Litterature header des traductions du grec


Sophocle

        EURIPIDE
Le Cyclope.................La Raison du plus faible
Alceste........................La Mort en ce Palais
Médée.........................Une Femme humiliée
Les Héraclides............Sans merci 
Hippolyte....................Les Malheurs de la Vertu
Andromaque...............La fillette à son papa
Hécube........................Cruautés publiques...
Héraclès......................Divines interférences
Les Suppliantes...........Le fossoyeur patriote
Ion................................L'enfant du miracle
Iphigénie en Tauride....La rectification
Electre.........................Un jeune homme providentiel
Les Troyennes.............Malheur aux vaincues
Hélène.........................La belle que revoilà
Les Phéniciennes........La mort en héritage
Oreste.........................Emportés par la foule
Les Bacchantes...........La fête à Dionysos
Iphigénie à Aulis.........La précaution inutile

RETOUR AU SOMMAIRE GÉNÉRAL
Ce que veulent les femmes


Electre

Dans cet écrit, il est fait référence à la nouvelle traduction de Electre de Sophocle par Fred Bibel


   Le maraîcher ne s'abrite même plus derrière son bisaïeul pour pondre des poèmes de son cru. Est-ce pour brouiller les pistes, et que l'on attribue définitivement au versificateur défunt les essais précédents, cette fois-ci, il sert à son épouse un sonnet sans rimes, et sans raison peut-être :
 
Pour moi le vent du large n'était pas la mer
Il y a trop d'espace et de forces qui dorment
De menus accidents des étoiles qui vibrent
Dans un néant compact épicé de novas

Des messages obscurs flottaient entre les corps
Comme les vibrions de mondes plus infirmes
Nous nous berçons toujours d'un rien d'accommodant
J'aimais les tiédeurs qui précèdent l'étreinte

Une vieille querelle une histoire sans fin
Un guerrier qu'on égorge alors qu'il revenait
Un tapage furieux de haines qui s'exhalent

Mais comment liquider les restes du grand homme
On n'a pu étouffer les enfants qu'on a eus
Comme la Némésis qui attendait son heure.

   Fred Caulan apprécie le premier alexandrin qui a l'air faux quoiqu'il comprenne son quota de syllabes, ce n'est pas la première fois que l'on en uses ainsi avec les 'e' dits muets, et relève des allusions précises à l'Électre de Sophocle soumise à la sagacité des philosophes du potager. Une telle succession de malédictions et d'horreurs dans une même famille a sans doute quelque chose de cosmique.
   Mais ce qui retient le plus son attention, pour l'instant, c'est ce qui se passe en cuisine. Il est le seul philosophe qui ait le droit de partager le déjeuner de ses hôtes, et de pénétrer dans le saint des saints, à savoir la cuisine de la maîtresse de maison. Les autres ont celui de patauger, comme lui dans le potager pour choisir leurs légumes.
   Un savant composé de pommes et de pommes de terre est prévu, qui rôtira sur une mince surface de graisse de canard, et sera assaisonné d'une pintade. La difficulté réside dans le fait que les patates, épluchées et taillées en quartiers, doivent cuire, comme la pintade, plus longtemps que les quartiers de pomme qui, eux, ne seront pas épluchés. L'un des fils du maraîcher veut bien se charger de rajouter les quartiers de pomme au bout de quarante minutes. L'intérêt, c'est qu'il y aura plusieurs sortes de pommes de terre ; de la belle de Fontenay, de la roseval, des vitelottes pour le contraste, et des cornichonnes de Toulouse. Pour les pommes, il y aura de la reine de reinettes, de la boskoop, de le la mignounette pour la note sucrée, et de la cox orange. Chaque commensal aura à sa droite deux calvilles crues pour se rafraîchir la bouche. Juste un peu de sel et de poivre . On s'arrangera pour que la pintade ne lâche que sa graisse en introduisant par le croupion un peu de pain rassis pour coincer un brin de thym et une feuille de laurier. Il n'est pas interdit de flamber discrètement la bête à la fin, avec quelques gouttes de genièvre.
   Comme chaque fois, la maîtresse de maison se réserve l'honneur de dire à l'assistance ce que le spectateur de l'époque n'avait pas besoin qu'on lui dise.
   - L'on sait que le retour des héros grecs, après la chute de Troie, n'a pas été de tout repos. Si Ulysse a bien retrouvé sa Pénélope au bout de dix ans d'errance, et eu le plaisir d'exterminer un bon nombre de rivaux impatients pour fêter leurs retrouvailles, Agamemnon, le roi d'Argos et le chef de l'expédition, a eu le malheur de trouver une épouse rancunière qui s'était déjà trouvé un coquin pour lui trancher la gorge. Il laissait au moins deux enfants Électre, et Oreste, auquel Sophocle a cru bon d'ajouter une troisième, Chrysothémis, dont le principal intérêt est d'être un peu plus traitable que la sœur qui lui reste. Les filles, on peut toujours freiner leurs ardeurs ; les garçons ont une vilaine tendance à vouloir venger un père qui ne serait pas mort de mort naturelle. Pour éviter un prudent infanticide, la sœur aînée, Électre, confie son jeune frère à un homme de confiance. Si le cadet, grandi, avait hésité à expédier sa mère, Électre eût été là pour lui rappeler ses devoirs.
   L'épouse d'Agamemnon, Clytemnestre, a d'excellentes raisons, que le public connaît, d'en vouloir à son glorieux mari. Qu'il ramène dans ses bagages Cassandre, ce dont Sophocle ne parle pas, ce n'est qu'une vétille. Mais il en a usé avec elle, avant, d'une façon intolérable, surtout pour une fille de Tyndare et de Léda, sœur d'Hélène, de Castor et de Pollux. Pour lui faire la cour, il n'aurait rien trouvé de mieux que de tuer son premier mari et les enfants qu'elle avait eus de lui. Bon, une femme de ce temps-là passe l'éponge sur ce genre d'incidents. Elle donne donc à son époux, en dehors des enfants dont je vous ai parlé, Iphigénie qui a inspiré de si beaux vers à Euripide et à Racine. Inutile de vous rappeler que la guerre de Troie a commencé parce qu'un Troyen, Pâris, a enlevé Hélène, l'épouse de Ménélas, et la sœur de Clytemnestre, puis refusé de la rendre en bafouillant quelques excuses. En tout cas, c'est Agamemnon qui dirige le corps expéditionnaire. Faisant escale à Aulis, il trouve le moyen de contrarier Artémis, qui bloque l'armée en empêchant les vents de souffler. Impossible de partir assiéger Troie, impossible de revenir sur ses bases. Un calme on ne peut plus blanc, du 0 à l'échelle de Beaufort. Renseignement pris, il n'y a qu'un moyen de faire revenir les vents, sacrifier Iphigénie, une des filles de Clytemnestre. Qu'Iphigénie ait été vraiment sacrifiée, ou remplacée par une biche obligeamment fournie par Artémis, laquelle l'emmena en Tauride pour en faire une de ses prêtresses, Clytemnestre ne l'a plus revue. Comme elle le fait si bien remarquer, on n'a pas demandé à sa sœur et à son beau-frère, les responsables de cette expédition, de sacrifier un de leurs enfants. Quand il s'agit d'en perdre un, c'est elle qui s'y colle. On comprend qu'elle ait fini par se laisser séduire par Égisthe qui avait de bonnes raisons lui aussi d'expédier Agamemnon. Il me suffira de dire qu'Égisthe est le fils de Thyeste tandis qu'Agamemnon est celui d'Atrée. La haine de ces frères ennemis, tous deux fils de Pélops et d'Hippodamie, dont nous avons déjà eu l'occasion de parler, est devenue légendaire. Ceux qui voudront suivre les épisodes de leur affrontement n'ont qu'à consulter les mythographes. Il y est entre autres question d'inceste et de gastronomie. Égisthe serait né d'un inceste.
   L'on évoque, dans un chœur, un Amphiaraos qui aurait été pris comme au piège par un collier. Ce collier, c'est celui d'Harmonie, offert par Héphaïstos, au moment lorsqu'elle a épousé Cadmos. Cette allusion évoque le cycle des Labdacides, et l'expédition des Sept contre Thèbes. Amphiaraos était de la partie. Ses dons de devins lui donnaient des prémonitions. Il avait prévu qu'il perdrait sa vie dans l'affaire. Polynice, qui avait hérité de ce collier, l'offrit à Ériphile, l'épouse d'Amphiaraos, qui, en échange de ce cadeau, convainquit son époux de partir quand même. Cette épouse coupable fut tuée par ses fils, quand ceux-ci furent assez grands. D'où l'allusion du chœur. On espère qu'Oreste tuera sa mère, comme eux.
   - Je propose, dit Marie Verbch, que nous évitions toute comparaison entre les pièces d'Eschyle, d'Euripide et de Sophocle. Les Choéphores d'Eschyle précèdent de plus de quatre décennies, les Électre de Sophocle et d'Euripide, à peu près contemporaines. Le fait que le premier souligne la tension dramatique, et que le second s'obstine plus que d'habitude à assaisonner les traditions mythologiques à sa sauce, me fait craindre un affrontement de manières encouragé par les partisans de l'un et de l'autre, comme celui qu'on a connu plus tard entre Corneille et Racine, sur la séparation de Titus et de Bérénice, chacun tenant à souligner les principaux traits de son répertoire. Si c'est le cas, cela nous permettrait de connaître l'idée que se faisait Sophocle de son propre théâtre. L'agencement de la pièce permet de jouer sur les chocs que doit essuyer l'héroïne, qui passe de l'espoir tenace et impatient, au désespoir le plus complet, avant qu'un dernier rebondissement, au vers 1225, lui révèle que ce jour-là est vraiment le plus beau qu'elle ait vécu, celui où elle retrouve son frère, celui où la justice sera enfin rendue. Le spectateur apprécie en connaisseur le récit mensonger de la mort d'Oreste au milieu de la pièce. Ce récit constitue à lui seul un morceau de bravoure : la course de char dont nous suivons toutes les péripéties nous replonge dans un univers héroïque, dont son rival refuse systématiquement d'accepter les règles.
   - Cette course de chars, dit Lucie Biline, se réfère clairement à certains passages des épopées. Au vingt-troisième chant de l'Iliade, Achille organise des jeux pour les funérailles de Patrocle, avec une course de chars qui occupe au moins deux cent cinquante vers, au huitième de l'Odyssée, Alcinoos, roi des Phéaciens, honore son hôte en lui offrant le spectacle de plusieurs épreuves, abondamment décrites. Ulysse montre même à quelle distance il peut lancer un disque, pour rabattre le caquet d'un concurrent par trop outrecuidant. Pindare glorifie les exploits des athlètes aux jeux pythiques et olympiques, avec des accents et un éclat que nos chroniqueurs sportifs essaient en vain de retrouver. Ils ne gardent que les détails techniques qui ont changé. Si nos modestes trotteurs n'ont pas la fougue des coursiers lancés au galop, ils peuvent se présenter encore en peloton, faire les extérieurs, ou prendre les tournants à la corde. S'ajoutent, pour les cyclistes professionnels, des histoires de pourcentage et de braquets. Il est vrai que, faute de pouvoir à l'occasion compter sur le coup de pouce d'un Dieu, ils absorbent des substances censées décupler leurs forces.
   - Cela dit, fait remarquer Fred Caulan, un récit aussi palpitant ne peut que captiver l'auditoire. Le précepteur qui en mesure les effets, comme un aède rompu à toutes les astuces narratives, accumule les détails pour que nul dans l'assistance ne songe à se poser de question. La fin du héros en herbe est d'autant plus poignante qu'elle survient après une série d'exploits extraordinaires. La description de la catastrophe en souligne l'horreur. Le public de Sophocle est d'autant plus conquis que le récit est parfaitement mensonger. Il n'y a que les lecteurs actuels qui trouvent qu'il rompt le rythme, que c'est comme un temps mort. Le désespoir d'Électre ne fait qu'en confirmer l'authenticité.
   - Les éditeurs modernes, dit Marie Verbch, ont tendance à sous-estimer la pièce, en ne reconnaissant que la performance technique et la beauté des chœurs. C'est négliger la façon dont on ménage les effets dramatiques. Oreste, que l'on attend, n'a pas à être reconnu tout de suite. Les détails ne sont donnés à l'héroïne qu'à mesure. Oreste n'apparaît, avec le précepteur et son ami Pylade, que dans les 85 premiers vers, et c'est pour mettre au point, devant le public, la tactique à suivre. Il peut disparaître pendant plus de mille vers. Électre ne sait pas qu'il est à Mycènes. La connivence avec les spectateurs est établie d'entrée. À peine aura-t-elle eu le temps de s'attarder sur les mauvais traitements qu'elle endure, et sa douleur, sa sœur Chysothémis l'informe du songe qu'a fait leur mère, lequel songe laisse espérer un châtiment exemplaire. Le temps d'échanger des paroles bien senties avec sa mère, qui croit bon, pour une fois, d'aller déposer quelques offrandes sur le tombeau de son ancien époux, expédié chez Hadès par ses soins – il est bon que l'on connaisse le point de vue de la mère et de la fille – arrive le récit du pécepteu, qui ne peut que l'accabler. Pendant qu'elle se lamente, arrive sa sœur toute frétillante – elle n'a pas assisté au récit du précepteur – qui lui annonce qu'elle a des preuves indiscutables qu'Oreste est en vie. Le public attend, comme Électre, ces preuves, toutes indirectes. C'est ensuite au tour de Chrysothémis d'être désespérée en apprenant qu'un témoin direct a assisté à la mort de son frère. Puisqu'on ne peut faire avec, il faudra faire sans. Nouvel échange, entre les deux sœurs cette fois. Électre devra agir seule. C'est seulement après qu'apparaît Oreste en compagnie de Pylade, il ne dévoilera son identité qu'au bout de cent vers. Il ne reste plus qu'à faire ce que l'on a à faire. Clytemnestre est d'abord expédiée en l'absence d'Égisthe tandis qu'Électre s'assure qu'ils ne seront pas dérangés. Puis c'est Égisthe qui apparaît, pour la première fois dans la pièce, afin qu'Électre puisse s'offrir le plaisir de lui annoncer qu'on vient de rapporter le cadavre d'Oreste, couvert pour cette occasion d'un voile. Surprise attendue d'Égisthe en soulevant le voile. Oreste n'a plus qu'à l'emmener à l'endroit précis où l'on a tué Agamemnon. C'est une performance que de maintenir ce qu'on appelle aujourd'hui le suspense devant un public qui connaît la fin. Le personnage même de Chrysothémis a été inventé pour faire pendant à Électre, comme naguère Ismène à Antigone, et permettre un débat entre les deux sœurs sur l'attitude à adopter quand la situation devient insoutenable. Au moment où la pièce était représentée, la guerre du Péloponnèse s'éternisait, et une partie des aristocrates admiraient l'oligarchie spartiate. Il était bon qu'on rappelât aux spectateurs certains principes. Le chœur finit lui-même, quand tout semble perdu, par admirer l'intransigeance d'Électre. Je n'irai pas comme de savants exégètes, jusqu'à soutenir qu'il s'agit, dans cette pièce, d'une simple histoire de famille, ou que l'auteur s'abandonne à la facilité.
   - Puis-je poser une question idiote ? dit Claudie Férante.
   - Ce sont souvent les plus intéressantes, lui répond Fred Caulan.
   - Quel âge avait Oreste quand Électre l'a, par précaution, éloigné de sa mère ?
   Marie Verbch se tourne vers Lucie Biline, qui n'a aucun mal à s'exécuter :
   - Oreste est comme Électre, Iphigénie, et Chrysothémis que Sophocle ajoute aux trois autres, l'enfant d'Agamemnon. Le siège de Troie a duré dix ans, le temps d'arriver, surtout en comptant l'épisode d'Aulis, où les vents qui soufflent en tempête chez les uns, et ne soufflent pas du tout chez les autres, on peut compter quelques mois ; au retour, une tempête a séparé la flotte d'Agamemnon et celle de Ménélas, retardant d'autant son arrivée. On peut compter au moins un an de plus, et je ne suis pas généreuse. À moins que Clytemnestre n'ait accouché du petit dernier pour saluer le départ de la flotte, le gamin devait avoir entre onze et treize ans quand son père est mort. Il est resté sept ans loin de Mycènes, ce qui lui fait, à son retour, entre dix-huit et vingt ans. Avant le départ définitif de l'expédition, Iphigénie doit être en âge de se marier, puisqu'on la fait venir à Aulis sous prétexte de la fiancer à Achille. Même si l'on se mariait tôt à cette époque, elle devait déjà être propre, voire aussi grande que les gamines que l'on envoie au collège, ce qui fait d'elle l'aînée. Clytemnestre ayant eu deux enfants d'Égisthe, on est tenté d'imaginer qu'elle aurait pu les favoriser au détriment de ceux que lui avait faits un époux abhorré. L'on peut même imaginer qu'elle aurait pu envisager de liquider un garçon qui vengerait son père, et ferait valoir ses droits avec toute l'énergie qu'on imagine. Il a donc, vis-à-vis de sa sœur une dette, celle d'avoir eu la vie sauve par ses soins, et un devoir, celui de rétablir la maison de son père en supprimant ses assassins. Cela dit, je me demande si l'on doit se montrer pointilleux dans ces affaires de chronologie relative. C'est aussi vain que de vouloir suivre l'itinéraire d'Ulysse en Méditerranée ou dans l'Océan Atlantique.
   - J'en tombe d'accord, fait Luc Taireux. Il sera bon de nous débarrasser des scories que notre profession a déposées sur ce mythe. Jung a cru bien faire en concevant un complexe d'Électre qui ferait pendant à celui d'Œdipe. Freud l'a assez mal pris, et cela a donné lieu à une plaisante controverse. Le cas d'Électre illustre assez mal les conceptions du maître. Notre héroïne ne s'est jamais plainte d'une castration congénitale, elle regrette juste de ne pas avoir assez de force pour tuer l'assassin de son père, et sa mère par la même occasion. Elle ne rejette pas la sexualité, dans la mesure où elle déplore de ne pouvoir se glisser dans le lit de quelqu'un ; ni le destin de toutes les femmes, pas besoin de vous agiter de la sorte, Madame Higère, puisqu'elle regrette de ne pas pouvoir se marier. C'est même le principal argument qu'elle sort à Chrysothémis : si on laisse les choses en leur déplaisant état, la cadette sera, comme son aînée, condamnée à un célibat éternel. Tandis que, si, à elles d'eux, elles expédient le couple infâme, l'on ne verra plus qu'elles, on les portera aux nues, et les prétendants de qualité se presseront à leur porte.
   - Je ne m'agitais pas, proteste Isabelle Higère. Quand elle n'attend plus le mâle qui doit remplacer celui qui a été indignement assassiné, alors qu'il rentrait chez lui, tout auréolé de sa gloire, et qu'il ne se sentait aucune raison de se douter d'un piège, elle décide de se conduire en homme, pour pouvoir vivre en femme. J'avoue que son plaidoyer pour un père dont le moins qu'on puisse dire, c'est qu'il s'est mal conduit, fait plus que me choquer. D'emblée, elle soutient que sa mère n'avait pas le droit de tuer son père, eût-il tous les torts. Puis Clytemnestre déforme la vérité en affirmant qu'elle a simplement fait ce qu'Égisthe lui demandait, comme s'ils ne visaient pas le même but, elle pour se défaire d'un mari insupportable, lui pour régner à sa place. Le dit mari contrarie Artémis en tuant une biche dans un bois qui lui était réservé, puis en se vantant de ce coup de maître ? Aucune importance, on calmera la déesse en sacrifiant sa propre fille. Électre va jusqu'à reprocher à sa mère d'avoir exilé un fils qu'elle a elle-même éloigné.
   - Une sage précaution, fait remarquer René Sance.
   - Quand elle apprend la mort d'Oreste, Clytemnestre n'arrive pas à sauter de joie, le précepteur qui vient de la raconter, la trouve accablée. Elle s'explique, elle éprouve du chagrin à l'idée qu'elle doit sa vie à un malheur. Elle y revient un peu plus bas. On ne peut éprouver de la haine pour son enfant, quoi qu'il vous fasse. J'oserai émettre une étrange idée : il n'est pas du tout sûr qu'on soit allé jusqu'à supprimer ce garçon, on a bien laissé la vie sauve à une fille que l'on est obligé d'enfermer pour qu'elle n'aille pas dire des horreurs sur vous. On se contente de ne pas marier la cadette. Cela dit, qui se soucie d'épouser la fille d'une telle épouse ? N'ira-t-elle pas jusqu'à traiter aussi énergiquement un mari indélicat ? Bref, Clytemnestre n'est apparemment ni du genre à trancher la gorge à sa progéniture, ni à admettre que son nouvel époux le fasse. Je soupçonne, peut-être à tort, d'autres raisons. Et si Oreste continuait à aimer sa mère ? Il faut trancher dans le vif, et faire d'une pierre deux coups, passer pour avoir sauvé sa vie, et garder sous la main un garçon qui fera son devoir.
   - Il y a un détail qui m'intrigue, dit Fred Caulan. Quand elle tient dans ses bras l'urne censée contenir les restes de ses frères, non contente de parler de lui comme d'un enfant qu'elle aurait élevé – ce qui expliquerait qu'il n'ait jamais été autant chéri de sa mère que de sa sœur – elle précise bien qu'elle n'a pas voulu laisser à de simples serviteurs le soin de s'occuper du gamin. Et c'est à elle qu'Oreste s'adresse quand il a besoin de quelque chose, il demande sa sœur. Agamemnon est encore bloqué à Troie, cela se passe avant qu'on l'assassine. On peut essayer de savoir à partir de quand, elle l'a pris en main, elle-même. Je crois me rappeler que Clytemnestre n'a pas cédé tout de suite aux instances d'Égisthe, mes connaissances sur les personnages mythologiques sont aussi brumeuses que celles de mes maîtres.
   - Nous ne retenons que ce qui conforte nos hypothèses, glisse modestement Marie Verbch. Si vous voulez bien, Lucie…
   Lucie se lance :
   - Elle n'a pas apprécié qu'on la fît venir de Mycènes avec sa fille, dans le seul but de la sacrifier, en lui racontant n'importe quoi. Un épisode curieux intervient avant le départ définitif. Télèphe, blessé par Achille lors d'un premier débarquement en Mysie, ne peut être guéri que par celui qui l'a blessé. Il vient à Mycènes demander à Achille de le soigner, et Clytemnestre lui suggère qu'en enlevant le petit Oreste, il obtiendra plus facilement gain de cause. On comprend qu'après un tel procédé, Agamemnon lui laisse un chaperon, l'aède Démodocos, qui avait sur elle un certain ascendant – non, ce n'est pas celui que l'on retrouve chez les Phéaciens dans l'Odyssée, il faut croire que c'était un nom que l'on donnait fréquemment aux futurs aèdes. Il y avait alors à Mycènes un fameux bourlingueur, Nauplios, dont le fils, Palamède, vous me suivez ? faussement accusé par Ulysse (celui-ci se faisait passer pour fou, et Palamède trouva le moyen de le démasquer) avait été lapidé par les Grecs, je vous passe les détails. Ce Nauplios n'avait qu'un but, corrompre les femmes de Mycènes. C'est lui qui a fait écarter l'aède, pour qu'Égisthe ait les coudées franches. Ces sujets ont été abondamment traités dans des tragédies aujourd'hui disparues d'Eschyle, de Sophocle, et d'Euripide, le public est au courant. Une grande sœur qui sert de mère à un enfant qu'elle croit exposé, dans ce contexte, ce n'est pas absurde. Elle lui prodigue toutes les attentions qu'aurait dû avoir Clytemnestre. Il est normal qu'elle ait craint le pire, quand son père a été assassiné. Le faire partir de Mycènes, c'était en effet une sage précaution. Mais cela n'arrange rien de harceler le couple infernal, en ameutant la population contre lui, au point qu'il soit nécessaire de ne plus la laisser sortir du palais. Il nous reste à étudier les raisons de cet acharnement, qui ne peut qu'inviter Égisthe à redouter encore plus du retour d'Oreste, pas besoin de lui rappeler le programme, au lieu d'endormir sa méfiance. De plus, elle s'expose à des mesures qui l'empêcheront d'agir, quand l'occasion se présentera. C'est plus fort qu'elle. Le chœur, comme sa sœur, ont de bonnes raisons d'essayer de calmer une fille qui a tout l'air d'une énergumène. Sophocle s'arrange, dès le début, pour que le public ne partage pas ce sentiment, elle sait quoi répondre aux conseils de prudence du chœur, et ses arguments sont logiques..
   - L'on peut aussi être surpris, dit Claudie Férante, qu'après avoir permis à sa sœur de serrer contre son cœur l'urne qui devrait contenir ses cendres, et l'avoir laissé se lamenter tout son saoûl, Oreste fasse mine de la lui arracher des mains, et tarde tant à découvrir son identité.
   - D'un point de vue dramatique, explique Marie Verbch, cela accélère le rythme des répliques : les efforts d'Oreste pour récupérer l'urne occupent plusieurs vers, puis force lui est de reconnaître qu'il ne s'agit que d'une mystification, dans ce cas, où est-il enterré ? On n'enterre pas les vivants. Ce qui veut dire ? Oui, et voici un sceau pour te le confirmer. D'autre part, il est peut-être trop tôt pour mettre Électre dans la confidence ; c'est parce qu'il voit la détresse de sa sœur, qu'il craque, comme on dirait aujourd'hui. Il n'y a aucun sadisme là-dedans, à part celui du public qui savoure l'embarras de l'un, et le désespoir de l'autre. Sophocle est le seul à placer la scène de reconnaissance au dernier quart de la pièce, Eschyle jette Électre dans les bras d'Oreste dès le premier quart, Euripide dans la première moitié. Peu importe. Sophocle sait tout le parti que l'on peut tirer des informations distillées au compte-gouttes, et des alternances d'angoisse et de soulagement. On a tort de faire des comparaisons. À chacun sa manière. Corneille et Racine souffrent encore à présent d'une phrase inepte de La Bruyère. Mais puisqu'il est surtout question d'Électre, l'on ferait bien de se pencher sur son attachement obsessionnel à la mémoire de son père, et à son frère dont elle attend le retour.
   - Et sur sa haine envers sa mère, fait Isabelle Higère, qui après tout n'avait que le tort de s'être trouvé un meilleur compagnon que son épouvantable époux. Clytemnestre n'évoque que ce qui peut impressionner le plus sa fille, le sacrifice d'une de ses sœurs, allant jusqu'à dire que la morte la comprendrait. Elle passe discrètement sur la mort des enfants d'un premier lit, que je viens d'apprendre, et le fait qu'il ramène Cassandre de Troie, ce qui permet à Eschyle de mettre une belle tirade dans la bouche de la prophétesse. Égisthe ne s'en est pris ni à Électre, ni à Chrysothémis, et ne s'en serait peut-être pas pris à Oreste. Et, si je me souviens bien, Électre reconnaît que c'est sa mère qui la frappe, qui la prive de nourriture, et lui inflige d'autres brimades. Égisthe n'y est pour rien. Il a juste interdit à sa belle-fille d'aller haranguer le peuple dehors. Cela dit, je comprends qu'une mère perde patience devant une fille qui ne cesse, depuis sept ans, de l'assourdir de ses lamentations. Sans prendre la défense de Clytemnestre, je comprends qu'après le coup qu'elle a subi en apprenant la mort de son fils, elle se sente enfin soulagée : c'est une menace qui disparaît, et sa fille cessera de lui rendre la vie impossible. En fait, les mâles de ce temps-là tremblent à l'idée qu'une femme puisse réagir aussi énergiquement, devant leurs vilains procédés. J'ai suivi le procès d'une épouse qui après avoir été, durant d'interminables années, battue comme plâtre par son mari, avait fini par le liquider, au grand soulagement de toute sa famille. On saluait un verdict exemplaire. Et ce, trois mille ans après. Je ne dis pas ce qui s'est passé entretemps, et ce qui continue d'ailleurs de se passer régulièrement sous d'autres climats, et trop souvent sous le nôtre.
   Fred Caulan se retient d'applaudir.
   - En fait, peu importe qu'Agamemnon soit un infâme goujat, il régnait sur  Mycènes, comme Ménélas régnait sur Sparte, qu'il tenait de son beau-père. En passant, je comprends qu'Hélène ait choisi Ménélas plutôt que son frère, qui devait déjà promettre. Celui-ci n'a dirigé l'expédition contre Troie qu'à la suite de manœuvres suspectes. Et, il se signale surtout dans cette campagne par un sens prononcé du respect qu'on lui doit. Le sujet a déjà été effleuré dans l'Ajax. Ce qui compte, pour Électre, c'est sa légitimité. On ne juge pas la conduite d'un roi. Le seul représentant de la branche familiale et de la maison, c'est Oreste. Peu importent ses raisons, Clytemnestre n'est que la complice du meurtrier de son mari, dont elle était déjà la maîtresse. Égisthe pourrait à la limite être un prince plus éclairé qu'Agamemnon, et Clytemnestre une femme régulièrement meurtrie, ce ne sont que des usurpateurs, même aux yeux du chœur, qui condamne lui aussi le couple immonde, tout en conseillant à Électre de ne pas aggraver son cas. Le retour d'Oreste doit ramener à Mycènes un ordre qui avait été troublé par le meurtre du prince légitime. Il faut un mauvais rêve pour que Clytemnestre se rende sur la tombe de son ancien mari. Non contente de l'avoir expédié, Électre le dit clairement, elle fait, avec Égisthe, du jour où il est mort une fête. On célèbre le jour où on l'a assassiné le prince régnant. Une provocation manifeste pour une fille plus à cheval sur les principes qu'aimante. A-t-elle eu vraiment le temps de se prendre d'affection pour un père absent ? Son affection pour son frère se comprend. Elle s'est substituée à une mère absente, puis indigne, pour l'élever. C'est elle, en réalité la vraie mère de son frère. Il faut non seulement le protéger de la mort, que de la tendresse qu'il pourrait éprouver pour sa mère. En fait, le pauvre gamin est condamné à revenir pour venger son père, et rétablir sa lignée dans ses droits. Bref, elle a consenti à se priver de l'être qui lui était le plus cher, pour qu'il reste tel qu'elle souhaitait qu'il fût. il n'y a rien de sensuel là-dedans. Antigone s'est accaparé un frère en exigeant qu'il soit enseveli dans les formes, Électre s'accapare le sien en en faisant son champion, et celui d'une juste cause. C'est à se demander si les filles ont un sentiment plus exacerbé de la famille que les garçons. Ce sont en tout cas elles qui se font les gardiennes d'un droit, et d'une justice supérieure, dont les hommes ne semblent pas se soucier.
   - Il est plus difficile d'accaparer un frère que d'accaparer un père ; il n'existe pas de vraie concurrence, dit Luc Taireux. L'esprit de possession est plus fort que l'instinct sexuel, même si celui-ci peut se confondre  à l'occasion avec celui qui nous pousse à défendre notre territoire. On ferait bien de se pencher sur les époux qui après leur mariage cherchent à éloigner les amis et les parents de l'autre. Qu'il soit là ou pas, Oreste appartient à Électre et à personne d'autre. J'ai cru comprendre qu'elle épousera Pylade, le seul véritable ami d'Oreste, c'était la meilleure façon de garder Oreste sous sa coupe. Mais ceci est une autre histoire, comme dirait l'autre. C'est un aspect de la question sur lequel on ferait bien de se pencher aussi. L'on pourrait presque avancer qu'en disposant de son frère, Électre s'empare du père. C'est d'autant plus fort que cela reste symbolique, et l'on connaît la puissance des symboles.
   - Cela n'empêchera pas, objecte Claudie Férante, Oreste d'épouser Hermione, la fille d'Hélène et de Ménélas. Comme Hermione a été confiée à Clytemnestre pendant la guerre de Troie, et qu'elle est la cousine de son époux, l'on reste entre soi. Si mes souvenirs sont exacts, Oreste avait été envoyé chez le père de Pylade, lequel avait épousé une sœur de Clytemnestre. On est entre cousins. C'est le triomphe de l'endogamie.
   - Il ne l'épousera pas, précise Marie Verbch, avant d'être allé, en compagnie de Pylade, ramener Iphigénie de Tauride. Dans cette version, Iphigénie avait été remplacée au dernier moment par une biche, grâce aux bons soins d'Artémis. Encore un cas de maltraitante animale. C'était le seul moyen de libérer Oreste des vengeresses Érinyes, qui s'émeuvent d'un rien, et se montrent particulièrement sévères quand on assassine une mère. Mais il me semble inutile de nous aventurer dans le monde d'Eschyle et d'Euripide. Tenons-nous en à Sophocle. Dans cinq des sept pièces qui nous sont restées, il est questions des devoirs que l'on doit rendre à un mort : respecter ses volontés dans deux d'entre elles, procéder aux cérémonies d'usage dans deux autres, ne pas profaner sa mémoire ici. Ajax et Polynice sont exclus de la communauté après leur mort, dans la mesure où l'on refuse de les ensevelir, Œdipe de son vivant, ce qui n'empêchera pas sa Cité de vouloir récupérer son cadavre comme si celui-ci lui appartenait, la mémoire d'Agamemnon est régulièrement salie. J'oserais dire que les mauvaises femmes participent à la folie des hommes, quand elles ne l'encouragent pas, ou ne les imitent pas, les vraies femmes s'efforcent de faire respecter les règles les plus élémentaires. L'on en revient à l'essentiel, quels sont les devoirs de chacun envers sa communauté, que peut-il en attendre ? Un propos qui n'a rien perdu de son actualité. L'on ne s'en prend pas qu'au cadavre des méchants, l'on oublie que même celui des méchants mérite quelques égards. À quoi bon déboulonner les statues que nous avons nous-mêmes dressées ? Prenons-nous en plutôt à notre idolâtrie. Les statues d'Hitler et de Ceaucescu témoigneront de notre bêtise, et ne cesseront de nous la rappeler. Honte aux dévots qui profanent les tombes… Tiens, j'ai l'impression de lire le journal.
   Un point semble tracasser la femme du maraîcher. Elle a l'air à la fois pensive et contrariée. On la regarde, elle se décide :
   - Ce que je ne m'explique pas, c'est la place du précepteur.
   Fred Caulan sourit :
   - Auriez-vous compté les vers que l'on met dans sa bouche ?
   L'épouse du maraîcher baisse un peu les yeux.
   - Oui.
   - Combien y en a-t-il ?
   - Deux cent dix-sept.
   - Effectivement, à trente-six vers près ça fait le septième…
   C'est lui, maintenant qu'on regarde.
   - J'ai eu un de ces anachroniques instituteurs au bord de la retraite, qui nous faisait faire du calcul mental. Mais ce qui importe, c'est la situation. Au début de la pièce, il montre Mycènes, qu'Oreste n'a pas vue depuis sept ans, et que Pylade voit sans doute pour la première fois, et les invite à réfléchir à la façon dont ils s'y prendront avant d'agir, au milieu, il fait un récit convaincant de la mort d'Oreste, avant le dénouement, il est là pour calmer les ardeurs d'Électre, inviter Oreste à se montrer prudent, et présenter un état des lieux comme tout espion qui se respecte. Autrement dit, il apparaît aux moments stratégiques. Je ferai de plus remarquer à notre échantillonneur de complexes qu'Électre reconnaît en lui un père, et le salue comme tel, après nous avoir rappelé qu'il était un de seuls serviteurs fidèles à Agamemnon. Il ne peut que partager avec les enfants de son maître la conviction qu'il est absolument nécessaire d'expédier chez Hadès le couple meurtrier. Un père de substitution, un frère qui est comme un fils, il y a là de quoi mettre une troupe d'essayistes sur le sentier de la guerre. Honte aux mères qui se montrent défaillantes, et vues les exigences des enfants, elles paraissent vite défaillantes. En épousant le meurtrier du père, qu'elle avait de plus assisté dans la mise à mort, elle confirme son indignité. Je me suis aperçu que Sophocle adore les phrases à double entente. le dialogue entre Électre et Égisthe, qui n'apparaît qu'à la fin, est un modèle du genre, comme ce drap censé recouvrir le corps de son indésirable beau-fils, et qui cache en réalité celui de son épouse. Une double embuscade qui ne cesse de tenir le public en haleine. Un autre détail ne manquera pas de ravir les connaisseurs, les Érinyes lancées sur les traces de l'épouse criminelle, ne manqueront pas de harceler son meurtrier. L'Orestie d'Eschyle est gravé dans toutes les mémoires.
   - L'on retiendra, dit Marie Verbch, qu'aucun gouvernement, aussi éclairé soit-il, ne saurait reposer sur un crime. Œdipe ignorait qu'il en avait commis un, qui en a entraîné d'autres, le couple infernal savait parfaitement ce qu'il faisait.

***

creative commons
texte : René Biberfeld - 2012
image :Irène Papas en Electre vue par Martinella Mere-Tazzi - 2013



Retour au Sommaire général

Ces oeuvres sont mises à disposition selon les termes de la Licence Creative Commons Paternité - Pas d'Utilisation Commerciale - Pas de Modification 2.0 France.  - JH Robert Ouvroir Hermétique