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Sophocle
       

        SOPHOCLE

Ajax                               Les Armes d'Achille
Oedipe roi                     L'Infaillible
Antigone                       La Raison du Prince
Les Trachiniennes       La Tunique de Nessos
Philoctète                      L'Arc et la Plaie
Electre                            Ce que veulent les Femmes
Oedipe à Colone          En Terre étrangère
          ESCHYLE
Prométhée enchaîné    Mises en chaînes
Les Perses                      Le Ressac
Les Suppliantes           A l'Ombre des jeunes filles...
Agamemnon                 La mise à Mort
Les Choéphores           La Mère coupable
Les Euménides             L'Esprit des Lois

                            EURIPIDE

Le Cyclope                  La Raison du plus faible
Alceste                          La Mort en ce Palais
Médée                           Une Femme humiliée
Les Héraclides             Sans merci 
Hippolyte                     Les Malheurs de la Vertu
Andromaque                La fillette à son papa
Hécube                          Cruautés publiques...
Héraclès                        Divines interférences
Les Suppliantes           Le fossoyeur patriote
Ion                                  L'enfant du miracle
Iphigénie en Tauride  La rectification
Electre                           Un jeune homme providentiel
Les Troyennes             Malheur aux vaincues
Hélène                           La belle que revoilà...
Les Phéniciennes        La mort en héritage
Oreste                            Emportés par la foule...
Les Bacchantes           La fête à Dionysos
Iphigénie à Aulis        La précaution inutile

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Cruautés publiques,
cruautés privées


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Polymestor
Polymestor          
      Dans cet écrit, il est fait référence à la nouvelle traduction d'Hécube d'Euripide par Fred Bibel.

   Sans un élément de cruauté à la base de tout spectacle, dit Claudie Férante, le théâtre est impossible.
   Sous un ciel aussi bleu, l’on a du mal à se réchauffer le matin. La maîtresse des lieux s’est emmitouflée, le maraîcher aide un chef à choisir ses légumes. On lui a proposé un saumon en échange d’un cageot. On déposera la bête sur un lit épais de carottes, mijotant dans une sauteuse, huit convives, le maraîcher et son épouse, les portions seront maigres, mais c’est un bon assaisonnement. Juste un peu fleur de sel à table, poivre de Séchouan.
    Le maraîcher a fait un petit effort :
 
     Un fantôme plaintif présente l’argument
     Une mère chenue croit reconnaître un fils
     Qu’on avait confié à un hôte jadis
     Dans une ville prise, on tue tous les enfants
 
      Le grand spectre d’Achille exige un sacrifice
     Il a perdu sa part du butin en mourant
     La captive choisie s’affaisse décemment
     Les soudards de l’armée transportés applaudissent
 
     Hécube avait déjà perdu beaucoup d’enfants,
     On immole sa fille, un fils lui est resté
     Que son hôte a tué ne pouvant supporter
     De laisser autant d’or à un adolescent
      La vieille et d’autres vont lui crever les yeux,
      Poignarder ses deux fils, on ne peut faire mieux
 
    Fred Caulan juge la chute triviale, apprécie modérément le retour d’une rime, mais reconnaît que, malgré la légèreté du ton, l’atmosphère de la pièce est bien rendue.
    La femme du maraîcher présente Hécube comme elle peut :
    – Après un siège de dix ans, les Grecs incendient Troie, l’on expédie tous les mâles, des vieillards aux nourrissons. Les raisons de ce siège — l’enlèvement d’Hélène — ne sont que fugitivement évoquées. Les fumées de l’incendie devaient se voir de la Chersonèse, en face, où règne le Thrace Polymestor ; Priam, qui aurait eu une cinquantaine d’enfants, voulant épargner à son cadet les aléas d’une guerre longue, le lui a confié, car c'est un hôte et un ami. L’ami l’élève correctement — le gamin a de quoi se lancer dans la vie — et le tue dès qu’il aperçoit la fumée, afin de  récupérer le 'de quoi', et se débarrasse du corps en le jetant à la mer. Hécube va apprendre coup sur coup, dans la pièce, que le spectre d'Achille exige le sacrifice d’une jeune Troyenne, Polyxène en l’occurrence ; et découvrir le corps de Polydore, son cadet, qu’elle croyait vivant. Elle réclame justice à Agammenon, qui se défile, et l’invite à se débrouiller, à charge pour lui de contenir les éventuelles réactions de l’armée grecque. Ce qu’elle fait très bien, en attirant l’horrible sous sa tente avec ses enfants, en lui faisant miroiter le trésor de Priam dont elle veut lui révéler la cachette. Le roi se méfie d’autant moins qu’elle n’est pas censée connaître le sort de son fils. Il aura le plaisir de voir tuer ses enfants avant de se faire crever les yeux. Beaux morceaux de rhétorique, deux récits : celui du sacrifice de Polyxène que l'on propose est émouvant, celui de la vengeance d’Hécube par l’aveugle nous inspire la joie mauvaise de voir un méchant puni. Comme dit Agamemnon, pour un crime aussi atroce, il n’est pas de châtiment assez cruel. Le Thrace a violé deux tabous : il a tué un hôte et l’a privé de sépulture.
  – Je me garderais bien de relever, dit Isabelle Higère, toutes les remarques déplacées sur les femmes. Elles sont incapables de porter les armes, mais compensent ce handicap par des procédés infâmes. Il est vrai qu’elles désarment quand nécessaire la méfiance des hommes, en reconnaissant leur infériorité. Si je me souviens bien, Polymnestor utilise pour qualifier Hécube un adjectif que l’on applique volontiers à Ulysse, l’homme aux mille tours, étant bien entendu que ce sont des tours de cochon. Fausses pistes. Le sacrifice de Macarie, dans les Héraclides, est grand, parce que volontaire, celui de Polyxène est crâne, quoique inévitable. Cette façon de se découvrir la poitrine devant toute l’armée, quand elle sait bien qu’elle doit être égorgée, ne peut que frapper les esprits, d’autant plus qu’elle garde assez de sang-froid, après avoir été égorgée, pour ne pas offrir d’autre spectacle. La vieille Hécube parvient, par son éloquence, à ébranler Ulysse, toujours chargé des basses besognes, tout en sachant que cela ne sert à rien, et à obtenir la neutralité d’Agamemnon, avant de s’acharner sur l’hôte indélicat — elle se permet de lui dévoiler son plan, en l’assurant qu’il n’aura pas à intervenir, sauf après coup. Quoi qu’on puisse en penser, tuer les enfants de Polymnestor avant de lui crever les yeux, même si c’est un poncif du genre, c’est le mettre dans la même situation qu’elle : elle n’a plus personne, il n’a plus personne, et il est aveugle. Les femmes d’Euripide ont plus de gueule que les hommes, jusqu’ici, sauf dans Hippolyte. Dans Le Cyclope il n’y en a pas. 
  – On pourrait dire la même chose de bien des romans courtois, dit Nicolas Siffe, je vous en parlerais des heures, si c’était le moment.


     Ce qui frappe Luc Taireux, c’est la cruauté charnelle qui baigne cette pièce. Le cadavre de Polydore presque démembré, affreusement tailladé, le couteau qui tranche la jugulaire de Polyxène, le contraste entre les enfants que l’on fait sauter dans ses bras, et les poignards qu’on va enfoncer dans leur chair, les pointes des agrafes qui crèvent la pupille de Polymnestor, les yeux couverts de sang. C’est d’autant plus impressionnant que c’est l’aveugle qui raconte la façon dont a l’a désarmé, dont il s’est trouvé littéralement enveloppé de bras de femmes, comme par une pieuvre, c’est lui qui propose cette comparaison, la mise à mort des enfants, le supplice final… tout est fait pour que le public frémisse sans éprouver le moindre sursaut d’indignation, parce qu’il s’identifie à Hécube.
  – Le bon dépuratif aristotélicien, ricane René Sance. Comme tout bon critique, Aristote enfonce des portes ouvertes. Pourquoi va-t-on au théâtre sinon ? Même si des metteurs en scène inconséquents s’acharnent à nous le faire oublier en faisant courir dans tous les sens des acteurs qui crient comme des macaques.  Un bon récit vaut mieux que des effets spéciaux. Je frémis quand je songe à la façon dont un cinéaste d’aujourd’hui rendrait la scène.
  – Les dramaturges athéniens ne crachaient pas sur les effets spéciaux, fait remarquer Lucie Biline. Des machines peuvent faire descendre les dieux des cieux empyrées, des décors peuvent apparaître, les portes d’un palais s’ouvrir sur des cadavre — mannequins ou simples tas de linge sanglants, on ne sait trop — un personnage pousse des cris avant qu’on ne le voie apparaître, les yeux en sang. Aristophane, qui ne manquait aucune occasion de se moquer d’Euripide, explique que les vêtements déchirés et les vieux chiffons, on ne les jette pas, on les garde pour ses acteurs.
   Marie Verbsch parle d’une de ses étudiantes qui voulait prendre comme sujet de thèse les femmes dans les pièces d’Euripide. Vaste programme. Elle avait juste demandé qu’on ne lui serve pas un plan catalogue. Le sacrifice de Polyxène, que l’on sert régulièrement à des élèves de seconde, était abordée d’une façon moins triviale que d’ordinaire. Le contact des hommes, surtout de leurs mains — pas question qu’on l’empoigne —   est jugé dégradant. Même après sa mort, il n’est pas question qu’elle subisse de telles privautés, c’est sa mère qui doit l’ensevelir, il n’est pas interdit que d’autres captives l’assistent. L’étudiante s’était interrogée sur le geste de découvrir sa poitrine — ce qui ne choque pas trop les Grecs – mais devant toute une armée ! Sans doute un défi, peut-être une dernière satisfaction, elle montre à tous ce qui ne sera à personne : un corps de fille à peine sortie de la puberté, presque une enfant, ce qui souligne la brutalité du sacrifice. On comprend qu’elle ne se soit pas débattue avant, et qu’elle ait gardé, après, assez de sang-froid pour mourir décemment. Iphigénie ne consent à mourir que parce qu’elle devine les dégâts que pourra faire Achille en voulant la défendre. Elle a commencé par demander grâce. Sinon, pas besoin de se découvrir, le sacrificateur sait bien qu’il doit trancher la gorge. En montrant sa poitrine à Néoptolème et à l’armée, Polyxène semble dire «Voici mon buste et je vous emmerde.»
   La thésarde n’employait pas de termes aussi crus. Elle doit se fendre d’une thèse complémentaire : «Le sang des hommes et le sang des femmes chez Euripide.» On l’a priée de contenir tout élan structuraliste. À la mine qu’elle fait, l’assistance devine que la tâcheronne ne peut être que Lucie Biline.
  – On sent une certaine délectation de l’auteur, dit Fred Caulan, à s’acharner sur une vieille femme qui a déjà perdu son époux et quarante-huit enfants. Et cette façon de graduer les effets… Le public sait déjà tout par le fantôme de Polydore assassiné pour son or. Il n’a plus qu’à déguster les efforts d’Hécube pour sauver la vie de sa fille, le quiproquo devant le cadavre de Polydore sous son linceul
ce pourrait-être celui de Polyxène recule-t-elle le moment où elle devra admettre la vérité ? Le châtiment de Polymnestor, avec tous ses raffinements, offre la saveur d’un supplice mérité ; le méchant aveugle sera abandonné dans une île déserte. Ses malédictions contre Cassandre et Agamemnon, toutes réalisées, sont une dernière touche qui ravira les amateurs. Qu’est-ce que cette histoire de chienne ?
   La question s’adresse à Lucie Biline.
  – Dans une autre version, Hécube est lapidée. On trouve, sous l’amas de pierres, une chienne aux yeux de feu. Euripide préfère la version où elle se transforme en chienne sur un vaisseau. Il en mentionnera une autre ailleurs.
  – Les douleurs de l’ancêtre pèsent sur toute la pièce, reprend Fred Caulan. Les hommes sont ramenés à leur condition de pitoyables clowns. Les raisons d’Ulysse sont misérables à côté des arguments d’Hécube, dont le réquisitoire anéantit les sophismes de Polymnestor. Agamemnon est prêt à prendre fait et cause pour elle, mais redoute les commentaires de l’armée ; il veut bien que justice soit faite, mais ne veut pas s’en mêler, ce qui autorise Hécube à la rendre à sa façon. Reconnaissons l’habileté dont il fait preuve en mettant sur pied un semblant de procès où chaque partie défendra sa cause. Il est sûr que celle d’un homme qui a tué son hôte est indéfendable aux yeux de son armée. Le côté funèbre et presque solennel de la pièce ne fait pas vraiment sentir la succession rapide des événements. On aperçoit au loin les fumées de l’incendie, Polymnestor tue son hôte, la flotte mouille sur ses eaux parce qu’Achille l’empêche de partir avant qu’on lui sacrifie une fille de Priam, découverte du cadavre de Polydore, vengeance d’Hécube, le vent se lève. L’unité de temps est parfaitement respectée, ainsi que celle d’action (les malheurs et la vengeance d’Hécube), et de lieu (le campement grec). C’est à se demander pourquoi le divin Racine, fin connaisseur d’Euripide, n’a pas été tenté.
  – La bienséance, cher ami, dit Claudie Férante, la bienséance. Ce n’est pas la principale préoccupation des tragiques grecs.



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cc
texte et dessin René Biberfeld - 2015

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