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Le cycle
de
Jocelyn

 I . La Tilde 


La Tilde
   Ils font leur bruit. Même quand ils se taisent. On ne peut s'en défaire. J'ai mes gestes qui me ramènent à moi-même. Mes gestes à moi, désordonnés sans doute, parce qu'ils n'ont rien à voir avec les gestes des autres, les gestes utilitaires du désordre convenu et des effusions, ce n'est pas fait pour les épouvanter, juste des mouvements qui délimitent le champ de mon inaction, il n'existe pas d'autre moyen. J'ai mes passages, ce sont des sentiers battus et rebattus à mon seul usage, pas des chemins ouverts à tous, des sentiers jalonnés par les objets qui me servent de repère; je m'y retrouve, il faut que je m'y retrouve, ou je suis pris d'une envie de hurler que j'ai appris à réprimer.
   Ça a commencé de tout temps. Ça n'a jamais cessé de commencer. Peut-être aurais-je pu, avant de comprendre, m'insinuer dans leurs arrangements provisoires, leurs tissus de tendresses, leurs mouillés racolages. Pouvoir pouvoir, et ainsi de suite, suivez le guide. Ils ont essayé. Ils ont fini par m'abandonner une aile de leur maison, construite pour moi, parce qu'ils ont de quoi, ils m'ont entouré d'une quantité d'êtres plus neutres, qui se sont vite pliés à mes usages, parce qu'on devait les rétribuer en conséquence, ils se font un devoir de passer autant que leurs propres occupations le leur permettent, il faut bien financer les frais qu'entraîne mon existence. Je ne puis les dédommager de leurs peines de plus en plus mécaniques, et c'est heureux, ni de leurs sacrifices. Il faut que je me défende avec mes gestes et mes sons inarticulés. Je n'ai pu m'empêcher d'apprendre à force le langage. Je me suis même appliqué à articuler quand je pouvais le faire sans qu'on me surprît. Je n'ignore pas les caméras qui les alertent quand j'échappe aux regards de mes innombrables précepteurs, leurs capteurs de sons qui m'obligent à chuchoter quand je m'exerce, ils croient que je marmonne, je les laisse à leurs misères, se mettre à la place des autres, c'est se condamner à ne plus trouver la sienne, ils font semblant, en évitant toutes les questions que l'on pourrait se poser, ils échangent leurs humeurs, et leurs sueurs convenues. Ce n'était pas aussi précis avant. Je n'ai même pas dû y penser à l'époque. On ne pense pas à cet âge. Ça m'est sans doute venu comme ça. Je ne me souviens pas. Trop de chantiers volontairement laissés en plan, parce qu'irréalisables. Je n'aspire pas à une perfection inaccessible. Mais endurer le poids de leurs bricolages provisoires, je ne peux pas.
   Ils se veulent irréprochables. Ils le sont, et font tout pour l'être. Ils ignorent la peine que ça me donne de jouer ma partie. J'ai fini par lâcher quelques mots au hasard, l'échange doit rester informe, on ne sait pas ce qui peut s'accrocher à un hameçon. Les mots sont venus sans que je puisse m'en défendre. Bien plus qu'il ne m'en aurait fallu. Mes assemblages n'étaient hasardeux qu'en apparence. Ils n'ont pas compris. Ils étaient heureux. Ils ont estimé qu'il était de leur devoir de m'apprendre à lire. Je me suis appliqué à déchiffrer. Les syllabes étaient au rendez-vous, et les mots perdaient leur substance.
   Et puis, il y a eu la scène, quand j'ai eu huit ans. On voulait m'amener je ne sais où, sans doute dans l'aile que l'on venait de faire construire, je me suis débattu, j'ai fait tomber les quatre volumes du Littré, et d'autres dictionnaires, ils se sont arrêtés pour les ramasser, je m'y suis accroché, je m'en suis fait un rempart, et pas moyen de me les arracher. Ils ont compris. Ils m'ont aidé à les emporter. Je ne hurlais plus. Ils ont eu l'air rassuré. Je m'installe toujours au milieu de ces livres. Leur présence me calme. Je les ouvre au hasard et je reste longtemps absorbé dans ma contemplation, je me balance, en fait je lis. Les mots arrivent, et les phrases, les définitions de moins en moins incompréhensibles, les citations. Quand tu as les mots, tu n'as besoin de personne. Les écrivains des citations, je crois qu'ils se racontent des histoires. Ils sont convaincus de travailler pour leur public. Les mots, c'est leur muraille à eux, une forteresse moins ouverte qu'ils ne pensent sur le monde extérieur, et dont ils sont les seuls occupants. Libre aux lecteurs et aux critiques de visiter les monuments. Les critiques c'est comme les guides rarement capables. Ça t'invite à regarder ce que tu vois.
   J'ai appris que certains êtres inabordables ne sont capables que d'extraire des racines cubiques de nombres à huit chiffres par exemple. Moi, c'est les mots. Les usagers les plus brillants connaissent jusqu'à quinze mille mots. J'en possède le triple. Je n'en use pas comme la femelle anthonome qui n'a de cesse qu'elle n'ait pondu des oeufs dans tous les bourgeons en fleurs qu'elle a pu infecter. Moi, les mots, je les rejette à la rivière. La Tilde m'a été présentée quand l'on venait de me fêter mes quatorze ans. J'ai eu du mal à la convaincre de ne rien laisser transpirer. On la rétribuait, et elle ne pouvait rendre compte des résultats à personne, pas même à ma famille. La porte se serait refermée. Il m'est arrivé d'éprouver pour elle quelque bouffée de désir vite éteinte, une bluette. Mon corps se dérobe à toute réalisation. Chaque réalisation entraîne la mort d'une myriade d'éventualités, elle transforme le monde en charnier. Je suis celui qui est, autrement dit, rien. Et je le trouve bon.
   C'est mon père qui me l'a présentée.
   - Voici Mathilde qui va passer nous voir deux fois par semaine.
   - Le nouveau polarimètre, ai-je déclaré.
   Il l'a regardée fugitivement, l'air de dire : "Vous voyez."
   Aucune importance. Ce n'était plus sa Tilde, c'était la mienne.
   Je l'ai laissé faire quand elle s'est emparée d'un de mes volumes.
   Je ne m'attendais pas à ce qu'elle allât chercher le mot. Son commentaire m'a laissé
songeur :
   - Au moins, tu me prends pour un corps actif, et c'est flatteur. J'ignorais que tu étais un rayon polarisé.
   C'est pour elle que j'écris, une semaine avant qu'elle s'en aille définitivement. Je n'ai jamais rien écrit de personnel, avant.
   Avec elle, je ne communique pas, je laisse ; je ne tolère pas, ça passe. C'est à ce prix que peut s'établir un dialogue qui n'en est pas vraiment un. Juste quelques bouteilles à la mer, qui se perdent dans les courants. Et ce n'est que La Tilde qui peut me parler du reste, de ce qui n'est pas formellement dans les dictionnaires. Elle ne m'a jamais fait réciter quoi que ce soit. Cela reviendrait à solliciter une connivence. Elle ouvre des fenêtres qui donnent sur des mots. Elle est en quelque sorte mon institutrice neutre. J'ai dû retenir son attention parce que les gens comme moi, quand ils en sont capables, ce sont les chiffres surtout, les listes. Elle m'a parlé d'un certain Daniel Tournet qui s'était montré capable de réciter un jour vingt deux mille cinq cent quatorze décimales du nombre pi. Elle m'a parlé des nombres. Et j'ai senti comme une ressemblance entre nous autres et les nombres complexes, qui accueillent dans leur société les irrationnels et les transcendants. L'humanité courante n'admet que les nombres que l'on peut noter. Les entiers naturels suffisent à son bonheur. S'aventurer dans les relatifs, les décimaux et les rationnels, cela devient un jeu de société. Les mathématiciens qui se risquent au-delà, c'est sous le couvert d'une rassurante abstraction, pas bien rassurante si j'en crois le sort d'un savant qui ne se serait pas remis d'avoir exploré un cardinal transfini. Il faut traiter les chiffres comme on fait des gens qui vous guettent avec leurs viscérales mandibules. La Tilde sait garder ses distances comme le signe graphique qui se contente de planer au-dessus d'une lettre en se gardant bien de fondre sur elle. Ce n'est la tilde de personne, et surtout pas la mienne. Et c'est ainsi que je l'appelle sans lui expliquer pourquoi. Elle me fait l'honneur de ne pas le prendre comme une affectueuse abréviation.
   Au moins a-t-elle su d'emblée qu'elle m'avait perdu avant même d'imaginer pouvoir me récupérer. Elle s'est bien gardée de relever mes compétences linguistiques. Ce serait me mettre sur le même pied d'autres êtres aussi claquemurés que moi. J'ai fini par apprendre tout ce qu'elle sait. Elle se contente de représenter le seul cordon ombilical entre l'espèce et moi, un cordon ombilical qui possède la qualité de ne rien avoir de charnel. Peut-être s'est-elle pour cela découvert de nouvelles curiosités. Un effort d'autant plus méritoire qu'elle devait disposer d'un fond plus riche que la plupart de ses confrères. Une rude astreinte, à moins qu'elle se soit prise au jeu. Je ne me laisse prendre à aucun jeu, je peux jeter mes cartes à n'importe quel instant. Mais elle ne s'autorise aucun rapprochement. En acceptant quoi que ce soit dans un registre humain, l'on signe un chèque en blanc. On devrait lire plus attentivement les dictionnaires. L'affection n'est devenue un synonyme de tendresse qu'au seizième siècle.  Le mot ne désignait  qu'un état psychique dont on ne préjugeait pas les effets ; ou un état morbide. Les marques d'affection n'en sont que les symptômes. Et les parents sont saisis d'épouvante quand ils s'aperçoivent que leur enfant cherche à se prémunir de la contagion, fût-ce aux dépens de son développement intellectuel. La Tilde a évoqué certains cas de patients qui se laissent infecter de guerre lasse. Il en est bien aise, et c'est normal : il est rentré dans leur rang. J'aurais pu peut-être. Les transfuges s'avèrent incapables de jouer franchement le jeu social.
   Que nos échanges se présentent comme une manière de jeu entre deux partenaires indifférents, cela représente une condition nécessaire. Avant La Tilde, j'ai mis en fuite d'autres spécialistes qui n'ont eu droit qu'aux mots décousus, ou aux énigmes. J'entrais en le faisant dans leur schéma, comme ces réfractaires quand même capables de dire d'un nombre pris au hasard s'il s'agit d'un nombre premier. La Tilde a eu le mérite de résoudre une énigme, en suivant un cheminement comparable au mien. Je ne lui en sais aucun gré. Aussi peu que le guichetier à l'individu qu'il vient de laisser passer. Elle a juste gagné le droit de se présenter devant moi sans que cela nous engage.
   En son absence, les mots ne présentent pas plus d'intérêt que mes gestes. Des gestes qu'ils assimilent à un rituel parce que ce ne sont pas les gestes de reconnaissance obligée. Mes parents ont installé au-dessus du vaisselier de leur salle à manger un grand filet, et presque au milieu de ce filet, une photo de pêcheurs assis sur une grève en train d'en fabriquer d'autres. Les gestes et les mots, ce sont des filets à bouts de gens. On ramène toujours quelque chose. Le plus souvent, c'est comme les lézards, le bout qu'un autre a pêché repousse. Quand il ne repousse pas, on dit que la personne ainsi mutilée est "mal". J'ai une sœur qui est souvent mal. C'est le prix à payer, insignifiant pour les brutes, bien lourd pour les écorchés. Ce n'est pas ma faute s'ils s'arrachent régulièrement des bouts d'eux-mêmes pour me ramener dans la flottille. La Tilde m'a fait savoir que nous sommes des animaux sociaux. Vu ce qui sort de la boîte à images, le terme social doit être péjoratif.
   Il est un mot que l'on emploie aussi peu que ses voisins (circonvallation et circonvoisin), c'est le mot circonvenir. Et pourtant, il résume le plus clair de leur existence. Le marchand fait tout pour circonvenir le chaland, les séducteurs font tout pour circonvenir leur proie, les parents n'ont de cesse qu'ils n'aient circonvenu leurs enfants à charge de revanche. Il s'établit un équilibre bien plus précaire qu'ils ne le croient quand toutes ces manigances s'équilibrent, il n'y a qu'à voir le flot de récriminations dans n'importe quel groupe, et de revendications dans n'importe quelle société. Il n'est bruit que de ces éclats. Un nourrisson c'est facile, il est sans défense, on accroche un regard, on décroche un sourire, et c'est parti pour la pauvre bête, emprisonnée dans un hangar à viande, au mieux élevée en liberté, pour ne pas parler de semi-liberté.  Je me suis bien gardé de le dire à La Tilde. C'eût été une amorce de dialogue. Elle a compris. On ne se parle pas, on dit. Mon grand frère et ma sœur sont entrés dans le grand jeu de la participation, d'abord à domicile, puis dans les lycées et les collèges, en attendant ce qu'on appelle le monde du travail qui n'est un nid de frustrations, si j'en crois la boîte à images, entre les pays où les gens n'ont pas une seconde à eux, et s'échinent pour rien à leur chiourme, et ceux où on les abandonne à une inactivité débilitante. Il ne suffit pas de savoir sa leçon. Les anthropologues devraient réfléchir à la religion du travail par équipes. On en parle car les équipes sont d'autant mieux soudées que n'importe quel membre est éjectable pour les besoins de l'équipe, ou par la seule volonté d'un chef. La crise a bon dos. Il n'y a jamais eu de vrai contrat social. Les chairs à entreprise sont priées de montrer patte blanche pour gagner le droit de subir tous ces vilains procédés. Que je sois à la charge de mon entourage et de la société, c'est un fait. Je suis exempté de toutes ces misères. Je m'en suis exempté, juste après ma naissance, quand j'ai délibérément fait capoter l'entretien d'embauche familial. D'emblée, j'ai dressé des circonvallations contre tout circonvoisin pour éviter d'être circonvenu.
   Je ne sais par quel artifice, La Tilde a réussi à exclure de son langage tous les 'tu' ainsi que tous les 'vous' qui supposent un sorte de contact entre les interlocuteurs. Nous n'échangeons pas des impressions, juste des informations. Elle m'a confié un jour, comme si de rien n'était, que j'assimilais les protocoles inhérents à chaque matière mieux que ses propres enfants, et que ça n'avait aucune importance, vu que cela revenait à jeter des cailloux dans un puits. Ce n'était pas un reproche. Elle décrivait un phénomène. Ce n'est pas en effet déplaisant d'élargir mon répertoire inutile sans avoir à m'exposer à d'abjectes promiscuités. Les caresses sont des coups de griffes, et les coups de griffes un effort désespéré pour trouver comme un reflet dans les entrailles de nos semblables. Je n'éprouve aucune horreur pour ces fêtes sordides, je les ignore. J'ai mon rempart de gestes et de mots, sauf avec La Tilde peut-être, qui n'en tire aucune satisfaction apparente. Nous sommes partis de zéro, nous restons à zéro. Je ne connais en principe de ma propre langue que les exemples des dictionnaires, les définitions (un langage qui répond à toutes mes attentes si j'en avais), les suppléments grammaticaux. Mon entourage s'est efforcé de me hisser à la dignité d'interlocuteur, La Tilde n'a même pas essayé. Nos bribes assemblées intrigueraient sans doute les linguistes et les critiques.
   Avant La Tilde, il y eu celle qui voulait m'apprendre à écrire. Elle me parlait, ce qui n'est pas en soi une faute, je suis habitué à ces agressions. Au moins ne m'a-t-elle pas touché. La famille, je ne puis que la décourager. Il est des contacts nécessaires qui doivent s'effectuer de la façon la plus neutre possible. Pas question qu'un étranger me tienne la main. Faire des ronds et des bâtons, je ne voyais pas l'intérêt. Ma mère m'avait lu les définitions des mots que je lui montrais du doigt avec un bredouillement saccadé qui se prêtait parfaitement à la démarche. Que n'eût-elle pas fait pour m'éveiller ! Ça entraînait chez elle de spectaculaires modification organiques qui correspondent, selon les dictionnaires, à un visage qui s'éclaire. M'apprendre à écrire, c'était sans doute au-dessus de ses forces. L'autre me montrait des exemples d'écriture en ânonnant. C'est fou ce qu'elle mettait dans sa cursive appliquée sans s'en rendre compte !
   La seule façon de m'en défaire, c'était de lui manifester clairement qu'elle ne me servait de rien. J'ai commencé à reproduire du mieux que je pouvais l'article 2. POLICE dans le Grand Robert de 1981 de l'étymologie à la fin en respectant, autant que j'en étais capable, l'épaisseur des caractères et les italiques, sans même lui faire grâce de - Mar. Police de chargement (vx). V. CONNAISSEMENT. Un travail minutieux qui m'a pris une demi-heure. Ma main ne tremblait pas. Elle aurait dû être au comble de la joie. Après chaque groupe de mots, je lui lisais le résultat d'une voix mécanique. Elle semblait épouvantée. Elle n'avait même pas remarqué que j'avais choisi ce mot pour son sens typogr. J'ai recopié ensuite, sur une autre feuille, le 2. POLICE de Littré en essayant de respecter la typographie différente. Le Dictionnaire Étymologique de la Langue Française d'Alain Rey (1992) m'a permis de me faire une idée plus précise. Ce sont les caractères de ce dernier ouvrage que je me suis efforcé d'adopter dans ces quelques feuillets, sauf en ce qui concerne les références aux autres dictionnaires. À douze ans, je me trouvais donc en possession de trois polices que je reproduisais avec une dextérité renversante, une dextérité de maniaque, si j'en crois certaines personnes avisées. Pour La Tilde, cela semblait aller de soi. Au point qu'elle a tenté de s'attaquer, selon les mêmes principes, au mot ATTENTE. Elle a vite abandonné, avant de me suggérer de faire un sort aux synonymes. Un défi que j'ai relevé. Ça ne me gênait pas qu'elle voulût me faire sentir qu'on attendait quelque chose de moi. J'avais en effet l'impression qu'ils se tenaient continuellement à l'AFFÛT, qu'ils faisaient le GUET. Espérait-elle à la longue m'inspirer quelque ESPÉRANCE ? une ombre de DÉSIR ? une lueur d'ESPOIR ?
    Il y avait les mots que je lui proposais, ceux qu'elle me proposait. Je n'allais pas lui avouer que pour moi la mauvaise foi, quand elle n'est pas artificieuse, constitue le fondement de la probité, qui même ainsi reste exceptionnelle. Le vulgaire s'en tient à ses plates combinaisons, les plus voraces ne songent qu'à pressurer, violenter, subjuguer (vieilli) leur prochain. On pourra au moins nous rendre cette justice à moi, et à mes semblables, que nous n'avons jamais cherché à subjuguer qui que ce soit. C'est La Tilde qui a eu l'idée de me livrer le contenu des manuels et de certaines fictions à partir des entrées. Les citations ont été remises dans un plus vaste contexte. Elle m'a fait découvrir le mot EMPATHIE dans le Dictionnaire Historique (encore une tentative ?). Elle ne prévoyait sans doute pas que le mot ait été forgé à partir de sympathie par un Anglais en 1903 (empathy) et que cet Anglais cherchait un équivalent au mot Einfühlung. À croire qu'avant, l'humanité ait été incapable de ressentir ce que d'autres ressentent. J'ai noté au passage que l'empathie précède le verbe empaumer. Les dictionnaires contiennent de précieux renseignements. La boîte à images nous propose des contre-exemples pour le moins spectaculaires. Pas d'affaires possibles si l'on ressent un minimum d'empathie ainsi comprise. Les politiques l'affichent pour empaumer leurs dupes. Voulant m'émouvoir, La Tilde n'a fait que confirmer mes préventions. La sympathie suppose, elle, une affinité sincère dont je ne relève aucune trace. La compréhension serait d'encore meilleur aloi dans son sens psychologique si tout le monde s'estimait suffisamment compris. On assiste jusqu'au cœur des familles à d'âpres transactions, qui tournent vite à la tempête tropicale.
   J'ai semé un peu partout des images et des comparaisons pour voir si La Tilde ira jusqu'à s'imaginer qu'il s'agit d'un effort pour établir une connivence. Ce n'est pas à elle que ces feuillets sont destinés, mais à la fugitive entité à laquelle nous avons peut-être donné un peu de corps. Je les lui ai remis une semaine avant son départ. Si elle les montre à mes parents, je ne manquerai pas de m'en apercevoir, rien qu'à leur attitude. Elle a peut-être voulu atténuer le choc éventuel de son départ.
   - Je ne puis plus faire autre chose que vous laisser en l'état, sans doute un peu moins douloureux pour vous et pour les autres. Mais je suis sûre qu'après...
   - Il n'y a jamais eu d'avant, et aucune raison qu'il y ait un après. Je ne sais même pas s'il y a eu un pendant.
   Je pouvais lui permettre une maladresse, à la fin. Et je suis sûr que je ne me suis pas trompé en lui confiant ces pages.


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 photo jhrobert - 1978
 
texte R.Biberfeld - 2009
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