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Sophocle
       

        SOPHOCLE

Ajax                               Les Armes d'Achille
Oedipe roi                     L'Infaillible
Antigone                       La Raison du Prince
Les Trachiniennes       La Tunique de Nessos
Philoctète                      L'Arc et la Plaie
Electre                            Ce que veulent les Femmes
Oedipe à Colone          En Terre étrangère
          ESCHYLE
Prométhée enchaîné    Mises en chaînes
Les Perses                      Le Ressac
Les Suppliantes           A l'Ombre des jeunes filles...
Agamemnon                 La mise à Mort
Les Choéphores           La Mère coupable
Les Euménides             L'Esprit des Lois

                            EURIPIDE

Le Cyclope                  La Raison du plus faible
Alceste                          La Mort en ce Palais
Médée                           Une Femme humiliée
Les Héraclides             Sans merci 
Hippolyte                     Les Malheurs de la Vertu
Andromaque                La fillette à son papa
Hécube                          Cruautés publiques...
Héraclès                        Divines interférences
Les Suppliantes           Le fossoyeur patriote
Ion                                  L'enfant du miracle
Iphigénie en Tauride  La rectification
Electre                           Un jeune homme providentiel
Les Troyennes             Malheur aux vaincues
Hélène                           La belle que revoilà...
Les Phéniciennes        La mort en héritage
Oreste                            Emportés par la foule...
Les Bacchantes           La fête à Dionysos
Iphigénie à Aulis        La précaution inutile

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EURIPIDE

  Ion



Traduction

de Fred BIBEL



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Ion et sa mère


Même en m'égorgeant vous ne m'arrêterez pas ; je m'accrocherai
À cette corbeille, à toi, à ce qu'elle cache, et qui te concerne. (v.1404)

                               HERMÈS
Atlas, qui use son épaule d'airain à porter le ciel
Où demeurent les dieux depuis toujours, a eu d'une
Déesse une fille, Maïa, qui, des œuvres du grand Zeus,
M'a conçu, moi, Hermès, le serviteur des dieux.
Me voici sur le sol de Delphes, Phoibos y trône
Au nombril du monde, et compose des chants pour les mortels,
Où il leur dévoile sans cesse le présent et l'avenir.
Il est une cité, que les Grecs ne sont pas sans connaître —
Elle tient son nom de Pallas à la Lance d'Or —
Où Phoibos a forcé Créuse, la fille
D'Érechtée, sur le versant nord du rocher de Pallas
Appelé Hauts-Rochers par les souverains de l'Attique.
À l'insu de son père, suivant la volonté du dieu,
Elle a mené sa grossesse à terme. Quand celui-ci arriva,
Après avoir accouché au palais, Créuse a emporté
Le nouveau-né dans la caverne où le dieu
L'avait prise, déposé dans le cercle parfait
D'un panier creux, où il devait mourir,
Suivant la tradition de ses aïeux, et d'Érichtonios,
Né de la terre. La fille de Zeus avait confié celui-ci
À la garde de deux serpents qui devaient rester
À ses côtés, et laissé aux Aglaurides le soin
De l'élever. D'où la coutume, chez les descendants
D'Érechtée, de faire porter à leurs enfants
Des serpents en or. La parure de vierge qu'elle avait sur elle,
Elle l'a attachée à l'enfant qui devait mourir, avant de l'abandonner.
En me parlant comme à un frère, Phoibos me dit :
"Nous sommes du même sang, va chez le peuple autochtone
De la glorieuse Athènes — tu connais la cité de la déesse —
Prends au fond d'une caverne un enfant nouveau-né
Avec la corbeille et les langes qui l'enveloppent,
Apporte-le au seuil de ma demeure.
Le reste — cet enfant, comme tu sais, est de moi —
Je m'en occupe "J'ai fait ce que me demandait
Mon frère Loxias. J'ai pris la corbeille tressée
Et je l'ai apportée, et déposée sur les degrés
De ce temple ; j'ai ouvert le couvercle
De la corbeille, pour qu'on puisse le voir, cet enfant.
Le soleil sur son char entamant son parcours,
La prophétesse allait entrer dans le temple du dieu.
Son regard est alors tombé sur le nourrisson,
Elle n'en revient pas qu'une fille de Delphes ose
Jeter un enfant accouché en secret dans la demeure du dieu.
Elle l'aurait volontiers emporté loin du temple.
Elle l'a pris en pitié, et s'est laissé fléchir : le dieu
Était du côté de l'enfant, il ne devait pas être chassé du temple.
Elle l'a pris, elle l'élève. Elle ignore que Phoibos
Est son père et qui l'a mis au monde                 50
Et l'enfant ne connaît pas ses parents.
Tout jeune, il se se promenait librement parmi les offrandes
Autour des autels ; quand il fut arrivé à l'âge d'homme,
Ls Delphiens lui ont confié le soin de veilleur le trésor du dieu,
Il est le fidèle intendant de toutes ses richesses, il mène
Jusqu'à présent, dans la demeure d'Apollon, une vie chaste.
Créuse, la mère du jeune homme est devenue
La femme de Xouthos, dans ces circonstances :
Une guerre a éclaté entre les Athéniens
Et les Chalcontides, qui occupent l'Eubée ;
Après s'être battu aux côtés d'Athènes,
Il fut jugé digne d'épouser Créuse,
Bien qu'étranger ; issu d'Aiolos, fils de Zeus,
Il est achéen de naissance Bien que mariés depuis longtemps,
Ils n'ont pas d'enfants ; c'est pour cela
Qu'ils viennent consulter l'oracle d'Apollon,
Ils brûlent d'en avoir. Loxias a conduit
Leurs destins, il n'a rien oublié, comme on le croit.
Quand il se présentera pour obtenir une réponse de l'oracle,
Il donnera à Xouthos son propre enfant, en affirmant
Qu'il est de lui ; une fois chez elle,
Il sera reconnu par Créuse, les amours de Loxias
Resteront secrètes, et l'enfant jouira de ce qui lui revient.
Le dieu le fera connaître sous le nom d'Ion, le colonisateur
De la terre d'Asie, dans toute la Grèce.
Je vais pénétrer dans ce creux où poussent des lauriers
Pour me faire une idée de ce qu'est devenu cet enfant.
Voici donc le fils de Loxias, il s'approche,
Afin d'orner les portes de ce temple,
De feuilles de laurier. Le nom qu'il doit porter, Ion
C'est moi, le premier des dieux, à le lui donner.

                               ION
Voici le char brillant avec son attelage de quatre chevaux :
Hélios, déjà, illumine la terre ;
Les astres se réfugient, devant ce feu qui brûle dans l'éther,
Dans la nuit sacrée.
Les sommets inaccessibles du Parnasse,
Baignés de lumière, accueillent
     Le disque du jour dispensé aux mortels.
La vapeur de la myrrhe desséchée s'envole
Vers les toits de Phoibos.
La delphienne s'assied sur le trépied
Sacré, elle chante pour les Grecs les oracles
     Que proclame Apollon.
Allez, serviteurs delphiens de Phoibos,
Gagnez les remous argentés de
La fontaine Castalie, puis, humectés
D'une pure rosée, revenez au temple.
Veillez à ce que vos bouches s'expriment comme il convient,
À ce que ceux qui
Attendent de l'oracle des paroles favorables,                      100
     Emploient les termes convenus.
Nous allons, nous, accomplir les tâches qui sont
Les nôtres depuis notre enfance, avec ces branches de laurier
Et ces guirlandes sacrées, je vais nettoyer les entrées
De Phoibos, asperger le parvis qu'il soit
Bien humide ; les vols d'oiseaux
Qui dégradent les saintes offrandes,
Je vais les chasser avec mon arc ;
N'ayant ni père, ni mère,
Je prends soin
Des autels de Phoibos, qui me nourrissent.

Va, jeune pousse
Du plus beau de lauriers, remplis ta fonction,
Toi qui balaies l'autel
De Phoibos, devant son temple,
Tu viens des jardins immortels,
Humectés par les eaux saintes,
Qui jaillissent de sources
Jamais taries,
Baignant le feuillage sacré de la myrte ;
Je balaie avec le sol de mon dieu,
Toute la journée, dès le rapide
Envol du Soleil,
Je le fais chaque jour.
    Ô Péan ! Ô Péan !
Rends-nous, rends-nous
Heureux, fils de Létô.

C'est un beau travail, ô
Phoibos, je le fais pour toi, devant ta demeure,
Je vénère le siège où tu rends tes oracles !
C'est un glorieux travail,
Que de mettre sa main au service des dieux,
Pas des mortels, des immortels ;
Ces peines bénies, je ne m'en
Lasse pas.
Phoibos est mon père, il m'a donné la vie ;
Il me nourrit, je chante ses louanges,
Celui qui me soutient, je lui donne
Le nom de père,
C'est Phoibos dans ce temple.
      Ô Péan ! ô Péan !
Rends-nous, rends-nous
Heureux, fils de Lêto.

Je vais faire une pause, cesser de
Promener ce laurier,
De ces vases en or, je vais répandre
L'eau qui jaillit de la terre,
Les tourbillons de Castalie
Nous la donnent,
Si je verse cette eau lustrale,
C'est que je suis chaste et pur.                         150
J'aimerais ne jamais cesser
De servir ainsi Phoibos,
Ou le faire pour un sort glorieux.
      Oh ! Oh !
Les voilà déjà là, ils ont quitté
Leurs nids sur le Parnasse, les oiseaux ;
Eh ! Pas question de toucher les corniches,
Ni les toits en or de ces demeures…
Je vais de toucher, avec mon arc, héraut
De Zeus, qui terrasses les oiseaux
Avec ton bec,
Et cet autre qui rame dans les airs vers les autels,
Ce cygne, veux-tu
Éloigner de là tes pattes rouges ! ?
La lyre de Phoibos qui t'accompagne
Ne te défendra pas de mes flèches.
Change de direction ;
Va te poser sur l'étang délien,
Tu répandras, si tu ne m'écoutes pas,
Ton sang sur tes chants harmonieux.
          Oh ! Oh !
Quel est cet autre oiseau qui arrive ?
Ne va-t-il pas installer sous la corniche
Son nid de brindilles pour y pondre ?
La corde vibrante de mon arc t'en empêchera bien.
Tu ne m'écoutes pas ? Va faire tes
Petits près des tourbillons de l'Alphée
Ou dans les vallons de l'Isthme,
Que les offrandes ne soient point souillées,
Ni les temples de Phoibos à Pythô.
Cela me gêne de vous tuer,
Vous dévoilez aux mortels les volontés
Des dieux. Les tâches qui me reviennent,
Je vais les accomplir pour Phoibos, je ne
Cesserai pas de servir ceux qui me nourrissent.

                               LE CHŒUR
Ce n'est pas qu'à Athènes, la sainte,
Qu'il y a des demeures pour les dieux,
Aux belles colonnes, et que l'on honore
Les stèles consacrées à celui qui protège les rues ;
Chez Loxias aussi, le fils
De Léto, sous leurs belles paupières,
Brillent les yeux des visages jumeaux.
   Eh ! Regarde !
Le fils de Zeus abat
L'hydre de Lerne
Avec ses faucilles d'or.
Regarde bien, mon amie.
   Je la vois, il y en a un autre
        À côté, il lève une torche
        Enflammée, n'est-ce point celui
        Dont mes toiles rapportent l'histoire,
        Iolaos, avec son bouclier,
        Qui a partagé les travaux                              200
        Du fils de Zeus ?
        Regarde celui-là
        Sur son cheval ailé :
        Il abat le monstre à trois corps
        Qui souffle des flammes.
    Je ne cesse de tourner la tête.
Regarde sur ce mur de marbre
Le terrible combat des géants.
        Nous regardons dans cette direction, mes amies.
    La vois-tu, elle, en frein de brandir devant
Encélade son bouclier à tête de Gorgone ?
    Je vois Pallas, ma déesse.
    Et ça ? La foudre avec ses deux pointes de feu,
Fracassante entre les bras
Puissants de Zeus  ?
    Je la vois ; Mimas, le dévastateur,
Il en fait de la braise, il le réduit en cendres,
    Et Bromios, avec son thyrse envahi de lierre,
Même pas une arme,
Il abat un autre fils de la Terre, Bacchus.

                               LE CHŒUR
      Dis-moi, toi qui te tiens devant ce
      Ce temple ; pouvons-nous franchir,
       Pieds nus, cette limite ?

                               ION
Non, étrangères !

                               LE CHŒUR
Ne peux-tu pas nous donner un renseignement ?

                               ION
Parle : que veux-tu savoir ?  

                               LE CHŒUR
     Est-ce que le temple de Phoibos recèle
     Vraiment le nombril du monde ?

                               ION
Il est couvert de bandelettes, entouré de Gorgones.

                               LE CHŒUR
      C'est ce qu'on dit.

                               ION
Si vous avez déposé le gâteau rituel devant le temple,
Et désirez poser une question à Phoibos,
Approchez-vous des autels, mais n'entrez pas
À l'intérieur sans avoir sacrifié des brebis.

                               LE CHŒUR
      Entendu,
      Nous n'allons pas transgresser la loi du dieu ;
      Il y a dehors de quoi régaler nos yeux.

                               ION
N’en perdez rien, il est permis de regarder ces choses.

                               LE CHŒUR
      Nos maîtres nous ont permis
      De venir regarder les abords du temple.

                               ION
À quelle maison appartenez-vous ?

                               LE CHŒUR
      Il sert de demeure à Pallas, le palais
      Où ma maîtresse a grandi.
      La voici justement, celle qui t'intéresse.

                               ION
Tu  es noble ; on le voit à tes manières,
Tu en a l'aspect, qui que tu sois, femme.
Le plus souvent, on peu savoir, rien qu'en l'observant
Si un homme est de noble naissance ou pas.
        Oh !
J'en suis tout secoué, tu fermes les yeux,
En mouillant ta noble joue de tes larmes,
En voyant le lieu saint des oracles de Loxias
Qu'est-ce qui te plonge ainsi dans le chagrin, femme ?
Les autres, ici, ça leur fait plaisir de voir le sanctuaire
Du dieu… Toi, tu as les yeux baignés de larmes ?

                               CRÉUSE
Tu ne manques pas, étranger, de prévenance
Pour être surpris de mes larmes ;
En voyant le temple d'Apollon,
Un vieux souvenir m'est revenu,                             250
Je songeais à ma patrie, alors que je suis ici.
Ô femmes infortunées ! Ô l'audace des
Dieux ! Mais quoi ? Où obtenir justice,
Si nous sommes anéantis par l'injustice des puissants ?

                               ION
Pourquoi cet incompréhensible désespoir, femme ?

                               CRÉUSE
Ce n'est rien. J'ai lancé mes flèches ; je vais
À présent me taire et toi,  n'y pense plus.
                              
                               ON
Qui es-tu ? D'où viens-tu ? Où es-tu
Née ? Quel est le nom que nous devons te donner ?

                               CRÉUSE
Je m'appelle Créuse ; je suis née
D'Érechtée ; ma patrie c'est Athènes.

                               ION
Elle est fameuse, la cité où tu vis, et tu as été
Élevée par de nobles parents, comme je t'admire, femme !

                               CRÉUSE
C'est là ma seule chance, étranger, je n'en ai pas plus.

                               ION
Par les dieux ! C'est bien vrai ce que l'on raconte… ?

                               CRÉUSE
Pourquoi me le demander, étranger ? Que veux-tu savoir ?

                               ION
Il est sorti de la terre, le père de ton père ?

                               CRÉUSE
Oui, c'est Érichtyonos ; pour ce que ça me sert, ma lignée…

                               ION
Est-ce que c'est Athéna, qui l'a recueilli, quand il est sorti de terre ?

                               CRÉUSE
De ses mains de vierge, oui, sans l'avoir mis au monde.

                                ION
Et l'a confié, comme le rapportent les peintures…

                               CRÉUSE
Elle a demandé aux filles de Cécrops de veiller sur lui, sans le regarder.

                               ION
On m'a dit qu'elles ont ouvert le panier remis par la déesse.

                               CRÉUSE
En mourant, elles ont aspergé de leur sang la pente de la falaise.

                               ION
Oui,
Mais alors ? Est-ce vrai ou une simple fable ?

                               CRÉUSE
Pourquoi me le demandes-tu ? J'ai tout mon temps.

                               ION
Ton père Érechtée a sacrifié tes sœurs ?

                               CRÉUSE
Il a eu le cœur de les tuer pour sa patrie.

                               ION
Comment as-tu été la seule à t'en sortir, parmi tes sœurs.

                               CRÉUSE
J'étais une nouveau-née dans les bras de sa mère.

                               ION
Ton père a bien été englouti par la terre.

                               CRÉUSE
Il a suffi de quelques coups du trident marin pour le tuer.

                               ION
Y a-t-il là-bas un endroit qu'on appelle les Hautes-Roches ?

                               CRÉUSE
Pourquoi me le demandes-tu ? Tu me rappelles quelque chose…

                               ION
Reçoit-il les hommages du Pythien et des éclairs pythiques ?

                               CRÉUSE
Hommages douteux ; j'aurais préféré ne jamais les voir.

                               ION
Pourquoi cette haine contre ce que chérit le dieu ?

                               CRÉUSE
Ce n'est rien ; ce que je sais sur ces cavernes est immonde.

                               ION
Quel est l'Athénien, femme, qui t'a épousée ?

                               CRÉUSE
Ce n'est pas un citoyen, il vient d'un autre pays.

                               ION
Qui ? Il doit donc être bien né.

                               CRÉUSE
C'est Xouthos, fils d'Aiolos et petit-fils de Zeus.

                               ION
Comment a-t-il pu, lui, un étranger, t'épouser toi, qui es du pays ?

                               CRÉUSE
L'Eubée se trouve à côté d'Athènes…

                               ION
Elle en est séparée, dit-on, par un détroit.

                               CRÉUSE
Il s'est allié aux Cécropides pour s'en emparer.

                               ION
C'est pour leur avoir prêté main forte qu'il a pu t'épouser ?

                               CRÉUSE
C'était ma dot pour cette guerre, le prix de sa valeur.

                               ION
Tu viens avec ton mari, ou seule pour l'oracle ?

                               CRÉUSE
Avec mon mari. Il s'est arrêté à l'enclos de Trophionos.              300

                               ION
Vous venez juste voir, ou bien pour un oracle ?

                               CRÉUSE
Nous venons lui demander une chose, à lui et à Phoibos.

                               ION
À propos de récoltes, ou pour des enfants ?

                               CRÉUSE
Nous n'avons pas d'enfants et sommes mariés depuis longtemps.

                               ION
Tu n'en a mis aucun au monde ? Tu n'as pas d'enfant ?

                               CRÉUSE
Phoibos est au fait de ma stérilité.

                               ION
Pauvre femme, tu ne jouis pas du bonheur auquel les autres ont droit ?

                               CRÉUSE
Et toi, qui es-tu ? Elle a bien de la chance celle qui t'a mis au monde.

                               ION
On dit que je suis le serviteur du dieu, femme.

                               CRÉUSE
L'offrande d'une ville, ou vendu par quelqu'un ?

                               ION
Je ne sais qu'une chose, l'on m'appelle l'enfant de Loxias.

                               CRÉUSE
C'est à moi, étranger, de te prendre en pitié.

                               ION
Parce que je ne connais ni ma mère, ni mon père…

                               CRÉUSE
Vis-tu dans ce temple, ou sous un toit ?

                               ION
La maison entière du dieu est à moi, là où le sommeil me surprend.

                               CRÉUSE
Tu étais un enfant, quand tu es arrivé, ou un jeune homme ?

                               ION
Un nouveau-né, à ce que disent ceux qui ont l'air de savoir.

                               CRÉUSE
Et par quelle Delphienne as-tu été allaité ?

                               ION
Je n'ai jamais connu le sein ; celle qui m'a nourri…

                               CRÉUSE
Qui, pauvre petit ? Nos douleurs se rejoignent.

                               ION
La prophétesse de Phoibos est pour moi une mère.

                               CRÉUSE
Jusqu'à ce que tu sois grand, comment t'es-tu nourri ?

                               ION
Je tirais ma subsistance des autels, et des pèlerins qui passent.

                               CRÉUSE
Pauvre femme que ta mère ; qui était-ce ?

                               ION
Je suis le fruit, sans doute, de quelque violence.

                               CRÉUSE
Tu as de quoi vivre, et tu es bien vêtu.

                               ION
Celui qui m'habille, c'est le dieu que je sers.

                               CRÉUSE
N'as-tu jamais cherché à connaître tes parents ?

                               ION
Je ne disposais, femme, d'aucun indice.

                               CRÉUSE
Hélas !
Une autre femme a subi le même sort que ta mère.

                               ION
Qui ? Ça me ferait plaisir si elle prenait part à ma peine.

                               CRÉUSE
Celle pour qui je viens, avant que mon époux arrive.

                               ION
Que veux-tu au juste ? Je tiens à t'aider, femme.

                               CRÉUSE
J'ai besoin que cet oracle de Phoibos reste secret.

                               ION
Parle, je me charge du reste.

                               CRÉUSE
Écoute mon récit… mais la pudeur me retient…

                               ION
Tu n'arriveras à rien : cette déesse ne nous aide pas.

                               CRÉUSE
L'une de mes amies affirme avoir fait l'amour avec Phoibos.

                               ION
Une femme, avec Phoibos ? Restes-en là, étrangère !

                               CRÉUSE
Elle a eu un enfant du dieu, sans que son père le sache.

                               ION
Ce n'est pas possible ! Un homme l'aura forcé, elle a honte.

                               CRÉUSE
Ce n'est pas ce qu'elle dit ; et elle a bien souffert.

                               ION
Qu'a-t-elle fait pour ça, si son amant est un dieu ?

                               CRÉUSE
Son enfant, elle l'a abandonné, dehors.

                               ION
Où est-il, cet enfant abandonné ? Voit-il le jour ?

                               CRÉUSE
Personne ne le sait. C'est ce que je vais demander à l'oracle.

                               ION
S'il n'est plus, de quelle façon a-t-il péri ?

                               CRÉUSE
Elle croit que les fauves ont tué ce malheureux.

                               ION
Sur quels indices se fonde-t-elle ?

                               CRÉUSE
Elle est revenue, là où elle l'avait déposé ; elle ne l'a pas trouvé.         350

                               ION
N'y avait-il pas de traces de sang ?

                               CRÉUSE
Elle dit que non. Et elle a bien exploré les alentours.

                               ION
Depuis quand est-il mort, cet enfant ?

                               CRÉUSE
Il aurait le même âge que toi, s'il était vivant.

                               ION
Le dieu s'est mal conduit ; pauvre mère !

                               CRÉUSE
Elle n'a pas eu d'autre enfant, après.

                               ION
Mais si Phoibos l'a récupéré, s'il l'élève, en secret ?

                               CRÉUSE
Il lui fait du tort en profitant seul d'une joie qu'il devait partager.

                               ION
Il lui est, hélas, arrivé la même chose qu'à moi.

                               CRÉUSE
Toi aussi, étranger, tu regrettes ta pauvre mère.

                               ION
Ne va pas m'évoquer un chagrin que j'avais oublié.

                               CRÉUSE
Je me tais ; fais juste ce que je t'ai demandé.

                               ION
Sais-tu ce qui est le plus lamentable dans cette histoire ?

                               CRÉUSE
Qu'est-ce qui n'est pas un crève-cœur pour cette infortunée ?

                               ION
Comment un dieu voudrait-il révéler ce qu'il cache ?

                               CRÉUSE
Il siège sur un trépied qui est à tous les Grecs.

                               ION
Il a honte de ce qu'il a fait : n'essaie pas de le confondre.

                               CRÉUSE
Mais sa victime souffre de ce qu'elle a subi.

                               ION
Personne ne te fera de prophéties là-dessus,
Se voyant pris en faute, et dans son propre temple,
Phoibos serait parfaitement en droit de sévir
Contre celui qui la ferait. Va-t-en, femme ;
Il ne faut pas poser au dieu des questions qui l'accablent.
Nous serions devenus bien fous, si nous
Essayions de faire dire aux dieux ce
Qu'ils ne veulent pas dire, en sacrifiant des agneaux
Sur leurs autels, ou en observant le vol des oiseaux.
Les faveurs que nous nous efforçons d'extorquer
Aux dieux, ne donnent rien de bon, femme ;
Ce qu'ils donnent d'eux-mêmes, nous nous en trouvons bien.

                               LE CORYPHÉE
Bien des mortels sont frappé par le sort,
Et de différentes façons ; on aurait du mal, dans l'existence
Des hommes, à trouver une seule source de bonheur.

                               CRÉUSE
Ô Phoibos, ni là-bas, ni ici, tu ne t'es montré juste
Envers l'absente, dont voici les paroles, bien présentes :
Tu n'as pas sauvé ton fils comme tu l'aurais dû, et ne vas
Pas, toi, un devin, répondre aux questions de sa mère,
Qu'elle puisse, s'il n'est plus, lui donner un tombeau,
Et, s'il est vivant, qu'il se montre  un jour à ses yeux.
Mais je ne dois plus y penser, si le dieu
M'interdit d'apprendre ce que je veux savoir.
Mais je vois, étranger, mon noble époux,
Xouthos, qui s'approche, il a quitté
La caverne de Triphonios, ne lui dis
Rien de notre conversation, que l'on ne me reproche pas
Une démarche secrète, et que les conséquences
Ne s'avèrent pas différentes de ce que j'escomptais.
La position des femmes n'est pas facile vis-à-vis des hommes,
On confond les bonnes avec les mauvaises,
On les hait ; nous sommes nées pour souffrir.                  400

                               XOUTHOS
Je m'adresserai tout d'abord au
Dieu ; je le salue et je te salue, femme ;
T'es-tu inquiétée vraiment de mon retard ?

                               CRÉUSE
Pas du tout ; je me posais juste des questions. Mais dis-moi
La réponse que tu m'apportes de chez Trophonios.
Comment nos germes se mêleront-ils pour donner des enfants ?

                               XOUTHOS
Il n'a pas jugé bon de se prononcer
Avant le dieu ; il m'a seulement dit que nous ne reviendrons
Pas de ce lieu saint chez nous sans un enfant.

                               CRÉUSE
Souveraine mère de Phoibos, puisse notre
Démarche réussir de sorte que nos rapports
Parviennent à te donner un enfant.

                               XOUTHOS
Qu'il en soit ainsi ; mais qui va parler au nom du dieu ?

                               ION
Moi, dehors, le service intérieur est assuré par d'autres,
Qui sont assis près du trépied, étranger,
Les grand nobles de Delphes, désignés par le sort.

                               XOUTHOS
Fort bien : je sais tout ce dont j'ai besoin,
Je vais entrer ; à ce qu'on m'a dit, on a offert
Un sacrifice au nom de tous les
Visiteurs, devant le temple ; je veux, ce jour-ci,
Il est propice, écouter les oracles du dieu.
Toi, autour des autels, femme, avec
Des branches de laurier, prie les dieux,
Que je rapporte un oracle fécond du temple d'Apollon.

                               CRÉUSE
Qu'il en soit ainsi, oui. Si Loxias veut bien
Réparer maintenant ses fautes d'autrefois,
Cela ne lui suffira pas pour être vraiment mon ami,
Quoi qu'il m'annonce, c'est un dieu, je m'en contenterai.

                               ION
Pourquoi cette étrangère fait-elle toujours au dieu,
À mots couverts, des reproches inintelligibles ?
Est-ce de l'affection pour celle qui motive sa démarche,
Ou garde-t-elle pour elle ce qu'elle doit cacher ?
Qu'ai-je donc à faire de la fille
D'Érechtée ? Ma foi, rien. Je m'en vais
Remplir, avec des aiguières en or, les bassins
D'eau lustrale. Je dois faire des remontrances
À Phoibos. Que lui arrive-t-il ? Il force des jeunes filles,
Et les abandonne ? Il fait des enfants en cachette
Et s'en moque s’ils meurent ?
Pas toi ! Puisque tu en as le pouvoir,
Attache-toi à la vertu. Parmi les mortels, tous
Les méchants sont punis par les dieux.
Comment cela se fait-il que, vous qui fixiez vous-mêmes les lois
Pour les humains, on puisse vous accuser de les transgresser ?
Si — cela ne se produira pas, j'émets cette hypothèse —
Vous ayez à répondre d'un viol à la justice des hommes,
Toi, Poséidon, et Zeus qui règnes dans le ciel,
Pour les indemniser de vos abus, vous videriez vos temples !
En cherchant le plaisir sans vous soucier des conséquences,
Vous vous mettez en tort. Vous n'aurez plus le droit de dire
Du mal des hommes, si nous imitons ce que les dieux             450
Trouvent bon, c'est vous qui leur donnez ces leçons.

                               LE CHŒUR
Toi qui est venue au monde
Sans qu'intervienne Ilithie,
Je t'invoque, ma divine Athéna,
Toi que Prométhée, le Titan, a
Fait sortir du crâne
De Zeus, bienheureuse Nikè,
Viens au temple pythien,
Envole-toi des chambres en or de L'Olympe,
Vers les rues, là,
Au nombril de la terre,
Où l'autel de Phoibos,
Près du trépied que célèbrent les chœurs,
Rend ses oracles,
Toi, et la fille de Léto.
Désses toutes deux, et pures toutes les deux,
Augustes sœurs de Phoibos.
Intercédez, ô Vierges,
Que l'antique race
D'Érechtée, par des oracles clairs,
Obtienne un rejeton.
      Il est pour les mortels
      Un suprême bonheur,
      Un inébranlable point de départ,
      Une jeunesse vigoureuse
      Et féconde illuminant
      La demeure d'un père,
      À qui transmettre une
      Richesse qu'ils recevront de leurs pères
      Et laisseront à leurs enfants.
      Ce sera notre force dans les revers,
      Une joie quand tout va bien,
      Dans la guerre, ils apporteront
      Une lumière d'espoir à leur patrie.
      Moi, devant la richesse,
      Les demeures royales, je place
      L'attentive éducation d'enfants pleins de bravoure,
      J'abhorre une existence sans enfant
      Et blâme ceux qui s'en contentent ;
     Je voudrais avoir les ressources modeste
      D'une vie avec de nombreux fils.
Ô sièges de Pan, et
Rocher près des cavernes
Des Hautes- Roches,
Où les trois filles d'Aglauros foulent
De leurs pieds, en dansant,
Les pistes verdoyantes devant
Les temples d'Athéna,
Aux accents variés
Des flûtes champêtres,
Quand tu joues dans tes                              500
Antres à l'abri
Du soleil, ô Pan,
Une jeune fille a, là, mis au
Monde, la pauvre, un enfant
De Phoibos, l'a exposé, un festin pour les oiseaux,
Une viande bien saignante pour les fauves, le fruit abusifd'un viol. Ni quand je travaillais à la navette, ni dans les contes,
Je n'ai entendu dire qu'ils aient goûté au bonheur
Les enfants des mortels et des dieux.

                               ION
Servantes qui, près des degrés du temple, chargées
De garder les offrandes, attendez votre maître,
Xouthos a-t-il quitté le trépied sacré, et le lieu des oracles,
Ou est-il resté à dedans pour poser des questions sur sa stérilité ?

                               LE CORYPHÉE
Il est à l'intérieur, étranger, il n'a pas repassé le seuil de ce temple.
Mais il va bientôt partir, nous entendons le bruit
Des portes, vous allez voir bientôt ressortir votre maître.

                               XOUTHOS
Sois heureux, mon fils ; je puis te le dire d'emblée.

                               ION
Nous le sommes ; reprends tes esprits, nous nous en trouverons bien.

                               XOUTHOS
Laisse-moi te baiser la main, te serrer dans mes bras.

                               ION
Te sens-tu bien ? Le dieu t'a-t-il fait perdre la tête, étranger ?

                               XOUTHOS
Suis-je fou, retrouvant ce qui m'est cher, de vouloir t'embrasser ?

                               ION
Arrête, ne me touche pas, tu vas déchirer les bandeaux du dieu.

                               XOUTHOS
Je vais te toucher, sans te bousculer, je retrouve mon bien.

                               ION
Ne vas-tu pas me lâcher ? Tu vas te prendre des flèches dans la poitrine.

                               XOUTHOS
Pourquoi me fuir ? Reconnais celui qui t'aime plus que tout…

                               ION
Cela ne me tente pas de calmer les étrangers sans manières et délirants.

                               XOUTHOS
Tue-moi, brûle-moi ! Tu seras, si tu le fais, l'assassin de ton père !

                               ION
Comment serais-tu mon père ? Ça me fait rire, de l'entendre.

                               XOUTHOS
Attends ; à mesure que je t'expliquerai, ça te semblera plus clair.

                               ION
Que vas-tu donc me dire ?

                               XOUTHOS
Je suis ton père et tu es mon fils.

                               ION
Qui le dit ?

                               XOUTHOS
Celui qui t'a nourri, alors que tu es à moi.

                               ION
Tu es ton seul témoin ?

                               XOUTHOS
J'ai écouté les oracles du dieu.

                               ION
Tu as mal compris son énigme.

                               XOUTHOS
J'entends donc de travers ?

                               ION
Qu'a dit Loxias ?

                               XOUTHOS
Que celui que je rencontrerai…

                               ION
Comment ?

                               XOUTHOS
En sortant du temple du dieu…

                               ION
Que deviendra-t-il ?

                               XOUTHOS
Ce sera mon fils.

                               ION
Né de toi, ou comme un don ?

                               XOUTHOS
Il te donne, parce que tu es né de moi.

                               ION
Et je suis le premier que tu as rencontré ?

                               XOUTHOS
Et personne d'autre, mon fils.

                               ION
Qu'est-ce qui est arrivé ?

                               XOUTHOS
Nous sommes deux à en être surpris.

                               ION
Bon. Mais qui est ma mère ?

                               XOUTHOS
Je ne puis te le dire.

                               ION
Et Phoibos ne te l'a pas dit ?

                               XOUTHOS
J'étais si heureux, je n'ai rien demandé d'autre.

                               ION
C'est donc la Terre, ma mère ?

                               XOUTHOS
La terre ne met pas d'enfants au monde.

                               ION
Bien, changeons de sujet.

                               XOUTHOS
Ça vaut mieux, mon enfant.

                               ION
Ne t'es-tu pas introduit dans un lit ou un autre ?…

                               XOUTHOS
Fredaines de jeune homme.

                               ION
Avant d'épouser la fille d'Érechtée ?

                               XOUTHOS
Je ne l'ai pas fait après.

                               ION
C'est donc toi qui m'as engendré ?

                               XOUTHOS
Cela correspond aux dates.

                               ION
Comment suis-je alors arrivé ici ?

                               XOUTHOS
C'est ce que je ne comprends pas.

                               ION
J'ai dû faire du chemin ?…

                               XOUTHOS
Cela me laisse pantois.

                               ION
Es-tu venu avant au rocher de Pythô ?

                               XOUTHOS
Pour la fête aux flambeaux de Bacchus.                         550

                               ION
T'es-tu arrêté chez un proxène ?

                               XOUTHOS
Il m'a, avec les femmes de Delphes…

                               ION
Introduit dans un thiase ? C'est ce que tu veux dire ?

                               XOUTHOS
Avec les ménades de Bacchos.

                               ION
Étais-tu lucide ou gris ?

                               XOUTHOS
Je jouissais de plaisirs de Bacchos.

                               ION
C'est là que j'ai été conçu ?

                               XOUTHOS
Et que mon destin m'a fait tomber sur toi.

                               ION
Comment ai-je échoué dans ce temple ?

                               XOUTHOS
Une jeune fille t'aura exposé.

                               ION
J'échappe à ma condition d'esclave.

                               XOUTHOS
Ouvre tes bras à ton père, mon fils.

                               ION
Je ne puis me permettre de ne pas croire le dieu.

                               XOUTHOS
Te voilà raisonnable.

                               ION
Et que désirerais-je d'autre…

                               XOUTHOS
Tu vois à présent ce qu'il te fallait voir.

                               ION
Que d'être issu d'un enfant de Zeus ?

                               XOUTHOS
C'est ce qui t'arrive.

                               ION
Je vais donc embrasser celui qui m'a engendré ?

                               XOUTHOS
Crois-en le dieu.

                               ION
Je te salue, mon père…

                               XOUTHOS
Quel plaisir que d'entendre ce mot !

                               ION
Je salue ce jour-ci…

                               XOUTHOS
…Qui a mis un comble à mon bonheur.

                               ION
Ô ma mère chérie, quand est-ce que je te verrai de mes yeux ?
Je brûle encore plus de te voir qu'avant, qui que tu sois.
Mais peut-être es-tu morte, et je ne pourrai pas la voir, même en rêve.

                               LE CORYPHÉE
Nous avons notre part des bonheurs domestiques,
J'aimerais voir cependant ma maîtresse connaître
Ce bonheur, comme la demeure d'Érechtée.

                               XOUTHOS
Mon enfant, le dieu m'a mené tout droit
À toi, il t'a rapproché de moi,
Tu as retrouvé ce que tu avais de plus cher, sans le savoir ;
Mais ce que tu as raison de désirer, je le désire aussi,
Que tu retrouves ta mère, mon fils,
Et moi, la femme qui t'a mis au monde pour moi.
Remettons-nous-en au temps.
Mais quitte le sol du dieu, et ta vie misérable,
Pars pour Athènes, comme le veut ton père,
Où t'attend son sceptre fortuné,
Et de grandes richesses, tu ne souffriras pas
De la double humiliation d'être un roturier et un gueux,
Tu seras bien né et auras amplement de quoi vivre.
Tu te tais ? Pourquoi ne pas détacher tes yeux de la terre,
As-tu quelque souci, toi, si joyeux ?
Un tel revirement, ça fait peur à ton père.

                               ION
Les choses n'ont pas le même aspect,
Quand on les regarde de près ou de loin.
Je suis réjoui de mon sort, je trouve
Un père ; mais je pense à une chose, mon père,
Écoute-moi. On dit que la population autochtone
De l'illustre Athènes, n'a été mêlée à aucune autre,
Je suis donc affligé d'une double infirmité,
Mon père vient d'ailleurs et je suis un bâtard.
Avec une telle réputation, je resterai
Affaibli, on me traitera de rien du tout, né d'un rien du tout.
Si, dans le but de devenir quelqu'un, j'essaie
D'occuper la première place dans la cité, j'essuierai
La haine des incapables : ils ne supportent pas ce qui les dépasse ;
Les plus grands talents, qui se taisent,
Par sagesse, et n'ont aucun penchant pour les affaires,
Me prendront pour un sot qui prête à rire,                     600
De ne pas rester tranquille, dans une cité pleine de dangers.
Ceux qui ont recours à la raison, et s'intéressent à la cité,
Si je me fais connaître, j'inspirerai leur méfiance
Au moment de voter. C'est ce qui se passe d'ordinaire, mon père :
Ceux qui exercent le pouvoir et disposent des places,
Ne cessent de combattre leurs adversaires.
Pénétrant dans la maison d'un autre, venu d'ailleurs,
Chez une femme sans enfant, qui a, jusque là,
Partagé tes épreuves, et subira seule
Un sort amer, comment ferai-je pour ne pas
Faire l'objet d'une haine compréhensible,
Lorsque je me tiendrai tout près de toi,
Elle qui, restée stérile, regardera ce qui t'est cher avec amertume ?
Ou tu me trahiras en pensant à ton épouse,
Ou, pour respecter mes droits, tu détruiras ton foyer.
Combien de fois les femmes ont-elles eu recours
Au poignard ou aux poisons mortels pour assassiner leur mari !
Ta femme, au demeurant, m'inspire de la pitié, mon père,
Elle vieillira sans enfants ; elle ne  mérite pas,
Avec de si nobles aïeux, d'être stérile.
    La tyrannie que l'on a tort de porter aux nues
Présente un visage agréable, elle est au fond
Pesante ; qui est heureux, qui est béni du sort,
En ayant peur, en passant sa vie à soupçonner
Un attentat ? J'aimerais mieux vivre heureux
Comme un homme ordinaire, que comme un tyran,
Qui se plaît à avoir de méchants amis,
Hait les gens de bien, et craint d'être tué.
      Tu peux dire que l'argent l'emporte sur tout cela,
Et que c'est plaisant d'être riche ; je n'aime pas être à l'affût
Du moindre bruit, en gardant mon trésor, ni avoir des soucis ;
Pourvu que j'aie juste le nécessaire, sans avoir à me ronger.
Ce dont je jouissais ici, écoute-moi, mon père :
D'abord du bien le plus précieux pour les mortels, le loisir ;
Pas trop de monde, jamais un butor ne m'a
Heurté en passant ; s'il est une chose intolérable,
C'est de céder le pas à qui vaut moins que nous.
Que je prie le dieu ou que je parle aux hommes,
L'on apprécie mes services, et l'on ne s'en plaint pas.
Je reconduisais les hôtes, j'en recevais d'autres,
Il m'était agréable de toujours voir de nouvelles têtes.
Ce qu'il faut souhaiter aux hommes, quoi qu'ils en aient,
Le loi et ma nature ont offert, en ma personne, au dieu
Un être juste. Quand j'y réfléchis,
Je préfère ce que je trouve autour de moi, mon père, que là-bas.
Laisse-moi vivre ici ; l'on prend autant de plaisir
À jouir des grandeurs, qu'à goûter des riens.

                               LE CHŒUR
Tu as raison, si ceux que j'aime
Se trouvent bien de ce que tu dis.

                               XOUTHOS
Ne parle plus ainsi, rends-toi compte de ton bonheur ;
Je veux commencer, là où je t'ai trouvé, mon fils,
Par dresser une table commune, pour un repas commun,
Et faire le sacrifice que je n'ai pas fait à ta naissance.
Maintenant, je vais, comme un hôte que j'invite chez moi,
T'offrir un banquet ; puis je te conduirai à la terre
D'Athènes, comme un visiteur, pas comme mon fils.
Je ne veux pas aggraver le chagrin de ma femme,
En lui infligeant mon bonheur, quand elle n'a pas d'enfants.
Je saisirai plus tard une occasion de convaincre
Mon épouse de te laisser hériter de mon trône.
Je t'appelle Ion, ce nom s'applique à ce qui t'arrive,
Tu es le premier qui est venu à ma rencontre,
Quand je suis sorti du sanctuaire du dieu. Réunis donc
Tous tes amis, rassemble-les pour un joyeux sacrifice,
Fais-leur tes adieux, puisque tu vas quitter Delphes.
Quand à vous, servantes, ne dites rien de cela à ma femme,
Vous trouverez la mort, si vous en parlez à mon épouse.

                               ION
J'irai donc ; il manque une chose à mon bonheur ;
Si je ne trouve pas celle qui m'a mis au monde, père,
Ce ne sera pas une vie ; si je puis émettre un vœu,
C'est que cette femme soit une Athénienne,
Et que je tienne de ma mère le droit de parler librement.
Si un étranger pénètre dans une ville où la race est pure,
Fût-il légalement un citoyen, sa langue sera celle
D'un esclave, il ne pourra pas dire ce qu'il veut.

                               LE CHŒUR
Je vois des larmes et des cris
De douleur, des plaintes à n'en pas finir,
Quand ma reine saura que son époux
Connaît le bonheur d'avoir un enfant,
Tandis qu'elle n'en a pas, et n'a pas l'espoir d'en avoir.
Quel est l'oracle, ô fils-prophète de Léto,
Que tu as prononcé ?
D'où est sorti cet enfant, élevé
Dans ton temple, quelle femme est sa mère ?
Il ne me dit rien de bon, cet oracle, je pressens une ruse…
Je crains un malheur,
Qu'en adviendra-t-il.
Étrangement, on me donne l'ordre étrange
De me taire.
Cela sent la ruse, et un curieux hasard, ce fils
Né d'une autre sang…
Qui n'en tombera pas d'accord ?
      Mes amies, allons-nous
 Dire clairement à ma maîtresse
      Que son époux, qui était tout pour elle et partageait
       Ses espoirs, la pauvre… ?
      C'en est fait à présent d'elle, il est heureux, lui ;
      Elle est condamnée à une vieillesse chenue, et son mari         700
      La délaissera.
      Le misérable, il vient d'ailleurs, et entre dans une grande
      Et riche maison, il n'est pas à la hauteur de son destin.
      Qu'il périsse, qu'il périsse,
      Il a trompé ma maîtresse,
 Qu'il ne puisse arriver à
      Présenter aux dieux un gâteau
 Purifié par les flammes ; il saura ce que
      ( J'en pense, et si j'accueille
      Bien (une nouvelle) dynastie.
      Ils pourront festoyer,
      Le nouveau fils et le nouveau père.
Ô chaînes où s'élèvent les rochers du
Parnasse et le séjour, sur leurs cimes aériennes,
Où Bacchos, brandissant ses torches enflammées,
Va, d'un bond, rejoindre les Bacchantes qui tournoient dans la nuit,
Que jamais cet enfant n'arrive dans ma ville,
Qu'il meure, en quittant ce nouveau jour.
Notre cité aurait des raisons de se garantir
Contre l'intrusion d'un étranger.
Il suffit de l'aide que nous a apportée jadis
Érechtée, notre roi.

                               CRÉUSE
Ô vieillard qui t'es occupé des enfants
De mon père Érechtée, quand il vivait,
Hisse-toi jusqu'au temple où le dieu rend ses oracles,
Afin de partager ma joie, si Loxias, notre maître,
M'annonce que je pourrai avoir des enfants.
Il est doux d'être heureux en présence de ceux qu'on aime ;
Si, ce que je ne souhaite pas, cela tourne mal, 
Il est agréable d'avoir sous les yeux un être qui nous soutient.
Quoique tu sois sous mes ordres, comme jadis sous
Ceux de mon père, je t'honore comme si tu étais le mien.

                               LE VIEILLARD
Ô ma fille, noble enfant de nobles parents,
Tu gardes leur esprit, et tu ne déshonores pas
Tes antiques ancêtres, fils de cette terre.
Tire-moi, tire-moi jusqu'au sanctuaire et guide-moi.
Il est perché bien haut ; aide mes
Vieilles jambes à avancer, soulage-les.

                               CRÉUSE
Suis-moi, à présent ; et fais attention où tu poses tes pieds.

                               LE VIEILLARD
Regarde…
Mon pas est lent, mais mon esprit est vif.

                               CRÉUSE
Explore le terrain avec ton bâton.

                               LE VIEILLARD
Il est aveugle aussi, puisque ma vue est basse.

                               CRÉUSE
Tu as raison ; mais tiens bon.

                               LE VIEILLARD
Je ne demande que ça ;  mais je n'y peux rien.

                               CRÉUSE
Femmes, qui travaillez fidèlement à mes métiers
Avec votre navette, avec quelle réponse mon mari
Est-il sorti sur les enfant, pour lesquels nous sommes venus ?
Dites-le-moi ; si vos nouvelles sont bonnes,                     750
Vous n'aurez pas affaire à des maîtres ingrats.

                               LE CORYPHÉE
Quel destin !

                               LE VIEILLARD
Ce préambule n'est pas encourageant.

                               LE CORYPHÉE
Ah, la pauvre !

                               LE VIEILLARD
Cet oracle va-t-il m'inspirer de l'inquiétude pour mes maîtres ?

                               LE CORYPHÉE
Eh bien, qu'allons-nous faire, si notre vie est jeu ?

                               CRÉUSE
Où veux-tu en venir ? Que te faut-il donc craindre ?

                               LE CORYPHÉE
Allons-nous parler ou nous taire ? Que faire à la fin ?

                               CRÉUSE
Parle ; tu as un malheur à m'annoncer.

                               LE CORYPHÉE
Je vais parler, même s'il me faut mourir deux fois.
Tu ne pourras pas, maîtresse, prendre un enfant
Dans tes bras, ni le tenir contre ton sein.

                               CRÉUSE
Ah ! je voudrais mourir.

                               LE VIEILLARD
Ma fille !

                               CRÉUSE
Pauvre de moi,
C'est affreux,  j'essuie,  je ressens une souffrance
Qui me tue, mes amies.

                               LE VIEILLARD
C'en est fait de nous, mon enfant.

                               CRÉUSE
Las ! Hélas !
Une douleur m'a transpercé les
Poumons.

                               LE VIEILLARD
Attends pour gémir…

                               CRÉUSE
Il y a de quoi!

                               LE VIEILLARD
Que nous sachions…

                               CRÉUSE
Que me reste-t-il à savoir ?

                               LE VIEILLARD
Si mon maître partage avec toi cette
Disgrâce ; ou s'il jouit d'un bonheur dont tu n'as pas ta part.

                               CRÉUSE
Cela met un comble à mon malheur, ce que tu dis ; tu dis
Que je n'ai plus qu'à pleurer de douleur.

                               LE VIEILLARD
Doit-il naître d'une femme, l'enfant dont
Tu parles, ou est-il né, selon son oracle ?

                               LE CORYPHÉE
Il est né, c'est une jeune homme
Que Loxias lui donne ; j'étais là.

                               CRÉUSE
Que dis-tu ? On ne peut pas le dire, pas le dire, pas l'entendre,
Ce que tu me déclares.

                               LE VIEILLARD
Ni à moi. Comment l'oracle s'est-il accompli ?
Dis-le-moi clairement, et qui est cet enfant.

                               LE CORYPHÉE
Le premier que devait rencontrer ton époux en
Sortant du temple, c'est l'enfant que lui a donné le dieu.

                               CRÉUSE
Ah! Là ! Là! Là ! Là ! il a dit que je passerai ma vie sans enfant,
Sans enfant, je vais habiter seule une demeure
Déserte.

                               LE VIEILLARD
Qui a été désigné par le sort ? Qui a-t-il rencontré,
Le mari de cette malheureuse ? Comment, où l'a-t-il vu ?

                               LE CORYPHÉE
Tu le connais, ma chère maîtresse, ce garçon
Qui balayait le temple ? C'est son fils.

                               CRÉUSE
Si je pouvais seulement m'envoler à travers l'air fluide,
Loin de la terre des Grecs, jusqu'aux astres du soir,
C'est  atroce, atroce, ce que j'endure, mes amies.

                               LE VIEILLARD
Et quel nom lui a donné son père ?                         800
Le sais-tu ? Et-ce qu'on le cache ? Est-ce qu'on hésite encore ?

                               LE CORYPHÉE
Ion, c'est le premier à avoir rencontré son père.

                               LE VIEIlLARD
Quelle est sa mère ?

                               LE CORYPHÉE
Je ne puis te le dire.
Il est parti, vieillard, si tu veux tout savoir, à son insu,
Vers les tentes sacrées, son époux, sacrifier aux dieux hospitaliers,
Ainsi  qu'à ceux qui veillent sur les familles, pour son fils,
Et l'avoir près de lui au festin qu'il lui offre.

                               LE VIEILLARD
Nous sommes trahis, Maîtresse — j'en souffre comme toi —
Par ton mari, il a bien préparé son coup,
On nous traite vilainement, nous voilà chassés
Du palais d'Érechtée. Ce n'est point par haine de ton mari
Que je le dis, je te suis plus attaché qu'à lui,
Cet étranger qui s'est introduit dans la cité en t'épousant,
Et dans ta maison, qui a fait main basse sur ton héritage,
Qui a été convaincu d'avoir eu des enfants d'une autre
Femme en cachette, je vais te parler franchement.
Quand il s'est aperçu que tu étais stérile, il n'a pas
Accepté d'être comme toi, de partager ton sort,
Il s'est introduit dans le lit d'une esclave, et il a engendré
En cachette en enfant, l'a fait partir,
Et confié à quelqu'un de Delphes.  On l'abandonne
Dans la maison du dieu, pour plus de discrétion, on l'y élève.
Quand il s'est avisé que c'était devenu un jeune homme,
Il t'a convaincu de venir ici, à cause de votre stérilité.
Ce n'est pas le dieu qui t'a trompé, c'est lui qui t'a trompé :
Ça fait longtemps qu'il élevait cet enfant, il a manigancé
Tout cela ; si on le prenait sur le fait, il reportait sa responsabilité sur le dieu,
Il se préparait secrètement, pour éviter la haine de son peuple,
À lui transmettre le pouvoir royal sur nos terres.
Ce nouveau nom, ça fait longtemps qu'il l'a façonné,
C'est Ion, parce qu'il l'a croisé en sortant.

                               LE CORYPHÉE
Ah ! J'exècre depuis toujours les êtres malfaisants,
Qui machinent leurs crimes, puis les habillent
D'artifices. Je préfère avoir pour ami un rustre
Honnête qu'un méchant plus instruit.

                               LE VIEILLARD
Mais le pire de tous les malheurs que tu essuieras,
C'est de le voir introduire dans ta maison un maître
Sans mère, n'importe qui,  l'enfant d'une esclave.
C'eût été un moindre mal, s'il t'eût convaincue, en invoquant
Ta stérilité, d'accueillir chez toi l'enfant d'une mère
De noble origine ; si cela t'était pénible,
Prendre une épouse dans la famille d'Éole.
Tu n'as donc plus qu'à te conduire en femme ;
Avec une épée, ou par quelque ruse,
Ou des poisons, faire périr ton mari
Et son enfant, avant de mourir de leurs mains.
Si tu n'en as pas le cœur, tu n'as plus qu'à renoncer à ta vie.
(Quand deux ennemis sont réunis sous le même toit,
Il faut que l'un ou l'autre succombe.)
Je veux te soutenir dans cette épreuve,                                         850
Et t'aider à tuer cet enfant, en allant dans la tente
Où le repas se prépare, pour rendre à mes maîtres la nourriture
Qu'ils m'ont donnée, mourir ou vivre en voyant la lumière.
Il n'y a qu'une chose dont un esclave ait à rougir,
De mériter ce nom. Pour le reste un esclave
N’a rien à envier aux homme libres,  s'il vaut quelque chose.

                               LE CORYPHÉE
Je veux moi aussi, chère maîtresse, partager
Ton destin, mourir ou vivre, glorieusement.

                               CRÉUSE
Ô mon âme, comment me taire ?
Comment révéler mes obscures
Amours, quoi qu'en ait ma pudeur ?
Quel obstacle se dresse devant moi ?
Contre qui faire assaut de vertu,
Contre un époux qui m'a trahie ?
N'ai-je plus de foyer, n'ai-je plus d'enfant,
Se sont-ils évanouis, les espoirs, que je n'ai pu
Voir honorablement exaucés — et j'en avais besoin —
En cachant mon viol,
      Et ce nouveau-né qui m'a fait tant pleurer ?
Mais, par le séjour plein d'étoiles de Zeus,
Par la déesse qui règne sur mes rochers,
Et le rivage saint qu'arrosent les eaux du
Lac Triton,
Je ne cacherai pas ce viol, cela m'ôtera un poids
De la poitrine, je me sentirai mieux.
Des larmes perlent sur mes yeux,
Mon âme souffre, ils m'en veulent,
Les hommes et les dieux !
Je les convaincrai
      De trahison et d'ingratitude envers leurs femmes.
Ô toi qui tires tes sons de ta lyre
À sept cordes, faisant vibrer sur les cornes
De bêtes sans vie
Les chants harmonieux des muses,
Je t'accuse, ô Fils de Léto,
Face à la lumière de ce jour.
Tu t'es présenté à moi, dans l'éclat
De ta chevelure dorée, tandis que je déposais,
Dans les plis de ma robe, les fleurs de safran que je cueillais,
Pour en faire des guirlandes aux reflets d'or.
Serrant mes poignets
Blancs, tandis que je hurlais :
"Ah ! ma mère !" tu m'as entraînée
Vers ta couche, dans ton antre,
Toi, un dieu, pour que je la
Partage, usant de moi sans
Pudeur, comme Cypris t'y invitait.
Je mets, pauvre de moi, au monde
Un garçon que, par crainte de ma mère,
Je dépose sur ta couche,
Là où tu m'as soumise, misérable, à ta misérable                      900
Étreinte, pauvre de moi !
Las ! Hélas ! C'en est fait de lui, maintenant,
Il est devenu un régal pour les oiseaux,
Mon fils et le mien, le malheureux ;
Tu tires, toi, des sons de la lyre,
Pour tes chants glorieux
      Hé,
C'est à toi que je m'adresse, fils de Léto,
     Qui sièges, sur un trône d'or,
     Au centre de la terre,
     Dispensant tes oracles,  je vais
     Proclamer ce que j'ai à dire, que tu l'entendes.
     Ah ! criminel amant,
     Qui, sans rien devoir
     À mon époux,
     Lui installes un fils à son foyer ;
      Et mon fils, qui est le tien, inconscient, tu n'en as rien
     À faire qu'il ait été déchiqueté par les oiseaux,
     Arraché à ses langes maternels.
      Délos te hait, ainsi que les pousses
     De laurier, près du palmier au feuillage luxuriant,
     Là où t'a mis au monde, saintement,
    Léto, de la semence de Zeus.

                               LE CORYPHÉE
Ah ! quel grand coffre s'ouvre là,  chargé
De maux, de quoi tirer des larmes à tous.

                               LE VIEILLARD
À regarder, ma fille, ton visage, je suis plein
De pitié, je ne savais plus où j'en étais.
À peine ai-je essuyé en mon cœur une vague de malheurs,
Un autre soulève ma poupe, suscité par tes paroles
Où tu me délivres des maux présents, pour
T'engager dans de nouveaux chemins semés d'autres douleurs.
Que dis-tu ? Qu'as-tu à reprocher à Loxias ?
Quel enfant dis-tu avoir mis au monde ? À quel endroit de la ville l'as-tu
Laissé, friand tombeau pour les fauves ? Redis-le moi.

                               CRÉUSE
Cela me fait honte, vieillard, mais je vais te le dire.

                               LE VIEILLARD
Je sais noblement partager mêler mes plaintes à celles de mes amis.

                               CRÉUSE
Écoute donc ; connais-tu, sur le rocher de Cécrops, une caverne
Orientée au nord, à l'endroit que nous appelons Hautes-Roches.

                               LE VIEILLARD
Oui, près du sanctuaire et des autels de Pan.

                               CRÉUSE
C'est là que j'ai livré un terrible combat.

                               LE VIEILLARD
Lequel ? Combien mes larmes devancent tes paroles !

                               CRÉUSE
Je me suis, malgré moi, à Phoibos, bien tristement unie.

                               LE VIEILLARD
Est-ce bien là, ma fille, ce que j'avais compris ?

                               CRÉUSE
Je l'ignore ; si tu dis vrai, je le reconnaîtrai.

                               LE VIEILLARD
Tu as souffert en secret d'un mal que tu cachais ?

                               CRÉUSE
C'est le mal qu'à présent je t'avoue.

                               LE VIEILLARD
Comment as-tu caché cette union avec Apollon ?

                               CRÉUSE
J'ai accouché ; essaie, vieillard, de supporter ce que je vais te dire.

                               LE VIEILLARD
Où ? Qui t'a aidée ? L'as-tu fait toute seule ?

                               CRÉUSE
Oui, dans la caverne où il m'a forcée.

                               LE VIEILLARD
Où est ton enfant ? Que tu ne sois plus uniquement stérile.         950

                               CRÉUSE
Il est mort, vieil homme, abandonné aux bêtes.

                               LE VIEILLARD
Il est mort ? Apollon n'a-t-il rien fait pour lui, l'infâme ?

                               CRÉUSE
Non : il est élevé dans la maison d'Hadès.

                               LE VIEILLARD
Qui l'a donc exposé ? Ce n'est sûrement pas toi.

                               CRÉUSE
Moi, en pleine nuit, emmailloté  dans mon manteau.

                               LE VIEILLARD
Il n'y avait personne avec toi pour le faire ?

                               CRÉUSE
Rien que ma détresse et ce que je cachais.

                               LE VIEILLARD
Comment as-tu eu le cœur d'abandonner ton enfant dans une caverne ?

                               CRÉUSE
Comment ? Ma bouche a exhalé bien des plaintes.

                               LE VIEILLARD
Oh !
Une bien triste, bien triste audace et, pour le dieu, c'est pire.

                               CRÉUSE
Si tu avais vu l'enfant qui me tendait les bras !

                               LE VIEILLARD
Il réclamait ton sein, de s'endormir dans tes bras ?

                               CRÉUSE
Là-même,  où  je lui ai infligé un sort si indigne…

                               LE VIEILLARD
Qu'est-ce qui t'a donné l'idée d'exposer ton enfant ? 

                               CRÉUSE
Je pensais que le dieu allait sauver mon fils.

                               LE VIEILLARD
Las ! Quelle tempête s'abat sur la fortune de cette maison.

                               CRÉUSE
Pourquoi te couvrir la tête, vieillard, et verser ces larmes ?

                               LE VIEILLARD
Je vois votre malheur, à ton père et à toi.

                               CRÉUSE
C'est le sort des mortels ; il n'y a rien qui dure.

                               LE VIEILLARD
Cessons à présent de gémir, ma fille.

                               CRÉUSE
Que me faut-il donc faire ; dans le malheur, on ne sait quoi faire.

                               LE VIEILLARD
Le premier à se mettre en tort c'est le dieu, venge-toi de lui.

                               CRÉUSE
Comment l'emporterai-je sur lui ? Je suis une mortelle.

                               LE VIEILLARD
Mets le feu au sanctuaire sacré de Loxias.

                               CRÉUSE
J'ai bien trop peur ; je souffre déjà assez.

                               LE VIEILLARD
Ose ce qui est possible, fais périr ton mari.

                               CRÉUSE
Je respecte trop mon mari, il a été irréprochable jusqu'ici.

                               LE VIEILLARD
Tue donc cet autre enfant qui est apparu, il te nuit.

                               CRÉUSE
Comment ? Comme je le voudrais, si c'était possible !

                               LE VIEILLARD
Donne des épées à tous tes serviteurs.

                               CRÉUSE
Allons-y !… Mais où cela doit-il se passer ?

                               LE VIEILLARD
Sous la tente sacrée, où il régale ses amis.

                               CRÉUSE
Pour un si grand exploit, les esclaves sont faibles.

                               LE VIEILLARD
Ha ! tu flanches ; trouve donc quelque chose !

                               CRÉUSE
Je puis recourir à la ruse, et à des moyens énergiques.

                               LE VIEILLARD
Dans les deux cas, je suis prêt à t'aider.

                               CRÉUSE
Écoute donc, connais-tu la guerre des Fils de la Terre ?

                               LE VIEILLARD
Oui : c'est celle que les Géants ont à Phlégre livrée contre les dieux.

                               CRÉUSE
C'est là que la Terre a accouché de la Gorgone, un monstre terrible.

                               LE VIEILLARD
Pour soutenir ses fils ? Et faire souffrir les dieux ?

                               CRÉUSE
Oui. Elle a été tuée par Pallas, la fille de Zeus.

                               LE VIEILLARD
Est-ce donc l'histoire que l'on m'a racontée jadis ?

                               CRÉUSE
Sa peau couvre la poitrine d'Athéna ?

                               LE VIEILLARD
On l'appelle l'Égide, l'armure de Pallas ?

                               CRÉUSE
Elle a pris ce nom, quand elle a bondi dans la mêlée.

                               LE VIEILLARD
Qu'est-ce qui rendait son aspect effroyable ?

                               CRÉUSE
Les serpents dont la cuirasse était couverte.

                               LE VIEILLARD
Qu'y a-t-il là, ma fille qui puisse atteindre tes ennemis ?

                               CRÉUSE
Connais-tu ou non Érichtonios ? Aucune raison que non, vieillard.

                               LE VIEILLARD
Le premier que la terre a mis au monde, ton premier ancêtre ?    1000

                               CRÉUSE
Pallas lui a donné à sa naissance…

                               LE VIEILLARD
 Quoi ? Tu prends bien du temps pour me dire la suite.

                               CRÉUSE
Deux gouttes du sang de le Gorgone.

                                ( LE VIEILLARD
Quel est donc son effet sur les êtres humains ?

                               CRÉUSE
Elle peut les tuer, ou bien soigner leurs maux. )

                               LE VIEILLARD
Dans quoi les a-t-elle attachées au corps de cet enfant ?

                               CRÉUSE
Dans une chaîne d'or, qu'il a donnée à mon père.

                               LE VIEILLARD
En as-tu hérité à sa mort ?
                              
                               CRÉUSE
Oui, et je la porte à mon poignet.

                               LE VIEILLARD
Comment ce cadeau de la déesse peut-il avoir deux effets ?

                               CRÉUSE
Le sang qui a coulé de sa veine cave… 

                               LE VIEILLARD
À quoi sert-il ? Quel est son effet ?

                               CRÉUSE
Il écarte les maladies, et entretient nos forces vitales.

                               LE VIEILLARD
Et l'autre, dont tu parles, que fait-il ?

                               CRÉUSE
Il tue ; c'est le venin des sangs de la Gorgone.

                               LE VIEILLARD
Sont-ils mêlés, où les portes-tu chacun à part ?

                               CRÉUSE
Ils sont séparés : le bon ne se mélange pas au mauvais

                               LE VIEILLARD
Ô ma chère enfant ; tu as tout ce qu'il nous faut.

                               CRÉUSE
L'enfant mourra par celui-ci, c'est toi qui le tueras.

                               LE VIEILLARD
Où et comment ? C'est à toi de le dire, et à moi de l'oser.

                               CRÉUSE
À Athènes, quand tu arriveras dans mon palais.

                               LE VIEILLARD
C'est un mauvais projet, et tu critiques le mien.

                               CRÉUSE
Comment ? Crains-tu… ce qui m'est venu à l'esprit ?

                               LE VIEILLARD
On pensera que tu l'as fait périr, même si tu ne tues pas.

                               CRÉUSE
C'est exact ; on dit que les marâtres jalousent les enfants.

                               LE VIEILLARD
Tue-le maintenant ici, tu pourras nier l’assassinat.

                               CRÉUSE
Je pourrai jouir plus tôt de la joie de ne plus le voir.

                               LE VIEILLARD
Et prendras ton mari au piège qu'il te cache.

                               CRÉUSE
Sais-tu ce que tu dois faire ? Reçois de ma main
Ce joyau d'Athéna, d'une facture antique,
Rends-toi là où mon mari sacrifie à mon insu,
À la fin du repas,  quand ils vont faire des
Libations aux dieux, le poison caché sous ton manteau,
Verse-le dans la coupe de ce garçon —
Juste à lui, pas à tous — mets à part le poison
Pour celui qui se prépare à faire la loi dans ma maison.
Dès que celui-ci aura franchi sa gorge, il n'arrivera jamais
À la glorieuse Athènes, il mourra et restera ici.

                               LE VIEILLARD
Retire-toi de ton côté chez tes proxènes.
Je m'en vais, moi, exécuter mes ordres.
Allons, mes vieilles jambes, retrouvez votre jeunesse
Pour ces tâches, même si elles n'en peuvent plus à force.
Contre cet ennemi, marchez avec vos maîtres,
Pour le tuer avec eux, et le faire disparaître du palais.
Il est beau, quand tout va bien, de pratiquer
La vertu ; mais, quand l'on veut faire du mal
À un ennemi, il n'y a plus de loi qui vaille.

                               LE CHŒUR
Déesse des chemins, fille de Déméter, qui
Présides aux agressions nocturnes,
Guide, en plein jour, cette coupe pleine aux effets                                   1050
Mortels, jusqu'à ceux à qui l'envoie
Ma vénérable maîtresse— elle contient le sang
Qui a coulé de la gorge tranchée
De la Gorgone, fille de la Terre —
À l'intrus admis au palais
Des Érechtéides.
      Si ce plan pour le tuer, les efforts de ma maîtresse
      Restent vains, et l'occasion s'évanouit de l'oser,
      Dont l'espoir la nourrit, ce sera une épée aiguisée
      Ou une corde serrée autour du cou,
      Mettant douloureusement fin à ses douleurs,
      Elle descendra vivre une autre forme d'existence.
      Elle ne supporterait pas de voir,
      À la clarté du jour, vivante,
      D'autres venus d'ailleurs régnant
      Sur son palais,
      Elle qui est issue de nobles maisons.
J'ai honte pour ce dieu que
L'on célèbre tant, si, près du puits de Callichore,
Un étranger voit les torches
Dans la veillée du vingtième jour, quand
Le ciel étoilé de Zeus
Forme ses chœurs,
Que la lune danse
Ainsi que les cinquante filles
De Nérée qui, au fond de la mer,
Et dans les tourbillons des
Fleuves éternels, dansent
En l'honneur de la jeune fille au diadème d'or,
Et de sa vénérable Mère ;
Il s'imagine régner là, fondant sur ce que
D'autres se sont donné la peine de gagner,
Ce mendiant de Phoibos.
    Voyez, vous qui vous en prenez,
     Dans les vers injurieux de vos chants,
     À nos coucheries, à nos unions
     Sans autre règle que nos désirs, comme
     Nous l'emportons, par nos scrupules,
     Sur les abjectes copulations des hommes.
     Que votre chant, changeant de cible,
     Et votre muse les visent, et accablent
     De traits leurs écarts amoureux.
     Le fils d'un fils de Zeus
     Révèle son ingratitude ;                                                          1100
  Faute d'avoir engendré un enfant
  Chez lui, il ne partage pas ce bonheur
  Avec ma maîtresse ; il a porté
  Son choix sur un autre amour
  Dont il a eu un bâtard.

                               UN SERVITEUR
Où pourrai-je, femmes, trouver l'illustre fille
D'Érechtée ; j'ai parcouru toute le ville
En la cherchant, sans parvenir à la voir.

                               LE CHŒUR
Qu'y a-t-il, mon gars ? Qu'est-ce qui te fait
Courir comme ça ? Que viens-tu nous dire ?

                               LE SERVITEUR
On est à nos trousses ; les autorités du pays
La cherchent, pour la faire lapider à mort.

                               LE CHŒUR
Que dis-tu, hélas ? Aurait-on découvert
Notre plan secret pour tuer le jeune homme ?

                               LE SERVITEUR
C'est ça ; tu ne seras pas la dernière à souffrir.

                               LE CHŒUR
Comment a-t-on percé le secret de nos machinations ?

                               LE SERVITEUR
Le dieu a jugé que la justice devrait triompher
Du crime ; il ne voulait pas en être souillé.

                               LE CHŒUR
Comment ? Explique-le-moi, je t'en supplie.   
Il est plus doux de mourir, en sachant si
Nous devons mourir ou si nous allons vivre.

                               LE SERVITEUR
En quittant le temple du Dieu,
Le mari de Créuse, avec son nouveau fils, pour se rendre
Au repas, et aux sacrifices qu'il allait faire aux dieux,
Xouthos, de son côté, a gagné l'endroit où bondissent les flammes
Du dieu des Bacchanales, pour arroser du sang des victimes les deux
Sommets voués à Dionysos, en l'honneur de son fils retrouvé.
Il lui a dit : "Toi, mon enfant, mon enfant, reste là,
Et confie à des charpentiers la tâche de monter des tentes bien ajustées.
Si je prends du retard en sacrifiant aux dieux de la paternité,
Que l'on serve les plats aux amis qui sont là."
Sur quoi, il est parti avec les génisses. Le jeune homme
A délimité les contours, sans murs, des tentes, gravement, au cordeau,
Avec des piquets, en prenant garde de ne les orienter ni vers
Les rayons de midi, ni vers le couchant,
Mesurant, au cordeau, entre chaque
Angle droit, une distance de dix mille 
Pieds, comme le disent les savants,
Il avait invité au banquet tout le peuple de Delphes.
Prenant dans les trésors des tissus pour les rituels, il les
A déployés pour faire de l'ombre, un merveilleux spectacle.
Il a, pour le plafond, tendu un large pan d'étoffe,
Une offrande du fils de Zeus, un butin qu'Héraclès
A ramené de chez les Amazones, pour le dieu.
Il y avait des scènes tissées dans la trame :
Ouranos rassemblant les astres dans le cercle du ciel ;
Hélios dirigeant ses chevaux vers les derniers feux
Du couchant, traînant derrière lui la lumière de l'étoile du berger.
La Nuit vêtue de noir, conduisant son char                     1150
Sans attelage, avec sa suite d'étoiles,
La Pléiade s'avancant, au milieu du Ciel,
Ainsi qu'Orion avec son glaive, plus haut,
L'Ourse faisant tourner sa queue autour du pôle doré ;
Le disque de la pleine lune rayonnait au-dessus,
Qui distingue les mois, les Hyades, ce repère
Très sûr pour les marins, et, avec son flambeau,
L'aurore poursuivant les étoiles. Pour les parois,
Il a installé autour d'autres tissus, barbares :
Des vaisseaux avec forces rames face aux navires grecs,
Des êtres mi-hommes, mi-bêtes, des cavaliers chassant
Des cerfs et poursuivant des lions féroces.
À l'entrée, il a suspendu l'offrande d'un Athénien,
Cécrops, près de ses filles, déroulant ses anneaux,
Au milieu, il a placé des cratères en or,
Pour le festin ; puis, se mettant sur la pointe des pieds,
Un héraut a demandé aux gens du pays qui le voudraient
De venir participer au repas ; quand la tente a été bien pleine,
Les invités se sont couronnés, et se sont régalés en se remplissant
La panse d'une nourriture abondante. Quand  tout le monde
A eu mangé son content, un vieillard est entré puis s'est
avancé au milieu de la tente, il a provoqué une belle hilarité
Chez les convives en s'affairant ; il versait l'eau des cruches
Sur les mains pour les rincer, faisait évaporer
La résine de la myrrhe, accaparait la distribution des coupes
D'or, une tâche qu'il s'était lui-même attribuée.
     Quand le moment est venu d'apporter, au son des flûtes, le
Cratère commun, "Faut m'enlever de là, dit le vieillard,
Ces petites coupes de vin, et m'en apporter de grandes,
Que ces gens se trouvent plus vite portés à s'égayer."
Les serviteurs arrivent chargés de grandes coupes
D'argent et d'or ; lui, il en choisit une,
Pour rendre hommage à son nouveau maître,
Et la lui tend, pleine de vin, après y avoir versé
Ce poison mortel que lui a remis, à ce qu'on dit,
Sa maîtresse, pour que ce nouveau fils y laisse la vie ; 
Personne ne s'en aperçut. Tandis que l'enfant trouvé,
Comme les autres, tenait dans ses mains sa coupe pour les libations,
L'un des serviteurs lâche un mot de mauvais augure.
Lui, élevé dans le temple, entouré des meilleurs devins,
Y voit un signe, et fait remplir un
Autre cratère. Il répand sur le sol les premières
Libations au dieu, et invite tout le monde à l'imiter.
L'on se tait alors. Nous remplissons les cratères
Sacrés d'eau et de vin de Byblos.
     Tandis que l'on s'affaire, une bruyante volée
De pigeons s'abat dans la tente —ils vivent chez Phoibos,
Ils n'ont rien à craindre — le vin qui a été répandu,
Ils y plongent leur bec pour l'absorber,
L'aspirent jusqu'à leurs gorges emplumées.                 1200
La libation au dieu n'a aucun effet sur la plupart ; l'un d'eux
S'est posé là où ce nouveau fils a répandu sa libation,
Il goûte le vin, aussitôt son corps aux belles ailes
S'agite, comme pris de frénésie, il pousse un cri,
Une plainte insolite ; tous les convives sont frappés
De stupeur devant les souffrances de l'oiseau.
Celui-ci meurt dans une dernière convulsion, raidissant
Ses pattes rouges. L'enfant qu'on annonçait jette son
Manteau, tend ses bras nus au-dessus de la table,
   Et s'exclame : "Qui a voulu me tuer ?
Dis-le-nous, vieillard ; c'est toi qui faisais du zèle,
C'est de ta main que j'ai reçu cette coupe."
Il saisit alors le vieillard par le coude, et aussitôt
Le fouille afin de trouver des indices.
Une fois découvert, cédant à la pression, il révèle, bien malgré lui,
La tentative de Créuse et comment le poison devait être absorbé.
Il sort immédiatement, en courant, et prend avec lui ses convives,
Le jeune homme désigné par l'oracle d'Apollon,
Il se présente devant les magistrats de Pythô et leur dit :
"Ô sol sacré, nous devions mourir empoisonné
Par une fille d'Érechtée, une femme étrangère."
Les princes de Delphes, on décidé et point par un seul vote,
Qu'on précipitera ta maîtresse d'un rocher,
Pour avoir voulu tuer un être voué au dieu,
Et souiller son sanctuaire de ce sang. Toute la ville part à la recherche
De cette femme, poussée par son malheur à ce malheureux voyage.
Le désir d'avoir des enfants l'a conduite chez Phoibos,
Elle a perdu sa vie ainsi que tout espoir d'avoir un fils.

                               LE CHŒUR
Il n'y a plus, il n'y a plus aucun moyen
D'échapper à la mort, pauvre de moi :
Il est évident, évident à présent,
Que dans les libations, le jus de
la grappe de Dionysos était
Mêlé au venin de la rapide vipère, pour ce crime ;
Évidentes, les victimes des dieux infernaux,
Le sort réservé à ma vie !
Ma maîtresse va être déchiquetée par les pierres.
          Comment fuir à tire d'ailes,
Ou trouver un chemin dans les profondeurs obscures de la terre,
Pour échapper à l'atrocité
D'une mort par lapidation, me hisser sur un char
Avec quatre chevaux aux sabots agiles
Ou sur la poupe d'un navire ?
Impossible de nous soustraire aux regards, à moins qu'un dieu
Décide de nous cacher.
Ô malheureuse maîtresse, quelles souffrances
Te reste-t-il à essuyer ? Nous qui voulions
Faire du mal à nos prochain, allons-nous être
        Nous-mêmes frappées, comme le veut la justice ?

                               CRÉUSE
Nous sommes traquées, mes servantes, on veut nous  égorger,     1250
Nous tombons sous le coup d'un décret de Pythô, on m'a trahie.

                               LE CORYPHÉE
Nous savons, malheureuse dans quelle situation tu te trouves.

                               CRÉUSE
Où trouver un refuge ? J'ai eu du mal à sortir de la maison sans me faire
Tuer, j'ai recouru à la ruse pour arriver, avec mes ennemis à mes trousses.

                               LE CORYPHÉE
Où, sinon au pied de l'autel ?

                               CRÉUSE
Qu'y gagnerai-je ?

                               LE CORYPHÉE
On ne peut tuer une suppliante.

                               CRÉUSE
La loi exige ma mort.

                               LE CORYPHÉE
Si tu tombes entre leurs mains…

                               CRÉUSE
Les voici, ceux qui me traquent,
Ils courent dans notre direction, l'épée à la main.


                               LE CORYPHÉE
Assieds-toi près de l'autel,
Si tu meurs à cet endroit, tu feras retomber ton sang
Sur ceux qui t'auront tuée. Mais il te faut endurer ton sort.

                               ION
Ô tête de taureau de mon aïeul, Céphise,
Quelle vipère as-tu engendrée, quel serpent
Au regard sanglant, aux reflets de feu,
Avec toutes les audaces, et pas moins nocive
Que le venin de la Gorgone, avec lequel elle allait me tuer !
Saisissez-vous d'elle, que les tresses intactes
De sa chevelure soient cardées par les rochers du Parnasse,
Du haut desquels, on la précipitera.
J'ai eu bien de la chance : une fois arrivé
À Athènes, j'aurais été à la merci d'une marâtre.
Au milieu de mes alliés, j'ai pu me rendre compte de
Ce que tu ressentais, à quel point tu me voulais du mal ;
Si tu m'avais pris, chez toi, dans tes filets,
Tu aurais vite fait de m'expédier dans la demeure d'Hadés.
Ni cet autel, ni le temple d'Apollon ne
Te sauveront. Ma pitié pour toi, j'en éprouve plus pour moi-même
Et ma mère ; si son corps se trouve
Loin d'ici, ce mot ne cesse de me hanter.
     Vous la voyez cette infâme ! Quel coup a-t-elle imaginé après
Son dernier coup ; elle s'est blottie près de l'autel du dieu,
Pour ne pas avoir à expier ses crimes.

                               CRÉUSE
Je t'interdis de me tuer, en mon nom, ainsi
Qu'au nom du Dieu chez qui nous nous trouvons.

                               ION
Qu'y a-t-il donc de commun entre le dieu et toi ?

                               CRÉUSE
Mon corps est sacré, je le mets sous sa garde.

                               ION
Et tu allais empoisonner un être qui lui appartient ?

                               CRÉUSE
Tu n'étais plus à Loxias, mais à ton père.

                               ION
Je suis né de mon père ; je parle d'être au dieu.

                               CRÉUSE
Tu l'étais avant ; maintenant c'est moi, ce n'est plus toi.

                               ION
Tu n'as aucune religion ; j'en étais pénétré.

                               CRÉUSE
Je voulais te tuer parce que tu étais un ennemi de ma maison.

                               ION
Ai-je envahi ton pays avec mon armée ?

                               CRÉUSE
Si : tu allais mettre le feu au palais d'Érechtée.

                               ION
Avec quelles torches, et quelles flammes ?

                               CRÉUSE
Tu voulais t'installer chez moi, quoi que j'en aie.

                               ION
Mon père m'a donné une terre, qu'il avait acquise.

                               CRÉUSE
Quel rapport entre ce qui est à Pallas et les enfants d'Éole ?

                               ION
Il l'a défendue par les armes, point par des discours.
                              
                               CRÉUSE
Un allié ne peut être le maître d'une terre.

                               ION
De quoi avais-tu peur pour vouloir me tuer ?                 1300

                               CRÉUSE
De mourir, si tu perdais patience.

                               ION
Tu n'acceptes pas, toi qui n'as pas d'enfants, que mon père m'ait trouvé.

                               CRÉUSE
Et tu t'empares des demeures des femmes sans enfants ?

                               ION
N'ai-je pas droit à une part des biens de mon père ?

                               CRÉUSE
Sa lance et son bouclier, et c'est tout.

                               ION
Quitte cet autel, et les sièges sacrés.

                               CRÉUSE
Parle ainsi à ta mère quand tu l'auras trouvée.

                               ION
Tu ne subirais aucun châtiment pour avoir voulu me tuer ?

                               CRÉUSE
Si tu veux m'égorger à l'intérieur de ce sanctuaire…

                               ION
Quel plaisir prendrais-tu à mourir avec les bandeaux sacrés ?

                               CRÉUSE
Je blesserai ainsi quelqu'un qui m'a blessé.

                               ION
Ah !
Les lois sont funestes aux hommes, le dieu les a
Bien mal conçues, il ne s'est pas montré bien inspiré.
Il ne fallait pas laisser les méchants se réfugier près d'eux,
Mais les chasser ; ce n'est pas beau de voir une
Main criminelle souiller les dieux ; ce sont les justes qui devraient
S'asseoir près des autels, quand ils sont victimes de violences
Tandis que le bon et le méchant, dans ce cas,
Ont droit au même traitement de la part du dieu.

                               LA PYTHIE
Arrête, mon enfant ; j'ai laissé le trépied
Prophétique, et je franchis ce seuil,
Moi, la prophétesse de Phoibos, qui conserve la coutume
Antique du trépied : j'ai été choisie entre toutes les femmes de Delphes.

                               ION
Salut, ma mère que je chéris, quoique tu ne m'aies pas mis au monde.

                               PHYTIE
J'accepte ce titre ; le mot ne m'est pas désagréable.

                               ION
Tu as entendu comme elle a voulu me tuer, et comment ?

                               LA PYTHIE
Oui. Mais tu te montres excessivement cruel.     

                               ION
Ne faut-il pas faire  mourir ceux qui allaient me tuer ?

                               LA PYTHIE
Les épouses en veulent toujours aux fils d'un premier lit.

                               ION
Et nous aux marâtres dont nous avons eu à souffrir.

                               LA PYTHIE
Tu te trompes : tu quittes le temple pour gagner ta patrie…

                               ION
Que dois-je faire ? Explique-moi.

                               LA PYTHIE
Pars sans te souiller pour Athènes, ce sera sous de bons auspices.

                               ION
On ne peut se souiller en tuant ses ennemis.

                               LA PYTHIE
Ne parle pas ainsi ; écoute plutôt ce que j'ai à te dire.

                               ION
Dis-le ; tu ne pourras être que bienveillante en t'adressant à moi.

                               LA PYTHIE
Vois-tu ce panier, que je tiens dans mes bras ?

                               ION
Je vois ce vieux panier avec un couvercle, entouré de bandelettes.

                               LA PYTHIE
Tu étais dedans, quand je t'ai recueilli, nouveau-né.

                               ION
Que dis-tu ? Ce que tu m'annonces est tout à fait nouveau.

                               LA PYTHIE
J'ai gardé le secret ; je le révèle à présent.

                               ION
Pourquoi l'as-tu gardé si longtemps après m'avoir recueilli ?

                               LA PYTHIE
Le dieu s'est arrangé, pour t'avoir chez lui, à son service.

                               ION
Il ne le veut plus, maintenant ? Comment en être sûr ?

                               LA PITHYE
En te révélant qui est ton père, il t'engage à quitter ce pays.

                               ION
C'est à sa demande, que tu gardes cette corbeille ? Ou pourquoi ?

                               LA PITHYE
C'est Loxias qui, alors, m'en a donné l'idée…

                               ION
Pour quoi faire ? Dis-le moi, viens-en au fait.

                               LA PITHYE
Pour conserver ce que j'avais trouvé jusqu'à présent.

                               ION
Qu'est-ce que je dois y gagner, ou bien perdre ?             1350

                               LA PITHYE
Il renferme les langes dont tu étais enveloppé.

                               ION
M'apportes-tu là un moyen de retrouver ma mère ?

                               LA PITHYE
Parce que le dieu y consent ; il ne voulait pas avant.

                               ION
Ô jour où m'apparut cette merveilleuse vision !

                               LA PITHYE
Prends-la, et fais tout pour retrouver celle qui t'a mis au monde.

                               ION
Je parcourrai toute l'Asie et toute l'Europe.

                               LA PITHYE
Tu le découvriras par toi-même.  C'est par respect pour le dieu
Que je t'ai élevé, mon enfant, et je te rends ce qu'il
A confié, sans m'en donner l'ordre, mais parce qu'il le désirait,
À ma garde ; la raison pour laquelle il le voulait, je ne puis te le dire.
Aucun mortel ne savait ce qui s'était passé, ni que nous
Détenions cette corbeille, ni où elle était cachée.
Adieu donc, je te donne un baiser comme si j'étais ta mère,
Commence à chercher là où tu dois le faire.
Essaie d'abord de savoir si, après avoir accouché de toi,
Une jeune fille de Delphes t'a abandonné dans ce temple,
Puis si c’était une Grecque d'ailleurs, c'est tout ce que tu
Obtiendras de moi et de Phoibos, qui s'est intéressé à ton sort.

                               ION
Las ! Las ! Combien de larmes ruissellent de mes yeux,
Quand j'imagine ce moment pour celle qui m'a mis au monde,
À la suite d'amours clandestines, puis secrètement exposé,
Et ne m'a pas donné le sein ; j'ai vécu dans la demeure
Du dieu, comme un domestique sans nom.
Le dieu a été bon pour moi, le destin
Affligeant. Le temps où j'aurai dû être choyé,
Dans les bras de ma mère, et connaître un peu de bonheur,
J'ai été privé du lait de ma mère chérie.
Ma mère a été malheureuse, elle a autant souffert
Que moi, elle n'a pas eu la joie d'avoir un enfant.
     Je vais maintenant prendre cette corbeille et l'offrir
Au dieu, que je ne découvre rien que je désire pas.
Si c'est une esclave qui m'a mis au monde,
La trouver, ce serait pire que le silence.
Je dédie, ô Phoibos, cette offrande à ton sanctuaire…
     Que m'arrive-t-il ? Je m'oppose à la volonté
Du dieu, qui a conservé cet indice pour moi.
Il faut que je l'ouvre, et que je prenne sur moi.
Ce qui a été décidé, je ne puis passer outre.
Ô bandelettes sacrées, quel secret cachez-vous,
Maintenez-vous, par vos liens qui protégent ce qui m'est cher ? 
Regardez, le couvercle de la corbeille bien ronde,
Il n'a pas vieilli, un dieu l'a préservé, aucune trace
De moisissure sur l'osier ; cela fait tellement
De temps qu'a été déposé ce qu'il renferme.

                               CRÉUSE
Quel spectacle imprévu frappe à prèsent mes yeux ?

                               ION
Tu as su me taire bien des choses jusqu'ici.

                               CRÉUSE
Je ne garderai pas le silence ; arrête tes reproches,
Je vois là cette corbeille où je t'ai, autrefois
Déposé, mon fils, tu étais alors un nouveau né,
Dans l'antre de Cécrops, là, sous les Hautes Roches.                1400
Je vais m'éloigner de l'autel, même s'il me faut mourir…

                               ION
Saisissez-vous d'elle, elle a s'est éloignée d'un bond
Des statues de l'autel, attachez-la aux coudes. 

                               CRÉUSE
Même en m'égorgeant vous ne m'arrêterez pas ; je m'accrocherai
À cette corbeille, à toi, à ce qu'elle cache, et qui te concerne.

                               ION
Quel aplomb ! Elle veut, à ce qu'elle dit, se saisir de moi.

                               CRÉUSE
Non, tu as été retrouvé par un être cher à qui t'aime.

                               ION
Je suis pour toi un être cher ?  Et tu voulais, sournoisement, me tuer ?

                               CRÉUSE
Tu es mon fils ; personne ne peut mieux aimer qu'une mère.

                               ION
Cesse de m'embrouiller ;  je saurai bien te prendre.

                               CRÉUSE
Je suis venue pour ça, je ne vise rien d'autre, mon petit.

                               ION
Cette corbeille est-elle  vide ? Sinon qu'y a-t-il dedans.

                               CRÉUSE
Les objets que tu avais avec toi, quand je t'ai exposé.

                               ION
Peux-tu m'en dire le nom, avant de les voir ?

                               CRÉUSE
Si je ne te le dis pas, je veux bien mourir.

                               ION
Vas-y ; il y a dans ton assurance, quelque-chose d'effrayant.

                               CRÉUSE
Regardez : il y a là un tissu de ma main, j'étais encore petite.

                               ION
De quel genre ; les jeunes filles en font tant…

                               CRÉUSE
Il n'est pas terminé, j'apprenais à manier la navette.

                               ION
Qu'est-ce qu'il représentait ; tu ne me tromperas pas là-dessus.

                               CRÉUSE
Une Gorgone au milieu de la trame, dans l'étoffe.

                               ION
Ô Zeus, quel est ce destin qui nous suit à la trace ?

                               CRÉUSE
En guise de frange, il y avait des serpents, pour représenter une égide.

                               ION
Regarde…
Le voici, ce tissu… on dirait un oracle.

                               CRÉUSE
Ô ancien travail, de quand j'étais jeune fille !

                               ION
Qu'y-a-il en plus, ou ne peux-tu tomber juste qu'une fois ?

                               CRÉUSE
Des serpents en or pur, d'une ancienne facture.

                               ION
À quoi sert-il  ? Et pour quoi ? A quoi sert il, ce bijou ?

                               CRÉUSE
C'est un collier, mon enfant, destiné aux nouveau-nés,
Un cadeau d'Athéna, selon elle, ça aide les enfants à pousser,
Une image exacte de notre ancêtre Érichtonios.

                               ION
Ils y sont. Et le troisième objet ? Je désire tant me faire une opinion…

                               CRÉUSE
Une couronne d'olivier, je l'ai déposée autour de ton visage,
Du premier qu'Athéna a planté sur son rocher ;
Si elle s'y trouve, jamais elle ne perd son feuillage,
L'arbre où je l'ai cueilli reste vivace.

                               ION
Ô mère tant chérie, quel bonheur de te voir,
En penchant  mon visage sur ton visage heureux.

                               CRÉUSE
Ô mon enfant, ô, lumière plus éclatante, pour une mère, que le soleil —
Il va me pardonner, ce dieu — je te tiens dans mes bras,
Je désespérais de te retrouver, je te croyais
Sous la terre, parmi les morts, chez Perséphone.

                               ION
Le voilà dans tes bras, ô ma mère chérie, celui qui était
Mort, il n'est pas mort, je suis là, sous tes yeux.

                               CRÉUSE
You ! You ! Espaces ouverts du ciel éclatant,
Quel cri lancer, quelle
Clameur ? D'où me
Vient cette douceur inattendue ; qu'est-ce qui me
Donne cette allégresse ?

                               ION
Je m'attendais à tout, ma mère,                         1450
Mais pas à être ton enfant.

                               CRÉUSE
Je tremble encore de peur…

                               ION
De ne pas m'avoir, alors que tu me tiens ?

                               CRÉUSE
J'avais perdu
Tout espoir.
Ah, femme, où as-tu ramassé mon nouveau-né
Pour le pendre dans tes bras ?
Entre quelles mains es-tu entré dans la demeure de Loxias ?

                               ION
Le dieu le sait. mais puissions-nous, à l'avenir,
Connaître le bonheur, comme le malheur avant.

                               CRÉUSE
Ta naissance, mon enfant, n'a pas été sans larmes. Quels
Sanglots quand tu as été séparé des mains de ta mère !
Et je caresse tes joues de mon souffle,
En éprouvant un plaisir ineffable.

                               ION
Tous les mots que tu dis, ce sont aussi les miens.

                               CRÉUSE
Il ne nous manque plus un fils, ni un enfant ;
Il y a un foyer chez moi, notre terre retrouve une dynastie ;
Érechtée sa jeunesse,
Le palais né de la Terre, voit ses ténèbres se dissiper,
Elle lève les yeux vers les rayons du soleil.

                               ION
Ma mère, mon père devait être là aussi, partager
La joie que je vous ai donnée.

                               CRÉUSE
Que dis-tu, mon enfant ?
Qu'est-ce que… qu'est-ce que je dois avouer ?

                               ION
Que veux-tu dire ?

                               CRÉUSE
C'est d'un autre que tu es né, d'un autre.

                               ION
Hélas ; étais-tu encore fille quand tu m'as mis au monde, suis-je un bâtard ?

                               CRÉUSE
Il n'y avait pas  de torches, ni de danses
Quand, de mon hyménée,
Mon enfant, tu es venu au monde.

                               ION
Ah, Je suis né d'un homme de modeste origine, ma mère, de qui ?

                               CRÉUSE
Par celle qui a tué la Gorgone…

                               ION
À quoi veux-tu en venir ?

                               CRÉUSE
...Qui siège sur mon
Rocher, sur lequel a germé l'olivier…

                               ION
Ce que tu me dis m'embrouille, ce n'est pas clair, ce que tu dis.

                               CRÉUSE
Près du rocher aux rossignols,
C'est à Phoibos…

                               ION
Pourquoi parles-tu de Phoibos ?

                               CRÉUSE
Je me suis trouvée secrètement unie…

                               ION
Continue : c'est à mon honneur, et de bon augure, ce que tu vas me dire.

                               CRÉUSE
À la fin du neuvièmemois, je t'ai secrètement,
Dans la douleur mis au monde, ton père était Phoibos.

                               ION
C'est merveilleux, ce que tu me dis, si c'est vrai !

                               CRÉUSE
Ce motif que j'avais tissé, jeune fille, je craignais ma mère,
J'en ai fait un lange dont je t'ai enveloppé, j'étais
Maladroite alors à la navette.
Je ne t'ai pas nourrie, je ne t'ai pas donné
Le sein, je ne t'ai pas lavé de mes mains,
Je t'ai laissé, dans une caverne solitaire, livré aux becs
Des oiseaux, qui devaient se repaître de te chair et de ton sang,
Prêt à descendre dans l'Hadès.

                               ION
Un bien affreux courage, ma mère !

                               CRÉUSE
J'étais dominée
par la peur, quand
J'ai exposé ta vie, et malgré
Moi, condamné à mort.                             1500

                               ION
Tu as failli mourir abominablement, de ma main.

                               CRÉUSE
Ah ! Quel sort atroce que le nôtre à ce moment,
Comme aujourd'hui ; nous avons été ballottés çà et là,
Entre les malheurs, ici,
Et les joies,
Le vent ne cesse de tourner.
Qu'il tombe. Nous avons essuyé assez de souffrances ; qu'une brise
Se lève, qui nous éloigne de ces malheurs, mon enfant.

                               LE CORYPHÉE
Que personne, jamais, en voyant ce qui s'est passé
Maintenant, n'aille juger quoi que ce soit impossible.

                               ION
Ô toi, qui maintes fois change le sort des hommes,
En les faisant passer du malheur au bonheur,
Destin, qu'allais-tu me pousser à faire : pour un peu
Je tuais ma mère, et j'en étais injustement châtié.
Ah !
Cela se peut-il qu'en un seul jour, le soleil,
Dans sa course lumineuse, nous inflige de telles leçons ?
Que ce fut une douce découverte, quand je t'ai rencontrée, ma mère,
Et ma naissance n'a rien de méprisable, je pense ;
Mais il est d'autres choses, que je ne voudrais dire qu'à toi.
Viens ici ; je veux te parler du reste à l'oreille,
Laisser ces choses-là dans l'ombre. 
     Voyons, ma mère, ne t’es-tu pas, comme certaines jeunes filles
Écartée du bon chemin, et laissé aller à des amours secrètes
Avant d'en rejeter la faute sur sur le dieu ?
N'as-tu essayé d'épargner ma réputation,
En disant que tu m'as eu de Phoibos, quand tu ne m'as pas eu d'un dieu ?

                               CRÉUSE
Par Athéna-Nikè, combattant sur son char
Aux côtés de Zeus contre les Fils de la Terre,
Celui qui t'a engendré, mon enfant, ce n'est aucun mortel,
C'est celui qui t'a nourri, c'est Loxias, notre maître.

                               ION
Comment se fait-il qu'il donne son propre fils à un autre père,
Et affirme que je suis né de Xouthos ?

                               CRÉUSE
Pas que tu es né de lui, il te donne à lui,
Mais t'a lui-même engendré : un ami peut te donner
À un ami, pour que tu hérites de son patrimoine ?

                               ION
Les oracles du dieu sont-ils véritables ou sont-ce des paroles en l'air ?
Mon âme en est troublée, ma mère, et c'est normal.

                               CRÉUSE
Écoute l'idée qui m'est venue à l'esprit, mon enfant.
C'est pour ton bien que Loxias t'installe
Dans une noble maison ; déclaré fils du dieu,
Jamais tu n'aurais hérité du patrimoine
Ni du nom de ton père. Comment était-ce possible ? Je cachais
Mes relations avec le dieu, et je t'avais mis secrètement au monde.
Il t'a rendu service en te remettant à un autre père.

                               ION
J'ai du mal à être vraiment convaincu,
Je vais aller demander à Phoibos, dans son  temple,
Si je suis né d'un père mortel, ou de Loxias.
      Oh ! quelle est cette divinité qui fait paraître
Au-dessus du temple son visage rayonnant ?                 1550
Fuyons, ma mère, pour ne pas voir ce qui n'est permis qu'aux
Dieux, si ce n'est pas, pour nous, le moment de le voir.

                               ATHÉNA
Ne vous enfuyez pas, je ne vous suis pas hostile,
Je ne vous veux, au contraire, que du bien, ici comme à Athènes.
J'arrive de la terre qui porte mon nom,
Je suis Pallas, je suis venue en courant, c'est Apollon qui m'envoie.
Il n'a pas jugé bon de se présenter à vos regards,
Pour que sa conduite passée ne fasse pas l'objet d'un blâme public,
Il m'a priée de venir parler en son nom.
     C'est elle qui t'a mis au monde, ton père est Apollon.
Il te donne à celui qu'il a choisi, et qui ne t'a pas engendré,
Pour te faire entrer dans une des plus nobles maisons. 
Puisque tout est découvert, et connu,
De peur que tu ne succombes aux manigances de ta mère,
Et qu'elle ne périsse de ta main, il s'est arrangé pour te sauver.
Le dieu comptait vous cacher ces choses-là,
Et ne vous révéler, qu'à Athènes, à toi que que c'est ton fils,
À toi, que tu es né d'elle, et de Phoibos, ton père.
Il ne me reste plus qu'à vous faire connaître les oracles du Dieu.
C'est pour cela que j'ai attelé mon char, écoutez-les.
     Pars avec ton enfant, Créuse, pour la terre
De Cécrops, et place-le sur le trône
Royal ; il est de la lignée d'Érechtée,
Il a le droit de régner sur mon pays,
On parlera de lui dans toute la Grèce,
Ses quatre enfants, issus d'une seule souche,
Donneront leur nom à ce pays ainsi
Qu'aux peuples vivant sur ma colline.
Géléon sera le premier, ce seront ensuite
Les Hoplètes et les Argades,  puis ceux qui tireront
Leur nom de mon Égide, les Égicores. Leurs
Enfants, au moment fixé par le destin,
Coloniseront les villes des Cyclades, sur les îles,
Au bord de la mer, ce qui renforcera la puissance
De mon pays ; ils s'installeront sur les plaines
Des deux continents qui se font face, de l'Asie
Et de l'Europe ;  on les appellera
Ioniens, d'après son nom, ils seront célèbres.
  Vous fonderez, toi et Xouthos, une lignée commune,
Doros, qui fera chanter la Doride,
Sur la terre de Pélops ; le second,
Achaios, qui règnera, près de Rhion,
Sur la frange côtière, un peuple
Portera glorieusement son nom.
Apollon a bien conduit cette affaire : il te fait d'abord
Accoucher sans douleur, pour ne pas alerter les tiens,
Quand tu as mis cet enfant au monde, et l'as exposé
Dans ses langes, il a prié Hermès de prendre
Le nouveau-né dans ses bras, et de l'apporter ici,
Il l'a élevé, et ne l'a pas laissé rendre l'âme.                 1660
Garde à présent le silence. ne dis pas que son fils est le tien,
Il faut que Xouthos garde ses douces illusions.
Tu conserveras en t'en allant tous tes biens, femme.
Adieu donc, après ce répit dans vos malheurs,
Je vous annonce un avenir heureux. 

                               ION
Ô Pallas, fille du Grand Zeus, tes discours
Dissipent ma défiance ; je suis convaincu d'être le fils
De Loxias, mon père, et celui de Loxias; ce que j'avais de la peine à croire.

                               CRÉUSE
Écoute ce que j'ai à dire : j'approuve Apollon, je le condamnais,
Il me rend mon enfant, dont il ne se souciait pas.
Je regarde avec plaisir ces portes et l'oracle du dieu,
Que j'exécrais. Il m'est à présent agréable de m'accrocher,
De mes deux mains, à ce marteau, de dire adieu à ces portes.

                               ATHÉNA
Tu as raison de louer le dieu, et de revenir sur ton ressentiment ; elle
Prend son temps, la volonté des dieux, mais elle révèle à la fin sa puissance.

                               CRÉUSE
Rentrons chez nous, mon enfant.

                               ATHÉNA
Avancez, je vous suis.

                               ION
Il n'est pas de meilleure compagnie.

                               CRÉUSE
Et qui aime notre cité.

                               ATHÈNE
Va t'asseoir sur le trône ancestral.

                               ION
Un bien dont je suis fier.

                               LE CORYPHÉE
Je te salue Apollon, fils de Zeus et de Léto. Qui a sa maison
Aux prises avec le malheur, doit révérer les dieux et garder son courage ;
À la fin, les bons ont le sort qu'ils méritent,
Les méchants, vue leur nature, ne pourront jamais connaître le bonheur.


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 cc
Texte et dessin René Biberfeld
2015

Voir la glose de ce texte dans L'enfant du miracle
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