Castelo Branco

   Camilo Castelo Branco

Introduction et options de traduction

L'Aveugle de Landim.................(Nouvelle)
Le Roman d'un homme riche.....(Roman)
Les Amours fatales....................(Roman)
Les Amours salvatrices.............(Roman)
Les Nuits de Lamego................(Nouvelles)
Les Brillants du Brésilien.........(Roman)
Volcans de boue........................(Roman)
Monsieur le Ministre.............(Court roman) Coeur, tête, estomac......................(Roman)


Mémoires de Prison...............(GrosRoman)
Où se trouve le bonheur ?..............(Roman)
Le portrait de Ricardina................(Roman)
Ne me tue pas...................(Courte pochade)
Le seigneur du palais de Ninães... (Roman)
La sorcière du mont Cordoba....... (Roman)
20 heures de litière...(Petits contes moraux)
Le juif...........................(Roman historique)
Ça alors !.......................... (Roman déjanté)
Le bourreau...................................(Roman)

Retour au Sommaire général
Camilo CASTELO BRANCO

Les Nuits de Lamego

(suite)

L'oncle et son neveu


Accès aux autres chapitres :
Intro - Laine et Coton
Deux mariages
L'Oncle et son Neveu
Intrigues de cette Vie
Deux coups de poings...
La Belle aux Violettes
Comme elle l'aimait !
Histoire d'une Porte
L'Infant Dom Duarte
César ou João Fernandes
Images : Plafond de l'Archevéché - Brioude - photo JH Rrobert

Sirene ronde

  L'ONCLE, ANCIEN MOINE [1] ET SON NEVEU BACHELIER
  Chapitre d'un roman ennuyeux

L'ONCLE - Que lis-tu, mon garçon ?
LE NEVEU - Une chose édifiante ; à vrai dire une affreuse traduction de roman. Il s'agit des Amours de Paris de Féval. Le chapitre VI parle du Fandango.
L'ONCLE - (avec quelque appréhension) Le Fandango ! Qu'est-ce que cela ?
LE NEVEU - Écoutez. Carmela était à demi étendue sur le canapé et Western, assis sur une chaise en face d'elle, achevait un biscuit trempé dans du vin de Bordeaux. De vilains tableaux... on s'y croirait ! Cela vous indigne-t-il, cela vous scandalise-t-il, mon oncle ? Eh bien, la vie c'est cela. Des Carmela, des biscuits et du vin.
L'ONCLE - Tu es un être dépravé.
LE NEVEU - La dépravation est dans l'air.
L'ONCLE - Je croyais que l'air de ce siècle était un rayon lumineux.
LE NEVEU - C'est un rayon dépravé. Voulez-vous, mon oncle, vous en prendre au progrès ? L'actualité palpite jusque sous la main de fer des oiseaux de nuit. Les préjugés ont été aplatis par les cylindres de la presse. Le vieil édifice est en train de s'effriter. Il doit avoir plu quarante jours et quarante nuits durant de l'huile de ricin, que l'humanité en sorte nettoyée. Sauvez-vous dans une arche, mon oncle. Quant aux bêtes, n'emportez que des poules, mangez et dormez ; et si vous avez une colombe que vous pourriez envoyer à la recherche du vieux monde, je vous donne le conseil de la manger aussi.
L'ONCLE - Tu es un coquin, mon gars.
LE NEVEU (distraitement) :
 
                    Sa beauté se vaporise
                    Tel un voile ou quelque brise
                    Dont la fleur s'aromatise
                    Sous la rosée du matin !
                    Douce comme la vanille
                    C'est une étoile qui brille
                    Et la plus chère des filles
                    Du fantastique Ossian

L'ONCLE - Qu'est-ce que cela ?
LE NEVEU - De la poésie avec du nerf.
L'ONCLE - De la poésie, ça ?
LE NEVEU - Et alors ? La poésie, ce sera Bernardes, Ferreira, Filinto ? De quoi empoisonner les bêtes ! Il n'y a pas de fleurs de l'âme qu'ils n'abîment.
L'ONCLE - Voilà une sottise de qualité, savant docteur.
LE NEVEU - Des raseurs ! Ils n'ont jamais senti leur poitrine éclater telle un Etna de lyrisme. Tout ce qui existait en eux de volatile et de diaphane sortait, de leur intellect, épais et lourd comme un sabot ! Ah, ces madrigaux, et nos aïeules qui se laissaient tourner la tête !
L'ONCLE - Que dis-tu, farceur ?
LE NEVEU - Quand ont-ils vu la poésie ? Cette magicienne qui vit dans des palais de perles ? Cette grâce qui tantôt gémit et défait ses tresses d'or, tantôt papillonne, en irisant ses ailes aux éclats prismatiques de la folle fantaisie ?
L'ONCLE - Docteur instruit !... Que fais-tu de la grammaire ?
LE NEVEU - Quelle grammaire ?
L'ONCLE - Je te demande, moi, si la grammaire papillonne elle aussi.
LE NEVEU - Je ne te comprends pas.
L'ONCLE - Je me comprends. Tu me fais de la peine, grenouille enflée ! Que sais-tu, et que sait ta génération ? D'où venez-vous ? En quoi réside la nouveauté de ce livre ?
LE NEVEU - Nous ne faisons pas des livres nouveaux comme ceux du siècle dernier, qui étaient faits depuis mille ans.
L'ONCLE - Vous singez la France ! Dans vos momeries et vos grimaces, vous suivez les modèles que vous apportent de là-bas les vents pestilentiels de l'impiété. Qui ont-ils pillé, les auteurs du siècle dernier ?
LE NEVEU - Les Latins.
L'ONCLE - Comment le sais-tu, si tu ne sais pas le latin ?
LE NEVEU - Les vieux n'ont d'autre insulte à la bouche contre les jeunes en guise d'argument : Ils ne savent pas le latin ! Et pourquoi ne sauraient-ils pas le latin, ces garçons ? Est-il un Omar qui ait incendié les bibliothèques où étudiaient les jeunes gens d'il y a cinquante ans ?... L'irrationalité des fossiles ! Le dernier moine de la congrégation de l'oratoire a-t-il emmené avec lui le dernier exemplaire de la Nouvelle Méthode ?... Nous ne savons pas le latin !... Vous y tenez !... Ce que nous ne connaissons pas, c'est ce que la moinerie a écrit en latin monacal : c'est qu'on ne dit pas. On lit le latin simple de la version Biblique, on lit le latin magnifique de l'âge d'or à Rome.
L'ONCLE - De la version biblique !... Ça m'étonnerait ! Comme si vous saviez ce que c'est que la Bible !
LE NEVEU - Je connais même des passages de la Bible où les vieux sont sévèrement corrigés par les jeunes. Mon cher oncle, ce n'est pas une question de latinité, mais de cheveux blancs. La décrépitude se ronge les sangs parce que nous avons les cheveux noirs.
L'ONCLE - Quelle puérile ânerie ! Reportons-nous à la Bible... Parle-moi de ces anciens corrigés par de jeunes gens.
LE NEVEU - À votre aise. Le prophète Daniel était âgé de douze ans quand il tança Sédécias et Achab, deux anciens qui lorgnaient   je me contenterai de dire lorgnaient   la belle Suzanne à son bain. N'est-ce pas, mon oncle ?
L'ONCLE - Poursuivons.
LE NEVEU - Dieu dit à Jérémie, âgé de seize ans, de prêcher la morale aux vieillards. Puer ego sum, a dit Jérémie : "Je suis bien jeune". Les anciens du royaume de Juda, il y en avait plus de cinq mille, et ce fut un jeune homme qui fut élu pour morigéner les vieux. Salomon avait douze ans, quand il trancha entre les deux femmes qui se disputaient un enfant. Est-ce moi qui mens ou la Bible ?...
L'ONCLE -  La Bible peut s'interpréter de diverses façons.
LE NEVEU - Et l'Histoire ? Valerius Corvinus fut consul à vingt ans ; Pompée à dix-neuf, dirigea trois légions. Tout ce qu'indiquent les cheveux blancs, c'est la vieillesse : Cani indices aetatis, non prudentiae ; c'est du Cicéron. Nous les jeunes gens, nous lisons Cicéron. Il n'y a rien de plus obscène qu'un vieux qui fait étalage de ses nombreuses années comme d'une vie bien remplie : Nihil turpius est quam grandis natu senex qui nullum aliud habet argumentum quo se probet diu vixisse praeter aetatem. Ça, c'est du Sénèque. C'était déjà un travers de Caïphe, de huer les jeunes gens : Vos nescitis quidquam. "Vous ne savez strictement rien." Comme il ne trouve pas de Christ à condamner, le pharisaïsme moderne dresse une croix pour le génie, et le crucifie parce qu'il ignore le latin.
L'ONCLE - Tu me donnes sommeil (il ouvre la bouche et fait un signe de croix devant). Comment cela se fait que vous, si érudits apparemment sur le chapitre des bons exemple, soyez si immoraux ?
LE NEVEU - Parce que le latin ne fait pas de leçons de morale... Allons au fait... Où se trouve la dégradation de notre morale ? Voulez-vous me parler d'amour ? de la soif de l'infini ? de cette folie sublime : notre passion pour les anges que nous présentent les plaines de la gloire, de la lumière infinie ?
L'ONCLE - Je n'ai rien compris. C'est de Sénèque ou de Cicéron ?
LE NEVEU - Ça, c'est de moi.
L'ONCLE - Je me disais bien que c'était de toi, mon neveu. Que te proposent ces plaines ?
LE NEVEU - Vous plaisantez, Révérend Père ?
L'ONCLE - Non, Monsieur, je consulte le sphinx. Ainsi donc, l'amour...
LE NEVEU - L'amour, c'est la vie ; Dieu, c'est la vie ; et Dieu, c'est la femme.
L'ONCLE - Tais-toi, sacrilège !
LE NEVEU - Nous y voilà ! Le bâillon à présent ! C'est pour cela que nous conspirons contre les vieux, qui ont oublié ce qu'ils furent. Des Torquemada pour ce qui est vital à l'âme, autrement dit l'amour ; c'est pour cela ...
L'ONCLE - Sais-tu bien ce que sont les femmes ? Dis-moi, toi, espèce de fanfaron, ce que sont les femmes.
LE NEVEU - Vous le savez, mon oncle ?
L'ONCLE - Des animaux bipèdes.
LE NEVEU - La femme est une aurore qui nous donne continuellement comme un avant-goût du jour éternel du Ciel. On l'entend dans le murmure des ruisseaux, le gémissement de la harpe éolienne, dans la consonance harmonieuse des sphères.
L'ONCLE - La consonance consonante, tu veux dire. Le pléonasme arrive à point. La femme peut être également un pléonasme, comme l'est le ruisseau, et l'aurore qui ne cesse de naître. Il me semblait plus correct de dire que la femme, c'est la femelle. Je pense au demeurant que vous, les poètes, vous ne l'appelez pas femelle, à cause de votre susceptibilité, de crainte que la femme ne vous traite de mâles ! ou de baudets ! Eh bien, vous en êtes, et doublement. C'est la femme, à mon avis, qui tend à Balthazar ivre sa coupe, tandis que Cyrus enfonce les quatre-vingts portes de sa ville. La femme, c'est Aspasie qui enlève sa couronne à Cyrus, pour le gifler.
LE NEVEU - Vous me donnez là des arguments, mon oncle. Avec celui-ci, je vous prouve, moi, qu'avec un fil de ses cheveux blonds, elle ligote un lion. Qui a été le premier à vaincre Antoine ? Cléopâtre ou César Octavien ?
L'ONCLE - Et qui a fait tomber la tête d'Antoine ?
LE NEVEU - Une tête pleine de ses baisers !... Ah ! cela valait la peine de la perdre !
L'ONCLE - À cause de Lucrèce, c'en fut fini des rois de Rome ; à cause de Virginie, c'en fut fini des décemvirs.
LE NEVEU - Faisons l'éloge de Tarquin et d'Appius Claudius si vous y tenez.
L'ONCLE - Hélène a creusé la tombe de la jeunesse grecque. Bethsabée a fait des jours de David un enfer. Judith a décapité un général ; c'est à cause de Dina que meurt le prince de Sichem. Tamat tue Amon dans un festin, Laodicée a tué Antiochus. Lucilla empoisonne et tue son mari. Frédégonde tue Chilpéric. Vaincu par les femmes, Hannibal décline. Voilà l'idole devant laquelle se prosterne le superbe génie de ces petits héros en bavoir.
LE NEVEU - Je pensais que cette masse de victimes n'appartenait pas à notre époque. Les temps sont meilleurs, mon oncle. La femme actuelle ne tue pas.
L'ONCLE - Elle humilie.
LE NEVEU - Ça non plus. Celui qui s'humiliait, c'est Hercule qui fila la quenouille d'Omphale. C'est Achille qui enfilait une jupe afin de se blottir parmi des femmes. C'est Sardanapale qui se coiffait d'un bonnet. C'est Samson, passé maître dans le maniement d'une mâchoire d'âne. C'est Hérode qui, à la demande d'Hérodiade, décapitait le Baptiste. C'est Ninus, qui sur l'ordre de Sémiramis, est mort de rire.
L'ONCLE - C'est ainsi que je mourrai moi-même, à force de t'écouter. Ce sont là tous les faits répréhensibles que tu as trouvé en six mille ans, en rajoutant ton répertoire mythologique à ton érudition. En ces temps-là, pour chaque délinquant, la société t'offrait mille justes. Que promettez-vous aujourd'hui ? Mille sots pour un homme sensé. La femme, toujours la femme ! Dans les salons, les feuilletons, le drame toujours étincelant de vices, applaudie dans le crime, et objet de compassion si elle expie ! Et alors ! Ne me diras-tu pas ce que sont ces malheureuses, qui se trouvent là, dans le monde, et que le monde appelle perdues, et qu'il repousse, comme infâmes ? Que sont-elles ?
LE NEVEU - Des femmes.
L'ONCLE - Des femmes ? Où est passé le trône que leur offrent votre génération et vos poètes ? Qui les en a arrachées ? À qui doivent-elles leur chute et leur ignominie ?
LE NEVEU - À leur mauvaise tête...
L'ONCLE - Tais-toi, misérable ! Dans ton culte de la femme, il n'y a pas l'ombre d'un sentiment : ce n'est qu'un effet de ton imagination. Pour entonner des hymnes aux unes, vous écorchez en le foulant au pied le sein des autres. Vous êtes vils, vous êtes des bourreaux ; mais ne soyez pas hypocrites, et n'insultez pas le passé, qui avait moins de lumières et plus de cœur.
Santa Cruz do Douro - 1849

   NOTE

[1]  En 1834, les ordres monastiques ayant été interdits, les anciens moines
étaient revenus dans le 'siècle', mais conservaient leur statut d'ecclésiastiques. 


Retour au Sommaire général

Ces oeuvres sont mises à disposition selon les termes de la Licence Creative Commons Paternité - Pas d'Utilisation Commerciale - Pas de Modification 2.0 France.  - JH Robert Ouvroir Hermétique