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Court roman policier


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Touristes


   Elle a bien ri, Sophie Bernard, quand je lui ai dit. Ce n'était pas une croisière, juste des sauts de puce de Cyclade en Cyclade, par ferrys plus ou moins imposants, séjours de deux ou trois jours, visite de de trois îles à partir de l'une d'elles, les autres offrant assez de sorties. L'on part d'Athènes, on y revient. Pour elle, chaque île se déguste. Elle avait choisi, avec ses amies, celle d'Amorgos, fertile en raidillons. Elles avaient débarqué avec leurs vélos. Même sans vélo, il y a de quoi être moulu, si l'on n'est pas un randonneur affûté.
 –Tu sauras où tu en es, me dit-elle.
   J'avais rendu un service, il y a vingt ans, rien que pour le plaisir de relever une gageure.
   Une amie de ma mère regrettait de ne pas voir son filleul aussi souvent qu'elle l'aurait voulu. Elle prenait un peu trop au sérieux son rôle de marraine. Ce n'est pas comme jadis. On est parrain, comme on est témoin. Cela n'implique aucune responsabilité. Cette dame était une marraine à l'ancienne.
   Le filleul était, lui, franchement mal parti. Malingre, effacé, fils unique, tête à claques. Les parents, l'une est harcelée, comme ses collègues des deux sexes, par un un cadre qui veut que ça saute à tout bout de champ, l'autre par un directeur de supermarché dont il croit être le bras gauche. Après avoir essuyé son lot d'humiliations et de coups, le gamin se voit du jour au lendemain protégé par un garçon qui cherche une nourrice, c'est-à-dire, pour les usagers de son quartier, le gardien du temple où l'on entrepose des stupéfiants et du cash. On ne lui demande pas d'écouler la marchandise. Un concurrent aurait vite fait de le détrousser. Juste de garder un œil dessus.
   Malgré son talent pour trouver des cachettes dans son petit pavillon un peu à l'écart des barres, les parents finissent par se rendre compte. Effroi du gamin. Pas question d'alerter la maréchaussée.
   La marraine en parle à ma mère, qui m'en parle.
   Je téléphone à un ami qui a failli, comme moi, se faire embrigader dans une unité d'intervention, pour la seule raison qu'il en semblait capable. Il préférait, comme moi, travailler sur un terrain moins spectaculaire.
   Une descente immédiate aurait condamné le souffre-douleur et sa famille.
   Nous avons opté pour une solution à moyen terme. La famille devait disparaître avec armes et bagages, sans laisser d'adresse. Il n'y avait pas que ses bagages.
   Cela valait la peine de chercher ailleurs un point de chute aux parents. Nous avions des chefs pas trop obtus. L'idée de disperser une bande qui ne demandait qu'à prospérer, vue la valeur du dépôt, ne semblait pas à priori mauvaise.
   Les produits illicites ont été retrouvés chez un concurrent gênant, connu de nos services, il a eu les honneurs de la presse. Les espèces revenaient à la famille, trop heureuse de disparaître.
   Du jour au lendemain, plus de teusch, plus de blanche, plus de cash.
   Et la descente du collègue chez l'autre.
   On devinait les réactions : Si tu avais la dope, où est le fric ?
   Le petit gang découvrit qu'il n'était pas de force.
   L'argent du trafic a permis aux exilés de repartir d'un bon pied.
   L'on n'avait pas résolu un problème chez mon collègue pour le retrouver dans mon secteur. Il était urgent de donner un peu de nerf à la tête à claques.
   Si on l'avait surnommé le rat-de-cave, ce n'était pas pour ses qualités d'œnologue. Il avait tout du rat. Un long nez pointu, des yeux petits et ronds, presque pas de sourcils, deux petites oreilles loin du nez, un front interminable et fuyant, comme le menton, quelques cheveux quand même, qu'il préférait garder courts, presque pas de cou, un tuyau interminable en guise de corps, bras d'otarie, jambes courtaudes. Je ne sais comment les parents avaient fait pour s'attacher à l'avorton, bien qu'il eût beaucoup d'esprit. On comprenait qu'ils n'eussent pas voulu remettre ça.
   Il était, de plus, fait pour le parcours du combattant auquel doit s'astreindre l'écolier de base, savait lire et écrire avant de l'entamer ; comme on lui avait fait sauter deux classes, il s'était retrouvé dans une où la moitié des lycéens avaient redoublé au moins deux fois. Timide avec ses condisciples, manifestant nonchalamment une écrasante supériorité dès qu'on le sollicitait, c'était le meilleur bouc émissaire pour des jeunes gens rétifs, qui ne venaient que pour essayer de saborder des cours.
  Puisqu'on le prenait pour un rat, je n'avais plus qu'à lui donner l'instinct de conservation de cet animal. J'ai commencé par développer les réflexes défensifs que nous possédons tous. Je lui ai calmement expliqué que c'était une matière aussi importante que le grec ou la mathématique, et flatté sa nature de bon élément qui ne fait un blocage sur rien. Au bout d'une quinzaine, il pouvait réduire en boule compacte des journaux entiers, je lui ai fait travailler la vitesse de ses bras et de ses jambes, ce qui pouvait le rendre insaisissable dans un périmètre donné. J'ai découvert qu'il était endurant, et retenait tous les enchaînements sans qu'on eût à les lui faire répéter. Le jugeant pacifique, je l' ai initié à l'art de neutraliser les importuns. Ses bras courts, et son centre de gravité relativement bas étaient des atouts supplémentaires. On n'arrivait pas à le faire tomber, il est parvenu à déséquilibrer un de mes collègues, ceinture noire de judo et de karaté, que j'avais utilisé pour lui apprendre à esquiver les coups.
   Il était bien plus doué que je ne l'aurais cru. Personne ne s'était donné la peine d'exploiter ses capacités en la matière. Le malheur d'avoir une intelligence trop vive. On néglige le reste.
   Un dernier détail : personne ne devait soupçonner à quel point il pouvait être efficace. Je lui proposai un programme pour améliorer son niveau. En deux mois, l'on ne peut acquérir que quelques bases.
   Il se sentait à présent bien plus à l'aise. Il n'avait plus vraiment une tête à claques. L'on s'apercevait qu'il pouvait être drôle à ses heures, et qu'il avait du fond. Une de mes collaboratrices commençait à se demander si ma foi… C'était de bon augure. Il ne pouvait rester notre mascotte. Comme disait Talleyrand, la beauté nous fait juste gagner une semaine. Je l'ai suivi de loin. D'après sa marraine, il ne partageait pas systématiquement les goûts de ses camarades.
   Une exfiltration parfaitement réussie. L'on s'inquiéta de la disparition de cette famille. On demanda des explications au suspect qui ne pouvait en donner. Il y eut des balles qui n'étaient pas perdues pour tout le monde.
   J'ai appris que le protecteur de la tête de turc n'avait pas été dupe, mais avait suivi le mouvement, comme Brutus à Philippes — Sophie Bernard m'a donné un excellent vernis.
   La marraine prend de l'âge, le filleul est devenu chercheur : il essaie de tempérer l'enthousiasme de certains de ses pairs qui affirment, comme nombre de leurs collègues grecs pour des raisons purement politiques, que Socrate parlait en gros comme Papandréou, et prononçait les syllabes de la même façon. Après deux mille quatre cents ans, c'est une performance exceptionnelle. Il n'y a qu'à voir comment les israéliens ont fait évoluer en moins de cinquante ans une langue morte au temps du Seigneur des cagots et remise au goût du jour par un furieux. Bruant ne parlait pas la langue de Rutebeuf.
   Il avait fini par imposer des conceptions un peu plus plausibles, et mettre à peu près tout le monde d'accord.
   La marraine a vécu jadis un grand amour, apparemment partagé, lors d'une croisière dans les Cyclades. Le malotru a eu l'indélicatesse de se faire la malle, à la fin du voyage, avec une bécasse même pas jolie, qui passait pour une bonne affaire, preuve qu'on ne peut être nul en tout.
   On ne sait pourquoi la délaissée voulait revenir après tout ce temps. Le soupirant avait paraît-il largué la bécasse, qui était partie en quête d'un autre pigeon. Le temps embellit les choses. Un époux prévenant, et pas trop mal éteint, avait effacé le souvenir de l'indélicat, mais pas les autres.
   Une chose m'a fait tiquer : l'avion devait partir de Marseille. J'ai décidé, un peu à contre cœur, d'être du voyage. En cas. Je n'avais jamais pensé à m'égarer dans un des berceaux chic de notre civilisation, je préfère la brume des pays riverains de la Mer du Nord, et de la Baltique. La Méditerranée était un peu trop éloquente à mon goût, malgré la transparence de ses eaux quand on s'approche des côtes. Je n'en connaissais que le golfe du Lion, régulièrement fouetté par le marin ou la tramontane.
   Assour Tuillier n'est jamais revenu à Marseille d'où doit s'envoler notre bétaillère, ni à Aix. La famille a pris le nom d'un bisaïeul du côté paternel. Le prénom était une concession à la mère, une française de la troisième génération, qui ne voulait pas faire de chagrin à son grand-père, lequel était convaincu qu'il fallait garder une trace de ses origines.
   Assour Tuillier était devenu Jean Malingue, il avait toujours une tête de rat, mais de rat de bibliothèque.
   Il était convenu que nous coucherions dans l'un des hôtels agglutinés autour de l'aéroport.
   Nous rejoignons notre troupeau avant que le soleil se lève. Jean Malingue fait mine de ne pas reconnaître le cornac, qui évite de le fixer. Premier contact, l'on se présente. J'ai gardé mon nom. Nous n'avons, ni l'un, ni l'autre, eu recours aux services de cette association avant.
   Quand le chef de groupe s'est présenté — José Manuel Buig — Jean Malingue a levé ses maigres sourcils : l'autre devait avoir changé de nom, lui aussi. La marraine est une Josiane Malletout, ce qui ne me surprend pas. Quatre autres noms ont fait sourire son filleul.
   Je profite d'une visite au musée national d'Athènes pour demander quelques précisions. Il me les donne derrière un minuscule gamin juché sur un interminable cheval qui n'eût pas déplu à Giacometti et fonce sur un photographe qui veut lui tirer le portrait.
   José Manuel est le gentil camarade qui l'a protégé, étant bien entendu que le pavillon familial servirait de consigne. Les quatre autres faisaient partie de la bande. Il n'espérait pas les trouver tous réunis. Il ne manifeste pas la moindre inquiétude. J'en conclus qu'il a continué à s'exercer régulièrement.
   Je sais que cinq membres de la bande, en comptant le frère du chef, y sont restés. Je ne juge pas utile de le lui dire.
   Il y a Marcel, un grand noir qui porte beau, Louis, une boule de nerfs efflanquée, Simon, avec un appareil photo derrière lequel sa tête doit disparaître quand il s'en sert, Kevin, un faucheux au corps massif, aux membres longs. Ils ont, eux aussi, changé de nom.       
   S'il n'est pas toujours vrai que ce qui ne nous tue pas nous rend forts, il est possible de quitter les quartiers par la grande porte quand on a de l'esprit. Les quatre anciens trafiquants parlent, sans effort apparent, une langue de meilleur aloi que celle des amuseurs de plateaux. Ils ont, entre autres, perdu l'habitude de ponctuer leurs propos de ces monosyllabes censées maintenir l'attention de leur interlocuteur, un indice auquel on se montre un peu trop attentif dans les entretiens d'embauche.
   Tous ces apprentis délinquants ont eu le temps de trouver une légitime qui, à l'inverse de la mienne carrément hostile aux voyages en groupe, sont de celui-ci. Je ne jurerais pas que la dite légitime connaisse le passé de son conjoint, à part celle de Kevin, une Esther, dont Jean Malingue me glisse à l'oreille qu'elle est la sœur de José Manuel. Je sens sur ma nuque le souffle d'Électre et de Colomba. Il y a des filles qui n'oublient pas ce que l'on doit à ses morts.
   Ils ont dû s'égailler dans la nature.
   Je puis, d'ici, lancer quelques recherches : tous les hôtels mettent à la disposition des clients un matériel informatique sommaire. J'ai assisté à une scène assez cocasse entre un ancien helléniste, possédant à peu près le grec moderne, et une réceptionniste. L'helléniste voulait consulter son courrier en passant par Google et son opérateur ; la machine le priait d'utiliser l'alphabet local. Une dame du groupe l'a tiré d'embarras en passant par la pomme — l'hôtel de Paros croyait que ça faisait distingué de proposer cette marque. J'ai discrètement assimilé le protocole que je comptais suivre au petit matin. Je donnerai les éléments dont je dispose, mon équipe fera le reste.
   Je ne sais si Jean Malingue est à même de réagir comme il y a vingt ans. Il me rassure. Il consacre une bonne heure chaque jour à ses petits exercices, ne serait-ce que parce qu'il en a constaté les heureux effets sur sa santé. Le monde est méchant ; l'on n'est pas à l'abri des surprises.
   Sophie Bernard ne m'a pas tout dit sur l'art de se défaire d'un mari hargneux au musée Vasa, je l'ai appris par la bande. J'ai une bonne équipe. C'est fou, ce que je peux apprendre par la bande.
   Il faudrait être bête pour tomber des ferrys monstrueux qui prennent un temps incroyable à passer d'une île à l'autre, ou des bâtiments plus modestes et des bacs qu'on utilise pour des trajets plus courts. Je veillerai au grain s'il veut s'accouder au bastingage. Vu le nombre de badauds déjà accoudés, je n'aurai pas beaucoup à faire. Le chef de groupe nous compte quand nous embarquons et débarquons sous les vitupérations d'officiers en uniforme blanc qui font tout pour aggraver le bordel ambiant.
   Nous avons été invités à dire d'où nous venions. José-Manuel est instituteur à Menton, cela fait dix ans qu'il trimbale ses ouailles de la Terre de Feu au grand nord, de la Muraille de Chine à la Nouvelle-Zélande. Il fait trois voyages par an. Celui-ci constitue une pause. L'on est prié, si l'on n'a pas des chaussures de marche, de s'en procurer, les chemins sont à peu près praticables, mais il vaut mieux prendre ses précautions. Marcel est ingénieur en informatique à Montauban. Il lui arrive de quitter cette ville pour voir du pays, sans assister à un congrès. Timour restaure des tableaux à Aix, Simon est boulanger à Sète, Kevin, généalogiste, ce qui lui permet de secouer une bonne pincée d'héritages inattendus. Aucun d'eux n'a attiré notre attention dans sa nouvelle vie. Sauf accident, je n'ai aucunement l'intention de révéler leur ancienne identité.


          II



   J'ai vite su comment les cinq anciens de la bande, étrangement réunis, s'étaient comme on dit acheté une conduite. Mon  inspectrice a effacé toute trace de ses recherches. Ce petit monde s'est apparemment perdu de vue, du moins il a évité les coups de téléphone répétés et les courriels, mais rien n'interdit de se croiser dans un théâtre au moment de l'entracte, ni de faire une croisière ensemble.
   Cela dit, ces gens-là, qui n'ont pas encore passé le cap de la quarantaine, vivent assez bien. Je ne vois pas pourquoi ils reviendraient sur de vieilles histoires. Je soupçonne Esther de ranimer régulièrement la flamme.
   Pour voyager avec cette association, il faut s''y prendre six bons mois à l'avance. J'ai du mal à croire que l'on ait eu les moyens de connaître la nouvelle identité d'Assour Thuillier, et surtout que l'on ait attendu qu'il voulût bien s'adresser à elle. Je devine ce qu'en penserait Sophie Bernard.
   On ne cesse de gravir des raidillons, sur ces îles, et les descentes sont raides. Nous sommes vingt-quatre, vingt-cinq en comptant le guide. Avec leurs épouses, dont une seule doit savoir ce qui s'est passé, les anciens de la bande forment près de la moitié de l'effectif. J'ai invité Jean Malingue à coller autant que possible aux basques du guide, lequel semble à peu près tout connaître des civilisations cycladique, minoenne, et mycénienne. La seconde n'aurait disparu que deux siècles après l'éruption du volcan de Santorin, selon les dernières recherches. À sa façon de s'adresser à nous comme à des étudiants, je soupçonne l'universitaire touché par la crise, obligé, au début, de faire ce travail pour beurrer ses épinards. La marraine, qui parcourait chaque trimestre de bonnes distances avec d'autres randonneurs, requiert un peu trop souvent l'attention de son filleul. C'est à se demander comment elle fait pour avoir autant de souvenirs.
   Je note que, lorsque le chemin devient un peu rude, notre peloton se scinde en gruppettos, ce qui donne de bonnes chances de susciter une saine émulation et de se faire une idée de l'endurance des autres. La marraine est ravie, le guide n'a pas trop de mal à suivre — ses voyages ont dû l'aguerrir, José Manuel doit rester derrière pour s'assurer qu'on ne sème personne dans les lacets. Difficile d'expédier une des bêtes du troupeau sans voir revenir une partie des attardés qui aura trouvé son second souffle. Ça laisse le temps à des incontinents d'accélérer pour humecter un arbuste ou un muret. L'on évite naturellement les figuiers de Barbarie. Le filleul semble peiner, mais je n'y crois pas trop, le guide, qui a prévu deux haltes instructives, nous demande d'attendre les autres. Il parvient, malgré le niveau de ses discours, à  amuser le tapis, dont une partie tire la langue. Je me demande comment il a fait pour garder son pantalon blanc et sa chemisette bleu clair immaculés ; il se débrouille parfaitement avec de simples tennis, comme les montagnards basques avec leurs espadrilles. Seconde étape, un vieux zèbre, régulièrement morigéné par sa compagne qui trouve qu'il en fait trop ou pas assez, impose une bonne cadence en faisant cliqueter ses bâtons ferrés, qu'il est obligé de lever à chaque passage dallé — c'est le chemin dit des byzantins, dont il reste quelques traces — où ils glisseraient, ou resteraient plantés entre deux dalles. Comme il faudra sans doute s'arrêter encore, la marraine décide de ne pas le dépasser, et se réserve pour le sprint final. L'on pourra se baigner en arrivant dans une mer de carte postale. Au moment de la descente, la marraine prend la tête avec son filleul et conserve une cinquantaine de mètres d'avance sur le guide et moi. Marcel et Kevin démarrent sèchement et nous doublent, ils veulent apparemment absorber les échappés. Derrière nous, Esther, l'épouse de Kevin, bavarde avec la compagne du vieux zèbre. Les attardés mitraillent les terrasses qui enserrent les pentes. Des hurlements devant. Ce n'est pas la marraine, ce qui me rassure. Le guide se met à courir. Je presse juste le pas.
   Le genou de Kevin s'est vilainement déboîté. Marcel s'est apparemment foulé la cheville.
   – C'est pas croyable, gémit la marraine ! Cette idée aussi de se mettre à courir sur ces sentiers… Jean a dû les entendre : il a eu le temps de me coller contre un figuier, et de sauter le muret.
   Elle n'a pas dû tout voir, la marraine. Il n'a pas fait que ça. Il aurait dû se tordre le cou en tombant, un lamentable accident.
   Il est sûr qu'il n'a pas fait que s'entretenir, il a travaillé de nouveaux enchaînements, Il est capable d'improviser, à présent, et de bouger assez rapidement pour qu'un témoin, aussi attentif soit-il, ne se rendre compte de rien.
   Le guide colle déjà son portable à son oreille. Je l'arrête d'un geste. Je hisse le plus dolent sur mon épaule, suivant la technique des pompiers, ce qui lui donnera le plaisir de la sentir contre son sternum durant le dernier quart de lieue. José Manuel semble avoir compris le principe, et se coltine Kevin qu'il ne voit pas clopiner tout ce temps-là.
   – On n'est jamais assez prudent, lui dis-je, on se lance comme en quarante, et l'on trébuche sur son premier cadavre.
   Tout en marchant, il me considère d'un air soupçonneux.
   – Regardez devant vous ! Vous avez charge d'âme.
   Il ne sait trop que penser. Je semble trop concentré pour improviser des allusions. En fait, je me demande comment le filleul s'y est pris.
   La cheville de Marcel a doublé de volume, le genou de Kevin ne se présente pas très bien. J'espère qu'il y a de bons rebouteux dans le coin ; au pire, il faudra rapatrier l'un d'eux. Ils devront sinon rester à l'hôtel ou se contenter des déplacements en bus. Je crois que l'on peut bander la cheville de Marcel, si le cœur lui en dit. La compagne du vieux zèbre essaie de réconforter Esther, en lui parlant d'incidents similaires, dont les victimes ne s'en sont pas trop mal sorties. J'ai l'impression qu'Esther se retient pour ne pas l'étrangler.
   José Manuel se fend d'un discours sur les précautions à prendre quand l'on marche sur des chemins où les cailloux ne demandent qu'à rouler sous nos pieds.
   – Encore un de foutu, me dit tout bas Jean Malingue.
   Ce n'est plus lui que je dois protéger, je crois, mais ses agresseurs.
   Je regarde le programme. Je tombe en arrêt sur une île volcanique au milieu de la Caldera de Santorin, dénivelé de cent mètres sur de la pierre ponce qui, quelle que soit sa taille, a tendance à rouler sous le pied. Elle n'a posé aucun problème. Je me suis pris d'affection pour Louis que je n'ai pas lâché. Je voulais tout savoir sur la restauration des tableaux à Aix, comme ailleurs. J'avais par bonheur, lu des articles, et parfois eu affaire à des cambrioleurs spécialisés dans les œuvres d'art. Jean Malingue est resté avec sa marraine au sein du peloton le plus compact. Simon n'a cessé de s'écarter du chemin pour prendre des photos.
   Je me suis fait violence pour aller barboter dans une eau ferrugineuse, dont la température dépasse les trente degrés par endroits. La marraine et le filleul semblaient enthousiastes. Nous avions avec nous deux autres groupes, et, apparemment, rares étaient ceux qui voulaient passer pour des dégonflés. Près d'une soixante de têtes dans l'eau trouble, je plaignais les responsables. Des maîtres nageurs locaux surveillaient la performance de leur canot pneumatique, pour empêcher qu'un nageur veuille aborder sur des blocs où il aurait vite fait de s'estropier. L'attrait du fruit défendu, ils ne cessaient de siffler et de faire des gestes. Je vois la tête du filleul disparaître. Un peu d'agitation. Il ramène Simon à la surface, et prend pied sur une roche basaltique, quoi qu'en aient les surveillants, pour lui faire cracher un bon demi-litre de cette eau dont j'ignore les vertus sur l'appareil respiratoire.
   J'imagine la scène. Simon, sans doute bon nageur, et capable de retenir la respiration plus d'une minute, a dû essayer de l'entraîner vers le fond. Les autres étaient eux-mêmes trop occupés à garder leur tête hors de l'eau. Plus elle est chaude, moins elle porte. Le filleul ne s'est pas affolé, il a pincé les jugulaires  de l'autre, avant de relâcher brusquement la pression. L'afflux de sang sous le crâne provoque un bref évanouissement. Un bon coup au plexus pour que le malheureux cherche instinctivement sa respiration. Il n'y a plus qu'à jouer les bons Samaritains. On remet le patient aux sauveteurs, ils s'assurent qu'il est revenu à lui. Ils le hissent à bord tandis que le filleul joue les modestes. Un effet de mes conseils. Je lui ai expliqué qu'il ne devait pas se contenter de savoir nager. J'ai appris par la suite qu'il boucle deux fois par semaine ses deux kilomètres en moins d'une heure à la piscine municipale, malgré ses membres trop courts. C'est juste honorable, mais assez pour éviter les imprévus.
   Un point positif : il ne veut pas la mort du pécheur. Louis va se sentir un rien ulcéré de s'être fait repêcher comme un chat mouillé.
   Une autre île propose un monastère creusé dans le roc, auquel on accède par un escalier étroit le long de la falaise, faut quasiment monter un à un. Un pope ombrageux vous propose en haut deux verres : un verre d'eau, il est bienvenu ; l'autre de raki au miel, une spécialité locale. J'ai fait mine de refuser le second, le saint homme m'a foudroyé du regard. Je l'ai avalé. L'on arrive ailleurs chez une moniale qui vous offre un verre d'eau et un autre de raki. Je sentais que nous ne résisterions pas à une troisième visite. Aucune occasion. Le filleul était encadré par sa marraine et moi.
   Si je continue à veiller vaguement au grain à Athènes, c'est par acquit de conscience, le musée des Cyclades offre aussi peu d'occasions que celui de l'Acropole, où l'on peut faire plus aisément le tour de caryatides en surnombre. Je craignais plutôt les foules agglutinées devant les evzones, ou sur le Parthénon. Un stylet ou une épingle à chapeau peuvent facilement se perdre dans la presse et le corps d'un de ses prochains.
   Au moment de redescendre de l'Acropole, je vois Esther manœuvrer pour se rapprocher du filleul, j'essaie trop tard de l'intercepter. À peine si je vois la main partir, celle du filleul serre le poignet d'Esther. Elle forme comme une pince à la hauteur du ligament. Un stylet tombe, je le ramasse. Jean Malingue, au grand étonnement de notre guide, prend la posture de l'orateur antique en étendant largement son bras vers l'Aréopage et la Pnyx. Du coup, certains touristes s'immobilisent :
   – C'est là que des Dieux sont venus, avec les Érinyes, juger en appel le cas d'Oreste, qui avait vengé son père en tuant sa mère. Seuls les Athéniens étaient à même d'arbitrer le débat, et de mettre un terme au cycle des vengeances et des poursuites. Le peuple athénien a fait preuve de la même sagesse, à la fin de la guerre du Péloponèse où il s'était divisé en deux factions, quand il a décidé de ne pas revenir sur le passé, et de n'inquiéter que ceux qui avaient, de leur propres mains, tué un citoyen, les simples faits de collaboration étant exclus. La rancune est un fardeau, une lourde dette que l'on paie aux hasards de la conjoncture. Dans les tourbillons de sa démesure, notre époque est-elle à même de se décharger de ce fardeau ? Nous plions sous celui d'une dette fictive, dont aucun législateur ne pourra nous libérer, comme fit Solon ici, à l'aube de la démocratie.
   Certains guides francophones applaudissent, l'assistance est figée, José-Manuel tétanisé.
   Je lui susurre joyeusement :
   – Le moment est bien choisi, pour clore tous les dossiers. Si je travaille effectivement pour la préfecture, c'est en tant que commissaire. Je ne voulais pas altérer la bonne atmosphère qui règne dans ce groupe.
   Je prends quand même le filleul à part, avant de regagner ma chambre.
   – Je veux bien que vous vous soyez senti humilié par vos anciens protecteurs. En confisquant le dépôt qu'ils vous avaient confié, vous aviez pris une superbe revanche, il me semble. Je ne puis sonder les cœurs et les reins. Vous l'avez jugée insuffisante. Je ne sais, et je ne veux pas savoir comment vous avez appris ce que José-Manuel faisait de ses congés, ni comment vous lui avez fait savoir que vous seriez de ce voyage. Je ne puis que saluer votre modération. Vous n'avez tué personne.

***
texte et image R. Biberfeld - 2013
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