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Sophocle
       

        SOPHOCLE

Ajax                               Les Armes d'Achille
Oedipe roi                     L'Infaillible
Antigone                       La Raison du Prince
Les Trachiniennes       La Tunique de Nessos
Philoctète                      L'Arc et la Plaie
Electre                            Ce que veulent les Femmes
Oedipe à Colone          En Terre étrangère
          ESCHYLE
Prométhée enchaîné    Mises en chaînes
Les Perses                      Le Ressac
Les Suppliantes           A l'Ombre des jeunes filles...
Agamemnon                 La mise à Mort
Les Choéphores           La Mère coupable
Les Euménides             L'Esprit des Lois

                            EURIPIDE

Le Cyclope                  La Raison du plus faible
Alceste                          La Mort en ce Palais
Médée                           Une Femme humiliée
Les Héraclides             Sans merci 
Hippolyte                     Les Malheurs de la Vertu
Andromaque                La fillette à son papa
Hécube                          Cruautés publiques...
Héraclès                        Divines interférences
Les Suppliantes           Le fossoyeur patriote
Ion                                  L'enfant du miracle
Iphigénie en Tauride  La rectification
Electre                           Un jeune homme providentiel
Les Troyennes             Malheur aux vaincues
Hélène                           La belle que revoilà...
Les Phéniciennes        La mort en héritage
Oreste                            Emportés par la foule...
Les Bacchantes           La fête à Dionysos
Iphigénie à Aulis        La précaution inutile

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A l'ombre
des jeunes filles
en pleurs



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Les suppliantes de Chessy
    Dans cet écrit, il est fait référence à la nouvelle traduction des  Suppliantes  d'Eschyle  par Fred Bibel.

  Le maraîcher a encore commis une poésie de circonstance. Les philosophes du potager vont aborder Les Suppliantes d'Eschyle, il relève le défi. Et comme d'habitude, son épouse soumet le résultat à Fred Caulan :

        L'écume de la mer dont naquit Aphrodite
        Dépose sur la grève un gouffre de douleur
        Il me faudra souffrir ce que souffrent mes sœurs
        Et subir une loi que d'autres ont écrite

        Qu'importe le dégoût nous connaissons la suite
        Une lourde contrainte écrasera nos cœurs
        D'autres ont enduré des abîmes d'horreur
        Écartelées de force un jour à l'heure dite

        Seigneur délivre-nous du boulet quotidien
        De cette lente mort qui nous brise les reins
        La guerre a éclaté parce que notre père
        A refusé de nous livrer à nos cousins
        La rage de régner impose de ces liens
        Sait-on ce que jadis auront subi nos mères

   L'oracle ne semble pas pris d'un enthousiasme sacré  :
   — Le sujet sent son Parnasse, la facture est laborieuse, la finition approximative. On saluera la périphrase qui fait d'un vaisseau qui aborde un gouffre de douleurs, et un trimètre correct, malgré l'indigence de la pensée. Le début est prometteur, le reste sent la sueur, ce qui est naturel à une époque où les bras des rameurs fournissaient le plus clair de l'énergie, les voiles carrées ne pouvant les soulager que lorsque le vent était favorable. Une image forte, peut-être, à la fin du second quatrain.
   L'épouse du maraîcher semble froissée.
   — …Cela dit, il est facile de démolir n'importe quoi. Marcel Aymé s'est encore plus joyeusement acharné sur un poème de Baudelaire. Je me sentais d'humeur badine.
   D'autant plus qu'il s'adresse à une enseignante, habituée à ne souligner que les beautés d'extraits soigneusement choisis par des inspecteurs généraux.
   Ça ne l'empêchera pas de déguster ensuite le plat élaboré par son mari, puisqu'il est un familier de la maison. Une simple omelette de cariolettes qu'un ami de la famille a ramenées d'une moyenne montagne— de petits mousserons en fait — sur un lit de poivrons, chauffés au four pour les assouplir et enlever la peau. Une tarte au potiron afin d'entamer les débats, une simple compote de pommes ensuite. De la fourme d'Ambert ou d'ailleurs, pour ceux qui ne peuvent vivre sans fromage.
   De meilleur aloi, un autre essai, sans doute du grand-père, c'est son écriture, imitée ou pas — le maraîcher adore les apocryphes familiaux :

        De vieilles chiffasses de peau
        Qui pendouillent et se balancent
        Tant vont les cruches à l'eau
        Ça vient plus vite qu'on ne pense

        Dès que l'on entre dans la danse
        La cavalière et les marmots
        Veulent imposer leur cadence
        Pour la retraite et les flambeaux

        Qu'avons-nous fait des évidences
        Toutes ces phrases et ces mots
        Pour tant d'affaires en souffrance
        Nous remporterons nos ballots
        Et deux ou trois bouts de science
        Que l'on ramasse au caniveau

   Concernant Les Suppliantes, Marie Verbch affirme qu'il est vain de dater des pièces quand la tradition se dispense de le faire. L'exercice présente quelques dangers, surtout quand l'exégète emploie des formules comme "Cela ne s'explique que si l'on admet que..." Un désastre subi par Argos en 493 avant notre ère, permettrait de soutenir qu'elles sont antérieures aux Perses, représentés en 472. Et d'ajouter que le style est un peu contraint, malgré les dons qui ne peuvent s'empêcher d'éclater. Pour éviter que ses étudiants tombent dans le même travers, elle a analysé de la même façon Un Bateau chargé de Vits et la Chanson de Bicêtre. Tenez-vous en à ce que vous savez de source sûre. Les anciens donnent assez d'indications. En revanche, le texte souvent incertain de cette pièce contraint le traducteur à une gymnastique dont se dispense gaillardement Fred Bibel.
   Comme tous ses confrères, Eschyle arrange les légendes à sa guise, il puise et il bricole, ce qui donne aux mythologues l'occasion de rédiger des notices foisonnantes. C'est un peu comme ce roman de Queneau auquel le lecteur est constamment prié d'imaginer une suite, où à Smoking no Smoking d'Alain Resnais. Mieux vaut s'en tenir à la version du dramaturge. C'est ce que fait l'épouse du maraîcher.
   — En jetant son dévolu sur une prêtresse d'Héra du nom d'Io, Zeus s'est attiré la colère de sa sœur-épouse qui transforme la malheureuse en vache. Zeus se transforme lui-même en taureau. Héra lance un taon contre la vache, laquelle parcourt une bonne partie du monde connu avant de mettre bas en Égypte, grâce au dieu qui lui a touché le front en lui soufflant dans le museau, ce qui permet à l'aimable prêtresse de redevenir comme avant, et d'accoucher d'un enfant aussi mignon que peut l'être un enfant d'un jour, On l'appelle Épaphos parce que Zeus a touché le front de la mère. Épaphos est le trisaïeul de deux rois d'Égypte, dont l'un, Égyptos, a eu cinquante garçons, et l'autre, Danaos, cinquante filles. Si Danaos consentait à donner ses cinquante filles aux cinquante fils d'Égyptos, il n'y aurait plus qu'un seul royaume d'Égypte. Danaos refuse de lâcher ses filles et son royaume, la guerre éclate, il est vaincu, prend la mer avec sa progéniture, et débarque en Argolide, d'où est partie la prêtresse d'Héra poursuivie par son taon. Les enfants d'Égyptos se sont lancés à leur poursuite. Les Suppliantes, ce sont le Danaïdes qui demandent du secours aux habitants du pays d'où vient leur ancêtre. L'argument est simple, assez proche au début d'Oedipe à Colone. Les citoyens d'Argos, et leur roi, Pélasgos, voudront-ils accueillir les Danaïdes, au risque d'avoir à prendre les armes pour les défendre ? Un héraut vient les arracher aux autels auxquels elles se sont accrochées. La pièce s'achève au moment où le roi l'empêche de les emmener. Dialogue entre le chœur qui se met sous la protection d'Artémis, et des suivantes plus sensibles à la puissance d'Aphrodite et d'Héra, la déesse de l'amour, et celle qui préside aux mariages.
   Lucie Biline juge inutile de compléter cet aperçu mythologique. Mais elle tient à préciser que certains préjugés sur cette pièce viennent du fait que les chœurs occupent à eux seuls près de la moitié de la pièce, un peu plus si l'on tient compte des passages où ils dialoguent avec le roi, ou avec leur coryphée et Danaos. Deux moments importants :  les réticences de Pélasgos ne sont pas infondées ; les fils d'Égyptos arrivent et Danaos s'efforce de les rassurer — le vote des citoyens d'Argos les garantit de toute violence. Sans s'attarder sur le thème des chœurs, l'on peut dire qu'ils répondent à la situation. Cela n'empêche pas une remarquable universitaire, qui a, sinon, proposé des traductions exemplaires, de soutenir que les dialogues servaient juste à faire patienter le public entre deux tralalas.
   — Je serais moins sévère, dit Marie Verbch. Comme il est impossible de savoir comment se déroulaient les représentations, nous pouvons avancer autant d'hypothèses que nous voudrons. Les masques et les cothurnes me font penser au théâtre Nô. Pour l'atmosphère, j'imagine un mélange de Woodstock et d'opéra baroque, le tout se déroulant dans une manière de Palais des Papes à Avignon. Il ne faut pas oublier que plusieurs trilogies étaient en compétition, et que le public avait l'endurance de celui qui assiste aux théâtres d'ombres à Java. Imaginez un opéra sans solos, quelques duos entre un personnage et le chœur, sinon c'est ce dernier qui assure la partie musicale. Les acteurs masqués qui peuvent jouer plusieurs rôles masculins ou féminins — ils étaient deux chez Eschyle — balancent entre parole cadencée et récitatif obligé.
   — Il y a une chose qui me trouble, dit Isabelle Higère. Le coryphée reconnaît d'emblée que Danaos mène la danse. Il est vrai que ses filles dépassent toutes ses espérances, dans la mesure où ce n'est pas seulement un mariage même pas arrangé par leur père qu'elles refusent, mais l'idée d'avoir à subir les privautés d'un mâle. La façon dont elles en parlent trahit une irrémédiable répulsion.
   — Elles prendront sur elles, le temps d'assouvir les appétits des Égyptiades avant de les égorger, reconnaît Lucie Biline. Elles réalisent avec un réel enthousiasme le plan de leur père, lassum animal post coitum. La seule exception, c'est Hypermestre, qui désire être mère. Son père sévirait, si Aphrodite n'intervenait pas dans une autre pièce de la trilogie, dont il ne nous reste qu'un extrait. L'on peut supposer que Danaos exploite un penchant peut-être naturel de ses filles. Les mariages n'étant pas fondés à cette époque sur l'inclination réciproque, certaines jeunes filles devaient se reconnaître dans les Danaïdes, si elles n'étaient pas calfeutrées dans leur gynécée. Eschyle condamne la violence de ces cousins qui veulent épouser leur cousine de force, quoi qu'en ait le père. Mais il ne manifeste aucune complaisance pour les Danaïdes. Il n'aurait pas sinon modéré leurs propos en les faisant dialoguer avec des suivantes plus traitables.
  - Quelle maumariée n'a pas rêve d'égorger un mari qui croit avoir tous les droits, dit Isabelle Higère. Si un père vous y invite, pourquoi se gêner ?  Quant au désir de maternité, s'il est réel, il n'y a aucune raison de ne pas y céder ! À condition de ne pas s'imaginer que les femmes sont faites pour avoir des enfants.
   — Même au temps de Lysistrata, les Athéniennes n'auraient strictement rien compris à ce discours, ma chère, susurre gentiment René Sance. Et si j'en crois certaines légendes, le seul mari prévenant se serait empressé de venger ses frères en trucidant les quarante-neuf sœurs de son épouse. Pélasgos ne savait probablement pas à quel point il avait raison de se méfier. Danaos lui succèdera, et Lyncée, l'Égyptiade épargné, prendra le relais. Suivant une légende plus douce les Danaïdes réfractaires auraient été mariées aux gens du cru et n'auraient pas donné d'illustre lignée. Ce n'est pas le cas d'Hypermnestre, dont descend entre autres Héraclès. Le mot Danaens a fini par désigner les Grecs chez Homère, ce qui est un bien grand honneur pour un affreux qui incite ses filles à massacrer ses neveux. Abus d'autorité, incitation au crime… L'on est passible des Assises pour bien moins, de nos jours… Je tiens tout cela d'une aimable mythologie destinée aux potaches, le Commelin, plus abordable que le Grimal. Les pages roses du Petit Larousse nous disent ce qu'il faut penser de cette famille : Timeo Danaos et dona ferentes. Quant au fameux tonneau, il soulignerait le fait que la pratique des canalisations, des réserves d'eau et les techniques d'irrigation auraient été introduites par Danaos. C'est Strabon qui le dit, d'après mon Commelin. Leur supplice, ce serait une invention plus récente. Des dames qui trucident leurs époux, fût-ce pour répondre aux désir d'un père indigne, méritent de figurer dans la catégorie des mauvaises femmes.
   Marie Verbch ne montre aucune impatience bien qu'à son goût l'on s'égare :
   — Le public sait déjà que Danaos se résoudra à ce mariage pour éviter une guerre, et que les noces seront sanglantes. Il importe, dans la seule pièce de la trilogie qui nous reste, de souligner la menace qui pèse sur Danaos et ses filles, et indirectement sur les Argiens qui, pour l'instant, vivent en paix. Ce qui peut flatter le public, c'est que le roi, pris dans un dilemme insoluble — il risque de susciter la colère des dieux, ou d'avoir à prendre les armes — réunit son peuple avant de faire son choix. Un heureux anachronisme. Mais, comme il faut bien préparer la suite, les suivantes célèbrent la puissance d'Aphrodite et d'Héra. Pour l'instant, Hypermnestre, comme ses sœurs, se place sous le patronage de la chaste Artémis. Elle ne tardera pas à changer d'avis. Peut-être que la férocité des Danaïdes est le fait de gamines élevées sous d'autres climats…
   — Des étrangères… murmure Nicolas Siffe… elles ont le teint sombre, brûlé par le soleil des berges du Nil, des vêtements auxquels on n'est pas habitué. Les dames perses qui attendaient leurs époux défaits n'étaient que des personnages exotiques, dont l'entrée sur scène devait frapper les spectateurs. L'apparition de ces suppliantes produisait sans doute le même effet. Sans faire d'anachronisme, une dame empaquetée à Kaboul inspirait les peintres et les photographes, avant de lancer les féministes sur le sentier de la guerre ; lâchée dans les rues de nos villes, et jusque sur les bancs de nos universités, elle n'inspire plus que notre indignation. Ces moricaudes arrivent en force en terre argienne, et comptent être non seulement accueillies, mais protégées, dût-on prendre les armes pour ce faire. On comprend que Pélasgos ait comme un haut-le-cœur devant ce cortège insolite, et que celui-ci doive montrer patte jadis blanche, avant qu'on veuille bien les considérer comme une troupe d'Argiennes. Danaos a bien raison de les inviter à se mettre sous la protection des dieux.  Il faut, si mes souvenirs sont exacts, une bonne cinquantaine de vers, et l'on a déjà bouclé le premier tiers de la pièce. Il est vrai que les suppliantes se sont mises d'emblée sous la protection des dieux locaux. Elles iront jusqu'à menacer le roi d'orner des statues de bien lamentables guirlandes, pour l'impressionner. Celui-ci donnera une escorte à Danaos pour désamorcer toute violence, le temps qu'il parvienne aux temples de la cité. Et les gardes devront mentir aux citoyens trop curieux en le présentant comme un marin venu supplier leurs dieux. Ce n'est pas simplement un étranger. C'est un homme qui débarque avec ses cinquante filles, et une armée à ses trousses de cinquante cousins. Ça fait beaucoup d'étrangers d'un coup. Ses sujets accepteront-ils cette invasion ? Heureusement qu'on peut les raisonner. Un détail me chiffonne : si l'on suit le raisonnement du Coryphée, Égyptos est lui-même un descendant de l'aimable génisse. On lui fait remarquer qu'il se montre bien outrecuidant pour un Barbare.
   — Les mauvaises coutumes, ne font qu'exaspérer nos plus méchants instincts, les bonnes le modèrent, dit Nicolas Siffe.
   Claudie Férante y va de sa citation :
   — Corps féminin qui tant es tendre, Poli, souef, si précieux… Il est étrangement absent dans la pièce, sauf quand Danaos le présente comme un fruit alléchant, à la merci du prédateur qui passe. Et ses filles sont priées de le garder intact. J'ai cru comprendre qu'elles devaient bien plus s'inquiéter de leur pucelage que de leur vie.
   — Elles sont victimes d'une double violence, lâche Luc Taireux : celle de leurs cousins qui n'a pu encore s'exercer ; celle d'un père manipulateur, qu'Eschyle ne dénonce pas. C'est toute une armée de jeunes filles qui marchent à la baguette si j'admets qu'elles ont toutes au peu près le même âge, et qu'il n'y a aucune maritorne sur le retour.
   — Il faut les prendre en bloc : c'est une donnée du mythe. Pour ce qui est de leur pucelage, ne vous laissez pas non plus influencer par la version de Fred Bibel. Le verbe sophronein s'applique au bon fonctionnement d'une âme qui ne se laisse pas troubler par les passions. Cela peut désigner la tempérance et la chasteté, entre autres…
   Fred Caulan admire la virtuosité avec laquelle l'helléniste mène de front ses deux personnalités. Seuls certains artistes peuvent se dédoubler, voire se dé-tripler ou plus sans en être affectés.
  
   — … Elles forment un tout, comme les garçons. La violence que vous évoquez, elle est le fait du patriarche, avant d'être celui de leurs époux et ne connaît aucune borne. L'espèce n'est pas éteinte, si j'en crois les crimes dits d'honneur où les pères font exécuter leur sentence par leurs fils, dussent-ils finir au trou. Nous avons même vu un barbaresque qui conduit une armée d'épouses soigneusement dissimulées sous une cloche épaisse.
   Marie Verbch attend malicieusement qu'Isabelle Higère empoigne la perche qu'on lui tend :
   — C'est trop souvent une violence consentie, les barbus ne se gênent pas pour faire de leurs épouses les porte-parole de leurs exigences. Ce n'est pas Danaos qui supplie le roi, mais ses filles. C'est sur son ordre qu'elles s'accrochent aux autels, et menacent de se donner la mort pour obtenir gain de cause.
   — Cette violence est peut-être consentie parce que pour l'instant, elle les préserve des appétits de leurs cousins, dit Luc Taireux. Elles parent au plus pressé, et n'imaginent pas qu'un Égyptiade puisse être aimable. Cette armée lancée à leurs trousses étouffe naturellement leurs velléités d'émancipation. Cela dit, c'est le rêve de tout père qui se respecte : cinquante fils ou cinquante filles à vos ordres… tous instruments de votre volonté, cela dépasse l'enseignant qui voudrait voir tous ses enfants entrer dans la corporation, et le chirurgien qui n'imagine pas que sa progéniture puisse faire carrière dans une banque. Cela me donnerait presque envie d'imaginer un nouveau syndrome : celui de Danaos.
   — Ou d'Égyptos, dit Fred Caulan. Cela fait beaucoup de monde pour un seul complexe. Et que dire de celui dont souffrent les Danaïdes et les Égyptiades… Il arrive que des enfants échappent à la vigilance de leurs parents. Ces jeunes gens n'y songent même pas. Et l'auteur ne semble pas se poser de questions. Quelles questions devrait-il se poser, au fait ? 
   — Aucune en fait, dit Marie Verbch, ce n'est pas un théâtre à thèse, chaque personnage défend son bout de gras avec les moyens du bord. Le seul qui manifeste quelques scrupules, c'est Pélasgos. Quand on n'en a plus, c'est la porte ouverte à toutes les démesures. La démesure est contagieuse. Les citoyens d'Argos succombent à la pitié qu'ont su inspirer les suppliantes, et à la crainte de dieux qu'on a eu l'intelligence de mettre de son côté. Le public ne peut être indigné qu'on s'adresse à eux, ça fait partie des usages. Il se rendra compte plus tard de la façon dont on en use. Pélasgos et les Argiens sont entraînés dans la spirale d'une violence que Danaos aura dans une autre pièce la courtoisie de prendre sur lui en faisant massacrer ses gendres par ses filles. C'est encore pire que l'invasion des Perses, on est prié de se faire complice d'excès qui ne sont pas notre fait. Eschyle ne l'explique pas, il le sent, et en tire tous les effets dramatiques dont il dispose.


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texte R.Biberfeld - 2014
photo jhrobert - 2008 - Statues de Chessy (77
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