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FAUSSE NOTE

Roman policier 




Deuxième partie

Chapitre VII à Fin


Shoemaker

The iron shoemaker - Leeds - 1878
Machine à coudre les chaussure


CHAPITRE VII

DU BON USAGE D'UN ORIGINAL ET DE SES COPIES

    LE COMMISSAIRE DISPOSE MAINTENANT de la liste des saisies ordonnées par Abel Patou. Il va en proposer une copie à sa tante, en lui précisant qu'il a relevé le nom de Germaine Grap, vaguement apparentée à André Sterc. Cette dame bat la campagne, mais c'est mieux que rien.
   Sa tante lui confirme que c'est beaucoup mieux que rien. Michèle Castouille a fabriqué pour elle, à la demande de son cousin, une armoire-penderie pour le moins tarabiscotée, dont la porte recelait un compartiment secret. André Sterc a prétendu que le dispositif était fait pour distraire la demeurée. Elle n'avait aucune raison de demander d'autres précisions. L'on peut supposer que le compartiment secret a été utilisé par André Sterc lui-même. Personne en principe n'aurait pensé qu'il allait entreposer quoi que ce soit chez la Fadurle. De là, à imaginer que ces documents se sont trouvés entre les mains d'Abel Patou assez longtemps pour qu'il puisse en tirer des copies... Ces dames se sont permis de téléphoner à l'Impératrice. S'il cherchait un endroit pour cacher ces copies, il n'y en avait pas de meilleur, et de plus inattendu, que les appartements de l'Impératrice.
   – C'est la première fois que nous disposons d'autant d'indices, dit Germaine Pouacre.
   – Un peu trop même, fait remarquer Sophie Bernard. Jusqu'ici, nous nous contentions de deux ou trois détails dans la presse.
   – Nous n'allons pas bouder notre plaisir, dit Emmeline Croin. L'énigme présente un côté artistique. Le cadre est festif. Grâce aux films parvenus à votre site, le crime se déroule littéralement sous nos yeux, nous pouvons ralentir l'image, isoler n'importe laquelle, et nous avons plus de suspects qu'il nous en faut.
   – Et si nous entrevoyons un mobile, ajoute la tante Alberta, tous les individus figurant dans les documents réunis par le Sterc ont le même. L'on ne peut de plus éliminer la théorie d'un travail d'équipe. Un ou deux pierrots qui défilent, un dans la foule, le goudil tombant à pic pour détourner les soupçons.
   Le commissaire hausse les épaules :
   – L'on se contentera donc de ce que l'on a. Je m'en vais de ce pas frapper à la porte de la Fadurle.
   La tante Alberta fronce les sourcils :
   – Sous quel prétexte ?
   – Les saisies. Ça fait partie des indices. Quand un huissier meurt dans des conditions mystérieuses, il est normal de s'entretenir avec tous ceux qui auraient pu lui en vouloir.
   – À ce compte, il faudrait les interroger tous.
   – L'inspecteur Pugnasse ne demande qu'à faire du porte à porte. Mais vue la fragilité de Raymonde Grap, je me sens obligé de me déplacer en personne.
   – L'on ne saurait être plus prévenant. De méchantes gens pourraient croire que tu abuses de ton pouvoir et de la situation.
   – Je prendrai autant de gants qu'il faudra. Il y va de notre Carnaval. Il ferait beau voir que l'on profite de la plus vénérable de nos traditions pour expédier un huissier.
   – André Sterc ne manquera pas de protester.
   – Je brûle de mesurer la longueur de son bras.
   – Il va essayer de te coller le préfet dans les pattes.
   – Et tu crois que le préfet va se retrousser les manches pour un drôle qui ne sait que mettre en contact des gens dont les intentions ne sont pas toujours bien claires ? J'aurai vite fait de lui dire qu'il s'agit de notre Carnaval, et que la Place Fabre d'Églantine ne saurait devenir un coupe-gorge à cette occasion. La moindre entrave à mon enquête serait mal vue.
   – Rien ne l'empêche de venir faire un éclat dans ton commissariat.
   – Tu dis ça pour me faire plaisir. Je n'ai aucune raison de le convoquer, mais je suis trop courtois pour refuser de le recevoir... Et s'il pouvait venir avec un avocat, pour essayer de m'intimider, je serais aux anges.
   – Je te vois venir. Le monsieur fait irruption dans ton bureau pour te dire que plutôt que d'aller importuner une cousine qui n'a plus toute sa tête, on ferait mieux de s'adresser directement à lui. Tu ne peux, diras-tu, interroger toutes les personnes qui ont fait l'objet d'une saisie en l'excluant. Et si tu t'es déplacé toi-même, c'est pour t'assurer que tout se passerait bien. Mais puisqu'il t'invite à t'adresser directement à lui, il y a des images qui n'ont pas manqué de t'intriguer. Tu rends hommage, en passant à son énergie... Tout juste sorti de l'hôpital, se lancer dans un tel travail de rééducation... Le résultat est remarquable... Pour en revenir à ces images... Tu as rarement vu quelqu'un manier la carabène avec une telle dextérité. Et ce n'est pas un profane qui lui parle...
   – Tu as raté ta vocation.
   – Pas le moins du monde. Je préfère me pencher sur des documents qui ont au moins l'avantage de traverser les siècles avant de tomber sous mes yeux. Cela dit, je te connais : tu t'empresseras d'oublier ce que tu voulais lui demander au juste, en parlant de tout et de rien, entre autres du fait que l'on n'a pas assez d'éléments pour inculper le docteur Marloute. Et tu lui expliqueras pourquoi.
   – S'il ne revient pas lui-même sur les images que j'ai vues, il s'agitera peut-être un peu dans son bocal, dès qu'il sortira de chez moi, et il en sortira peut-être quelque chose. Je vous laisse. Premier de corvée.
   De corvée, c'est beaucoup dire. Si le neveu est méthodique dans sa façon de traiter chaque information ramenée par ses inspecteurs, quand il s'agit d'en recueillir lui-même, il suit l'inspiration du moment, souvent saugrenue.

   La Fadurle n'est pas du genre à refermer la porte au nez du visiteur, pour la bonne raison qu'à part son neveu de loin en loin, les amateurs sont rares. Il est vrai que les échantillons de conversation qu'elle offre quand elle va faire ses courses éloignent le chaland. Elle ne rate pas un jour de marché, et l'on peut la suivre, rien qu'en observant les mouvements de la foule.
   Elle n'a pas du tout l'air surprise, la Fadurle. Tout intrus est bienvenu.
   – Je suis le commissaire Esparge...
   Elle ne s'étonne même pas qu'un commissaire ne se fasse pas accom¬pagner d'un collègue dans ce genre de démarche.
   – Oui, oui... Je me rappelle... En pierrot... Carnaval es arrivat, avec sa pipa sins tabac.
   Comme elle recule, en exécutant le pas de carnaval, on peut en déduire qu'elle vous invite à entrer. Mais le commissaire est resté sur le pas de la porte.
   – Je suis navré d'avoir à vous déranger.
   – Vous voulez entrer ?
   C'est autant une prière qu'une invitation. Le commissaire ne demande qu'à entrer, bien que l'opération paraisse à première vue délicate. Elle arrive à se déplacer sans trébucher parmi les poufs, les tables basses et les cendriers. Le commissaire s'aventure prudemment dans le living, tandis qu'elle allume une cigarette.
   – Asseyez-vous, asseyez-vous...
   – Je vous remercie...
   Timeo Danaos...
   Il choisit un pouf plus engageant qu'un autre, dans la mesure où il ne bave pas une partie de son contenu. Le pouf soupire comme ils font tous, mais les coutures semblent solides.
   – Il y a longtemps que je n'ai pas vu André...
   Ce qu'il y a de bien avec la Fadurle, c'est qu'on n'est pas obligé de poser trop de questions.
   – Ce n'est pas André que je suis venu voir.
   – Ça fait longtemps quand même. Remarquez, il ne venait que... Si vous saviez ce qu'il me passait... Il ne me passe rien... Là, pas plus tard... Vous avez gardé vos habits de pierrot ?
   – Précieusement, ils sont pendus au grenier. Il ne manque plus que la musique, les masques et la carabène pour faire un défilé.
   – C'est vrai... Je n'y avais pas pensé... Toute l'année, Carnaval reste tapi dans nos greniers... Les gens vous disent d'acheter, qu'ils font crédit, et quand on achète, il n'y a plus de crédit.
   Le raccourci est audacieux, et le commissaire prend le temps de l'apprécier à sa juste valeur. Il ne manquera pas de le servir à l'occasion. Il observe la Fadurle, qui s'applique à écraser sa cigarette à moitié consumée sur la semelle de sa pantoufle, la pose sur le tapis pour terminer le travail, prend délicatement le mégot entre les doigts de sa main gauche pour le placer délicatement au bord du cendrier le plus proche. La plupart des cendriers sont ainsi garnis d'une parfaite couronne de demi-cigarettes, cendres dirigées vers le centre, l'autre bout vers l'extérieur. Confuse peut-être, mais soigneuse. Il ne peut s'empêcher de penser à La Maison du Dr Edwardes, un Hitchcock qu'il s'était bien promis de ne pas revoir en sortant du Ciné Club, un plaidoyer pour la psychanalyse digne de notre Cayatte national, et une réclame pour les délires de Salvador Dali. Une injustice peut-être. Les premières impressions sont parfois trompeuses. C'est ainsi que les pédants stipendiés s'appliquent à rendre assommantes les œuvres qu'ils sont chargés de faire avaler à la jeune classe, avec des airs gourmands. Une courte séquence coloriée dans le noir et blanc pour racheter le reste, qu'il avait paresseusement relevée au passage.
   – Il n'y a plus de crédit peut-être, mais, jusqu'à son accident, votre neveu arrivait à s'arranger avec vos créanciers.
   – Ça, c'est quelqu'un d'important, l'André. Mais il n'aimait pas trop ça. Qu'est-ce qu'il pouvait me faire la morale !
   – On le comprend. Il n'y a pas cinquante mille façons de s'arranger avec un créancier. Ils vivent de crédits remboursés. Moi, ils m'en proposent à chaque fois que je vais acheter quelque chose, avant même que j'aie eu le temps de sortir ma carte bancaire de mon portefeuille. Vous auriez pu en avoir une.
   – C'est André qui ne veut pas. Il m'a dit que je ne pourrais m'empêcher d'acheter dix fois plus.
   – Êtes-vous passée le voir à la clinique ?
   – Ben non... C'est lui qui vient me voir... Mais on m'a dit que ce n'était pas trop grave... Qu'il allait sortir. J'ai cru qu'il allait tout arranger en sortant. Mais ça a pris plus de temps. Vous comprenez ?
   – Fort bien. Je me demande même quelle mouche a piqué Abel Patou. Quel besoin avait-il de venir faire un inventaire ? Il n'y a que des articles ménagers à saisir, les cendriers, les tables...
   – C'est que maintenant j'en ai deux fois plus, vous avez vu ?
   – Je vous crois sur parole, je ne savais pas comment c'était avant. Mais il faut reconnaître que les poufs, ce n'est pas la première jeunesse, et les tapis, on ne peut en tirer grand'chose en l'état. L'armoire peut-être.
   – Elle est de la Castouille. Vous avez vu la décoration ?
   – Ça fait longtemps que vous l'avez ?
   – J'aime surtout les chasseurs sur l'éléphant. Le tigre on le voit à peine. C'est qu'il y avait des tas de vêtements sur les tapis. André m'a dit qu'il manquait une bonne armoire pour caler tout ça.
   – Dommage qu'il soit entré à l'hôpital tout de suite après.
   – Ce n'était pas tout de suite après. Ça fait plus d'un an que je l'ai.
   – Il a dû vous parler du panneau secret.
   – Le panneau secret ?...
   – Il n'y a pas de panneau secret ?
   Le commissaire se lève pour vérifier, il ouvre la porte de l'armoire, donne de petits coups...
   – Là, vous voyez, ça sonne creux.
   Le temps que la Fadurle se lève pour constater, le commissaire a trouvé le mécanisme. Deux renseignements pour le prix d'un. La porte était effectivement trafiquée, et la Fadurle n'était pas au courant. Hypothèse complémentaire : il a caché les documents avant la livraison. À moins qu'il l'ait envoyée faire du café avant de faire jouer le mécanisme. Il ne fallait absolument pas qu'elle fût au courant.
   – Par exemple ! Il est à vous ce dossier ?
   – Ben non ! Ça alors !
   – Le commissaire l'ouvre, parcourt quelques pages, et le lui tend. Elle semble effrayée à l'idée de le prendre.
   – Moi, vous savez...
   – Ce que je sais, moi, c'est que ce dossier risque de causer quelques ennuis à l'André. On a dû le coller là pour le compromettre. Un ouvrier de la Castouille acoquiné avec je ne sais qui... Un autre que moi pourrait croire qu'il est pour quelque chose dans le meurtre d'Abel. Il suffira de prétendre qu'Abel est tombé dessus, quand il a saisi votre armoire. Il y a là de quoi griller votre neveu dans toute la région... Et avant de prouver qu'il s'agit là de faux... Ça vous ennuie que je le prenne ? Plus de dossier, plus de mobile, et votre André, il peut dormir sur ses deux oreilles... Vous lui direz que je le tiens à sa disposition, s'il veut le détruire.
   On ne saurait être plus aimable. En sortant, le commissaire est saisi d'une vilaine jubilation. Un avocat se pourlécherait. L'enquête de flagrance ne s'impose que si elle permet à un officier de police judiciaire de chercher des pièces ou des objets relatifs à un crime. Il n'en a pas été question une seconde. Une enquête préliminaire ne peut être menée qu'à la demande du Procureur de la République, lequel ne lui a rien demandé du tout ; et il faut une autorisation écrite et signée de la personne concernée. De plus, il n'a absolument pas le droit de s'emparer d'une pièce à conviction sans commission rogatoire. Il s'empressera de déclarer qu'il n'a jamais eu l'intention de s'en servir. C'est la dame elle-même qui a tenu a lui fournir ces pièces, qu'il aurait laissées sur place s'il voulait en faire état. Il ne voulait pas risquer qu'elles tombassent entre les mains de n'importe qui, avec les conséquences que l'on n'avait aucune peine à imaginer. Ce dossier ne constituait d'ailleurs pas une preuve. Sa présence même dans un compartiment secret était loin de prouver qu'on l'avait consulté. En revanche, si l'on tombait sur des copies effectuées par Abel Patou, on pouvait entrer en campagne. Ces dames sont là pour ça. L'original sert juste d'hameçon. Le Préfet aurait quelques raisons de lui reprocher de tels procédés. Il apprécie peu les saillies que se permet parfois le commissaire en sa présence. Le malheur, c'est que celui-ci ne craint pas la mise à pied. Les Fiselou ont du foin dans les bottes, et le commissaire est populaire dans toutes les couches de la population. Il suggérerait que l'on ne veut pas le laisser enquêter sur des gougnafiers qui ne craignent pas de troubler le Jugement de Carnaval. André Sterc, lui-même, aura du mal, dans ces conditions, à le faire intervenir. L'on ne devient pas grand commis de l'État en se mettant au service d'un grouillot.

   Ces dames ont décidé de prendre les bicyclettes pour se rendre chez l'Impératrice. Comme celle d'Alberta est équipée de sacoches, on en profite pour les remplir au passage. Un brouillard humide s'étant posé sur la ville, elles ont pris des cirés. La route n'est pas longue. Elles n'auront pas l'air de sortir d'un sauna. Une fois à destination, les vélos simplement appuyés contre le mur. Qui oserait s'aventurer dans le jardin de l'Impératrice ?
   Sur la table ronde et basse du living, il n'y a pas que le service à thé. Les documents attendus sont serrés dans une de ces chemises un peu rigides réunies par un bandeau.
   – J'ai classé les photocopies dans l'ordre, annonce la maîtresse de maison, et je me suis permis d'effectuer un petit travail de synthèse qui tient en quatre feuillets. André Sterc accumulait les traces de ses démarches, comme un hamster qui se bourre les joues. Mon pauvre Abel ne s'est pas soucié de mettre de l'ordre là-dedans. Des pièces disparates se trouvent réunies, recto puis verso dans les photocopies. Il avait eu l'idée de dissimuler ces photocopies dans des albums de photos que je ne consulte jamais. J'étais, avec ces albums, je m'en tends compte à présent, le seul lien qui le rattachait à son passé reconstruit. Je dis bien reconstruit. Ses parents détenaient cette autorité que donne une indifférence attentive. Sa mère tenait pour acquis qu'un enfant doit avoir d'autres buts dans la vie que de rester accroché à ses jupes. Il l'a compris, mais jamais admis. Son père, qui était du genre solitaire et contemplatif, a considéré d'emblée qu'un gamin qui se respecte doit être aussi indépendant qu'il l'était lui-même à son âge. Les légers accrocs, les frustrations disparaissent dans les clichés qui, pardonnez-moi cette plaisanterie, ne font que recueillir nos futurs poncifs. Il ne cessait de feuilleter les albums. Il devait reconstruire le temps passé comme font les auteurs des chansons de gestes. Les clichés nous présentent, d'une certaine façon une époque sans gravats. C'est le principal reproche que je leur fais, même si le mouvement se devine sur un instantané. Cette impression d'éternité fugitive me gêne, et je refuse de devenir le badaud de moi-même. Je ne m'adresse pas à vous comme à des analystes qui me seraient fournis gracieusement, mais pour vous faire mieux comprendre de quelle façon se passaient ses visites, et pourquoi il pouvait être assuré que je ne le verrais pas cacher ces documents, et que je n'aurais guère de chances de tomber dessus. Je prenais des nouvelles de sa famille et de lui-même, l'encourageais à parler des méchants procédés dont il s'estimait victime, et de la mauvaise foi des pauvres gens chez qui il était bien obligé de se présenter. J'arrivais la plupart du temps à radoucir ses rancœurs, en lui faisant voir les condiments qu'il y apportait de son propre fait. Il aurait pu ranger ces papiers dans mes propres dossiers, mais il arrive que les Labrits ou les Oule aient besoin de trouver quelque justificatif égaré. Il y a aussi les anciens ouvriers des Coude qui ne peuvent compter sur le dernier de la lignée, lequel est également à l'origine des relatifs malheurs de ce pauvre Abel. Il a toujours eu un talent, Abel, pour aggraver son cas. Pour ne pas décevoir un ami, il le plonge encore plus dans la spirale du jeu. Et quand il jette son tablier, il lui était si facile de dire que, vrai, ce garçon devenait plus cher à entretenir qu'une république africaine et les affairistes qui s'y vautrent, que le budget de notre propre État ne pouvait y suffire. Il mettait les rieurs de son côté. Et je passais pour une sainte en récupérant la part des Coude. Mon objectif n'avait été que de chasser les vautours qui planaient autour. Il pouvait tirer un trait sur cette histoire, et se montrer compré¬hensif à l'égard des gens qui avaient affaire à lui, voire avancer lui-même quelques espèces aux plus tragiquement démunis. Les paniers percés sont si faciles à reconnaître... Michèle Castouille a dû vous expliquer comment il en a usé. Il a cependant trouvé chez sa femme et chez sa fille toute l'affection dont il avait besoin, et, chez moi, une oreille qui n'a jamais été prévenue contre lui. Au bout d'une petite heure, il me demandait la permission de s'enfermer avec les fameux albums. S'ils étaient ici, ils ne pouvaient être que là. Vous vous interrogez sans doute sur les raisons pour lesquelles je ne l'ai jamais accompagné, ça lui aurait fait tellement plaisir... Voyez-vous, dans certaines photos, les moments les plus pleins, les plus heureux de notre vie, prennent un goût d'inachevé qui ne peut qu'aviver nos propres regrets...
   On ne sait quel ange elle laisse poliment passer.
   Ces dames ne sont pas du genre à déranger les anges qui passent. Elles savourent leur thé, silencieusement. Quand l'Impératrice lui semble suffisamment revenue sur terre, Sophie Bernard présente sa requête :
   – Verriez-vous un inconvénient à ce que je me serve de votre ordinateur pour scanner tous ces documents, et nous les envoyer ? Votre adresse électronique s'inscrira automatiquement dans la mémoire du nôtre, et nous pourrons par la suite vous tenir au courant par le même canal, si nécessaire. De simples copier-coller feront l'affaire. Nous travaillons en outre avec le neveu d'Alberta. Je me permettrai, sauf contre-ordre de votre part, de les lui faire également parvenir...
   Le contre-ordre ne vient pas.
   – ...cela ne devrait pas prendre plus d'une petite demi-heure.
   L'Impératrice s'empare d'une petite sonnette... Une servante arrive :
   – Voudriez-vous, Mathilde, être assez aimable pour conduire cette dame à mon bureau ?
   Au tour d'Alberta de présenter sa requête.
   – Ça nous rendrait vraiment service, si vous pouviez essayer de remettre ensuite les feuillets exactement à l'endroit où vous les avez trouvés. Vous ne conserveriez que votre synthèse dans votre chemise.
   – Comment voulez-vous que je m'en souvienne ?
   – Nous ne le voulons pas, nous l'espérons. Y a-t-il beaucoup d'albums ?
   – Une bonne trentaine. Chaque génération a apporté son contingent de photographes amateurs. Ils tenaient à développer eux-mêmes leur photos. Non contents de tirer le portrait de leurs futurs souvenirs, ils avaient des ambitions artistiques. Au moins n'ont-ils mis que leur atelier, leur usine, notre ville et la région à contribution. Ils n'étaient pas du genre à faire poser le petit dernier dans les jardins de l'Alcazar. Vous pourrez, si le cœur vous en dit, jeter un coup d'œil sur le contenu de quelques cartons. Les albums, c'est pour les photos de famille, de la belle ouvrage sans plus. Est considérée comme une photo de famille, celle qui représente le grand-père de mon époux à son échoppe. Il y a aussi deux boîtes contenant des essais que les artistes ne jugeaient même pas dignes de figurer dans un album. Personne ne s'est résigné à s'en débarrasser.
   – Comment ces albums sont-ils rangés ?
   – Une grande armoire vitrée, trois étagères, les boîtes dessous.
   – À quelle hauteur, les étagères ?
   – Pourquoi ne pas y aller tout de suite ?
   – Nous préférons attendre notre amie. Mais c'est pour mieux vous faire comprendre... On place ses bras d'une façon différente, pour saisir un objet, selon la hauteur de l'étagère. Vous avez dû fouiller naturellement de haut en bas, et de gauche à droite. Nous ne connaissons pas la taille de ces albums. Vous avez dû rester debout, devant l'armoire, pour les feuilleter. Nous aimerions que vous refassiez les mêmes gestes. La mémoire du corps réserve des surprises. Vous n'avez pas dû songer à noter l'album et la page, chaque fois que vous tombiez sur un feuillet. Nous ne sommes pas des enquêteurs professionnels. Cela ne donnera peut-être rien, l'on peut essayer.
   – Vous ne teniez pas à ce que l'on vous voie sortir avec un dossier.
   – Il y avait peu de chances, mes sacoches sont larges. Mais il faut compter sur le fait que nos mouvements risquent d'être observés. Je suis la tante du commissaire Esparge, l'on doit savoir que nous sommes montées chez Michèle Castouille. Vous recevez assez peu. Nous ne passons pas inaperçues.
   – Et personne ne va penser que de vieilles originales vont exploiter toutes les ressources de l'informatique. On n'ignore pas que vous êtes une chartiste des plus distinguées, et l'on doit savoir que vos amies sont d'anciennes collègues. Les chartistes sont censés en être restés au temps des parchemins. Ils ignorent qu'on préfère mettre des photocopies à la disposition des chercheurs et des curieux.
   – Oui, certains documents ne peuvent être manipulés qu'avec d'incroyables précautions. C'est devenu chez nous une seconde nature. Nous travaillons beaucoup sur photocopies. Nous en envoyons, l'on nous en fait parvenir. Chacun tient à son propre fonds...
   Des banalités faites pour détourner l'attention de l'Impératrice de l'étrange expérience à laquelle elle va se soumettre. Il faut qu'elle ait l'esprit aussi libre que possible.
   La bibliothèque vitrée se trouve au dans un coin d'une vaste salle vidéo. Le support élevé d'un petit appareil de projection. Pas de télévision. Un autre appareil de projection plus important, sans doute pour des films identiques à ceux que l'on projette en salle. Pas d'autre écran qu'un mur nu. Dans un autre coin, une radio tourne-disque avec ses enceintes, divers lecteurs également pourvus de hauts-parleurs. Des fauteuils collés à un mur. Un autre tout à fait particulier à côté de la bibliothèque vitrée, muni d'une tablette assez vaste que l'on peut amener devant soi, légèrement inclinée, avec un rebord, à la manière d'un pupitre. Pas de table autour de laquelle on pourrait se réunir pour commenter de vieilles photos. L'absence d'un casier à diapos est rassurante. Les convives ne sont pas de corvée. On devine la rigueur de l'Impératrice. Aucun fond sonore ni visuel pour accompagner l'amateur dans ses activités. On vient pour écouter une musique, ou savourer des images.
   L'Impératrice ouvre l'armoire vitrée, prend un album, en haut à gauche, et le repousse aussitôt.
   – Pardonnez-moi, Madame, dit Gisèle Pouacre, vous n'avez pas renoncé à tourner les pages de cet album, avant d'avoir vérifié que votre petit-fils n'y avait rien caché.
   – Faut-il vraiment ?
   – Les reconstitutions ne peuvent être utiles que si elles sont aussi exactes que possible. L'on peut s'arrêter sur un détail intéressant, mais pas en escamoter d'autres, sous prétexte qu'ils ne sont pas intéressants.
   – Mon neveu m'a dit un jour, ajoute Alberta, que l'on reconnaît un enquêteur sans idées préconçues à la façon dont il mène les reconstitutions. Des détails à première vue insignifiants peuvent s'avérer essentiels. Il suit l'avis en cela d'un personnage de roman qui l'agace.
   – En revanche, note Emmeline Croin, si j'ai bien deviné quels albums il a choisi, consciemment ou pas, cela ne manquera pas d'intérêt.
   – Vous avez deviné quels albums il a pu prendre ?
   – Avez-vous un bout de papier et de quoi écrire ?
   L'Impératrice passe rapidement dans le bureau qui jouxte la pièce. Emmeline Croin fait un rapide croquis, juste les étagères, et les rangées d'albums, en marque six d'une croix, replie le papier, et fait signe que l'on peut reprendre la reconstitution.
   Pendant ce temps, Alberta explique :
   – Ce n'est pas comme s'il regardait ces photos de loin en loin. Il consultait sans doute certains albums plus que d'autres. Il a pu les choisir machinalement. Mon amie, qui est assez observatrice, a dû noter de minuscules traces d'usure. Vous m'avez dit vous-même que vous n'ouvriez jamais cette armoire vitrée. Depuis une vingtaine d'années, l'on a renoncé aux albums. L'on garde les photos dans son disque dur, quitte à les transférer dans un nouvel ordinateur...
   – Il existe des clés qui enregistrent tout le contenu du bureau, dit Sophie Bernard. Ça permet de gagner du temps. Les derniers albums doivent remonter à deux décennies.
   L'Impératrice tourne les pages du premier album, assez rapidement, mais n'en laisse pas passer une.
   L'on passe au second album, puis au suivant... À l'avant-dernier de l'étagère du haut, l'impératrice s'arrête, effarée.
   – C'est là qu'ils étaient, il y avait trois feuilles.
   – Et que représentent ces photos ?
   – C'est moi, toute jeune, avec Bernard, mon mari. La petite perche que j'étais avait pris quelques formes et son visage s'était épanoui. Mes camarades ne songeaient plus à chantonner : C'est la petite Adèle, la pauvre haridelle. Elles n'étaient pas méchantes, c'était pour se rassurer. Mon caractère les impressionnait. Elles ne savaient pas que je lisais sur leurs lèvres. C'était mon secret. Un secret qui me donnait beaucoup d'assurance. Je connaissais mon infirmité, elles ignoraient les leurs, qui les démangeaient fallait voir comme. Quelle sotte idée que de vouloir s'affirmer ! Ce sont les premières années de notre mariage. J'avais l'air plus détendue. On se laisse aller quand on croit à quelque chose.
   L'on arrive à la deuxième rangée. Un autre album. Cette fois, c'est son enfance, ses parents tout jeunes.
   – Qui a pris ces photos ?
   – Mon beau-frère Alexis. On l'a porté en terre, il y a huit ans. Il gratouillait dans nos bureaux. Si cela vous intéresse, vous trouverez des reproductions à la mairie, à la sous-préfecture, et dans un ouvrage d'art consacré à notre ville. Vous en trouverez également d'autres gens de la famille, pour les époques antérieures. C'est fou, les sorties que s'offraient les gens avant la télévision et les ordinateurs... La promenade la plus ordinaire, même pour les anticléricaux convaincus, c'était le parc par lequel on monte à une église où les fidèles se rendent en procession deux ou trois fois l'an.
   Elle continue. Son visage se ferme, au troisième album sélectionné. Le jeune Abel est attablé avec Gaston Coude, semble-t-il, et un autre jeune homme... Ils éclusent quelques bières au Vendémiaire.
   – Le troisième jeune homme, à côté d'Abel et du petit Coude, c'est Bernard Bisque... Sans doute un des vautours qui attendaient leur heure. Ils se seraient bien insinués dans la maison. J'y ai mis le holà. J'imagine sans peine le plaisir qu'a dû ressentir Abel en tombant sur ces documents qu'il s'est empressé de photocopier. Bernard Bisque n'est pas un commode. Je ne sais s'il se doutait qu'André Sterc gardait les traces les plus convaincantes de leurs malversations, si c'est le cas, il lui a dit ce qui pourrait lui arriver si quoi que ce soit filtrait. Mon Abel n'a pas dû faire assez attention en remettant les documents à leur place... C'est la première chose qu'André Sterc a sans doute vérifiée après la saisie. Il n'est pas exclu qu'ils se soient mis à deux.
   – Ce n'est pas exclu, ce n'est pas prouvé, dit Alberta. Ces photocopies n'ont aucune valeur juridique, l'on n'a aucun prétexte pour mettre la main sur les pièces originales. Il suffit de faire discrètement savoir que ces photocopies existent, et qu'elles ne demandent qu'à circuler. Mon neveu peut trouver ainsi un moyen d'avoir deux mots de conversation avec André Sterc. Pour Bernard Bisque, ce sera plus difficile.
   Alberta sourit. Encore une expérience digne du petit Belge qui agace son neveu.
   À l'air que prend l'Impératrice, on sent qu'elle est à même de faire courir discrètement des bruits sans sortir de chez elle. Il y a aussi comme autre chose dans son regard.


CHAPITRE VIII

PETITS CARAMBOLAGES


    CES DAMES sont passées faire au commissariat le point avec le neveu. Maintenant, tous les inspecteurs sont au fait des précédentes espiègleries d'Alberta Fiselou en d'autres lieux. Il faut reconnaître que, de retour dans son pays, elle a perdu de son efficacité, elle en est réduite à laisser bouillir le pot-au-feu, pour essayer d'en écumer les corps gras. Ce qui est sûr, c'est que l'on se trouve dans une position déplaisante : quelques malappris ont décidé de laver leur linge sale, étant bien entendu qu'une bonne partie de la famille n'était pas au courant de l'opération. Le Jugement de Carnaval offrait peut-être une bonne opportunité, mais il ne faut pas proposer des énigmes à certains amateurs. L'on ne prévoyait pas cette émulation entre un commissaire qui a sans doute fait ses preuves mais s'inquiète surtout de l'ordre public, et quatre originales qui aiment bien mener des enquêtes, tout ce beau monde estimant que les plus vénérables institutions ne doivent pas devenir des instruments pour quelques arrivistes contrariés. Le moins que l'on puisse faire, c'est de s'arranger pour que le crime ne paie pas en cette occurrence. Le meurtrier a misé sur le fait qu'Abel ne se doutait pas qu'il pourrait lui arriver quelque chose. Il y a au moins une tête froide qui a pensé que les originaux se trouvant en lieu sûr, il n'y avait aucune raison qu'ils n'y restassent point. Quant aux photocopies, elles n'avaient en soi aucune valeur juridique. Qui aurait pensé qu'Abel irait les dissimuler dans les appartements de l'Impératrice ? Comme il ne faut pas désespérer de la sottise humaine, le commissaire a installé une inspectrice dans un café en face des bureaux de l'huissier. Cela n'empêche pas de continuer à faire du porte à porte, ne serait-ce que pour donner l'impression que l'enquêteur rame dans de la vaseline. Et cela donnera l'impression à André Sterc, quand il apprendra la visite du commissaire chez la Fadurle, que le commissaire s'imagine vraiment que ces papiers ont été placés là pour le compromettre.
   Les photocopies ne sont pas seulement enregistrées sur l'ordinateur d'Alberta Fiselou, mais aussi dans celui du commissariat où n'importe quel membre de l'équipe peut l'étudier à loisir, et dans le portable du commissaire.
   – Si André Sterc vient récupérer les documents originaux, je l'allumerai pour lui montrer à quel point les gens sont méchants. Il ne leur suffit plus de glisser des documents compromettants dans l'armoire de la Fadurle, ils en diffusent des photocopies ! Si ce n'est pas malheureux ! Heureusement que les journaux ne se sont pas encore jetés là-dessus. Je vois les commentaires... Au moins à Clochemerle, l'on ne fait pas de piqûres de cyanure à un huissier, un jour de fête, alors que tout le monde s'amuse... En attendant, vous continuerez la tournée des saisis. Le bouche à oreille fonctionnant parfaitement, chacun vous aura préparé son petit compliment.
   L'inspecteur Pugnasse se mêle de réfléchir :
   – De deux choses l'une : ou André Sterc a pris seul l'initiative d'expédier le malheureux Abel, avec ou sans la complicité de Bernard Bisque ; ou quelqu'un leur a fait comprendre que, si quoi que ce soit transpirait, on saurait à qui s'adresser. Il serait peut-être bon d'assurer discrètement leur protection.
   – Surtout pas ! braille le commissaire. Les fusibles sont faits pour sauter. Et ces fusibles n'ont pas le sens commun. Il était si facile d'expliquer à l'Abel qu'il a une femme exquise et une fille qui promet... S'ils ressentent le besoin d'être protégés, ils n'ont qu'à venir me trouver, et m'expliquer pourquoi.
   Alberta intervient :
   – Vous avez dû étudier les documents. André Sterc ne faisait que ménager des rencontres. C'est Bernard Bisque qui se retroussait les manches.
   – Conclusion provisoire, fait le commissaire, quelqu'un a dû leur tirer les oreilles. Je ne veux pas savoir, débrouillez-vous. Ils n'ont pas trop réfléchi. Ils se sont cru malins. Même estropié, André Sterc est le moins gauche à la carabène. Je me demande si c'est lui qui a eu l'idée. L'Amórri n'a pas d'idées, il se pousse comme il peut. En revanche, Bernard Bisque possède l'astuce des picaros baroques. Les subtiles machines, il nage dedans depuis l'enfance. Les Bisque ont toujours eu ce genre de talent. Rappelez-vous, ma tante, ce que disait votre mère : 'Quand un Bisque te présente une affaire, contente-toi de l'écouter, c'est toujours instructif.' Le plus drôle, c'est qu'il ne peut s'empêcher d'y revenir. C'est plus fort que lui. Et c'est un jeu, pour lui comme pour toi. Il y en a qui se laissent encore prendre. Quant à savoir si c'est un effet de l'hérédité ou de l'éducation... En tout cas, le coup des confettis par terre à côté du cadavre, ça doit venir de lui. L'arme du crime se trouve sous les yeux de tous, on ne regarde qu'elle. Elle disparaîtra dans le brasier ainsi que les besaces à confettis.
   – Il a raison, l'inspecteur, fait remarquer Gisèle Pouacre. Maintenant que les photocopies sont prêtes à se répandre sur la Toile, nos deux pieds nickelés sont les seuls à pouvoir en confirmer l'intérêt, ne serait-ce qu'en présentant les originaux si André Sterc a la sottise de venir trop vite les récupérer. S'il le fait, c'est qu'il en connaît l'importance, et que c'est lui qui les a dissimulés dans l'armoire de la Fadurle.
   – D'autre part, ajoute Emmeline Croin, ils ont dû deviner qui se cachait sous le masque du faux docteur. Une merveilleuse occasion. Les enquêteurs pourront s'acharner sur l'imbécile qui a bourré de confettis la bouche d'Abel Patou. Les gens trop malins sous-estiment tout le monde. Le docteur Marloute est loin d'être un niais, et ton neveu, Alberta, ne s'est jamais comporté comme un fonctionnaire buté.
   Il est même, par rapport à ses collègues, d'une implacable ponctualité, non parce qu'il veut obliger sa clientèle, mais parce qu'il a ses rites quotidiens. Les fins d'après-midi, où il tient salon au Macareux, et son déjeuner au Décadi. La soupe qu'il s'accorde le soir, savamment préparée le dimanche, trois marmites pour varier les plaisirs, avant d'être congelée, suffit à le sustenter pour le reste. Il exerce une aimable autorité sur ses clients. Pas question de lui faire le coup de Panurge, qui entraîne ses compagnons dans d'interminables pérégrinations pour savoir s'il doit se marier. Il est allergique aux 'Oui mais' juste bons pour les adolescents  retardés, ou quelque Jean-Gilles perplexe venant se plaindre à son beau-père, dont il a entendu parler quand il faisait ses études. Il a l'odorat si fin qu'il devine, avant même d'examiner le patient, l'origine de ses malaises. Un fumet qui se fraie sa route entre les odeurs naturelles provisoirement dénaturées, la savonnette et le sentibon (je préconise cette orthographe pour tout produit servant à masquer des émanations trop personnelles). Heureusement que les patients n'ont pas sous les yeux l'écran de son ordinateur qui ne sert pas qu'à mémoriser les médecines proposées. Chacun a droit à trois rubriques : troubles fonctionnels endémiques (dysfonc¬tionnements anatomiques, névroses plus ou moins déclarées, éventuelles psychoses), germes parasites, préparations diverses. Il écarte autant que possible tout ce qui viendrait perturber la vie du petit peuple symbiotique (il appelle cela 'nos gens'), lesquelles gens sont parfois d'un aspect moins ragoûtant que nos modestes bactéries.
   Il n'est pas le seul qui déjeune au Décadi. Il faut se faire à l'idée qu'on  n'a droit qu'aux plats du jour. Le prix est affiché, pas besoin de cartes, un ballon de vin rouge, un café serré dans une grande tasse. L'on peut commander une bière ou un autre vin, un ballon supplémentaire, du thé ou quelque tisane qui seront comptés en plus. Il y a la terrasse pour les beaux jours ; à partir de la baie vitrée, les tables pour ceux qui ne viennent que boire frais ou chaud, dans un large couloir longeant le comptoir, puis c'est l'espace encore plus large, réservé à ceux qui déjeunent. Pas besoin de faire un plan pour avoir l'air plus sérieux.
   Le patron, Jean-Robert Tramousse, 'Monsieur Robert' pour un grand nombre d'intimes, orchestre la valse des serveurs, jette régulièrement un coup d'œil à la cuisine par une sorte de lucarne ; l'ouverture par laquelle on passe les plats se trouve dans le secteur où l'on mange. En cette saison, le mercredi, l'on sert une frisée avec des lardons et des croûtons aillés, suivie d'une omelette nature ; une petite poire à la peau épaisse, mais goûteuse, constitue le seul dessert proposé. L'on vient au Décadi le mercredi rien que pour l'omelette. Elle répond aux vœux de ceux qui l'aiment bien baveuse, et de ceux qui la veulent sèche comme de la craie. C'est un délectable entre-deux. Et, contrairement aux prescriptions sanitaires, les œufs sont frais, et cassés à mesure, quoi qu'en aient les instances européennes et les pontes de l'agro-alimentaire. On le sait, et c'est admis, l'on ne touche pas à l'omelette du père Robert comme on respecte les fromages non pasteurisés que l'on produit sous nos climats. C'est cette omelette qui sert de critère quand il faut remplacer un cuistot qui s'en va. Par les temps qui courent, l'on peut se préparer à un entretien d'embauche, quitte à décevoir quand on est sur la place. Une omelette nature ne trompe pas l'amateur averti. Il n'a pas voulu embaucher un benêt qui avait cru bien faire en battant les blancs à part avant d'y incorporer les jaunes pour donner du volume à l'ensemble.
   Ce mercredi-là, André Sterc ne peut s'empêcher, malgré les objections de Bernard Bisque, de se diriger vers la table où le bon docteur est en train d'achever son omelette.
   – Comme ça, docteur, les gamines, ça ne vous suffit pas ? Vous envoyez les gens au cimetière, sans même leur faire une ordonnance ?
   Le docteur lève les yeux et prend le ton de savourer sa dernière bouchée avant de répondre à l'importun :
   – Sachez, mon bon, que je ne lâche aucun patient sans lui donner une ordonnance. Ce pauvre Abel a cru bon de nous quitter sans me consulter, lui qui venait régulièrement me voir, pour s'assurer qu'il n'était pas malade. Quant aux gamines, elles ont cet avantage sur leurs parents qu'elles savent se tenir et n'apostrophent pas les clients dans les cafés. Je ne puis, en tant que praticien, rien faire quand je me trouve en présence de patients qui n'ont pas besoin qu'on leur rédige une ordonnance pour infecter toute une région.
   Le ton est celui des aimables conférences dont il régale sa jeune assistance au Macareux. L'on voit que le docteur n'est absolument pas intimidé. Son calme est plus impressionnant que n'importe quelle menace. Il en usait ainsi avec les fafs, comme on disait, dans sa jeunesse folle. Il n'a jamais porté le premier coup, et n'a pas eu à le faire depuis, malgré les malheurs d'un temps qui nous force à croiser des individus à peine désenglués du marais de nos origines, qui croient le langage articulé juste bon pour lancer des invectives, et que les arguments sont d'autant plus valables que l'on empêche l'autre de parler.
   André Sterc n'est pas assez échauffé pour faire un malheur ; Bernard Bisque n'a pas de mal à l'entraîner vers le secteur des simples consommateurs de boissons.
   Monsieur Robert croit bon de marquer fermement sa réprobation :
   – Encore un coup comme ça, Monsieur Sterc, et nous n'aurons plus le plaisir de vous servir.
   On n'a pas intérêt à répondre à Monsieur Robert. Celui-ci observe une minute de silence, que respecte la clientèle, avant de se détendre.
   – L'incident est clos. Ce sera comme d'habitude ?...
   L'habitude, c'est une pression pour Bernard Bisque, et le jus de tomate maison, une sorte de gaspacho léger et bien plus liquide que ceux que l'on sert ailleurs, pour André Sterc. Ces deux béotiens mangent à l'heure espagnole, comme un certain nombre de bras cassés les jours ouvrables, et ne se repaissent pas dans des endroits où l'on ne sert que le plat du jour.
   Cette fois-ci, c'est André Sterc qui essuie les reproches de Bernard Bisque. Ils parlent moins fort, mais semblent suffisamment agités pour retenir l'attention de ceux qui mangent, et lèvent la tête pour les regarder plus que pour dire quelque chose à la personne assise en face. Le docteur surprend un geste. Il a comme un pressentiment. Il pèle un peu plus vite sa poire. Et fait comprendre d'un geste au serveur que, pour le café, il attendra. Il a pris l'habitude, dans sa jeunesse, de surveiller les mains et les pieds des gens qui risquent d'en venir aux mains, ainsi que des interlocuteurs indésirables. Là, il y a eu comme un petit trafic, qui a échappé à son regard parce que le corps de Bernard Bisque ne lui permettait pas de suivre tous les mouvements. Heureusement, se dit-il, qu'André Sterc n'a pas mis ses poings sur sa table à lui pour donner plus de force à ses propos. Il n'y a eu de contact ni avec la table, ni avec lui-même. Heureusement qu'il l'a pris à parti à la fin de l'omelette. De telles plaisanteries sont bien vues le jour de carnaval, si l'on prend soin de s'être déguisé avant de les lancer ; les masques, les confettis et la musique font tout passer. Mais les jours ordinaires... S'il n'a pas vu le geste, il voit le résultat. La salière contenant le sel de céleri n'a plus exactement la même forme. La base est un peu plus large. C'est d'autant plus imperceptible que la hauteur est exactement la même, ainsi que la forme hexagonale. Une idée peut-être qu'il se fait. Cet imbécile de Sterc se croit obligé de mettre du sel de céleri dans un jus de tomate maison, rien que pour le plaisir de remuer la cuillère prévue à cet effet. Ils sont assis à présent. Les petites poires de Monsieur Robert ont l'air presque rabougries, comme ça, avec leur peau épaisse, mais l'intérieur... Il ferme les yeux pour mieux savourer. Quand il les rouvre, on dirait que ce crétin de Sterc est pris de convulsions. Il se lève, comme s'il voulait trouver un peu d'air, les doigts crispés, comme s'il cherchait à quoi s'accrocher, et son ami l'aide obligeamment à faire les quelques pas qui le séparent de la porte. Celle-ci se referme. Ils sortent du champ de vision. Puis c'est comme un bruit de voix qui leur parvient de la place. La clientèle se dégorge dehors. Il reste assis. Le patron lui jette un regard inquiet. Il hausse les épaules, et fait un geste de la main, pour lui suggérer de téléphoner. Si nécessaire, il ira prodiguer les premiers soins. Le bonhomme reviendra sinon de lui-même, s'il se sent mieux.
  Il a dû se faire des idées. Instinctivement il a jeté un coup d'œil à la salière qui lui semble à présent tout à fait normale. Il espère juste que l'on aura le bon esprit de ne pas ramener le malotru dans le café. Il y a des chances que dans moins de dix minutes l'Amórri ait débarrassé sa bonne ville de ses importunités.
   Le patron est allé voir à la porte et revient vers le docteur. Une date à marquer d'une pierre noire. Il est sorti de derrière son comptoir.
   – Docteur, il y a André Sterc, qui s'est trouvé mal.
   Le docteur se lève. Pas besoin de préciser qu'il s'était, comme tout le monde, aperçu de l'agitation de l'autre. Si l'on suit à la lettre le serment d'Hippocrate, il aurait dû bondir. Du moment que personne n'a fait appel à ses services... S'il ne s'est pas précipité, c'est qu'il savait, inconsciemment, qu'il n'y avait plus rien à faire. Il pense à la salière capricieuse. Le cyanure a dû être absorbé sous la forme de cristaux. Pour l'histoire des salières, le commissaire n'a qu'à se débrouiller tout seul. Il a déjà perdu assez de temps avec lui.
   Il ne s'est pas trompé. André Sterc n'est plus. Son cadavre encombre le caniveau. Quelques pas de plus, il se trouvait sur le terre-plein central. Cet abruti aura trouvé le moyen, en expirant, de gêner la circulation. L'on installera des barrières.
   – Il n'y a plus qu'à aller prévenir notre bon commissaire. Les gens du Samu ne pourront rien faire d'autre que de constater le décès. Une mort de toute évidence suspecte. Encore du cyanure, sans doute... L'autopsie confirmera.
   Ces dames arrivent à point pour voir l'attroupement et le docteur penché sur le cadavre. Alberta a chanté les charmes du Décadi. Elles contournent l'attroupement. Le patron est revenu derrière le comptoir, comme une balle de jokari est régulièrement ramenée sur la raquette des joueurs. Il connaît assez bien Alberta pour ne pas être trop étonné qu'elle lui dise :
   – Verriez-vous un inconvénient, Monsieur Robert, à nous servir votre admirable salade et votre exquise omelette avant que l'on ferme votre établissement ?
   – Mais...
   – Cette mort vous affecte ?
   Le patron se récrie à l'idée que la mort de l'Amórri puisse l'affecter.
   – Je ne voudrais pas vous empêcher de vous recueillir, je respecte votre deuil, continue-t-elle.
   Le patron se tourne vers sa lucarne.
   – Et quatre menus ! Quatre !
   L'on ne va pas lui expliquer que l'on n'observera rien de spécial en se joignant à l'attroupement, mais que le Décadi est à elles.
   – Si ce n'est pas trop vous demander, à quelle table se trouvait Monsieur Sterc ? demande Alberta avant de s'asseoir.
   – Celle-ci.
   Un verre qui a contenu de la bière, un autre encore remplie au tiers de jus de tomate, la salière...
   Elles s'installent à la table laissée libre.
   – Ne vous inquiétez pas, dit Sophie Bernard. C'est dehors que ça se passe, pour l'instant.
   La salade arrive en même temps que l'omelette, la poire et les quatre ballons de vin.
   Elles ont le temps d'absorber le tout, avant que le commissaire ne se manifeste, flanqué de l'inspecteur Pugnasse. Elles se font toutes petites dans leur coin. Et pour cause.
   – Bonjour, Monsieur Robert. Bernard Bisque m'a déjà tout raconté. À quelle table ont-ils consommé ?... Bien... Il n'a pas eu le temps de finir son verre. Vous récupérerez cette salière, Joseph, ajoute-t-il à l'intention du sieur Pugnasse, et vous jetterez un coup d'œil aux poubelles de la place.
   – Il les lui faut toutes, glisse Emmeline Croin à l'oreille de Sophie Bernard.
   – Avec un peu de chance, il s'est éloigné pour laisser la place au docteur, tandis qu'un des badauds allait avertir le commissaire.
   Le commissaire Esparge se dirige vers la table de ces dames, la seule qui soit occupée pour l'instant.
   – Bonjour, ma tante, bonjour mesdames. Comme vous n'êtes pas dehors avec les autres, j'en tire la conclusion peut-être hâtive, que vous êtes arrivées après la bataille. Avez-vous relevé quelque détail intéressant ?
   – Le même que toi, mon grand. Il m'étonnerait qu'il y ait quoi que ce soit de suspect dans cette salière. Le jus de tomate, lui, contiendra des traces. Cette salière, plantée là au milieu de la table, ça m'a fait penser aux confettis du carnaval. Je ne sais pas si le docteur était là, comme nous, mais j'espère qu'il avait fini de manger. Je vois les pelures de poire, mais pas de tasse. Je vois des assiettes encore pleines, et des vestons au dos de quelques chaises, il y a même eu une dame qui n'a pas pensé à prendre son sac, l'émotion peut-être, mais le spectacle dehors retiendra le maraudeur éventuel, et l'on ne laisse pas entrer n'importe qui... Monsieur Robert se sera bien gardé de toucher à d'éventuels indices...
  - Je ne sais pas ce que vous lui avez dit pour qu'il vous serve, soupire le commissaire, mais je vous connais, ma tante, vous trouvez toujours les mots qu'il faut, et cela ne vous gêne pas de casser la croûte sur les lieux du crime à seule fin de pouvoir les examiner à loisir.
   – Ma principale fin, c'est que nous avions faim, mon grand.
   – Et vous avez pris le temps de demander à quelle table se trouvait André Sterc.
   Alberta prend l'air confus :
   – Je n'ai pas pu m'en empêcher.
   La salière compromettante se trouvait de l'autre côté de la place. Un risque calculé. Il n'est pas dit que l'on ait suivi Bernard Bisque des yeux alors que le docteur montait la garde auprès du cadavre. Il fallait agir avant que quelqu'un se détache de l'attroupement pour raconter à n'importe qui ce qui venait de se passer. Un intervalle de cinq minutes au peu près.
   Le commissaire retient pour l'instant l'hypothèse que Bernard Bisque et André Sterc ont conçu et perpétré l'attentat contre Abel Patou, le second étant chargé de l'expédier d'un coup de carabène. Ce à quoi n'a pas pensé André Sterc, c'est qu'il était le seul à pouvoir authentifier les documents. Il est si facile d'en fabriquer au besoin. Il est plus aisé de contrefaire un acte de naissance ou un certificat de nationalité que des papiers d'identité. Le commissaire Alcide Esparge est parvenu à démanteler un réseau qui avait pris sa bonne ville pour relais. Ils en auraient choisi une autre, ils courraient encore. Le message était passé. Il existe des sentiers où il ne fait pas bon s'engager. Que n'ont-ils jeté leur dévolu sur une ville plus abordable, celle par exemple dont les remparts n'arrêtent plus personne ? Il existe entre les deux cités une rivalité régulièrement exacerbée par des matchs de jeu à treize. Le commissaire se serait contenté de sourire.
   L'on peut avancer que Bernard Bisque ignorait qu'André Sterc gardait des papiers qui pouvaient le compromettre. Ça a dû lui faire un choc de l'apprendre. Pour une fois, l'Amórri a dû payer de sa personne pour l'aider à réparer les dégâts. Il ne restait plus qu'à se débarrasser du maladroit qui pouvait commettre d'autres impairs. Mais Bernard Bisque, c'est du menu fretin, de celui qu'on laisse flanquer au trou sans état d'âme. En lui garantissant un bon matelas pour quand il sortira. Quelqu'un de mieux placé aura dû presser le mouvement. Quelqu'un qu'il sera difficile de confondre. À moins que... L'Impératrice a gardé quelques relations... Et ces dames ne sont pas tenues au devoir de réserve.
   La présence du docteur au Décadi, et la petite altercation qu'on lui a rapportée dehors, autant d'atouts supplémentaires. Il tourne le dos à ces dames, pour aller le retrouver et le ramener à sa table, à l'intérieur.
   – Le temps pour l'inspecteur Jouasse de nous ramener la juge d'instruction et le procureur, nous avons celui de prendre un petit café. Je vous accompagne. Nous serons mieux qu'au commissariat.
   Tout cela est délicieusement irrégulier.
   – Si vous voulez bien, Monsieur Robert, dit-il au moment où celui-ci les sert lui-même, ce qui est exceptionnel, aller récupérer vos clients et leur dire de s'installer à la place qu'ils occupaient... Vous ne laissez entrer que ceux qui étaient là.
   Monsieur Robert se dirige vers l'entrée. On bat le rappel. Et André Bisque se félicite de ne pas s'être éclipsé sous prétexte d'aller jouer les commères.
   – Soyons clairs, dit le commissaire. Vous continuerez à manger, même si c'est froid. Je vous rassure : je vois mal quelqu'un manger distraitement une frisée aux lardons. C'est le meilleur moyen de s'en coller la moitié sur la braguette. Vous remarquerez qu'en général celui qui parle, s'il est normalement élevé, déglutit avant de parler, et que celui à qui il s'adresse, en profite pour mâcher. Essayez d'être aussi naturels que possible. Je veux savoir si vous avez regardé, même fugitivement, André Sterc, ce qui serait normal après la petite scène qu'il a faite à notre bon docteur. Pourriez-vous Monsieur Bisque reprendre votre place, Monsieur Robert qui contrôle le bon déroulement des opérations me semble le mieux placé pour prendre celle de Monsieur Sterc. De quoi parliez-vous au juste...
   – De cette scène stupide...
   – J'entends bien. Vous deviez lui faire des reproches circonstanciés, mais je ne crois pas que ce soit cela qui l'ait tué. Un mot docteur... Vous avez bien dû regarder plus d'une fois dans la direction d'André Sterc après sa petite sortie.
   – J'épluchais ma poire. Ce sont les mouvements qui se sont produits au moment où André Sterc s'est levé qui m'ont fait lever la tête. J'ai cru qu'il avait simplement besoin d'air.
   – Une erreur de diagnostic qui ne vous est pas habituelle. Mais l'on ne résiste pas aux poires de Monsieur Robert. N'avez-vous rien remarqué ensuite ?...
   Le docteur a de bons réflexes.
   – J'ai vu la salière, je me suis rappelé quelque chose d'étrange, après coup. Cette salière avait quelque chose de pas normal, puis, curieusement tout était rentré dans l'ordre. Quand je me suis penché sur le corps, j'ai tout de suite pensé au cyanure de potassium.
   Le commissaire lève les mains vers le plafond comme s'il le prenait à témoin de son bonheur.
   – Vous êtes un témoin admirable, docteur ! Toujours sur la brèche, ce qui est après tout votre métier, et vous tombez toujours à point ! L'on devrait vous décerner une médaille. Une telle constance est exemplaire ! Je propose qu'on vous dresse une statue avec cette inscription : "Au meilleur témoin que la terre ait jamais connu. "
   Le public apprécie. Il y a quelque chose dans l'atmosphère, il faut être du coin pour comprendre. Alberta se penche à l'oreille de Sophie Bernard.
   – Mon neveu s'offre une 'sortie de onze heures'.
   Le neveu lève un seul bras, cette fois-ci.
   – Tout le monde est en place ?... Moteur !
   À la porte, Monsieur Robert qui a pourtant parfaitement joué son rôle, se retourne.
   – Ce n'est pas tout à fait la même chose... Il était un peu plus fluet...
   – Un peu plus, putain ? lance un rigolo. Il était taillé comme un grillon, oui.
   Le commissaire fait le geste de l'arbitre qui veut indiquer aux joueurs qu'il n'y a pas de coup franc. Le patron et Bernard Bisque disparaissent puis réapparaissent aussitôt.
   Le commissaire se lève. Il se dirige vers Bernard Bisque en clamant haut et fort que ceci n'est pas une arrestation.
   – Si vous voulez bien me suivre, glisse-t-il à Bernard Bisque, j'ai quelque chose à vous montrer.
   Du coup, Bernard Bisque se sent presque aussi mal que l'autre, tout en s'appliquant à prendre un air surpris.
   – Chose promise, chose due, fait le commissaire en allumant son ordinateur portable. Nous ne voyions pas pour quelle raison l'on avait bien pu s'en prendre au pauvre Abel Patou, quand nous sommes tombés sur ce message.
   Bernard Bisque découvre avec horreur la photocopie des documents.
   – Moi-même, je suis tombé sur les originaux chez la Fadurle. Ils étaient bien cachés...
   Bernard Bisque ne songe même pas à lui demander ce qu'il allait faire chez la Fadurle.
   – Si c'est pour ça qu'il a été tué, le fonctionnaire que je suis ne peut que se féliciter qu'en l'occurrence le crime ne paie pas. Et le meurtre d'André Sterc ne pourrait que confirmer l'intérêt de ces papiers que je lui aurais simplement remis, s'il était venu me les demander. Je lui aurais demandé, moi, s'il voyait quelqu'un qui fût désireux de le compromettre au point de déposer ces documents chez la Fadurle, chez qui je n'aurais pas manqué de me présenter comme chez tous les gens qui ont été saisis par les soins d'Abel Patou. Comme vous y figurez, je ne puis m'empêcher de penser que vous êtes visé, vous aussi. Si vous pouviez éclairer ma lanterne... En tout cas, l'on espérait vous voir passer un vilain moment avec moi. C'était sans compter sur le fait que je n'ai pas la religion de l'aveu. Cela dit, si vous vouliez m'en faire, il vous faudrait attendre la présence d'un de mes collaborateurs, je ne puis me contenter du planton de service.
   Il éclate de rire, comme s'il venait de sortir une incongruité. Puis il reprend son sérieux.
   – Je ne vais vous retenir plus longtemps pour si peu. Mes supérieurs m'attendent.


CHAPITRE IX

CE QUE L'ON GAGNE À NE RIEN FAIRE


    B
ERNARD BISQUE a remercié le commissaire de ne pas l'avoir inquiété plus que nécessaire, une phrase à double sens que l'on a appréciée à sa juste valeur. C'est loin d'être un amórri. Mais il y a un cadavre au chaud, qui refroidit sous les yeux d'un inspecteur, et d'une inspectrice qui a dû arriver avec son appareil, afin de photographier le cadavre sous tous les angles. Ils ne sont pas tenus de jouer les maîtres de cérémonie, autrement dit, de présenter le théâtre du crime à qui de droit. Tout le monde a adopté, au commissariat, cette formule, même si un juge d'instruction, une en l'occurrence, ne se croit pas obligé de prendre un air connaisseur, comme le font les ministres de la Culture quand on leur soumet un chef-d'œuvre d'Art Conceptuel. Il est même recommandé de le coiffer d'un casque, si le cadavre attend les premières constatations dans un chantier, ou d'une charlotte, s'il faut les effectuer dans l'un de ces stalags où l'on élève des animaux qui perdront une bonne partie de leur valeur nutritive. Un président de la République doit également en passer par là. Les policiers ne sont après tout que des officiers de police judiciaire, même s'il leur arrive d'oublier qu'ils sont au service d'une justice en principe équitable. Le commissaire Alcide Esparge sait bien qu'à cette heure, sa supérieure hiérarchique achève de se restaurer, et qu'il a d'autant plus de chances d'arriver avant elle que le commissariat ne se trouve qu'à deux cents mètres. Il faut en principe lui donner l'impression que l'on attend ses instructions, du moins son approbation, avant de poursuivre.
   Muriel Quiral, la juge, n'est pas vraiment commode, et le commissaire prend un malin plaisir, ainsi que toute son équipe, à la bousculer avec tout le respect qui lui est dû. On l'apprécie, parce que ce n'est pas une mauvaise femme, au fond. Peut-être un peu trop consciente de ses prérogatives, avec un caractère soupe-au-lait qu'elle s'efforce de dominer dans l'exercice de son métier. Elle se demandera sûrement si elle doit féliciter le commissaire du chemin parcouru avant même son arrivée. Peut-être s'offusquera-t-elle de la désinvolture dont on a fait preuve en ne fermant pas illico le Décadi. L'on s'est contenté de s'assurer que personne ne s'installe à la place du mort, ni à celle du seul témoin qu'André Sterc ait pris à partie. L'on a juste interdit l'entrée de l'établissement à de nouveaux clients, mais permis à ceux qui n'en avaient pas fini, d'avaler la dernière bouchée. Le patron a d'ailleurs dit qu'il ne présenterait sa note à personne. C'est un homme scrupuleux qui doit penser qu'un quidam assassiné dans sa cantine, c'est un peu comme une grosse limace sur de la frisée.
   Le légiste, de son côté a eu le temps de constater ce qu'il y avait à constater, pendant que l'inspectrice Mapomme prenait ses photos, sous l'œil intéressé d'une foule que l'on gardait à une bonne distance. Elle attendait, elle aussi, l'arrivée de la juge d'instruction, ne serait-ce que pour avoir encore plus de choses à raconter. Les téléphones portables répandant la nouvelle à tous les horizons, elle ne cessait de grossir. L'on avait juste ménagé un passage pour que les voitures officielles pussent se frayer un chemin. Malheureusement, la place Fabre d'Églantine ne pouvait pas contenir les dix mille habitants de la ville.
   Des qu'elle eût touché la chaussée des vaches, la juge fronça les sourcils et pinça les lèvres. Puis elle jeta un regard à la fois interrogateur et sévère sur le légiste qui lui dit :
   – Le décès s'est produit à treize heures vingt-six.
   – Du moins n'avons-nous pas à attendre l'autopsie pour connaître l'heure approximative de la mort, dit la juge, pince-sans-rire. Si nous pouvions en connaître la cause...
   – L'autopsie confirmera certainement que la victime a eu droit à une bonne dose de cyanure.
   La juge se tourne vers le commissaire.
   – Et comment cette bonne petite dose s'est-elle retrouvée dans l'organisme de la victime ?
   – Là aussi, nous attendons la confirmation que nous donneront les analyses. La victime l'a ingérée en dégustant un verre de jus de tomate. Déguster, c'est beaucoup dire, lorsque l'on parle d'André Sterc. Il avait la vilaine habitude de déposer un tombereau de sel de céleri dans le jus de tomate de monsieur Robert. Pour une fois, il aura eu droit à un mélange de céleri, de sel, et de cyanure de potassium réduit en poudre.
   – J'imagine que beaucoup de gens étaient au courant de cette mauvaise habitude
   – Tous les habitués du Décadi, ainsi que moi-même, et probablement une partie de la ville. Nous avons le verre, la salière qui était sur la table, et même celle que le docteur Marloute a cru entrevoir, et que nous avons trouvée dans la poubelle, juste à côté du Messidor.
   – Toutes ces salières risquent d'embarrasser monsieur Robert...
   – Il n'en mettrait pas une en circulation, qui risquerait de décimer sa clientèle. Vous connaissez sa conscience professionnelle. Il trône tout le temps derrière son comptoir. S'il en était sorti, l'on s'en serait rendu compte.
   – Un serveur ?
   – Les serveurs sont en effet censés débarrasser les tables. Raison de plus pour ne pas laisser le verre en évidence et la salière.
   – Vous m'avez parlé du docteur Marloute.
   – André Sterc l'a pris à partie au vu et au su de toute la clientèle, qui n'en a pas manqué un mot. Il était question de son goût pour les jeunes filles, et de sa propension à envoyer ses clients au cimetière, ce qu'on ne saurait reprocher à un honnête praticien dont tous les clients subissent le même sort, à moins de lui survivre. Cela dit, il ne s'est pas approché du docteur, il n'a même pas mis ses mains sur la table pour lui parler de plus près, et le docteur n'allait pas se lever de table avant d'avoir fini son repas. Il a été intrigué par une salière spéciale qui lui semblait légèrement différente de celles qu'il voyait d'habitude, mais celle-ci lui a semblé ensuite normale. C'est pour cela que j'ai demandé à l'inspecteur Pugnasse de faire les poubelles mises à la disposition du public.
  
Vous avez bien fait. Il buvait seul ?
   – Il était accompagné de Bernard Bisque.
   – Envisagez-vous de l'interroger ?
   – C'est fait.
   – Et alors ?
   – Je lui ai dit qu'il pouvait disposer. Je ne m'attendais pas à ce qu'il me dise quoi que ce soit.
   – Vous pouviez insister.
   – Je lui ai juste montré, sur mon portable, la photocopie de documents qui le mettent en cause, ainsi que deux membres du conseil municipal, et plusieurs du conseil régional. La tante d'André Sterc avait accepté de me confier les originaux, qui se trouvaient dans une armoire saisie par Abel Patou. On dirait qu'il ne faisait pas bon avoir ces documents, ou une copie, entre les mains. Bernard Bisque nous donnera plus de renseignements en prenant les dispositions qui lui sembleront nécessaires. En général, on met un suspect en garde à vue pour éviter qu'il puisse communiquer avec qui que ce soit. Je préfère voir avec qui il pourra éventuellement communiquer.
   – Vous me parlez de ces documents. Pourrais-je les examiner ?
   – André Sterc ne viendra pas me les réclamer, et je puis vous en produire la photocopie, qui est enregistrée sur le disque dur de mon ordinateur. Bref, Abel Patou a peut-être été tué parce qu'il a fait ces photocopies, que sa grand-mère a retrouvées glissées dans des albums de photo, et dont elle nous a d'elle-même fourni une copie, assortie d'une remarquable synthèse. Peut-être André Sterc a-t-il été tué parce qu'il avait réuni ces documents.
   – Et vous attendez de voir pourquoi Bernard Bisque pourrait se faire tuer ?
   – C'est une éventualité que l'on ne peut écarter. Il nous faudrait alors nous mettre en quête d'autres suspects. Cela me surprendrait, André Sterc et Bernard Bisque défilaient au moment où Abel Patou a été tué. Avant de convoquer Bernard Bisque, je voudrais m'assurer qu'il ne se fasse pas tuer, ce qui, dans une certaine mesure, l'innocenterait. Il est le seul, en fait, à s'être trouvé assez près d'Abel Patou et d'André Sterc.
   – C'est également le cas du docteur.
   – Que je n'ai pu incriminer pour le premier crime, et que je pourrai encore moins inquiéter pour le second, où il se trouvait trop loin de la victime.
   – Vous vous présenterez à seize heures dans mon bureau, avec votre portable.
   Le commissaire ne peut qu'acquiescer. Il serait malvenu de lui demander si sa greffière dispose de clés USB. Il en prendra une, en cas.
   Le public se trouve trop loin pour surprendre au vol quelques bribes de cette conversation, cela ne l'empêchera pas de croire qu'il en a saisi l'essentiel. L'on sait déjà que Bernard Bisque est sorti du commissariat.
   En bonne professionnelle, Muriel Quiral s'instruit avant de reconnaître qu'il vaut mieux attendre la suite des événements avant d'instruire. La tactique du commissaire a au moins l'avantage d'éviter de heurter les susceptibilités, avant que cela ne s'avère indispensable. Des empreintes digitales de Bernard Bisque sur la salière ne constitueraient pas une preuve en soi. L'on peut manipuler un objet sans songer à mal tandis que l'on converse. Un enquêteur tatillon pourrait ergoter sur la position des doigts, dans l'espoir que le suspect se trouble, mais l'on a affaire à un particulier qui ne se trouble pas facilement. Faut-il le faire suivre discrètement ? Il s'y attend, et se contentera de remercier les autorités qui veillent sur sa sécurité, à un moment où il ne fait pas bon avoir défilé le jour où Patou a été expédié avant d'avoir pu assister à l'exécution du bonhomme Carnaval. Ses déplacements même pourraient constituer un leurre. Il n'a sans doute pas le sens de l'humour du docteur Marloute, mais il aime bien amener les gens auxquels il a affaire à se compromettre plus qu'ils ne l'auraient voulu. Cela n'apparaît pas dans les documents, mais c'est lui qui décidait quelles personnalités devaient se rencontrer. André Sterc s'occupait juste des formalités, tout en croyant mener le jeu.
   Bernard Bisque est revenu dès le lendemain au Décadi, où il essuie les plaisanteries d'usage. Il daigne après cela satisfaire la curiosité des consommateurs. Il rend d'abord hommage au commissaire, un fort honnête homme qui sait qu'on ne le paie pas pour s'acharner sur les contribuables. On lui agite d'abord le bon docteur sous le nez, il ne tombe pas dans le panneau. Là, c'est lui qui doit essuyer l'averse, le commissaire ne s'en laisse pas conter.
   – Moi, je vous aurais fait coller au trou tous les deux, dit un plaisant. C'est vrai, quoi ? On n'est plus protégé.
   – Et c'est heureux, rétorque un autre, tu nous a suffisamment fait chier comme ça.
   L'on est un peu rude dans le pays. Bernard Bisque juge que le moment est venu d'annoncer à la compagnie qu'il va rendre une petite visite au grand oncle Pacôme, qui ne sera pas mécontent de savoir qu'on se met à tuer des gens place Fabre d'Églantine.
   Un autre sujet de conversation.
   Le vieillard est une légende. Sa méticuleuse misanthropie a découragé toutes les bonnes volontés de la région, comme de celle où il s'est installé au moment de prendre sa retraite, pour ne plus voir des gueules dont il avait soupé. Pacôme Firmalet n'était apprécié que des élèves de sa classe de philosophie auxquels il avait dit durant plus de trois décennies tout le bien qu'il pensait des philosophes dont il était obligé de leur parler. Il démontait toutes les théories avec une rage presque jubilatoire, ce qui permettait aux élèves de retenir ses leçons et d'en tirer profit. Sa vision du monde aurait fait passer l'auteur de l'Ecclésiaste pour un comique troupier. Il trouvait des exemples illustrant ses propos autour de lui, mais s'abstenait de citer des noms ou d'évoquer des institutions, car il jugeait plus prudent de respecter son devoir de réserve. Il écoutait froidement ses supérieurs, et se contentait de foudroyer ses inspecteurs du regard quand ils lui posaient une question. Pas un sourire, le moins de mots possible.
   Il n'y a que Bernard Bisque qui vienne le voir. Les autres membres de la famille s'enfuient, épouvantés. Il n'a pas voulu prendre une femme à demeure, sous prétexte qu'il avait voulu lui faire plaisir à certaines occasions (ce qui lui est curieusement arrivé jusqu'à ce qu'il n'y arrive plus, quoiqu'il ne fût pas vraiment beau), et s'il n'avait pas voulu endurer le désagrément d'avoir à supporter un enfant jusqu'à son envol, ce n'était pas pour se voir infliger ceux des collatéraux. Le fait que l'on puisse prendre du Viagra™ pour combler une emmerdeuse le faisait rire aux larmes. Il était un ennemi résolu du sexe routinier.
   Bernard Bisque, les réactions du vieillard, ça le fait rire. Et il arrivait à le faire parler :
   – Tu viens encore pour mes sous...
   – C'est pas à l'Éducation Nationale que tu as dû t'en faire...
   – Je suis avare, et tu le sais.
   – Si tu ne veux plus me voir, tu n'as qu'à aller les claquer au casino, ou tout filer à des associations caritatives, ou à une fondation.
   – Les associations caritatives, ce sont des associations de malfaiteurs. Il suffit d'ouvrir un torchon pour découvrir leurs dernières malversations.
   – Au casino, il arrive qu'on gagne.
   – Pour supporter la gueule de ceux qui perdent, ou, quand on perd, ceux des pigeons qui se feront plumer une autre fois...
   – Il faudra donc me résigner à toucher ma part de ton prétendu magot.
   – Et seulement ta part. Ce n'est pas parce que tu m'obliges à te supporter de temps en temps que tu toucheras plus que les autres.
   – Plutôt que de prévoir des parts égales, tu devrais les distribuer entre ceux qui on de quoi. Le cousin Gustave, qui est banquier, récupérerait l'essentiel, moi, juste un peu, et les pauvres, rien du tout. C'est ainsi que l'on nourrit de bonnes haines familiales.
   – Tu manques de psychologie. Une injustice concentre toute les rancunes sur celui qui la commet, une scrupuleuse équité déclenche les hostilités. J'ai pensé à tout te laisser, mais il n'y aurait eu qu'une personne à détester, et pour une raison très claire, tu m'aurais cultivé pour ramasser le pot. À la réflexion, je préfère voir tout le monde se bouffer le nez. Tu ne connais pas les ravages d'une stricte équité.
   Bernard Bisque lui raconte les intrigues du jour, tout ce que le grand oncle qualifie de petites manœuvres. Là, il y a des morts, de bons assassinats.
   Il voit un autre avantage à venir le voir, ce jour-là. Le bon commissaire Esparge aura peut-être la bonne idée de téléphoner à un collègue, pour que celui-ci s'assure, à charge de revanche, que c'est bien son grand-oncle que l'on va voir.
   Et comme ce sera le cas, Bernard Bisque n'est pas contrarié de déguiser le vieux salopard en éminence grise, au moins pour un temps. Faut donner du grain à moudre aux moulins qui s'impatientent.
   Il respectera tous les protocoles. On sait qu'il passe à la pâtisserie du village qui ne lésine pas sur la chantilly. Cet ambitieux artisan élargit les petits cercles spongieux de ses babas au rhum, rien que pour pouvoir en coller encore plus au centre. La vieille Maria se préoccupe de la santé de son patron. Elle refuse de lui confectionner des plats en sauce, est résolument opposée aux pommes de terre frites. Elle s'est spécialisée dans l'aérien goûteux. Tout juste si elle lui concède au dessert d'admirables tartelettes. Du temps où elle exerçait son art, c'était la reine de la daube et du bourguignon, l'on se déplaçait pour goûter à son cassoulet, dans une région où les spécialistes foisonnent. Elle a eu le temps de former son successeur avant de rendre son tablier. Le rythme de la brigade, ça ne lui allait plus. Elle a un autre avantage, elle n'a jamais beaucoup parlé. Quand le vieillard l'a engagée, elle lui a fait comprendre que les nourritures grasses, elle en avait soupé. Elle se découvrait des vertus de diététicienne. Elle avait le talent de faire chanter les produits les plus sains. Le grand-oncle adorait ça, mais il aurait apprécié de temps en temps quelque chose qui tînt plus au corps. Heureusement que le petit-neveu téléphone avant chaque visite. Au moment où l'on ouvre le carton qui contient les babas au rhum, elle se réfugie dans la cuisine. Pour une raison entre autres : elle était capable d'en confectionner de bien meilleurs. C'est comme si l'on apportait une sauce barbecue dans un grand restaurant, pour relever les plats. L'immonde béotien en bave déjà.
   Bernard Bisque sort donc de la pâtisserie avec son paquet, pose le dit paquet à la place du mort et attache sa ceinture avant de mettre le contact.
   Les ceintures de sécurité sont faites en principe pour protéger le conducteur en cas d'accident. Il doit s'agir là d'un modèle spécial. Les badauds n'entendent qu'un petit "wouf", cela fait comme une boule de feu, il ne reste plus de l'usager prudent qu'une momie carbonisée, et plus rien à la place du mort, vu que le paquet est allé se réfugier sur la braguette du mort. Le dit paquet grésille et il en coule on ne sait quel jus. La voiture ne fume même pas.
   Il y avait bien un pandore sur les lieux, qui se met à parler au revers de sa veste, comme ils font tous pour appeler du renfort. Le renfort craint d'ouvrir la portière, on ne sait jamais, il peut y avoir une autre bombe. Le commissaire du coin, partant du principe que si l'on avait voulu faire d'autres victimes, l'on aurait franchement fait exploser la voiture, qui d'ailleurs ne se trouve pas à un endroit où l'on remplit son quota de victimes, comme à la sortie d'une école ou d'un grand magasin, juge que c'est le moment de montrer au subordonné qu'ils ont affaire à un supérieur qui ne se laisse pas impressionner. Pas besoin de convoquer un démineur. Il ouvre la porte. Rien d'autre que la momie dont l'identité ne fait aucun doute, on l'a vue sortir de la pâtisserie avant.
   Quelque chose l'intrigue : il n'y a que l'intérieur de l'habitacle qui est grillé. La plage arrière est presque intacte. Il ouvre le capot. Le moteur semble utilisable. L'on a affaire à un amateur d'explosifs qui connaît vraiment son métier.
   Le crime du Carnaval a défrayé la chronique. Il sait la façon dont André Sterc est mort. Apparemment, le meurtrier a changé de registre.
   Il téléphone à son collègue. Le commissaire Esparge lui annonce qu'il faut chercher un quidam connaissant les habitudes d'Abel Patou, d'André Sterc et de Bernard Bisque. Il se peut qu'il n'existe aucun lien entre les trois assassinats, mais l'on peut toujours creuser l'idée qu'il existe un individu ou un groupe qui mène le jeu. Encore faut-il trouver un artificier capable d'une telle performance.
   En raccrochant, le commissaire Alcide Esparge se rappelle qu'il y a une dizaine d'années, Aïssa Labrit, Kamoul de son nom de jeune fille, était une autorité en matière d'explosifs. Elle désamorçait toutes sortes d'engins sans tâtonner. On lui a raconté. Elle considérait le machin, comme un bon bricoleur examine les divers éléments d'un meuble Ikéa® avant de le monter. Une fois qu'elle se mettait au travail, en moins de trois minutes, c'était plié. Et pas besoin de toutes ces hésitations qui tiennent en haleine les spectateurs de films policiers. Elle présentait des rapports d'expertise fort clairs quand elle arrivait trop tard. À l'en croire, l'on fait grand cas de gadgets juste bons à amuser un galopin de dix ans. Dans ses moments de loisir, elle imaginait des jouets pour ses gamins, fondés sur des mécanismes un peu plus subtils. Les gamins sont partis, elle travaille à des mobiles plus élaborés que ceux de Calder, qu'elle n'expose pas, mais ne cesse de démonter pour en produire d'autres, tout aussi complexes, comme si elle voulait explorer le plus de variantes possibles sur un même thème. C'est dire à quel point elle serait ravie de quitter son atelier pour examiner une carcasse.
   Il passe un coup de fil à sa tante pour lui expliquer le problème. Cette dame est une Labrit. Peut-être qu'elle se laisserait convaincre par l'Impératrice.
   Sitôt dit... L'Impératrice est ravie d'apprendre la mort de Bernard Bisque. Mais elle reconnaît qu'il est peut-être souhaitable de mener les investigations un peu plus loin. Il serait dommage de laisser courir des personnes qui pourraient être mêlées à cette affaire.
   – Le malheur, ajoute-t-elle, pour le plaisir de faire un mot, c'est qu'elle est rangée des voitures. Mais j'arriverai peut-être à la convaincre.
   Ce n'est qu'une affaire d'aller et retour, une demi-journée au plus. Et l'enquêteur local pourra toujours paraître astucieux à bon compte. On le préviendra.
   Autre série de coups de fil. Le commissaire prévient son collègue, de l'arrivée d'une spécialiste maison.
   Quelqu'un s'est déjà déplacé sans rien comprendre. Aïssa Labrit n'a pas besoin de se glisser dans l'habitacle. À partir de la portière, un simple coup d'œil suffit. Le mécanisme a été enclenché au moment où la cible a fixé sa ceinture de sécurité. De petites explosions ont produit, en agissant en faisceau, cette boule de feu dont les témoins ont parlé. L'on ne voulait pas toucher au réservoir. Elle montre des cavités à certains points de l'habitacle que l'on pourrait prendre pour de simples dégâts provoqués par l'explosion. Elle parlerait plutôt d'implosion après la boule de feu. Sinon le paquet de babas au rhum ne se serait pas trouvé, là où on l'a trouvé. Quant à savoir qui a pu mettre un tel dispositif au point, elle ne voit que le Sacristain...
   – Qui ça ?
   – Le Sacristain, Georges Calfat pour l'état civil. Comme il est mort avant que des rustres viennent fracasser les tours jumelles avec des avions de ligne, vous n'avez plus qu'à chercher un imitateur ou un disciple. Mais tant d'efforts pour venir à bout d'un Bernard Bisque... Le Sacristain ne se serait jamais déplacé pour un aussi petit fretin.
   – Mais c'est très compliqué d'installer un machin pareil. Il n'est pas resté plus de cinq minutes à la pâtisserie.
   – Ce n'est pas à ce moment-là que le machin, comme vous dites a été installé. Il faut une bonne demi-heure au minimum. Si vous n'avez plus besoin de moi...
   – Oui, mais...
   – Je vous ai dit tout ce qui relevait de mes compétences. Je ne possède pas le vôtres.
   C'est à l'Impératrice qu'elle est allée rendre compte, et l'Impératrice téléphone à ces dames que tous les détails, avec les croquis de la spécialiste, leur parviendront par la voie électronique.
   Sophie Bernard transmet les renseignements au commissaire de la même façon, et en tire une photocopie que l'on va porter au commissariat.
   La dite photocopie passe entre les mains de toute l'équipe, on fait le point.
   Bernard Bisque a annoncé au Décadi qu'il allait voir son grand-oncle. L'artificier se trouvait dans l'établissement, ou bien il l'a appris de quelqu'un qui s'y trouvait.
   Il n'a plus eu qu'à se mettre au travail, et l'on ne voit pas trop comment il a fait, vu qu'il ne savait pas quand Bernard Bisque allait partir.
   – À moins, dit Emmeline Croin, qu'on l'ait installé avant. Il ne faut pas se braquer sur les discours de Bernard Bisque au Décadi. Nous n'avons pas donné dans tous les leurres, ce n'est pas le moment de prendre de mauvaises habitudes.
   – Dans ce cas, dit l'inspecteur Pugnasse, il serait parti en fumée chez lui.
   – Pas s'il y avait un mécanisme qui ne s'enclencherait que la deuxième ou troisième fois qu'on bouclerait cette ceinture de sécurité, dit Gisèle Pouacre. Ce n'est pas hors de la portée d'un quidam qui en grille un autre dans sa voiture sans toucher au réservoir. L'on avait sans doute intérêt à ce que Bernard Bisque partît en fumée ailleurs.
   – On n'utilise plus le cyanure, mais des explosifs du genre sophistiqué, dit Alberta, ces explosifs nous expédient le bonhomme ailleurs, tout est fait pour qu'on n'établisse aucun lien. L'unité de lieu n'est plus respectée. L'on ose se faire assassiner hors de la place Fabre d'Églantine... Il y a là de quoi perdre le nord...
   – Aïssa Labrit ne s'est pas montrée très loquace dit le commissaire. Je ne vois aucune raison de l'importuner, mais vous n'avez pas vu ses mobiles.
   – Et elle nous dira peut-être plus de choses sur ce fameux Georges Calfat.
   Le commissaire sourit. Sa tante comprend à demi-mot.
   Aïssa Labrit est une vieille grande bringue ossue dont on sent, à un je ne sais quoi, qu'elle a dû faire des ravages dans sa jeunesse. Un vaste halo de cheveux blancs entoure sa tête, vaguement frisés, indubitablement raides. Les yeux sont lumineux, le sourire encore aguichant. Les mobiles se présentent de loin comme de fragiles nuages parcourus de frissons. Il y en a deux apparemment achevés, avant qu'elle décide de les démonter, un autre en train. De près, l'on distingue une multitude de petites tiges, et de minuscules rouages.
   Elle explique le principe, ce n'est pas une forme de mouvement perpétuel, mais presque, le moindre souffle entraîne un nombre presque infini de mouvements infimes, qui prête comme une palpitation à une matière en principe inerte.
   Pour illustrer ses propos, elle exécute quelques assemblages. Elle travaille
à la vitesse d'un bradype, mais ça avance. L'on ne sent pas le temps passer, jusqu'à ce qu'elle entre dans le vif du sujet.
   – J'ai vaguement entendu parler de vos enquêtes, dit-elle, et j'apprécie les procédés de votre neveu. Au lieu de venir m'importuner officiellement, il m'envoie officieusement des gens de bonnes compagnie. Il vous a touché un mot un mot du Sacristain. Mon seul remords.
   Ces dames sont surprises.
   – Georges Calfat n'acceptait pas n'importe quel contrat. Il n'acceptait d'expédier que des terroristes qui ne payaient pas eux-mêmes de leur personne. Et il se faisait un devoir et un plaisir de ne toucher qu'une seule cible, et la bonne. C'est ce que je me suis dit quand je me suis aperçu qu'il avait imaginé un procédé pour neutraliser à distance les dispositifs mis en place. Je ne vois pas si vous vous rendez compte. On ne va pas s'inquiéter d'un signal qui n'est émis que quand il ne se passe rien. La présence de l'artiste était donc requise, pour éviter qu'un familier ou un maraudeur fussent tués à la place de la victime désignée. La victime désignée était le véritable cerveau des attentats du Onze Novembre, et Dieu sait si on en a trouvé, depuis, des cerveaux. C'était signé. Seul l'habitacle était touché, l'on évitait de toucher au réservoir, ce qui pouvait entraîner des dégâts. Il a de la sorte carbonisé nombre de révolutionnaires qui envoient de pauvres gens se faire exploser au milieu d'une foule nombreuse, sorties des écoles, grands magasins, lieux de culte. J'ai suggéré que l'on examine toutes les vidéos possibles. La présence du personnage ne signifierait rien vu qu'il se contenterait d'observer la scène. On a pris six bons mois à identifier le suspect. Il ne s'attendait sûrement pas à ce que sa résidence parisienne fût visitée, et surtout à ce que l'on sût précisément ce qu'il fallait chercher. J'étais assez jeune pour me prendre au jeu. C'est ainsi que j'ai fait arrêter un vrai génie qui rendait d'inestimables services à l'humanité. C'était un honnête homme. Il a reconnu la valeur de mon travail. Mes supérieurs, qui s'étaient rendu compte qu'il avait de l'estime pour moi, ont voulu lui proposer de travailler pour eux, on trouverait toujours le moyen de le libérer. Vous savez ce qu'il m'a répondu ? Je me bats, Madame, je ne me laisse pas enrôler. Et c'est cet homme là que j'ai retiré de la circulation. Pour la mise à feu, il comptait sur la répétition de divers mouvements, une portière qui s'ouvre et se referme un certain nombre de fois, ou, comme ici, des ceintures de sécurité que l'on boucle à chaque fois avant de démarrer. C'est bien plus fin que des procédés que l'on applique dans les mines antipersonnel, fondées sur le système de la pression qui se relâche, ou les boîtiers avec compte à rebours, cela se rapproche des machines reliées à un altimètre ou à un compteur de vitesse, voire à un essieu qui se lâche au premier cahot. Et je ne parle pas du nombre d'explosifs qui ne sont efficaces que s'ils se déclenchent en même temps. Un artiste, je vous dis.
   – Il semble qu'il y en ait eu un autre.
   – Leibnitz et Newton sont parvenus au même résultat chacun de leur côté. À moins qu'il ait eu le temps de former un disciple avant son incarcération. Officiellement, ce n'est pas un cerveau qu'il avait expédié, mais le quel¬conque pékin d'une ambassade tolérée. Je ne vous dirai pas laquelle. Ce qui m'inquiète, c'est l'idée qu'un démineur officiel, un fonctionnaire, ait fait des recherches, et soit parvenu au même résultat. Un imitateur au sein de la police de notre région, cela fait un peu froid dans le dos. Bernard Bisque ne serait qu'une bonne occasion d'expérimenter le procédé. Il semble qu'il ait gêné pas mal de monde. Je conseille aux aspirants gêneurs de laisser passer l'orage.
   Ce qu'Alberta ne dit pas, c'est qu'elle se sent soulagée. La présence du personnage ne serait pas passée inaperçue dans le coin.


CHAPITRE X

COMME QUOI TOUT PEUT FINIR
 PAR UNE COMPTINE


    PENDANT QUE CES DAMES s'entretenaient avec Aïssa Labrit, le commissaire faisait le point de la situation avec la juge d'instruction, le procureur de notre bananière république, et le préfet chargé de représenter dignement le gouvernement du moment. Ce dernier n'avait reçu aucun ordre, mais était assez conscient de ses devoirs pour comprendre que rien ne devait entraver l'heureux déroulement des affaires locales et nationales. Quand l'on est parvenu à certains postes, il est naturel qu'on se mette à haïr le mouvement qui déplace les lignes. L'on n'avait strictement rien à reprocher au commissaire Alcide Esparge, mais celui-ci préférait savoir s'il devait travailler de concert avec des collègues d'un autre secteur, au risque de mettre au jour les immondices d'on ne sait quelles latrines.
   Si l'on s'en tenait à ce qui s'était passé place Fabre d'Églantine, l'on avait la réponse à toutes les questions que l'on pouvait se poser :
   Abel Patou avait été tué parce qu'il était tombé sur des documents dont il avait tiré des photocopies, par André Sterc qui ne tenait pas à ce que l'on sût qu'il les avait réunis et conservés. Le coup de la carabène lui avait paru un coup de maître. L'on ignorait si c'était lui seul qui avait répandu au pied de la victime des confettis imprégnés de cyanure pour détourner l'attention des enquêteurs, ou Bernard Bisque qui défilait avec lui. En collant dans la bouche d'Abel Patou une bonne poignée de confettis, le docteur Marloute ignorait à quel point il arrangeait les affaires de ces affreux pierrots. L'on a le mobile, l'occasion, et la manière. Manquent les preuves.
   André Sterc s'est écroulé devant le Décadi, après avoir absorbé une bonne dose de cyanure dont il avait lui-même assaisonné son jus de tomate. Les témoins ne sont pas aussi nombreux que pour le meurtre d'Abel Patou, mais il y en a une bonne quinzaine. L'on peut comprendre que Bernard Bisque ait demandé à André Sterc d'expédier l'indiscret, et qu'il lui en ait voulu d'avoir gardé une trace de toutes ses manœuvres pour la plupart illicites, les autres n'étant que discutables. Il ne voyait lui-même aucun inconvénient a répandre aux pieds d'Abel Patou une bonne poignée de confettis suspects qui ne tueraient personne, mais cela peut être dangereux de s'exposer à de nouvelles incongruités de l'imbécile. Le coup des deux salières aurait pu dérouter n'importe quel autre enquêteur. Le docteur se trouvait encore sur les lieux, mais l'on ne voit pas comment il aurait pu s'y prendre. Là encore, le mobile, l'occasion et la manière, mais aucune preuve qu'un avocat moyennement doué ne serait pas capable de balayer d'un revers de manche. Au moins aura-t-il rendu service à la communauté en la débarrassant d'un Amórri qui a eu le mauvais goût de choisir pour liquider un de ses contemporains le jour, sacré entre tous, du Jugement de Carnaval. Mais il n'envisageait apparemment pas la nécessité de la débarrasser de sa propre personne.
   Il a eu l'obligeance d'aller se faire carboniser ailleurs. Est-il opportun de s'inquiéter de la façon dont on l'a tué ? Ce sont les collègues qui ont récupéré le mistigri, grand bien leur fasse. L'on tient bien sûr à leur disposition tous les éléments que l'on a pu réunir, et la photocopie des documents, qui ne tardera pas au demeurant à être diffusée sur la Toile vu qu'elle se trouve également entre les mains de gens qui ne sont pas tenus au devoir de réserve.
   Conclusion : l'on sait pourquoi Abel Patou a été tué et par qui, l'on sait pourquoi André Sterc a été tué et par qui, l'on ignore pourquoi Bernard Bisque a été tué et par qui. Les deux premiers meurtres ont été commis Place Fabre d'Églantine, les deux premières victimes ont été empoisonnées à cent mètres à peine l'une de l'autre. La dernière victime a été cuite à point à plus de cent kilomètres. L'on peut estimer que les affaires qui concernent directement ces braves fonctionnaires ont été résolues et que l'on peut refermer le dossier, les assassins ayant radicalement échappé à toute poursuite d'une façon qui aurait bien déplu à Me Badinter.
   Cela dit, rien n'interdit de coopérer avec les collègues s'ils en expriment le désir, et même de les laisser mener leur propre enquête sur le terrain, si leurs supérieurs leur en donnent l'autorisation, ce qui serait surprenant. Les notables du Conseil Général seront déjà assez contrariés de voir les fameuses photocopies trottiner sur la Toile. Ce sont au demeurant des gens courtois qui s'invectivent, en suivant un rituel convenu, sur des misères ou quelques points de politique générale (cela s'appelle élever le niveau des débats), se traitent parfois de tous les noms durant les périodes électorales, allant, à juste titre, jusqu'à mettre en cause leur respective probité ; mais qui évitent en principe les déballages embarrassants. Mieux vaut les laisser hausser les épaules devant des montages aussi grossiers. Toute enquête approfondie serait malvenue.
   Le résumé de ces considérations est servi tout chaud à ces dames venues rendre compte de leur entretien avec Aïssa Labrit.
   Les inspecteurs apprécient autant que le commissaire l'idée d'un signal qui n'est émis que pour neutraliser la machine infernale. La présence de l'artificier est sans doute requise, mais il n'aura rien eu à faire pour qu'elle fonctionne.
   Si Aïssa Labrit a passé le plus clair de sa carrière à désamorcer des engins explosifs, elle dégustait ce jour-là, avec une partie de sa famille, la salade de bœuf de Monsieur Robert. Les Labrit ont l'habitude de se réunir chez Monsieur Robert le samedi ou le dimanche. L'on sait ce qu'on va manger et, en gros, de quoi l'on va parler.
   On lui a demandé de communiquer aux collègues intéressés tout ce qu'ils pourraient assimiler de son savoir. Il serait peut-être intéressant d'établir une liste de ceux qui ont un jour ou l'autre eu l'occasion de suivre ses leçons.
   – Les bricoleurs astucieux sont légion, reconnaît une inspectrice, mais l'on ne tombe pas tous les jours sur un Sacristain. Et l'on aura d'autant moins de chances d'en rencontrer un, que la mode est aux dispositifs rustiques qui font beaucoup de morts. Tant d'ingéniosité pour faire griller un seul individu !
   L'on se sent d'humeur à badiner.
   – Je ne sais pas si le grand-oncle de Bernard Bisque le hait au point de lui faire la peau, dit l'inspecteur Pugnasse.
   – Il ne hait personne ; il ne veut voir personne, dit le commissaire.
   Puis il retient un fou-rire.
   – Il y a bien la belle-mère de Tuchan qui habite à cinq kilomètres de là. Elle passe remplir son caddie au petit marché tous les mercredi, et à la supérette tous les samedis...
   – Ah, dit Alberta, c'est le samedi que Bernard Bisque a été carbonisé dans sa voiture.
   – J'y ai pensé, dit le commissaire. Et j'ai bien fait rire les collègues en les interrogeant sur ses capacités. Cette vieille dame, alerte au demeurant, fait des mots croisés, des mots fléchés, des mots mélangés, des fubukis et des sudokus devant sa télé, quand elle ne mange pas devant sa télé, ou ne s'endort pas devant la télé. Elle passe une dizaine de jours à la montagne chez une amie qui connaît les bons coins à champignons. Elle font sécher les dits champignons sur des claies ou les mettent en bocaux, elles s'en gavent aussi, ce qui leur laisse un peu moins de temps pour remplir des grilles de mots croisés ou de mots fléchés devant la télé. Je ne sais pas si ça leur donne des aptitudes particulières pour bricoler des machines infernales, et les placer dans une voiture qui risque d'être fermée à clé.
   – Les Tuchan doivent passer la voir de temps en temps...
   – Assez souvent, pas ce jour-là. J'ai vérifié. L'on nous a fait comprendre que l'affaire était sauf contre-ordre classée, et l'on nous a félicité de l'avoir menée aussi rondement.
   – Rondement, c'est beaucoup dire. Vous n'aviez pas assez de preuves pour faire condamner nos suspects. Vous pourrez toujours dire que Bernard Bisque a pris le large parce qu'on avait trouvé une salière de trop à son goût. Si d'autres pierrots de la même bande ne se font pas trucider, vous n'avez aucune raison de vous remettre en campagne. Tu comprendras, mon garçon, que cela ne saurait nous suffire. Nous restons sur notre faim.
   – C'est quand même vous qui avez eu l'idée du site.
   – Nous ne savons pas encore qui a trafiqué la voiture de Bernard Bisque et pourquoi. Mais il n'est pas dans nos habitudes de consacrer plus de quinze jours à une affaire. Disons que celle-ci constitue pour nous un demi-échec.
   – Nous nous contenterons, nous, comme nos supérieurs, d'une demi-réussite.
   Un dernier devoir pour ces dames, avant de repartir chacune de leur côté. Chacune, c'est beaucoup dire, dans la mesure où Alberta reste sur place. Michèle Castouille leur a fait gagner beaucoup de temps. Elle mérite bien qu'on lui offre un exemplaire des fameuses photocopies, et les conclusions de l'Impératrice.
   La côte semble plus raide à présent, les jambes se font plus lourdes. Le soleil ne donne pourtant pas autant qu'il le pourrait. En temps normal, elles avaleraient la pente sans y penser. Mais elles ne sont pas vraiment à ce qu'elles font... Elles ont laissé passer quelque chose.
   – La fausse note, dit Sophie Bernard, quand le terrain devient plus plat.
   Elle ne parle pas de celle qui a gâché le Jugement de Carnaval. Le meurtre de Bernard Bisque détonne un peu dans cet ensemble, fait remarquer Emmeline Croin.
   – Ça fait une détonation de trop, fait Gisèle Pouacre pourtant pas trop portée sur les calembours faciles.
   Michèle Castouille a dit au téléphone qu'elle serait ravie de les voir, qu'elles pourraient parler tranquillement. Rien ne l'empêche pourtant de parler tranquillement, en général.
   Elle est dans tous ses états quand elles arrivent, et on la comprend. Ce n'est pas une petite commande. Un petit camion et une grosse fourgon¬nette. Tout doit être parfaitement arrimé, bien calé. Quand on charge, il faut penser à la façon dont on va décharger. Il faut éviter tout accroc, aussi bien pendant le voyage que parvenu à destination. Les menuisiers se transforment à cette occasion en déménageurs. L'on ne va pas confier des meubles corrects à n'importe quel portefaix qui n'a pour lui que ses gros bras. Il faut plus que de la délicatesse, il faut du tact. Quand elle quitte son établi, cette petite femme qui est la patience même s'agace d'un rien. On peut la comprendre. Elle doit penser à tout, et ne rien oublier. À ces moments-là, on dirait qu'elle a passé la nuit assise sur un porc-épic du genre pas trop accommodant.
   – Vous faites vraiment n'importe quoi ! Là !... Ne me parlez pas tous en même temps, vous ne faites que m'embrouiller ! Est-ce que je t'ai demandé quelque chose, Yves ? Laissez-moi réfléchir ! Vous parlez, vous parlez, je ne sais plus où j'en suis. La grande corde ? Mais tu l'avais dans les mains il n'y a pas dix minutes... Je ne peux pas penser à tout ! Tiens, la voilà, ta corde ! Tu ne trouverais pas une goutte d'eau dans la mer ! Bon, il y a juste un espace, là, pour la crédence, allez-y doucement... Là, vous voyez ?... Et un petit matelas pour amortir les chocs. Oui, tout de suite. Comme ça, ce sera fait, et l'on n'y pensera plus...
   Ce que disant, elle abat autant de travail que les autres, sinon plus. Alberta l'a déjà vue faire, mais elle prend toujours autant de plaisir à l'observer.
   Michèle reste là, pour prendre les commandes éventuelles, et travailler à l'atelier sur des assemblages qui posent un peu problème.
   Aïssa Labrit, c'est surtout pour elle les jouets. Non qu'elle ignorât la façon dont elle gagnait sa vie. Mais la désamorceuse de machines infernales prenait surtout plaisir à confectionner elle-même des jouets pour ses enfants. Michèle Castouille se chargeait de la partie menuiserie, Aïssa Labrit, du reste. Ces jouets-là n'amusent plus les gamins depuis qu'on leur propose des jeux électroniques. On les fabriquait en double exemplaire, l'une était ravie de la gageure, l'autre de mettre au point des mécanismes aussi délicats que solides, car il faut compter sur les pulsions subites d'un bambin. Michèle Castouille en a conservé deux, effectivement encombrants. L'un, c'est un ensemble de tablettes superposées, avec des dominos alignés qui dessinent diverses figures. On pousse le premier, et il ne reste plus qu'à observer la suite, qui dure une bonne trentaine de secondes. Même les adultes ne s'en lassent pas. Il suffit de tirer une petite tige terminée par un anneau pour tout remettre en place. L'autre, c'est une pagode apparemment solide, mais qui tremble sur ses bases, quand l'on tourne un petit écrou. Le jeu consiste à secouer les bases pour voir si elle va enfin s'écrouler, mais l'on a beau faire, le bâtiment tient le choc. Curieusement, aucun enfant, même turbulent, n'a eu la tentation de fracasser le tout contre un mur, pour voir ce que cela donne. Tout revient dans l'ordre quand l'on tourne l'écrou dans l'autre sens. Oui, elle a vu les mobiles. C'est encore plus subtil que ça. C'est un jeu pour adultes. C'est de l'art.
   On laisse Michèle Castouille parcourir les photocopies en dégustant son petit verre de carthagène. Une lecture qui la ferait presque sauter de joie. Il y en a qui ne vont pas être contents. L'on se doutait de quelque chose, mais l'on ne connaissait pas tous les détails.
   Il en est un que ces dames ignoraient. Il arrive que l'on gare sa voiture devant son propre garage, ou celui du voisin, à charge de revanche. Les autorités ferment les yeux sur ce genre de fantaisies, quand le véhicule est immatriculé dans le département. Mais quelqu'un a décidé de faire un exemple avec celui de Bernard Bisque, ne serait-ce que pour lui montrer qu'il n'était plus en grâce, et peut-être pas tout à fait libre de ses mouve¬ments.
   – Il a dû tirer un nez...
   Il faut reconnaître qu'il s'est montré beau joueur. Il est allé récupérer sa voiture à la fourrière comme si de rien n'était.
    Il n'a pas eu le temps d'en profiter vraiment.
   L'on prend plaisir, en déjeunant, à imaginer des notables qui tombent, comme les dominos du jouet. Maintenant que cela se passe ailleurs, il serait dommage d'en rester là. Le coup des notables-dominos doit évoquer un souvenir à Michèle Castouille qui se met à fredonner un air. Ces dames reconnaissent apparemment la comptine.
   – Pourquoi vous regardez-vous comme ça ?
   – Parce qu'il n'y a aucun rapport entre une perdriole et deux tourterelles, dit Emmeline Croin, qui entonne la chanson en appuyant bien sur chaque syllabe :

               Au deuxième mois de l'année,
               Que donnerai-je à ma mie ?
               Deux tourterelles,
               Une perdriole,
               Qui va, qui vient, qui vole,
               Une perdriole
               Qui vole dans le vent.

   – Dans cette affaire, précise Sophie Bernard, il ne sera pas nécessaire d'aller jusqu'aux douze coqs chantants, on se contera des trois ramiers des bois.
   Michèle Castouille aimerait bien qu'on lui explique.
   – Réfléchissez un peu, Michèle, et concentrez-vous sur les mobiles. Vous nous avez mises sur la voie, vous avez le droit de trouver toute seule.
   – Bon, comme vous l'avez dit, Abel Patou a été assassiné parce qu'il était tombé sur les documents qu'André Sterc avait cachés chez la Fadurle ; André Sterc, parce qu'il les avait conservés, et Bernard Bisque...
   Alberta Fiselou fait comme si elle comptait sur ses doigts, pour l'encourager.
   – Bernard Bisque... parce qu'Abel Patou avait deux grands-mères...
   On lui fait signe de continuer.
   – Deux grands-mères, dont l'une était ici, et l'autre là-bas... Mais elles n'ont pas pu faire ça toutes seules. Comment ont-elles pu...
   – Elles n'ont pas fait ça toutes seules. Mais cela, c'est une autre histoire, et nous avons assez réfléchi pour aujourd'hui.
   Vu le coup de pédale des dames quand elles rentrent, elles n'ont plus besoin de réfléchir. Le souvenir d'une lecture ravive encore leur énergie :
   – Il nous arrive exactement le contraire qu'à Bénin et Broudier sur la route d'Ambert, dit Sophie Bernard. Le départ a été laborieux, au retour, nous avalons les côtes comme des descentes.
   – Je vais te faire plaisir, dit Alberta au téléphone. Il ne sera pas besoin de réunir tous les acteurs du drame dans notre salon, comme ferait une Miss Marple. Si tu voulais venir dîner, nous te donnerions tous les détails sur le meurtre de Bernard Bisque avant de passer à table. Mes amies seraient ravies de te voir. Elles partent demain matin.
   – Je ne voudrais pas manquer ça, ma tante.
   – Leur départ ?
   – Non, votre petite démonstration.
   Pour marquer le coup, la tante Alberta a prévu un somptueux filet de bœuf, bardé avec de la ventrèche, et non du lard, une idée que Monsieur Robert a piquée à un charcutier-boucher du Lauragais, leur boucher commun est au courant. La pièce de viande sera simplement posée sur un lit de patates coupées comme de grosses frites, qui auront eu le temps de grésiller avec quelques oignons coupés en deux sur un fond d'huile neutre, et seront prêtes à recevoir le jus de la viande, quand on aura monté la température.
   Le commissaire a décidé de bousculer le protocole en demandant à ces dames ce qui les a mises sur la voie.
   – Une comptine et une fourrière, dit Emmeline Croin.
   – Une comptine ?
   – La liste des cadeaux à offrir à je ne sais quelle mie, aussi logique qu'une autre avec des ratons laveurs, nous a suggéré l'idée que le mobile du troisième meurtre pouvait être différent. Il existe bien un lien entre le premier et le deuxième, ces documents sur lesquels on tombe par hasard, ou que l'on a eu tort de conserver, cela ne veut pas dire qu'il y en ait un entre les deux premiers et le troisième.
   – Et la fourrière ?
   – La voiture de Bernard Bisque y a passé une nuit, dit Gisèle Pouacre, plus de temps qu'il n'en faut à un bon spécialiste pour travailler dessus.
   – Un très bon spécialiste...
   – Un bon mécanicien bien stylé par Aïssa Labrit, qui aura préparé tous les éléments de la machine chez elle. On lui aura expliqué comment les assembler et les installer. Même si l'on apprenait que le chauffeur de l'Impératrice est capable d'effectuer la plupart des réparations, et surtout de s'arranger pour qu'il n'y ait pas de pannes, cela ne nous avancerait pas à grand chose. D'un autre côté, qu'est-ce qui empêche ce chauffeur de prendre pour une nuit la place du surveillant attitré ? On remarquerait une femme. Un homme en uniforme...
   – Et pourquoi Aïssa Labrit se serait-elle donné la peine de préparer tous ces éléments ?
   – Parce qu'on le lui a demandé gentiment. Les Patou, les Oule et les Labrit forment encore un clan. L'Impératrice n'a cessé de protéger les Oule et les Labrit. C'est tout ce qui reste de l'ancienne maison. D'un autre côté, chaque élément à part devait être inoffensif. Et rien n'empêche un citoyen d'expliquer à un autre comment fabriquer un explosif. N'importe qui peut recueillir sur la Toile une quantité de renseignements de ce genre, et je ne crois pas qu'on ait inquiété qui que ce soit pour ça.
   – Tout cela est bien beau, mais il ne faut pas oublier que l'artificier doit être dans les environs pour désamorcer le dispositif en cas de besoin.
   – Nous avons eu tort de nous braquer là-dessus. Aïssa Labrit pouvait fabriquer plusieurs émetteurs ; l'un par exemple pour une voiture banalisée qui suivrait celle de Bernard Bisque jusqu'à l'entrée du village ; l'autre pour l'autre mère-grand. Je ne vois d'ailleurs pas ce qui pourrait interdire à quelqu'un de transporter un émetteur qui lui permettrait d'empêcher un engin d'exploser. On pourrait à la rigueur lui reprocher de ne pas être venu aide à une personne en danger, mais si l'on collait en prison tous les quidams qui regardent un groupe d'excités rouer de coups un de leurs semblables sans intervenir, les prisons ne désempliraient pas. Somme toute, vous avez fait votre métier en mettant une voiture mal garée à la fourrière, vous l'avez encore fait en suivant un suspect qui pouvait vous mettre sur la trace d'autres suspects, Aïssa Labrit a mis au point chez elle un engin qui n'était dangereux que si l'on prenait soin d'assembler les pièces nécessaires, restent l'Impératrice et son chauffeur – j'ai remarqué qu'elle n'allait pas faire ses courses à pied. Nous sommes tous prêts à comprendre la colère d'une grand-mère en deuil, et à saluer la fidélité de son chauffeur. Restent l'autre grand-mère et vous-mêmes qui n'avez rien fait. Une mécanique parfaite.
   – L'Impératrice ne pouvait être sûre que Bernard Bisque tuerait André Sterc.
   – En commençant par Bernard Bisque, elle brouillait encore plus la piste. À sa place, j'aurais attendu l'année prochaine, pour expédier André Sterc, par exemple, la veille du jour où toutes les bandes défilent. Un pierrot qui manque à l'appel, et que l'on découvre un peu plus loin, flottant au fil de l'eau.
   – Aïssa Labrit, dit Sophie Bernard, a perfectionné la machine infernale du Sacristain. Elle a pu confondre celui-ci, parce que le mécanisme déclencheur se trouvait sur la charnière de la portière avant gauche. Elle a jugé plus opportun de choisir la ceinture de sécurité que l'on boucle entre les deux sièges avant. Elle était sûre que l'on ne trouverait aucune trace. Elle s'en est d'ailleurs assuré en examinant l'habitacle, comme vos collègues le lui demandaient. C'est l'Impératrice qui a tout mis au point. On aura laissé le soin à Bernard Bisque de s'expédier lui-même. C'est du grand art. Vous féliciterez l'Impératrice de ma part.
   – Je n'y manquerai pas, mais je me dois de commencer par vous. À peu de choses près vous avez reconstitué tous les faits et gestes.
   – À peu de choses près ?
   – Bernard Bisque a bouclé deux fois sa ceinture sans que rien ne lui arrive. Nous ne pouvions prévoir le nombre de fois où il le ferait.
   – Une fois, pour sortir la voiture de la fourrière, une fois en partant de chez lui, dit la tante Alberta, la troisième lui a été fatale. Si vous aviez dû neutraliser le dispositif pour que Bernard Bisque ne soit pas carbonisé dans vos murs, j'imagine un moyen très simple de le réenclencher. Michèle Castouille nous a montré deux jouets conçus par Aïssa Labrit. Juste un coup de vis à une plaque d'immatriculation, et c'est reparti. Je compte sur ta discrétion, mon garçon. Ne va pas donner de mauvaises idées à tes collègues.
   – Ils n'ont pas l'esprit aussi mal tourné que vous, ma tante.
   Une surprise à la gare : l'Impératrice flanquée de son chauffeur.
   – Je tiens à vous remercier. Vous avez joué trois fois un rôle essentiel dans cette affaire : avec le site, en supposant que notre pauvre Abel avait caché des photocopies chez moi, et enfin, en reconnaissant nos talents. Voilà une affaire proprement résolue sans qu'il en coûte un sou au contribuable.
   – Il eût été en effet dommage, dit Alberta, que de tels individus échappent à votre bras séculier.
   L'Impératrice hoche la tête. La concordance des temps est discutable, mais la remarque est pertinente.

FIN

goudil


GÉNÉRIQUE

    L'auteur s'élève fermement contre les prétentions de tout quidam, qui se serait poussé dans le monde ou pas, de se prendre pour un personnage. La vie peine à nous offrir des sujets, ce qui le contraint à faire des efforts pour mettre sur pied des caractères qui tiennent la route.
   Il y a peut-être eu des romans à clés. L'auteur ne peut s'empêcher d'égarer ces clés-là.

   Les chartistes
FISELOU Alberta, tante d'Alcide Esparge
POUACRE Gisèle
BERNARD Sophie
CROIN Emmeline

  Les  acteurs de PLOC    
PATOU Bertrand
PATOU Adèle, épouse puis veuve de
    PATOU Georges, fils des,  dit Georges Tuchan, chanteur- à-texte
        PATOU Abel, fils de, huissier
        PATOU Isabelle, épouse de
            PATOU Adeline, fille des      
COUDE André - quart restant du capital de PLOC, trois sœurs
    COUDE, fils de , bouquiniste-relieur
        COUDE Gaston, fils de, dit Gastounet, joueur
LABRIT Gilbert, artisan-qualité, racheté par l'Impératrice
    LABRIT Aïssa (née Kamoul), belle-fille de, artificière
OULE Richard, artisan-qualité, racheté par l'Impératrice
MARLOUTE, dit le Père Marloute, cégétiste du PLOC
    MARLOUTE Louis, fils de, médecin

  La police et la justice
ESPARGE Alcide, commissaire, descendant des Fiselou
PUGNASSE Joseph, inspecteur
JOUASSE, inspecteur
MAPOMME, inspectrice-photographe
QUIRAL Muriel, juge d'instruction

    L'artisane
CASTOUILLE Michèle, menuisière-ébéniste
    Bertrand, fils de
    Yves, fils de
           une fille en cadette

   Les politiques
STERC André, dit l'Amórri
    Germaine, fille de, collégienne
    GRAP Raymonde, dite la Fadurle, tante d'André
BISQUE Bernard
    FIRMALET Pacôme, grand-oncle de, philosophe retraité
RUBIQUE dit le Vieux, ancien maire
CALFAT Georges, dit le Sacristain, artificier

   Les utilités, par ordre d'apparition
POURRAVE  Adrien, professeur saisi par l'huissier
BAGNAT, client de la chocolaterie
Marcelle, cliente de la chocolaterie
Mathilde, soubrette de l'Impératrice
PATOU Alexis, frère du fondateur, photographe de talent
TRAMOUSSE Jean-Robert, dit Monsieur Robert, patron du Décadi,
Maria, talentueuse cuisinière de Firmalet
La belle-mère de Georges Tuchan
Le chaufeur de l'Impératrice
Pierrots, fécos et goudils en quantité suffisante pour un carnaval

texte et photo R.Biberfeld - 2012
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