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FAUSSE NOTE

Roman policier

Première partie
Chapitre I à VI




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Carnaval

                                 deuxième partie  : Chapitre VII à Fin


 CHAPITRE I
COMMENT LE JUGEMENT DE CARNAVAL
 FAILLIT ÊTRE CETTE ANNÉE-LÀ
 REMIS SINE DIE ET CE QUI S'EN EST SUIVI

   CE N'EST PAS QUE LE CARNAVAL qui est mort cette nuit-là. Maître Abel Patou qui s'était successivement posté au débouché de la rue Augustine, sous les arcades de la Place Fabre d'Églantine, et enfin au coin de la rue Édouard-Vaillant pour goûter le spectacle offert par les pierrots des fécos conduisant la musique de café en café (cinq en tout) avec leurs interminables roseaux (dits carabènes dans le parler du lieu) à la lueur de torches plus impressionnantes que l'éclairage habituel des arcades, sous une pluie de confettis, et le cortège des farceurs diversement travestis (on les appelle des goudils), n'en serait pas revenu si on lui avait dit qu'il se retrouverait déguisé en cadavre sans même avoir pris la peine de se grimer. Il ne pouvait espérer, lui, renaître de ses cendres pour les festivités de l'année suivante.
   Il avait auparavant essuyé les attentions d'une horrifique paysanne avec son cabas, qui avait agité un vrai poireau sous son nez, en lui disant en dialecte : "Je te connais... Moins on te voit, mieux on se porte..." Une allusion à sa qualité d'huissier, qui avait déclenché quelques rires gras. Puis un faux médicastre avec de monstrueuses lunettes à son faux nez et une informe robe noire, lui avait lancé, d'une voix de fausset, toujours en dialecte : "Je te connais. Ce n'est pas parce qu'on a une si belle fille qu'il faut la garder pour soi..." Une assertion d'autant plus odieuse qu'il se contentait de la surveiller comme le lait sur le feu, vu qu'elle passait pour être d'humeur à s'enflammer. Il allait lui répondre : "Si je la garde, ce n'est pas pour toi, pauvre viédaze, bon à rien..." mais la grosse masse de confetti qu'on lui avait fourré dans la bouche dès qu'il l'avait ouverte, l'en empêcha. Un des pierrots l'effleura de sa carabène, pour l'aider à recracher, il arrive à le faire, mais il ne se sent plus très bien. Il se sent partir à vrai dire, et ce n'est pas une illusion, vu que, en un rien de temps, il est parti pour de bon.
   Quelqu'un essaie de le retenir, de peur qu'il ne se blesse. Il l'assied gentiment sur le trottoir, le temps qu'il se remette. On ne va pas troubler une aussi jolie fête pour si peu, et le Jugement de Carnaval n'a lieu qu'une fois par an. Ce n'est pas la viande saoule qui manque. Une fois le cortège passé, on le traîne dans le dernier café où les fécos se sont arrêtés. L'on s'efforce en vain de le faire revenir. Il ne revient pas du tout. Un homme averti lui a tâté la jugulaire avant de hocher la tête. Il faut faire quelque chose. L'homme averti a cru reconnaître l'un des farceurs. Il se permet de courir derrière les goudils, d'en attraper un par la manche, et de lui dire, pour rester dans le ton : "Je te connais, tu es un vrai médecin et il y a un vrai malade au café."
   Le serment d'Hippocrate comporte certaines obligations. Le médecin prend sa robe dans ses mains, ce qui n'est pas facile, vue la grosse sacoche qu'il se traîne, et trotte vers le café, suivi par une poignée de curieux alléchés par l'attraction inédite.
   Il constate le décès qui n'est apparemment dû ni à une attaque ni à une défaillance. Il croit sentir, la suggestion aidant, une vague odeur d'amande amère. Voilà ce que c'est de lire trop de romans policiers on l'on met le prussiate à toutes les sauces. On attend son verdict, il le donne : "Ce n'est plus de mon ressort. Le pauvre Abel, il est passé." Un vilain drôle lui dit : "Il y en a qui ne comprennent vraiment pas la plaisanterie." Bien que ce soit carnaval, personne ne rit. D'aucuns se croient tenus de le foudroyer du regard.
   Le médecin a raison. Ce n'est plus de son ressort, il faut faire quelque chose. La gendarmerie est à l'entrée de la ville, le commissariat à deux pas, et le SAMU n'est pas fait pour enlever les cadavres.
   Le plaisant se précipite au commissariat.
   C'est l'inspecteur Pugnasse qui assure la permanence. Il envoie un subor¬donné sur les lieux, et s'en va tambouriner à la porte du commissaire Alcide Esparge qui dort d'un sommeil de plomb, rue des Puisards.
   En principe, le dernier dimanche avant les Rameaux, il dort. Le Jugement de Carnaval le rend par trop mélancolique. Il a été un pierrot exemplaire, un foutu bon manieur de carabène, un virtuose en son genre, et personne ne savait danser comme lui carnaval, ce qui est un exploit : les enfants apprennent à le faire dès qu'ils tiennent sur leurs jambes. C'est pourquoi il avait été adopté parmi les fécos plus tôt que d'autres, et parce que ses parents, pétants de fierté, n'hésitaient pas à rincer au bassinet. Quand il est parti, il y en a eu pour dire que la parade des fécos y perdait quelque chose. Mais on lui avait fait comprendre en haut lieu, quand il était passé commissaire, qu'on ne tenait pas à avoir un pierrot commissaire. Il ne peut éviter, durant les trois mois en gros que dure ce carnaval, de croiser un de ces groupes, il a même droit, chaque fois, à un effleurement de carabène amical, mais le Jugement de Carnaval, vrai, il ne peut pas. Il s'est permis, sinon, d'autres jours, d'apparaître en aubergine grotesque, avec sa souche à contraventions, en vieux monte-en-l'air, en sergent du roi et jamais on ne l'a reconnu, malgré sa taille : il y a tant de démarches possibles, tant de moyens de se rendre méconnaissable... Mais pas le jour où Carnaval monte sur son bûcher.
   Le temps qu'il se rende auprès du cadavre, il croit entendre les recommandations de sa tante Alberta, isoler l'endroit où le pauvre Abel s'est trouvé mal, et veiller à ce qu'on ne touche pas après aux cendres du bûcher, vu qu'on ne peut rien trouver de mieux pour faire disparaître des indices. Les pierrots ont l'habitude de se mettre torse nu après avoir déploré la mort du pauvre Carnaval, dansé la gigue car il ne manquera pas de renaître, et jeté au feu tout ce dont ils se débarrassent, masques, cagoules, tuniques, besaces à confettis, carabènes. Il faudra laisser les lieux en l'état.
   Il fait donc installer des barrières au croisement de la rue Édouard Vaillant, bien que le trottoir ait été surabondamment piétiné, ce sont les collègues qui feront les prélèvements, y compris sur la veste de l'Abel. C'est au légiste d'établir s'il s'agit là d'une mort suspecte.
   Il apprend que le malheureux s'est fait chiner deux fois, juste avant de passer. Se faire chiner, dans le parler local, c'est se faire prendre à partie par un goudil. La pratique n'existe plus qu'à l'état de vestige. Il se trouve quand même quelqu'un pour lui répéter ce que le pauvre Abel a dû entendre. "Ne te précipite pas, lui dirait tante Alberta. Garde-le derrière l'oreille." En tout cas, les goudils connaissaient parfaitement Abel Patou.
   Il y a une chose qu'il ne fera pas, parce qu'il est du pays : il n'empêchera pas que Carnaval soit jugé et brûlé comme il doit l'être. Tout en donnant ses instructions à son équipe maintenant au grand complet, il suit d'une oreille pas vraiment distraite les attendus de la sentence que l'on va prononcer. Et ce n'est pas triste, car on en profite pour évoquer des faits précis. Un membre de son équipe filmera juste l'incinération du condamné, et il passera inaperçu, vu qu'il n'est pas le seul à filmer.
   On attend quand même que tout soit fini pour enlever le corps après les constatations d'usage. Par acquit de conscience, le commissaire fait photo¬graphier le trottoir entre les barrières, et recueillir les confettis dans différents sachets, correspondant aux endroits où l'on a ramassé les dits confettis. La voirie attendra un bon moment avant de s'occuper du demeurant, mais défense de toucher à l'amoncellement de cendres et de tisons.
   Toutes ces méticulosités ne l'empêchent pas de songer, d'une façon plutôt mitigée, à sa tante Alberta. La famille n'était pas censée parler de certaines de ses frasques dans diverses villégiatures. Maintenant qu'elle a pris sa retraite, elle n'a plus de vacances. Et elle s'est installée pas loin de là, définitivement, dans sa demeure familiale, au 6 de la rue Notre-Dame. Rien ne l'empêche d'alerter son petit groupe de chartistes, à la retraite elles aussi. Les anciennes camarades des classes préparatoires ont parfois d'étranges fantaisies. Ces dames lâchaient maris et enfants dix jours par an pour se retrouver loin de chez elles. Tout cela pour se promener en bicyclette dans les environs, jouer aux dames et boire du thé, et se proposer chacune à tour de rôle des énigmes que les autres sont invitées à résoudre. Malgré leur grand âge, Alcide Esparge les appelle les collégiennes. Il leur arrivait quelquefois de résoudre des affaires, rien qu'en consultant la presse locale — à elles quatre, elles parlent six langues étrangères et en lisent un peu plus — et en visitant le coin. L'on s'est bien gardé d'évoquer leur rôle à cette occasion, et pour deux raisons : elles préfèrent rester discrètes ; les autorités ne craignent pas d'endosser la responsabilité de leurs découvertes. Il y a eu la jeune mariée de Nazaré qui n'avait pas tué son mari, contrairement à ce qu'on pensait : le dit mari la traitait si mal qu'elle n'avait aucune raison de ne pas le faire. Il y a eu le gâteux de Sienne qui avait réussi à compromettre tout le personnel de sa maison de retraite en expédiant des pensionnaires qu'il jugeait encore plus mal lotis que lui, bien qu'il n'ait jamais vu Arsenic et Vieilles Dentelles. L'enquête était d'autant plus difficile que le sénile oubliait à peu près tout ce qu'il avait fait. On pourrait citer aussi la collégienne d'Inverness qui avait réussi à affoler quelques vieux cochons au point qu'ils s'entre-tuent — cela n'avait pas été facile de l'innocenter, les féministes adorent défendre les petites filles qui tuent de vieux cochons en série, et la demoiselle était un peu mythomane ; le serrurier d'Uddevalla que tous ses clients accusaient de vol pour profiter des assurances ; et l'assassinat d'un revendeur, maquillé en bavure policière, dans une banlieue de Bruges — les émeutes urbaines qui ont suivi confirmaient cette version.
   Alberta fait partie de la branche Fiselou de la famille, celle qui passe pour la plus farfelue. Il se rappelle les étranges leçons d'histoire qu'elle lui donnait dans son enfance, pendant les vacances : il y a l'histoire que l'on se fait et que l'on se raconte, et celle que d'autres se font et qu'ils nous racontent. Apparemment, elle en tenait pour la première catégorie. Et elle savait raconter. Ce qui a fait des enfants de la famille les meilleurs élèves d'histoire du département. Comme elle s'intéressait moins aux autres matières, cela ne les empêchait pas de connaître une scolarité parfois cahotante. Quoiqu'elle dise, elle retient l'attention. Pas besoin de se montrer impérieuse ou péremptoire. Il est payé pour le savoir. Comme il est de la branche Esparge, et que le poireau est l'asperge du pauvre, il ne pouvait que s'appeler Alcide, pour la bonne raison qu'Hercule est le descendant d'Alcée. Les lecteurs d'Agatha Christie comprendront. Ses parents avaient lu Agatha Christie. Les moindres âneries que pouvait débiter la loufoque passaient pour des évidences quand elle les soutenait. Lorsqu'il est entré dans le métier, il s'est employé à prendre le contre-pied du fameux détective belge. Celui-ci soigne sa mise, il s'abonnera au complet jean ; l'autre écorche l'anglais, il évitera les incorrections et les impropriétés, ce que l'on n'a pas manqué de remarquer dans ce milieu ; Hercule Poirot emploie un langage fleuri, et adore les chemins de traverse ; il sera sec et tranchant, il ira droit au fait. N'empêche que les petits jeux de la tante, comportant des énigmes, lui ont donné d'excellents réflexes qui lui permettent la plupart du temps d'aller au-delà des apparences. Ça l'agace de se demander chaque fois ce qu'elle aurait pensé de tel ou tel détail. Il ne peut s'en empêcher. Il se dit qu'elle ne manquera pas de faire venir ses anciennes condisciples pour la bonne raison que plus on est de folles, plus on rit. Un crime en plein carnaval, il y a là de quoi les allécher.
   Comme prévu, la tante Alberta est venue les chercher à la gare, et les a installées chez elle. Il n'a pas assisté au spectacle, mais la tante Alberta est connue en ville, l'arrivée de ses trois camarades de jeux n'est pas passée inaperçue — bien qu'on ignore tout de leurs exploits — et les langues vont vite. Il n'a donc pas été particulièrement surpris qu'on l'invite à boire une tasse de thé en passant, juste après le déjeuner. Ces dames souhaitent à ce point faire sa connaissance... Lui-même aimerait observer les bêtes de plus près.
   Jamais il n'a vu d'êtres aussi dissemblables et aussi complémentaires.
   Tante Alberta a la taille d'un mannequin sans en avoir la démarche, ni les charmes souvent artificiels. Elle s'habille comme une vieille dame élégante des années cinquante, et n'a jamais renoncé à porter un chapeau, ce qui fait qu'on la reconnaît de loin dans la rue. Les autres, elle ne sait pas. Elle le garde, elle, même pour faire du vélo, ce qui remplace avantageusement le casque qui est censé vous protéger en vous donnant l'air d'un coureur.
  Gisèle Pouacre, un rien plus corpulente, mais pas assez petite pour qu'on la traite de pot à tabac, s'habille confortable : un pantalon aussi large que celui des pierrots de Watteau, une blouse ample de peintre à son atelier là-dessus, le tout dans des couleurs claires, ce qui met en valeur un teint pour le moins rougeaud.
   Sophie Bernard doit courir les fripes chic. Aussi grande que la tante Alberta, elle semble apprécier les robes qui balaient la poussière, les chemises d'homme, les châles qui ressemblent à des filets de pêcheur. Le commissaire espère qu'elle adopte une autre tenue quand elle monte à bicyclette. Ses cheveux gris généreusement épars la rattachent indiscutablement à cette tribu prophétique aux prunelles ardentes dont parle le poète.
   Emmeline Croin est toute petite. Elle porte des pantalons chic, et une manière de canadienne originale sur un chemisier légèrement bouffant. Elle ne doit pas s'habiller chez Tati. Un air particulièrement malicieux avec ça, qui tranche avec l'aspect flegmatique des deux premières, et les humeurs sans doute militantes de la dernière.
   Malgré ces différences, quand elles sont ensemble, on dirait presque qu'elles s'expriment toutes d'une seule voix. Une amitié bien rodée. Elles se sont connues à l'hypocharte de Toulouse, et sont toutes les trois parvenues à intégrer comme on dit dans le jargon d'usage.
   Le commissaire a droit à des anecdotes de ce temps-là, à croire que le temps s'est figé depuis. Les collégiennes se mettent gentiment en boîte, sans l'exclure. Il note le fait. Les connivences établissent en général une frontière entre les initiés et les quidams qui clapotent à l'entour. Là, c'est comme s'il se trouvait avec elles, du temps de leur jeunesse, dans un café. Mettre l'interlocuteur à l'aise, ne peut-il s'empêcher de penser. Les autres ne sont pas dupes.
   – Un cadavre au beau milieu de notre carnaval, c'est d'un goût... fait remarquer tante Alberta.
   – L'on a dû croire qu'il s'agissait d'un déguisement original, susurre Emmeline Croin.
   – Le mort se sera pris au jeu, note Sophie Bernard.
   – Il l'aura trop bien joué, dit tante Alberta.
   – Le malheur, rétorque le commissaire, c'est qu'on l'a aidé à le jouer. Une touche de cyanure, et vous faites un cadavre tout à fait présentable.
   – C'est ce que m'a dit la boulangère, reconnaît tante Alberta. On ne peut rien lui cacher.
   – Vue l'affluence cette nuit-là, je ne vois pas comment on aurait pu cacher quelque chose. Et je ne dis pas le nombre de gens qui venaient aux nouvelles. C'est l'inconvénient dans les petites villes, tout le monde vous tape sur le ventre et l'on attend que vous vous déboutonniez.
   – Ça devait mitrailler dans tous les coins... se dit à voix haute Emmeline Croin.
   – Plus besoin de faire du porte à porte, ajoute tante Alberta.
   Là, le commissaire ne sait plus où l'on en est. Sa tante ralentit le mouvement.
   – Les vanités de notre époque n'ont pas que des inconvénients, mon grand. Un événement comme celui-là, qui ne se passe qu'une fois l'an, et dans un espace aussi restreint, une place et cinq cafés, tous les moyens sont bons pour en saisir les meilleurs moments, portables, appareils de photo, caméscopes, la matière ne manque pas...
   – À condition de disposer des films et des photos.
   – Les sites sont à la mode, dit Sophie Bernard. Qu'est-ce qui vous empêche d'en créer un où n'importe qui pourra déposer ces documents ?
   – Et comment faire connaître l'existence de ce site ?
   – Par les feuilles locales, mon grand. Il s'agit là d'un carnaval mémorable, tout le monde est invité à participer. Et si ça peut permettre d'identifier l'assassin de ce pauvre Abel Patou... Ce sera comme un jeu de piste. Un matériel à la portée de tous... On en parlera dans les cafés, on fera des paris... La boulangère m'a dit que l'Abel s'est fait chiner deux fois au même endroit. Ce serait intéressant de savoir ce qu'on lui a dit.
   – Je le sais...
   Il répète les saillies dans le dialecte du lieu, qu'Alberta comprend. Les autres sont des latinistes averties, rompues à toutes les variantes médiévales, et pourquoi pas, aux variantes plus tardives.
   – T'a-t-on dit ce que jouaient les musiciens ?
   Elle s'intéresse aux détails les plus saugrenus, la tante Alberta.
   Chaque bande a son répertoire. L'on commence par une valse, cela se termine par l'Adiou paure Carnaval, et la gigue. Ce sont les comman¬ditaires, autrement dit les meneurs, trois pierrots, qui choisissent le programme et conduisent à tour de rôle la musique, derrière les autres, avec leur carabène. Ce qui ne les empêche pas de faire jaillir de leur besace, eux aussi, des flots de confettis, qui retombent en pluie sur l'assistance, à moins que l'on ne vise une victime en particulier, en lui en collant partout où ça s'accroche, dans les cheveux, à l'intérieur des chandails pour les personnes du sexe. Une telle attention est en général bien accueillie, ça prouve que le pierrot vous connaît bien.
   La tante Alberta demande à son neveu d'expliquer la composition du cortège, il s'exécute :
  - Les fécos, c'est-à-dire les pierrots s'avancent en dansant derrière les torches, et devant la banda qui suit les indications données par les carabènes des meneurs, avec leurs percussions et leurs instruments à vent. Derrière viennent les goudils qui se recommandent par leurs déguisements, les cadeaux grotesques qu'ils font au public, et les plaisanteries qu'ils adressent en dialecte à un spectateur. L'on passe de café en café en faisant le tour de la place Fabre d'Églantine, selon un rituel qui reste immuable, avant de juger Carnaval et de l'incinérer, ce qui donne lieu aux lamentations d'usage, interrompues par des gigues. Des pierrots jettent enfin dans le brasier leurs masques, une partie de leurs vêtements, et d'autres insignes de leur dignité.
   Vu comme ça, cela perd une partie de sa poésie. Mais le neveu n'aime pas s'étendre. La tante Alberta a la cruauté de le relancer.
   – Il est dommage que tu aies cessé de faire partie des fécos. La façon de tenir et de manier la carabène aurait pu te donner des indications utiles.
   – Qu'est-ce que cette carabène ? demande Gisèle Pouacre.
   La tante se tourne vers son neveu, qui se retient de hausser les épaules :
   – C'est un interminable roseau, travaillé pour la fête, entouré de papier, avec des papillotes au bout, que l'on appelle un pompon.
   – Il est si interminable ?
   – Pour les hommes 1,80 m et 1,60 m pour les femmes, car il y a des pierrots féminins.
   – Et il existe une façon particulière de le tenir ?
   Cette fois-ci, le commissaire hausse les épaules, puis se lève. Il esquisse le pas de carnaval, et fait comme s'il tenait le roseau. On croirait presque la voir, la carabène. Ces dames peuvent constater qu'il y a en gros trois façons de la tenir. Il se rassoit.
   – Si ça se trouve, dit sa tante, ce meurtre n'a rien à voir avec le carnaval.
   – Du moins, le mobile n'a rien à y voir, reconnaît le neveu.
   – Tu parles comme si la fête avait fourni l'arme et l'occasion.
   C'était effectivement une idée qu'il avait caressée, mais il n'aime pas qu'on lui coupe l'herbe sous le pied.
   Il brûle surtout de quitter la pièce et sa tante s'en rend compte :
   – Nous ne te retenons pas plus longtemps, mon grand, tu dois avoir un tas de mobiles à explorer. Abondance de mobiles ne nuit pas, à condition qu'il ne mettent pas en cause trop d'individus.
   Il se lance dans les politesses convenues, on le remercie d'avoir pris le temps de venir visiter des originales d'un autre temps.


CHAPITRE II

COMME QUOI IL N'EST PARFOIS PAS INUTILE
 DE GRAVIR
UNE CÔTE POUR
 FAIRE LE TOUR DE LA QUESTION.



   CES DAMES SE RETROUVENT à six heures autour d'une table pour la cérémonie du petit-déjeuner. La préparation du susdit obéit pour chacune à un tel rituel qu'elles se sont pratiquement ignorées dans la cuisine, une cuisine si spacieuse qu'elle ne demande qu'à accueillir une brigade. Il fallait juste que les ingrédients fussent à disposition, ils le sont. Chacune apporte ensuite son petit plateau dans une salle à manger nettement plus modeste.
   Elles sont habillées de pied en cap. Le cap reste à peu près inchangé, mais au-dessous, de longs shorts (un oxymore pour le polyglotte, qui ne choque pas les usagers) annoncent l'intention de partir se promener en bicyclette. Les bicyclettes elles-mêmes, des VTC hauts de gamme, se trouvent entreposées pour l'instant dans un garage dont aucune voiture ne vient troubler l'ordonnance.
   Elles se sont assises chacune à leur place sans échanger les plats bonjours et les bises dont le commun fait son ordinaire passé un certain seuil de familiarité.
   – Je vais faire une exception, annonce Alberta. Nous ne nous sommes jamais jugées tenues de nous faire les honneurs de nos demeures respectives. Que pensez-vous de cet étrange bureau qui vous a peut-être intriguées dans la petite pièce qui jouxte le living ?
   – La facture est contemporaine, dit Gisèle, mais ce n'est pas un bureau, c'est un bargueño. L'abattant du coffre pourrait faire illusion, mais les portes qui s'ouvrent en découvrant tiroirs et casiers ne trompent pas. L'artisan a tout juste renoncé à certains de ces décors dont raffolent les amateurs et les antiquaires, et l'objet repose bien sur une table dont les pieds ne sont pas torsadés. Je dirais que nous avons là une sorte de variation sur un thème connu.
   – C'est comme le cabinet de curiosités qui se trouve dans ma chambre, dit Emmeline. C'est un pastiche du style baroque allemand, si l'on peut parler de pastiche. Il s'agit plutôt d'une révision.
   – Cette table ovale à un seul pied et les chaises sur lesquelles nous sommes assises vous feront peut-être penser à des meubles plus modernes. Et pourtant, malgré le choc des époques, nous échappons à l'impression de bric-à-brac. Je ne suis pas une collectionneuse.
   – Nous marchons sur des planchers à l'ancienne, dit Sophie, tenon et mortaise. L'ensemble a un air résolument moderne, et c'est du moderne comme je l'entends, du moderne qui n'a rien oublié de ce qui l'a précédé.
   – Conclusion ? demande Alberta, en souriant.
   – C'est l'œuvre du même artisan.
   – D'une menuisière-charpentière, plus exactement.
   – Je sens, soupire Gisèle, que tu vas nous faire visiter l'atelier de cette dame.
   – Quand on va à Venise, l'on se sent obligé de visiter les verreries de Murano, l'on se doit, quand on passe par ici, de visiter les ateliers de Michèle Castouille.
   – Autrement dit, tu nous fais faire du tourisme, dit Emmeline.
   – Pas seulement. Michèle Castouille, c'est un peu notre radio locale. Elle sait tout ce qui se passe dans le pays, elle peut nous faire gagner un peu de temps. Elle me voue en plus une reconnaissance sans bornes. Sa mère était caissière dans un supermarché, elle adorait traîner dans l'atelier de son père menuisier. Le malheur a voulu qu'elle fût en son temps l'élève la plus brillante de son lycée. Elle était déjà condamnée aux classes préparatoires, où je sais qu'elle n'aurait pas été débordée par le rythme que l'on impose aux jeunes gens. C'est moi qui lui ai sauvé la mise. Je connaissais bien la sœur aînée, qui avait presque dix ans de plus qu'elle, je passais souvent les voir. Je ne pouvais manquer de surprendre les explications entre la gamine et ses parents. Je leur ai fait remarquer, sans avoir l'air d'y toucher, que les classes préparatoires ne produisent de bons spécialistes que de loin en loin, mais que les Compagnons du Tour de France, ça donne toujours de fort bons artisans. Un énarque, après tout, n'est pas obligé de produire un chef-d'œuvre avant de s'insinuer dans le monde.
   – Une remarque des plus pertinentes...
   – J'ai obtenu gain de cause, et récupéré ce grand bâtiment quand mes parents ont voulu partager leurs biens entre leurs héritiers tout en gardant l'usufruit, en cas de malheur. La maison ne payait pas de mine. La Castouille m'a mis en contact avec d'autres artisans triés sur le volet, d'autres Compagnons du Tour de France à ce que j'ai cru comprendre ; en six mois, la baraque se présentait à peu près comme vous la voyez, une partie du mobilier compris. Elle a sa façon à elle de faire ce qu'elle appelle du sur mesure. Elle me colle un ouvrage sur l'histoire du mobilier entre les mains, et c'est à moi de pointer ce qui me fait tif-taf, comme elle dit, sans tenir compte des époques. J'ai pensé à une sorte de test, comme celui de Rorschach. Pas du tout. Chaque meuble est réinterprété en tenant compte de l'ensemble, et cet ensemble reflète malgré tout mes goûts, aussi composites soient-ils, au point que j'avais l'impression de les découvrir. Elle en use de même avec tous ses clients, même si on ne lui commande qu'un article, étant bien entendu que l'article doit se couler dans la pièce où l'on compte l'installer. Elle envoie son fils, qui prend des photos, et s'occupe de la livraison. Figurez-vous qu'il est allé jusqu'à photographier les maisons autour, et la campagne qu'on aperçoit des fenêtres à l'étage. Elle a conduit les travaux elle-même, et le tout pour une somme modique, compte tenu de la qualité du travail. Elle avait dû expliquer aux autres que j'étais une amie des Compagnons du Tour de France.
   Peu importe le temps, elles se préparent dans le garage. Comme elles auront à affronter un vilain crachin, elles se harnachent en conséquence. Ponchos imperméables, Alberta Fiselou en a prévu pour tout le monde, coiffures de marins-pêcheurs... Emmeline Croin ne peut s'empêcher de lui lancer — un reste de ses anciens engouements :
   – Toi tu nous prépares une Balzac...
   Une façon de dire que l'on compte sur la Castouille pour faire sortir une ville inconnue, personnages compris, des limbes dans lesquelles elle restait assoupie, jusqu'à ce que l'auteur pose un sur elle un regard souverain et pour le moins cavalier.
   Et Alberta (qui ne retient des œuvres qu'elle lit que les passages les plus idiots) se met à déclamer cette phrase qui vaut son pesant de cacahuètes :
   – Aussi l'évêque étonna-t-il Véronique par un regard de prêtre. Michèle Castouille n'est pas un prêtre.
   Comme Emmeline Croin a fait lire toute la Comédie Humaine à ses camarades, l'on reconnaît Le Curé de Village dont elle cite aussitôt un autre passage :
   – À force de contempler du haut de leurs terrasses le théâtre du crime, le prélat et son secrétaire avaient, à la vérité, fini par pénétrer des détails encore ignorés, malgré les investigations de l'Instruction, et les débats de la Cour d'Assise.
   Les 'détails pénétrés' amènent un sourire fugitif sur les lèvres d'Alberta, qui ajoute :
   – De l'art de dissimuler une énigme policière remarquablement troussée sous un conte édifiant et d'interminables considérations sur le monde tel qu'il pourrait aller sous la houlette des prêtres. Cet évêque, qui n'apparaît que peu, préfigure L'Homme aux Orchidées de Rex Stout.
   On s'abstient d'ironiser sur les armées d'hommes d'Église perspicaces qui infestent les romans du monsieur, le moment est venu de s'échauffer les cuisses avant d'aborder le petit raidillon. Inutile de dire que ce maigre peloton fait sensation. L'on connaît bien Alberta dans le coin, et certains clients sortent même des boulangeries pour les regarder passer.
   Elles empêchent même l'inspecteur Pugnasse de débouler à l'orange. Celui-ci se console en maugréant :
   – Les morutières sont de sortie. Elles reviendront, les cales pleines.
   La montée est un peu raide, mais il n'y a pas là de quoi décoller les fesses de la selle. Ces dames font même l'admiration d'un groupe de cyclotouristes dont un membre, les avisant au milieu de la côte, et croyant reconnaître Alberta, lance aux autres :
   – On va se les gratter, les vaillantes !
   Et ils appuient un peu plus sur les pédales. Cela ne semble pas suffire, vu qu'il y en a un qui geint :
   – C'est qu'elles tracent, les mémés !
   Un petit coup de cul avant le sommet, avec un pignon un peu plus ambitieux, mission accomplie. Ils saluent en doublant au grand effroi d'un conducteur qui trouvait plus confortable de conduire au milieu de la route, et manque de se retrouver dans un lopin de vignes.
   Tout en haut, ces dames s'arrêtent pour jeter un œil sur la ville à leurs pieds, pourvue de plus d'églises et de cimetières que ne semble exiger la population. L'on voyait large en d'autres temps. Alberta leur indique en gros l'emplacement des quartiers, et leur signale ceux qui ont une bande attitrée qui défile durant les week-ends de carnaval. On a été obligé d'ajouter les samedis aux dimanches, vu le nombre de ces bandes. Cela fait pas mal de masques concernés, vu que le carnaval dure là plus de deux mois. La cérémonie est toujours la même. Trois sorties, place Fabre d'Églantine. Onze heures, dix-sept heures, vingt-deux heures. À onze heures, ce sont surtout les goudils qui se manifestent, et l'on se déchaîne contre les pouvoirs en place. Les deux autres sorties sont plus régulières, les fécos entrent en scène, et mènent la musique et la danse, d'une façon plus solennelle encore le soir. La sortie la plus attendue, c'est celle qui correspond au Jugement de Carnaval.
   Ces dames, après la conférence, n'ont plus droit qu'aux modestes vallonnements du plateau. Pas plus de cinq kilomètres. Avant même d'avoir eu le temps d'appuyer leurs montures à un gros tilleul, elles voient avancer la maîtresse des lieux, tout juste sortie de ses ateliers, qui semble esquisser un pas en chantant dans son dialecte :

            Le bœuf chante, l'âne chante,
            Le mouton dit sa leçon
            La poule chante le credo
            Et le chat dit le Pater.

   – Si je m'attendais, ajoute-t-elle...
   – Tu ne t'y attendais peut-être pas, dit Alberta, mais depuis combien de temps nous attends-tu ?
   – Depuis avant-hier seize heures.
   Les amies d'Alberta semblent un rien interloquées. Sûr que la radio locale fonctionne. Chaque fois qu'Alberta descendait pour ses congés, elle passait à l'atelier, la moindre des choses. Maintenant qu'elle est à la retraite, ses visites sont moins espacées. Michèle a dû penser que l'arrivée des amies d'Alberta lui vaudrait une visite impromptu.
   L'on commence rituellement par les ateliers.
   – Vous avez un client qui apprécie les meubles Mackintosh, fait Gisèle Pouacre, qui s'attire du coup la sympathie de la patronne.
   – Tout le monde n'a pas de goûts aussi éclectiques qu'Alberta.
   Gisèle Pouacre elle-même...
   Là, les autres dames lèvent les yeux au ciel... dans ses goûts et dans ses prix... pas besoin de consulter le livre... Elle a une vague idée. Michèle Castouille ne crache pas sur les clients potentiels :
   – Vous resterez bien déjeuner...
   Sophie Bernard est tombée en arrêt devant des chouettes en bois alignées sur des étagères couvrant un mur qui fait bien six mètres de long, sur quatre de hauteur. Tout en haut, il y a un énorme harfang qui agrippe un bout de frise en déployant généreusement ses ailes. Sophie Bernard ne peut s'empêcher de songer à la victoire de Samothrace. On reconnaît dessous, stylisées ou non toutes les espèces de chouettes, de la hulotte à la dame blanche. De grands, de moyens et de petits ducs exhibent leur aigrettes çà et là.
   – Mes porte-bonheur, explique Michèle. Je m'en fais deux ou trois par an.
   Il faut attendre les liquides chauds d'après-dînée pour en venir au thème.
   – Ah oui... le pauvre Abel Patou... Qu'est-ce qu'il était piote !...
   Sans savoir que le piote, c'est un dindon, les pièces rapportées comprennent que le bonhomme ne faisait pas toujours preuve d'un grand discernement.
   Puis voilà que la menuisière se met à fredonner Aux Marches du Palais, en n'en donnant que quelques paroles :

          C'est un petit cordonnier, qui a eu la préférence, lonla.

   Elle s'arrête et dit :
   – Il n'y avait pas qu'un cordonnier... Il y en avait quatre. Bertrand Patou, le grand-père de l'Abel, Gilbert Labrit, Richard Oule, André Coude. Quatre artisans qui gagnaient assez bien leur vie, mais qui se sont dit un jour qu'ils pouvaient faire fortune, et unir leurs efforts au lieu de se livrer à une bête concurrence. Ils ont fondé la fameuse entreprise PLOC, une enseigne qui a fait tache d'huile au point que l'on ne pouvait s'aventurer dans un quartier commercial de France et de Navarre sans tomber sur un magasin PLOC. Ils avaient parfaitement assimilé toutes les règles à respecter lorsqu'on change d'échelle. La qualité des produits ne s'en est pas trouvée d'abord altérée. Du haut de gamme au tout venant, le bouche à oreille est efficace, vu que le tout venant ne se défait pas à la première flaque d'eau. Et même en dehors de leurs magasins, il n'en était pas un où leur marque n'ait occupé plusieurs rayons. L'on est très vite passé des ateliers au complexe industriel ; de la boutique chic aux grandes surfaces, on trouve du PLOC. J'ai même des brodequins de chez eux, plus solides que la chaussure de randonnée classique et, ma foi, aussi confortable. Ça fait quinze ans que je les ai, et ma cadette ne rêve que de me les chiper, c'est dire. Les années passant, le tout venant a commencé à donner quelques signes de fatigue, mais les bénéfices continuent de dépasser tous leurs espoirs. On engage à tout va, les machines tournent, la région se félicite d'un tel succès, l'élu passe volontiers serrer quelques mains et lâcher des discours bien sentis. Les Labrit et les Oule profitent de la manne tout en se considérant comme des formateurs et des défenseurs de la belle ouvrage. Qu'à cela ne tienne, on leur confie la belle ouvrage. Ce sont peut-être d'admirables contremaîtres, on n'en fera jamais de vrais patrons. Les deux scrupuleux continuent d'assurer à eux seuls la renommée de la maison, tandis que les deux autres se mettent à inonder le pays de leur camelote. La preuve que c'est de la camelote, c'est qu'ils deviennent concurrentiels, ils exportent.
   – L'un dans l'autre, tout le monde s'y retrouve, dit Sophie Bernard, profitant d'un moment où l'oratrice reprend haleine.
   – Pense-toi... Les Labrit et les Oule sont restés très proches des ouvriers, ils acceptent mal qu'on rogne sur leurs salaires, et restent des fanatiques de la belle ouvrage. Comme ils restent les patrons chez eux, ils suivent l'indice des prix, offrant un fort mauvais exemple aux ouvriers travaillant aux chaînes qui demandent une rétribution équivalente, vu que leurs cadences à eux n'ont rien à voir avec celles des gens qui fignolent. Bref, il y a comme des frictions... Mort de Bertrand Patou, avènement de la veuve, la terrible Adèle Patou dont certains disent qu'elle est à l'origine de l'association. Elle propose aux Labrit et aux Oule de racheter leur part, ils pourront continuer à travailler comme avant, avec des ouvriers qu'ils paieront en conséquence. Elle a l'idée de donner l'espoir à la piétaille de la chaîne que les meilleurs et les plus habiles finiront par travailler chez les fignoleurs. Inutile de dire que cela donne au peuple du cœur à l'ouvrage, malgré les protestations du père Marloute, un cégétiste du genre teignousse, comme on dit, qui ne supporte pas que l'on fasse ainsi pression sur les classes laborieuses. L'Impératrice, comme on avait fini par l'appeler, ne se démonte pas. Le Marloute a des doigts de fée dès qu'on lui met un bout de cuir et une alêne à la main. On le collera chez les Oule et Labrit. Il n'apprécie pas la promotion, crie qu'on veut l'acheter, qu'il reste auprès de ses compagnons de chiourme. La vieille hausse les épaules. Un bon artisan ne refuse pas en principe une occasion de faire du bon travail. La camelote continue à profiter de la réputation du haut de gamme. Seule compte la marque. L'on s'aperçoit en passant que l'Impératrice détient les trois quarts des parts, même si elle ne tient pas à se défaire du secteur luxueux dont les patrons sont devenus ses employés.
   Elle n'a pas elle-même de successeur. (À force de se voir en haut de l'affiche, son fils a fini par s'y retrouver, dans le registre de la chanson à texte, un registre qui lui va à merveille comme on peut le constater quand il se présente sur un plateau de télévision. Georges Tuchan est un Patou. André Coude, le détenteur du quart restant n'a pu lui non plus convertir son fils  aux beautés de la chaussure. Non que celui-ci refusât de travailler le cuir, mais il était plus sensible aux charmes de la reliure. Comme il ne lui suffisait pas d'ajouter à son répertoire, le galuchat au cuir, il s'est découvert un goût immodéré pour les vieux livres. C'est à ma connaissance le seul relieur-bouquiniste sur le marché dans tout le département. Son petit-fils n'a rien contre la chaussure, mais il y voit surtout un moyen de pouvoir régulièrement se refaire, car c'est un joueur opiniâtre. Le père ne va pas dilapider du bon argent qui peut être réinvesti dans l'achat de livres rares, et de matériaux de qualité, rien que pour éponger les dettes de son fils, Gaston Coude, le Gastounet pour les amis qui le plument. D'autant plus qu'il ne se contente pas d'écumer les casinos, le Gastounet.) Qu'à cela ne tienne, sur les instances de l'Impératrice, Abel Patou, (qui est son petit-fils) lui ouvre généreusement sa bourse, apparemment inépuisable... (L'Abel semble perdu pour la chaussure, qui ne lui dit rien, et fait des études de droit, bien que cela ne le tente guère. Il était censé jouer les modérateurs, tout en parant au plus pressé. Une mission qui demandait un petit peu de doigté.  On n'attendait pas de lui tant de complaisance.)
   L'heure des comptes arrive. L'Abel Patou se trouve plus que coincé. Il doit payer son étude d'huissier, et l'Impératrice ne veut rien lâcher. S'il pouvait essayer de lui rendre rien que le quart de ce qu'il lui doit... L'autre ne peut rien lui avancer du tout... Il est prêt à se tirer une balle dans la tête. C'est alors que l'Impératrice convoque le décavé et lui dit en gros :
   – Je commence par les mauvaises nouvelles. Tu as dépassé de huit cent mille francs la valeur de tes parts dans l'entreprise. Il ne te suffirait pas de me les céder pour te sortir d'affaire, et je connais bien ton père. Les bonnes nouvelles, maintenant : je tire un trait sur tout ce que tu as soutiré à mon petit-fils qui a bien le droit de se faire un état, et je lui en donnerai les moyens. Il va sans dire que je récupère tes parts. Les huit cent mille francs qui restent je les confierai à mon notaire qui aura pour mission de t'assurer une honnête médiocrité jusqu'à la fin de tes jours. L'ampleur même d'un tel cadeau, dont je ne ferai pas mystère n'incitera personne à défrayer tes fantaisies. L'on apprendra du même coup que le robinet est définitivement fermé. Le moment est venu de te racheter mon garçon. Dis-toi bien que personne n'a été racheté à un aussi bon prix.
   Tout le monde a reconnu la générosité de l'Impératrice, qui se trouvait du coup toute seule à la tête de l'entreprise après avoir généreusement arrosé tous les membres des quatre familles pour éviter toute contestation. Et vous ne connaissez pas le plus beau...
   – Parce qu'il y a quelque chose de plus beau ? dit Gisèle Pouacre.
   – Vous ne mesurez pas l'étendue de sa générosité. Elle a exprimé son intention de construire des logements ouvriers pour qu'ils puissent vivre dans des conditions vraiment décentes, et même accéder à la propriété s'ils restaient fidèles à la maison ; sinon, ils n'auraient versé qu'un loyer normal. Et le Marloute de beugler que c'est une ignoble façon de présenter un susucre à la classe ouvrière, en l'attachant définitivement à la maison. Et de citer Michelin et Pullman. Elle presse la municipalité de lui céder des terrains à un prix raisonnable, elle se charge de la construction. Le chantier a fait travailler toutes les entreprises de la région. La municipalité a eu la générosité de vendre à l'Impératrice, pour un prix modique, un quartier semi-inondable. Tout le monde était prêt à manger dans les mains de l'Impératrice. De mauvaises langues soutiennent que la vieille avait prévu de longue date la suite. La suite, c'est que pour produire de la camelote en gros, il y en a qui le font mieux que personne. Et les concurrents sont prêts à tout. Bref, l'entreprise PLOC est incapable de suivre le rythme. L'Impé¬ratrice n'est pas du genre à garder une entreprise qui ne rapporte plus, elle conseille aux Labrit et aux Oule de se désolidariser avant qu'il ne soit trop tard, et organise la faillite de main de maître. Elle se trouve donc obligée de céder le tout au consortium PACAP, qui ne voit aucun inconvénient à garder le nom de PLOC pour écouler une partie de ses produits, récupère tous les magasins, et ferme l'usine, vu que des ouvriers, elle en a d'autres qui travaillent pour quasiment rien ailleurs. Le moins que l'on puisse dire, c'est que les ouvriers à la rue n'ont plus de quoi payer un loyer à la vieille. Elle le leur baisse de moitié, mais c'est encore trop. Quant à devenir propriétaire, ils peuvent se mettre une croix dessus. Ils se rendent compte avec horreur que, puisqu'ils ne travaillent plus dans une maison qui n'existe plus, ils ont perdu tous leurs droits sur les appartements qu'ils peuvent continuer à louer s'ils en ont les moyens. En somme, l'on ne peut pas dire que l'Impératrice n'ait pas respecté les termes du contrat, même si le maire a comme l'impression d'avoir été roulé dans la farine, ce qui est normal pour une ville dont les meuniers ont naguère assuré la prospérité.
   Michèle Castouille laisse le temps à l'assistance d'assimiler les informations.
   – Ça me rappelle, dit Emmeline Croin, les CDI du fils de mon cousin, qui deviennent des CDD quand son poste n'existe plus.
   – Un procédé auquel on a fini par s'habituer, dit Alberta.
   – Le plus beau, dit Michèle Castouille, c'est que ce n'est pas la vieille qui licencie, mais les repreneurs. Les ouvriers n'en ont pas fini d'exiger leurs indemnités. Ça fait dix ans qu'ils s'échinent, et c'est loin d'être réglé. L'Impératrice se permet de verser à ses ouvriers, qui ne sont plus les siens, trois mois de salaire, pour les services qu'ils ont rendus à l'entreprise. Ce qui ne diminue en rien le montant des indemnités dues par le groupe PACAP. Elle peut... Avec ce que lui rapportent les appartements récupérés... Le moins que l'on puisse dire, c'est que le petit-fils n'avait pas l'élégance de sa grand-mère. L'Impératrice l'avait transformé, vis-à-vis du pauvre Gastounet, en traître de mélodrame, et il avait du mal à s'en remettre. Il est vrai qu'on l'avait un peu manipulé. Elle s'était bien gardée de lui dire, la vieille, qu'elle voulait récupérer la part des Coude. Elle avait juste fait remarquer que le pauvre Gastounet, il fallait éviter qu'il tombe entre les griffes des usuriers, ce qui entraînerait des pertes encore plus lourdes pour l'entreprise, à moyen terme, vu qu'il serait obligé de vendre ses parts à n'importe qui... C'est au moment où il lui a fallu s'installer, qu'il a compris... La vieille se faisait tirer l'oreille. Et ce crétin est allé raconter un peu partout qu'il s'était fait couillonner. Résultat : on ne l'a pas cru, et l'Impératrice l'a pris en grippe. Il commençait à puer, jusque parmi ses proches, que c'en était une infection. Il a dû aller se chercher une femme à une centaine de kilomètres. Et sa femme a vite compris. Heureusement qu'elle était de bonne compagnie, sinon, ça faisait une pestiférée de plus. L'Impératrice s'est montrée généreuse, pour son cabinet, c'était la moindre des choses. Il y avait comme une réticence chez les gens qui lui parlaient. Il aurait pu s'installer ailleurs. Mais il est attaché à sa ville, il ne cesse d'ailleurs de faire publier des ouvrages sur son histoire et ses coutumes. Ça lui permet de se ménager quelques relations parmi les doctes. Et il adore notre carnaval. Peu lui importe que les masques le prennent à partie, il y voit la permanence d'une tradition qui a tendance à disparaître. Il pouvait secouer les confettis en rentrant chez lui. Mais les assistants, ça ne les gêne pas, ça prouve qu'ils sont connus des pierrots. Cela dit, il a fini par devenir méchant l'Abel. On dirait que ça le faisait jouir de faire l'huissier. Tiens, le pauvre Adrien Pourrave, qui se passionnait lui aussi pour l'histoire de la ville, une de ses relations les plus suivies, s'est retrouvé dans une mauvaise passe. Il est vrai qu'il devait régler une pension alimentaire à une ex, qui, quoique devenue plus riche que lui, continuait à la lui réclamer... Avec un salaire de prof, ça n'allait pas bien loin. Avec sa nouvelle famille, il avait du mal à joindre les deux bouts. Sa nouvelle femme m'avait acheté, juste après le mariage, de quoi rafraîchir leur appartement. Le prof s'est donc endetté, il a besoin de deux ou trois mois pour régler sa situation. Comme ce n'est pas le premier accroc, sa banque ne veut rien savoir. Saisie. On ne devrait jamais se marier sous le régime de la communauté. L'épouse ne tient pas à voir disparaître ses meubles. Elle vient me demander de les récupérer, pour les entreposer un temps dans mes ateliers. J'envoie Yves, avec son camion. L'Abel vient faire l'inventaire, il ne restait plus que des rognes, les appareils ménagers, la télévision — bas de gamme, un ordinateur — vieux de quinze ans. Les voisins avaient vu Yves charger le camion. Ils avaient même proposé des trucs qui dormaient dans leurs greniers, pour remplir les vides. Il faut savoir que c'était une des seules baraques où l'Abel venait parfois manger. Il voyait bien que tout avait changé dans la maison. Eh bien, au lieu de rigoler comme tout homme sain d'esprit, il a fait un foin pas possible. Et il est allé, vous allez rire, jusqu'à monter jusqu'ici pour vérifier si ses meubles y étaient. Je lui ai demandé s'il venait faire l'inventaire de mes ateliers. Il a bafouillé. Je lui ai précisé que je n'accepterais que ses commandes, pas question de mettre le pied dans mes ateliers. Comme il s'échauffait un peu, j'ai demandé à Bertrand, mon autre fils, de prendre la carabine, ses pneus devaient avoir besoin d'une révision. Il est parti, qu'on aurait dit qu'il s'était assis sur une friteuse.
   Une idée traverse l'esprit d'Alberta, à qui la boulangère a raconté la veille certaines choses :
   – Au moins, il aura eu une consolation, puisqu'il aimait tant le carnaval. C'est un médecin déguisé en médecin, un vrai goudil, qui est venu constater qu'il était mort.
   – Le médecin, c'était un des fils Marloute. Un praticien comme on n'en voit pas assez, je n'ai jamais eu à m'en plaindre. Un peu trop porté sur les gamines, mais personne n'est parfait. Il est d'une délicatesse avec elles... Quand il a du temps, il traîne dans les cafés de lycéens où il tient des discours profonds. Certaines de ses idées traînent dans les devoirs des gamins. Un des derniers grands causeurs que j'ai connus. L'espèce est en voie de disparition. Je crois qu'il avait des vues sur la fille de l'Abel.
   Ces dames ne se sont pas déplacées pour rien. Elles manœuvrent pour prendre congé. La menuisière ne semble pas être vexée :
   – Vous pourrez toujours remonter ici pour vous lester avant de redescendre.
   Ce n'est pas un méchant programme. La table est bonne. Et si l'on ramasse à chaque fois autant de suspects potentiels... Il devait y avoir au moins un quart de la Place Fabre d'Églantine qui ne portait pas l'Abel dans son cœur.
   Le soir, le commissaire Esparge passe en coup de vent :
   – Les vidéos commencent à arriver sur le site, et je ne vous dis pas le nombre de photos. Vous allez pouvoir vous amuser.
   – Tu as dû commencer déjà à t'amuser, fait la tante Alberta. Nous, nous sommes rompues, à chaque jour suffit sa peine. Qu'a dit le légiste ?
   – Qu'il s'agissait bien de cyanure.
   – Il ne reste donc plus qu'à trouver la façon dont ce cyanure est arrivé dans l'organisme d'Abel Patou.
   – On s'y emploie. Que dit la radio locale ?
   – Rien que tu ne saches déjà, de vieilles histoires de famille.
   Le commissaire parti, Sophie Bernard pose à Alberta une question qui lui brûle les lèvres.
   – L'expression 'pense-toi' s'est échappée des lèvres de Michèle Castouille. S'agit-il là d'un régionalisme ?
   – Sachez, répond gravement Alberta, qu'il y a deux sortes de cogito. Le cogito cartésien et le cogito castouillien dont l'expression 'pense-toi' rend pleinement toute la profondeur.


CHAPITRE III

DE L'INTÉRÊT D'ALLER PARFOIS
ACHETER DU CHOCOLAT


   LA FAMILLE FISELOU est malicieuse. Pour la retraite d'Alberta elle s'est mise en frais. Elle lui a offert un ordinateur, et pas n'importe lequel. Il aurait transporté d'enthousiasme les amateurs de ce genre d'article. Pour une dame qui a passé une grande partie de sa vie à enfiler des gants pour consulter des documents d'un autre âge, c'était on ne peut plus indiqué. Alberta est une Fiselou. Elle a participé plus d'une fois à des plaisanteries de ce genre. Quand on offre des rollers à un lapin Fiselou, le lapin Fiselou s'incline et remercie. Elle a considéré jusqu'ici que les ordinateurs sont des machines à écrire plus complexes que celles de sa jeunesse, grâce auxquelles on peut également consulter certaines revues spécialisées, et correspondre en latin avec les collègues les moins gourds, les autres se contentant du patois d'usage. Ses trois amies la suivent sur ce dernier point. Sophie Bernard est la seule à trouver quelques charmes à ces objets, et à ne pas se plaindre que l'on ne puisse s'asseoir à un bureau, sans se retrouver avec un écran sous le nez, et une console qui vous fait de l'œil. Le moment est venu d'examiner ce qui est arrivé sur le site censé recueillir des images du fameux carnaval. Gisèle Pouacre ricane. Traiter cette masse de photographies et de vidéos, c'est un travail de soutier que l'on peut laisser aux tâcherons assermentés. Il suffit d'un peu de méthode, dit Sophie Bernard. Elle prévoit deux dossiers : l'un pour ce qui semblera moins prometteur à première vue, quoiqu'intéressant, un autre pour ce qui paraîtra significatif. Le but, c'est de parvenir à une sorte de plan-séquence pour le temps qui court entre l'arrivée d'Abel Patou place Fabre d'Églantine et le moment où il s'est trouvé mal. Compte tenu du fait que la plupart des opérateurs ont travaillé à hauteur d'homme, en se perchant de temps en temps sur une poubelle, l'on s'attend à ce que la séquence soit plutôt hachée. Seule la présence d'Alberta est requise, elle connaît certains personnages, y compris l'Abel, les autres ne peuvent s'empêcher de rester là pour admirer le travail de la virtuose. L'on ne sent plus le temps passer. Au bout de deux heures, Gisèle Pouacre s'écrie :
   – Où est passée la paysanne ?
   Du Décadi au Germinal, elle était là, avec son poireau et son cabas. À partir du Messidor, plus de paysanne. Le faux médecin n'a pas eu vraiment le temps de s'amuser. Il s'en est pris à Abel Patou près du Vendémiaire, et il a été intercepté avant de parvenir au Nivôse. Il ne lui restait plus, à partir de là qu'à constater la mort et à veiller sur le cadavre jusqu'à ce que la police prenne le relais.
   Alberta reconnaît que le docteur apparaît quand la paysanne disparaît. Mais elle ajoute que les goudils peuvent quitter le cortège quand ils veulent, et le rejoindre n'importe quand.
   – On ne peut exclure, dit Emmeline Croin que le fils Marloute se soit déguisé en paysanne puis en docteur. Il se sera changé au Messidor.
   – En général, on se contente d'un seul déguisement, explique Alberta, cela entraîne des frais. Dans chaque grenier, il y a des déguisements de carnaval, on peut ainsi apparaître sous plusieurs déguisements, mais en général on rentre chez soi pour se changer entre deux sorties. C'est la première fois que j'entends parler d'un goudil qui aurait changé de déguisement au cours d'une seule sortie. Ce n'est pas matériellement impossible, ni contraire à l'esprit de carnaval.
   En souvenir d'Agatha Christie, elle crayonne un plan de la place que nous ne jugeons pas utile de reproduire ici, pour la bonne raison qu'aucun lecteur normalement constitué ne va se donner la peine de consulter à tout bout de champ la page où il se trouve.
   Le fils Marloute a bien fait avaler à la victime une bonne ration de confettis que celle-ci a aussitôt recrachée. Il aura sans doute à s'en expliquer en face du neveu.
   L'idée ne déplaît pas à Alberta :
   – Louis Marloute est un mondain, à l'inverse de son père qui était un tribun. C'est un causeur brillant, toujours original. Quand il était jeune, ça lui permettait de mettre de jeunes mariées dans son lit ; en prenant de l'âge, il s'est pris d'affection pour les tendrons qu'il va pêcher au Macareux, qui est resté le rendez-vous des lycéens. Il dispense en passant ses leçons à la jeune classe, et des leçons fort profitables, quand il tient salon. Pour tout dire, il plaît à tout le monde, quels que soient l'âge et le sexe, et l'on se dispute le privilège de le recevoir. L'on se sent tout de suite plus intelligent. Il a dû me prendre pour une jeune mariée, naguère, alors que j'avais deux enfants au collège, peut-être voulait-il me flatter. Si telle était son intention, il a réussi, s'il en avait d'autres, il est resté sur ses frais, ce qui ne l'a pas contrarié. Il est tout sauf insistant. Je sens que l'entretien va tout de suite se transformer en badinage d'après-souper. Je ne crois pas qu'Alcide va être déconcerté, mais il sera peut-être un peu agacé. J'aimerais être une petite souris, comme on dit. Le suspect va essayer de tenir sous son charme quarante-huit heures durant, si l'on va jusqu'à la garde à vue, une poignée de fonctionnaires assermentés. Nous savons tous à quel point il est capable de s'adapter à n'importe quel auditoire.
   – Il ne manquera pas d'arguments, fait remarquer Emmeline Croin. Je ne vois pas bien comment l'on peut obtenir une bonne concentration de cyanure dans des confettis, et la conserver jusqu'au moment de l'utilisation. J'ai remarqué que les carabènes ont des sortes de guirlandes de papier aux deux bouts...
   – Des tuffets.
   -... et elles sont couvertes de papier.
   – J'ai entendu parler comme tout le monde, dit tante Alberta, du coup du parapluie. Le bout du parapluie contient une manière de seringue minuscule, c'est à peine si la cible sent la piqûre, et le possesseur du parapluie se fond dans la foule. J'essaie depuis un moment de me faire à l'idée qu'une carabène puisse remplacer un parapluie. Leur habillage et leurs tuffets peuvent cacher n'importe quel dispositif.
   – Apparemment, tous les pierrots se ressemblent.
   – Il y en a trois qui conduisent la musique à tour de rôle, les autres jettent des confettis et font ce qu'ils veulent avec leurs carabènes. Si leur besaces semblent inépuisables, c'est qu'ils se ravitaillent à chaque café. Les pierrots se ressemblent peut-être, mais l'on sait la bande qui défilait ce jour-là, et l'on connaît les membres de chaque bande. Repasse-nous ce moment...
   – La carabène n'a pas touché que la victime, elle a aussi décoiffé un caniche-à-sa-mémère porté par sa mémère, et, de l'autre côté de la rue elle a bousculé la crête d'une jeune gothique, constate Gisèle Pouacre. D'autre part, les pierrots semblent changer de place à l'occasion dans le groupe. Celui-ci est un virtuose, regardez, il fait sauter le béret d'une gamine renfrognée... Et ça va être difficile de le reconnaître, il y en a d'autres qui essaient de suivre son exemple. Bon, ils se calment, on dirait qu'ils ne s'en prennent plus trop aux passants. Ce genre de farce est-il exceptionnel ?
   – Pas vraiment, mais ils se sont dépassés à ce moment-là... Peux-tu nous sortir juste l'image de l'instant où la carabène touche Abel Patou ?
   Apparemment, cela ne représente aucune difficulté, l'imprimante souffle comme un trottineur du dimanche avant de livrer la commande. Alberta se frotte les mains :
   – Une bonne chose de faite. Si on allait faire un tour ?
   Le tour les conduit à une confiserie universellement connue pour ses nougats et ses plops. Les plops sont des chocolats en forme de bouchon contenant une épaisse ganache à base de rhum et de raisins secs. La dégustation obéit à un certain rite. On commence par le côté arrondi qui retient une parcelle de la ganache, avant de mastiquer lentement le reste pour mieux apprécier le contraste entre la fermeté du chocolat et le moelleux de la ganache. Alberta juge indispensable, à l'inverse des autres chalands, l'absorption préalable de quelques biscuits au poivre, une autre production de la région. Le tout se consomme à la fin du repas, accompagné du seul mousseux sucré qu'elle tolère, celui du coin. Elle regrette juste qu'on l'ait par trop domestiqué. Il est vrai qu'il était intransportable sous sa forme originelle, et qu'il arrivait que le liquide libéré allât rejoindre le bouchon au plafond. Le bouchon retombait. Le mousseux se résignait à abandonner le plafond pour venir poisser le plancher ainsi que les cheveux et les vêtements des amateurs indulgents. On ouvrait une autre bouteille pour se consoler en prenant encore plus de précautions, et en s'efforçant de ne pas faire sauter le bouchon. Il arrivait, disent les mauvaises langues, que le liquide fût dans les caves à ce point épris de liberté qu'il s'évadait en produisant un bruit de mitraillette inimitable. Il est des variantes qui donnent une vague idée de ce que c'était, et c'est sur elles qu'Alberta jette son dévolu.
   On commence par visiter la ville, en s'attardant plus particulièrement à la place Fabre d'Églantine dans son aspect le plus quotidien, puis on longe les allées André Chénier — un autre enfant du pays — avant de faire la queue à la chocolaterie. Il n'y a là qu'une dame un peu rougeaude, et volubile qui hésite encore, mais vu tout ce qu'elle a déjà pris la commerçante se découvre des trésors de patience ; et un monsieur qui regarde le plafond en tapant discrètement du pied pour signifier son impatience. Elles se glissent derrière lui. Survient un petit échalas en grand deuil, la mise sobre, veste noire, robe noire, chemisier noir, le tout admirablement coupé, un linge sans doute funèbre, mais du beau linge, comme on dit. Les bottines ne sont pas trop vernies. La tête est trop grande par rapport au reste du corps et semble malicieuse, même quand elle ne sourit pas. Quelque chose dans le regard sans doute. Les cheveux sont abondants et blancs.
   La dame rougeaude bafouille que l'on peut se servir en attendant qu'elle se décide, le monsieur ne semble plus agacé. L'échalas hoche lentement la tête de droite à gauche :
   – Auriez-vous oublié, Marcelle, que j'ai la fibre républicaine ? Je compte bien passer à mon tour comme les autres... Et prenez votre temps, nous en avons de reste.
   – Nous connaissons tous le malheur... bredouille le monsieur qui attendait.
   – Inutile d'en parler, Monsieur Bagnat, si nous le connaissons tous. Mais je suis sensible à vos démonstrations...
   Gisèle Pouacre penche la tête vers Alberta pour lui glisser :
   – Elle me fait penser à l'Archimède de Ribera.
   La vieille dame sourit enfin :
   – Archimède n'a pas inventé la poudre et il a bien fait. Les années tombent sur toi, Alberta comme une pluie de printemps. À peine sortie du lycée, te voilà retraitée. J'ai suivi tes travaux avec beaucoup d'intérêt. Je vous attends à cinq heures pour le thé.
   Sur ce, elle s'absente. Elle est là et elle n'est plus là.
   – Comment a-t-elle fait pour m'entendre ? dit Gisèle Pouacre en sortant.
   – Elle devait être un peu dure d'oreille dans son enfance, dit Sophie Bernard. Le temps qu'on s'en avise et qu'on l'appareille elle a sans doute appris à lire sur les lèvres. C'était l'Impératrice, j'imagine...
   – Tu imagines très bien... J'étais loin de me douter. Et elle s'est bien gardée de s'en vanter devant ses parents et son personnel...
   – À quoi rime alors cette démonstration ? dit Sophie Bernard.
   – Elle voulait s'assurer que nous sommes capables de faire des déduc¬tions. L'Impératrice ne laisse pas grand chose au hasard. Elle désirait nous surprendre, nous mettre à l'épreuve, et créer d'emblée une sorte de connivence. Tu lui en as donné l'occasion. Et nous sommes convoquées chez elle à cinq heures.
   La plupart des gens seraient ici transportés à l'idée d'aller prendre un thé chez l'Impératrice. Les inséparables éprouvent juste la même curiosité que le visiteur d'un zoo qui s'approche de la cage où se trouve exposé un couple de makis. Elles n'ont pas besoin de décider qu'Alberta sera leur porte-parole et que les autres feront de la figuration plus ou moins intelligente.
   Gisèle Pouacre constate d'entrée que la Castouille n'a pas dû s'amuser. Il y a un style, effectivement, elle n'en reconnaît aucun. Elle s'imagine la scène. La vieille dame feuillette l'ouvrage qu'on lui a proposé, et finit par dire qu'il n'y a là rien qui lui dise quoi que ce soit. Elle veut quelque chose qui soit bien à elle, des meubles à son image. À l'autre d'essayer de définir cette image. Elle nourrit cette illusion que nous ne devons qu'à nous-mêmes ce que nous sommes. L'entourage nous offre un vague assortiment et réunit les pièces du dossier. L'on fait avec au gré de nos engouements et de nos répulsions. Des réactions animales que l'on interprète a posteriori sur un fond dont on précise les contours donnent un masque qui, à l'inverse de ceux de carnaval, permet de nous identifier. Ça n'a pas gêné la Castouille. Elle a improvisé un style dans lequel la vieille a été ravie de se couler. Elle a dû entreposer ailleurs ses anciens meubles. Il n'est rien, des poignées de portes aux portes elles-mêmes, des ouvertures aux chaises et aux tables, qui ne vienne de la Castouille, et celle-ci a donné le meilleur d'elle-même. Quand une cliente avisée va voir un couturier, elle n'arrive pas avec des idées préconçues. Cette cliente-là a refusé le test qu'on lui proposait. Le résultat prouve qu'une artiste attentive possède parfois plus de compé¬tences qu'un psychologue professionnel. C'est cohérent, tout en évitant la monotonie.
   L'Impératrice les attend dans son salon, debout, la main gauche sur le dossier d'un fauteuil :
   – Je vous remercie d'avoir répondu à mon invitation...
   Un sourire.
   -... quand je vous ai invitées à prendre le thé, c'était une façon de parler. Mathilde fait un admirable chocolat, il y a du café, diverses tisanes, du thé noir et vert, et même de la carthagène si vous préférez quelque chose d'un peu plus robuste. Je m'en tiendrai pour ma part à un petit verre de carthagène.
   Le carthagène est pour cette région ce que le Campari est pour les Vénitiens.
   Alberta préfère une bonne tasse de thé vert sans sucre, Emmeline et Gisèle qui choisissent le thé noir reconnaissent un himalaya de qualité, Sophie est tentée par le chocolat.
   Les quatre invitées réussissent à ne pas placer un mot, mais rien ne leur interdit d'exprimer par leurs gestes et leur mimique, dès la première gorgée, qu'elles sont conscientes de la qualité de ce qu'on leur sert. L'Impératrice qui s'attendait à ce qu'elles engagent la conversation plisse un peu les yeux, puis se détend.
   – Mathilde a une cousine qui a épousé un négociant portugais de Nazaré, et ce négociant a lui-même un beau frère qui travaille dans la police. J'ai apprécié à sa juste valeur le rôle que vous avez joué dans l'affaire de cette jeune mariée que tout semblait accabler. J'ai compris que vous ne teniez pas à ébruiter cette petite intervention, et j'ai recommandé à Mathilde de ne point aller le crier sur les toits. Cette affaire a suscité ma curiosité au point que je me suis permis de suivre chacun de vos déplacements, le plus souvent stériles, de mon point de vue, parfois instructifs.
   Personne ne manifeste le moindre étonnement. Ce sont là pourtant de ces coïncidences auxquelles un auteur sérieux n'oserait recourir. Nous ne sommes pas un auteur sérieux. Nous nous contentons de rapporter les faits. Ces considérations n'appelant aucun commentaire, la vieille dame poursuit.
   – Si j'ai relevé la remarque spirituelle de Madame sur les traits de mon visage, c'était — je vous prie de m'en excuser — pour vous proposer une petite énigme que vous avez brillamment résolue. Vous connaissez à présent mon secret, nous sommes quittes. Si quelqu'un est à même de comprendre ce qui est arrivé à ce pauvre Abel, c'est bien vous.
   La bande des quatre ne s'interroge pas sur la façon dont l'Impératrice a obtenu tous ces renseignements. Le neveu à dû en lâcher quelques-uns à l'inspecteur Pugnasse, lequel n'a pas informé le reste de l'équipe, mais n'a pas dû résister à la vieille dame. C'est tout juste si elles croient à cette cousine de Mathilde qui aurait épousé un négociant de Nazaré. Nous sommes dans un pays où le carnaval dure près de trois mois. Leur hôtesse brouille les pistes.
   – Vous nous avez si gentiment invitées que nous ne résistons pas au plaisir de vous livrer nos premières impressions, dit Alberta. Vous aimeriez peut-être que nous vous informions régulièrement des progrès de nos investigations.
   – Pas le moins du monde. J'aimerais vous parler de ce pauvre Abel. En cherchant le mobile du crime, vous seriez tentées de vous arrêter aux sentiments qu'éprouvait une partie de la population à son égard. Il a toujours été doué pour se mettre dans des situations délicates. Votre neveu est tenu de suivre la procédure. Si je pouvais vous aider à déblayer le terrain, sans tenir compte, comme vous le faites, de règlements parfois contraignants...
   Elle aime bien suspendre son discours, l'Impératrice. Elle ménage des pauses en décourageant ses interlocuteurs de s'engouffrer dans ses silences. Le bras hésite, comme si elle cherchait ses mots, bouge à peine, elle a une façon particulière de conduire un silence que l'on est prié de ne pas troubler... Le père Marloute s'amusait à l'imiter. Il avait une fois essayé d'en profiter pour prendre la parole, elle avait juste haussé les sourcils, et n'avait plus rien dit. Elle n'avait même pas écouté les plaintes de la classe laborieuse. Il avait fallu revenir le lendemain. C'était d'autant plus frustrant que d'habitude elle lâche quelque chose. Mais il lui faut laisser finir son préambule, mener à sa façon le chœur des doléances, et reconnaître à la fin qu'il y a effectivement des moments où il faut tenir compte des évolutions de la société. Si l'on a pris un petit retard, celui-ci peut être comblé, étant bien entendu que l'on a affaire à des gens responsables qui ne vont pas demander la lune dans l'espoir d'en recueillir les miettes. Bref, il y avait toujours quelque chose à gagner, souvent de symboliques rogatons, mais c'est toujours le père Marloute qui passait pour un mauvais coucheur, d'autant plus qu'elle l'avait laissé développer à loisir ses vibrantes périodes, que d'ailleurs elle appréciait. Elle adorait les morceaux d'éloquence, comme les grands airs d'opéra.
   Quand elle avait fermé l'usine, elle avait dit :
   – Comment rester responsable dans un monde irresponsable ? Les pressions que font peser les affairistes sur les entrepreneurs comme sur leurs employés ne me permettent plus de satisfaire à vos revendications les plus naturelles. Je n'ai pas le cœur d'aller m'installer dans des pays où l'on réduit les travailleurs en esclavage, comme aux belles heures du capitalisme triomphant. Les repreneurs ont pris des engagements dont j'espère qu'ils les respecteront.  Je ne vous cache pas mon pessimisme.
   Fallait-il qu'elle exerçât un réel ascendant sur son auditoire pour ne pas avoir dû quitter la place sous une pluie de quolibets, de huées et d'oeufs pourris ! Le père Marloute avait bien essayé de mener la danse, soutenu par un fond de murmures angoissés, elle s'était lentement retournée :
   – Je vous donne entièrement raison, Monsieur Marloute. Le monde est cruel pour les gens qui travaillent, et pas assez pour ceux qui se gobergent. J'en tombe d'autant plus d'accord, que c'est ce monde là qui m'a congédiée.
   – Avec du foin plein les bottes ! avait rugi le furieux.
   – Personne n'est parfait.
   Cette dernière insolence avait laissé tout le monde sans voix, d'autant plus qu'elle avait l'air sincèrement désolée. On ignorait encore l'affaire des logements sociaux.
   L'Impératrice pose sa tasse.
   – Ce pauvre Abel était si inquiet qu'il se demandait toujours si on l'aimait comme il le méritait. Une tare dont souffrent certains enfants dès leur naissance. Ils veulent à ce point être aimés qu'ils en oublient d'être aimables. Vous m'excuserez ces plates généralités, mais il faut savoir que le petit Abel finissait par être importun à force. Il y a des gens qui sont pégous, comme on dit chez nous, il l'était plus que personne dans une famille où l'on ne l'est guère. Son père était la plupart du temps en tournée, sa mère était une parfaite ménagère, raisonnablement aimante, qui dirigeait de main de maître une armée de domestiques. Elle était hélas trop scrupuleuse pour abandonner la chair de sa chair à d'autres qui lui auraient fait comprendre que l'entourage n'est pas fait que pour vous rassurer à tout bout de champ. Le père n'était pas du genre impatient, bien au contraire. Quand le petit s'accrochait, il ne se fâchait pas, il lui disait, avec un bon sourire : "Si tu nous laissais un peu vivre pour changer ? Ça te laisserait le temps de vivre." Le petit Abel était assez fin pour comprendre, et il était sincèrement désolé de vouloir accaparer son petit monde. "Combien as-tu de sœurs, Abel ? ajoutait-il. Deux, en effet. Ça prouve que tu n'es pas tout seul, et ça devrait te rassurer." Ça ne le rassurait pas du tout, il aurait mieux aimé être tout seul, avec ses parents... Mon Georges ne pouvait pas comprendre. C'était un enfant de l'espèce contemplative qui nous a juste accordé, au grand désespoir de mon mari qui avait des élans de tendresse, le service minimal d'affection. Il y a des caractères heureux qui apprécient qu'on leur fiche la paix. Cela dit, j'ai été plus attentive que son père à son évolution artistique. Il a commis des quantités de poèmes hermétiques avant de se convertir au mirliton harmonieux. Comme c'était aussi un virtuose de la guitare sèche, à laquelle il est resté fidèle, il ne pouvait que finir comme il l'a fait. Je préférais la période hermétique ; en voici un échantillon :

                Un coup d'éventail.
                La mer se retourne.
                C'était une image au fond de ses yeux.

 J'ai connu le modèle, une montagne de graisse qui n'avait pour elle que ses yeux lesquels avaient en effet cette couleur glauque qui plaît tant aux aèdes. La gamine obèse est devenue une beauté, de sorte que l'on ne remarque plus seulement ses yeux, et mon Georges n'en avait rien à faire. Un autre essai — il avait vu son père travailler à son atelier :

                J'aime à caresser
                L'archétype déchu
                Sans angoisse aucune

   Vous aurez compris qu'il se trouvait en terminale. Puis l'idée lui est venue de composer et de mettre des mots sur sa musique. Ça ne manque pas d'allure. Non content de chanter, il donne des avis sur ce qui se passe dans le monde, et comme il parle bien et qu'il ne dit pas n'importe quoi, il arrive à jouer les consciences politiques chaque fois qu'il ouvre la bouche sans être accompagné par son orchestre. Il en est à son troisième disque d'or. Les œuvres de jeunesse ont été réunies dans une plaquette que j'ai fait éditer à compte d'auteur. Il a été sensible à l'attention. Il se garde bien d'en parler à ses thuriféraires. Que voulez-vous que ce père fît d'un enfant parfaitement dépourvu de talent, assoiffé de tendresse ? Il l'a généreusement arrosé de ses piques, pour forger un caractère qui refusait de se forger. Même les encouragements régulièrement prodigués — c'était un bon élève assez mal vu de ses condisciples parce qu'il oubliait de se dissiper, et ce n'était pas faute de leur mâcher le travail quand il pouvait — ne parvenaient pas à le rasséréner. Le pauvre Abel ne trouvait pas l'univers de la chaussure ou du grand négoce à son goût. Son désir de se faire aimer l'avait étrangement rendu procédurier. J'avais un ami d'enfance qui était huissier. Je lui ai suggéré d'envisager cette carrière. L'idée de faire un stage dans sa ville natale lui plaisait. Il a bien voulu pousser jusqu'à la première année du master en droit pénal, accomplir ici son stage de deux ans, il a même décroché son diplôme à l'École Nationale de Procédure. Je le savais procédurier mais pas à ce point...
   Un sourire attendri : elle a dû finir par s'attacher au petit frustré, la vieille dame.
   – Le reste allait de soi. Son père s'est fendu de plus de cent mille francs pour lui payer un office. J'avais le bras assez long : il a été nommé par le Garde des Sceaux, puis il a prêté serment devant le Tribunal de Grande Instance. J'avais le bras toujours assez long pour aplanir toutes les difficultés.
   Une ombre de tristesse. Le visage se durcit. La vieille ne laissera pas filer l'affaire.
   – Il m'est arrivé de le surestimer. Je lui ai confié une mission délicate. Si j'avais aidé André Coude à racheter les parts de ses trois sœurs, ce n'était pas pour que son Gastounet se mît à jouer comme un malheureux. Vous imaginez le nombre de gens fort obligeants qui grouillaient autour de lui. J'ai demandé à mon pauvre Abel de parer au plus pressé en essayant de le ramener peu à peu à la raison. Un savant dosage de générosité et de restrictions, une carotte continuellement tenue mais point trop vite abandonnée, tandis que de mon côté je m'appliquais à faire le vide autour de lui — j'ai quelques relations jusque dans ces milieux-là, il suffisait de leur faire comprendre que ce n'était pas le bon levier pour s'insinuer dans l'entreprise, j'avais les reins assez solides pour rafler ses parts si nécessaire — on pouvait lui assurer un sevrage pas trop douloureux. Les joueurs ne manquent malheureusement pas d'esprit. Celui-ci a compris à quel point mon pauvre Abel croyait manquer d'amour, il en avait lui-même à revendre, et c'était un amour hors de prix. Au lieu de le tenir savamment en laisse, comme prévu, Abel y est allé de sa poche, et s'est même fait soutirer l'argent destiné à l'office. J'ai rétabli la situation, je me suis chargée moi-même de la transaction, je lui ai expliqué le discours qu'il fallait tenir à André Coude, et convoqué son panier percé de petit-fils. Il n'a plus de quoi jouer, mais jouit d'un bon revenu qui s'ajoute à ce qu'il gagne à la mairie où l'on a bien voulu l'engager. Il sait que je le tiens à l'œil, ce dont il n'a cure, et que j'ai passé la consigne à tous les casinos et aux cercles de jeux. Tout le monde a le droit de vivre, mais pas à nos dépens. Au lieu de m'être reconnaissant, cet être inconséquent estime que je lui ai coupé les ailes et le reste. Il n'a plus vu l'intérêt de continuer à voir ce pauvre Abel. C'était à la vie et à la mort. Ç'a été à la vie, mais sans lui. Pour le remercier de ses bons procédés, je m'étends à l'occasion sur la probité du joueur repenti. Heureusement qu'Abel a trouvé ailleurs une épouse qui sût apprécier ses qualités. Un être aussi aimant que ça et fort bien fait de sa personne, dont la conversation ne reste pas embourbée dans les fanges du lieu commun, c'est comme une occasion à saisir. Moi seule, ici, savais apprécier ses qualités. Le malheur, c'est qu'il gardait une dent contre les habitants de notre ville à laquelle il restait viscéralement attaché. Il en chérissait la moindre pierre, il en connaissait l'histoire sur le bout des doigts. Ce n'étaient pas ses monuments, ses quartiers, ses allées, ses jardins qui le repoussaient, mais ses habitants. Cela explique son comportement, et son épouse, qui, elle, a été tout de suite adoptée bien qu'elle vienne d'une ville rivale, n'est pas loin de penser que son mari est victime d'une terrible injustice. C'est le seul paria de la famille, et elle a compris qu'elle aggraverait les choses en épousant ses querelles. Leur fille est adorable. En un mot, je n'aurais pas été surprise d'apprendre qu'il avait fini par tuer quelqu'un, je l'ai été en apprenant qu'on l'avait tué... Qu'ils me haïssent, pourvu qu'ils me craignent, dit un personnage de tragédie. Mon pauvre Abel était ainsi fait qu'on ne prenait pas la peine de le haïr, et qu'il n'inspirait aucune crainte. Ton neveu va s'appliquer à dresser une liste des griefs que l'on pouvait nourrir à son encontre. Il était juste la fable de notre ville. On attendait avec impatience sa prochaine invention. Il ne serait pas inutile de chercher d'autres pistes.
   La vieille dame semble un peu distraite, quoique le masque d'un sourire laisse à penser qu'elle pourrait prolonger l'entretien en abordant d'autres sujets. Ces dames comprennent qu'elles peuvent disposer.

   Le neveu passe en coup de vent. Il semble au courant de ce qui s'est passé.
   – Que vous voulait-elle, l'Impératrice ? Orienter votre enquête, et la mienne par la même occasion ?
   – La vôtre ? demande Sophie Bernard.
   – Elle a le jugement sûr. Elle sait que vous ne garderez pas pour vous un indice qui puisse faire avancer l'enquête. Elle nous connaît. Aux échecs, les joueurs disposent des mêmes pièces. Laissez-moi deviner... Si ce meurtre avait quoi que ce soit avec les méchants procédés de la victime, il y a longtemps qu'on l'aurait expédiée. Il doit s'agir d'autre chose. Elle aimait Abel comme on aime un vieux chien. C'était un petit-fils de bonne volonté, un époux exemplaire, un père attentif. Ce sont les autres qui l'ont rendu aussi déplaisant dans le monde. Il sera inhumé demain dans la plus stricte intimité. Une précision inutile : il n'y aurait pas eu foule à l'enterrement. L'Impératrice n'aura pas voulu se brouiller avec les absents, ni essuyer des condoléances contraintes. À l'autopsie, on a découvert la trace d'une piqûre au cuir chevelu. Il y avait d'infimes traces de cyanure dans une demi douzaine de confettis à l'endroit même où l'Abel s'est affaissé.
   – Ce serait une étrange coïncidence, dit Emmeline, que deux fêtards aient eu la même idée en même temps.
   – Autrement dit, un pierrot, et le goudil qui a constaté le décès.
   – Nous avons été surprises qu'une paysanne disparût au moment où apparaissait un faux médecin, avoue la tante Alberta.
   – Louis Marloute s'est changé dans l'arrière salle du Messidor, comme les années précédentes. Le patron était fort gêné d'avoir à trahir le secret. Un secret bien gardé. Il a fallu un mort pour qu'on l'apprenne.
   – Gêné, gêné... Tu lui as simplement demandé à quel endroit Louis Marloute allait se changer. Il a pris l'air étonné, et tu t'es demandé, à haute voix, s'il n'était pas mêlé à cette affaire. Seras-tu trop occupé pour venir partager notre repas demain ?
   – Je me libérerai.
   – Tu étais là, naguère, quand on préparait les carabènes. Pourrais-tu nous en fabriquer une sous nos yeux ?
   – Si ça ne vous gêne pas que j'apporte une bouteille de butane et tout mon matériel. Je compte m'entretenir demain matin avec Louis Marloute.
   – Pour le mettre en garde à vue ?
   – C'est un témoin important. Il chine la victime d'un meurtre juste avant qu'elle se trouve mal... Le moins que l'on puisse dire, c'est qu'il était aux premières loges. Il fera peut-être un suspect plausible.


CHAPITRE IV

LE DOCTEUR ET LE COMMISSAIRE


   L'INFLUENCE PEUT-ETRE DE SON PERE, Louis Marloute avait généreusement donné libre cours à des penchants libertaires aussi vagues que sincères : il avait fauché des champs de maïs, retardé des convois chargés de poisons divers, démoli des cantines qui en proposaient à leurs clients. Il était allé jusqu'à organiser le cambriolage d'une bijouterie dont le patron défendait avec acharnement ce que l'on appelait alors la préférence nationale. Il était naturel que l'opération fût menée par des Français que même Vichy aurait reconnus comme tels, et le butin reversé à des associations qui couraient au secours d'immigrés particulièrement désemparés. Si le bijoutier n'aurait rien trouvé à redire sur l'équipe elle-même, exclusivement formée de Français dits de souche, il n'aurait certainement pas apprécié l'utilisation des fonds ainsi dégagés. Louis Marloute avait de plus participé gracieusement à la rédaction d'un épais volume sur les anarchistes des deux derniers siècles. L'on peut regretter qu'il ait, par ce cambriolage, fait naître de vilaines vocations chez deux de ses camarades par la suite moins sectaires dans le choix de leurs victimes. Mais c'était durant sa garde à vue qu'il s'était montré grandiose. Pressé de questions, il fit valoir qu'il lui fallait se pénétrer du sens de chacune avant de répondre de la façon la plus exacte et la plus précise, car il ne voulait rien avancer qui pût égarer les enquêteurs. Comme il était le seul suspect, quelques pandores sur leur faim se livrèrent à de regrettables violences. Il montrait face à ses tourmenteurs la constance d'Épictète devant son maître qui venait de lui casser la jambe. Il ajoutait qu'ils pouvaient y aller de bon cœur, ses collègues avaient tout ce qu'il fallait pour réparer les dégâts. Ils étaient même tenus d'inscrire sur leurs documents le détail des lésions subies. Il les rassurait en disant qu'il n'aurait jamais l'idée de porter plainte contre d'honnêtes travailleurs qui ne faisaient que leur métier, mais qu'il serait obligé d'évoquer certains procédés devant un tribunal. Son père ayant fait un foin pas possible sur le pouvoir arbitraire que s'arrogeaient les assermentés à la demande de leur propre autorité de tutelle, l'on avait dû lâcher prise. Il est vrai que c'était un bon client pour les plateaux de télévision.
   Fidèle à certains principes, quoique fort bien noté, il refusa de s'en tenir à une seule spécialité, vu qu'un client, ça ne se coupe pas en tranches. Quant à son classement, les hiérarques pouvaient se le carrer où il se permettait respectueusement de le leur suggérer.
   C'était déjà un causeur brillant, sachant admirablement faire valoir une voix (nous n'osons parler d'organe) qui ne valait pas celle de son père. Une culture surprenante. Bien des étudiantes avaient agrémenté ses loisirs en savourant avec lui des moments qu'il voulait d'autant plus uniques qu'il ne cherchait pas d'âme-sœur. À l'inverse de beaucoup de ses camarades, il pouvait rester assez longtemps sans se dégorger de son trop-plein d'amour. N'ayant jamais séduit personne, à ce qu'il disait, il n'avait jamais largué qui que ce soit, et s'était fait une règle de ne jamais se vanter de ses bonnes fortunes, pour la bonne raison qu'il respectait plus que tout la vie privée de chacun. Mais il n'en voulait pas à celles qui, en se confiant à des camarades, montraient moins de respect pour la sienne. Personne en tout cas ne s'était senti floué par l'aventure. Une seule occasion lui suffisait pour faire le tour de la question, un admirable tour à ce qu'on disait. Le seul inconvénient peut-être, c'est qu'après l'avoir connu, les filles devenaient un peu plus exigeantes, avant de se résigner au fait qu'une douce routine manque parfois de grâce. Ne voulant pas trahir les meilleurs souvenirs de sa tendre jeunesse, il tenait salon au Macareux (un digne établissement dont l'enseigne affichait un méchant palmipède septentrional tenant en son bec assez de harengs pour nourrir une famille de nécessiteux) où les lycéens avaient l'habitude de se réunir, car c'est là qu'il parvenait à fasciner de jeunes personnes répondant à ses goûts.
   Le commissaire Esparge connaît, ainsi que toute son équipe, le passé du personnage, et ne tient pas à lui procurer une auréole de martyr qu'il saurait faire valoir devant qui de droit. C'est de plus un excellent praticien, honorablement connu dans la région, que l'on aime avoir à sa table. Il ne manquerait pas de raconter l'entrevue à sa façon devant un auditoire choisi, entre la poire et le fromage. D'autres qu'Alcide Esparge se demanderaient comment affronter une bête difficile à intimider. Il se contenta de lui demander de se présenter au commissariat à huit heures, ce qui lui donnait largement le temps de s'expliquer avant la consultation de dix heures. Comme le docteur s'est présenté à huit heures moins le quart, le commis¬saire, qui en principe n'a pas d'heure et trouve que l'on ne fait pas avancer une enquête en laissant le patient mariner dans son inquiétude, l'a fait immédiatement entrer dans son bureau.
   Louis Marloute possède une présence sans être particulièrement grand, et attire d'emblée le regard sans être plus beau que ça. Cela tient à quelque chose d'aérien dans ses gestes et dans sa démarche ; l'élégance des vêtements ne saute pas aux yeux, il suffit que l'on ne puisse noter aucune discordance. Il porte complet et gilet sans aucune affectation. Alcide Esparge ne tutoie que les gens qu'il a connus dans sa jeunesse, et ses équipiers. Le vouvoiement systématique désarme les énergumènes et les récidivistes les plus véhéments. Il a toujours obtenu des résultats en refusant la connivence canaille. Le ton est parfois sec, les protestations restent vaines, les explications malvenues dès qu'on refuse de s'en tenir aux faits. Seules comptent pour lui les constructions mentales qu'il élabore en procédant aux ajustements nécessaires à mesure que l'enquête avance. On le vexerait en lui faisant remarquer que c'est de la sorte qu'usait certain détective belge qui a inspiré bien des intrigues à une charmante dame du siècle dernier.
   Il tient sinon à jour une liste de maniaques compulsifs, de tyranneaux familiaux portés sur la violence, et ne sévit avec rigueur contre les petits trafiquants que lorsque ceux-ci font mine de vouloir transformer leur quartier en camp retranché. Il se met dans la peau des baluchonneurs et des monte-en-l'air pour organiser des rondes efficaces, quant aux tireurs les plus furtifs, il a vite fait de les mettre dans son album de famille. C'est ce qu'il appelle l'intendance. Il estime que son travail consiste avant tout à assurer la tranquillité des braves gens, à limiter le nombre des dupes, à empêcher que l'on détrousse le quidam comme dans un bois. Ce n'est pas ainsi qu'on fait du chiffre, mais il est quand même bien vu. Les détrousseurs trop bien introduits échappent hélas à ses attentions, mais dans son domaine, il montre certaines facultés. Ce travail quotidien l'ennuie. Sauf quand il y a une énigme à résoudre, qui soit digne de lui. L'influence de sa tante.
   Louis Marloute attend courtoisement qu'on le prie de s'asseoir. Il semble ravi d'avoir une occasion de papoter avec un homme qu'il a connu dans sa jeunesse. Le commissaire ne lui laisse pas le temps de fignoler sa pose, et lui indique le fauteuil en face de lui :
   – Tu dois ma foi te sentir chez toi, devant un représentant de l'ordre public. Ça te rajeunit plus que moi qui n'ai pas jugé indispensable d'être en délicatesse avec la justice pour mieux me préparer à mon futur métier. Les analystes doivent subir une analyse avant d'exercer leur art pour leur propre compte. C'est heureusement une chose que l'on ne nous demande pas. Je t'épargne le soin de me dire que tu t'appelles Louis Marloute, et que tu es né à Pouliat le 26 Mai 1964. Ton cabinet est installé au 62 de l'Allée André-Chénier, juste au-dessous de chez toi. Tu as chiné ce pauvre Abel Patou, une fois déguisé en paysanne, une autre fois en docteur, avant de lui administrer une bonne dose de confettis qu'il n'a visiblement pas digérée. Avais-tu un quelconque grief à son encontre ?
   – Ma foi non. Nos deux familles ne se portaient pas dans leur cœur, mais mon père n'a eu affaire qu'à sa grand-mère qui avait fini par s'habituer à lui, comme il n'arrivait pas à s'habituer à elle. Chacun savait où il en était, et c'était très bien. Ils étaient devenus aussi indispensables l'un à l'autre que Fred Astaire pour Ginger Rogers, étant bien entendu qu'ils ne s'entendaient pas sauf quand il s'agissait d'exécuter un numéro. L'Impératrice a inspiré à mon père ses plus belles envolées. La vieille aimait trouver du répondant et n'aurait pas apprécié quelqu'un qui fît exactement le même travail avec moins d'esprit. Tu peux écarter d'emblée une rancune familiale. Personnellement, je n'ai jamais eu à me plaindre de lui. J'ai toujours eu largement de quoi, et je ne risquais pas de me faire saisir par ses soins. Il ne devait pas être si mauvais que ça, au demeurant : il a une femme superbe, et une fille qui promet.
   La belle bête. Aucune protestation contre l'insinuation, il répond exactement à la question qui lui a été explicitement posée. Est-ce volontairement qu'il propose une nouvelle piste ? La meilleure façon de le vérifier, c'est de l'explorer
   – Tu lui as justement reproché, en le chinant, de surveiller sa fille comme plus personne ne prend la peine de surveiller sa progéniture. Aurais-tu éprouvé pour celle-ci un sentiment qui n'est pas dans tes habitudes ?
   – Je suis d'autant plus attaché à mes habitudes qu'elles me sont douces. Je ne suis que l'homme des instants agréablement prolongés. Je sens que tu vas me reprocher l'âge de mes conquêtes. Au moins auront-elles eu le bon goût de ne pas me reprocher le mien. Certains me prennent pour un collectionneur, je ne suis qu'un gourmet. Les personnes du sexe ne donnent leur pleine mesure que si elles tombent sur un véritable amateur, capable d'y mettre du sien.
   Il attend un sarcasme qui ne vient pas...
   – Je me flatte juste d'avoir rendu quelques jeunes filles un peu plus regardantes avant qu'elles se choisissent un compagnon bien plus méritant que je ne le serai jamais. Je n'ai pas vraiment l'esprit de famille, et je ne me sens aucune vocation de procréateur, pour la bonne raison que les enfants, qui ont bien le droit de se faire une place au soleil, se la font aux dépens de leurs parents. Quand j'aurai reconnu qu'un enfant soude un couple, j'aurai tout dit. Je ne ressens aucune envie d'être soudé à qui que ce soit. Et ces soudures ne sont souvent pas aussi solides qu'on le croit.
   – N'es-tu pas toi-même un peu regardant ?  T'est-il arrivé de jeter ton  charmant dévolu sur un laideron ?
   – Il en est qui ne sont pas aussi laides qu'on veut bien le croire. Un véritable amateur détecte des charmes qu'aucun autre ne remarque.
   – Même les plus belles peuvent avoir des charmes cachés. En aurais-tu détecté chez la jeune Adeline Patou ?
   – Je me garderais bien te le dire. Si c'était le cas, ce que j'ai dit à son père ne pouvait que le rassurer sur ce point.
   – Tu aurais donc...
   – Contrairement à ce qu'on a dit, il ne me les faut pas toutes. Tu sais bien que je ne donne jamais de noms...
   Une malicieuse allusion à d'autres interrogatoires. Il ajoute :
   – D'un autre côté, je n'ai pas à me justifier d'un emploi du temps que tout le monde a pu vérifier sur le site que tu as eu la bonté de mettre à notre disposition. Je crois que l'on a fait le tour des mobiles.
   – Nous pouvons passer aux traces de cyanure sur les confettis trouvés à l'endroit où ce pauvre Abel s'est trouvé mal. Tu venais de lui en faire avaler une bonne ration...
   – De confettis humectés de cyanure ?
   Cela prend une tournure prometteuse. Pour la première fois, Louis Marloute n'a pas attendu qu'on lui pose une question directement. Il a suffi qu'on laisse la phrase en suspens.
   – Tu n'aurais fait avaler à ce pauvre Abel que des confettis sans malice ? N'aurais-tu pas eu l'occasion d'en humecter une bonne poignée de cyanure ?
   Deux questions pour le prix d'une afin de tester son interlocuteur, qui répond à la dernière.
   – L'occasion, certainement, au moment où je me changeais, si j'avais disposé d'un flacon de ce produit. Tu vas être surpris, mes connaissances en toxicologie restent limitées. Je sais que dans les camps de la mort on employait de grosses doses de cyanure avec le résultat que l'on sait, je n'ignore pas que l'on trouve du cyanure dans certaines racines et certains noyaux de fruits à l'état naturel, que l'on produit du cyanure de potassium à certaines fins. Les photographes à l'ancienne utilisent un dérivé. Je n'ignore pas que des espions gardaient une capsule de cyanure dans une dent creuse au cas où l'on aurait voulu leur arracher quelque information, et que des Bulgares en mettaient au bout de leurs parapluies. Mais je ne possède pas ce genre d'article. Peut-être, un jour, à mes moments perdus, distillerai-je le contenu de quelques noyaux d'amandes amères pour expédier des malades qui n'en peuvent plus, mais ce n'est pas dans l'air du temps.
   – L'air du temps présent n'a point réussi à Abel Patou, tu comprendras mon embarras...
   Cette fois-ci, Louis Marloute n'attend pas la question explicite :
   – Le mien serait extrême si l'on avait trouvé des traces de la salive de ce bon Abel sur les confettis imprégnés de cyanure, ou un seul confetti de mauvais aloi dans sa bouche. Nous sommes ainsi faits que nous ne cessons de saliver, et que notre bouche est rarement sèche.
   Le commissaire Esparge commence à trouver le fils Marloute aussi agaçant que sa tante.
   – Est-il exclu qu'Abel Patou ait eu la bouche sèche à ce moment-là ?
   – Ce n'est pas exclu, c'est improbable. Il aura fait dans ce cas tout ce qu'il pouvait pour m'accabler. Tu m'as dit que l'on a trouvé des confettis suspects sur le trottoir et pas sur la chaussée. Il est allé jusqu'à cracher au garde-à-vous, en s'efforçant de ne pas envoyer trop loin les confettis qui le gênaient. Les gens un peu moins attentifs se plient plus ou moins en deux pour cracher, et ce que l'on recrache est projeté à une certaine distance.
   – Comment se fait-il, dans ce cas, qu'Abel Patou se soit retrouvé avec une dose mortelle de cyanure dans son organisme ?
   – Tu disposes de plus de moyens que moi pour le découvrir. Personnellement, je me serais plutôt méfié des confettis. Récapitulons. Je ne peux en humecter qu'une poignée vu que les goudils ne se promènent pas avec une besace. Je ne pouvais le faire qu'au Messidor, je me serais fait remarquer dans la rue. Un goudil ne passe pas inaperçu. Cette poignée aura largement eu le temps de perdre le plus clair de sa toxicité le temps que j'arrive sur place. C'est une substance extrêmement volatile. Au moment où je suis arrivé près d'Abel, ils n'auraient même pas été fichus de provoquer la plus petite indisposition chez un teckel de passage. Je n'étais même pas sûr qu'Abel Patou allait ouvrir la bouche pour me répondre.
   – On dirait que tu as réfléchi à la question. Ne te rends-tu pas compte que toutes ces précisions te rendent encore plus suspect ?
   – Je ne vois pas en quoi...
   – On peut imaginer deux doses de cyanure, dont l'une sera moins inoffensive que l'autre. Il suffit d'une légère piqûre pendant que tu attires l'attention du patient et des badauds avec les confettis et ton petit compliment.
   – Je te suis. Le bon docteur Marloute est parfaitement à même de faire une piqûre en choisissant un endroit moins innervé qu'un autre, tout en remplissant la bouche de l'Abel de confettis bien propres, et de laisser tomber à ses pieds des confettis moins propres mais inefficaces. Je suis flatté. Je ne me serais jamais cru aussi adroit.
   – Il est des gestes que l'on peut répéter. Et la cible avait ses habitudes. Elle se postait à des endroits bien précis.
   – De plus, il ne faut pas décevoir tous ces gens qui ont consulté votre site. Ils seraient surpris que tu ne me mettes pas en garde à vue. Surtout si j'ai longuement répété un attentat contre quelqu'un qui ne m'était de rien. Ce qui reste, j'en conviens, à établir.
   – Je ne mets pas les gens en garde à vue pour satisfaire le public ou ma hiérarchie. De plus, la culture de l'aveu a aussi peu de sens que l'idée de culture bourgeoise chez les maoïstes d'antan. La garde à vue ne peut servir qu'à isoler un prévenu susceptible de donner des instructions, d'intimider un témoin ou de recevoir des informations. Elle ne s'avère pas particu¬lièrement utile en l'occurrence, et si elle s'avère utile tu en seras aussitôt avisé. Je te laisse donc à tes malades et à tes conquêtes.
   – Et moi, je vous laisse à vos travaux.
   Louis Marloute est passé maître dans l'art de quitter une assemblée sans froisser personne. Une brève inclination, et un sourire au reste de l'équipe suffisent amplement.
   L'inspecteur Pugnasse semble légèrement contrarié. Un prévenu logique est par là même insolent. Il l'aurait retenu, rien que pour le principe. Le commissaire arrête d'un geste ses récriminations :
   – Il ne nous dira rien de plus, son numéro est d'autant plus au point, qu'il a le sens de l'improvisation. Son avocat, si on l'oblige à en prendre un, saisira vite l'idée générale, et le juge d'instruction n'aura que de solides présomptions à se mettre sous la dent. Si un magistrat est tenu de préserver le secret de l'instruction, et de n'en laisser filtrer les détails qu'indirec¬tement, le prévenu peut généreusement se répandre après dans les dîners en ville. Mais ses suggestions sont intéressantes. Nous n'avons pas cherché des traces de salive sur les confettis. L'on aura vite fait de souligner cette carence. Je m'en vais donc explorer chez ma tante d'autres pistes.
   Le temps de passer prendre chez lui une bouteille de gaz avec le brûleur adéquat, un rouleau de papier-papier, quelques feuilles de papier doré, et d'aller récupérer ailleurs la tige d'un roseau cueilli comme il se doit à la vieille lune, il se trouve à pied d'œuvre. La tante a moyennement apprécié qu'il installât tout ce barda dans un coin de la salle à manger. Mais elle a été rassurée en voyant qu'il avait également pris une table de tapissier qui ne tient pas trop de place tant qu'on ne la déplie pas.
   Il lui faudra travailler pendant une demi-heure ou plus. Il ne le fera que congrûment restauré. Sur ce point, il n'est pas trop inquiet. À l'inverse de la branche Esparge, les Fiselou des deux sexes apprennent à ne pas gâter les produits dont ils disposent, et à se servir des instruments adéquats. Les garçons ne sont pas du genre à manger à même une boîte de conserve préalablement chauffée au bain-marie. C'est peut-être moins bon que chez la Castouille, mais ça tient la route, et mieux que dans les cantines à routiers. Les Fiselou sont des adeptes de l'enchaînement plat unique, fromage, dessert, et l'on va récupérer ses portions dans la gamelle, pas d'amuse-gueule ; l'on attaque d'emblée une garbure gersoise de bon aloi. Il y en a pour un régiment. Il reconnaît là le style de la famille. Ces dames en auront pour le lendemain. L'on n'aborde pas l'affaire.
   Avant de se mettre au travail, Alcide réclame un café aussi épais que les eaux de la Mer Morte. Il n'est pas tenté par les savantes lavasses de ces dames.
   Alcide a demandé, pendant la préparation du breuvage qu'on lui apportât un lecteur de CD, pour la démonstration, quand la carabène sera terminée.
   L'artiste fait l'article comme les camelots des musées, sans lesquels on ne serait pas sûr d'avoir vu ce que l'on voit.
   – Il faut commencer, dit-il en allumant le brûleur, par redresser la tige tout en lui conservant un petit reste de souplesse. Elle ne doit pas s'agiter n'importe comment dans tous les sens quand on la manie. En un mot, elle doit être droite sans être raide...
   Il la fait passer assez près du brûleur, mais en gardant une petite distance.
   – Si on la chauffe trop, elle casse...
   Bien que le mouvement soit un peu monotone, ces dames ne s'ennuient pas. La concentration peut-être du commissaire, et la fascination qu'exerce sur l'espèce une flamme maîtrisée. Il vérifie enfin que le roseau se présente comme il le souhaite, et qu'il l'a bien en main.
   – Le papier à présent. Il faut habiller le roseau...
   Il déroule un rouleau de papier, et en coupe une fine bande contre un côté de la table à tapisserie. Ces dames constatent qu'il sait se servir d'une paire de ciseaux. La découpe est impeccable. On ne voit pas trop comment il fait, car il ne se croit pas obligé de décomposer chaque mouvement, le roseau se trouve complètement enveloppé.
   – Les tuffets à présent...
   Il s'attaque aux papiers dorés, moins longs, dont il se contente de rejoindre et de coller les deux bouts dans le sens de la longueur, avant de couper de toutes petites bandes de l'autre côté. Il tord ces papiers autour d'une extrémité de la carabène pour obtenir de luisants festons, puis il recommence l'opération de l'autre côté.
   – Bon, dit-il à la fin. En principe, on s'y met à plusieurs, et ça prend plus de temps : il y a ceux qui travaillent, et ceux qui donnent des conseils avisés en mangeant des tranches de notre gâteau des rois et en sifflant des coupes de blanquette. Cela dit, l'on n'est pas tenu de fabriquer sa carabène. Je le faisais parce que j'aimais ça. C'est un peu du travail à la chaîne : certains redressent les roseaux, d'autres les enveloppent, d'autres encore s'occupent des tuffets. Quand je pouvais encore défiler, je trouvais que je manierais mieux le roseau si j'étais capable d'accomplir ces trois tâches. Une illusion. Mais on se sent tellement plus à l'aise... Il y a des solitaires qui préfèrent se la fabriquer tout seuls, je n'en étais pas. On peut se garder une carabène pour l'année suivante. Il suffit qu'il y en ait deux ou trois qui soient ostensiblement jetées dans le brasier. Si le pauvre Abel Patou a été exécuté d'un coup de carabène, l'on n'était même pas obligé de faire disparaître une arme aussi efficace, et qui pourrait resservir.
   Le neveu prend un malin plaisir à couper tous ses effets à sa tante...
   – Encore faut-il prouver que l'on peut installer un dispositif efficace dans une mince carabène. Musique !
   Il intercepte sa tante, qui vient d'introduire le disque CD dans la machine pour l'entraîner, si l'on peut dire, dans une valse pesamment scandée, où le pas classique ne peut être qu'esquissé. Ils semblent tous les deux habitués à ce balancement rythmé de plantigrade. Pour l'instant, le commissaire se contente de tenir la carabène de la main qui enlace le dos de sa tante. Une fois celle-ci remise à sa place, il se lance dans ce pas, apparemment fort simple, sur l'air classique de Carnaval es arrivat. La carabène s'incline en mesure tout à fait naturellement jusqu'à effleurer la chevelure de chacune de ces dames qui ressentent comme une légère piqûre. Le temps qu'elles lèvent les mains, la carabène est passée comme une ombre au dessus de leurs tasses, en y traçant le double sillon d'un hydromètre qui vaque à ses affaires. Aucune éclaboussure, mais un nuage de lait dans l'une des tasses, ce qui entraîne de violentes protestations :
   – Tu sais très bien, grogne Alberta, que je ne mets strictement rien dans mon thé !
   Le commissaire s'arrête :
   – Tu en seras quitte pour rincer ta tasse. Elle sera toute chaude. Il y en a encore dans la théière.
   On attend que la tante soit allée rincer sa tasse. Le commissaire a posé entre-temps sa carabène contre le mur
   – C'est la bande des barrejos qui menait la danse. Les barrejos, pour celles qui ne le sauraient pas, ce sont des brouillons, des cafouilleux. Si les pierrots restent anonymes, l'on connaît la composition des bandes. L'on peut exclure les trois qui conduisent la musique. Restent ceux qui dansent en jetant les confettis et en cherchant une victime dans le public. Une partie des confettis est lancée bien haut pour retomber en pluie, l'autre partie est réservée aux spectateurs que les pierrots veulent bien distinguer. Si tu connais un membre de la bande, tu peux te secouer avant de rentrer chez toi, et même comme ça, tu en mettras partout. L'un des pierrots a fort bien pu déposer une poignée de confettis douteux aux pieds d'Abel Patou, qu'il sera allé chercher dans une poche secrète de sa besace en tout cas destinée à finir dans le brasier. On peut même imaginer qu'ils étaient deux, l'un qui joue de la carabène, l'autre qui dépose négligemment les confettis. Dans ce cas, la présence du faux docteur représente une aubaine, surtout s'il a contrarié un jour l'exécutant, ne serait-ce qu'en couchant avec sa future femme. Vous avez vu qu'il n'est même pas besoin de s'enfermer dans sa cave pour fabriquer une telle carabène. Je l'ai fait devant vous, et vous ne m'avez pas quitté des yeux. Dans un hangar, où la plupart des gens ne songent qu'à bavarder en sifflant des verres, c'était encore plus facile. J'ai pu glisser un mince tuyau sous le papier en l'enveloppant, et vous n'avez pas vu la petite poire au bout, parce que vous étiez de l'autre côté, et que vous vous demandiez comment je m'y prendrais. Quant à l'aiguille, je l'ai installée quand j'ai chauffé la tige du roseau. Il me suffisait de parfaire l'installation en posant les tuffets. Je vous ai toutes touchées, trempé ma carabène dans vos tasses, et n'ai versé un peu de lait que dans celle de ma tante Alberta. En un mot, si l'assassin se trouve parmi les pierrots, il a pu se préparer la carabène devant une assistance choisie. Il lui suffisait de s'assurer qu'on ne s'en saisirait pas entre chaque opération, parce qu'il ne pouvait pas travailler en continu. Tiens, si je ne me retenais pas, c'était si facile que je me mettrais moi-même en examen. Mais j'ai excellent alibi, je ne défilais pas.
   – Il ne nous reste plus qu'à trouver quelqu'un d'aussi habile que toi.
   – J'étais un perfectionniste, et j'avais les capacités. Cela dit, n'importe qui peut s'entraîner. Il n'a même pas besoin de se cacher pour le faire. On offre de petites carabènes aux enfants, on leur apprend à s'en servir. Tu t'entraînes en jouant avec le gamin. Une fois bien établi que l'on peut expédier quelqu'un avec une carabène, nous ne sommes pas plus avancés. Il faut prouver qu'on l'a fait. Au moins avons-nous vérifié qu'on pouvait le faire. Je vous ai offert une petite démonstration. Si vous pouviez me rendre un petit service...
   – Le bon docteur t'aurait-il suggéré  qu'il y aurait peut-être eu quelque chose entre lui et la petite Patou ?
   Elle est décidément agaçante, la tante Alberta. Et elle poursuit sur sa lancée :
   – Tu as dû vivre des moments d'un bonheur rare. Surtout s'il t'a fait remarquer la difficulté que l'on éprouve à recracher des confettis sans se pencher un peu. C'est sur la chaussée que l'on aurait dû retrouver ces fameux confettis, par sur le trottoir.
   Et voilà qu'Emmeline Croin se croit autorisée à prendre le relais :
   – En assurant à un père ombrageux qu'il a bien tort de garder sa fille pour lui, on le conforte dans l'idée que toutes les précautions ne sont pas inutiles. Il ne peut lui interdire d'assister aux conférences du bon docteur, mais il peut lui faire comprendre qu'il vaut mieux ne pas s'attarder.
   – À ce que j'ai cru comprendre, ajoute Sophie Bernard, Louis Marloute n'est pas du genre à couver des passions dévorantes. Je ne vois pas l'intérêt d'expédier un père après l'avoir rassuré. On ne peut lui reprocher de trop garder sa fille que s'il y parvient.
   On laisse à Gisèle Pouacre le soin d'enfoncer le dernier clou.
   – De deux choses l'une : ou il a goûté aux charmes de la petite, et il n'a aucune raison d'en vouloir au père ; ou il n'y a pas goûté, et ce n'est pas la meilleure façon d'arriver à ses fins.
   Alberta considère son neveu comme si elle voulait l'envelopper de son affection.
   – Si l'on se fonde sur ce qu'il a dit à la victime, il pouvait se moquer d'un huissier sans s'être jamais trouvé sous le coup d'une saisie, et d'un père vigilant sans jamais avoir eu à souffrir de cette vigilance. Ce qui compte, pour un goudil, c'est de mettre les rieurs de son côté, aux dépens de sa victime. Il doit le chiner en l'entreprenant sur des travers de notoriété publique. C'est au chiné de trouver une réplique cinglante, pour entamer un échange en principe assez salé. Mais c'est une tradition qui se perd. En ouvrant la bouche pour répondre, Abel Patou se conformait aux vieux usages, ce qui n'est pas étonnant chez quelqu'un qui y était aussi attaché. Il n'avait su quoi dire, quand on lui avait lancé que moins on le voyait, mieux on se portait. S'il avait répondu : "Rassure-toi, tu ne vas pas tarder à tomber malade", ça pouvait se prolonger. J'aurais bien aimé savoir ce qu'il s'apprêtait à répondre quand on lui a fourré les confettis dans la bouche. Un secret gênant ? Va savoir... On ne peut pas retenir la frustration amoureuse. Il peut exister d'autres raisons.
   Si elles s'y mettent à quatre pour le faire tourner bourrique... Et voilà que Sophie Bernard éclate de rire. Et que les autres comprennent tout de suite la raison de cette hilarité.
   – On peut savoir ? s'enquiert Alcide.
   – Je vous vois mal, dit Sophie Bernard, convoquer la fille du défunt pour lui demander si elle a couché avec le présumé assassin de son père.
   – Et vous pensez que de vieilles dames, dit Gisèle Pouacre, trouveront les mots pour aborder ce sujet.
   Emmeline Croin secoue la tête en repartant de plus belle.
   – Il faudra peut-être s'assurer que la mère n'assiste pas à cet entretien.
   – On enterre l'Abel demain, dit le commissaire.
   – Nous pourrions troubler leur plus stricte intimité, susurre Alberta, pour dire à quel point nous partageons le chagrin de la famille et que nous aimerions prendre à part la fille du cher disparu pour lui poser des questions délicates. Nous crois-tu à ce point dépourvues de délicatesse ?
   Le commissaire hausse les épaules :
   – Il suffisait de me dire non. Que vous vous sentez incapables d'aborder le sujet en de telles circonstances.
   Alberta semble froissée, du coup :
   – Nous crois-tu incapables de trouver un biais quelconque. Tu ne connais pas mes amies, et moi, on dirait que tu me connais mal. Cela dit, il est quand même permis de rire un peu.

CHAPITRE V

OÙ L'ON APPREND, APRÈS AVOIR ARROSÉ LES FLEURS DE SES MORTS,
COMMENT L'ESPRIT VIENT
À CERTAINES JEUNES FILLES.

   QUOIQUE LE CIMETIERE ne se trouve pas si loin que ça, moins loin en tout cas que la confiserie où elles ont fait provision de chocolats, Alberta a décidé que l'on prendrait les vélos et que l'on s'habillerait en conséquence. Après tout, l'on n'est pas là pour enterrer un être cher.
   Bien que l'on ne soit pas censé se découvrir d'un fil, le temps s'annonce quasiment caniculaire. Un long short (on relèvera l'oxymore chaque fois qu'on le trouvera), un peu flottant de surcroît, une veste légère sur un chemisier, avec un chapeau bien arrimé sur la tête quoique les farceurs de la météo ne prévoient pas un vent à décorner tous les époux malheureux, ça fera l'affaire. Alberta fixe un broc à son porte-bagage. Si le cimetière possède une arrivée d'eau, il ne propose aucun récipient. Plusieurs voyages entre le robinet et les tombes seront nécessaires, vu que les diverses branches de la famille d'Alberta ont accaparé toute une allée à elles seules, et qu'il est d'usage de ne pas rendre ses devoirs qu'à la famille directe. Ces allers et retours ne manqueront pas d'attirer l'attention de l'Impératrice et de ses proches. Ce n'est pas pour rien que l'on s'est habillé aussi légèrement. Il ne faut à aucun prix avoir l'air de quelqu'un qui compte s'immiscer dans les obsèques d'autrui. Cela dit, elles font déjà sensation sur leurs bicyclettes, elles seront probablement reconnues. Alberta passe pour une originale parfaitement capable de se présenter en tutu devant la tombe de ses chers disparus. Là, on a droit à quatre originales d'un coup, c'est comme une rangée de vieux tacots défilant dans les rues à l'occasion d'un rallye prévu à cet effet.
   Elles ont fignolé un petit enchevêtrement d'anti-vols afin de rendre hommage à ces temps de maraude endémique avant d'entrer gravement dans le cimetière, avec les mines de circonstance. La cérémonie du broc, et les voilà parties en rang d'oignon en direction des divers caveaux de la famille. Elles n'ont pas un seul regard pour les endeuillés qui commencent à essuyer les condoléances d'une assistance disséminée, notice nécrologique oblige. Elles comptent bien laisser aux Patou et à leurs alliés le temps de se disperser ; si on veut les aborder, il faudra attendre qu'elles aient terminé. Six caveaux à honorer, ce n'est pas rien. Elles sentent bien des regards chaque fois qu'elles arrivent à l'allée principale, mais se gardent bien de se retourner. Leur noble tâche réclame toute leur attention. L'on a dû sentir qu'elles avaient fini, car elles voient maintenant au bout de leur allée, Georges Tuchan, Isabelle Patou, la veuve du défunt, et Adeline Patou. La petite tient vraiment de sa mère. C'est à se demander comment Abel a fait pour retenir son attention. Il devait être charmant, hors contexte. Quoiqu'en grand deuil, Georges Tuchan le semble moins que lorsqu'il se produit. Il a dû estimer au début de sa carrière que de s'habiller en noir, ça donne plus de portée à des chansons à texte. Comme il est déjà grand et ossu, sur scène, c'est à peine si on voit ses musiciens. Derrière les pommettes et les mâchoires bien marquées, l'on sent poindre la vanité des natures mortes. L'œil invariablement malicieux, les lèvres qui retiennent un reste de sourire, le nez bulbeux corrigent cette impression. Là, on n'a pas droit au sourire retenu. L'Impératrice semble minuscule à côté, aussi minuscule que ces trous noirs autour desquels tournent les galaxies. La veuve et l'orpheline sont juste belles, et pratiquement gommées du paysage. À eux quatre ils bouchent l'allée. Faudrait leur marcher sur le ventre pour passer, ou se frayer un passage en s'excusant. Les deux groupes finissent par se retrouver face à face comme dans un règlement de compte à OK Corral. Ces dames ralentissent puis s'arrêtent à trois mètres de leurs vis-à-vis. Jamais personne n'a porté un broc aussi dignement qu'Alberta porte le sien.
   – Ce sont de bien tristes moments, dit Alberta.
   Et ses compagnes hochent la tête.
   – Consentiriez-vous à en passer quelques-uns avec nous ? dit l'Impératrice.
   Alberta montre son broc.
   – C'est que... Nous sommes visibles sans doute, mais à peine présentables. C'est que nous sommes à vélo.
   – Un vélo, ça s'appuie contre un mur, et vous êtes très bien comme ça. Vous pourrez laisser le broc dehors.
   Là-dessus, elle leur tourne le dos et prend le chemin de la sortie.
   – Quel est le programme ? J'aimerais bien essayer d'isoler le bon pierrot de ses congénères.
   – Tu auras tout ton temps. Il n'est pas question de se laisser inviter à partager leur repas. Ça limitera le temps dont nous disposons pour la mission que nous a confiée ce bon Alcide. Je travaille mieux, quand je suis un peu pressée.
   Défaire l'entrelacs d'anti-vols, ça les occupe déjà un petit moment. Le broc solidement arrimé, elles s'en vont chez la vieille.
   Celle-ci a eu le bon goût de ne pas offrir les potions diverses et les amuse-gueule que les visiteurs sont censés absorber passées onze heures. On les introduit dans le salon qu'elles connaissent déjà. L'ancêtre, son fils flanqué de son épouse et de la chair de leur chair se tiennent debout à côté de leurs fauteuils, et leur font signe de s'asseoir sur ceux que l'on met à leur disposition. L'on tient pour acquis que l'Impératrice a parlé des compagnes d'Alberta et de leurs exploits, le chanteur est connu, Alberta aura précisé le prénom de la légitime d'Abel et celui de leur fille à ses camarades. L'Impératrice se tourne vers Georges Tuchan.
   – Vous avez eu la gentillesse, dit-il, de répondre aux invitations sans doute impérieuses de Madame Mère. On ne se corrige pas à cet âge. Il convient de dire pour sa défense qu'elle n'a jamais convoqué personne ici, même du temps de sa splendeur, pour des futilités.
   L'Impératrice baisse modestement les yeux, et Gisèle Pouacre, qui a toujours eu mauvais esprit, n'écarte pas l'idée qu'elle a distribué les rôles de cette façon pour les observer à loisir. Georges Tuchan reprend, après une petite pause :
   – Vous n'étiez pas obligées de vous engager à la tenir au courant des progrès de vos investigations, et vous n'avez pas à vous présenter réguliè¬rement au rapport, du moment que ma mère sera comme tout un chacun avisée en temps et en heure de leur résultat. Mais vous savez à quel point, dans une situation comme la nôtre, l'on est à l'affût du moindre élément qui permettrait de comprendre ce triste événement. Nous vous faisons entièrement confiance. Cela dit, ma mère a caressé l'idée que votre présence au cimetière n'était pas tout à fait due au hasard. Nous saluons au passage votre discrétion. Votre tenue, vos bicyclettes, autant de détails qui nous autorisaient à vous ignorer si telle était notre condition...
   Au lieu de répondre, Alberta hoche la tête pour l'inviter à poursuivre. L'Impératrice n'est pas la seule à vouloir mener le jeu comme elle l'entend. C'est fou comme un regard simplement attentif peut vous inviter à vous déboutonner.
   – ...votre neveu a eu, à ce qu'on nous a dit, un assez long entretien avec Louis Marloute, mais n'a pas cru bon de le retenir. Nous nous sommes demandé s'il était définitivement hors de cause.
   Ce qu'il y a de bien, avec ces gens-là, c'est que les stratégies les plus fines tombent à plat.
   – La présence de Marloute fils au commissariat va de soi, dit Alberta. Comme le montrent les prises de vue dans le site prévu à cet effet, il a pris deux fois votre fils à partie, et il est allé, la seconde fois, jusqu'à lui coller une bonne poignée de confettis dans la bouche. N'aurions-nous pas vu ces images, il y avait assez de témoins pour attester ces faits. L'on a même entendu les plaisanteries qu'il lui a lancées. Les spectateurs sont à l'affût de ce genre de scènes de plus en plus rares malheureusement. Les témoins ne manquaient pas non plus pour nous répéter ce qui s'est dit dans notre dialecte. La présence à ses pieds de confettis légèrement imbibés de cyanure constituait une présomption autrement accablante, puisque l'on a établi que votre fils a été empoisonné avec du cyanure. Ce qui semble surprenant, ce n'est pas qu'il soit entré au commissariat, mais qu'il en soit sorti. Malgré tous ces éléments, nous ne croyions pas qu'il fût possible de le retenir.
   – Vous dites 'nous', fait remarquer Georges Tuchan, comme si vous meniez cette enquête de concert avec votre neveu. Ma mère nous a parlé des résultats que vous avez obtenus ailleurs, mais jamais votre collaboration n'aura été aussi étroite avec les autorités locales. C'est à croire que votre neveu vous a engagées dans son équipe.
   – Nous ne rencontrons pas un neveu dans tous nos lieux de villégiature. Cela dit, la disparition de votre fils représente pour le mien comme pour nous-mêmes une énigme. C'est comme un jeu, entre nous, si je puis me permettre. Chacun cherche à prendre les autres de vitesse. Mais pour que les forces soient égales, nous nous communiquons à mesure toutes les informations dont nous disposons. Avant même que mon neveu interrogeât Louis Marloute, nous nous rendions compte que la meilleure façon d'administrer du cyanure à quelqu'un, ce n'étaient pas des confettis qui seraient aussitôt recrachés. Une tarte à la crème fortement imbibée aurait mieux fait l'affaire. Ne serait-ce qu'afin d'éviter que le poison se dilue trop vite. Si les confettis avaient été imbibés sur place, on l'aurait vu. Il n'était même pas sûr que votre fils ouvrirait la bouche. Un autre détail nous choquait : ce n'est pas en apostrophant sa future victime que l'on passe inaperçu. À moins qu'il s'agisse là d'une ruse supplémentaire. Il y a trop de si, et de à moins que. Le fait que la plupart des confettis aient été découverts à ses pieds renforçait nos doutes. Beaucoup sur le trottoir, bien qu'il se soit tenu assez près du bord, très peu sur la chaussée. Ç'aurait dû être le contraire. L'on se penche pour cracher, et l'on ne crache pas sur ses pieds. Si l'on a attiré l'attention sur les confettis, c'est pour éviter que les enquêteurs s'intéressent au brasier où les pierrots lancent leurs carabènes, leurs masques et leurs besaces. Les hommes de mon neveu sont en train de passer les cendres au tamis. Si l'on trouve les restes d'une aiguille, elle n'aura pas eu le temps de fondre tout à fait, il faudra se pencher sur l'hypothèse que ces confettis ont été déposés par un des pierrots à ses pieds, avant qu'on lui fasse une injection grâce à un dispositif dissimulé à l'intérieur d'une carabène et couvert par les tuffets. Mon neveu nous a fait une petite démonstration et nous nous sommes rendu compte que c'était possible. L'on ne voit que le goudil, le pierrot fait ce qu'il veut. D'un autre côté, si ce goudil avait une occasion, et un semblant d'arme, il n'avait pas le moindre mobile. Celui-ci n'apparaît pas sur les plaisanteries que la victime a essuyées. Vous les connaissez, peut-être...
   Georges Tuchan répète en dialecte chaque phrase mot pour mot.
   – Le premier trait, dit Alberta, ne présente aucun intérêt. L'allusion au métier qu'exerce la cible fait partie des conventions du genre. En revanche, l'allusion à votre fille n'a pas manqué de nous intriguer. Avait-il besoin de faire de votre fils un Bartholo de comédie dont les précautions ne seront pas toujours efficaces ? Mon neveu s'est fugitivement interrogé sur d'éven¬tuelles relations entre sa fille et le bon docteur, tout en reconnaissant que ce n'était pas un élément essentiel de l'enquête : qu'il y en ait eu ou pas, cela ne change rien.
   – Et cela n'empêche pas, dit l'Impératrice, que nous vous avons croisées au cimetière. N'as-tu rien à nous dire, ma petite ?
   La petite ne rougit pas. Elle fait la moue de celle qui ne voit pas. Son grand-père insiste :
   – Il n'y a guère de chance que le fils Marloute ait joué le moindre rôle dans la mort de ton père. Mais il semble que le neveu de Madame aimerait en avoir le cœur net, ne serait-ce que pour passer tranquillement à autre chose.
   – Mais elle a dit elle-même que ce n'est pas un élément important dans l'enquête...
   Elle s'interrompt comme une qui en aurait trop dit. Georges Tuchan continue, sans relever :
   – Il suffit que ce soit un élément. Que tu aies fait ou non un tour de manège avec le bon docteur Marloute, cela n'a pour nous aucune espèce d'importance. Tu es arrivée à l'âge où l'on fait des tours de manège. Tu aurais pu tomber plus mal, si c'est le cas. J'ai entendu dire que c'est un gourmet qui sait apprécier ce qu'on lui propose, et propose lui-même autre chose que des garçons de ton âge qui ne brûlent que d'exprimer leur enthousiasme impatient et ne retiennent, des films qu'on met à leur disposition, que les complaisances auxquelles ils peuvent prétendre. J'ai vécu à une époque où l'on pouvait savourer la douceur de certains apprentissages. Cette époque semble révolue. En un mot, peu importe la différence d'âge si le plat valait le détour. Rares sont les hommes vraiment attentifs à ces moments. Les détails ne nous intéressent pas. Il nous suffit de savoir que tout s'est passé au mieux.
   – Moi aussi, lance gaiement l'Impératrice, sans laisser à son arrière-petite-fille le temps de se tortiller, j'ai fait en mon temps quelques tours de manège. Certains garçons ont la faiblesse de croire que le plaisir qu'ils ont pris équivaut à un contrat en bonne et due forme et ne s'inquiètent que pour la forme de celui qu'ils nous ont procuré. Ils sont de fort mauvaise compagnie quand on les congédie. J'aurais bien aimé tomber sur un docteur comme celui-là...
   Il n'est pas impossible que ce soit vrai, se dit Alberta. La petite se jette à l'eau.
   – Eh bien oui, moi aussi.
   – Comment peux-tu être sûre qu'il y en a eu d'autres ? dit son père sans le moindre accent de censure.
   La jeune fille s'esclaffe :
   – Nous le savons, c'est tout, mais nous ne savons pas qui. C'est beaucoup moins gênant pour tout le monde.
   Gisèle Pouacre a une brusque inspiration :
   – Ce qui ne manque pas de me surprendre, c'est qu'avec le temps, il n'y en ait pas une qui ait conçu quelques illusions. Tout le monde n'est pas capable de saisir la saveur d'un instant cueilli au vol. Certains caractères se révèlent exclusifs à l'usage. Je n'arrive pas à croire que l'on n'ait pas eu droit un jour à quelque éclat. L'une de vos camarades n'aurait-elle pas manifesté l'intention d'accaparer le manège ?
   – Germaine Sterc. C'était il y a deux ans, j'étais en seconde. Elle s'en est même ouverte aux parents, et ceux-ci ont déposé une plainte au commissariat...
   Tout le monde apprécie le style de la gamine. L'Impératrice semble au courant :
   – Votre neveu est allé voir le docteur qui a ouvert de grands yeux en disant que l'on ne prête qu'aux riches. Comme il a de l'esprit, votre neveu a demandé au docteur de lui donner une idée de l'étendue de ces richesses. On lui a répondu qu'un galant homme n'étale pas sa vie privée au mépris de celle de ses conquêtes. Votre neveu a souri, puis il a essayé d'obtenir d'autres témoignages, sans succès.
   – Et pour cause, dit la jeune fille. Ça fait partie du jeu. L'on ne dit rien, c'est mieux, l'on ne va pas délayer le goût de telles expériences par de plates confidences. Toutes celles qui ont été interrogées l'ont fait passer pour une Bélise, et les garçons étaient trop heureux de confirmer. Elle affichait pour eux le plus grand mépris. Et ils adorent le docteur.
 
            Et Dorante, Damis, Cléonte et Lycidas,
            Peuvent bien faire voir qu'on a quelques appas,

 récite Georges Tuchan, qui a l'inverse de ses camarades a autant de Lettres que de mémoire.
   L'Impératrice semble se raidir sur son siège.
   – Je crois qu'André Sterc fait partie de la bande des barrejos qui conduisait la musique le dernier jour.
   Ces dames en concluent aussitôt que l'Impératrice a déjà entamé une enquête pour son propre compte.
   – Cela dit, ajoute-t-elle, si cela a quelque rapport avec cette histoire, c'est le docteur qui aurait dû se faire tuer, et pas notre pauvre Abel.
   Pour mieux cerner le personnage, Emmeline Croin s'adresse encore à la petite :
   – Il est acquis que Germaine Sterc n'a pas compris ce que les autres avaient compris. Y avait-il quelque chose à comprendre ? On dirait que c'est le seul échec pédagogique du bon docteur.
   – C'est vraiment une pauvre fille. Elle était persuadée que lorsqu'une chose est très bien, ce doit être très bien jusqu'à épuisement des deux parties. Le docteur Marloute ne l'a jamais caché, il ne fera jamais un bon mari, pas même un amant régulier, et il n'a pas la fibre paternelle. Il est des instants qui méritent de rester uniques. Quand il se sent prêt, et s'il nous croit prêtes, il nous le fait discrètement comprendre, si discrètement que je ne me rappelle plus comment. Ça vient comme ça. Il est comme un metteur en scène qui invite chacun à donner le meilleur de lui-même, et pas de quelqu'un d'autre, et l'on est si heureux quand on y est parvenu... Chaque corps, chaque geste, nous a-t-il dit un jour, est comme une signature. La malheur, c'est que l'on peut traverser toute une vie sans trouver sa signature. Il estimait que le plus beau cadeau qu'il pouvait nous faire, c'était de nous aider à trouver notre vraie signature. Cela nous permet de reconnaître les garçons qui ne se demanderont jamais s'ils ont une signature. Il nous a également appris à reconnaître les butors qui caressent leur petit lot de fantasmes. En s'attachant à des fantasmes que l'on est tenu de satisfaire à tour de rôle, dit-il, on perd de vue le bonheur des bons ajustements. Après cela, on est armé pour affronter les pesanteurs de la vie. J'ai bien envie de fonder une famille et d'avoir des enfants. Je ne suis pas sûre d'être à même de choisir le meilleur des compagnons. Au moins nous aura-t-il donné quelques pistes. Il se consacre à cette tâche avec autant d'ardeur qu'il pratique son métier. Il m'étonnerait fort qu'il perde son temps à préméditer un meurtre.
   – A-t-il mentionné un jour devant vous son passé de militant libertaire ? demande Sophie Bernard.
   – Il n'est pas du genre ancien combattant. La seule fois qu'il en a parlé, c'est parce qu'un garçon qui était au courant y avait fait allusion en le traitant gentiment de cachottier.
   – Et alors ?...
   – Il a dit que c'était sa sortie de onze heures, son carnaval à lui. Notre camarade débarquait. On a dû lui expliquer qu'à la sortie de onze heures, les goudils mettent en scène les événements qui défraient la chronique. Notre docteur avait joué son rôle sur un plus vaste théâtre.
   L'Impératrice évoque un souvenir apparemment cocasse :
   – J'ai moi-même fourni le thème d'une de ces sorties, à l'occasion de la fermeture de l'usine. De faux ouvriers offraient leurs fesses à une sorcière bossue qui les leur bottait en tenant à la main une valise pleine de billets. Je n'ai pas voulu gâcher le spectacle et j'ai applaudi comme tout le monde. Seul détail malheureusement plus douloureux, chacun tenait une pancarte qui aurait mieux convenu à une manifestation, "Carnaval va mourir, nous voulons vivre". Ce devait être une idée du père Marloute. Continue, mon enfant.
   – Son passé politique, il refusait de le prendre au sérieux. Tout ce qui nous afflige, nous indigne et nous mobilise — un mot qui annonce toute une série de communiqués de victoire, et ces victoires ne sont guère convaincantes à l'usage — les guerres et les famines, tout cela fait partie d'une vaste pantomime. Il nous a parlé du grand branle de la Terre dans Le Neveu de Rameau, et nous a expliqué ce que ce neveu appelle des positions. Notre ville, d'après lui, nous offre, dans son infinie sagesse, ses pierrots et leurs musiques, ses goudils et ses badauds, une parfaite représentation de notre condition. Plus j'y pense, plus je suis convaincue qu'il ne serait pas aller troubler une telle représentation. La mort de papa, c'est la pire des fausses notes que l'on aurait pu imaginer.
   Consciente d'avoir avancé une énormité, la gamine s'interrompt. Sa voix a changé quand elle a prononcé cette dernière phrase. C'est l'énormité qui retient l'attention de Sophie Bernard :
   – Si j'ai bien compris, le docteur Marloute a horreur des fausses notes. Il s'efforce de conserver, dans ses actes comme dans ses paroles, et jusqu'en son particulier, un semblant d'harmonie. Chacun semble attaché à votre carnaval pour différentes raisons : votre défunt père parce que c'est une émanation de la ville où il est né, quels que soient les sentiments de celle-ci à son égard ; le docteur parce que c'est la manifestation qui donne la meilleure image de notre condition ; et ton neveu, Alberta, parce qu'elle lui rappelle le temps où il était lui-même un pierrot émérite. En un mot, le meurtrier n'est pas d'ici... ou il n'est plus vraiment d'ici.
   – Il croit l'être, il n'y a aucune raison que nous n'ayons pas nos collabos comme tout le monde, grince l'Impératrice qui a vécu à l'époque ou le mot collaborateur était devenu une insulte. André Sterc et Bernard Bisque ont été des fourriers du Grand Satrape, ce qui ne les empêche pas de faire partie de la bande des barrejos.
   Les compagnes d'Alberta ignoraient le surnom du président de région. Celle-ci ajoute à l'intention des autres :
   – Certains présidents de région se croient à la tête d'un Grand-Duché. Un vestige de nos anciennes provinces qui gardaient malgré tout un semblant d'autonomie. L'élu à la présidence d'une région se convainc facilement que les électeurs lui ont confié une manière de proconsulat, et se comportent comme de vrais satrapes. Il s'efforce d'introduire ses gens un peu partout, et il en recrute d'autant plus facilement que certaines places sont déjà occupées. Après quoi, il se permet de décider que tel lycée, telle salle des fêtes prendra ce nom plutôt qu'un autre. Notre président de région s'était entouré d'une cour de fiers laquais et de dames complaisantes. Il avait perdu tout sens commun. Il se prenait entre autres pour un prince Wisigoth : la preuve, c'est qu'il n'avait que le mot Septimanie à la bouche. En fait, c'est la seule région où les Wisigoths soient parvenus à s'accrocher après avoir été défaits par Clovis à Vouillé, comme tout le monde sait. L'empereur Sévère leur avait permis de s'installer dans une région un peu plus vaste, dont ils ont vite perdu une grande partie. Les Arabes y sont entrés comme dans du beurre, ils en ont été chassés par Pépin le Bref. Elle est tombée sous le contrôle des comtes de Toulouse avant de revenir au royaume de France sous la régence de Blanche de Castille, ce qui est une autre histoire. Le Grand Satrape aurait pu choisir un autre nom. Il ne cessait de se gausser de l'inculture de la plupart des hommes politiques. Mais il avait un excellent vernis. C'était une autorité reconnue dans sa spécialité, il croyait en avoir d'autres. Il a quitté depuis cette vallée de larmes, mais ses troupes restent bien implantées jusque chez nous. Cela dit, je discerne mal le lien entre votre père et ces gens-là.
   L'Impératrice tapote l'épaule de la jeune fille :
   – Tes écarts ont du bon, ma petite. Elles nous ouvrent de nouvelles perspectives. Faute d'autre piste pour l'instant, nous pouvons suivre celle-ci. J'ai encore quelques entrées dans le monde de la politique, peut-être trouverez-vous quelques indices, voire un mobile...
   La tante Alberta se retient de lui faire remarquer que c'est elle qui conduit l'enquête, et que ses amies ainsi qu'elle-même ont leurs propres méthodes.
   Elles ont décidé de passer l'après-midi devant l'ordinateur avec Sophie Bernard aux commandes.
   Celle-ci fait pratiquement défiler les films image par image, et parvient même à obtenir des effets de ralenti. La scène cruciale offre une intéressante surprise. La carabène a touché deux fois Abel Patou, une fois sur le crâne, une fois sur l'épaule gauche, une forme de bénédiction, un viatique efficace. La difficulté consiste maintenant à ne plus lâcher le pierrot, une fois qu'on a réussi à l'isoler de l'ensemble de la bande. Commençant par le plus difficile, Sophie Bernard s'efforce de remonter le temps jusqu'au moment où le cortège se dirige vers le premier café à la lumière des torches. Ce n'est pas facile, vu que l'on n'est pas sûr de la position qu'il occupe à chaque fois qu'il sort d'un café. Heureusement que ces dames disposent du montage fignolé par la meneuse du jeu. À force de se passer et de se repasser le film, elles arrivent à distinguer tous les pierrots sans pouvoir au demeurant les identifier. Elles leur donnent des numéros, attribuant le un à celui qui les intéresse. Il n'y a plus qu'à constater que le fameux pierrot ne se trouvait pas assez près quand Abel Patou s'est fait apostropher par la paysanne, mais faisait déjà le malin avec sa carabène. Le malheur, c'est que les pierrots 3 et 5 finissent par l'imiter, ce qui était peut-être l'effet souhaité. Ce n'est pas le bon pierrot qui titille un chat perché sur une branche basse. La bête en sautant sur l'intrus qui recule provoque une petite bousculade dans le groupe, un incident qui sera peut-être consigné sur les annales mais l'on passe vite à autre chose. Inutile de se demander si le pierrot suspect a deviné qui se cachait derrière le masque de la paysanne, il n'a pas été dupe du faux docteur, profitant de sa présence pour faire, si l'on ose dire, d'une pierre deux coups. Les confettis douteux étaient censés détourner l'attention des enquêteurs, les carabènes, et les nuées de confettis détournent sur le moment l'attention de ceux que l'on pourrait déposer aux pieds d'Abel Patou. Ces dames ne lâchent plus le bon pierrot. Il finit par jeter sa besace, peut-être truquée, sa carabène, sans doute trafiquée, dans le brasier, son masque enfin. Arrêt sur image, agrandissement du visage, quelques zigouigouis incompréhensibles pour le rendre moins flou, imprimante, quatre exemplaires dont l'un pour le neveu, le deuxième pour l'Impératrice, le troisième pour la Castouille, le dernier pour elle-même.
   – Pour mon neveu, c'est pure politesse, dit Alberta. Il a dû se souvenir de la petite Sterc, et j'imagine que, dans sa fine équipe, il dispose d'un gars aussi habile que toi.

   Le neveu n'est pas surpris quand elle lui dit, avant même qu'il ait le temps de se mettre à l'aise :
   – N'aurais-tu pas une photo à me montrer ?
   – N'aurais-tu pas quelque chose à me dire ? rétorque-t-il.
   – En ce qui concerne la petite Patou et le docteur, il y a bien eu un petit quelque chose. Le docteur se contente par principe d'un petit quelque chose, comme ses conquêtes. Il n'avait donc aucune raison d'attenter à la vie de son père. J'ai compris au passage pourquoi tu ne croules pas sous un tombereau de plaintes. Il exerce sur son auditoire, y compris les jeunes gens qui ne l'intéressent pas et les jeunes filles réfractaires, une fort heureuse influence. La jeune personne a du fond et de l'esprit, elle s'exprime clairement, et ne se perd pas en vaines considérations sur ce que l'on veut bien appeler des états d'âme. Ce n'est pas fréquent à cet âge. Il faut arriver au seuil de la décrépitude pour comprendre que tout ce que l'on ne peut savourer manque d'intérêt, et qu'il faut se contenter d'essuyer patiemment ce qui ne dépend pas de notre volonté. Ce brave docteur a fait, nous semble-t-il, de la politique pour s'amuser, dans sa jeunesse, et je parie qu'il n'en retient à présent que le côté piquant, ou cruellement burlesque. Il n'empêche que les êtres les plus avisés ne sont pas à l'abri des erreurs. Il n'a pas su distinguer les désordres d'une eau qui semblait dormir. La jeune Germaine Sterc a dû s'éprendre du bon docteur au point de ne plus être capable de goûter les mets qu'on lui avait proposés. Ça donnera une épouse convaincue que l'on peut manger dans un quatre étoiles tous les jours que le Bon Dieu fait. Elle comptait bien planter sa pancarte sur une concession dont elle aurait l'exclusivité, elle ne se rendait pas compte qu'elle s'était aventurée dans un domaine public. Ses parents ont estimé que lorsqu'on inspire un tel amour à une enfant, l'on est tenu de régulariser. D'où la plainte qu'ils ont déposée, et que tu n'as pas dû oublier.
   – Il n'y avait rien pour l'étayer, et ses petites camarades se sont toutes dérobées. Je gage qu'elle leur en veut encore.
   – L'Impératrice nous a précisé qu'André Sterc et Bernard Bisque ont été des créatures du Grand Satrape, ce qui ne les empêche pas de faire partie de la bande des barrejos. Il y a des êtres qui ne se rendent pas compte de ce qu'ils font, dans la mesure où les ambitions passent pour tout justifier. Le malheur c'est qu'André Sterc avait peut-être de bonnes raisons de s'en prendre au fils Marloute plutôt qu'au petit-fils de l'Impératrice. La dame n'est pas commode. Il ne sait pas dans quel nid de frelons il a mis le pied. Le patient a essuyé deux coups de carabène, l'un sur le crâne, l'autre sur l'épaule gauche, ce qui ne peut que confirmer le fait que c'est bien Abel Patou qui était visé. La présence du docteur n'était que providentielle. L'on ne pouvait être sûr que le défunt ouvrirait la bouche, ni que le goudil collerait des confettis dedans. Son meurtrier peut fort bien avoir déposé une poignée de confettis après en avoir jeté en l'air, dans une geste parfaitement naturel. Avez-vous trouvé une aiguille dans les cendres ?
   – Oui.
   – Il est impossible d'établir qu'elle était fixée sur cette carabène-là, à moins de trouver un mobile convaincant.
   – Sans oublier que n'importe qui dans la foule pouvait injecter une dose de cyanure dans le corps d'Abel Patou sans se faire remarquer vu que tous les regards étaient fixés ailleurs.
   – Il n'empêche que tu as bien dû tirer un exemplaire du visage de notre pierrot. S'agit-il bien d'André Sterc ?
   – Oui.
   – Peut-on voir son visage ?
   – Le voici.
   – Voici notre exemplaire. Il serait peut-être intéressant d'établir une liste des dernières saisies d'Albert Patou. Certains meubles peuvent receler des secrets embarrassants.
   – La voici, ta liste.
   Décidément, il est agaçant, le neveu.

CHAPITRE VI

PETITES INTRIGUES, GROS EFFETS


   LE COMMISSAIRE ESPARGE se contente de donner à ses hommes les instructions nécessaires. Il n'a pour l'instant aucune raison de convoquer André Sterc. Le fait que l'on ait trouvé une aiguille dans un tas de cendres, il se met à sa place. Mieux vaut trouver une aiguille dans un tas de cendres que dans une botte de foin. En tout cas, je profite de l'occasion pour rendre hommage à la conscience professionnelle de l'assermenté de base. Une aiguille dans un tas de cendre ? On se sent protégé. Bon. Le Sterc, ce n'est pas un Marloute, mais quand même. Il aurait droit à une version plus rustique ; cela ne changerait rien à l'affaire. Ah, c'est avec cette aiguille ? Et elle se trouvait au bout de ma carabène ? Je ne doute pas de l'intérêt de transformer une carabène en seringue, j'y penserai la prochaine fois. Mais vrai, je ne vois pas pourquoi je me mettrai à massacrer les huissiers. Je n'ai rien contre les huissiers en général, ni contre celui-ci en particulier. Ah ? Vous avez vous-même réussi à bricoler une carabène ? Heureusement que vous avez un alibi solide. Le désir de trouver des preuves rend l'enquêteur ingénieux. J'avais des raisons de vouloir compromettre le bon docteur qui ne peut pas voir une gamine sans lui chanter une romance ? J'ai plutôt l'impression qu'on a voulu me compro¬mettre, moi. Tout le monde sait que j'ai voulu porter plainte contre lui. S'il y a quelqu'un qui serait heureux de le voir sous une motte de terre, c'est bien moi. Et vous me croyez assez habile pour fabriquer une carabène de ce genre, et assez maladroit pour rater le docteur et toucher l'Abel à sa place ?
   Le commissaire Esparge se méfie des interrogatoires poussés. L'idée même de faire craquer un patient lui semble absurde. Celui-ci peut se rétracter, ou tout simplement ne plus savoir où il en est. Il est vrai qu'à force, on obtient quelque chose. Il a des doutes sur la valeur du quelque chose. Il préfère étudier les observations de ses collègues, et les siennes. Il porte une attention particulière aux enquêtes de voisinage, et n'écarte aucun témoignage, sous prétexte que l'un d'entre eux ne va pas dans le bon sens. Ses supérieurs savent bien qu'il est inutile de faire pression sur lui. Il est insensible aux pressions. Et apprécié de la population. Les Fiselou passent pour de fines mouches un peu tapées, et il est un des surgeons. Cela dit, la tante Alberta a parfaitement exploité la piste Adeline Patou qui mène provisoirement à André Sterc. Il rejette l'idée de se servir de son passé de pierrot magnifique pour discuter le bout de gras avec les barrejos. Il se contentera de se pencher sur deux points précis : André Sterc avait-il quelque chose à cacher qu'Abel Patou aurait pu apprendre incidemment ? La seule incidence possible, ce sont des documents qui seraient tombés entre ses mains à l'occasion d'une saisie. En principe, les agents électoraux ne conservent rien qui puisse les compromettre, eux-mêmes ou leurs commanditaires. Sauf s'ils essaient de se couvrir. Tout le monde n'a pas une vocation de fusible. Cela dit, un mandat de perquisition est vite arrivé. Une dénonciation est toujours possible. L'on ne peut garder de tels documents chez soi. Chercher le parent pauvre qui, lui, peut faire l'objet d'une saisie au moment où l'imprudent tire le portrait des chutes de l'Iguaçu. Une bonne corvée pour l'inspecteur Pugnasse. Dresser une liste des saisies des six derniers mois, et chercher un lien de parenté avec André Sterc ou Bernard Bisque, qui sont les seuls intrigants de la troupe. Ne pas négliger d'emblée la piste politique.
   Ces dames, quant à elles, ont jugé que la meilleure source d'informations, si l'on voulait se faire une idée des manigances municipales, voire régionales, c'est encore la radio locale. Autant gravir la côte avant que ça tape. Pour une fois où elles peuvent mener une véritable enquête au lieu de réunir les pièces du puzzle à partir des feuilles du coin... Les autres sont un peu gênées, mais Alberta les rassure. La table des Castouille est un vrai moulin. Surtout que l'on cuisine aussi pour les ouvriers comme à des époques révolues, le reste d'un temps où les journaliers paissaient avec le patron. Quatre bonnes fourchettes de plus, c'est à peine si l'on voit la différence.

   Alberta attaque d'emblée :
   – Pour une fois, c'est moi qui vais t'apprendre quelque chose. Les soupçons portent à présent sur l'un des pierrots qui aurait fait une piqûre à l'Abel en se servant d'une carabène truquée. Nous sommes arrivées à l'isoler des autres, sur les films, et même à voir son visage. Nous avons enregistré l'image.
   La Castouille la regarde.
   – Mais c'est ce gros couillon d'André Sterc ! Il n'a jamais été fichu de se tenir tranquille. Et pourtant, il a un poil dans la main qui pourrait lui servir de béquille. Il sait bien qu'il est incapable de se retrousser les manches, mais il a vite trouvé un moyen de s'avancer dans le monde. Ça ne fera jamais un bon maire, quoique la profession regorge de crétins, mais il sait prendre les gens à part pour leur offrir ses services. Il est prêt à se charger de toutes les corvées, et même à prendre des coups de pied au cul à leur place. Comme dit mon Yves, je ne sais pas s'il y a des têtes à claques, mais il y a des culs, rien que d'y penser, j'ai le pied qui me démange. Bref, il a reçu des tas de coups de pied au cul. Mais il n'en recevait pas toujours. Il est maintenant arrivé à une telle position, qu'il peut se rappeler tous les coups de pied au cul qu'il a reçus, et présenter la note. La plupart venaient de l'ancienne équipe municipale. Le vieux Rubique l'appelait l'Amórri. Le Rubique, c'est notre ancien maire ajoute-t-elle à l'intention des profanes.
   Gisèle Pouacre se tourne vers Alberta :
   – L'Amórri ?
   – C'est comme ça qu'on appelle les moutons qui ont le tournis. Mais beaucoup de gens pensent que c'est une allusion à Amaury de Montfort. La famille n'était pas appréciée dans le coin.
   – Et si je me souviens bien, dit Emmeline Croin, c'est lui qui a remis le comté de Carcassonne au royaume de France. On comprend qu'il ait représenté le prototype de l'incapable et du crétin, mais près de huit siècles ont coulé sous les ponts.
   – Il ne faut pas sous-estimer la mémoire populaire.
   – En tout cas, poursuit Michèle Castouille, le vieux Rubique était bien implanté dans la région, il constituait à lui seul un obstacle insurmontable pour des gens comme André Sterc. C'est tout juste s'il ne nous connaissait pas tous par notre prénom. Il est venu me voir un jour, tiens, pour me demander quelque chose d'affreux. Je croyais que c'était une de ses blagues. Pas du tout, il lui fallait vraiment quelque chose de très laid et de très encombrant : c'était pour sa belle-mère. Il n'avait rien contre elle, remarquez. Il voulait même lui faire plaisir. Si vous voyiez ce qu'elle nous offre, et qu'il nous faut ressortir quand elle vient nous voir... Il voulait lui rendre la pareille avec de gros intérêts. Il n'a même pas voulu voir mes livres, le vieux Rubique, il me faisait confiance. On s'y est mis, toute l'équipe, ce n'est pas assez laid, ça, tu crois que cela sera assez laid ? Le vieux Rubique était là pour la livraison, il y avait de la place. Chaque pièce de la bâtisse, on aurait dit un hangar. Elle était une 'de...' Il a fallu écarter les curieux qui voulaient voir arriver le machin. On l'avait mis sous une bâche, le machin, pas folle la guêpe. S'ils voulaient le voir, il fallait demander l'autorisation à la vieille. Bref, on lui installe son meuble. Le vieux Rubique attend la réaction en se retenant de pouffer. Il attend encore. Elle a adoré la vieille. Et elle a fait de son mieux pour les cadeaux qui ont suivi. C'était une des curiosités de son grenier à lui. Il le faisait visiter aux amateurs pour leur faire apprécier ses dernières trouvailles, même pour du kitsch, ça passait mal. Il avait essayé d'aller voir l'antiquaire, pour qu'il lui cache, avant les anniversaires et les fêtes, les plus affreux rossignols. L'antiquaire l'a envoyé bouler. Tout content, il était. Tout ça pour vous dire que c'était un rigolo, le Rubique. Et il aimait bien manger et boire. Il aimait tant ça qu'il fallait avoir l'air d'aimer ça autant que lui. Les petits appétits se forçaient. L'un d'eux a même sorti un jour : "Il va falloir encore se farcir le Rubicond." Il faut dire qu'il est resté plus rouge que jamais, le Rubique. Une santé, je ne vous dis pas. Il va nous faire un infarctus avant qu'on puisse compter ses rides. En tout cas, quand il recevait les bandes à la mairie, il savait trouver les mots, et les amuse-gueules, c'était mieux qu'un gueuleton. On en parle encore. Les musiciens et les pierrots se sentaient gonflés à bloc pour les défilés. Ce n'est pas comme le nouveau...
   – Et c'est là qu'André Sterc entre en scène, dit Alberta pour couper court à la digression, le temps que la narratrice reprenne son souffle. Le Grand Satrape veut donc faire main basse sur toute la région, installer des réseaux bien à lui, il a besoin de gens pour battre le rappel chez les importants qui font encore tapisserie.
   – C'est tout à fait ça. André Sterc avait fini par se résigner. Mais quand le Grand Satrape a repris la région à la droite, il n'a pas compris qu'une mairie de gauche ne soit pas à ses ordres. C'était lui le patron, maintenant, et il entendait bien que tout le monde le sache. Le vieux Rubique ne voulait pas comprendre. Les gens qui ne comprennent pas, on les remplace par d'autres qui sont moins bouchés. Une aubaine pour le Sterc. Il commence son travail de sape. Glisser un mot par ci, par là, ça il sait faire. C'est même la seule chose qu'il sache faire. Il y a toujours dans un Conseil Municipal des aigris qui ont l'impression qu'on ne leur laisse que les strapontins, bien qu'ils abattent autant de travail et même plus que les petits copains. Il y a surtout de petits jeunes qui ne veulent plus se contenter de militer. Idée générale, on se partage la soupe en tapant sur le ventre des administrés, et ceux qui ne font pas vraiment partie du club, ils sont juste bons à apporter de l'eau aux bons moulins. Au moins, ça se passait à la bonne franquette, avec le Rubique, et il faisait partie du paysage, ce qui n'était pas vraiment le cas d'André Sterc. Mais il a ses petits talents, notre bras cassé. C'est un coureur de bistrots et d'arrière-salles. Provoquer des défections dans l'équipe régnante en demandant à certains conseillers s'ils n'en ont pas un peu assez de tirer les marrons du feu pour trois ou quatre qui font les beaux. Ce n'est pas parce que l'on végète au sein d'une noble assemblée que l'on ne végète pas. Flatter en douce les anciens qui veulent prendre la place du vieux, pousser les nouveaux-venus, tous à la solde du Grand Satrape, et je ne parle pas des promesses qui seront tenues, mieux en tout cas que celles que l'on fait au cours d'une campagne, quelques dessous de table, voire des postes qui se trouvent subitement créés grâce au Grand Satrape, les grandes manœuvres, quoi. Le vieux Rubique voit fondre sa fine équipe, et des tas de gens arriver qui se proposent de remplir les espaces vides. Le bouche à oreille allant son train, il est passé du statut de personnalité indiscutable à celui de mandarin. C'est d'autant plus drôle qu'il n'a jamais eu la mentalité d'un mandarin. Le mandarin fallait le chercher ailleurs. Résultat des courses : ce gros couillon d'André Sterc passe pour une éminence grise, et pour un personnage dont il vaut mieux obtenir le sauf-conduit si l'on veut se pousser dans le monde. Il continue de passer de café en café en serrant des mains. Ce n'est pas un vrai travail pour lui. Il adore ça. Le vieux Rubique a oublié d'être con. Il sait très bien que le conseil municipal n'est pas forcé d'élire la tête de liste. Il serait tout à fait capable de renverser la tendance avec trois ou quatre bons coups de gueule, et en prenant à part quelques-uns des plus influençables. Et tout ça pour quoi ? Pour se retrouver à la tête d'une assemblée de chiens à roulettes. Là, il s'est contenté de prendre son adjoint entre quatre-z-yeux, et de lui dire : "Nous avons là une très belle liste, mais ce sera sans moi". L'autre de bredouiller, et le Rubique, grand prince, d'ajouter qu'il se sent trop vieux pour se mettre à la tête d'une liste parallèle qui ne profiterait qu'à la droite. Tu peux dormir tranquille, car, crois-moi, tu n'en a pas fini de roupiller. En tout cas, je ne vois là aucune raison de vouloir se débarrasser d'Abel Patou. Le docteur peut-être qui a fait voir à sa fille un bout de pays... Se serait-il trompé de cible ? Ça arrive, ces choses-là.
   – Il lui était plus facile d'atteindre le docteur que l'Abel. Cela dit, nous avons pensé à autre chose...
   – Ah bon ?
   Elle semble plus qu'alléchée, la Castouille.
   – Nous allons poser que ces gens-là se font des dossiers, et qu'ils les tiennent à jour, ne serait-ce que pour se couvrir en cas. Une liste de dessous de table, et d'arrangements pas très propres. Imaginons que ces dossiers soient tombés entre les mains d'Abel Patou.
   – Il commencerait par faire des recoupements, afin de pouvoir lâcher son pavé à coup sûr, dans la bonne mare...
   Elle ferait une bonne enquêtrice, Michèle Castouille ; on la laisse mariner un peu, pour voir ce qu'elle a dans le ventre.
   – Le Chevalier Blanc ! s'exclame la Castouille. On te regardait comme du vomi de chat, et tu apparais avec ta belle armure, pour montrer à quel point on t'avait méconnu ! Tu es celui qui va nettoyer les écuries de l'Hôtel de Ville ! La grande lessive ! Reste à savoir comment de tels documents ont pu tomber entre les mains d'Abel Patou...
   En effet. C'est tout juste si ces dames ne se mettent pas à ronronner. On encourage, par un sourire, la Castouille à se pencher sur la question.
   – Une saisie ! Abel Patou a si peu de relations, hors de sa famille, ce ne peut être qu'une saisie ! André Sterc est trop prudent pour garder de tels documents chez lui. Il est à la merci d'une perquisition au moindre scandale. Il a dû les cacher chez quelqu'un de sa famille, quelqu'un à qui personne ne pouvait penser, un parent pauvre... Le malheur, avec les parents pauvres, c'est qu'ils se trouvent parfois à court, ils sont à la merci d'un coup de tête, ils font des dépenses inconsidérées. D'où la saisie...
   – Mon neveu est justement en train d'éplucher la liste des saisies effectuées ces derniers mois.
   – Il va tomber sur la Fadurle.
   – La Fadurle ?
   – Oui, la Raymonde, Raymonde Grap. Une vague tante qui ne sort pratiquement jamais, sauf pour faire des courses de loin en loin, et c'est son neveu qui passe derrière pour régler la note. Je me suis demandé pourquoi il m'avait commandé un meuble pour elle. Il voulait quelque chose de spécial, du genre oriental, une armoire avec des tas d'étagères, et une porte représentant une chasse au tigre avec un chasseur perché sur un éléphant, et le cornac. Je ne voyais pas vraiment l'utilité d'une porte à secret, mais il y tenait. Ça amuserait la Raymonde. Elle s'amuse d'un rien. Elle n'a jamais eu toute sa tête, c'est pour ça qu'on l'appelle la Fadurle...
   – L'équivalent du fada provençal, explique Alberta aux autres.
   – Vous allez rire... Faut voir comment c'est chez elle. Rien que des poufs, des tables basses sur lesquelles on trébuche, des tapis troués, une forêt de cendriers, parce qu'elle fume, la pauvre vieille, et les cendres ne tombent qu'une fois sur deux dans un de ses innombrables cendriers ; et sa cuisine, il faut la voir, sa cuisine... un empilement de cafetières, de casseroles, de sauteuses, de marmites, la plupart neuves, et propres, ce n'est pas comme sa cuisinière, qui dégouline de partout, et la vieille cocotte sans couvercle, dessus, qu'elle lave quand il tonne. Je ne parle pas des piles d'assiettes, des boîtes avec des couverts ou des verres, qu'elle n'ouvre pas. Et le pauvre André Sterc est obligé de passer toujours derrière, vu que les magasins, ils font des crédits pour faire du chiffre. Si l'on peut emporter sans payer, la Fadurle, faut pas le lui dire deux fois, elle est prête à signer tout ce qu'on voudra. Et l'on sait que son neveu passera derrière. Elle a toujours quelque chose à dire, et les mots se bousculent dans sa bouche. Ce ne serait rien si elle ne passait brusquement à autre chose au milieu d'une phrase. On l'a fait voir il y a longtemps à un médecin qui a dit que ce n'est pas parce que l'on n'a pas toute sa tête que l'on est fou. Elle n'est pas méchante. Elle achète. Si l'on devait enfermer tous les gens qui achètent sans être sûrs de pouvoir payer, il n'y aurait plus de place pour les voleurs et les assassins.
   – Il est donc arrivé un moment où André Sterc n'a pu passer derrière.
   – Il ne se déplace qu'en scooter, André Sterc. Et un scooter contre un camion de livraison, ça ne pardonne pas. Ça lui pendait au nez, remarquez. Son scooter, il le conduit n'importe comment. Trottoir ou chaussée, il ne voit pas la différence ; les feux rouge, il regarde juste à droite et à gauche, et, s'il a le temps, il passe. On aurait dû lui enlever le permis pour ça, mais ce sont des engins que l'on peut conduire sans permis. Et avec la voiture, il fait plus attention que personne.
   – Combien de mois d'hôpital ?
   – Trois. Une semaine de coma, puis une jambe, et tout un bras dans le plâtre jusqu'aux doigts, le bras droit, et il est droitier. La Fadurle, ça lui était sorti de la tête. Il n'est même pas allé la voir en sortant. Il voulait être parfaitement remis pour le carnaval. Ç'a été une rééducation à marches forcées. Alors, quand on lui a dit que les tables basses, les cendriers, le gros meuble de la Fadurle allaient être mis aux enchères, il a tout réglé. Elle pas gênée. Elle avait trouvé le moyen de tout remplacer. Je ne dis pas le soufflon. Le vent était si fort qu'on l'a entendu dans le quartier, toutes fenêtres fermées. Et il a fini par faire ce qu'il aurait dû faire depuis longtemps. Il a fait savoir aux commerçants qu'il ne passerait plus derrière. Que tout crédit consenti à la gâteuse, ça s'apparentait à un abus de faiblesse. Plus moyen de se payer sur la bête. Il faut croire que l'Abel n'était pas mécontent de presser le mouvement en faisant cette saisie. Ce n'est tout de même pas à cause de cette saisie qu'on l'a tué... Quoique...
   – Quoique quoi ?... dit Alberta, pour relancer la machine.
   – Le panneau de la porte... Il n'a quand même pas laissé des documents dedans ?
   – Pourquoi pas ? Raymonde Grap n'a peut-être pas été mise dans le secret. On ne sait jamais avec les gens qui souffrent de confusion mentale. Il suffit qu'elle puisse bourrer les étagères d'objets hétéroclites. En revanche, en faisant l'inventaire, Abel Patou s'est peut-être rendu compte que la porte sonnait creux. Entre la saisie et la mise aux enchères, les meubles restent entreposés dans un local prévu à cet effet. Le temps, pour Abel Patou de découvrir le mécanisme qui ne doit pas être si compliqué.
   – Pas vraiment, non, j'aurais pu faire mieux si on me l'avait demandé...
   – En tout cas, il y a dans ces documents, le détail des intrigues d'André Sterc et de sa fine équipe. Il m'étonnerait qu'il les ait simplement subti¬lisées. Il a dû en faire des photocopies. Peut-être n'a-t-il pas été assez attentif en remettant les dossiers à leur place. Ce qui ne veut pas dire qu'il n'ait pas pris toutes ses précautions, sinon. Il passe du monde dans ces endroits... Disons qu'André Sterc a remarqué quelque chose d'anormal. Qu'il a surpris un regard, une expression. Si tu savais ce qui te pend au nez... Affolement général. On est à la merci d'une fantaisie du monsieur. Qu'est-ce qui l'empêche de distiller de bonnes feuilles du dossier, rien que pour le plaisir, ou de tout déballer pour rentrer en grâce ? Nous pouvons partir du principe qu'André Sterc ne pouvait laisser planer une telle menace sur lui-même et ses amis.
   Ça ouvre de joyeuses perspectives à la Castouille :
   – L'André, il ne sait rien faire de ses dix doigts, mais il sait compter dessus. Je ne crois pourtant pas qu'il ait réfléchi comme ça. Il travaille à l'inquiétude. Pour un peu, il irait trouver l'Abel pour lui faire cracher l'endroit où il cache ses photocopies. Mais ce serait confirmer le contenu des dossiers. Un petit cambriolage... manière... pour dissimuler le fait qu'on s'est livré à une fouille minutieuse. C'est la meilleure façon d'attirer l'attention sur lui. Il ne peut mettre à sac l'étude d'Abel qui s'empresserait de tout divulguer. Il ne doit pas avoir les idées bien claires, l'André. Voilà à quoi ça sert, de garder des papiers compromettants. On croit se couvrir, et l'on se trouve coincé.
   – Sans oublier qu'il perd toute son influence, du coup. Ses amis découvrent ce qu'il en coûte de travailler avec lui, et ces papiers ne lui sont utiles que s'il est le seul à les détenir.
   – Même si l'on avait fouillé l'étude, on n'était pas près de trouver quelque chose. Les papiers peuvent avoir été glissés dans n'importe quel dossier, et rien ne dit qu'il n'existe pas d'autres photocopies. Le plus simple, c'est de se débarrasser d'Abel. Les photocopies sont très bien, là où elles sont, surtout si l'Abel croit que l'on ne s'est rendu compte de rien. Le seul risque, c'est qu'il ait pris des dispositions en cas de malheur. On peut le courir. Normalement, vous n'étiez pas censées remonter la piste aussi vite. Ni vous, ni votre neveu.
   – À mon avis, le personnage est trop scrupuleux pour se servir de son étude. On peut toujours y envoyer le neveu, si ce n'est déjà fait. Je crois avoir ma petite idée là-dessus. Je te demanderai de ne pas garder cette conversation pour toi. Il faut offrir à nos concitoyens quelques sujets de conversation. Je ne compte pas en l'occurrence sur ta discrétion légendaire.
   Michèle Castouille n'est pas froissée. L'on est habitué dans la région aux rosseries que lâche l'Alberta comme par inadvertance. Il n'y a que les tristes figures qui les remâchent.
   Ces dames sont trop occupées à savourer la dernière descente pour se concerter. Le léger faux plat descendant juste avant qu'un panneau annonce à l'automobiliste qu'il ferait bien de lever le pied, vu qu'il entre dans une bonne ville où les gens ne tiennent pas à se faire écraser par des chauffards distraits, prolonge l'ivresse. Elles retiennent l'attention de treizistes qui sortent du stade, plongés eux-mêmes dans l'euphorie des douches que l'on prend après avoir bien mouillé son maillot. Ils sont assez joviaux pour se permettre quelques remarques déplacées.
   – C'est qu'elles sont dangereuses les mamies.
   – À ce train elles vont te me laminer un pékinois.
   – Heureusement qu'elles ont des chapeaux pour les ralentir.
   – T'as vu leurs cannes ? De vrais pistons.
   – La Longo, elle n'a plus qu'à remiser son vélo.
   Ces dames continuent sur leur lancée, en les saluant au passage. Le badaud ne peut s'empêcher de commenter ce qu'il voit. La vox populi est plus malicieuse que méchante.
   Elles ne s'arrêtent pas avant d'être rendues.
   – Abel Patou, dit Alberta, tandis qu'elles rangent leurs vélos, n'avait pas de parents pauvres.
   Les autres ne semblent même pas surprises. À croire qu'elles se sont fait la même réflexion.
   – Il ne nous reste plus qu'à téléphoner à l'Impératrice.
   Le nous, c'est Sophie Bernard qui n'a rien contre les téléphones, fussent-ils portables, et les ordinateurs, idem. Ce n'est pas une corvée, pour elle. Les autres, c'est tout ce qui ne passe pas par le papier qui constitue la corvée. Non que l'utilité de ces engins du diable leur échappe. Alberta Fiselou n'aurait pas, sinon, suggéré l'idée du site. Mais, ce faisant, elle agissait en anthropologue qui connaît l'attirance de certains barbares pour la nouveauté. Les polynésiens se sont montrés plus avisés, dans la baie de Kealakekua, qui ont expédié le bon capitaine Cook, la seconde fois que celui-ci s'est aventuré sur leurs berges. Les ouragans ont bon dos. Les explorateurs, c'est comme les verres, une fois ça va, deux fois, bonjour les dégâts. Mais l'on n'arrête pas le progrès. Les indigènes n'ont fait que retarder l'inévitable. Certains Amérindiens s'étaient montrés moins méfiants. On connaît la suite. Ces dames la connaissent. Elles paient leur tribut aux découvertes de leur époque. Avec plus ou moins d'enthousiasme.
   – Sophie Bernard à l'appareil. Puis-je parler...
   – Elle vous écoute.
   – Nous avons pensé que si votre petit-fils avait caché des papiers quelque part, il n'aurait pas manqué de penser à vous. S'il vous avait confié son intention, vous nous auriez parlé. Pouvait-il cacher quelque chose chez vous, sans que vous vous en aperceviez...
   – Certainement.
   – Quand est-il passé chez vous pour la dernière fois ?
   – Au début du mois de mars.
   – Auriez-vous une petite idée de l'endroit où des documents ont pu être dissimulés ?
   – Peut-être.
   – Disposeriez-vous également d'un ordinateur et d'une adresse électronique ?
   – Je vous la donnerai demain matin, quand vous passerez. Car vous passerez, n'est-ce pas ? Je compte sur vous.
   Sophie Bernard prend le temps de savourer la variété de registre. Le ton est d'abord péremptoire, on sent ensuite comme l'ombre d'une prière, puis un bon concentré de chaleur humaine. Cette dame a l'habitude de donner des instructions, quitte à les agrémenter ensuite d'un léger sfumato.
   – Je crois qu'Alberta n'a rien prévu de spécial...
   Elle laisse passer quelques secondes, comme pour s'en assurer.
   – Vous pouvez compter sur nous.

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