Litterature header des écrits
Les Historiques
Les Romans policiers

Le cycle des chartistes

    Fausse Note
    Quatre Dames en Bateau
    La dédicace
    Travaux d'Épingle
    Retour aux Sources
    Le Vaisseau Fantôme

Tapis

Les Psys
Cerveaux cassés
Il 
Sous la Plage
   Le cycle de Jocelyn :
I     La Tilde
II    La Commode
III  Il n'y aura que l'aube
IV   Le Cas Jocelyn
V    Les Temps confondus

Les Vieux
Le centenaire au youpala
Forte mémoire
Échantillon
  Les Nouvelles
   RETOUR SOMMAIRE

LA FORME
Vieira da Silva
 Vieira da Silva - Sans titre - 41x43 cm - 1980 env.
 
   Ça lui apprendra. À force de tirer sur la ficelle… La tête de Turc des autres critiques qui se servent. Les œuvres d'art ne seraient faites, quel que soit le registre que pour contenir des forces insuffisamment endiguées. Les villes pèsent leur poids, et toute cette nature travaillée au fil des siècles… L'enfant, gare au loup… S'il n'y avait que le loup. Les plus inquiétantes, Münch, Soutine, Le Gréco, Goya, Grosz, comme les plus sereines, Poussin ou le Canaletto face à Guardi. La statuaire du Moyen-Âge était plus lucide, avec ses terribles grotesques. 
   J'ai toujours tenu René Bulle pour un farceur illuminé.
   Jusqu'à cette lithographie, pieusement conservée, modestement reléguée à un coin de mur, près d'une porte, où on ne la voit guère, jamais serrée dans un coffre, le respect du nom, de la signature.
   Il est vrai que l'artiste ne nous avait pas habitués. L'on avait pris, dans la famille, l'habitude de la considérer comme un de ces malencontreux ratages dont on régale ses connaissances. Les gens qui savent portaient aux nues la peintre pour ses compositions minutieuses, carrés minuscules, lignes de force, fils de la vierge parfois, tissant leur réseau de couleur, espaces délicatement ouverts ; elle avait eu largement le temps de jalonner son petit macrocosme ; même ses toiles les plus sombres laissaient passer un filet de lumière, comme font les vitraux.
   Nous avions hérité de l'œuvrette, que je n'avais guère pris la peine de regarder. Elle m'est réapparue dans un rêve, j'étais dedans, et j'étais seul. Je l'ai regardée en me réveillant. Je n'étais plus dedans.
   Je me suis souvenu d'un quatrain, distillé par un de mes trisaïeuls:

            Une forme gélatineuse
            Qui se redresse et qui prend corps
            S'appuie sur la ville et qui creuse
            Se nourrissant de nos yeux morts

   Ses plates inventions traînent encore sur la toile, je ne veux pas lui faire de réclame. Un ton invariablement goguenard. Quelques poèmes se recommandent par une mélancolie de surface. Des zestes d'érudition : il est passé des bancs de l'école au bureau du maître, en passant par les amphithéâtres. Paix à son âme, c'était un incrédule.
   Cela dit, je suis peu de chose, comme la plupart de mes contemporains, qui l'ignorent. Ce n'est pas parce que j'enseigne la gravure aux Beaux-Arts, et à l'École d'Architecture, que je bombe le torse. La simple courtoisie m'oblige à fréquenter les vernissages où l'on dit encore plus de sottises que l'on en expose. Il y a des exceptions. Je n'en suis pas. Moi, quand j'essuie mes plâtres, je préfère parler de la pluie et du beau temps, autrement dit de ce qu'on lit dans les journaux. Ma réputation d'artiste libertaire me permet de vendre, après avoir catéchisé l'acheteur sans trop de véhémence. Un peu d'ironie suffit à leur bonheur. Je n'ai rien apprendre aux autres, mis à part une dizaine de tours de main, et comment ne pas saloper le travail.
   Ce n'était pas un accident. Juste un avertissement. Et ces essais de René Bulle : ce que veulent contenir les œuvres. Ça le dispensait d'analyser le contenu.. La littérature fantastique nous inquiète à peu de frais, comme les films d'horreur. On joue avec, on se souvient. Artaud n'a cessé de tambouriner, les macérations nous ouvrent d'autres portes, qui ne donnent sur rien. 17 cm sur 23 de largeur. Le support en fait trente-trois sur quarante-deux. Un papier de confection artisanale, aux contours indécis.
   Des carrés minuscules serrés les uns contre les autres, sur les côtés, et en haut, juste interrompus pour céder un peu de place à la forme qui occupe tout le centre ; ils se délitent et bavent, ou perdent leurs couleurs en s'amenuisant pour la délimiter au peu près. On peut deviner, avec un peu de bonne volonté, comme une tête chauve, avec des yeux, un semblant de nez, les pattes antérieures d'une araignée, qui donnent l'impression d'embrasser des moutons de baraques exsangues. Les contours sont blancs, ils délimitent du gris plus ou moins sombres. Une ligne mince, le long de la patte antérieure droite plus relevée, une patte plus large derrière est ainsi esquissée, presque celle d'un chien assis, l'impression d'un être composite, comme la tête le suggère. La bête semble touiller les carrés qui bavent ou se décolorent à son contact. Dominantes gris-bleu plus ou moins sombre, le centre est blanc ou gris, ce qui donne une atmosphère grave, sans plus. On sent la présence de cette forme, une présence qui n'a rien d'inquiétant. Elle serait presque naturelle.
   Si l'on ne s'attarde pas sur cette tête vaguement humaine, et ces ébauches de pattes qui donnent à la bête un aspect plus insolite que fantastique, on ne comprend pas l'intérêt. J'y ai pensé, je ne vois pas. Est-ce un préjugé ? Je ne connais l'artiste qu'à moitié. Je ne travaille que le cuivre. Même si j'enseigne d'autres techniques de gravure. Je salue la performance en passant, c'est tout. Je ferai passer cette lithographie aux générations futures, pour la seule raison qu'elle est parvenue jusqu'à moi. Le quatrain de l'aïeul me donne à penser qu'il avait pressenti quelque chose. Mais il y a mon rêve.
   La plupart de mes rêves me mettent dans des situations embarrassantes dont je n'ai cure. Ils finissent à peu près tous de la même façon : je cherche un endroit discret, quelque vespasienne souterraine, en l'absence de ces chalets de nécessité qui ne font hélas plus partie du paysage public. On en trouve de spacieuses sur les aires d'autoroutes. Je me réveille. La clé de mes songes ce sont mes toilettes. Quatre mètres à peine à vol d'oiseau. J'ai été surpris de me trouver en face de la bête. Ni inquiétante, ni débonnaire. Un lourd instantané.
   Je ne sais pourquoi j'ai pensé à Yolanda Macé. Ma mère adorait les danses de salon. Va-t-en savoir pourquoi. Elle nous a appris la valse, le charleston et le fox-trot, et, sentant qu'elle ne maîtrisait pas toutes les subtilités du tango argentin, elle nous avait envoyés chez Yolanda Macé. Dès que je la prenais dans mes bras, je sentais beaucoup moins sa présence que les mouvements qu'impliquent les figures. Elle ne nous dressait pas comme des chevaux de manège, il fallait répéter les  pas jusqu'à ce que l'on se sente imprégné de l'esprit du tango. Elle ne proposait pas les mêmes enchaînements à tous. Pas besoin d'encouragements, chacun trouvait d'emblée ce qu'il avait à faire. Tous les chemins mènent au tango. C'était sans doute sa conviction, cela devenait la nôtre. Pour mieux nous faire oublier les pas que nous faisions, elle nous parlait. Elle m'a dit un jour : toutes les danses ont un esprit, vous avez saisi celui de la valse, et d'instinct j'esquissai un mouvement qui le rappelait, sans trahir celui du tango. C'est bien loin…
   La forme exécutait-elle un pas, conduisait-elle une ronde de carrés, les bavures indiqueraient alors un léger déplacement ainsi que la queue d'une comète.
   On aurait dit… j'ai cru reconnaître…
   Notre Mère à Tous, la Vénus initiale, notre nourrice, mon amour.



Litterature footer

Retour au Sommaire général

Créative commons   
Ces oeuvres sont mises à disposition selon les termes de la Licence Creative Commons Paternité - Pas d'Utilisation Commerciale - Pas de Modification 2.0 France.  - JH Robert
Ouvroir Hermétique