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Un roman policier en 10 chapitres



Quatre dames en bateau 

Chapitre I 

MON DIEU QUEL HOMME, QUEL MÉCHANT HOMME



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chapitre 1
       Josiane Gerbille, née Clinette, ne peut s'empêcher, quand elle pense à son époux, de chantonner dans sa tête, sur l'air du Petit Mari : "Mon Dieu quel homme, quel méchant homme" . Le souvenir d'une ronde enfantine. Mais ce ne sont plus les mêmes paroles.

           Josiane s'est donné un galant
           Mon Dieu quel homme, quel méchant homme,
           Josiane s'est donné un galant ;
           Mon Dieu quel homme, qu'il est méchant.

   Alain Gerbille étant de taille moyenne, elle n'a aucune chance de le perdre dans un grand lit, de le chercher avec une chandelle, de mettre le feu à la paillasse, de le trouver tout rôti, et que, placé dans une assiette, un chat le prenne pour une souris.
   Si elle s'est en son temps laissé embarquer par un petit cachetier qui faisait ses classes au Centre Ouest Républicain, c'est parce qu'il avait l'art de trouver le mot qu'il fallait au moment où il le fallait. Une qualité vite remarquée par son chef qui avait l'œil et du nez. On pouvait faire sauter au petit drôle la case coupeur de dépêches pour l'envoyer directement au tapin. Il savait déboutonner le témoin le plus inhibé, et repérait les bons clients avant même que les collègues eussent l'idée de tourner la tête. Mais, dès qu'il s'agissait de mettre la chose sur un papier, il avait si peu de talent que, même dans ce milieu, on était forcé de s'en apercevoir. Passé maître dans l'art de mettre l'interlocuteur à l'aise, il souffrait mille morts à l'idée d'avoir à aligner deux phrases qui se tiennent. Norbert Larousse, le rédacteur en chef de cette honorable torchon, affectueusement surnommé le GUL (Grand Usuel Larousse) par son équipe, demandait à l'un de ses chroniqueurs de faire le nègre, et à l'inverse du nègre ordinaire, celui-ci ne se gênait pas de signer le pensum de son nom, après avoir sécrété le nombre de caractères requis. Et le Gul apaisait les aigreurs du pataud en lui accordant une rémunération aussi importante qu'au signataire de l'ours.
   La famille d'Alain Gerbille était quasiment comme cul et chemise avec celle de Josiane Clinette. Il s'ouvrit un jour de son petit problème chez les Clinette, en présence de Josiane, qui comptait entrer à l'École des Chartes. Celle-ci, qui était bien jeune et quelque peu naïve, lui demande gentiment de lui exposer le contenu du prochain article. Elle se sentait ce jour-là des humeurs pédagogiques qu'elle eût mieux fait d'étouffer. Connaissant l'abîme qui sépare l'oral de l'écrit, elle essaie de l'aider à sortir quelque chose. Elle a beau faire, cela reste à la fois pâteux et confus. Ne doutant pas de la valeur de l'exemple, elle finit par lui faire une démonstration. Il en est effaré : c'est lui, vraiment lui, et pas un autre, et le moins que l'on puisse dire, c'est que ça accroche. Il présente le résultat au Gul, qui se promet d'allumer une chandelle à Lourdes. Comme Josiane n'est pas tout à fait dépourvue d'attraits, il ne peut s'empêcher de la trouver belle. Elle ne s'attendait pas à ce qu'on la trouvât si belle. Mariage dans la foulée, trois enfants coup sur coup pour freiner des humeurs éventuellement vagabondes. Pas question de la laisser végéter dans une grande école. À peine s'il consent à ce qu'elle passe une agrégation, l'essentiel étant qu'elle dispose d'assez de loisirs pour revoir ses copies après avoir corrigé celles de ses élèves. La toile remplissant parfaitement son rôle, elle suit la carrière de son mari, en recevant des informations d'un peu partout. Elle renvoie le propre par le même canal. Le produit est livré au Gul, après ce tour de passe-passe. Alain Gerbille a même eu l'occasion plus d'une fois d'étinceler sur les plateaux, où sa faconde émerveille le public. Il est vrai qu'il n'est pas tenu comme les caricaturistes de montrer en direct ce qu'il sait faire. Il n'a pas caché au journal que sa moitié revoit sa copie. Un euphémisme. Pour apaiser certaines nostalgies, celle-ci ne peut s'empêcher de faire des fiches, de classer, d'esquisser des synthèses, de faire des rapprochement. Il lui est même arrivé de suggérer des sujets. D'abord condescendant : "Chacun son truc, moi le terrain, toi, la plume d'oie", il constate vite qu'il a laissé passer de beaux sujets. Ce n'est pas que Josiane Gerbille soit comme lui dotée d'un flair d'épagneul, mais elle réfléchit comme les cuistres qui ont fait les écoles. Il a d'abord considéré, en son for, le talent de sa moitié comme une insulte, en s'imaginant qu'elle n'avait pour lui aucune considération, puis, tout en sautant sur les aubaines, il a eu l'impression qu'en lui proposant certaines pistes, elle essayait de l'écraser. D'autre part, il estime qu'en renonçant à sa carrière d'archiviste, Josiane ne lui a rien sacrifié du tout, vu qu'il lui a permis de se faire une idée de la vraie vie. La vraie vie présente moins d'attraits pour elle, tant qu'elle n'est pas entrée dans l'Histoire qui remet nos misères en perspective.
   S'il n'est pas assez obtus pour ne pas se rendre compte que sans elle, il ne serait pas considéré comme un des plus grands reporters de son pays, qu'il pourrait essayer de rendre compte des événements les plus spectaculaires sans arriver à produire autre chose que des pétards mouillés, il ne peut s'empêcher de lui en vouloir. Elle a bien essayé de lui expliquer qu'il avait des aptitudes dont elle était parfaitement dépourvue ; elle a une conversation plutôt terne, elle ne sent pas vraiment les situations, elle aurait été ravie de vivre comme un modeste rat de bibliothèque, juste bon à produire des ouvrages savants, et des conférences approfondies devant un public choisi, sa faculté d'aborder simplement des sujets complexes pourraient en faire une excellente vulgarisatrice, si elle en éprouvait l'envie, elle a sué sang et eau pour dominer deux langues en dehors de la sienne, alors que lui, il en baragouine au moins une demi-douzaine, en multipliant les fautes grammaticales et les à peu près ; mais il ne peut s'empêcher de se sentir humilié par la seule véritable supériorité de sa moitié. Son exaspération se traduit par des frites administrées régulièrement, et pas qu'aux fesses. Une technique qu'il tient des gros bras d'un grossium qu'il avait contrarié à ses débuts. Les gifles administrées du bout des doigts, quand on sait y faire, sont bien plus douloureuses que les vraies et laissent moins de traces que les coups. Chaque fois qu'il estime que son épouse affiche un air un peu trop arrogant, il lui en file une, sous prétexte qu'elle cherche à le rabaisser. Un jour, elle n'a pu éviter de lui dire :
 
   – Si nos élèves nous traitaient de la sorte chaque fois qu'on les corrige, notre administration se trouverait dans l'obligation d'ouvrir quelques postes aux concours.
   – N'essaie pas de me faire passer pour un tortionnaire.
   Il est vrai qu'il ne tombait pas dans la spirale de la violence. C'était un artiste en son genre. Il passait pour un père exemplaire aux yeux de ses enfants, avec qui il jouait et plaisantait, le géniteur attentif et jovial dont rêvent toutes les mères. Pire, il prenait un malin plaisir à porter sa femme aux nues dès qu'il le pouvait, s'extasiant sur sa culture et son esprit, reconnaissant qu'elle l'aidait bien plus que l'on ne pouvait l'imaginer (il se gardait bien de dire à quel point). Elle sentait se refermer sur elle comme un étau de bonhomie, dans la mesure ou ce n'était qu'avec elle qu'il se lâchait vraiment. Il allait même, sur les plateaux jusqu'à trouver des formules qu'il n'aurait jamais trouvées devant son clavier. Après deux semaines où il avait été retenu chez des Touaregs au grand effroi du monde civilisé, avant d'être relâché moyennant un somptueux pourboire, il avait répondu à un confrère qui lui demandait s'il avait été maltraité :
  –
Pas plus mal qu'un détenu ordinaire dans nos prisons, ou qu'un cadre de France Télécom. Même s'il avait pu écrire cette formule, il l'aurait noyée dans une bouillie indigeste.
   Ce que son mari ignorait, c'est qu'elle tenait une chronique de ce qui se passait quand ils se retrouvaient ensemble, tous les deux. Le fait qu'elle ne formulait aucune critique, et qu'elle n'émettait aucune plainte, accentuait les effets. C'était sec, c'était nerveux, il y avait comme un rythme. On se serait arraché le livre dans toutes les librairies. Ce texte était dissimulé parmi les cours qu'elle préparait sur son ordinateur, pas besoin de fouiller dans ses fiches pour les retrouver. Il ne s'était pas méfié quand elle avait spécifié devant notaire, que cet ordinateur portable devait revenir à Emmeline Croin, une amie de ses parents qui l'avait un peu aidée quand elle préparait un concours qu'elle n'avait jamais pu présenter. Cette dame n'avait pas été dupe apparemment des amabilités  de son mari quand celui-ci chantait ses louanges dans le monde.
     –  Ton mari est parfait. Il ne cesse de nous le démontrer. Vrai, si tu le quittes, tu auras tous les torts.
   Tout juste si Josiane Gerbille était alors parvenue à ne rien lâcher.
   Elle s'imaginait son mari en train de remettre l'objet à Emmeline Croin : "Il sera dans de meilleures mains que dans celles d'un éditeur de manuels", sans se douter une seconde du danger qu'il représentait. Il y avait là de quoi intriguer un officier de police judiciaire en cas de mort subite. En tout cas, il aurait tout loisir de savourer la petite surprise si l'envie le prenait de tuer la poule aux œufs d'or.
   Cette idée le traversait, faute d'arriver à trouver un autre moyen de l'anéantir. Le plus agaçant, c'est qu'il ne pouvait rien lui reprocher, pas même son abjection, dans la mesure où elle essuyait ces frites administrées au moment où elle s'y attendait le moins, avec la patience d'une sainte face à ses bourreaux, elle montrait alors une effrayante dignité. Elle n'avait même pas menacé de rendre son tablier de nègre, sachant bien à quel point il avait besoin d'elle. Il la soupçonnait de jouer malicieusement cette carte au moment même où elle endurait ses mauvais procédés. Une plainte, un soupçon de révolte lui auraient donné la possibilité d'assurer son emprise. Peine perdue. Elle était juste de plus en plus absente d'elle-même quand ils se trouvaient seuls. Elle étalait à plaisir son aisance sur le clavier. Il lui suffisait à elle de faire courir ses doigts dessus, les phrases se dévidaient sur l'écran sans qu'elle marquât le moindre temps d'arrêt. Ce qui se conçoit bien s'énonce clairement, comme disait cet imposteur qui faisait semblant d'ignorer que l'énonciation, quelle que soit la qualité des conceptions, cela ne va pas de soi. Il était payé pour le savoir.
   Il ne put s'empêcher, quand le Gul lui demanda un papier d'ambiance sur les croisières organisées par Les Rois Mages, de proposer à sa femme de l'amener avec lui. Josiane Gerbille frémit : cela voulait dire qu'elle se retrouverait encore plus longtemps avec lui que d'habitude. Les enfants avaient été à cette occasion disséminés à droite et à gauche à l'occasion des grandes vacances.
   Le Gul n'était pas du genre à offrir des croisières à ses baroudeurs, alors qu'il existe tant de conflits dans cette vallée de larmes. Mais Les Rois Mages avaient connu quelques malheurs, ces derniers mois, deux navires plantés sur des écueils, un troisième drossé sur une côte au pied d'une falaise par gros temps, trois incendies à la suite d'un court-circuit. Cela rappelait des souvenirs assez récents. Un autre voyagiste avait connu de tels désagréments quelques années plus tôt. Normalement, pour participer à ce genre de croisières, il faut s'y prendre assez tôt. Là, il y avait eu pas mal de désistements. Les Rois Mages avaient bien envoyé une lettre circulaire pour annoncer à la clientèle que le bar serait gracieusement ouvert, à condition que l'on n'ait pas des goûts de luxe, l'on peinait à réunir un nombre de voyageurs suffisant. Le Gul était curieux de se faire une idée de l'état d'esprit des passagers qui s'embarqueraient dans ces conditions. Il suffisait à Josiane Gerbille d'adhérer à l'association La Grande Bleue spécialisée dans les voyages agrémentés d'un vernis culturel, qui avait gardé quelques liens avec le voyagiste. La Grande Bleue trimbalait des enseignants sur les cinq continents, et promenait ses retraités sur les bâtiments affrétés par Les Rois Mages. Faute de gravir au pas de charge les pentes du Machu Pichu, l'on pouvait parcourir, au pas de charge, les rues des capitales côtières, et visiter vite fait bien fait leurs musées. Compte tenu des règles du genre, La Grande Bleue était ce qui se faisait de mieux. Alain Gerbille n'aurait qu'à tailler le bout de gras avec le maximum de passagers, et rapporter ses impressions à sa femme qui n'aurait pas besoin de prendre des notes pour se faire une idée. On pouvait faire confiance au journaliste pour fournir le matériel, son épouse était capable de rendre l'ambiance. Cela se présenterait comme un feuilleton. Chaque jour, le Centre Ouest Républicain en offrirait un chapitre. Pour éviter tout procès, la chose serait romancée, l'on ne divulguerait aucun nom. Une sorte de roman à clé, où tous les traits de caractère seraient brouillés de sorte que l'on ne puisse identifier personne, tout en ayant l'impression de se trouver en terrain connu. Josiane Gerbille n'avait jamais pratiqué ce genre d'exercice, mais elle était prête à relever la gageure.
   Quand Emmeline Croin apprit que le couple partait en croisière, elle sentit comme une odeur de roussi, et mentit effrontément en disant qu'elle salivait à l'idée de s'embarquer dans un hôtel flottant, où l'on ne pouvait pas faire des randonnées à vélo. Elle se concerta avec ses amies, avec lesquelles Josiane ne manquerait pas de faire connaissance. On ne saurait imaginer tempéraments apparemment plus dissemblables. Elle même était toujours sanglée dans sa veste de tailleur, au dessus d'un pantalon sobrement impeccable, Sophie Bernard ferait  sensation dans sa tenue de gitane, avec un filet de pêcheur en guise de châle, Gisèle Pouacre pouvait s'habiller comme elle voulait, elle ferait toujours penser à un Pierrot de Watteau, et la grand Alberta Fiselou donnerait comme des nostalgies aux vieux messieurs avec son air de mannequin des années soixante. Elles s'intéresseraient comme Alain Gerbille aux expériences des passagers. Sophie Bernard consignerait dans un ordinateur portable toutes leurs observations, et s'efforcerait de faire les recoupements nécessaires. En variant leurs centres d'intérêt, elles n'attireraient pas trop  l'attention d'Alain Gerbille. Pour l'instant, elles se donnaient un objectif, relever toutes les possibilités qu'offre un bateau de croisière à quelqu'un qui voudrait se défaire de sa moitié.
   À première vue, Emmeline Croin ne voit dans cet asile flottant rien qui puisse tenter le gazetier de base. C'est cette absence même de sujet qui l'intrigue. Alain Gerbille est trop occupé à savourer sa propre aisance qu'il ne s'est posé aucune question sur le reportage qu'on lui a demandé de faire. Les papiers d'ambiance ont bon dos. En principe, il faut qu'il y ait une ambiance. Un assortiment de retraités en goguette servis par une armée de grouillots en livrée chic, cornaqués par des organisateurs censés aplanir toutes les difficultés, à qui l'on offre des distractions sous forme d'ateliers, de cours de danse, et de conférences jovialement bâclées par des célébrités venues toucher de gros cachets entre deux escales ; celle du commandant, vers la fin de la croisière, présentera probablement bien plus d'intérêt, il n'y a pas là de quoi passionner les foules. Elle s'en est ouverte à ses amies, deux jours avant le départ, au moment où elles essayaient de mettre sur pied un plan d'action. Alberta Fiselou a demandé quelques précisions sur la personnalité du rédacteur en chef du Centre-Ouest Républicain. Avant de se convertir au journalisme, Norbert Larousse s'est engagé dans l'armée, a démissionné à trente-cinq ans, traîné un peu partout en proposant des articles et des photos au plus offrant, le reporter-baroudeur dans toute sa splendeur, refusé de s'attacher à un journal. Il avait dû réunir un assez joli magot pour pouvoir s'offrir le journal qui battait de l'aile. Et peut-être avoir sur les annonceurs potentiels des renseignements assez précis pour les encourager à lui confier leurs réclames. Gisèle Pouacre émet l'idée qu'il a dû, en parcourant le monde, se faire d'intéressantes relations, qu'il dispose peut-être de réseaux dans des milieux pas tout à fait officiels. Emmeline Croin confirme. Le bonhomme suggère aux membres de son équipe des pistes qui donnent des scoops régulièrement repris par les quotidiens nationaux. Sophie Bernard enfonce le clou en imaginant qu'il pourrait se passer quelque chose sur ce bateau.
   La brochure présente étrangement la Marie-Josèphe comme un petit bâtiment. Pour ces quatre dames, cent soixante mètres de long, vingt-deux de large, trente mètres de haut, six de tirant d'eau, ce n'est pas rien. Sophie Bernard qui songe à la mésaventure survenue au Vasa, en Suède, coulé à peine lancé en l'an de grâce 1628, parce que le roi avait jugé bon de le surélever en ajoutant quelques canons, demande quelques précisions sur la Toile, où elle apprend qu'on assure l'équilibre de l'ensemble en lestant le navire d'une bonne quantité d'eau. Le Vasa n'avait que 4,80m de tirant d'eau, mais trop de batteries et un monstrueux château. C'était, ma foi, un beau galion. La Grande Françoise, une caraque prestigieuse construite presque un siècle avant pour faire pièce à l'Henry Grâce à Dieu, qui avait 6,10m de tirant d'eau, en avait elle 7,20 : c'est même ce qui l'empêcha de quitter le port du Havre, même par grandes marées. Le Vasa avait trois mâts, la Grande Françoise quatre, la Marie- Josèphe aucun mais un puissant moteur, quoique d'un tirant d'eau inférieur à celui des deux monstres. Avec ses trente mètres de haut, il ne pouvait concurrencer les grands mâts et la surface vélique de ces malheureuses splendeurs, en revanche, les autres dimensions dépassaient les possibilités de la marine à voile, même si l'Eagle, lancé en 1936, avait près de quatre-vingt-dix mètres de long, pour onze-quatre-vingt-dix de large, et un tirant d'eau de 5,20m. Ces considérations peuvent sembler oiseuses, mais Sophie Bernard aimait savoir où elle en était.
   On peut compter sur le couple Gerbille pour faire mousser quelques scènes prises sur le vif. Le rédacteur en chef a de l'instinct. Peut-être a-t-il senti que le moment était venu de planter un nouveau marronnier. Présenter régulièrement des voyages organisés aux saisons normalement réservées aux actualités sportives : après le foot et le rugby, l'athlétisme et le Tour de France ; cela peut s'avérer d'un excellent rapport. Pour pimenter la chose, on ne retiendra que les voyages qui peuvent rebuter le client craintif : un voyagiste qui a connu des malheurs pour commencer, l'on n'envisage pas sereinement de se voir hélitreuillé ou récupéré par un essaim de vedettes ; des excursions dans des régions au bord de la guerre civile, ou parcourues par des bandes armées en quête d'otages. Les nouveaux aventuriers.
   Comme il n'y a pas de petites économies, Alain Gerbille animera un petit atelier-presse. Les vieux apprentis journalistes s'amuseront à classer des dépêches, et il sélectionnera les meilleurs articles. S'il est infoutu d'en rédiger un, il connaît les règles du genre, et sait reconnaître ce qui se fait de mieux dans ce registre. Il ne sera pas logé avec les importants, il se mêlera au petit peuple cossu, capable de lâcher à cette occasion quatre ou cinq milliers d'euros. L'un dans l'autre, les faux frais d'une station balnéaire peuvent vous entraîner plus loin. Les organisateurs tiennent à vous faire voir tant de choses, qu'il reste peu de temps pour s'encombrer de souvenirs. En ce qui le concerne, son nom étant assez connu grâce à son épouse, les voyageurs seront flattés. Et il éprouvera encore moins de mal à les confesser.
   Une bonne nouvelle, du moins pour Josiane Gerbille, Armand Languisse remplace au pied levé un conférencier qui s'est bêtement fait renverser à un passage clouté. C'est un linguiste de qualité, qui dispensera ses clartés sur l'histoire de la langue de chaque pays concerné. On se sent tellement plus intelligent quand on l'a écouté ! Quelques bribes d'information s'accrochent longtemps au cerveau de chaque auditeur.
   Si c'est une bonne nouvelle pour Josiane Gerbille, c'est qu'il lui est souvent arrivé de le croiser, et même de déguster un café en sa compagnie. Son lycée se trouve juste en face de l'université où officie cet homme charmant qui aime mieux soupirer que se fixer. Quoique séduisant, il n'a jamais réussi à se placer, parce qu'il présente un mélange de douce insistance et de réserve qui fait que l'on s'attache sans songer à conclure. Cela fait dix ans qu'il soupire pour Josiane Gerbille. Il occupe une des cabines réservées aux hôtes dont on attend quelque chose. Un bâtiment pouvant contenir six cents passagers ne se prête guère aux abandons. Mais s'il osait inviter Josiane à voir sa cabine pendant que le mari fait le beau dans son atelier... Il est d'heureux accidents. Et d'autres moins heureux. Ces dames ne peuvent s'empêcher d'y voir un mobile potentiel.
   Cela dit, il n'y a pas là de quoi partir sur le sentier de la guerre : Emmeline Croin a cru détecter quelque chose de pas clair dans le couple Gerbille, et l'on envoie un bon journaliste faire un papier d'ambiance dans une croisière probablement sans histoire et sans intérêt.
   Il est vrai que le Gul n'a pas été tout à fait honnête. Il est le seul à connaître l'existence d'un groupe ignoré de tous les services de renseignement pour la bonne raison que ses activités sont pour le moins diversifiées. L'un de ses correspondants s'est glissé dans le cercle restreint qui chapeaute des groupes dont les membres seraient scandalisés par les activités d'autres groupes relevant du même cabinet secret.
   Le Grand Maître en est Sigurd Binse, un franco-norvégien, qui a, en d'autres temps, montré ses aptitudes d'instructeur dans des pays dont les populations s'obstinaient à s'entre-déchirer. Quand il en a eu assez de s'occuper d'imbéciles qui, au lieu de s'entendre pour faire tranquillement monter les prix, ne cessent de se battre autour des terres rares, il s'est mis à son compte, un compte au demeurant bien fourni, vu que ses employeurs n'ont jamais deviné l'ampleur des pourboires qu'il s'accordait, dans le but de promouvoir ses propres idées. Ses idées étaient simples, pour ne pas dire simplistes. Le monde irait beaucoup mieux si l'on se débarrassait de ses boulets. Il n'avait aucune idée sur ce qu'est une civilisation, fût-elle occidentale, mais il en avait une assez claire sur tout ce qui l'empêche de s'épanouir : les futurs grabataires qui coûtent des fortunes aux communautés, et les importuns de toute farine. Parmi les importuns : ceux qui rançonnent leurs semblables soit en les effrayant, soit en les escroquant, soit en confisquant, à leur seul profit, ce qui devrait revenir à la communauté ; les trublions qui s'affrontent sans se soucier des balles perdues ; les dévots qui, non contents de chercher à s'éliminer les uns les autres, s'en prennent aux indifférents et se proposent de régenter leurs semblables ; les immigrés qui vivent de redoutables expédients faute d'avoir été à même de se débarrasser de leurs tortionnaires –  ce n'était pas une raison pour déranger leurs hôtes, même pas la reconnaissance du ventre !
   Si l'on applaudit à des attentats contre des spéculateurs trop heureux, des maffieux qui se croyaient à l'abri, et un roitelet qui se croyait bien protégé – après une répression, il faut le dire, assez féroce –  on montra plus de réticences devant le nettoyage de plusieurs banlieues dans l'espace européen, et des massacres de vieillards dans des maisons de retraite. Une seule règle, une fois l'objectif défini, l'opération ne devait pas prendre plus d'une demi-heure sur le terrain. Sigurd Binse citait l'exemple de ce demeuré qui avait tiré sur tout ce qui bougeait, jusqu'à ce qu'on finît par le neutraliser. De jeunes socialistes s'étaient réunis pour engager les autorités à se montrer plus accueillantes. Et la plupart, c'étaient des jeunes qui avaient tout le temps de changer d'idées.
   Si certaines actions avaient été bien accueillies, parce qu'elles semblaient le fait d'une gauche armée qui n'avait pas froid aux yeux, d'autres avaient comme des relents de droite radicale. Quant aux opérations contre les vieillards de maisons de retraite, il n'y avait personne qui n'y trouvât à redire.
   Il faut dire que les parents de Sigurd s'étaient découvert un même goût pour des drogues diverses, une vie de mendigots errant de squat en squat, et un certain talent pour soutirer quelques pièces aux passants. Leur eût-on proposé un emploi fixe, qu'ils eussent fui en courant. Sa mère était restée attachée à son vieux drôle de père dont la tête grouillait, et qui faisait partie de leur maigre bagage. Pour échapper aux désagréments d'un tel milieu, Sigurd avait dû faire trop vite preuve d'un caractère bien trempé. Quand son père se vantait d'avoir pris la route avant de terminer ses études, il trouvait cela d'un ridicule achevé. Rien à reprocher à la mère, issue de bras cassés qui survivaient comme ils pouvaient. Le père avait pris la peine de se brouiller avec ses parents, la mère n'avait pas eu à le faire. Sigurd avait réussi du premier coup le concours que l'on balance d'entrée dans les gencives de ceux qui veulent soigner leurs semblables, quand il comprit qu'on le considérait comme la future vache à lait de la tribu. Il s'était du coup engagé dans l'armée, après avoir passé d'autres concours, au grand scandale de sa famille de mendigots d'autant moins sensibles au prestige de l'uniforme, qu'ils passaient régulièrement une nuit au poste. Le fils indigne n'avait pas été mécontent de planter là ces claque-dents qui n'avaient d'autre mérite que celui de l'avoir mis au monde. Il avait dû rincer pour les faire incinérer l'un après l'autre, mais n'avait pas jugé utile d'aller les voir avant.
   Les journaux le faisaient rire aux larmes, qui parlaient d'insécurité et d'endettement national. Certains problèmes disparaîtraient si l'on se défaisait des boulets et des nuisibles. Cela représentait en gros un bon quart de la population mondiale, mais il faut bien commencer un jour ou l'autre. Il était prêt à se retrousser les manches, et conscient de l'ampleur de la tâche dont il n'espérait pas venir tout seul à bout. Il se proposait à long terme de créer une société secrète, une sorte d'entreprise de nettoyage, plus efficace que le Kärcher™ qui faisait bander un frénétique. Les guerres lui semblaient le comble de l'absurde, qui déciment les forces vives de la Nation et sont décidées par de vieux fous. Il s'était imaginé dans sa jeunesse une arène où l'on aurait placé Hitler, Ribbentrop et d'autres, en face de Churchill, de Chamberlain, et de leur équipe. Ils auraient été applaudis par une foule de pioupious. La conscription lui semblait une infamie. Le comble de l'horreur, c'était pour lui, les féroces dévots qui envoient des gamins se faire exploser dans les marchés. Ne fais rien faire à d'autres que tu ne sois prêt à faire toi-même, dans la limite de tes forces c'était sa devise. Si tu n'en as plus, boucle-la. Il y aurait moins de faucons, si tous étaient tenus de prendre eux-mêmes les armes. Si Nivelle avait pu monter lui-même à l'assaut, il y aurait eu moins de morts à Craonne. Il se flattait d'avoir à son palmarès une dizaine de marchands d'armes, quatre prophètes enragés, une vingtaine de spéculateurs particulièrement nocifs. La mort d'une centaine de roitelets du commerce parallèle avait fait moins de bruit. Quelques poignées d'ancêtres expédiés avait suscité une levée d'inutiles boucliers. Sigurd se faisait un devoir de conduire lui-même autant d'actions qu'il pouvait. Toutes avaient été menées à bien, avec aucune perte. Il ne pouvait pas les diriger toutes. D'autres équipes n'avaient pas montré la même sobriété. Mais le nombre de pertes restait limité. Rétrospectivement, il aurait laissé à d'autres le soin d'éliminer ses parents et son aïeul. Un reste de pudeur. Il avait pris un plaisir particulier à liquider quelques passeurs et quelques meneurs de chiourmes et marchands de sommeil. Plutôt que de s'en prendre aux clandestins, mieux vaut faire disparaître ceux qui les exploitent.
   Le Gul n'ignorait pas que ce dangereux original voulait faire un exemple, et avait élu la Marie-Josèphe pour sa prochaine opération. Alain Gerbille était le mieux placé pour rendre compte de l'événement. Il ne risquait rien lui-même car il n'entrait pas dans les catégories indésirables. Mais cela ne pourrait qu'accroître l'intérêt du feuilleton. Il ne pouvait pas publier la remarque de Sigurd Binse : "Les nègres ont bien le droit de s'amuser en Somalie, pourquoi pas nous ?" Il faut dire, à la décharge du monsieur que les nègres ne faisaient pas pour lui partie des nuisibles. Il n'avait que du mépris pour les racistes et les sectaires. On n'est pas un boulet ou un importun de naissance, aimait-il à dire, on le devient. Il avait bien su se prendre en mains, lui. Certains groupes qu'il contrôlait en sous-main n'auraient pas aimé entendre qu'il vaut mieux un immigré qui suit des cours à l'université, ou répare un toit, qu'un zonard bien de chez nous.
   La Marie-Josèphe ne faisait que balader la crème du sénile, des retraités bien mieux rémunérés que la plupart des actifs, ces respectables anciens n'avaient eu aucun mal dans leur jeunesse à trouver un logement, avaient largement eu le temps de s'en offrir un, ils étaient nés au bon moment, c'étaient les dernières sangsues des Trente Glorieuses, bien décidées à s'incruster le plus longtemps possible dans cette vallée de larmes. On rendrait par la même occasion service à quelques héritiers au bord eux-mêmes d'une retraite beaucoup plus succincte, et à leurs petits-enfants, dès qu'on se serait occupé des enfants. Une bonne saignée de vieux sang ne pourrait que revigorer un sang plus jeune.
   Avec tous les renseignements qu'il détenait, le Gul avait les moyens de monter une opération contre ce petit cercle d'aliénés, en n'épargnant que l'infiltré. Ces imbéciles n'avaient pas songé une seconde qu'ils étaient eux-mêmes vulnérables. Des autorités mises au fait auraient perdu trop de temps à se concerter, les services secrets ne songent qu'aux intérêts des gens qui les emploient, les agents d'Interpol n'auraient jamais cru à l'existence d'une telle société secrète. Le Gul jugeait que ce n'était pas à lui d'intervenir, mais que rien ne l'empêchait d'envoyer la bonne personne au bon endroit et au bon moment.
   Il est une personne au moins qui avait décelé quelque chose d'étrange. Qu'il s'agisse de liquider un pervers qu'on libère, une bande qui épouvante un quartier, un maffieux dans son repaire, un délocalisateur trop pressé, un banquier touché par démon de la démesure, les pensionnaires d'une maison de retraite, le mode opératoire était le même, un petit commando parfaitement équipé, qu'on ne voit pas venir, qui fait ce qu'il a à faire en moins d'une demi-heure, et disparaît. Toutes ces actions se déroulent dans l'espace Schengen. Il existe une sous-rubrique dans l'ordinateur de Sophie Bernard, que l'on peut consulter après quelques clics sous l'icône : 1/2 h. Les vieilles gens semblent concernées, elle relève de cette catégorie. Et elle compte bien ne pas se laisser surprendre. Elle ne s'est ouverte de ces impressions qu'à ses trois amies, qui ne l'ont pas traitée de paranoïaque. Il ne s'agit pas de s'interroger sur le caractère plausible de ce genre de considération. Il suffit que ce soit possible.
   À leur dernière rencontre avant l'embarquement, Gisèle Pouacre a suggéré qu'une maison de retraite flottante représentait une tentation.
   – Nous avons déjà le couple Gerbille à surveiller.
   – Si nous venions à croiser la route d'un tel commando, dit Alberta Fiselou, après avoir consulté le plan du bateau sur la brochure, l'endroit le plus sûr, c'est encore une salle de conférence où il n'y a aucune conférence.
   – Une demi-heure, dit Sophie Bernard. Mieux vaut que les pensionnaires soient à peu près tous réunis comme aux heures de repas. Ils n'auront pas le temps de visiter les cabines en parcourant les coursives.
   La croisière risque d'être un peu plus captivante qu'attendu. Il faudra être attentif au moindre détail.
   Si, comme dans l'Océan Indien, une embarcation apparemment innocente dégueule à portée quelques dinghies ultra-rapides, il ne faudra pas se poser trop de questions. Chacun pour soi.


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