Castelo Branco

   Camilo Castelo Branco

Introduction et options de traduction

L'Aveugle de Landim.................(Nouvelle)
Le Roman d'un homme riche.....(Roman)
Les Amours fatales....................(Roman)
Les Amours salvatrices.............(Roman)
Les Nuits de Lamego................(Nouvelles)
Les Brillants du Brésilien.........(Roman)
Volcans de boue........................(Roman)
Monsieur le Ministre.............(Court roman) Coeur, tête, estomac......................(Roman)


Mémoires de Prison...............(GrosRoman)
Où se trouve le bonheur ?..............(Roman)
Le portrait de Ricardina................(Roman)
Ne me tue pas...................(Courte pochade)
Le seigneur du palais de Ninães... (Roman)
La sorcière du mont Cordoba....... (Roman)
20 heures de litière...(Petits contes moraux)
Le juif...........................(Roman historique)
Ça alors !.......................... (Roman déjanté)
Le bourreau...................................(Roman)

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Camilo CASTELO BRANCO

Les Nuits de Lamego

(suite)

César ou João Fernandes


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Intro - Laine et Coton
Deux mariages
L'Oncle et son Neveu
Intrigues de cette Vie
Deux coups de poings...
La Belle aux Violettes
Comme elle l'aimait !
Histoire d'une Porte
L'Infant Dom Duarte
César ou João Fernandes
Image : Plafond de l'Archevêché - Brioude - photo JH Rrobert

Sirène guerrière

  I  CÉSAR À LA FOZ [1]

   César était un étudiant en mathématique de quatrième année, un garçon fort bien fait, avec une tête annonçant le talent, de grands yeux noirs et rêveurs, une moustache à la turque, des cheveux luisants, un pince-nez, et bien d'autres attraits dans la physionomie de nature à impressionner des dames.
   César comptait vingt-quatre ans en 1856 ; et, le vingt-deux août de cette année-là, il se trouvait, vers six heures de l'après-midi, sur le quai de Carreiros,  à São João da Foz.
   Assis sur le rocher le plus près de la mer, son fusil en bandoulière, il caressait la tête de Diana. Diana était une chienne d'arrêt qui, en dépit de la mythologie, avait reçu le nom de la divinité chasseresse.
   À ce moment-là, le chasseur ne pensait pas à la mythologie, et ne caressait pas consciemment la chienne affectueuse. Il rêvait de ravissements amou¬reux, transportait ses yeux et son esprit loin de là par les mers et par les cieux, il voyait et entendait la vision mystique et le psaume mystique de ceux qui aiment et songent au bord de la mer, si le ciel, la mer, l'âme et les oreilles sont ceux de cet âge-là. À vingt-quatre ans, l'homme tout entier reçoit de son Créateur la grâce de découvrir la beauté de la nature, telle qu'elle serait toujours, s'il n'y avait les passions mauvaises ; parce qu'à vingt-quatre ans, toutes les passions sont pleines d'affection et de bonté. Qui les sent alors infâmes et en train de passer de l'état d'homme à celui de fauve.
   Or César avait vu à la Cantareira, huit jours avant, une fille de vingt ans, plus que magnifique, illuminée de la sainte auréole de l'innocence qui est la poésie des anges, et de la douceur affable, qui est la poésie des hommes. Clotilde avait vu de son côté César, resplendissant à ses yeux, avec cet air stupéfait que distille la beauté, une stupeur qui serait stupide si elle n'était sublime.
   De cet échange de regards aux efforts pour se revoir il n'y eut pas la plus mince ombre de raisonnement. La raison, comme une inutile entité dans ce bouillonnement de deux âmes, se blottit dans un coin, craignant d'être écrasée par le cœur. Je tiens, en ce qui me concerne, que cette chose importante que l'on appelle la raison, s'agissant des incendies de l'amour, est une espèce de pompe qui arrive quand le plus clair de la maison a été dévoré par les flammes.
   Cette figure analogique est peut-être survenue d'une façon intempestive dans ce cas précis : Clotilde et César n'avaient pas outrepassé les bornes de l'honnêteté, quoiqu'ils aient attiré le regard de quelques familles sur les colloques muets des quatre yeux les plus merveilleux qui se soient entretenus dans la Cantareira si l'on excepte ceux des personnes qui me font la faveur de me lire.
   Comme la nuit tombait et que la mère de Clotilde éternuait, le père de la jeune fille éternua lui aussi, et dit que la brise était en train de les enrhumer. Clotilde fit tendrement remarquer que la soirée était douce et calme ; mais la dame enrhumée éternua derechef, et il n'y eut plus d'autre solution que de rentrer.
   César suivit de loin, pénétré d'un respect et d'une crainte infantile, la famille jusqu'à ce lieu le plus élevé de la Foz, que l'on appelle Monte. Il la vit rentrer chez elle, et fut transporté d'ivresse en s'approchant de la porte qui se ferma avec ce fracas qui est un coup brutal pour les poitrines d'amants, et il y resta quelques minutes, en contemplant les fenêtres et en se disant : "Ou elle ne m'aime pas, ou elle apparaît derrière ces vitrages, à moins qu'elle ne fasse mieux."
   Ce monologue ne me semble pas aussi lyrique, ni le langage aussi châtié qu'on pouvait l'attendre. J'aurais trouvé bien plus intéressant que César commençât son dialogue par ces phrases exclamatives ou d'autres de la même farine : "Ô toit qui couvres le séjour de ma bien-aimée ! Ô réceptacle d'un ange ! Ô morceau du ciel peuplé par elle..." Et cetera.
   C'est ainsi que ça aurait dû se passer, et je crois même qu'il a pu arriver que des amants aient tiré des choses du tréfonds de leur cœur devant la pierre brute qui les sépare de l'objet aimé , mais, s'il s'est produit des faits semblables, à savoir l'apostrophe d'un homme à de la pierre, j'aurai tendance à croire que l'intelligence de la pierre a raison de rire de celle de l'homme. Ce qui est le plus habituel et le plus courant, c'est que personne ne tienne de tels discours dans de tels cas.
   L'événement se prononça pour ce garçon. Peu après, une fenêtre s'ouvrit discrètement, il y eut un craquement d'étoffe empesée et un bruissement de  soie, dans le passage étroit ménagé entre les volets mal fermés, et Clotilde s'appuya aux montants du balcon.
   À ce moment-là, César offrit un témoignage indélébile de l'extrême pureté de son amour ; il ne fit pas un pas, il resta immobile comme une statue, il ne proféra pas le moindre monosyllabe, il ne crut pas que l'on eût inventé un mot convenant à sa situation ! Cela, mon cher lecteur, c'est de l'amour ; c'est de la pure poésie. Croyez que s'il s'était dit : "Ô toit béni qui couvres le séjour de ma bien-aimée", il n'en serait pas resté là, il aurait aussi lâché dans son enthousiasme des âneries bien plus énormes, avec lesquelles les jeunes filles se laissent embobiner*, exceptées celles qui ont lu, en sortant du collège, des histoires de fous, et qui ont mis ensuite au point dans leur esprit une sorte d'étalon pour mesurer leur profondeur quand l'adversité leur en présentera au cours de leur existence.
   Que Dieu nous délivre, nous, elles, et tous ceux qui nous liront, des fous, des gens qui ont perdu l'esprit en fourbissant leur style, et qui sont les plus dangereux herpès du corps social.
   Pour en revenir au conte, il convient de savoir qu'au bout de quatre minutes Clotilde s'éloigna de la fenêtre, la referma tout doucement et se dit : "Que peut-il bien faire ici ?! Il n'a pas bougé !... S'agirait-il d'un autre qui fait la cour à une fille dans le voisinage ?!" 
   Cette incertitude l'énerva. Elle resta quelques instants auprès de sa mère, qui échangeait des éternuements avec son père, et retourna au salon pour jeter un coup d'œil derrière les vitres. Le garçon aux yeux langoureux était encore appuyé à l'angle de la maison en face. Clotilde reconnut ses yeux à la clarté d'une allumette avec laquelle il allumait son cigare, et dit, tout émue : "C'est le même !" Elle alla chercher un chandelier, dont elle se servit pour éclairer le salon, et s'appuya contre les vitres.
   Le catarrhe familial s'aggrava. Les malades décidèrent d'aller se coucher plus tôt que d'habitude et de prendre du tilleul à la fleur d'oranger dans leur lit. Clotilde reçut l'ordre louable d'aller se coucher avant eux, et d'attendre sa tisane dans sa chambre. Au moment de quitter le salon, elle éteignit le chandelier près de la fenêtre. C'était un signal annonçant son départ, rien de plus ; mais César, pénétré d'imagination et perdu dans ses rêves, comprit que cette brusque extinction de la lumière signifiait la disparition de l'étoile qui était toute sa vie.
   En pleine nuit, alors qu'il se jugeait seul avec la lune dans les espaces infinis de la création, il s'entretint avec la lune — l'inévitable victime de tous les amants désespérés et assommants. Il vit poindre le jour sur les pineraies de Nabogilde*. De là, il regagna sa chambre à l'hôtel de Boa-Vista. Il s'échauffa le système nerveux avec quelques tasses de café, puis s'en fut à la plage du Caneiro. Il s'assit sur les rochers pour aspirer la fraîcheur humide des vagues qui l'aspergeaient. Il fuma d'effroyables cigares jusqu'à se sentir le cœur au bord des lèvres. Il se leva tout étourdi. Il alla deux fois à Carreiras et revint deux fois chez lui. Il rencontra des amis qui le saluèrent et ne les vit pas. Il se prenait le pouls et se disait : "Cent vingt pulsations !" Il portait les mains à son front, et murmurait : "Une passion !"
   Une passion, c'est sûr.
   L'on va vous dire à présent qui étaient les parents de la jeune fille.

   II - QUI ÉTAIENT LES PARENTS DE LA JEUNE FILLE ?

   Cette demoiselle était la fille du commandeur Inácio José Leituga et de son épouse Dona Caetana Emília, demeurant dans la commune de Cinfães, des gens aisés, de bons voisins, de mœurs parfaitement saines et d'une piété notoire.
   Leituga, à ses débuts, était mal parti dans la vie.
   Son père, scieur de bois, avait voulu le faire entrer dans le métier ; mais le garçon, poussé vers un meilleur avenir, s'enfuit à Porto et mangea dans la région de la vache enragée de 1823 à 1827, tantôt employé comme assistant de l'homme chargé de prélever les loyers pour le compte des moines de la Serra, tantôt comme surveillant dans les magasins de Vila Nova, et, pour finir, quelques mois avant les mouvements révolutionnaires de 1828, il avait été engagé comme garde-barrière à Quebrantões.
   Si le sieur Inácio était à cette époque libéral et saluait déjà, du fond de son obscurité, l'aurore de la civilisation, je me sens incapable, comme il l'était lui-même, de dire son avis sur les Droits de l'Homme. Ce que voulait Leituga, c'était améliorer sa situation, dût celle de l'un de ses amis en pâtir : un tel désir ne doit pas salir la réputation du sieur Inácio, à une époque où la famille portugaise était divisée en deux armées ennemies s'employant à s'annihiler mutuellement, jusqu'à ce que l'armée qui l'emporterait s'emparât des dépouilles de celle qui serait vaincue. C'est ce qui apparaît à première vue ; mais si l'on possède quelques lueurs sur la philosophie de l'Histoire, et les arcanes derrière lesquels la civilisation dissimule le secret de ses opérations, l'on détourne les yeux du méchant spectacle de nos guerres fratricides, pour lever son esprit à une certaine hauteur. Or la guerre, avec son lot d'orphelins et de veuves, le sang qu'on y répand et la pénurie, n'impressionnent pas les âmes qui considèrent de là-haut, de ces hauteurs où plane la philosophie, ce qu'on appelle l'humanité.
   Le sieur Leituga convoitait la place de douanier à Quebrantões ; une convoitise qui ne relève pas des sept péchés mortels, car elle porte sur l'emploi de son prochain, un sentiment si inhérent à la nature humaine que les confesseurs s'abstiennent d'approfondir la question. Le douanier était un royaliste enragé. Un œil sur le poste de son voisin, l'autre sur la régéné¬ration de son pays, il devint de son côté un libéral enragé. Les hostilités se déclenchèrent sur le plan des principes pour aboutir à une rixe où les deux militants se bourrèrent le nez de coups de poing. Inácio fut dénoncé à son chef et renvoyé ; et, quelques mois après, passa en Espagne, puis en Angleterre, et de là à Terceira, d'où il revint expéditionnaire et fourrier.
   À la fin de la guerre, Inácio Leituga se rendit à Lisbonne, toujours décidé à solliciter le poste de douanier à Quebrantões. Un meilleur destin l'y attendait. Il était descendu à la taverne de Ribeira Velha qui portait le nom d'Auberge de la Tripière. La tripière était une femme ronde et sale, qui avait une fille svelte et propre. Jamais la nature n'avait fait sortir une fille aussi dissemblable des entrailles d'une autre.
   Bien vu de l'aubergiste, Inácio tapa dans l'œil et toucha le cœur intact de la jeune fille ; et il s'en vit aimé. Sans s'enquérir des biens et des avoirs de Caetana, il la demanda à sa mère. La vieille femme pleine de discernement, considérant les dangers auxquels s'exposait une jolie fille en un temps où régnait un tel relâchement des mœurs, agréa cette demande, en stipulant que les époux resteraient chez elle et que son gendre abandonnerait son uniforme de sergent en chef pour se consacrer aux transactions commer¬ciales. Leituga se conforma de bon cœur à sa volonté, et renonça au poste qu'il avait obtenu à la douane de Porto.
   En 1836, la tripière mourut quelques instants après avoir révélé à sa fille où elle gardait l'argent qu'elle avait gagné en cinquante ans.
   Inácio n'avait jamais vu, ni imaginé un tel capital en or ! Le trésor accu¬mulé dépassait cent mille cruzados.
   D'un commun accord, les héritiers vendirent la taverne et s'appliquèrent à utiliser leur capital d'une façon plus tranquille et plus propre.
   Caetana était docile, modeste, bonne épouse, pas portée sur les fêtes, ignorante de tout ce qu'on appelle les plaisirs de la vie, aimant dormir et manger. Hormis cela, son grand amour, c'était une petite fille, née en 1836, le bouton de cette on ne peut plus florissante Clotilde qui, vingt ans après, vient nous épater, à la Cantareira, avec ses grâces aristocratiques, si bien que le lecteur reste sincèrement persuadé que l'aristocratie de sang a des grâces spécifiques, infaillibles, et qui ne peuvent être transmises aux races plébéiennes. La plupart des choses humaines, nous les jugeons et nous les estimons avec l'esprit critique et l'assurance dont nous avons fait preuve s'agissant de la noblesse de Clotilde, en nous fondant sur la minceur de sa taille et la finesse de son pied.
   Pour en revenir à 1836, Inácio décida de regagner sa terre natale, d'acheter des propriétés, d'édifier une maison solide, et d'améliorer le sort de sa parentèle pauvre. Caetana aima cette idée et se mit aussitôt à engraisser à la perspective de manger force châtaignes et chouriços au sang, des nourritures dont elle raffolait.
   Leituga réalisa son programme avec beaucoup de bonheur. On mettait aux enchères deux couvents de moines entre le Douro et le Minho, qu'il acheta au rabais, faute d'enchérisseurs. D'un couvent restauré et artistiquement profané, suivant les volontés du propriétaire, Leituga fit sa résidence pompeuse, fort vaste et si grande que Dona Caetana avait peur de se déplacer chez elle, et voyait des fantômes de prêtres à chaque coin. Inácio avait plus d'instruction qu'il n'en fallait pour assommer des fantômes et convaincre sa moitié que les moines étaient de mauvais sujets qui ne pouvaient, fût-ce d'une manière fantastique, apparaître à qui que ce soit. Dona Caetana, convaincue, continua à manger, à dormir, à gonfler et à bêtifier en faisant des mamours à sa Clotilde.
   La fortune du sieur Inácio doubla en douze ans ; et la considération dont il jouissait dans sa commune atteignit son apogée. Il devint juge ordinaire en 1841, administrateur en 1844, président de la Chambre en 1845, rassembla quelques votes en tant que représentant du peuple, devint Commandeur de la Conception en 1852, et fut élu député à la majorité, fait sans exemple dans l'histoire de notre système représentatif en 1854.
   Sa personnalité au Parlement lui permit d'acquérir quelque influence grâce à la modestie et à la gravité de son silence. Le Ministère le tenait pour une bête et un homme de bien — d'excellentes qualités qui, lorsqu'elles arrivent à être réunies, conduisent un homme là où il veut aller, et avec lui tous les gens qu'il voudra emmener.
   Faisant preuve d'un détachement et d'un désintéressement admirables vis-à-vis des faveurs de ministres, le commandeur Leituga parvint à placer dix-neuf parents qu'il avait à dix-neuf postes. Une rare vertu ! Il est des députés qui font nommer dix-neuf parents à trente-huit postes.
   Clotilde et sa mère accompagnèrent le député à Lisbonne. Dona Caetana voulait voir la maison où elle était née, et jeter un coup d'œil au recoin de la taverne où sa mère avait accoutumé de goûter ses abats et de faire ses comptes avec ses clients, assise sur un tabouret rouge. Mais, tout en passant à sa femme l'innocent plaisir d'aller contempler la taverne, le commandeur lui interdit d'y amener sa fille dont l'esprit prenait son vol vers des sujets plus élevés, et, sans savoir ni comment ni pourquoi, le père éprouvait de la sympathie pour les façons aristocratiques de la jeune fille.
   Comme on peut s'y attendre, Clotilde ne manqua pas d'attirer l'attention dans la capitale. Leituga avait la réputation d'être riche, et sa fille, à elle toute seule, constituait un trésor, notamment pour les amateurs éclairés d'yeux noirs, de cheveux d'ébène, de lèvres et de dents d'un corail et d'un ivoire à faire lever un bruissement de consonnes dans les essaims de poètes qui se profilaient au passage de la belle provinciale.
   Rendons justice aux poètes du Chiado ! Ils la chantèrent dans des chansons immortelles, avec une rare générosité : le poète digne de ce nom chante la femme comme il chante la lune, l'océan et d'autres grandes choses ; il chante, il adore, il se laisse emporter par l'extase du grandiose, et ne demande pas la lune au Créateur, ni aux pères des filles qu'il chante les filles chantées. Voilà ce que c'est que d'être grand ! La poésie qui ne répond pas à cette exigence est... la poésie que font tous les poètes.


   III - FAIT NOUVEAU

   Il appert du premier chapitre de ce galimatias que le pensif Castro regardait la mer à Carreiras, huit jours après avoir vu Clotilde.
   Dans ce laps de temps, l'étudiant avait appris que la jeune fille était riche, et que son père nourrissait l'ambition d'avoir un gendre titré. Sa qualité de fille riche, ne constitua pas une information de nature à l'affliger ; les âmes les plus raffinées dans la pratique de la poésie — des âmes irrémé¬diablement gâtées et perdues si elles ne prennent soin du corps — se font en général une raison et se résignent lorsque le sort les unit à d'autres âmes écrasées sous le poids de quelques dizaines de contos réis. Par contre, le fait que l'on exigeât un titre le découragea, et refroidit cette artificieuse témérité qui pousse un jeune homme à vingt-quatre ans à se rire des difficultés.
   Le jeune rêveur entreprit d'explorer tous les accès que pouvait lui offrir la nature des choses à la classe des aristocrates. Il voyait beaucoup d'originaux pourvus d'un titre, et s'étonnait de sa propre inaptitude à se faire envoyer de Lisbonne un diplôme, par retour du courrier. Il semble que l'amour l'avait quelque peu abruti. S'il possédait un peu de sens commun, un homme verrait  que, quand ils ne font pas éclater à première vue le mérite de celui qui les a obtenus, les titres laissent supposer que ce mérite est réel. "Qu'a fait cet homme pour être vicomte ?" — demandent généralement ses détracteurs ou les oisifs. Une saine raison répond que le dit vicomte avait des vertus civiques dont il ne faisait pas montre devant le public. Bien qu'il ait modestement caché son civisme, les autorités supérieures l'ont découvert et couronné. Voilà la raison pour laquelle une personne est vicomte. Ce sont les gouvernements qui savent pourquoi il l'est. Quand la génération actuelle aura disparu, les curieux de la génération qui lui succédera iront chercher dans les bureaux la raison d'une telle profusion de nouveaux nobles à une époque si pacifique où l'on menait une vie si routinière, prosaïque et plébéienne. Il est souhaitable qu'ils la trouvent pour le porter au crédit des anoblis et de ceux qui anoblissent. On pourra consulter alors, dans leur discrète obscurité, si les mites et la graisse ne les ont pas détériorées, les requêtes documentées, les justifications incon¬testables, de ceux qui, pour se pousser eux-mêmes et faire honneur à leur nation, ont voulu échapper à la médiocrité de leur naissance. Cela permettra au siècle qui vient de rendre justice au siècle révolu, et aux hommes qui accèdent avec lui à une immortalité assurée et bien méritée. L'étudiant se désolait de ne pas avoir de titre. Tandis que son cœur se hissait au niveau de la poésie la plus élevée et de la nature infiniment délicate de l'amour, les préjugés sociaux le rabaissaient à celui de la glaise la plus vile. Quel absurde choc entre deux extrêmes ! César, qui eût pu faire preuve de tant d'esprit et de détachement, brûlait de devenir ce qui était quelques jours avant l'objet de ses railleries en la personne du baron de Pernajóia, le père d'un imbécile qui était son voisin et s'appelait João Fernandes, dont nous ferons la chronique d'ici peu de temps.
   César se plongeait dans des réflexions moins sensées quand il aperçut deux dames que ses yeux avaient du mal à distinguer, mais que son nez avait flairé avec le nez d'un cœur épris, un nez digne qu'il en fît un volume, son nez à lui, dis-je, et je n'exclus pas de rédiger ce volume, et si vous aimez, cher lecteur, ou avez aimé, vous ne manquerez pas d'être étonné quand vous saurez ce nez du cœur qu'il a eu ou qu'il a.
   Ces dames se profilaient à la sortie de la Foz sur le chemin de Carreiros, et c'étaient Clotilde et sa mère. César se redressa et tendit l'oreille de son ouïe intime, une oreille qui mérite d'être décrite dans un autre volume que l'on appariera avec le volume sur le nez, une œuvre que je prends aussi à ma charge, et je compte bien régaler mon respectable public avec la description anatomique de la seconde personne que chaque homme amoureux recèle en son sein.
   César à présent imagine et se forge des entreprises risquées, des exploits héroïques, des événements extraordinaires grâce auxquels sa bonne étoile lui offrirait une occasion de captiver le cœur de Clotilde et de s'attirer la sympathie du commandeur Leituga et de sa moitié. Il se souvint de l'Antony d'Alexandre Dumas contenant l'impétuosité d'un attelage débridé, et blessé par le timon de la voiture où se pâme de terreur la chérie de son âme. Il se rappela le Pedro du drame de monsieur Mendes Leal sauvant des flammes l'orgueilleuse fille d'un fidalgo. Il se souvint des époques heureuses où la bravoure du champion de châtelaines lui valait la conquête d'une jeune fille indigne, ou de perdre sa vie dans un passage bien défendu, une perte qui finissait par représenter un grand avantage par rapport aux dédains de la dame courtisée.
    –  Quelle époque que celle-ci, avec sa prose brutale, sa prose noire, grossière, broyant complètement les âmes, qui nous arrache à des destins extraordinaires !"  s'exclamait César en longeant la plage, les yeux fixés sur les deux dames qu'il voyait accroupies pour ramasser des galets. — Il n'existe aucune circonstance, poursuivait César, où un homme ait l'occasion de se distinguer aux yeux de la femme qu'il aime !"
   Hormis la distinction que confère une voiture galamment tirée par des chevaux joliment harnachés, et cette autre distinction moins bruyante que donne la possession d'actions en banque, je n'en connais qu'une qui a quelquefois produit un effet : c'est la sottise démesurée, une sottise sans horizons, une sottise qui l'emporte sur la raison, parce que la raison de l'homme est limitée, et celle de la femme très limitée ; et que la sottise sans limites embrasse le monde moral et physique, elle embrasse les deux sexes, et en embrassera un troisième quand la civilisation l'aura inventé.
   Le cœur du déclamateur était lui aussi atteint de cette grave folie, lorsque les deux dames Leituga quittèrent leur posture enfantine, et poursuivirent leur chemin vers César.
   Le jeune homme se dirigea de son côté vers elles, d'un pas lent et mesuré, comme le font les amants mélancoliques.
   Clotilde l'avait vu, et elle fut prise d'un frisson nerveux, car c'était une jeune fille extrêmement craintive quand elle apercevait des hommes correspondant plus ou moins à l'image idéale qu'elle s'était forgée d'un certain Agobar, un personnage sympathique trouvé dans je ne sais quel roman d'Arlincourt, que Dieu lui pardonne le mal qu'il a fait à des jeunes filles de son temps et au sens commun de tous les temps !
   À vingt pas d'un fossé bourbeux où s'écoule le sang de la boucherie de la Foz, Clotilde et sa mère s'arrêtèrent pour regarder un vapeur qui s'engageait dans la barre. César pressa le pas, et s'arrêta lui aussi à vingt pas, de l'autre côté du fossé, faisant mine d'observer l'arrivée du vapeur.
   Entre-temps la chienne se jeta dans le fossé pour se rafraîchir dans la boue imprégnée de sang ; elle barbotait et se glissait dans les flaques où le filet d'eau qui stagnait semblait plus cristallin.
   Diana pataugeait ainsi quand un énorme rat épouvanté surgit de son trou et, poursuivi par la chienne, longea en courant le ravin en direction des deux dames, qui s'étaient approchées du fossé pour voir le plaisir que prenait le surexcité quadrupède à gambader.
   En avisant le gros rat, dont la queue hérissée en spirale faisait peur à Diana elle-même, Dona Caetana lâcha un cri et s'exclama :
   –  Regarde, Clotilde, regarde...
   À peine eut-elle aperçu le quadrupède, Clotilde tendit les bras, tout raides, en ouvrant les mains, les doigts bien écartés, et elle détourna son visage comme font toutes les tragédiennes remarquables quand il leur arrive de voir s'avancer le long de la toile d'un décor lugubre quelque fantôme plus ou moins ridicule ; et après cette succession d'attitudes, de postures et de grimaces suivies d'autres jeux de scène marquant l'épouvante, elle tira du fond de sa poitrine un cri d'horreur strident et... elle était sur le point de s'évanouir quand le fracas d'un coup de feu lui fit pousser un hurlement plus formidable encore, et la réveilla ; elle ouvrit les yeux sur un spectacle digne d'être décrit par une plume plus affilée.
   César récupérait entre les dents de la chienne le gros rat à l'agonie. En le levant bien haut, il dit :
   –  Il est mort !
   Clotilde répondit par un vagissement admiratif à cette offrande d'un amant délicat ; mais, remarquant qu'il tenait entre ses doigts la bête répugnante, elle s'exclama :
   –  Lâchez ça !... Vous n'êtes vraiment pas dégoûté!... Pouah!
   César, douché dans son enthousiasme après sa prouesse écœurante, laissa tomber le cadavre du gros rat, et s'en alla se laver les mains dans la mer.
   Quand il revint à l'endroit où il avait accompli son exploit, les dames avaient disparu dans la pinède voisine, en prenant un raccourci pour rentrer chez elles.
   Cet amant trop fin pour ces temps grossiers, se pénétra d'une conviction difficile à avaler ; et, posant les yeux sur le corps du gros rat, il dit :
   –  Cela ne valait pas la peine de t'anéantir, créature du Seigneur, note isolée dans l'hymne de la Création, être nécessaire à la perfection du Cosmos !  Cela ne valait pas la peine de te tuer, pour apaiser les nerfs d'une ingrate !
   Sur ce, il frappa de la crosse de son arme la chienne qui voulait manger le rat ! La famélique Diana manquait mourir de faim chaque fois que son maître aimait.
  Sur ce, arriva João Fernandes.


   IV - JOÃO  FERNANDES

   L'on a déjà dit que le baron de Penajoia, auparavant Manuel José Fernan¬des, surnommé La Bidoche, était la machine procréatrice qui avait produit un fils unique, du nom de João, lequel, au moment de cette histoire, savourait les charmes du diminutif Joãozinho. Les filles de Penajoia, de Mesão Frio et de Moledo l'aimaient et le poursuivaient, nonobstant le fait qu'il fût louchon et bancal. On disait que João Fernandes avait causé la perte de quelques filles du Douro et en avait marié d'autres avec l'agrément et l'argent de son père, dans la louable intention de faire taire les familles et d'étouffer le scandale — un scandale qui est bien plus rétif à tout accommodement que les familles.
   João Fernandes avait vécu à Porto, une vie de garçon ; il y étudiait le français à l'Université, et c'est alors qu'il avait fait la connaissance de César, son condisciple. Avec une tête aussi dure qu'une carrière de marbre, le fils du baron de Penajóia n'apprit rien et perdit quelques douzaines de pièces à courir après les marchandes de vaisselle dans les soupentes de l'université, et les fruitières de la place de l'Anjo. Il s'habillait avec élégance, portait des gants beurre frais tous les jours, et louait un cheval le dimanche sur lequel, faute de rues et d'assez d'espace pour le lancer au galop ainsi que son âme débridée, il battait les mêmes pavés cinq fois de suite les jours où il montait.
   Fernandes resta un idiot accompli, et content de lui-même. Il n'avait qu'à tendre la main. La fortune le cajolait avec les entrailles d'une mère stupide qui ne se tient plus de joie quand elle essuie les coups de son fils obtus. Il  semble que la nature n'avait été faite que pour satisfaire ses désirs. Les femmes de Penajóia, comme on l'a écrit et annoncé à la postérité, l'aimaient éperdument. Jamais un louchon bancal n'avait si libéralement abusé des délices de notre globe, qui en est si avare pour un nombre incalculable d'hommes charmants, bien faits, et même poètes. Ce demeuré imaginait des plaisirs et, du coup, les occasions les plus prometteuses se pressaient pour faire pleuvoir sur lui des bonheurs à l'aune et à l'échelle de son épaisse fantaisie. Si l'amour, et l'amour plus que tout, est aveugle, comme on dit, il s'était couvert les yeux d'un double bandeau, de peur de voir le benêt qu'il servait humblement. Il y avait de quoi faire pleurer les pierres quand on voyait des donzelles, des coquettes, des précieuses, les plus appétissantes de la paroisse, venir à sa rencontre, ce qui ferait dire à un écrivain pourvu d'un peu de goût et de style que des légions de Cupidons voletaient autour de lui, répandaient sur lui des rayons de lumière, et fleurissaient les tapis à son passage. C'est là une façon jolie et honnête d'évoquer le cas de João Fernandes. Quant à moi, je pense que l'on forge, sur ce modèle, une langue pour rendre justice à des personnes distinguées, comme João et d'autres.
   Fernandes se trouvait à la Foz à cause de la fidalga de Canelas, morgada de Encavalgados, fille unique, une créature d'un naturel joyeux, qui avait du chien, et demeurée. Cette dame, du nom de Filipa, l'aimait et l'avait invité à manger du vermicelle un jour qu'elle l'avait vu à une fête paroissiale, à Canelas. João s'était empiffré sans s'apercevoir que son cœur battait la campagne et qu'il crevait d'amour. Un autre jour, c'est la fidalga qui se rendit à Penajóia, où elle possède un hameau, et qui alla, sur une invitation du baron, manger du riz au lait vis-à-vis de João Fernandes. À la suite de ce nostalgique gueuleton, les deux cœurs nouèrent entre eux un lien si aveugle qu'apparemment cet amour devait le disputer en constance et en durée avec l'éternité. C'étaient deux brutes taillées, versées et fondues dans le même moule. Si ces deux-là ne s'aiment jusqu'au tombeau, il n'y a rien de certain en matière d'amour, une matière on ne peut plus matérielle, un amour tout en fibres, un amour fait d'os et de muscles, la chair d'une chair, et formant une seule chair, comme l'Évangile dit que doivent être le mari et la femme.
   Dona Filipa Paiva e Pona se rendit aux bains de mer, pour soigner ses gaz, des gonflements d'estomacs et d'autres fâcheux malaises. Le médecin avait menti. La morgada d'Encavalgados était en bonne santé, grasse et huileuse comme un chouriço au sang. C'est João Fernandes qui l'avait poussée à se plaindre de douleurs sur le côté gauche et à se jeter dans son lit, à pousser d'hystériques hululements, à se débattre avec force singeries et grimaces si effrayantes que les gens les plus avisés de Canelas estimèrent la fidalga possédée par le malin, contre lequel on ferait des exorcismes, si le démon ne prenait pas les devants en disant, par la bouche du chirurgien, que la morgada avait besoin de bains de mer.
   En vertu de quoi, les Paiva e Pona descendirent à la Foz, en compagnie de João Fernandes et de quelques jambons, ainsi que de différents sacs de haricots, d'autres légumes et farineux.
   Vous avez à présent le plaisir, cher lecteur, de rencontrer le fils du baron de Penajóia en train de s'entretenir avec César, juste après avoir entendu le raticide apostropher la douce victime immolée aux nerfs de Clotilde. Mais, avant de nous approcher, penchons-nous sur d'autres âneries de Fer¬nandes.
   Il descendait, du côté des hauteurs, au moment où les dames s'éloignaient en toute hâte à travers la pinède, et tirait de sa poche une lorgnette qu'il prenait toujours au cas où. Il la braqua sur les dames qui s'enfuyaient ; et, comme par hasard, une ronce accrocha la robe de Clotilde et découvrit un morceau de jambe assez grand pour trahir de merveilleux mystères, bien qu'il suffît du pied pour dévoiler un tel secret : c'est ce qu'a soutenu le poète de Rolla :

               Lors qu'on voit le pied, la jambe se devine

    Je disais donc que João Fernandes, apercevant par sa lunette je ne sais quel bout de jambe, et se croyant, comme le benêt qu'il était, à Penajóia, exhala de sa sotte poitrine un gros éclat de rire, et dit, prenant le ton d'un chevrier qui s'adresse à son troupeau : "Ça, c'est de la jambe ! Hardi, ma jolie !"
   Clotilde et sa mère se tournèrent en même temps dans sa direction, et virent l'insolent à cheval sur un mur, sa lorgnette braquée sur elles.
   –  Quel imbécile heureux ! dit la jeune étouffant de rage.
   –  Allez, viens ! répondit sa mère. Fais comme si tu ne l'avais pas entendu. Attrape tes jupons.
   Et João Fernandes, sans détourner sa lunette, se mit à chanter sur l'air moqueur d'une chanson populaire :

                 Approche donc ton petit pied
                  Viens le poser auprès du mien.

   César était alors monté sur une petite dune, parce qu'il avait entendu le débagoulis* de l'effronté, et il aperçut João Fernandes qui venait droit sur lui en sifflant la chanson du petit pied.
   –  Oh, César ! mon condisciple, mon ami, et cetera, dit le gars de Penafiel, tu lorgnais toi aussi le petit pied de cette nymphe adorable ?
   –  Tais-toi, pauvre goujat ! fit l'étudiant. Tu n'es qu'un mufle.
   –  Elles étaient à toi, ces petites créatures ?! reprit João Fernandes. Mille excuses ! J'ai cru que je ne choquerais personne avec ça ! Vous, les gars civilisés vous courez aux trousses des dames dans leur salon pour leur glisser à l'oreille qu'elles ont un pied fort galant ; et s'il se trouve un homme franc pour dire à voix haute à une femme qu'elle a de jolies jambes, parce qu'elle les a laissé voir, vous le traitez de pignouf et de brute ! Que disent donc tes auteurs là-dessus, Monsieur le Docteur ?
   –  Mes auteurs me disent que tu es un âne ; et comme l'ânerie exerce sa souveraineté sur l'univers et que c'est la mère de tous les héroïsmes extraordinaires, je m'incline devant toi, mon cher Fernandes, je te tire mon chapeau, et je passe mon chemin avant que tu n'arrives à me convaincre que je suis un fou plus achevé que toi.
   –  Dis-moi un peu, César... répondit João Fernandes, en lui prenant le bras Quelle était ce diable de bonne femme que tu guignais là-bas, hier, sur la plage. Elle m'a tapé dans l'œil, cette petite, et j'ai eu envie de te dire : "Vas-y carrément, si tu es un homme ; et si ce n'est pas le cas, quitte la place et laisse-moi faire à cette nymphe deux doigts de cour."
   –  Cette femme, c'était celle que tu viens d'apostropher, espèce de polisson. C'est comme ça que tu fais la cour aux nymphes de Penajóia ?
   –  Parfaitement, je te dis que c'est comme ça que l'on fait partout la cour aux femmes. Je vais maintenant te proposer un pari. À deux contre un. Si elle ne répond pas à mes avances, j'y perds mon cheval alezan, si, au bout de huit jours, je te montre une lettre d'elle, tu perds ta chienne. Ça marche ?
   –  Je serais bien capable de te prendre au mot... répondit César.
   –  Tu as tout à y gagner, mon vieux ! Tu y gagnes la femme et le cheval. Et tu n'as pas grand chose à perdre, parce que tu perds ta petite chienne qui ne vaut pas grand chose, et la fille, qui, si elle est telle que je l'imagine, ne vaut pas grand chose non plus. Qu'en dis-tu, bonhomme ?
   –  Je relève le pari ! s'exclama résolument l'étudiant. Elle doit te répondre avant huit jours. Si elle ne te répond pas...
   –  Je t'envoie mon cheval... parole de gentilhomme.
   César appuya ses mains et son visage sur la crosse de son fusil, médita un bon moment, se passa la main sur le front, et dit :
   –  C'est donc ainsi que le monde serait fait ?
   –  Comme quoi ?! fit João Fernandes.
   –  Serais-tu l'homme destiné à impressionner cette angélique créature ?
   –  Oui : j'en ai impressionné de plus fines. Tu connais la Filipa de Canelas ?
   –  C'est une blanchisseuse ! Qu'est-ce que ce laideron que tu me jettes à la tête ?
   –  Eh bien, fais-lui la cour, toi ; je perds ma fortune si tu arrives à obtenir d'elle le moindre clin d'œil !...
   –  Lequel de nous deux est un sot ?! demanda solennellement César?
   –  Toi, répondit solennellement João Fernandes.


   V - VICTOIRE DE LA BÊTISE

   Le lendemain, le commandeur Leituga se trouvait à Soubreiras en train d'examiner un porc de race anglaise, qui revenait d'une exposition où on l'avait proposé pour un prix.
   –  Que Dieu te bénisse, tu t'en es sorti parfaitement ! s'exclama le comman¬deur en grattant le groin du cochon.
   –  Et il a reçu un prix ! dit un autre commandeur qui assistait à la scène.
   –  Un prix ! se récria João Fernandes. On donne donc des prix aux animaux par ici ?
   –  Et l'on désapprouve les légumes qui apprennent le français, ajouta César, qui se trouvait par hasard dans le groupe dont le porc était le centre.
   João Fernandes tourna son regard bigle vers le plaisant, et dit :
   –  Gare à ton museau, Augusto César !... Écoute, je n'insulte personne. Sois poli avec les autres, personne n'est grossier avec toi. Je parlais au porc.
   –  Pour parler à quelqu'un qui te comprenne... rétorqua l'étudiant.
   Le commandeur Leituga tourna sa trogne vers César, et lui dit gravement :
   –  Pour vous parler franchement, vous avez tort. Je connais le fils de Monsieur le baron de Penajóia depuis hier soir et je puis vous jurer qu'il est incapable d'offenser qui que ce soit.
   César répondit en souriant :
   –  Je connais moi aussi João Fernandes, depuis neuf ans, et c'est pour ça que j'ai plaisanté avec lui, sans avoir l'intention de le froisser dans sa susceptibilité de bon connaisseur de la langue française.
   Le tueur de gros rats crevait de dépit et de rage. Comme il était le seul homme de talent et d'esprit dans cette assemblée, il était pour cette raison même le seul grotesque et le seul benêt à ce moment précis. João Fernandes tordait sa bouche pour mordre sa lèvre inférieure, signifiant par cette grimace son intime jubilation de se voir défendu par Inácio Leituga, en présence du malheureux soupirant de sa fille.
   César n'avait plus rien à dire. Bien qu'il craignît de se voir supplanté par le gars de Penajóia, il ne s'attendait tout de même pas à une défaite si rapide et si radicale. Il croyait que João Fernandes prendrait le sentier qu'emp¬runtent tous les jeunes experts en matière de cour, en commençant par le début, qui est le stade contemplatif ou extatique ; puis il aborderait le secteur épistolaire ; et de là, il passerait aux autres, qui varient selon les gens et les circonstances. Partant de cette idée, César se dit qu'avant d'offrir une lettre à Clotilde, le petit crétin de Penajóia, aux Bains, perdrait quelques jours à sa maison avec la stupide obstination d'un importun qui a parié son cheval alezan, et qui réglerait ponctuellement son dû, si dans un délai de huit jours il ne présentait pas une lettre de la jeune fille de Cinfães.
   Voilà ce qu'il croyait en homme d'esprit et de génie, en homme porté sur la haute poésie et pénétré d'un profond respect pour les dames, en homme qui parlait avec dégoût de la corruption de l'espèce humaine, et supposait qu'aucune des personnes qu'il connaissait n'était corrompue. Les êtres dotés d'esprit et de génie sont bons à ce point, à ce point idiots. Et s'ils finissent un jour par ne plus l'être, c'est que du plus profond de leur conscience un gémissement s'échappe, le gémissement de l'orgueil châtié, une douleur inconsolable et sans égale, parce que les infortunes et les désillusions qui broient les âmes s'élevant au-dessus du vulgaire sont des douleurs dont le vulgaire se gausse, et cette raillerie est atroce, puisque la canaille en profite pour se venger ; et elle poursuit de ses triomphantes huées tout homme distingué qui se tient en équilibre et s'avance avec précaution sur son tas de fumier.
   Revenons-en au conte.
   Voyons comment João Fernandes est entré en relation avec le comman¬deur Leituga.
   Après avoir quitté Castro, la veille, il rentra chez lui pour se demander s'il devait se demander de quelle façon il fallait entamer sa cour à Clotilde ; mais, comme il ne lui venait d'emblée aucune idée, il décida de ne rien se demander. Cette résolution prise, il sortit, et s'en fut se promener au Monte.
   Or João Fernandes possédait la dose de friponnerie que la nature accorde à chaque sot accompli. Il savait déjà qui était la fille quand il demanda des renseignements sur elle à César ; il savait qu'elle avait une grande maison à Cinfães, et une autre à Canaveses ; il savait que son condisciple avait des vues sur elle, et qu'il croisait les bras sur sa poitrine en la cherchant au ciel quand elle partait de la plage, et rentrait chez lui déjeuner de croquettes de morue ; pour ce qui est des croquettes de morue, il était au courant parce qu'il avait entendu le commandeur Leituga dire que tous les jours il mangeait au déjeuner et au dîner de la morue en croquettes. Il était au courant de tout cela, le fripon !
   João Fernandes arriva au Monte, et la première personne qu'il vit à sa fenêtre, ce fut Clotilde. À peine la jeune fille l'aperçut-elle, elle lui tourna les talons, et lui montra son dos élégant, et la masse noire de ses cheveux qui soulignait les contours de ses épaules. João Fernandes toussa, et prolongea sa toux par un son rauque et laid, bien que cela semble être dans certains cas le langage du cœur, et, dans d'autres, l'effort que l'on fait pour dégager son gosier de quelque plâtras gênant.
   Exaspérée par ce témoignage de tendresse audacieux et plébéien, Clotilde s'éloigna de la fenêtre et claqua les volets au visage enjoué de João :
   –  Toujours aussi mufle ! soliloquait-elle en se regardant au miroir de sa coiffeuse. — A qui croit-il avoir affaire ?
   À peine eut-elle formulé cette question, la sonnette de l'escalier tinta. La domestique demande qui c'est et une voix répond de l'extérieur :
   –  Monsieur le Commandeur se trouve-t-il chez lui ?
   –  Non, il est allé en ville. Qui êtes-vous ?
   –  Le fils du baron de Penajóia.
   –  Qui ? demanda Clotilde. Qui ? ! Et elle s'en fut jeter un coup d'œil sur le palier de l'escalier.
   –  Monsieur dit qu'il est le fils du baron de Penajóia, répondit la domestique.
   –  Et votre serviteur, Madame, ajouta João Fernandes.
   Dona Caetena Emília, qui était en train de lire un roman intitulé L'Enfant de la Jungle, glissa ses besicles entre deux pages, et dit :
   –  J'y vais.
   Elle sortit en effet en haut de l'escalier et dit :
   –  Mon mari ne se trouve pas à la maison ; si vous voulez bien lui laisser un message...
   –  Je venais présenter mes respects à Monsieur le Commandeur de la part de mon père et prendre des nouvelles de sa santé et de son honorable famille.
   –  C'est que je ne connais pas Monsieur le Baron, que je sache, répondit Dona Emília.
   –  Les gens de qualité se connaissent tous, rétorqua João Fernandes, et il est de bonne politique qu'ils échangent des civilités. C'est pour cela que je suis venu remplir mes devoirs ; et comme Monsieur le Commandeur me connaît, je vous laisse ma carte de visite.
   João Fernandes tira de son portefeuille sa carte imprimée de telle sorte qu'après le prénom de João, il y avait une couronne de baron entourée d'une guirlande, suivie de son nom Fernandes, avec au-dessous, en lettre d'or : futur Baron de Penajóia, etc., etc., etc... et, plus bas encore, près du bord inférieur, ces mots écrits à la main par le crétin en personne : Votre zélé serviteur.
   La carte fut amenée à l'étage, et João Fernandes allait sortir quand le commandeur apparut en haut de la rue, juste en face de sa résidence.
   Il n'en revint pas de voir João Fernandes sortir de chez lui. Celui-ci, avec un bel aplomb, s'approcha de Leituga et lui dit :
   –  Je viens de vous laisser ma carte de visite, Monsieur, parce que c'est un grand honneur pour moi de faire votre votre connaissance, et que mon père partage mon opinion.
   –  Je vous en suis fort reconnaissant, dit l'homme de Cinfãens ; je n'ai pas le plaisir de vous connaître personnellement, Monsieur le Baron, mais nous allons avoir l'occasion de faire connaissance. Faites-moi l'honneur de monter chez moi pour vous reposer.
   João Fernandes revint sur ses pas, entra dans le salon, fut présenté à Dona Caetana, juste après à la jeune fille, qui entra dans le salon, l'air sévère et de mauvaise humeur, et au bout d'un moment il s'entretenait avec tous les trois, débitait des sottises avec assez de grâce et d'élégance, parlait de son hôtel particulier à Penajóia, de ses domaines dans le Haut Douro, des cochons que l'on tuait chez lui, des mariages qu'on lui avait proposés, de son goût pour le riz au lait et de la grande joie qu'il éprouvait à offrir à Monsieur le Commandeur un jambon entier sur les trois qu'il avait ramenés de chez lui.
   À cette heure-là, Augusto César contemplait l'étoile du Berger et disait :
   –  Clotilde ! mot magique, sonorités exhalées par les harpes éoliennes, note d'un hymne entonné par les cœurs angéliques, talisman, promesse de béatitude,  Clotilde !
   "Comme je t'aime, comme il s'envole vers toi, mon cœur, ainsi que de l'encens !
   "Effleure mes cheveux de tes ailes, oiseau de paradis !... Les Champs-Élysées s'ouvrent sous nos pas, la nature nous appartient, la mer soupire pour bercer nos rêves, et les zéphyrs chuchotent dans les pinèdes pour nous faire goûter le murmure, le langage tendre et feutré des cœurs heureux !

                Ô Clotilde..
                Mon doux papillon qui volettes,
                Viens te brûler pour mieux revivre
                Dans le cœur de quelque poète ;
                Laisse-toi aimer et mourir
                Laisse-toi aimer et mourir,
                Viens te brûler pour mieux revivre
                Dans le cœur de quelque poète.


  CONCLUSION

   Cinq jours après le soir fatidique du pari, à la fin de l'après-midi, César, s'avançant sur le chemin de Carreiras, vit descendre des pinèdes en direction de la plage un groupe d'hommes et de dames. Il se frotta les yeux trois fois, et trois fois il appliqua ses mains à ses tempes prêtes à éclater sous la pression du volcan enflammé qui brûlait son cerveau. Ce qu'il avait vu, c'était une de ces visions que Satan réserve aux réprouvés du rang le plus bas. João Fernandes arrivait avec Clotilde à son bras, et elle lui donnait de temps en temps à respirer un bouquet de petits œillets.
   Savez-vous ce qu'est la chute d'un homme désemparé sur le sable ?
   Savez-vous la position que prend un homme qui ne peut rester en équilibre ?
   Savez-vous la position que prend un homme quand il ne peut garder la verticale que le Créateur lui a attribuée ?
   Eh bien, c'est ce qui s'est produit ! César est tombé sur le sable comme tout homme qui tombe.
   Et quand il revint à lui, il se leva, se sentit honteux à l'idée qu'on l'avait vu, et revint chez lui.
   Puis, le soir de ce jour-là, il partit avec une paire de pistolets à la recherche de João Fernandes, qui, à cette heure-là, se débattait dans les affres de la mort, et entre les mains de Dona Filipa Paiva e Pona. Laquelle, apprenant qu'elle était trahie, sortit en capote et chapeau de Braga, armée d'une paire de ciseaux, et surprit João en train de nouer sa cravate rouge, qu'il allait étrenner chez le commandeur. La morgada de Encavalgados le prit à la gorge et braqua sur sa poitrine les deux pointes de ses ciseaux. Surpris et fasciné par un si grand héroïsme chez une femme passionnée, il lui demanda de lâcher sa gorge et jura de renoncer à Clotilde. Et il y renonça.
   Mais, le lendemain, c'est-à-dire, le septième jour, craignant que César n'envoyât chercher le cheval alezan engagé dans le pari, il se présenta au point du jour chez son condisciple et dit :
   –  Je ne viens pas chercher la chienne, mais t'apporter la lettre. Connais-tu cette écriture ?
   –  Non, dit César, mais je crois que c'est celle de l'infâme.
   –  Je ne sais si elle est infâme ; mais niaise, je te jure qu'elle l'est. Ce que je te dis, c'est que si elle ne convient pas à João Fernandes, elle conviendra encore moins à César. Demande-moi maintenant lequel d'entre nous est un sot, mon cher César.


 [1] La Foz est tout à la fois l'embouchure d'un fleuve et le nom de la ville.

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