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Le cycle de Jocelyn

 IV. Le cas Jocelyn
 








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Jocelyn

   Il n'y aura pas de cas Jocelyn.
   Non que je renonce à utiliser l'outil. On n'en trouvera point de trace dans les monographies qui suivront. Ces courtes monographies ont fait ma réputation, bien que je n'obtempère pas aux sollicitations médiatiques, et encore moins aux invitations professionnelles. Ma pratique me suffit, que je vais observer sur place quand l'entourage a les moyens psychologiques ou financiers de la garder, ou dans mon service à l'hôpital psychiatrique de Morteseaux.
   Je veux juste conserver une trace du sujet à mon propre usage, et à celui de qui le voudra après ma mort. Je puis me permettre de ne pas suivre le protocole. Le jeune Jocelyn Cavé confirme certaines hypothèses que je n'ai jamais officiellement avancées.
   Ses compétences linguistiques, qui dépassent de loin les miennes le rangent dans la catégorie des autistes de haut niveau. Le soin qu'il prend à recopier des articles de dictionnaire en reproduisant la typographie avec une surprenante dextérité constitue à mes yeux une explication suffisante des capacités qu'il manifeste. Il s'en tient à des éditions du dernier quart du vingtième siècle du Littré, du Grand Robert et du Dictionnaire Historique de la Langue Française d'Alain Rey. C'eût été amusant de lui proposer des éditions plus actuelles, ou un antique Furetière. Cela ne s'imposait pas.
   Sans lui, je n'aurais jamais su que l'on doit l'empathie à un Anglais qui s'efforçait de traduire de l'allemand, ce qui devrait nous dissuader d'abuser de ce vocable, surtout pour en constater l'absence chez certains de nos semblables, d'un point de vue clinique, quand ce n'est pas pour condamner leur comportement.
   Échaudée par cette expérience, je me suis bien gardée de le lancer sur l'article autisme, ignoré du Littré, relégué dans le supplément de son édition du Grand Robert qui en fait simplement un synonyme de l'égocentrisme et de l'introspection. Son dictionnaire historique évoque la schizothymie de Kretschner, et fait état de l'autisme infantile précoce du bon docteur Kanner, notre maître à tous. Il ne précise pas que Kanner a lui-même subtilisé le terme au Suisse Bleuler qui l'utilise également pour désigner les symptômes d'une schizophrénie précoce. Jocelyn Cavé, qui n'en rate pas une, en aurait conclu que l'on est autiste depuis 1943, comme on est capable d'empathie depuis 1903. Il ne conçoit pas apparemment qu'une réalité puisse exister en dehors des dictionnaires. C'est accorder une excessive importance aux lexicographes qui, sous la pression des savants obstinés à donner un nom à chaque phénomène étudié comme si la page de la Genèse n'avait jamais été tournée, s'empressent d'accueillir leurs pâteux néologismes. Cela permet au moins, s'agissant de notions abstraites, de ne retenir que les définitions illustrées par des exemples. Je n'exclus pas que les mots ainsi compris, figés, presque étrangers aux usages spontanés puisque par définition ils ne peuvent répertorier que des énoncés déjà prononcés, et condamnés à plus ou moins long terme par l'évolution naturelle des langues, offrent une barrière efficace contre le monde dont ils sont censés rendre compte. Cela n'inspire à Jocelyn Cavé aucun désir de se prêter à nos commerces naturels, fût-ce en manifestant plus tard une certaine incapacité à réagir comme les membres de la tribu, comme l'a judicieusement fait remarquer monsieur Asperger. L'autiste de base devant se cantonner, quand il dispose d'un langage élaboré, au champ du concret et du fonctionnel, certains de mes confrères seraient tentés de faire un sort aux images et aux comparaisons auxquelles recourt Jocelyn Cavé (les querelles sont assimilées dans son texte à des tempêtes tropicales, et chaque nourrisson est astreint à un entretien d'embauche familial). Je ne tomberai pas dans le même travers que le sieur Piaget quand il détermine l'âge où un gamin peut dominer le raisonnement hypothético-déductif. La statistique vaut ce qu'elle vaut, comme la moyenne qui donne une note qu'un élève n'a jamais eue. Les métaphores figées dont grouillent les dictionnaires offrent un modèle que l'on peut assimiler sans ressentir le besoin de communiquer. Je compte m'attarder en revanche sur un aspect paradoxal du problème en temps et en lieu.
   Me conformant à un usage bien établi, je ne passerai pas tout à fait sous silence l'entourage familial qui offre au moins l'avantage de nous permettre de botter en touche selon l'expression d'un confrère du Sud-Ouest qui pratiqua le rugby en son temps. Je trouve au demeurant honnête de ne pas négliger l'observateur, à savoir moi-même, dans la mesure où les physiciens ont depuis longtemps constaté que la présence d'un expérimentateur peut modifier insensiblement le déroulement de l'expérience. C'est une précaution que l'on ne juge pas nécessaire dans notre milieu. Ces notes étant censées rester confidentielles, je puis prendre quelques libertés. Ce n'est pas pour rien que ma thèse de doctorat portait sur
L'Analyste et leur double. J'essayais d'établir que le thérapeute et son client s'associaient pour créer un sujet à traiter à partir d'un matériau fourni à mesure par ce dernier qui croyait le tirer de son propre fond. Mon analyste m'en a voulu quelques mois pour le rôle qu'il avait joué en l'occurrence à son corps défendant. Le bonhomme était un ardent disciple d'un grand prêtre qui insistait le plus sur le rôle du langage dans les bricolages que nous effectuons sur nous-mêmes, et livrait le résultat de ses recherches dans des ouvrages aussi limpides que les oracles d'Apollon à Delphes. On ne saurait trouver meilleur intercesseur. Il avait du mal à admettre que j'eusse voulu faire d'une pierre deux coups, laver mon esprit de ses derniers miasmes, puis utiliser cette expérience dans ma thèse. Comme je ne citais pas son nom, tout le monde pouvait s'y reconnaître. Il semble qu'il ne s'y soit pas tout à fait reconnu, puisqu'il a dû recourir ensuite aux services d'un de ses collègues. Mon directeur de thèse, un féroce comportementaliste, a été fasciné par mon projet, le reste du jury partageait son enthousiasme.
   Je me suis spécialisée dans les autistes (quoiqu'il m'arrive d'avoir à faire à des psychotiques et à des névropathes ne relevant pas de mes compétences officielles) pour la simple raison que je les considère comme des outils qu'il faut apprendre à utiliser. Un patient mutique qui se manifeste de loin en loin, de la façon la plus inattendue, fournit bien plus de renseignements qu'il n'y paraît. Et je soutiens que Jocelyn Cavé a été le meilleur outil que l'on m'eût proposé.
   Je vais à présent avancer quelques idées que je n'ai jamais eu la maladresse de développer dans mes ouvrages. Si tout le monde sait que les êtres qui souffrent de troubles psychologiques veulent à la fois se sentir mieux et ne pas guérir (ce qui diminue d'autant la portée de la psychanalyse), que certains couvent leurs psychoses et leurs névroses tout en espérant en être un jour soulagés, ce sont là des vérités qui ne sont pas bonnes à dire. Pythagore a très mal pris qu'un de ses disciples révélât à des profanes les mystères de la racine de deux.
   Nos autistes sont d'autant plus intéressants qu'ils en sont restés en-deçà des protocoles généralement admis, ce qui les rend utiles pour tous ceux qui se penchent sur les animaux sociaux qui s'y prêtent volontiers, ou qui en souffrent.
   Les obstétriciens vous décriront mieux que moi les modifications organiques qui accompagnent les dénis de grossesse, certaines réfractaires parvenant à se dissimuler la présence d'un enfant dans leur ventre quasiment jusqu'au terme.
   Les dénis de naissance sont malheureusement bien plus fréquents. C'est un choc que de venir au monde. Qui se résorbe presque immédiatement dans la plupart des cas. Les dénis de naissance prolongés rendent un sujet naturellement inabordable, il se plonge dans ses propres protocoles, ce qui ralentit en général son développement intellectuel, quand cela ne laisse pas des séquelles irréparables chez les autistes dits de haut niveau. Les dénis de naissance mal digérés se cristallisent plus tard en dénis d'existence aux effets divers dont notre terminologie rend compte. Cela dit, le milieu familial joue en général dans le processus un rôle qui n'est pas négligeable.
   Il ne me semble pas qu'il faille lui accorder trop d'importance dans la famille Cavé qui a produit, en dehors de Jocelyn, un aîné qui brille en khâgne, et une cadette qui n'a eu à résorber qu'un léger déni d'existence curieusement relevé par mon patient en principe fermé à son entourage. Il pouvait le faire dans la mesure où il ne se sentait pas concerné. Ce n'était qu'une petite poussée de fièvre dans ce processus d'absorption dont les parents font les frais. Le peuple parle d'âge ingrat, l'entendu de crise de l'adolescence, le blasé murmure que ça leur passera avant que ça le reprenne, et cela procure à d'aucuns des malaises ontologiques de qualité à cultiver ensuite.
   Pas besoin de présenter Arnaud Cavé, qui se sent comme chez lui dans les émissions littéraires. Il aborde tous les genres sur le ton de la blague à froid, et s'est acquis les grâces de la critique et du public sans apparaître comme un faiseur et un faisan. Je ne porterai pas de jugement de valeur, car j'en suis incapable, mais je le lis volontiers. Il ne sort pratiquement pas de chez lui, ne se mêle guère au monde, travaille quatre heures de rang au petit matin, sinon, il lit, se documente, et reste à la disposition de la jeune classe. Il a consacré à Jocelyn un récit lucide des premières années, qui a fait sensation et s'est très bien vendu. Ses observations sont pertinentes et parfaitement inutilisables. Je ne saurais lui en tenir rigueur. Je me trouve souvent dans le même cas.
   La mère, bien souvent absente, me semble un peu trop présente quand elle est là. C'est une des opératrices les plus demandées sur le marché, et son nom est régulièrement associé de Serge Beau, une des valeurs sûres de notre cinéma depuis plus d'un demi-siècle. Personne ne l'a encore égalé dans la description sarcastique et léchée de la bourgeoisie sous toutes ses formes. Vous aurez tous reconnu la fameuse Alice Savinavoch, qui a obtenu quelques prix pour ses prises de vues. Elle a préféré garder son patronyme.
   Ce qui a le plus retenu mon attention, chez Jocelyn, c'est qu'il a trouvé la meilleure façon d'entrer en contact avec son milieu, sans en être contaminé. Il parvient à le neutraliser par un recensement exhaustif des termes qui le décrivent à un moment donné. Recopier un article du dictionnaire, surtout si l'on retient aussi bien les détails de la typographie que les sens et les citations, c'est se pénétrer d'une expérience universelle sans la partager. Du vx. au néol. ou au fam. tous les locuteurs défilent sous ses yeux, sans qu'il établisse aucune hiérarchie. L'idée ne me viendrait jamais de féliciter un collègue de sa suffisance. Il y a de bonnes chances qu'il ne connaisse pas assez la langue classique pour en être flatté. C'est grâce à Jocelyn que j'ai appris que l'expertise, que je prenais pour un anglicisme dans le sens de compétence, n'est qu'un retour de flamme.  
   On pourrait juger résolus tous les problèmes que pose Jocelyn (on peut tirer apparemment bien plus de choses de lui que de la plupart des autres patients, même s'il s'entoure de ses dictionnaires comme les pionniers du Nouveau Monde de leurs charrettes lorsqu'ils se font attaquer par les Indiens) s'il ne mettait pas le terme uniate, sur le même plan que l'unicité, les deux mots étant sans doute aussi difficiles à placer dans un dîner en ville. Il faut être un spécialiste pour savoir que le premier désigne des papistes qui prient comme des orthodoxes, le schisme n'a pour eux été que relatif ; le second est directement compréhensible, surtout par nous qui croyons à l'unicité de tous les individus. Et c'est normal : à l'inverse d'un calcul biliaire qui reste un calcul biliaire quel que soit le malade affecté, les éventuelles allergies ne concernant que l'anesthésiste, un trouble mental a mille et une façons de se ramifier selon les sujets. Un TOC ( trouble obsessionnel du comportement ) peut se manifester d'innombrables façons, ce qui nous offre une matière bien plus riche qu'on ne croit, malgré les préjugés du peuple à qui il suffit de savoir si un quidam est bon ou non à passer quelques temps dans les petites maisons. Il faut voir ce que nous entendons quand nous avons le malheur de relâcher dans la nature un individu qui fait des dégâts. Jocelyn ne risque d'en provoquer aucun. Je crains qu'il ne doive continuer de vivre dans un milieu confiné pour la bonne raison qu'il s'y trouve bien et que la famille a les moyens d'assurer l'intendance. Il n'est pas assez gênant pour qu'on éprouve le besoin d'essayer de l'introduire dans un circuit plus ordinaire. Le père me semble trop compréhensif, et la mère trop aimante.
   On pourrait être frappé par le fait que Jocelyn tient compte du contexte. Il a affolé une institutrice qui se proposait de lui apprendre à écrire, en reproduisant d'emblée un article du dictionnaire dans ses moindres détails. Elle n'a même pas été capable de se demander pourquoi il avait jeté son dévolu sur le mot police.
   Il perçoit des rapports étranges entre deux mots qui n'en ont aucun, entre empathie et empaumer par exemple.  Le monde extérieur n'existe que dans le dictionnaire, et le fait que deux entrées soient proches n'est pas insignifiant, elles établiraient entre elles des relations particulières par osmose, et Jocelyn jugerait significative la présence à ses côtés de l'osmonde qui affectionne les lieux humides et les terrains siliceux. L'existence d'une osmonde royale retiendrait peut-être son attention, bien qu'il ne s'agisse que de fougères. C'est à se demander si le petit drôle n'a pas fini par déteindre sur moi. Les mots, comme les volumes constituent pour lui un rempart infranchissable, bien plus solide que la plupart des bricolages de ses semblables. Je crois son cas d'autant plus grave qu'il semble à première vue prometteur. La capacité de produire des phrases élaborées constitue le meilleur des sauf-conduits. Pourquoi insister ? Il aura payé son écot, mieux sans doute que les utilisateurs courants d'une langue véhiculaire. Et je ne parle pas de la variété, de la multiplicité des performances envisageables. moi-même et mes collègues avons l'air de radoter à côté, avec notre jargon qui nous tient lieu de teddy-bear.
   Ce n'est pas ici le lieu de s'interroger (il me manque les compétences requises) sur toutes les fonctions du langage que Jocelyn récuse nettement, et peut-être en connaissance de cause. Je comprends que les marmots reniflent ce qu'on met dans leur assiette et se méfient de nos explications. La plupart du temps, les parents se contentent de leur signaler qu'encore heureux qu'il y ait une assiette et quelque chose dedans. Que ceux à qui l'on n'a pas tenu ce langage lèvent le doigt. L'apprentissage du langage nous engage sur des terrains dont nous ignorerons toujours la plupart des chausse-trapes. Je comprends les réticences. C'est la première fois que j'assiste à une grève du zèle. 
   La sincérité de Jocelyn ne fait aucun doute, dans la mesure où il ne peut ignorer les atouts que lui donne sa manie.  Et j'ai tout fait pour m'en assurer, comme pour m'assurer qu'il en soit conscient. Je n'aurais jamais pensé à faire de l'affection que l'on peut porter à un être un processus morbide, le dictionnaire nous y encourage. Je dois avouer que les interprétations de Jocelyn se défendent aussi bien que les paradoxes des sophistes grecs, bien qu'il ne s'agisse pas pour lui d'éprouver la trame des raisonnements. Comme les réalistes scolastiques qui en tiennent pour l'existence réelle de Dieu et des universels, Jocelyn prend au pied de la lettre les informations que donnent les dictionnaires, qui ont pour lui la même valeur concrète qu'une table. Je l'ai fait travailler sur les articles "sophiste" et "paradoxe", pour m'apercevoir que le Robert, moins honnête que le Littré, retient surtout l'idée des raisonnements captieux, ce qui prouve que les plaisanteries d'Aristophane n'ont pas fini de faire des dégâts. Il a pu retenir le fait que tout raisonnement est fait pour capter plus ou moins insidieusement l'assentiment de celui à qui on l'assène. C'est dire si mes initiatives se sont avérées souvent contre-productives à l'usage. Pour la bonne raison que Jocelyn est un sophiste lexical qui ne cherche à séduire personne. Il trouve là-dedans assez d'arguments pour nous prier de lui foutre la paix. Mais je ne peux qu'admirer la richesse d'un environnement aussi limité, qui renferme une infinité de potentialités, ce qui ne devrait pas surprendre les spécialistes en géométrie fractale.
   Le moment semble venu d'analyser un paradoxe apparent (la science se nourrit de paradoxes apparents et je remercie Jocelyn de m'en servir un beau). Le langage articulé constitue le plus efficace des outils de communication, et c'est grâce à lui que nous sommes entrés dans le processus d'hominisation, même si nous n'en acceptons pas toutes les conséquences.  Je ne vais pas évoquer le temps perdu à déformer les arguments des autres, ou tous les moyens déployés pour les empêcher de s'exprimer, tout en les invitant à ne pas se replier sur eux-mêmes. S'agissant de Jocelyn, peine perdue. À force de recopier des citations, il domine la morphologie et la syntaxe mieux que moi-même. Il  serait parfaitement capable d'entamer des études supérieures, et même de s'insérer dans la société mieux que les prétendus asociaux qui admettent au moins l'existence de celle-ci dans la mesure où ils en transgressent les règles. Il y fera moins preuve de "maladresse sociale" que la plupart de nos patients. Il suffit de l'observer cinq minutes pour s'assurer qu'il n'en prend pas le chemin. C'est ça le paradoxe. Plus il avance, plus il aggrave son cas. Je ne sais si c'est instinctivement qu'il a compris qu'il lui fallait tolérer la présence de quelques intrus (comme moi-même) qu'il ignore dès qu'il ne s'agit plus d'utiliser les dictionnaires comme truchement, être propre sur lui, et se sustenter (sans qu'on puisse savoir s'il aime ou pas). Il suit parfois les émissions diffusées par la boîte à images, et lâche à table des énoncés sans grand rapport avec la conversation, comme "On ne peut gloser sur tout". Ces énoncés ne se trouvent pas dans les dictionnaires, il les produit de lui-même, ce qui ne veut pas dire qu'il cherche à entamer une conversation. Ils méritent au moins de figurer comme citation dans un dictionnaire. C'est une sorte de voix off insolite. J'aurais pu conseiller à l'entourage d'en examiner le contenu, à la lueur de leurs propres discours. Je ne l'ai pas fait.  Il ne meuble que les silences. Il n'interrompt personne. J'ai pu lui communiquer des clartés en partant des définitions, ce que personne n'avait eu l'idée de faire avant moi, et je constatais qu'il enregistrait, même s'il n'en faisait pas état. Je me gardais bien de solliciter son attention.
   Cela dit, il représente un outil merveilleux qui permet d'aborder autrement certains de nos patients et même... n'importe qui. Comme il refuse le cahier des charges, il nous permet d'en observer le contenu.
    Notre métier nous amène à étudier de près les erreurs de distribution. Elles sont d'autant plus inévitables qu'il s'agit à la fois, dans un cadre plus large que celui de la comédie italienne, de trouver un emploi (je n'ose penser au sort que Jocelyn réserverait à ce terme) et de distribuer les rôles. Celui que je joue pour un malade qui passe à nos yeux pour gauchir la réalité, ou pour un soi-disant persécuté, n'est pas celui que je joue pour les gens que je croise, mon mari ou mes enfants. La plupart des gens sont considérés comme sains d'esprit parce qu'ils se satisfont d'un assortiment de repères convenus, même s'ils se donnent des airs de ruer dans les brancards. Nous endossons notre défroque à la ville comme sur une multiplicité de scènes imaginaires. Contrairement à ce qui se passe sur les vraies scènes, nous donnons plusieurs pièces à la fois sur des théâtres divers, et le canevas n'est pas très élaboré.
   Cela semble aller de soi, jusqu'à ce que nous tombions sur un Jocelyn. Il dispose manifestement de tous les atouts pour communiquer, et demeure inabordable, ce qui ne peut que nous mettre en porte-à-faux. Moi, ça me va, dans la mesure où il peut faire office de passe-partout dans ma pratique quotidienne. Un passe-partout se moque éperdument de ce qu'il y a derrière la porte. N'empêche qu'il m'a donné l'idée de me pencher sur le rôle que je jouais pour d'autres patients, et de me glisser plus aisément dans leurs délires, ce qui me permettait d'en orienter heureusement le cours. Inutile de dire que ce n'est pas ainsi que je présentais mon travail aux confrères. Cela n'améliorait pas toujours l'état de nos patients, mais l'on savait où l'on en était.
   Le malheur, dans les pièces communes, si j'ose me permettre cette plaisanterie, c'est qu'elles sont trop contraignantes (horaires, transports, cadences) pour nous permettre de mettre au point nos propres canevas. Les âmes simples se précipitent sur des canevas tout faits que l'on acquiert dans le marché aux canevas tout faits. Cela n'empêche pas la bête humaine de s'efforcer d'exister, et l'on ne peut toujours éviter un clash. Le commun entretient des confusions pour le moins dommageables à l'exercice de notre métier.
    On envoie par exemple chez nous de prétendus pervers qui n'ont fait que franchir une ligne, et sont devenus de ce fait dangereux, bien qu'il ne faille pas les confondre avec les patients qui relèvent de notre compétence dans la mesure où leurs perceptions sont carrément déformées. Je ne parle pas des gâteux dont la tête grouille et qui souffrent simplement d'une maladie dégénérative. L'aristocratie faisait aussi bien embastiller le turbulent Mirabeau qui couchait avec sa soeur, que le fils de famille qui battait franchement la campagne. Je ne parle pas des maisons de force qui avaient l'air de fourre-tout. Combien de fois faudra-t-il répéter que si l'homme est un animal social, aucun d'entre eux ne saurait être asocial quoi que l'on en dise et quoi qu'il prétende. Par contre, on colle dans les prisons des malades qui relèveraient plutôt de nos compétences. Au moins, la plus grande partie de notre pratique a-t-elle le douteux mérite de s'être soustraite à cet universel maquignonnage.   
 Jocelyn se claquemure derrière les dictionnaires ? Les dictionnaires deviendront eux-mêmes des moyens de communication, et je m'efforcerai d'utiliser ce corpus pour aborder les matières que tout honnête homme se doit de dominer, au risque, vérifié, de les voir tout simplement devenir comme des confirmations des définitions que donnent les lexicographes. Qu'importe ? Faute de lui ouvrir de nouveaux horizons, j'aurai mis un peu d'ordre dans la cellule. Ne voyez en moi aucune affinité avec le docteur Adler toujours décrié dans la profession. Cela partirait d'une bonne intention de donner un sens à notre vie si notre vie avait un sens. Et il y a autre chose à faire que de renvoyer le client dans le monde en lui tapotant la nuque. D'autres sont plus hypocrites, qui ne font mine d'aider leur pratique à détecter les traces de tartre polluant leur grille d'égout, que pour procéder à un juteux détartrage. Mes collègues et moi-même, nous avons affaire à des gens qui souffrent vraiment, et nous parvenons parfois à les soulager. Esquive, repliement, à l'occasion accompagné d'une redoutable agressivité, si ce n'est d'une désespérante atonie, régressions exagérées sont notre lot. Et dire que l'entourage fait parfois interner, avec la complicité du médecin de famille et d'un collègue complaisant, des gens qui ne relèvent d'aucune de ces catégories, il y a de quoi se prendre la tête.
   Il y a longtemps que je ne me la prends plus. Curieusement, les parents de Jocelyn non plus. Ils me semblent étrangement apaisés. Du moment qu'il a pris les mesures qui lui semblaient s'imposer, le père estime avoir rempli son contrat. Le mal de vivre des autres lui procure l'argument de ses fictions, il y montre à l'occasion un vrai talent pour en faire endosser les effets à des personnages qu'on ne parvient pas aisément à oublier. Le dépuratif aristotélicien s'avère fort efficace pour l'auteur, quant au public, c'est son affaire. La mère pense plus aux autres qu'à elle-même, quand elle est là, ce qui est une rare qualité, et un défaut dans la mesure où, quand on ne défend pas son territoire, on fausse la donne. Elle lutte contre sa tendance à imposer une envahissante affection. Elle montre vis-à-vis de Jocelyn un sens de la mesure étonnant, sans rien perdre de sa chaleur. Je me suis souvent dit que c'est beau comme l'antique. On devrait leur décerner une médaille. Je ne puis m'empêcher de soupçonner qu'un tel discernement affectif est une défense aussi efficace que celles de Jocelyn. Je n'ai pas jugé utile de leur expliquer que bon chien chasse de race, le garçon marche sur leurs traces à sa façon.
   D'autres que moi se seraient félicités que Jocelyn ait relevé chez lui-même quelque embryon de libido, sans s'arrêter au fait qu'il ne lui accorde aucune espèce d'importance. Je lui aurais inspiré un désir fugitif. La belle affaire ! La plupart des garçons et des filles, et j'en étais, montent en épingle de tels embryons, et ne s'aperçoivent même pas qu'ils gâtent leurs plaisirs en en faisant un roman. Malheur, à ceux qui sont maladroits à ce jeu : incapables de demander, pas assez déterminés pour exiger, il ne leur reste plus qu'à passer en force. Les prédateurs sont légion et, quand ils ne relèvent pas de la correctionnelle ou des assises, plutôt fiers de leurs conquêtes.
   Je n'ai appris que j'étais la Tilde de Jocelyn qu'en lisant son compte-rendu. Ce n'est pas un sobriquet affectueux, juste un jeu de mots sur mon prénom. Il ne pouvait approfondir son sujet qu'en s'équipant d'une Tilde comme moi. Je lui ai rendu la fréquentation des dictionnaires plus goûteuse, certaines définitions sont devenues comme des fenêtres sur un monde qui ne sera jamais le sien ; et cela m'a permis non seulement d'enrichir mon propre fond, mais d'établir un modus vivendi apparemment efficace entre lui et son entourage immédiat. Personne ne viendra déranger ce cotonneux nirvâna. Quelques grincheux m'objecteront que ce n'était pas le but de la démarche. Il me suffit que le patient ne souffre pas, et que son entourage ne se laisse pas obnubiler par l'obsession de le mettre en circulation. Je continuerai pour ma part à employer les mots de la tribu dans mes relations avec mes confrères, et dans mes ouvrages. Nous n'avons à présent plus rien à faire l'un de l'autre. Comme il le dit lui-même, il ne peut pas y avoir d'après puisqu'il n'y a jamais eu d'avant. Bonsoir, Jocelyn.


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texte et dessin R. Biberfeld - 2009/2012
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