.
   – Ce serait incroyable !... objecta le mari d'Ângela.
   – Je l'ai moi-même repoussée, répliqua le comte.
   – Vous auriez eu de si bonnes raisons de le faire...
   – Les calomnies et, plus que tout, la terrible maladie de mon âme... Le poison la consumait... La désespérante tristesse qui me conduisait à la démence, et m'a laissé le pire... qui a été la vie, la conscience de mes crimes qui s'enchaînaient, les anneaux des fers qui retiennent le criminel au billot... Voici mon démon qui se manifeste... dit le comte à nouveau pensif.
   – On est mal parti ! fit le médecin en lui prenant le pouls. Dominez-vous, Monsieur le Comte, évitez ces poussées de fièvre, au moins tant que vous ne serez pas entièrement rétabli.
   – Monsieur le Comte ! lui demanda Ângela avec beaucoup de tendresse, je vous prie par le divin amour de Dieu de ne pas vous mettre en peine... Mon cœur me dit que votre fille vous aime et vous donnera des années de grandes joies et de tranquillité d'âme. Vous verrez que je ne me trompe pas dans mon pressentiment... Votre majordome part demain pour Porto. Il se peut fort bien que, d'ici huit jours, votre fille soit ici en train de vous demander pardon, si elle est tombée dans quelque erreur...
   – Elle n'y est pas tombée ! s'exclama le vieillard. On l'y a précipitée ; c'est moi, ce sont tous ceux qui auraient dû la prendre dans leurs bras, contre leur cœur, si elle était sur le point de tomber...
   – Tant mieux, Monsieur le Comte ; ça vaut mieux ; vous n'aurez aucun mal à lui pardonner, et elle n'osera pas faire des reproches à son père, ni à ses parents.
   – Si son cœur éprouvait les sentiments qu'exprime votre voix, Madame ! murmura le vieillard en lui tendant la main pour serrer la sienne dans un élan de reconnaissance...
   João Pedro s'en fut chez un cultivateur de la paroisse, chez qui le docteur l'amena sous un prétexte quelconque, et y attendit ses ordres, fort satisfait de jouer son rôle dans le dénouement heureux de l'intrigue qui devait conduire à la réconciliation de la fidalga et de son père.
   Tandis que s'écoulait le temps nécessaire pour qu'on pût croire que le majordome avait fait le voyage et qu'on avait reçu la réponse, Francisco examina les yeux du comte, et il exulta. La cicatrisation était excellente. La photophobie était presque nulle. Le vieillard voyait déjà, à travers des lentilles graduellement teintées, les détails des objets, malgré les vertiges et les douleurs légères que lui occasionnaient ses efforts. Nonobstant, Francisco donna l'ordre qu'on maintînt l'obscurité dans la chambre.
   Entre-temps, le comte se désolait que D. Maria eût dû garder le lit, car elle souffrait d'une impertinente migraine au moment où on lui avait enlevé les emplâtres ; et que l'obscurité dans la chambre fût telle qu'il ne pouvait distinguer ses traits parce qu'il ne percevait que des silhouettes.
   Une fois passé le nombre de jours convenable pour les prétendues recherches, Costa dit au comte avec une émotion feinte :
   – Ça mérite un pourboire ! Voici une lettre de João Pedro pour vous.
   – Un pourboire ! dit le comte.  Peut-on savoir à quoi il faut s'attendre ?
   – S'il n'avait pas appris de bonnes nouvelles, il serait naturel qu'il revînt tout de suite, ou écrivît plus tard.
   – Lisez, lisez alors, mon ami.
   La lettre disait que D. Ângela partait le jour même pour Boticas, avec son mari et son fils. Il ajoutait que la fidalga vivait très pauvrement, et qu'elle était mariée à un homme du peuple.
   – Elle sera riche, et lui sera noble, murmura le comte de Gondar.
   – Il vous aurait quand même été plus agréable, fit observer le fils du sacristain, qu'elle se fût mariée avec un homme d'une lignée historique.
   – Toutes les lignées sont historiques, Monsieur Costa, répondit le comte. Les lignées populaires en France du temps de ma jeunesse sont plus historiques que toutes celles qu'il y a eu. Vous vous trompez, docteur, du moins en ce qui me concerne. Je me suis marié avec une bergère qui gardait les troupeaux de mes métayers. Elle s'appelait Josefa Salgueira. Je l'ai aimée comme si elle était descendue d'un trône pour m'accueillir. Au moment même où la bergère mourait de chagrin parce qu'elle m'avait vu blessé, l'impératrice de Russie se conduisait comme une dévergondée et la Reine du Portugal était... l'épouse de D. João VI... Venons-en au fait : ma fille vient-elle ? Félicitez-moi dès maintenant et laissez-moi serrer votre main de prophétesse, D. Maria.
   – Vous allez voir votre fille... balbutia Ângela. De quels transports de sainte joie va être saisie cette heureuse dame !...
   – Qui a en plus un enfant pour jouer avec Antoninho... ajouta le général avec une puérile satisfaction, en riant, l'air étrange. Ô docteur, ce jour-là, me donnez-vous de la lumière en abondance ? Le soleil va-t-il entrer dans ma chambre ?
   – Oui, Monsieur le Comte. Ce jour-là, lumière à discrétion !


XXX
FINALEMENT

     ET LE JOUR ARRIVA.
   Le matin, Ângela demanda au comte la permission d'aller chercher sa fille à Monte Alegre.
   Le vieillard la remercia : - C'est un grand honneur que l'on nous fait à tous les deux, mais demandez, Madame, à votre mari de m'enlever des yeux ces petits voiles obscurs, et de consentir à ce qu'un rayon de soleil pénètre ici à l'arrivée d'Ângela.
   – Je vais appuyer cette juste requête, Monsieur le Comte, dit Ângela, et elle fit semblant de sortir de la maison.
   – Francisco remplaça les verres par d'autres plus clairs, pour que les yeux du convalescent s'accommodent, et fit ouvrir les fenêtres de la petite pièce, de sorte que l'intérieur de l'alcôve reçût assez de lumière.
   Le visage du vieillard exprima un immense soulagement quand il vit distinctement Joana et l'enfant qui jouait avec ses lunettes et les mettait sur son propre nez en se traitant de Croquemitaine.
   – Je viens vous aider à vous habiller, Monsieur le Comte, dit le médecin ; vous pouvez passer du lit à la chaise-longue, si cela vous convient.
   – Si je pouvais... Mais mes jambes, docteur ?
   – Les jambes vont être traitées avec des biftecks et du vin de Porto. Nous voulons de l'exercice, de l'appétit et un bon estomac. Allez, debout, mon général.
   Il se leva en chancelant et en s'appuyant à Francisco. Une fois habillé, il regardait le plancher et pleurait de joie en disant :
   – Je vois déjà le sol que je foule... Je suis sorti du tombeau...
   – Eh bien, Monsieur le Comte, répondit le mari d'Ângela, après l'avoir étendu sur le canapé, vous devez vous préparer à voir votre fille comme un père, mais aussi comme un homme. Si vous craignez un grand choc, préparez-vous à réfréner les épanchements qui pourraient nuire à votre constitution affaiblie.
   – Ne vous en faites pas. Je suis déjà prêt... Je sens mon cœur ; mais c'est un cœur de soixante-dix ans.
   On annonça l'arrivée d'Ângela.
   Le comte s'assit au prix d'un grand effort.
   Francisco le ramena à plus de calme :
    – Tout doux ! Je ne veux pas de grands gestes, Monsieur le Comte !
   – Oh, Docteur, vous ne me laissez pas être au moins un père ? ! dit le vieillard en souriant.
   Ângela entra, vêtue comme chez elle, à peine couverte d'une cape en drap noir. Elle s'approcha de son père, s'agenouilla, et lui embrassa la taille. Le comte inclina son visage vers sa tête à elle, et murmura :
   – Laisse-moi voir ton visage, ma fille.
   Ângela le dévisagea, entre sourire et larmes. Le vieillard la contempla avec la fixité que donne une vue faible, lui baisa le front, et dit :
   – Sois la bienvenue !... Tu es ma pauvre Ângela !... Pardonne à l'adversité qui nous a accablés, toi et moi... Lève-toi et assieds-toi ici, à côté de moi.
   Joana, Vitorina et João Pedro pleuraient à chaudes larmes.
   – Pourquoi ces personnes pleurent-elles ? demanda le général.
  - C'est le plaisir de reconnaître Dieu dans cet événement, dit Francisco.
   – Alors, réjouissez-vous, répliqua le comte. Ângela, qu'as-tu fait de ton mari et de ton enfant ?
   – Voici mon mari...  Et elle désigna Francisco.
   – Où ? Qui ? Ton mari!... qui est-ce ?
   – Moi, Monsieur le Comte, dit Costa, en s'inclinant pour lui baiser la main. Antoninho, viens ici...
   L'enfant courut se jeter dans les bras de son père, qui le souleva, et l'approcha des lèvres de son grand-père.
   – Laissez-moi réfléchir à tout cela : c'est un rêve, mon Dieu ! répondit le général. Toi, Ângela... tu es l'épouse... de Francisco Costa...
   – Oui, mon père.
   – Je suis donc chez ma fille... et mon gendre. Tu es l'ange qui veillait la nuit sur moi... L'es-tu, mon Ângela ?... Dieu m'a amené ici pour restaurer la lumière de mon âme et dissiper les ténèbres de mes yeux, pour que je vous voie, mes enfants !
   – M. le Comte, dit le chirurgien, très ému, je voulais vous éviter les larmes ; mais je ne sais si je puis tromper, parce qu'en ce qui me concerne, je me suis aussi trompé. Ce qui m'émeut le plus, c'est l'idée que vous ayez tellement attendu avant de partir à la recherche d'Ângela qui a le cœur si pur et si saint. J'offre en gage la vie de mon fils à Dieu qui pourra me punir pour ce serment téméraire : je jure par Dieu qu'il n'y a aucune tache dans l'âme de votre fille, Monsieur le Comte. Moi, son mari, je la défends devant son père, parce que personne ne se dressera contre le monde qui la calomnie. Moi, pauvre artisan, chirurgien de ces pauvres montagnes, je ne célèbre pas les vertus de la fille du vieux fidalgo ; je la porte aux nues parce qu'elle est la compagne de ma vie honnête, qu'elle représentera toujours la grâce divine qui recouvre de l'or de l'allégresse ces murs nus, une source de jouissances, tout ce que vous voyez déjà de vos propres yeux. Je ne perdrai pas de temps à expliquer l'enchaînement des faits un peu particuliers qui vous ont permis de retrouver Ângela, alors que vous pouviez, dès votre arrivée, savoir que c'était elle qui passait ses nuits à votre chevet. J'ai craint, Monsieur le Comte, lorsque vous êtes entré dans cette maison, que vous méprisiez encore votre fille. J'ai su qu'heureusement je m'étais trompé ; mais j'ai été saisi par la peur des effets désastreux de l'opération quand une grande agitation morale compromettrait la tranquillité nécessaire aux soins. J'ai voulu préparer votre esprit en prolongeant l'attente ; je vous ai préparé, heure après heure, à ne pas être surpris devant votre fille. Qu'elle soit l'épouse de votre médecin, j'ai pensé que cela vous plairait. Ce ne sera pas une honte pour un noble comte que le mari de sa fille soit le chirurgien qui a eu le bonheur de lui ouvrir les yeux afin qu'il voie l'heureuse créature qui a d'abord parcouru les vias dolorosas où s'engage l'honneur d'une femme, jusqu'au calvaire, où le monde la crucifie en la couvrant d'ignominie. Voici, Monsieur le Comte, votre fille Ângela. Et vous n'avez pas encore vu, à côté d'elle, votre ancienne servante qui, depuis qu'elle a deux ans, l'a accompagnée, et a calmé sa faim avec les chaînes qu'elle a gagnées au service de son père et de sa tante.
   – C'est toi, Vitorina ! s'exclama le comte. Tu es donc vivante, femme, et tu n'embrasses pas ton maître !
   – Non, vous m'avez traitée de vieille et vous avez fait rire vos patronnes en vous moquant de moi !
   Et là-dessus, elle embrassa ses genoux, et lui baisa les mains, en les baignant de larmes.
   Sur ces entrefaites, le cousin Pizarro se fit annoncer ainsi que d'autres fidalgos de Chaves qui demandaient qu'on leur accordât l'honneur d'être présentés à Monsieur le Comte de Gondar.
   – Qu'ils entrent, dit le général. Je donne des ordres car je suis chez toi, mon Ângela.
   Pizarro, les bras grand ouverts, vint féliciter le vieillard qui s'exclama :
   – Je vous trouve la tête que j'imaginais, cousin Pizarro. Vous avez quelque chose de votre oncle, le général. Me voici avec des lentilles devant les yeux ; mais je reconnais tout ce que Dieu a créé, et je sais que je verrai la terre jusqu'à ce qu'elle se dérobe sous mes pas. J'ai l'honneur de vous présenter, à vous et à vos amis, Ângela da Costa, future comtesse de Gondar.
   – Qui ? demanda le fidalgo, inquiet.
   – Ângela, ma fille, mariée à mon gendre, M. Francisco da Costa. Maintenant, mon Ângela chérie, si tu crois que Dieu à ses agents sur la terre pour accomplir ses grands desseins, récompenser ou punir, va embrasser ce gentilhomme, c'est lui, le providentiel messager qui m'a amené ici.
   Ângela se laissa respectueusement embrasser par Pizarro qui, à peine revenu de son étonnement, dit :
   – Je vois, D. Ângela, que Dieu s'est chargé de vous venger de la société.


CONCLUSION

    LES FORCES physiques rétablies à mesure que son âme rajeunissait, le comte donna à toute sa famille de Boticas, sur un ton militaire, l'ordre de déménager à Ponte de Lima. Francisco José da Costa contredit son beau-père en faisant valoir qu'il s'était engagé avec la municipalité pour trois ans, et qu'il ne pouvait abandonner ses malades, sans que son poste fût pourvu. Avec la complicité de Pizarro, le comte fit tant qu'au bout de quelques jours un médecin, moyennant une somme confortable offerte par le comte, proposait de remplacer Costa.
   La famille alla s'installer à Ponte.
   Quelques jours après, on accordait à Ângela le titre de comtesse de Gondar, une distinction que son mari partageait dans chacune de ses deux vies.
   En lisant la dépêche du ministère du Royaume, Francisco se tourna vers son beau-père, et lui dit en souriant :
   – Comte ? Un chirurgien qui opère des cataractes ! Mon cher ami ! N'allez pas, Monsieur, effaroucher les patients pauvres qui requièrent mes services ! Les malades indigents qui ont une botte de paille comme couche n'oseraient faire venir un comte dans leur antre. Un pauvre qui s'appelle simplement Francisco est rassuré et se réjouit de pouvoir appeler Francisco son frère qui rédige son ordonnance. Le privilège que vous pouvez accorder sans qu'il vous en coûte rien en y trouvant énormément d'avantages au mari de la comtesse de Gondar, c'est de l'autoriser à payer de sa bourse à l'apothicaire les médicaments que je lui ferai préparer, et de me la donner comme assistante dans les soins aux pauvres qui tombent malades de faim et froid.
   Le comte de Gondar vécut dix ans la plus heureuse existence que pût mener un vieillard. Il eut le temps de voir six petits-enfants autour de lui, qui embaumèrent d'autant de printemps ses dix hivers ensoleillés.
   Il mourut à quatre-vingts ans, en appuyant sereinement sa tête au bras de sa fille, qui lui tendait la Croix du Christ à baiser.
   L'excellente Vitorina était descendue au tombeau un an avant, après avoir été bénie ; elle léguait ses chaînes reconstituées et une belle propriété que lui avait donnée Ângela à la fille aînée de sa maîtresse.
   La comtesse de Gondar est encore vivante à présent, ainsi que son mari qui est toujours resté Francisco José da Costa, six enfants dont l'aîné, l'Antoninho né à Boticas, est le gentilhomme le plus distingué du Minho, et sidère ses condisciples à l'Université en leur racontant des légendes du Palais de Gondar, dont il se trouve être le vingtième seigneur. La légende qu'il ignore, c'est celle de son aïeule, D. Maria d'Antas.
   Ângela a quarante-neuf ans aujourd'hui. Les rides n'osent pas encore s'en prendre à la jeunesse ranimée ranimée dans ce cœur. Cinq jolies filles qui la suivent à la messe ont le désagrément d'entendre dire :
   – La mère est mieux que ses filles.
   Il y en a un qui vit encore pour rivaliser avec les vieux chênes du Palais de Gondar, c'est João Pedro, qui a demandé sa retraite, l'intendant officiel du domaine comtal.
   La veille de Noël, il vient toujours à Ponte réveillonner avec son petit monde, comme il dit. Et quand les pains perdus et le porto lui ont aiguisé la mémoire, il a pris l'habitude de dire, tous les ans, à part, à Ângela :
   – Ô, Madame le Comtesse !... Je ne saurais dire quand je vous ai vue mariée à cet Hemorragilde.
   Bien qu'Ângela connaisse déjà d'avance l'inévitable plaisanterie de la nuit de Noël, elle la salue toujours d'un éclat de rire et de deux pichenettes sur les oreilles moussues de l'ancêtre.


ÉPILOGUE


    LE LIVRE CONCLU, on souille une page véritable avec les fouilles que nous avons fait effectuer dans les marécages de cette histoire.
   On a découvert, en explorant de fétides égouts, que les trois amis et héritiers d'Hermenegildo Fialho de Barrosas respirent encore et prospèrent.
   Atanásio José da Silva est baron da Silva.
   Pantaleão Mendes Guimarães est baron de Mendes Guimarães.
   Comme Joaquim Antônio Bernardo n'avait pas de nom, il s'est emparé du domaine des Choupos qui lui avait été hypothéquée dans la fantastique reconnaissance de dette de Fialho, et s'est fait baron des Choupos.
   Il y a encore un titre.
   Le mari de Rosa Catraia, retiré sur la terre où il est né, à Cabeceiras de Basto, est devenu un politique influent, en tant que regedor d'abord, puis conseiller municipal, président de la municipalité et maire-adjoint.
   Militant fort actif dans les élections de députés, il est parvenu à envoyer au parlement un neveu de Rosa, formé à ses frais. La décoration que le licencié reconnaissant lui a obtenue a fait sauter le bouchon de la corne d'abondance d'où jaillissent les grâces, qui se tord encore de honte pour elle et la patrie, comme si l'une et l'autre pouvaient alors alléguer la pudeur, et refuser de céder aux sollicitations d'infâmes.
   Rosa Catraia est donc baronne de Vilar d'Amôres, un titre un tant soit peu lyrique et romanesque qui sied bien à ses joues écarlates et à ses seins turgides qui suintent de bestialité, d'allégresse et de lubricité prolongée.
   Les autres baronnes, un tantinet plus usées, manifestent les dégâts de la corruption morale sur les personnes, et le déversement de la corruption politique sur les titres.


...ma fille

***
texte et dessins René Biberfeld - 2009

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