Castelo Branco

   Camilo Castelo Branco

Introduction et options de traduction

L'Aveugle de Landim.................(Nouvelle)
Le Roman d'un homme riche.....(Roman)
Les Amours fatales....................(Roman)
Les Amours salvatrices.............(Roman)
Les Nuits de Lamego................(Nouvelles)
Les Brillants du Brésilien.........(Roman)
Volcans de boue........................(Roman)
Monsieur le Ministre.............(Court roman) Coeur, tête, estomac......................(Roman)


Mémoires de Prison...............(GrosRoman)
Où se trouve le bonheur ?..............(Roman)
Le portrait de Ricardina................(Roman)
Ne me tue pas...................(Courte pochade)
Le seigneur du palais de Ninães... (Roman)
La sorcière du mont Cordoba....... (Roman)
20 heures de litière...(Petits contes moraux)
Le juif...........................(Roman historique)
Ça alors !.......................... (Roman déjanté)
Le bourreau...................................(Roman)

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Camilo CASTELO BRANCO

Les Nuits de Lamego

(suite)

Comme elle l'aimait


Accès aux autres chapitres :
Intro - Laine et Coton
Deux mariages
L'Oncle et son Neveu
Intrigues de cette Vie
Deux coups de poings...
La Belle aux Violettes
Comme elle l'aimait !
Histoire d'une Porte
L'Infant Dom Duarte
César ou João Fernandes
Images : Plafond de l'Archevéché - Brioude - photo JH Rrobert

Sirène

   I

   Le 24 août, dans la bourgade appelée Cavês, dont le pont sur le Tâmega sépare au nord les provinces du Minho et de Trás-os-Montes, on célèbre la fête de la Saint-Barthélemy, un saint résolument hostile à Satan. Il arrive là, de bien des lieues à la ronde, des dizaines de possédées. Il faut noter qu'il vient rarement des hommes sous l'empire du démon. Ce sont les femmes qui, mises à part bien d'autres douleurs, souffrent le désagrément d'être visitées par les esprits infernaux, la seule occasion où les susdits esprits font à mon avis preuve d'esprit.
   Il faut savoir que le démon a des caprices immondes ; sur ce chapitre, comme en bien d'autres, il a l'air d'un homme, si j'excepte mon lecteur. Leur légion, qui s'est introduite dans un troupeau de pourceaux, était indécente. Saint Jérôme, dans sa vie du béat Hilarion, évoque un démon formidable qui s'est logé dans le corps d'un chameau, lequel, mis en présence de ce saint, hurla, tomba, et se débarrassa de la canaille qui l'importunait. Frei Luís de Sousa raconte la même chose à propos d'un ours possédé qui, lorsqu'on lui présenta la croix de saint Barthélemy des Martyres, tomba, fut pris de convulsions, et mourut. Le maudit s'introduit également dans les légumes ! Le même saint en débusqua dans des pois à vache dits petits moines. Il faut qu'ils soient d'humeur à ramper, à moins que l'on puisse reprocher beaucoup de mauvaise volonté chez ces haricots pour ce qui est des moines !
   Des auteurs insignes affirment qu'il y a six sortes de démons : les ignés, les aériens, les aquatiques, les souterrains et les lucifuges. L'on se trouve cerné par ces malandrins qui se moquent de la police et poussent leur scandaleuse insolence jusqu'à se glisser dans ses rangs.
   Eh bien moi, je n'étais pas surpris de l'affluence de femmes endiablées que j'ai constatée au pèlerinage de la Saint-Barthélemy à Cavês. Concernant la domination usurpée sur certaines, je dirai que la bête immonde m'a rendu jaloux. C'étaient de gracieuses filles de Barroso, écarlates et solides comme les matriarches du genre humain ; des poignets de fer, des yeux étincelants et des formes si sculpturales, d'une beauté antique, que je me suis demandé si le démon boudait les races dégrossies pour aller chercher dans les montagnes des corps capables de l'accueillir. Encore heureux qu'il y aille ! Si ce n'était pas le cas, la salle de bal serait un pandémonium ! Et peut-on savoir si elle en est un ? Le vertigineux tournoiement des danses n'a-t-il rien  d'une gigue macabre, d'une folie satanique, d'un gouffre où les âmes tourbillonnent jusqu'à tomber dans la gueule du dragon ? Des sages et des saints de premier ordre abondent dans mon sens.
   Écoutons le congréganiste Bernardes :
   "Que les bals et la danse représentent quelque chose de fou et de furieux, il suffit de les observer de l'extérieur pour le reconnaître. Les mouvements même du corps, si variés, si légers, si violents, si affectés, indiquent que le bon sens est quelque peu sorti de son assiette."
   Et il ajoute :
   "Nous pouvons être assurés que les bals, les danses, et les soirées entraînent généralement bien des péchés. Si ce n'est le cas, les démons n'ont pas dû beaucoup insister pour les persuader..."
   Saint Valérien, dans sa Sixième Homélie, De otiosis verbis, dit que les danses sont des cordes du démon qui ont permis de garrotter bien du monde. Et quand le Psaume CXXXIX dit caput circuitus eorum, [1] il veut dire que c'est le diable qui conduit les virevoltes d'un bal.
   Partant : les bals sont des diableries.
   Mais, pour en revenir au conte, c'étaient de charmantes gaillardes que ces énergumènes que j'ai vues à l'église de Cavês, en 1842. À quand cela remonte-t-il !... En ce temps-là, même les femmes qui avaient un esprit méchant me semblaient bonnes.
   J'y revins l'année suivante, armé de ces figues qui éloignent les vapeurs sournoises, ainsi que de reliques et d'amulettes réfractaires au démon.
   Dans le village où j'étudiais alors le latin, la nouvelle a couru que s'étaient donné rendez-vous pour le pèlerinage de Saint-Barthélemy, les braves de deux communes ennemies, établis dans la région depuis longtemps et toujours prêts à en venir aux mains. Un morgado, mon voisin, du nom de Pacheco de Andrade, fils de l'ancien capitaine de Basto, Serafim dos Anjos Pacheco de Andrade, avait fait huit jours avant tremper dans des mares une brassée de bâtons de chênes, afin de leur donner de l'élasticité, qu'ils épousassent mieux les côtes de leurs victimes. Ces préparatifs échauffaient mes humeurs belliqueuses, vu que les crâneurs du coin se moquaient en gens d'expérience de mes quinze ans.
   La nuit du 23, vers neuf heures, nous avons pris ensemble le chemin du pont de Cavês, à une lieue de l'endroit. Vers onze heures, nous avons fait une halte dans un village appelé Arosa, tout près des chênaies qui faisaient partie des terrains où devait avoir lieu la fête. Nous fûmes rejoints par une bande de joyeux drilles, venus des environs de Cerva, qui comptait les plus fieffés bagarreurs du canton, des homicides aussi arrogants qu'impunis, des espèces de barons féodaux, derrière leurs barbacanes dont les autorités judiciaires du Roi n'osaient s'approcher. La chanteuse de la bande était une jeune fille de dix-huit ans, une belle plante, chargée d'or, légère toutefois comme de la barbe à papa, sautant quand elle ne chantait pas, riant aux éclats quand elle ne sautait pas, belle comme les dryades des ravins, joyeuse comme le bonheur dans ces montagnes. Ah! Quelle fille ! Quelle légion de démons tentateurs elle renfermait !...
   Le Cerva disait :
   –  Je veux me trouver face à face avec le Vitor de Mondim ! L'un de nous deux restera sur le carreau.
   –  Qu'est-ce qu'il t'a fait ? demanda le morgado.
   –  Il m'a fait qu'il a fréquenté pendant deux ans l'Isabelinha du Reguengo ; puis elle l'a quitté à cause de moi, pour venir me rejoindre. Et voilà qu'à la foire de Saint-Michel, il m'est tombé dessus, avec vingt gars de sa bande. Je leur ai tenu tête à tous aussi longtemps que mon bâton ne s'est pas cassé sur la tête de l'un d'eux. Puis je me suis retrouvé sous une forêt de gourdins et j'ai failli y laisser ma peau. Voilà ce qu'il m'a fait, Monsieur le Morgado.
   –  La fille en vaut la peine ?
   –  C'est celle qui chante.
   –  Un beau morceau !... Tu as raison, Lobo !
   –  On a déjà publié les bans.
   –  Tu vas te marier avec elle ?
   –  C'est la meilleure cultivatrice du bourg, et personne, pour ce qui est de la figure, ne lui arrive à la cheville.
   –  Dans ce cas, il vaut mieux faire attention, Lobo ! Pas question d'y rester !...
   –  Quel rapport ? Si je meurs, je n'ai plus besoin de me marier. L'homme meurt, la réputation reste !
   Pendant ce temps, l'Isabelinha du Reguengo chantait :

                Qui voudra chanter comme moi
                Qu'il ait tout plein d'amours au cœur :
                Ils aiment, les oiseaux qui chantent
                Parmi les arbres et les fleurs

   À quoi son rival répondait :

                Parmi les arbres et les fleurs
                Belle colombe en mon émoi
                Je n'ai pas pu tirer sur toi,
                Toute à un autre et plus à moi.

   Le Lobo de Cerva entendit ce couplet et fronça les sourcils, en jetant un regard noir sur le chanteur ; puis il s'approcha d'Isabel, et lui dit :
   –  Ne chante plus.
   –  Pourquoi, João ?!
   –  Ne chante plus, fais ça pour moi... J'entends des chansons qui me font bouillir.
   –  Eh bien, je ne chanterai plus. Faisons la conversation, dit-elle avec une joyeuse condescendance.
   Nous sommes allés à minuit à la fête foraine. La fusillade avait déjà éclaté sur les deux rives du Tâmega. Les balles sifflaient dans les branchages des chênaies où les chefs se réunissaient pour dresser leurs plans. Plus aucun pèlerin pacifique ne se hasardait sur le pont. Les téméraires s'attroupaient à ses extrémités ; ceux de gauche attendaient les bataillons de Cerva, ceux de droite les bataillons de Mondim. Sur le pont une douzaine de soldats venus de Guimarães patrouillaient ; de pauvres diables dont les deux partis ne faisaient aucun cas : 'ils les ignoraient. Rien qu'à la flamme des amorces, on voyait éclater les coups de feu à partir des bois avoisinants. La troupe s'était installée sur le pont ; elle était chargée d'éviter le choc entre les deux bandes.
   Quant à moi, en me prévalant de l'inoffensive innocence de mon jeune âge, je descendis sur le pont, et le traversai comme si de rien n'était. Je m'en fus droit à l'église observer la lutte de saint Barthélemy avec le diable. C'était ce qui m'alléchait le plus.
  Lorsque j'arrivai, je vis cinq esprits démoniaques, attachés par cinquante bras de solides gars de Barroso, tandis que le saint, en pierre et de bonne taille, passait d'une tête d'énergumène à l'autre. Le démon, en elles, se démenait tant qu'il pouvait, lorsque le miraculeux granit faisait sentir son poids. Le prêtre élevait une voix également furibonde, et insultait sans aucune retenue l'ennemi du genre humain, l'obligeant à s'en aller cacher sa déconfiture dans les profondeurs de l'enfer. Les jeunes filles exorcisées s'écroulaient, à bout de force, dans les bras de leurs mères baignées de larmes, elles haletaient, se remettaient peu à peu, et se relevaient, enfin tout à fait guéries, pour aller déposer l'offrande promise sur l'autel du saint et faire à genoux le tour de l'église.
   On m'a dit qu'au bout de quelques semaines, toutes ces filles épousaient les quidams que leurs démons respectifs leur avaient désignés.
   Quel office remplit le diable à l'occasion !... En tout état de cause, c'est le plus utile que je connaisse.


   II

   Quand je suis revenu sur le pont, je ne suis plus arrivé à me frayer un passage dans la foule qui passait d'un côté de la route à l'autre, et se dispersait en files désordonnées qui avaient l'air de serpents noirs  remontant le ravin en ondulant.
   Le combat avait commencé.
   Les bataillons de Cerva s'avançaient sur l'autre rive, ceux de Mondim, interprétant ce mouvement comme le signal de la bataille s'avancèrent à leur tour. Les tambours résonnaient des deux côtés, et les clarinettes couvraient de leurs piaulements les hurlements de la troupe qui s'efforçait d'éviter la rencontre, la baïonnette au canon.
   Les glapissements des femmes et des enfants de chaque côté se répercutaient sur les berges rocheuses du Tâmega. Les fusillades faisaient des éclairs dans les landes. Une vertigineuse terreur avait gagné toute la fête. On eût dit que les démons délogés des corps des jeunes filles, pris d'une rage satanique, s'étaient entendus pour faire de cet endroit un enfer provisoire, à la barbe de saint Barthélemy.
   J'ai entendu le choc des baïonnettes habilement arrachées de leurs canons par les bâtons des gars de Barroso qui avaient rejoint la bande de Mondim. J'ai aperçu les douze soldats écrasés entre les deux multitudes qui s'affrontaient. Tout à coup, ceux de Cerva reculèrent ; ceux de Mondim aussi, et, l'espace de quelques instants, il régna un silence qui devait être celui d'un ciel chargé de bourrasques qui se calme entre deux éclairs. Quelle était la raison de cette interruption ? Je me suis abrité derrière les soldats sur le pont, et je suis arrivé au milieu. Je me suis approché du premier groupe de ceux de là-bas, et j'ai appris qu'au plus fort du combat, Isabel du Reguengo s'était jetée entre les avant-gardes des combattants et avait hurlé : "Tuez-moi d'abord !" Après quoi, elle avait croisé les bras.
   Victor de Mondim l'avait reconnue et crié aux siens "Halte, les gars !" et le Lobo de Cerva, l'avait couverte en montrant son anneau de cuivre, et avait beuglé : "Faites attention ! C'est ma fiancée !"
   C'est ce qui explique le retour inattendu des deux armées sur leurs bases. Une circonstance mémorable !
   Il est donc sûr que Victor de Mondim tenait encore beaucoup à elle. Quel miracle ! La voir deux ans tous les jours sanctifiés, et marcher deux lieues pour la voir, deux lieues parcourues avec tant d'impatience à l'aller, et deux autres si longues et lourdes de regrets au retour !... Pourquoi l'as-tu abandonné d'une façon aussi déloyale, Isabelinha du Reguengo ? Pourquoi devais-tu être une femme comme il y en tant ? Quels atomes pestiférés des villes s'infiltraient-ils dans ton âme, ô fille des bocages ?
   Je me suis rendu à l'endroit où se trouvaient les gars de Cerva. Isabel mangeait des croquignoles, et en partageait quelques-unes avec le Lobo, qui trempait un mouchoir de soie de ses gouttes de sueur. Des crâneurs étaient appuyés à leurs bâtons autour desquels ils croisaient leurs jambes, d'autres sifflaient de grands pichets et des chopes de vin. Mon voisin, le morgado José Pacheco de Andrade, enveloppait sa tête fracassée d'un linge, et ne tenait plus sur ses jambes, sans que le terrain y soit pour rien ; c'était le vin qui démentait cette caractéristique de l'être humain qu'est la station debout, quoique mon voisin, plus qu'aucun autre corps, pour la plus grande gloire de Newton, fût attiré vers le centre de la Terre.
   Aux environs de trois heures, des parlementaires se présentèrent qui proposaient qu'on laissât le passage libre aux bandes de chaque côté. Le morgado se chargea de donner la réponse et bafouilla :
   –  Pas de composition ! C'est pour nous la fin du monde ici, aujourd'hui !
   Après quoi, il fit mine de s'arrêter avant le reste du monde. Il chancela tout en jouant de son bâton de rouvre élastique, trébucha en se prenant les pieds dedans, et tomba sur la chaussée, que son imagination riche et ardente lui fit paraître garnie de coussins d'une douceur qui invitait à un long somme.
   Les parlementaires allèrent gravement répéter les paroles de l'ivrogne. Il s'éleva une clameur effrayante, et la fusillade éclata aussitôt.
   Lobo posa sa gaule, et prit sa carabine à deux canons. Isabel le retint par les brandebourgs de sa veste en le suppliant de se calmer. Le bravache qui obéissait à la maxime : l'homme meurt, la réputation reste ! repoussa la jeune fille et brailla :
   –  Au pont, les gars !
   Tous se levèrent, et le morgado lui-même, dans les épaisses ténèbres de sa torpeur, trouva la force de rugir :
   –  En avant !
   Quand ceux de Mondim entendirent les instruments, ils s'avancèrent vers l'entrée du pont. Les deux groupes marchaient du même pas l'un vers l'autre.
   Une voix stridente couvrit le vacarme des cris et le bruit de la musique. C'était Vitor de Mondim qui beuglait :
   –  João Lobo de Cerva !
   Lobo imposa le silence aux siens et répondit :
   –  Qui m'appelle ?
   –  C'est Vitor de Mondim.
   –  Me voici.
   –  Si tu es un homme, viens tout seul jusqu'au milieu du pont, j'en ferai autant.
   –  Jamais le diable ne t'a fait voir quelqu'un qui soit plus homme que moi ! J'arrive.
   Isabel se jeta à son cou, avec des cris où l'angoisse se mêlait à la tendresse. Il la repoussa avec autant de froideur qu'un ennemi, en s'écriant :
   –  Que diable me demandes-tu, femme ? Veux-tu que je tombe ici-même, mort de honte ?!
   Moi j'observais la scène en restant à l'écart, comme le dit un saint évêque de Séville dans ses champs, lequel saint, d'après ses modestes aveux, observait, en restant à l'écart, la bataille entre les Goths et les Sarrasins.
   Dans ce cas précis, les deux paladins, ayant laissé sur place leurs cohortes immobiles, s'arrêtèrent à vingt pas l'un de l'autre, avec leurs carabines armées.
   –  Elle ne sera ni à toi ni à moi ! dit Vitor.
   –  À toi,  je jure par Dieu qu'elle ne le sera pas ! répondit Lobo.
   Et ils tirèrent en même temps ; et ils s'écroulèrent touchés à mort, en même temps, en râlant.
   Quelle horrible clameur alors s'éleva ! Quelle frénésie de s'entre-déchirer  réunit les deux camps dans une furieuse étreinte ! C'était un second duel d'homme à homme, avec cent bras. Ceux de Mondim ramassèrent le cadavre de Vitor et le défendirent ; ceux de Cerva, aveuglés par une rage vengeresse, ne virent pas que les autres jetaient dans le Tâmega le cadavre de João Lobo.
   Isabel était tombée comme foudroyée par l'éclair des amorces. Ses parents et ses amis lui passèrent dessus pour venger son fiancé. Ils lui écrasèrent la poitrine où il n'y avait plus de cœur capable de sentir la douleur. Quant à moi, je m'approchai, je la reconnus dans la multitude, et je demandai à ce que l'on m'aidât à l'éloigner du pont.
   Ce que l'on fit. On l'appuya à des roseaux dans un chariot à fruits, et quelques femmes craintives l'entourèrent pour l'abandonner aussitôt, mises en fuite par le sifflement des balles.
   J'avais marché le long du pont, profitant de l'ouverture par laquelle ceux de Mondim s'étaient retirés pour mettre le cadavre de leur chef à l'abri des représailles..
   Quand je suis revenu, au lever du soleil, je suis allé à l'endroit des roseaux, et je n'ai pas vu Isabel. J'ai demandé où elle était passée, et l'on m'a dit qu'elle s'était enfuie comme une folle.
   Deux files d'hommes s'alignèrent sur les deux rives du Tâmega, ils cherchaient le cadavre de João Lobo. Ils arpentèrent une demi-lieue d'un chemin raboteux, sans le trouver. Ils revinrent découragés, croyant que le cadavre avait coulé au fond, et s'était retrouvé coincé au pied de la falaise, ou qu'il s'était empêtré dans les racines des saules. Les meilleurs nageurs explorèrent toutes les cavernes connues. À bout de forces, ayant perdu tout espoir, ils ne songèrent plus qu'à leur colère, et reprirent leur souffle pour se venger.
   Tandis que la rage les embrase à nouveau et que la fête cède la place aux cavalcades des braves et des ivrognes, nous allons trouver Isabel assise sur la rive droite du Tâmega, sur un rocher ; elle se penche au-dessus du courant.
   Elle serre son visage entre ses mains, et fixe l'écume des flots qui se jettent dans la cuvette au milieu des rochers. Elle est là depuis le lever du soleil, du soleil ardent de ce 24 août qui lui tombe à plomb sur la tête.
   Qu'attend là cette femme, pétrifiée pour ainsi dire par la douleur ?
   Que pensent d'elle les petits bergers qui lui demandent, de la montagne voisine, ce qu'elle fait ?
   Elle ne les voit ni les entend.
   Attend-elle l'apparition du cadavre entraîné dans le tourbillon qu'elle ne quitte pas de ses yeux épouvantés ?
   Le soleil descend déjà vers le couchant, et elle ferme ses paupières, et elle les couvre de ses mains, baissant la tête vers ses genoux.
   Il se peut que le feu du ciel lui ait calciné le cerveau ; et que le scintil¬lement du torrent l'aveugle.
   Le rocher où se tient Isabel est poli et glissant.
   Il suffira d'un étourdissement de quelques instants pour la précipiter dans le vide. Un ancien qui, depuis l'autre rive, l'avait vue de l'aube à la tombée du soir, franchit les gués du Tâmega en passant sur les pierres, arriva au pied du rocher et dit :
   –  Oh, petite, qu'est-ce que tu fais là ?
   –  J'attends mon défunt, répondit Isabel.
   –  Ton défunt ?! Il va donc arriver par la rivière !? Vous allez voir que tu étais la femme du Lobo de Cerva ? ... C'est vrai ou pas ?...
   –  J'allais l'être... hurla Isabel de toutes ses forces, en se redressant d'un coup, j'allais l'être!... J'allais l'être !...
   –  Allez, descends, ma fille : la mort est une maladie pour laquelle il n'y a pas de remède. Descends de là, je vais te prendre chez moi et, demain, tu retourneras chez les tiens. C'est comme si tu jetais des pierres dans un puits, femme ! Dieu te protège, tu risques d'y passer !
   À ce moment, Isabel s'était encore approchée du bord du rocher.
   Le vieillard, qui ne pouvait grimper sur le rocher glissant, cria pour alerter les bergers, de l'autre côté. La jeune fille joignit les mains comme pour une prière ; puis elle se les mit devant les yeux, et se précipita dans le vide !
   Avant de tomber dans la chute d'eau bouillonnante de la cuvette, elle s'était cogné la tête à une aspérité du rocher.
   Les bergers attendirent le cadavre à un endroit où l'eau était plus calme, et le veillèrent là, toute la nuit, en attendant que la justice vînt ramasser le corps.

     COMME ELLE L'AIMAIT !

  NOTE
 [1] Psaumes - CXXXIX,  9 - Toute la malignité de leurs détours et tout le mal que leurs lèvres s'efforcent de faire, les accablera eux-mêmes (trad. de Sacy)


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