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Sophocle
       

        SOPHOCLE

Ajax                               Les Armes d'Achille
Oedipe roi                     L'Infaillible
Antigone                       La Raison du Prince
Les Trachiniennes       La Tunique de Nessos
Philoctète                      L'Arc et la Plaie
Electre                            Ce que veulent les Femmes
Oedipe à Colone          En Terre étrangère
          ESCHYLE
Prométhée enchaîné    Mises en chaînes
Les Perses                      Le Ressac
Les Suppliantes           A l'Ombre des jeunes filles...
Agamemnon                 La mise à Mort
Les Choéphores           La Mère coupable
Les Euménides             L'Esprit des Lois

                            EURIPIDE

Le Cyclope                  La Raison du plus faible
Alceste                          La Mort en ce Palais
Médée                           Une Femme humiliée
Les Héraclides             Sans merci 
Hippolyte                     Les Malheurs de la Vertu
Andromaque                La fillette à son papa
Hécube                          Cruautés publiques...
Héraclès                        Divines interférences
Les Suppliantes           Le fossoyeur patriote
Ion                                  L'enfant du miracle
Iphigénie en Tauride  La rectification
Electre                           Un jeune homme providentiel
Les Troyennes             Malheur aux vaincues
Hélène                           La belle que revoilà...
Les Phéniciennes        La mort en héritage
Oreste                            Emportés par la foule...
Les Bacchantes           La fête à Dionysos
Iphigénie à Aulis        La précaution inutile

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La belle que revoilà


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Menelas et Helene
MENELAS
On ne peut ressembler à Hélène plus que toi, femme.
(v563)


      Dans cet écrit, il est fait référence à la nouvelle traduction d'Hélène  d'Euripide par Fred Bibel.

    La femme du maraîcher prend l’Hélène d’Euripide par le plus mauvais bout qui soit. Il lui vient trop d’idées. Tenez-vous-en au sujet répète-t-elle à ses élèves.
   Héra, vexée du jugement de Pâris, a bricolé un altera ea à l’image de la plus belle femme du monde, que celui-ci ne puisse jouir que de son ombre. Elle l’a fabriquée à partir d’un nuage dans le ciel. La belle affaire ! La plupart de nos constituants ont été forgés dans les étoiles jeunes ou moribondes, et les autres éléments dans la poussière interstellaire. Claudie Férante reconnaît les mauvaises lectures de la maîtresse de ces lieux. Un astrophysicien barbu a inondé la planète de ses illuminations. Cela donne au commun l’impression de s’y entendre.
   Hélène a quand même pris dix-sept ans, le temps que l’on vienne à bout de Troie et que son époux passe en mer, sans pouvoir regagner sa patrie. On comprend  que le dit époux éprouve quelque peine peine à la reconnaître.
   La femme du maraîcher récite quelques vers de Desnos :

          La belle que voilà restera belle encore
          Par la vertu d’un feu reflété constamment
          Aux vitres d’un château dont les salles sonores
          Seront hantées par ceux qui furent ses amants

   Elle n’a pas eu d'amants, en Égypte ! proteste Claudie Férante. Héra l’a confiée à Protée, le plus vertueux des rois, pour la mettre à l’abri des assiduités du prétendant qui passe. C’est à la mort du montreur exemplaire, que son héritier veut la forcer à l’épouser. Ménélas arrive à point. Et ça le rassure d’apprendre qu’il s’est battu pour une ombre.
   Elle récite, pour appuyer ses dires, tout le poème, cinq strophes commençant par Quand, deux par La belle que voilà, et deux autres pour terminer une phrase de neuf strophes, dont le détail ne laisse aucun doute : on décrit une octogénaire (Quand sur les seins pendants le ventre qui se ride / Les mains aux doigts séchés durcis par les passions…) c’est ce qui fait la beauté de ce poème qui clôt le recueil consacré à Youki, sept avant une guerre à laquelle il ne survivra pas. Le compliment est beau. Ronsard était un mufle.
   Un poissonnier reconnaissant étant passé par là on assaisonnera un bon baquet d’épinards de noix de Saint-Jacques. L’oseille aurait surpris certains.
   Le maraîcher propose délicatement son petit sonnet, que son épouse soumet à Fred Caulan :

    Hélène est en Égypte, on se bat pour son ombre,
    Sous les remparts de Troie ce n’est qu’un grand vacarme
    Les Grecs en ce combat ont réuni leurs armes
    Ruminant chaque soir les pensées les plus sombres
 
    Dans leur cœur ce n’est plus qu’un amas de décombres
    Ils pensent au retour l’absence les alarme
    Le passé aura-t-il conservé tout son charme
    Et les années s’enfuient sans que la la ville sombre
 
    L’on creuse chaque jour tout ce qu’il faut de tombes
    Le temps s’est arrêté au pied de ces remparts
    Les morts scandent les jours il est déjà trop tard
    Quoi qu'il arrive après le trébuchet retombe
    Hélène se morfond de ce qu’on dit ailleurs
    Ce n’est que pour son nom  qu’on s’épuise et qu’on meurt
 
   – Notre poète fait peu de cas des affres d’Hélène, murmure Fred Caulan.
   L'épouse du maraîcher balaie d'emblée le reproche que l'on fait à cette Hélène de reprendre le schéma d’Iphigénie en Tauride. Des étrangers viennent dans les deux pièces récupérer une femme qui ne pourrait sans eux quitter le pays où elle végète, soit. L'on s'évade sous le nez d'un prince que l'on berne. Sans doute. Mais le contexte est différent : aucun rapport entre la sacrificatrice de Tauride, et la femme de Ménélas que l'on roule dans la boue pour des actes qu'elle n'a pas commis. Un Grec arrive en avant-garde, visiblement écœuré, parce qu'elle ressemble à Hélène, et lui annonce les dégâts provoqués par son départ, et la disparition de son mari. Euripide imagine qu'Héra n'a pas admis le jugement de Pâris, alléché par la promesse de tenir dans ses bras la plus belle femme du monde, et remplacé celle-ci par un fantôme à son image. Elle a confié la véritable Hélène à Protée, le roi d'Égypte, et le plus dévot des hommes. C'est comme ces femmes mariées qui s'enfermaient dans un couvent pour attendre le retour de leur époux. Le roi meurt ce qui expose l'héroïne aux pressantes attentions d'un prince moins scrupuleux. Sur la scène, on voit le palais et le tombeau du vieux roi, à ses portes. Hélène s'est réfugiée au pied de ce tombeau. Les étrangers se présentent un par un, Teucros d'abord pour lui asséner un tombereau de mauvaises nouvelles, Ménélas méconnaissable, en haillons, mal reçu par une vieille bignole, puis effaré de se trouver face à une autre Hélène, qu’il ne veut reconnaître que lorsqu’un membre de son équipage vient lui dire que l'ombre pour laquelle il s'est battu s'est évanoui dans les airs. Pour s'en aller, il faut convaincre une devineresse, sœur du prince régnant, de ne pas révéler à son frère la présence du mari. Sa neutralité acquise, le public savourera les phrases à double sens que l'on sert au prince, complice malgré lui de l'évasion d'Hélène. Il va jusqu'à offrir un gros vaisseau, avec ses cinquante rameurs, pour enterrer un mort qu'il a, bien vivant, sous les yeux. Les amateurs goûteront les duos entre le chœur de captives et les personnages grecs. Ce qui a surtout frappé la femme du maraîcher, c'est l'angoisse de l'héroïne qui se voit reprocher tous les actes qu'elle n'a pas commis, et une guerre dont elle n'est pas responsable. L'on est sensible de nos jours à la détresse des malheureux dont on usurpe l'identité pour vider leurs comptes, faire des dettes, commettre tous les délits qu'on imagine. Celui qui reçoit des lettres d'huissier, et doit répondre en correctionnelle de ce qu'il n'a pas fait ne sait plus où il en est. La mère d'Hélène se serait donné la mort à cause de son inconduite, ainsi que ses frères, changés en astres. Ceux-ci interviendront pour empêcher le demeuré de tuer sa sœur.
    Lucie Biline constate que les présentations de la maîtresse de maison deviennent de plus en plus longues, comme si l’auteur se plaisait à multiplier les retournements de situation. Elle ne va pas jusqu’à dire que l’intrigue prend le pas sur l’analyse des caractères ; Hélène ne fait qu’essuyer les coups : la méchante réputation que lui fait sa réplique, sa famille décimée à cause des frasques de l’autre, l’incrédulité de son mari avant que le fantôme à son image se dissipe, la frénésie du nouveau prince, après la mort du roi qui la protégeait, le risque de perdre son époux qu’elle vient de retrouver, la menace que fait peser la devineresse sur le couple en dénonçant à son frère la présence de mari ; c’est Hélène et les malheurs de la vertu.
   Isabelle Higère juge cette Hélène tout à tait plausible. Sommée par son père de choisir entre une foule de glorieux prétendants, elle a pris le moins agressif. Elle ne pouvait savoir que, sur le mont Ida, Pâris devrait désigner la plus belle de trois déesses — toutes essaient de le corrompre : Héra fera de lui le roi de toute l’Asie, Athéna lui donnera la sagesse, et la victoire dans tous ses combats, Aphrodite, la plus belle femme du monde, qui a déjà un mari. Bref, on dispose d’elle, qu’elle se retrouve mariée à un barbare, ou chez un prince dévot chargée de veiller sur sa vertu. Ça fait beaucoup pour une femme qui ne veut que vivre tranquillement auprès de son mari, et marier sa fille. 
    La joie avec laquelle Hélène et Ménélas mystifient le prince fait plaisir à voir, René Sance l’a particulièrement appréciée. Il n’y avait eu jusque là que l’intermède entre la vielle concierge et Ménélas pour détendre l’atmosphère.
   L’évasion des vrais époux rappelle à Claudie un vers de Molière :

     Agnès et le corps mort s’en sont allés ensemble

    Elle craint de ne pas le citer exactement.Tant pis.
   – Ce trop clair objet de désir… murmure Luc Taireux. Convoitée par une meute de prétendants qui se lèchent les babines, c’est la fille de Zeus et de Léda, la sœur, comme Clytemnestre, des Dioscures, la femme la plus belle du monde, Ménélas représente un pis aller, assez puissant pour qu’on ne conteste pas son choix, d’autant plus qu’Ulysse a fait promettre à chacun d’eux de défendre l’élu si nécessaire —on n’imaginait pas qu’un barbare viendrait l’enlever à Sparte pour l’épouser derrière les remparts d’une ville inexpugnable. Le désir que les hommes éprouvent pour elle est trop évident, trop mécanique pour l’émoustiller. Les déesses utilisent froidement sa beauté pour convaincre Pâris, ou fabriquer une réplique exacte de son corps, qui parle avec sa voix. Son ombre passe du lit de Pâris à celui de Déiphobe avant la destruction de Troie. Hélène est, durant dix-sept ans, dépossédée de son nom et de sa personne, convoitée par Théoclymène qui attend patiemment la mort de son père pour se jeter sur elle. Pas question de la séduire, le destin l’a mise entre ses griffes, il se paiera sur la bête. C’est l’inconvénient d’être la plus belle femme du monde. Elle est faite pour être une épouse, et rien de plus.
   Lucie Biline rappelle un détail révélateur de sa légende. Toute jeune, elle est enlevée par Pirithoos et Thésée, alors qu’elle offre un sacrifice à… Artémis. Les deux goujats la tirent au sort. C’est Thésée qui la gagne, et ne se gêne pas pour déguster le tendron. Heureusement que les Dioscures sont venus la reprendre.
   Pour Nicolas Siffe, Théoclymène représente le désir impatient des hommes. La mort de son père fait disparaître les derniers obstacle entre lui-même et ce friand morceau. C’est tout le contraire d’Yvain, de Lancelot et d’autres aux ordres de ces dames. Il faut un philtre d’amour pour que Tristan et Yseult en viennent au fait. Hélène n’en demande pas tant. Clytemnestre eût été plus douce des femmes, si on ne lui avait d’emblée tué son aînée… Hélène et Clytemnestre sont naturellement des matrones exemplaires. Une jeune fille jalouse des attraits de sa mère ne peut le comprendre. Rien que cette pièce aurait dû mettre fin aux rumeurs qui font d’Euripide un misogyne devant l’Éternel. Je me suis laissé dire qu’Aristophane avait pastiché certains vers de l’Hélène. Sans doute ne l’a-t-il pas bien lu.
  – Saluons cette Hélène qui ne souffre que de sa beauté, dit Fred Caulan. Hélène décriée, Hélène exposée, mais Hélène libérée… elle va pouvoir savourer le plaisir d’être clouée à son foyer. 
   Matie Verbch a particulièrement apprécié le joyeux pastiche des combats de l’Iliade. Ménélas se montre aussi vaillant que face à Pâris — qui ne vaut pas Hector — ou quand il récupère le corps de Patrocle — les deux Ajax étaient là pour lui donner un coup de main. L’adversaire est de taille : cinquante marins armés de rames et de tous les bouts de bois qu’ils ont pu trouver. Les compagnons de Ménélas disposent des armes obligeamment offertes par Théoclymène à son cadavre, Hélène donne de la voix ; Ménélas lui-même se porte aux endroits où ses troupes menacent de se faire déborder. Les rameurs qui ne sont pas tués sur le coup n’ont plus qu’à se jeter dans la baille. C’est Homère travesti.




Texte et dessin
René Biberfeld -2015

 
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