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Sophocle
       

        SOPHOCLE

Ajax                               Les Armes d'Achille
Oedipe roi                     L'Infaillible
Antigone                       La Raison du Prince
Les Trachiniennes       La Tunique de Nessos
Philoctète                      L'Arc et la Plaie
Electre                            Ce que veulent les Femmes
Oedipe à Colone          En Terre étrangère
          ESCHYLE
Prométhée enchaîné    Mises en chaînes
Les Perses                      Le Ressac
Les Suppliantes           A l'Ombre des jeunes filles...
Agamemnon                 La mise à Mort
Les Choéphores           La Mère coupable
Les Euménides             L'Esprit des Lois

                            EURIPIDE

Le Cyclope                  La Raison du plus faible
Alceste                          La Mort en ce Palais
Médée                           Une Femme humiliée
Les Héraclides             Sans merci 
Hippolyte                     Les Malheurs de la Vertu
Andromaque                La fillette à son papa
Hécube                          Cruautés publiques...
Héraclès                        Divines interférences
Les Suppliantes           Le fossoyeur patriote
Ion                                  L'enfant du miracle
Iphigénie en Tauride  La rectification
Electre                           Un jeune homme providentiel
Les Troyennes             Malheur aux vaincues
Hélène                           La belle que revoilà...
Les Phéniciennes        La mort en héritage
Oreste                            Emportés par la foule...
Les Bacchantes           La fête à Dionysos
Iphigénie à Aulis        La précaution inutile

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Héraclès

merci à Alfred Jarry  

      Dans cet écrit, il est fait référence à la nouvelle traduction d'Héraclès d'Euripide par Fred Bibel.

   Outre une scarole et des gariguettes, ce sera une purée, deux plus exactement, rapidement passées sous le grilloir du four. Une aïeule de l’épouse du maraîcher en tient pour les arêtes et les têtes de poisson que l’on fait longtemps bouillir, cela donne des soupes, ou des fonds de sauce, selon que l’on fait réduire ou pas. Ce sera la première purée, patates écrasées avec un peu de jus. Il ne reste plus d’un jambon de pata negra — de ceux que l’on envoie dans de petites caisses en bois — que l’os dont on ne peut plus tirer grand’chose, ce sera la seconde purée. Ce ne sont pas les mêmes patates pour le poisson et l’os de jambon.
   L’on doit se pencher, avant, sur l’Héraclès d’Euripide, l’épisode précisément où, ne se connaissant plus, il tue sa femme et ses enfants. Il ne fait pas bon, pour un mortel, d’être fils de Zeus, et d’essuyer les colères récurrentes de la sœur-épouse. Héraclès entre dans la vie, dès le berceau, en étranglant deux serpents qu’Héra lui a obligeamment envoyés.
   Fantaisie d’Euripide, Héraclès aurait tué sa femme et ses enfants après avoir accompli les douze travaux que l’on connaît. En principe, c’est pour expier ce crime qu’il doit se mettre au service d’Eurysthée.
   Le maraîcher renonce, pour une fois, au sonnet, sans doute en souvenir des chansons qu’adoraient ses parents :

   Brave Héraclès revient d’l’Hadès, tout doux   (bis)
   Trouve sa femme et ses enfants
   Que l’on allait saigner à blanc tout doux
   Brave Héraclès…
   Le nouveau roi a tué l’ancien
   Et veut égorger tous les siens tout doux
   Brave Héraclès…
   Il va prendre les choses en main
   Lui faire passer le goût du pain tout doux
   Brave Héraclès…
   Mais comme il est le fils de Zeus
   Son épouse est toujours hargneuse tout doux
   Brave Héraclès…
   Il ne sait plus où il en est
   Il tue les enfants d’Eurysthée tout doux
   Brave Héraclès…
   Il a massacré ses enfants
   Et veut se tuer sur le champ tout doux
   Brave Héraclès…
   Son vieux père n’y pourra rien
   Mais il lui reste un bon copain tout doux.

   On attend l’arrêt de Fred Caulan, qui chante, avec une voix de chanteur des rues, le texte sur un air bien connu.
   – Les tragédies grecques pourraient inspirer de belles complaintes ! Je n’y avais jamais pensé. Votre époux a choisi la version du brave marin, Montand celle du pauvre soldat.
   L’épouse du maraîcher remplit succinctement son contrat : Héraclès revient à point des enfers pour sauver son père, sa femme, et ses enfants. Héra estime que c’est le moment de lui faire tuer femme et enfants dans un accès de folie. Après avoir constaté les dégâts, il ne songe plus qu’à se donner la mort. Thésée, venu un peu tard à la rescousse, trouve les mots pour remettre à peu près Héraclès sur pied, et va l’emmener à Athènes.
   Le schéma liquidé, elle donne le contexte. Nous sommes à Thèbes. Le roi légitime a été tué par un usurpateur, qui se met en devoir de supprimer sa fille et ses petits-enfants. La fille, c’est Mégara, l’épouse d’Héraclès. Tout le monde sait que le héros se trouve aux enfers. Amphitryon, son père, va subir le même sort que sa belle-fille et ses petits enfants. C’est à ce moment qu’Héraclès revient pour sauver les siens, et les tuer. Il est normal qu’il soit maudit à Thèbes. Thésée, qu’il a ramené des enfers, lui offre une demeure dans sa cité. Il est sinon toujours question de la malédiction qui pèse sur Héraclès.
   – Héraclès trouve à un moment quelque chose à redire à ses deux pères, dit Lucie Biline. Zeus, le vrai, est affligé d’une épouse qui se déchaîne contre les enfants mortels de son époux, ce qui ne le gêne pas pour en semer çà et là ; l’autre, l’officiel, aurait tué son futur beau-père, qui était aussi son oncle. Homicide involontaire, Amphitryon a jeté un bâton à la tête d’une vache qui allait charger. Le bâton a rebondi sur les cornes, et touché le père d’Alcmène. Quand il évoque ce prétendu meurtre, il semble qu’Héraclès veut ajouter un cadavre à une armoire déjà pleine. Lyssa — autrement dit La Rage — ne tient pas à s’acharner sur un bienfaiteur de l’humanité qui a purgé le routes terrestres et maritimes de leurs monstres et de leurs brigands ; Thésée s’est lui-même distingué en en tuant plusieurs, et surtout le Minotaure. Mais Iris, comme une bonne kapo, fait appliquer les ordres d’Héra. La Rage se faisant l’avocate d’Héraclès… Héra ne fait pas l’unanimité chez les dieux.
   Luc Taireux est fasciné par la façon dont Lyssa accomplit son travail. Elle utilise le matériau que lui propose le patient. Héraclès n’a rien à reprocher à sa femme, ni à ses enfants ; il suffit d’exploiter son impatience naturelle et la haine qu’il éprouve pour Eurysthée. Il met à mal sa propre demeure en voulant détruire un mur cyclopéen, et massacre les enfants de son ennemi. Ce déchaînement de violence serait donc normal ailleurs. Il n’est plus là, mais ailleurs, ce qui autorise les pires horreurs. Juste une poussée d’adrénaline, on peut y aller franchement. S’agissant d’Héraclès…
   Un ange passe, il est cuirassé de muscles. Ce qui est le plus surprenant, c’est qu’il arrive à se contrôler la plupart du temps. L’image même de la force canalisée. Mais quand il s’agit d’un ennemi… Le messager qui décrit la scène rend bien l’allégresse du fauve. Les titres diffèrent : Marie Verbch et Fred Bibel, comme la plupart, proposent simplement Héraclès, d’autres La Folie d’Héraclès, ce qui semble un contre-sens à Marie Verbch. La pièce s’arrêterait un peu après le millième vers. Ce qui est le plus spectaculaire, c’est son état quand il reprend ses esprits, et le sursaut final. Accepter l’idée de continuer à vivre après… Ce n’est pas Amphitryon qui a la clé, c’est Thésée. Ta détresse te hisse au ciel.
   – Toujours souffrir, toujours mourir, lance Claudie Férante, en se permettant de tronquer le vers. La pièce prend brusquement des accents cornéliens.
   Thésée était venu pour empêcher Lycos de nuire, il empêche Héraclès de se tuer. L’homme providentiel c’est lui, il arrivait trop tard, il arrive à temps.
   René Sance s’amuse à pasticher les formules de certains essayistes :
   – Héraclès à ramené Thésée des enfers, Thésée ramène Héraclès de son enfer.
   L’occasion, pour Claudie Férante de citer, avec un accent atroce, quelques vers de Calderón :
    – Quedé sola, quedé triste, Quedé loca, quedé yo. La pire détresse, c’est d’être soi, sans autre référence.
   – On dit référentiel depuis un quart de siècle, note Nicolas Siffe. Les romans courtois adorent montrer des chevaliers prêts à endurer toutes les épreuves pour ramener un autre chevalier. Mais je ne ferais pas d’Héraclès et de Thésée les précurseurs des romans courtois.
   – Vous avez raison, dit Marie Verbch, il y a toutes sortes de compa-gnonnages dans les épopées. Il ne faut pas négliger la notion de dette. En se faisant ramener des enfers, Thésée a contracté une dette. Il y est descendu parce qu’un de ses amis voulait enlever Perséphone. Le goujat y est resté, on a bien voulu laisser faire Héraclès. Il était venu chercher Cerbère… tant qu’il y était…
    – N’empêche, dit Luc Taireux, qu’Amphitryon attache son fils avant de lui parler, et s’éloigne ; à peine s’il ose s’approcher ensuite pour le libérer. Quand Thésée arrive, Héraclès se cache le visage et reste silencieux. Il laisse à Amphitryon le soin de parler. C’est Thésée qui lui découvre le visage. Un de mes clients mercenaires, de ceux qui ne se confient que pour exercer après, m'avait parlé de cette pièce : le témoignage de la famille, le dévoilement, première condition du dialogue. Le patient est en état de se déplacer à nouveau si on l’aide. Cela augurait mal de sa pratique. Principe de Peters. C’était un excellent assistant, qui désespérait d’entrer dans le cénacle des professeurs, malgré deux thèses parfaitement lisibles. Je les ai lues, on y sentait le maître efficace et payé des misères, mais capable de dégrossir les agrégatifs comme pas un. C’est devenu un méchant analyste. Pour l’appendre à écouter, c’est moi qui m’asseyais sur le divan, c’est lui qui prenait des notes. Un échange fructueux pour les deux parties. Il gagne à présent l’argent qu’aurait dû lui rapporter son ancien métier.
   Marie Verbch hoche la tête :
   – Le secret médical, c’est fichu. Il nous a libérés de bien des tâches. Il baisse les yeux quand je le croise. Passer des grands textes aux  mystifications rentables.
   Luc Taireux ne se froisse pas. Il pontifie :
   – Les bons résultats des plus mauvais d’entre nous justifient les exigences des meilleurs. Notre divin maître a commis plus de livres substantiels qu’il n’a soigné de patients. Je recommande aux miens des stages dans mes petites-maisons : l’un d’eux, qui s’était littéralement sabordé après un épisode judiciaire gênant, a montré de telles aptitudes que je l’ai embauché. Sous prétexte de réunir quelques informations, je suis allé voir son épouse, que j’ai rassurée d’emblée : il est normal de tirer sur une ambulance qui a cessé de plaire, et dangereux de confier sa progéniture à un individu qui a eu à répondre d’insistantes privautés en réunion sur des écoliers. L’incitation d’assister son conjoint pour le meilleur et pour le pire ne résiste pas à de telles horreurs. J’avais senti la cagote au crucifix pendu à un mur du living — ça vaut mieux que la télévision. On ne peut reprocher à une chrétienne de quitter un navire qui coule aussi salement, quand on n’est pas capitaine. Son mari était resté seul à bord, comme il convient. Il se remettait avec mes malades. Le sens du devoir est un vain mot, nul n’est censé avoir une belle âme. Je parlais avec douceur. Je débordais de bienveillance. Je l’engageais à me dire tout ce qui pouvait être utile à la guérison de son mari. Elle a demandé à le voir, il ne lui a fait aucun reproche. J’ai accepté d’expliquer aux enfants que l’eau s’était retiré après le tsunami. J’aurais dû être curé. Seule difficulté, elle avait refait sa vie, et se trouvait grosse de la vie refaite. Il y a tant de familles décomposées et recomposées… Le nouveau compagnon devrait faire une place à l’époux légitime. C’est à cela qu’on reconnaît les grands cœurs. L’on n’a rien à faire des médiocres dans certaines circonstances.
    Isabelle Higère s’élève contre de tels procédés. La pauvre femme va se cogner les appétits de deux époux. Et le fait même d’utiliser les scrupules religieux d’une croyante pour en faire un chiffon, ce sont là des façons de salopard.
   Luc Taireux accepte modestement cet hommage. Une bonne chrétienne saura donner à chacun, époux et coquin, ainsi qu’à ses enfants ce qu’elle leur doit. Plutôt que de suivre la lettre paulinienne, mieux vaut parfois respecter l’esprit des Évangiles.
   L’épouse du maraîcher est intriguée par la structure de la pièce :
   – La pièce compte 1428 vers. Héraclès n’entre vraiment en scène qu’au vers 523 ; il était pour le moins attendu. Tout ce beau monde entre au palais au vers 635 ; je passe sur le bref échange entre Amphitryon et Lycos (averse de répliques équivoques), puis entre Iris et Lyssa. Effet presque immédiat au vers 875, les immortelles disparaissent, Héraclès se déchaîne ; dès le vers 922 un messager vient donner les détails ; au vers 1040, Amphitryon joue les solistes avec le chœur. Tout ce beau monde disparaît ; l’on voit dans la palais Héraclès ligoté à un débris de colonne, au milieu de ses victimes au vers 1085 : il faut qu’Amphitryon se décide à le détacher et à lui expliquer ce qu’il voit. Thésée apparaît au vers 1163, c’est Amphitryon qui lui répond en chantant. Le tueur du taureau de Minos prend les choses en mains, découvre la tête de son ami, et le ramène à la vie.
   Elle n’a cessé de consulter ses notes. On retiendra qu’on ne voit rien de la folie d’Héraclès. Il faut qu’un messager vienne dire comment le sauveur devient un meurtrier. Héraclès sûr de lui, Héraclès abattu, Héraclès remis sur pied par Thésée qui joue étrangement le rôle de Deux ex machina.
   Fred Caulan retient à quelles extrémités peut pousser l’enthousiasme d’un brave quand il ne trouve pas d’adversaire à sa mesure. Le héros magnifique se fait tueur d’enfants. Il lui fallait tuer les siens pour le découvrir. La Rage n’a aucune peine à trouver l’endroit où elle doit coincer son levier. La force d’Héraclès n’est plus canalisée. Heureusement que nous sommes, nous autres, moins vigoureux que lui. Thésée lui rend sa dignité, parce qu’il est lui-même un héros. J’admire sa technique. Il le rabroue jusqu’à obtenir qu’on lui dise en gros : tu ne faisais pas le malin aux Enfers. L’amorce d’un sursaut.


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cc
texte René Biberfeld - 2015
dessin d'Alfred Jarry


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