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Sophocle

        EURIPIDE
Le Cyclope.................La Raison du plus faible
Alceste........................La Mort en ce Palais
Médée.........................Une Femme humiliée
Les Héraclides............Sans merci 
Hippolyte....................Les Malheurs de la Vertu
Andromaque...............La fillette à son papa
Hécube........................Cruautés publiques...
Héraclès......................Divines interférences
Les Suppliantes...........Le fossoyeur patriote
Ion................................L'enfant du miracle
Iphigénie en Tauride....La rectification
Electre.........................Un jeune homme providentiel
Les Troyennes.............Malheur aux vaincues
Hélène.........................La belle que revoilà
Les Phéniciennes........La mort en héritage
Oreste.........................Emportés par la foule
Les Bacchantes...........La fête à Dionysos
Iphigénie à Aulis.........La précaution inutile

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Les armes d'Achille

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Mer Egee

Dans cet écrit, il est fait référence à la nouvelle traduction d' Ajax de Sophocle par Fred Bibel

   Si l'épouse du maraîcher ne peut réprimer un mouvement d'exaspération chaque fois que son mari déterre un nouveau poème de son trisaïeul, il y a quelque chose qui ne lui va pas, depuis un certain temps. Cela fait deux mois qu'elle n'en a pas vu émerger un seul. Suivant la règle bien connue qu'un couple se nourrit d'agacements codifiés, elle éprouve quelque peine à retrouver ses marques, comme on dit. Surtout que l'infâme a osé répondre à une foule de questions informulées, en annonçant solennellement :
    - Les poètes défunts prennent aussi des vacances.
    L'alexandrin pouvait en l'occurrence, puisqu'il n'était pas couché sur le papier, se permettre certaines fantaisies.
    Elle en était réduite à fignoler les légumes en cuisine selon les indications du maître qui recommandait de les assaisonner avec tel poisson ou telle viande. Et elle jubilait régulièrement à l'idée d'assister à un entretien des philosophes du potager, devant l'une des serres. Pour l'instant, l'on se fait les dents sur les œuvres de Sophocle.
    Son Ajax a d'autant intrigué Nicolas Siffe, le médiéviste, que celui-ci souffre d'une névrose originale. Les périodes électorales le rendent littéralement malade. Quand il sort de chez lui, il fait un détour pour éviter les panneaux publicitaires des sympathiques gueules d'empeigne qui se poussent, et a failli, l'avant-veille, ne pas entrer chez son boucher parce que, sur une des jardinières en béton dont les municipalités sont si friandes, une affiche avait été collée en passant. De telles réactions relevant de la phobie, on avait invité le malade à consulter. Luc Taireux et Fred Caulan avaient affirmé qu'il n'y avait pas lieu de le faire : un malaise qui ne survient que de loin en loin, et contraint juste la famille à ne pas allumer un téléviseur à l'heure des repas, n'exige pas que l'on prenne de telles mesures. Il est des psychoses plus redoutables. Un individu qui reconnaît : "Je ne peux pas aller voter, c'est physique" n'a sans doute pas le sens commun, il est d'autres délires, malheureusement plus répandus. La maladie s'était manifestée très tôt. Ses camarades au lycée avaient vite compris qu'il est des sujets qu'il valait mieux ne pas aborder avec lui, ce qui aurait été gênant s'il n'avait pas été un des piliers de l'équipe de football ; ses parents avaient été navrés qu'il ne voulût pas s'inscrire sur les listes électorales à dix-huit ans. Il ne fallait y voir aucun parti pris (il acceptait d'employer le mot parti dans cette acception). Il s'agissait d'une infirmité qui n'entraînait aucune incapacité particulière dans la vie courante.
    Luc Taireux avait juste cru bon de lui faire remarquer, en tant que psychiatre, que les romans courtois fourmillent d'intrigues de palais, et que les chevaliers errants s'efforcent de mettre fin à de méchantes coutumes, comme le ferait de nos jours un polémiste stipendié, un militant sérieux ou un syndicaliste conscient de ses devoirs. Le Moyen-Âge lui-même avait connu ses historiens qui n'étaient pas de simples chroniqueurs, et un bon nombre de penseurs. Il était ma foi souvent question de saine politique, d'autant plus que le clergé avait son idée sur ce chapitre. Il en avait convenu, en ajoutant que la patine du passé rendait la chose supportable. On peut goûter les échos d'antiques empoignades chez Thucydide ou Aristophane pour la simple raison que l'on n'en est pas personnellement importuné. Nicolas Siffe accepte même d'aborder certains problèmes actuels si l'on prend de la hauteur, ce qui permet de ne pas se pencher sur le moindre clapotis des importants de la semaine. Du temps où il aimait lancer des formules, l'on passe tous par là, il n'y a que les politiques qui s'obstinent, il avait dit : "L'on vote pour un imposteur, et l'on envoie un prévaricateur à l'Assemblée." Isabelle Higère aurait ajouté qu'elle regrettait bien elle-même d'avoir contribué à hisser à la tête de l'État un vieux drôle qui avait envoyé des instructeurs et apporté un soutien logistique à des génocidaires, quitte à regretter leur enthousiasme après coup.
    Autre caractéristique un peu gênante, Nicolas Siffe est un rat de bibliothèque, qui ne sort de chez lui que pour courir dans les sous-bois, ou donner de bonnes habitudes à ses étudiants, et s'efforce d'éviter les grands concours de peuple. Luc Taireux refuse de parler d'agoraphobie, au sens étymologique de ce mot (l'agora porte ce nom parce qu'il y avait beaucoup de monde rassemblé dedans, et Fred Caulan ajoute que "Il est des nôtres" est une chanson d'ivrognes, et que si l'on n'aime pas les chenilles à la fin d'un bal, il est normal d'éprouver quelque répugnance pour les chenilles revendicatives.
    Il a savouré l'Ajax dans le texte en se reportant, plus souvent qu'il ne l'aurait voulu, à la traduction savante de Marie Verbch, avant d'avaler la version cavalière de Fred Bibel. Il ne sait pourquoi, ce drame lui offrait un reflet de ses propres préventions.
    Les guerriers de l'Iliade veulent voir leur valeur reconnue. Et les crachats qu'on leur accorde ont quand même plus de gueule que ceux qui font la fierté de nos culottes de peau. Nicolas Siffe ne peut s'empêcher de penser au zèle d'un chien qui rapporte le bâton qu'on lui lance.
   Avant d'entrer dans le vif du sujet, Marie Verbch fait signe à Lucie Biline de donner une idée du contexte, était bien entendu que le public athénien, fût-il illettré, connaissait la plupart des légendes sur la guerre de Troie.
    - À la mort d'Achille, ses armes doivent revenir au plus vaillant des Grecs, au moins au plus redouté des Troyens, selon les vœux de Thétis, sa mère. Une tradition dont il n'est pas fait état dans la pièce, veut que des prisonniers aient désigné Ulysse, ne serait-ce que pour contrarier Ajax. Ils ne croyaient pas si bien dire. Sophocle préfère laisser planer un doute. Il suggère (manie de la persécution chez le héros ? Mais Teucros, son frère semble croire qu'il y a eu comme des manœuvres durant l'assemblée des chefs ) que les débats ont été truqués. Ajax en est si contrarié qu'il prend la décision d'aller, la nuit, égorger ses pairs qui l'ont contrarié, retournant ainsi ses armes contre les siens. L'on comprend qu'il ait du coup passé pour un traître aux yeux de ceux dont il voulait trancher la gorge. En attendant, de tels procédés ne suscitent pas la même indignation que dans nos états nations. Achille s'était lui-même réfugié sous sa tente au risque de compromettre le succès de l'expédition. Et, plus près de nous, Ganelon n'est pas que le traître Ganelon de Victor Hugo dans la Chanson de Roland.
    Elle se tourne vers Nicolas Siffe, qui confirme :
    - Roland ayant conseillé de rejeter toute proposition de paix venant de Sarrasins, Ganelon le contredit pour le moins violemment : "Laissun les fols, as sages nus tenons." Pas question de laisser Roland participer à l'ambassade qu'il ferait joyeusement capoter. Prié de désigner un baron qui se chargera de cette mission, "Ço dist Rolan : Ço ert Guenes, mis parastre." Ce qui provoque chez l'intéressé une belle colère. Et il ne cache pas son jeu : il prévient Roland qu'il ne laissera pas passer cela. On ne peut pas non plus prendre Ganelon pour un capon : il se conduit d'une façon plutôt crâne avec le roi Marsile, avant de saisir l'occasion qui lui est offerte. L'intrigue finira par montrer qu'il y a des choses plus sérieuses à faire que d'assouvir des rancunes personnelles. Une croisade contre les Sarrasins, par exemple. Suivant le même point de vue, il s'agit, dans l'Iliade, d'un corps expéditionnaire. Chacun des princes qui y participent peut avoir ses humeurs. Celles-ci sont un peu raides.
    - C'est là qu'intervient Athéna, en détournant la colère d'Ajax sur des bêtes de somme, et des moutons. Le public pourra constater au passage que les Dieux sont volontiers sadiques. Elle invite Ulysse à contempler le somptueux spectacle, qu'il pourra décrire à loisir à qui voudra l'entendre. Je ne sais si l'assistance a été choquée par son allègre cruauté, l'on est habitué à voir les Dieux s'acharner sur un humain qui n'en peut mais, parce qu'on leur a manqué, ou tout simplement pour plaire à un mortel que l'on veut protéger. En tout cas, tout commence par un déni de justice, les armes auraient dû revenir à Ajax. Où irait-on si l'on demandait aussi énergiquement des comptes à un parlementaire ou à un juge ?... Vers la fin de la pièce, Agamemnon précise que tout citoyen doit se soumettre à n'importe quelle décision de ceux qui le gouvernent aussi important soit-il, après avoir reconnu qu'un roi a parfois du mal à se conduire comme il faut. On le voit bien avant, quand Ménélas fait un étrange aveu. Ajax ne s'est pas gêné pour plastronner avant, c'est à son tour, maintenant qu'il est mort. En un mot, il veut se venger sur le cadavre. Entre-temps, le massacre des bêtes donne des descriptions hautes en couleurs, la jubilation imbécile d'Ajax donne à réfléchir, et le public attend avec impatience la réaction du héros quand il reprendra ses esprits au milieu des bêtes qu'il a égorgées, torturées et dépecées. Tecmesse, sa compagne, essaiera en vain de calmer son désespoir, invoquant son propre sort et celui de son fils, qui sera comme elle privé de tout soutien. Il s'émeut, fait mine d'hésiter, et se défausse sur Teucros, son demi-frère, qui effectivement interviendra, ne serait-ce que pour que la compagne et le fils d'Ajax, ainsi que ses compagnons d'armes, puissent lui rendre leurs derniers devoirs. Cela donne lieu à un beau débat entre Teucros d'un côté, Ménélas puis Agamemnon de l'autre, avant qu'Ulysse intervienne dans le bon sens.. En fait, Ajax ne supporte pas l'image qu'il donne de lui-même à tous les Grecs, à son vieux père qui a jadis été reconnu comme le plus vaillant des guerriers lors d'une précédente expédition, et le rôle de sanglant paillasse qu'il ne méritait pas de jouer. À peine s'il songe au désespoir de sa mère dont le cri retentira dans toute la Cité. Tous les ingrédients d'une histoire noble et tragique comme disait l'autre.
    - Je me félicite, dit Fred Caulan, que notre Grand Maître n'ait pas relevé les quelques vers qui lui auraient permis de créer un complexe d'Ajax. Aussi bouillant soit-on, nous ne sommes que l'image que les autres se font de nous-mêmes.
    - Si le Surmoi n'est qu'une émanation du Père et de la Phratrie, dit Luc Taireux, et si l'on cherche à plaire au père après avoir voulu le trucider, comme fait Keaton dans Steamboat Bill Junior, il est possible que la pièce soit exploitable.
    René Sance, le bouquiniste a un surprenant accès de gaieté. Apparemment les spéculations des analystes ne l'intéressent qu'à moitié. Il songe à l'assemblée des chefs qui a pris la fâcheuse décision.
    - Je pense à un radotage de mon grand-père, qui n'avait pas aimé qu'on l'envoyât à la chasse aux partisans dans les Aurès. Les élections de janvier 1956 lui restaient sur l'estomac. Les électeurs, ignorant les manœuvres de couloirs, croyaient envoyer Mendès-France à Matignon, et le général Catroux en Algérie, pour calmer le jeu. Ils ont eu Guy Mollet à Matignon, Lacoste et les pouvoirs spéciaux en Algérie. Il était de la classe 57. Il a dû faire son paquetage et perdre stupidement un peu plus de deux ans. Il aurait bien aimé avoir sous la main les auteurs de la manœuvre. L'aurait-on privé de sépulture ?
   Il n'était pas question, avant ces fichues élections, d'envoyer le contingent. C'est à cela que servent nos aïeux, ils nous permettent de remâcher de vieilles histoires.
    - De vieilles histoires qui ne cessent de se répéter, grogne Isabelle Higère, qui songe à certains référendums, plus récents.
    Cela faisant partie du passé, Nicolas Siffe n'est pas incommodé.
    - Inutile, dit Marie Verbch, de s'attarder sur les propos à double entente dont Ajax abreuve Tecmesse pour la rassurer, ni sur les innombrables considérations touchant les incroyables malices du destin. Je ne sais si nous sommes aussi bon public lorsqu'on nous dit qu'Ajax se donne la mort en se jetant sur le glaive qu'Hector lui avait donné avant d'être tué par Achille dont Ulysse a récupéré les armes. Le dit Hector ayant été étranglé par une courroie qu'Ajax lui avait donnée, l'on ne se gêne pas pour épiloguer. L'assistance appréciera qu'Ajax ait été de la sorte tué par un mort. Nous n'insistons plus sur de tels effets. En revanche, le débat sur la question de savoir s'il faut priver Ajax de sépulture, autrement dit l'exclure, mort, de la communauté, revient sous diverses formes chez Sophocle. Entre les vivants qu'on exile, et les morts en quête de sépulture, il a trouvé du grain à moudre. Ajax se serait mis de lui-même à l'écart de la communauté. Ce n'est plus un mort, mais un cadavre qu'on peut abandonner aux chiens et aux mouettes. Le débat qui clôt la pièce n'est pas inutile. Qui décide de quoi ?
    - Et qui a le droit de contester les décisions ? ajoute Claudie Férante, en général moins loquace. Befehl ist Befehl, disaient les commandants de la Wehrmacht. Les juges de Nuremberg n'ont pas admis l'argument. Les importants ne cessent de nous dire : Was nicht sein soll, darf nicht sein. Ce qui n'a pas lieu d'être, ne doit pas être. Qu'est-ce qui n'a pas lieu d'être ?
    Les germanistes apprécient l'essai de traduction. Marie Verbch reprend :
    - Les arguments de Teucros, et ceux d'Agamemnon et de Ménélas, se répondent point par point. Qui es-tu pour prendre sa défense ? Qui êtes-vous pour lui refuser une sépulture ? C'est la fameuse question de la légitimité. En principe, elle sous-tend n'importe quelle intervention au moment où un orateur prend la parole. Teucros est sans doute le fils d'une captive, mais vu le comportement des parents d'Agamemnon et de Ménélas, une certaine discrétion s'impose. Thyeste n'a-t-il pas dégusté un délicieux ragoût de ses propres enfants servi par Atrée, leur horrible géniteur ? Teucros ne manque pas de le leur envoyer. Quant au comportement de chacun pendant le conflit... Il y aurait beaucoup à dire, et on le dit. Heureusement qu'Ulysse intervient avant que le ton dégénère, et qu'on en vienne aux mains. Une question qui ne cesse de nous hanter : à quelle communauté appartient-on ? selon d'aucuns, une communauté se soude en excluant l'un de ses membres, si possible au cours d'une de ces fêtes qui donnent un dictateur pendu à un croc de boucher, ainsi que sa compagne à qui l'on a coupé les seins au préalable, les exécutions sommaires et les défilés de femmes tondues. Même si nous sommes du même sang toi et moi, comme dirait Kipling, cela se discute. Il faudra tirer un jour toutes les conséquences de ce que Sophocle a à nous dire sur nos comportements collectifs et celui de ceux qui nous dirigent. Comme si l'on ne pouvait être là, tout simplement parce qu'on est là. Le pire, ce sont encore les débordements, une fois le danger passé. Ajax ne fera plus de mal à quiconque.
    - Étrange pyramide, dit Fred Caulan, où l'on demande aux princes de résoudre les problèmes de la communauté, chacun demandant aux autres de résoudre les siens. Les chœurs doivent receler quelques indications.
    - Avec les dialogues, il reste sauf exception beaucoup à faire, dit Marie Verbch.
    Nicolas Siffe se dit, en sortant, que certains entretiens peuvent avoir d'heureux effets : il a vu une affiche électorale et n'a pas détourné les yeux.

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creative commons
texte : René Biberfeld - 2012
photo : jhrobert - 1999


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