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Sophocle
       

        SOPHOCLE

Ajax                               Les Armes d'Achille
Oedipe roi                     L'Infaillible
Antigone                       La Raison du Prince
Les Trachiniennes       La Tunique de Nessos
Philoctète                      L'Arc et la Plaie
Electre                            Ce que veulent les Femmes
Oedipe à Colone          En Terre étrangère
          ESCHYLE
Prométhée enchaîné    Mises en chaînes
Les Perses                      Le Ressac
Les Suppliantes           A l'Ombre des jeunes filles...
Agamemnon                 La mise à Mort
Les Choéphores           La Mère coupable
Les Euménides             L'Esprit des Lois

                            EURIPIDE

Le Cyclope                  La Raison du plus faible
Alceste                          La Mort en ce Palais
Médée                           Une Femme humiliée
Les Héraclides             Sans merci 
Hippolyte                     Les Malheurs de la Vertu
Andromaque                La fillette à son papa
Hécube                          Cruautés publiques...
Héraclès                        Divines interférences
Les Suppliantes           Le fossoyeur patriote
Ion                                  L'enfant du miracle
Iphigénie en Tauride  La rectification
Electre                           Un jeune homme providentiel
Les Troyennes             Malheur aux vaincues
Hélène                           La belle que revoilà...
Les Phéniciennes        La mort en héritage
Oreste                            Emportés par la foule...
Les Bacchantes           La fête à Dionysos
Iphigénie à Aulis        La précaution inutile

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L'arc et la plaie
 
Philoctete jeune   
    Dans cet écrit, il est fait référence à la nouvelle traduction de  Philoctète   de Sophocle par Fred Bibel.

   Le maraîcher refuse la paternité du dernier poème par lui sorti d'on ne sait où. Il existe un rapport certain entre le thème et l'œuvre dont il sera question ce dimanche-là. Peu à peu s'impose l'idée que Sophocle s'inquiète plus des rapports que chacun entretient avec l'ensemble de ses semblables que des gargouillis de nos âmes. C'est à son corps défendant qu'il a inspiré des légions de médicastres reconvertis dans l'examen de nos consciences, ou d'amateurs éclairés brûlant d'avoir pignon sur rue. Il n'ignore pas les impatiences des êtres insatiables, ni les pulsions les plus élémentaires du bipède de base, mais il a compris que les citoyens peuvent être malades de leur Cité, et que les Cités peuvent être infectées par certains de leurs membres. Il importe de circonscrire le mal.
   Cela dit, le bisaïeul n'ignorait pas ses classiques. L'histoire de Philoctète a inspiré jusqu'aux auteurs de science-fiction. Des passages de The Man in the Maze, de Robert Silberberg, retrouvent l'esprit de  dialogues de Sophocle. L'homme que l'on a abandonné sur une île parce qu'il répand une odeur infecte et gueule comme un putois, et que l'on ne récupère que parce qu'on a besoin de lui, propose des effets dramatiques certains, dans la mesure où l'on s'est débarrassé de lui sans lui demander son avis, et qu'il s'agit d'entamer des tractations afin de le ramener à la civilisation. Cela ne peut donner lieu à beaucoup de péripéties, mais les trois grands tragiques grecs ont relevé le défi. Il est dommage que l'on n'ait conservé que la pièce de Sophocle, qui s'est mis à l'ouvrage après les deux autres ; on ne peut avoir la même chance que pour les deux Électre et les Choéphores. Mais la disparition des autres modèles évite aux critiques de vaines comparaisons.
   Il ne s'agit que de savoir si l'on peut ranger le sonnet récemment déterré parmi les indubitables productions du bisaïeul, ses apocryphes, ou les essais du maraîcher lui-même. Fred Caulan pencherait pour un apocryphe. Il a relevé un terme à double entente qui évoque les malices d'un autre temps.

        Savoir de quelle purulence
        Un jour où l'autre on est atteint
        Une vipère pour certains
        Mais peu importe l'évidence

        C'est une obscure déshérence
        Une puanteur qui nous vient
        Peu importe à quoi cela tient
        Il a fallu quelque sentence

        Chacun a son arc et ses flèches
        Pas un rempart que l'on n'ébrèche
        Même si l'odeur est infecte
        Il est toujours un médecin
        Qui des simples de son jardin
        Fait une solution correcte.

   Le maraîcher voudrait qu'on lui servît ce midi un chou entier, braisé sans être taillé en tranches, avec des carottes et des oignons, coupés les unes en rondelles, les autres simplement effilés, assaisonné d'un peu de lard, et d'un petit pavé de saumon pas trop rose. Il fait confiance à son épouse pour la cuisson, en s'y prenant bien, ça ne devrait pas prendre plus de trois quarts d'heure. Fred Caulan est, comme d'habitude, invité.
   S'agissant de présenter Philoctète, la femme du maraîcher se heurte comme d'habitude à un maquis de variantes. Elle retient que personne ne voulait mettre le feu au bucher qu'avait dressé Héraclès afin d'en finir avec ses souffrances. Pour avoir accepté de le faire, Poeas hérita de son arc et de ses flèches, qu'il laissa à Philoctète, son fils. Le dit fils partit avec ces armes et sept vaisseaux pour Troie, parce qu'il avait été un prétendant d'Hélène, et tenu, pour cela, de partir, comme les autres, récupérer la femme de Ménélas. Lors d'une escale à l'île de Ténédos (Bozcaada pour les Turcs) il se fait piquer au pied par une vipère particulièrement venimeuse, qui n'appréciait pas qu'on la dérangeât sous prétexte d'offrir un sacrifice aux dieux. Peut-être était-elle d'une humeur assez exécrable pour distiller un venin dont elle seule avait le secret. La plaie dégage aussitôt une effroyable puanteur, les gueulements du patient troublent la tranquillité de ses compagnons, et la bonne ordonnance des rites ordinaires. On décide de le déposer à Lemnos. Il y reste dix ans, et y serait resté jusqu'à sa mort si, après la mort de Pâris, un certain Hélénos n'avait pas été capturé par les Grecs, et ne leur avait révélé que sa ville ne pouvait être prise que par quelqu'un qui serait armé des flèches d'Héraclès. L'on sait dans le public que Philoctète sera soigné alors par un fils d'Asclépios. Cela dit, Philoctète a eu dix bonnes années pour remâcher sa rancune contre ses compagnons d'armes. Il ne sera pas facile de l'arracher à son île. D'autant plus que c'est Ulysse qui a donné à Agamemnon l'idée de larguer cet encombrant malade, et que celui-ci avait trouvé le conseil excellent. C'est, chez Sophocle, un Néoptolème congrûment stylé par Ulysse qui se charge de prendre contact avec le furieux, lequel ne se connaîtrait plus s'il voyait d'emblée un être qu'il exècre. Je me suis laissé dire que c'est Sophocle, qui a pensé à Néoptolème, le fils d'Achille, dont Philoctète n'avait pas à se plaindre.
   Marie Verbsch regarde Lucie Biline qui précise.
   – Un rhéteur s'est amusé, près d'un demi-millénaire après les pièces d'Eschyle, d'Euripide et de Sophocle à les comparer. Ulysse se déguise chez le premier, et change d'apparence grâce à Athéna chez le second pour mener lui-même les négociations. Euripide sait que Lemnos n'a jamais été une île déserte. Comme toutes les îles volcaniques, elle est d'une exceptionnelle fertilité. D'où un chœur formé de Lemniens. Il y aura même un petit débarquement de Troyens venus plaider leur cause, ce qui donnera lieu à de beaux morceaux de rhétorique. Sophocle préfère jouer franchement le jeu. Mouillage peu engageant, région rebutante, le héros est vraiment seul. Pas de déguisement, un innocent chargé d'une mission crapuleuse, et un chœur de marins, ceux qui accompagnent Néoptolème. Toutes les péripéties seront amenées par les initiatives que devra prendre Néoptolème en l'absence, puis en présence d'Ulysse. Certains déplorent l'absence d'action, d'autres s'en félicitent.
   René Sance a comme un éclair.
   – Néoptolème, n'est-ce pas le fameux Pyrrhos dont parlent Virgile et Racine ?
   Et Claudie Férante de réciter :

        Figure-toi Pyrrhus, les yeux étincelants,
        Entrant à la lueur de nos palais brûlants,
        Sur tous nos frères morts se frayant un passage,
        Et, de sang tout couvert, échauffant le carnage…

   – C'est l'art du délayage lourdingue et bien poignant, dit Isabelle Higère, qui y va de son alexandrin. Quel charabia ! Échauffer un carnage ! On n'excite pas un carnage, mais ceux qui s'y livrent !
   – Vous êtes insensible à l'art de l'hypallage, comme on dit dans le monde, et dans tous les lycées, susurre Marie Verbch. Mais revenons aux affaires sérieuses. Le Philoctète de Sophocle se passe à un autre niveau. Dans l'esprit de Néoptolème, l'intérêt de tous les Grecs est un argument assez puissant pour qu'il accepte de se livrer à des manœuvres pour le moins abjectes. Se faire passer pour un ennemi du corps expéditionnaire quand on travaille pour lui, il y a là de quoi lever des cœurs moins scrupuleux. La confiance même de Philoctète est sa meilleure arme, on sent continuellement la gêne de Néoptolème, quand il ne se contente pas de vendre sa salade. Il faut bien du talent à Sophocle pour éviter que le public puisse rire en voyant un personnage aussi droit contraint de débiter les pires mensonges, et découvrant qu'il ne manque pas d'habileté dans cet art. La joie de Philoctète n'en est que plus déchirante. Ulysse arrive à point pour éviter que Néoptolème ne rende son arc à Philoctète après avoir réussi à se le faire confier. Cet arc est le seul moyen qui permette à Philoctète de subsister, l'on dispose là d'un moyen de pression décisif. À condition que Philoctète ne préfère pas mourir sur son île, et ne rappelle pas à Néoptolème sa promesse de le ramener chez lui. Heureusement qu'Héraclès lui même vient dénouer la situation. Cela prouve la valeur de tous les arguments. Le demi-dieu ne serait pas apparu s'ils étaient efficaces. Tout est sinon fondé sur un seul détail. Philoctète avait son arc, il ne l'a plus. Néoptolème a réussi à s'emparer de cet arc, mais l'affaire n'est pas définitivement réglée pour cela. Il ne l'a pas lâché. Il peut en faire ce qu'il veut.
   – Pour moi, dit Luc Taireux, Héraclès est autre chose qu'un demi-dieu de la machine. À la fin du long passage choral qui n'est en fait qu'un dialogue entre Philoctète et les marins du vaisseau qui doit le conduire à Troie, on voit que celui-ci s'identifie non seulement à sa blessure, mais à la façon dont on l'a traité. Il est un passage qui a dû terriblement gêner les traducteurs : l'on a osé expulser de son navire l'articulation de son pied, ou l'articulation que représente son pied. On a beau tourner cela dans tous les sens, on est condamné à une glose qui tourne à la simple paraphrase.
   – Je sais, dit Marie Verbch. Fred Bibel parle froidement d'expulser l'articulation de son pied ; ce n'est compréhensible que si Philoctète s'est effectivement identifié à sa plaie. Il va plus loin : il maudit tous ceux qui… Or, toutes les traditions le disent : c'est Ulysse qui a suggéré cette solution, Agamemnon qui l'a adoptée. Dans son esprit, tous les Grecs sont responsables.
   Fred Caulan semble ravi :
   – Sophocle lève là un lièvre bien plus intéressant que tous ceux que l'on a pu imaginer. La victime d'un choc devient une plaie pour elle-même, autrement dit sa propre plaie. Si je n'avais publié, avant d'exercer, de quoi vivre tout le reste de ma vie dans une honnête médiocrité, je me serais appliqué, comme un bon urgentiste, à définir la nature des plaies réelles ou imaginaires qui se seraient étendues sur mon divan. Marcel Couquemal, mon maître n'a jamais été jusque là. L'interne que j'ai été, qui ne voit que le pied, diagnostique une manière de gangrène bien avancée, mais pas évolutive. Un staphylocoque doré qui s'applique à garder le patient en vie, afin de le torturer à loisir. Autre indication : quand Philoctète réclame une arme aux marins c'est pour se couper… la tête, et pas le pied. Ou il connaît les effets de la mort cérébrale qui efface toute douleur, ou il a parfaitement repéré le siège de l'infection. Il n'est plus qu'une plaie, on s'est mal conduit avec sa plaie, c'est sa plaie qui décide. Et elle se montre d'autant plus intransigeante, que rien n'existe plus à part elle. D'où la malédiction : Troie doit disparaître ainsi que ceux qui l'assiègent. Autrement dit, tout ce qui l'a exposé à la maladie dont il souffre.
   Isabelle Higère se sent de taille à en soulever d'autres, de lièvres :
   – Il a décidé en somme de s'emmurer dans sa caverne. Cela me gêne de le dire, mais c'est la principale qualité des êtres capables de vraies convictions, ils restent intraitables. Athéna n'a pas grand chose à faire pour entretenir la folie d'Ajax, déjà emmuré dans l'idée qu'il a été spolié. Antigone est emmurée dans les principes qu'elle défend, avant de l'être effectivement sur l'ordre de son oncle. Électre s'est emmurée, elle, dans le sentiment qui la possède, que rien ne peut être normal tant que sa mère et son parâtre n'auront pas été châtiés comme ils le méritent. Œdipe se crève les yeux pour s'emmurer dans ses ténèbres. Les critiques se sont-ils intéressés au thème de la plaie vivante ? Héraclès n'est plus qu'une plaie depuis qu'il a revêtu la tunique de Nessos, le visage d'Œdipe n'est plus qu'une plaie, depuis qu'il s'est rendu compte que son passé lui échappe, autant que la situation dans laquelle il s'est mis sans le savoir. J'ai l'impression que Philoctète se glisse naturellement dans ce cortège. Quand on n'est pas infecté par son entourage ou sa Cité, on l'infecte. Sophocle sent la nécessité de vivre avec les autres, dans sa Cité, mais il voit tout ce qui peut gripper le mécanisme : l'entêtement féroce d'un parvenu, et peut-être l'occasion qui s'offre à ceux qui savent la saisir. On dirait que c'est le maître mot dans cette civilisation.
   – Dans toutes, précise Nicolas Siffe, à condition de ne pas s'en remettre à la grâce de Dieu. Les romans courtois abondent en stratagèmes. Il est naturel également qu'une faute morale ait des conséquences physiologiques. Lancelot s'isole et s'enferre dans ses plaies en refusant toute médecine, quand il sent qu'il a failli. Ce n'est plus un effet du sentiment amoureux dans le dernier livre du roman du Graal. Le roi Marc veut abandonner Yseut aux lépreux, pour que sa plaie morale éclate sur son visage. Oscar Wilde laisse à un miroir le soin de refléter tous les péchés de Dorian Gray. Cela dit, l'on n'a pas attendu Machiavel pour savoir qu'un Prince doit saisir les occasions qui se présentent. Il me semble qu'Ulysse dit clairement à Philoctète que, si l'honnêteté permettait de gagner une guerre, ou de convaincre une assemblée, il serait le plus honnête homme du monde.
   – C'est exact, dit Marie Verbch. Les Grecs éprouvent une réelle admiration pour un homme aux mille tours dont ils déplorent les procédés. Philoctète ne cesse de faire allusion à la légende selon laquelle Ulysse est le fils de Sisyphe, le moins scrupuleux des mortels, et non de Laërte. L'immonde aurait trouvé le moyen de devenir l'amant de la promise, durant la nuit qui précédait le mariage. Comme le père de la susdite était lui-même le voleur le plus subtil qu'on ait connu - Sisyphe est le seul qui a réussi à récupérer son bien – c'était une belle revanche. Cela ferait d'Ulysse le fils d'un filou et le petit-fils d'un voleur. Philoctète a toutes les raisons de reprendre ces racontars. Mais ailleurs, il l'appelle 'fils de Laërte'. Cela dépend des moments. Ulysse se contentera d'être le petit-fils du meilleur voleur de la création. Mais je m'égare. Ulysse représente l'essence même de l'intelligence politique. Il symbolise à lui seul la raison d'état. C'est lui qui maintient, lorsque c'est indispensable, la cohésion dans l'armée qui assiège Troie. Philoctète pouvait entamer le moral des troupes, il convainc Agamemnon de l'abandonner. L'on ne peut prendre Troie sans lui, il vient le reprendre. La façon dont il parvient à manœuvrer Néoptolème confirme sa réputation. Au moins aura-t-il compris que Philoctète ne se laisserait approcher que par un être parfaitement innocent, et honnête. A-t-il prévu les réactions du jeune homme ? Cela devait faire partie des éventualités. Malgré tout, sans l'intervention d'Héraklès, il ne serait arrivé à rien. Preuve que la raison d'état, la vraie, je ne parle pas de celle de Créon ou des antidreyfusards, ne saurait par elle-même assurer l'existence d'une Cité. Si je puis me permettre ce mot, trop de raison d'état tue l'état. Mais il n'est pas ici question de thèses, Sophocle n'en défend aucune, il montre des gens qui essaient de faire valoir leur point de vue. L'avantage d'Ulysse est de n'en avoir aucun, de se plier aux circonstances. Il fera tout pour en finir avec la guerre de Troie, comme il a tout fait pour récupérer les armes d'Achille – d'où la fable que sert Néoptolème à Philoctète, une fable plausible, c'est normalement le fils d'Achille qui doit hériter de ses armes – comme il fera tout pour rentrer chez lui quel que soit le temps que ça lui prendra, afin de retrouver sa femme et son petit royaume. Il n'y a aucune idée, il n'y a que des circonstances. Philoctète profère une belle contre-vérité quand il le traite de lâche. Ulysse n'a pas craint de se montrer pour tenter d'affirmer sa volonté, quand il sait bien qu'il risque de servir de cible à un homme qui ne se connaît plus. Il serait même mort, sans l'intervention de Néoptolème.
   – Faisons un rêve… dit Luc Taireux. Je m'avance beaucoup. Ne comptait-il pas sur le fait que le fils d'Achille ne pouvait le laisser tuer ? C'est déjà beaucoup de ne pas aller jusqu'au bout de sa mission. Peut-être donne-t-il des arguments supplémentaires à Néoptolème, qui n'est plus à ses ordres, pour mener à bien la négociation. Tant pis si cela ne suffit pas – l'intervention d'Héraklès le prouve. Au moins aura-t-il essayé.
   – Je serai plus sévère pour Ulysse, dit Isabelle Higère. Ses manœuvres continuelles visent à obtenir que ses interlocuteurs abondent dans son sens. Bref, il demande à tout le monde de lui arranger le coup. Il a besoin de récupérer Philoctète, c'est Néoptolème qui doit lui arranger le coup. Il semble avoir compris la principale règle de la vie en société. Arrange-moi le coup avec ce garçon, cette fille, mon patron, le prof, le notable, le banquier, les électeurs. Et s'il arrange le coup de Tyndare effrayé du nombre des prétendants qu'attire la belle Hélène, c'est pour récupérer la cousine, la presque aussi belle Pénélope, un parti bien plus avantageux, dans la mesure où il ne s'attire pas la haine d'une foule de concurrents. Le fameux serment qui mène à la guerre de Troie, c'est son idée. Je ne vais pas évoquer la façon dont il a essayé de se dérober, en se faisant passer pour fou. Le pauvre Palamède, qui l'a confondu, a vu ce qu'il en coûtait de le contrarier. Il ne fait pas bon refuser de lui arranger le coup…
   – Lui arranger le coup, fait René Sance… cela s'appelle aussi de l'entraide.
   – Ce qui n'empêche pas je ne sais combien de banquiers d'exiger de l'état, que celui-ci leur arrange un coup, avant de refuser d'arranger le coup à leurs clients. Ils s'engraissent sur les crédits qu'ils nous accordent du bout des lèvres, en se payant sur la bête dès qu'elle montre des signes de faiblesse.
   – Vous ne trouverez jamais un Néoptolème à la tête d'une banque, avance Marie Verbch, pour couper court aux banalités d'usage. Encore moins à la tête d'un état. Il a des délicatesses de puceau que l'on conduit malgré lui au bordel. L'intérêt du personnage, c'est qu'il est en train de parfaire, devant nous, son éducation. Il doit apprendre d'abord qu'il existe des enjeux, plus importants que l'image qu'il se fait de lui-même, et que l'on peut composer avec ses principes lorsque le sort de toute une armée en dépend. C'est un premier palier, ne plus se laisser braquer par ce qu'on doit à sa lignée…
   Claudie Férante profite de ce que Marie Verbch cherche ses mots, pour laisser remonter un souvenir scolaire.
   – Je rendrai mon sang pur comme je l'ai reçu…
   – Un imbécile ne manquerait pas d'affirmer que Philoctète est la plus cornélienne des pièces de Sophocle. Le mérite du docte dramaturge est d'avoir patiemment développé ce que Sophocle a suggéré. Heureusement qu'il en a d'autres. Pour Sophocle, le terme gennaios, qui rappelle tout ce que chacun doit à ses ancêtres n'est qu'une donnée du problème. Il se retrouve dans toutes les pièces. S'il avait traité le sujet, Corneille aurait été tenté de nous servir les stances de Philoctète. Dans un second temps, Néoptolème est confronté directement à l'un de ses semblables, et qui souffre. Comment tromper un solitaire qui vous fait une totale confiance parce que… vous êtes le fils d'Achille, et qu'un Achille n'aurait jamais consenti à ce que l'on se conduisît d'une façon aussi atroce avec un autre guerrier ? Il sert sa fable en souffrant lui-même mille morts… Si au moins le malade ne lui avait pas confié son arc de lui-même… Il a bien récité sa leçon, mais cette leçon ne lui plaît pas. Dans un troisième temps une fois bien acquis que l'autre restera inflexible, il n'a plus qu'à tenir la promesse qu'il lui a faite, et tant pis pour Troie, pour Ulysse, et pour l'armée grecque, il est des enjeux plus importants que la réussite d'une campagne. D'une certaines façon, Néoptolème rejoint Antigone. S'il n'y a pas là un Bildungsroman, ou plutôt un Entwicklungsroman, un roman de formation et d'évolution pour les non-germanistes, vous me pardonnerez cette incursion dans le jargon de la littérature comparée… Je reconnais que Corneille adorait les instants critiques où tout se décide. S'il avait pu être aussi bon helléniste que Racine… On découvre par la même occasion que Philoctète s'est tellement raccroché à sa plaie, et à ce qu'on lui a fait, que cela lui dicte des devoirs aussi contraignants que ceux qu'impose le sentiment de sa propre noblesse. Il va jusqu'à renoncer à se faire guérir. Sa douleur est sans prix. Comme Ajax, il n'oserait pas affronter le regard des autres après. Nous touchons là à des mystères plus profonds encore. Quels devoirs impose une psychose au psychotique ? On comprend la détresse d'Ulysse. Il ne peut rien contrôler.
   – Il faut noter, dit Fred Caulan, qu'Héraclès intervient au moment précis où Philoctète s'engage à défendre, avec son arc, Néoptolème contre tous ceux qui l'attaqueraient. Si je voulais paraphraser un chanteur déclinant, ce n'est pas l'homme qui prend l'arc, mais c'est l'arc qui prend l'homme. Méfiez-vous des armes qui ont une histoire. Celle-ci a participé à une première expédition contre Laomédon qui s'était fait une spécialité de tenir aucun engagement. Il avait demandé à Apollon et Poséidon de l'aider à construire les murs de Troie, avant de les congédier sans le moindre salaire. Il y avait là de quoi lui envoyer un monstre marin. Il demande à Héraklès de tuer le monstre marin, et lui promet ses chevaux divins en échange. Promesse non tenue. C'est avec cet arc qu'Héraklès est venu faire valoir ses droits, en tuant le malhonnête, ainsi que tous ses fils mis à part Priam, qui valait mieux que ses frères. Cet arc a pris Troie une première fois, il doit resservir entre les mains de Philoctète qui en a hérité. Philoctète se confond avec sa plaie et sa rancune, mais l'arc a un travail à accomplir. Peu importent les sentiments de l'archer. Pour le dédommager, c'est Asclépios en personne, et non ses fils, qui soigneront sa plaie. Et l'on se rappellera que Troie ne pouvait être prise sans lui. De mauvais esprits pourraient songer que Philoctète saute sur l'occasion. On ne perd pas la face en suivant les ordres d'un demi-dieu, on la perd en obtempérant à des frères d'armes qui vous ont indignement trahis. Le vent se lève, comme dirait Héraclès…
   – Il faut tenter de vivre, comme dirait l'autre.
   Claudie Férante n'a pas pu s'en empêcher. Fred Caulan sourit :
   – Ce serait une bonne piste : à chacun sa plaie… à chacun son arc.


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texte R. Biberfeld et photo JH Robert - 2012
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