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corde
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La dédicace 

Chapitre I 

LA CRIQUE




   Depuis toujours, du moins aussi loin que remontent ses souvenirs, chaque fois qu'il débouche sur la place principale, celle où se tenait en d'autres temps une foire aux bestiaux, on lui a raconté, les bêtes, les maquignons, les tentes improvisées, les échoppes, la crêpière qui étalait sa pâte sur une énorme plaque fumante, c'était au moment de la foire qu'elle faisait les meilleures affaires, il y avait à côté de quoi improviser une garniture à la demande, du fromage râpé, du jambon cuit, des bouts de saucisse, entre la chipolata et le format au-dessus, du sucre sinon, ou de la confiture de pommes, avec deux ou trois galettes, tu avais l'estomac tassé, va-t-en savoir si c'était au temps des parents, des grands-parents ou des bisaïeux, ça fait des générations que la famille s'est installée là, de vieilles cartes postales chez les buralistes et les libraires en attestent l'existence, on voit bien les veaux, vaches, cochons du pot au lait, parfois la crêpière dans un coin avec tout son attirail, lui n'a jamais connu que la place telle qu'elle est, il la verrait sinon autrement, chaque fois donc, l'effet de la colline en face, avec sa cathédrale qui descend du sommet, bien campée sur ses arcs-boutants, l'on entend les cris des freux, il ne peut s'empêcher de se sentir comme dans la crique où il allait passer ses vacances en famille, on descendait le sentier de la plage de Senix, une plage moins infestée de surfeurs que celle de Parlementia universellement connue pour sa fameuse vague.
   Gisèle Pouacre n'a jamais passé ses vacances sur la côte basque, pas même près de la longue plage qui court, nonobstant quelques interruptions, de Bayonne à Soulac-sur-Mer sur fond de dunes et de résineux, elle, c'était Saint-Palais sur Mer, ou quelques kilomètres plus loin, une fine étendue de sable qui semblait aussi longue vu que de Lacanau on ne peut voir Arcachon, ni la Pointe de la Coubre depuis Saint-Palais. La place, pour elle, c'est surtout la cathédrale. Elle n'a jamais pensé que celle-ci s'appuyait sur ses arcs-boutants pour ne pas glisser plus bas, elle l'a plutôt vue comme une bête qui s'apprête à bondir, suivie de sa nuée de freux, comme les grands chalutiers qui laissent derrière elle un sillage de mouettes et de goélands. Le temps des cathédrales n'est pas celui de leurs fidèles, c'est un peu comme le temps géologique. Une fois hissées au statut de monument historique, on ne cesse de les retaper et de les restaurer pour les aider à traverser nos pauvres siècles. Si l'on ne compte que sur la générosité des usagers… Certains prêtres italiens l'ont compris, qui installent des lampes qui ne s'allument que lorsqu'on glisse une pièce pour mieux distinguer les détails d'une fresque. Pas besoin d'allumer de lampes, ici, pour admirer les vitraux qui passent pour les plus anciens que l'on puisse voir. Le touriste de base est d'un meilleur rapport que le croyant, il paie son écot rubis sur l'ongle. Une forme de simonie bien plus efficace que celle qui permit de construire en son temps la Basilique Saint-Pierre à Rome. Le denier du visiteur est globalement plus généreux que le denier du culte et même les trente deniers de Judas. La bête qui s'apprête à bondir, Gisèle Pouacre, ça la repose. Elle a senti comme un frémissement dans la pierre quand l'on a changé de millénaire, une impression sûrement. Le temps n'est pas encore venu où, riche de tant d'élan contenu, la cathédrale bondira hors de notre pauvre globe pour se laisser délicieusement emporter par les courants de l'espace. Presque tout le monde la connaît dans sa ville, depuis que, fillette grêle, elle a brusquement pris le volume d'un Pierrot de Watteau, tout en gardant un gros fond de séduction. Elle a cessé depuis trois ans de s'occuper des archives de la ville. L'on ne sait rien de son goût pour les enquêtes sur lesquelles les officiers de police judiciaire se cassent les dents. Un goût qu'elle partage avec trois amies qu'elle a connues en hypocharte.
   Il en est une qui est de nature à intéresser ses camarades. La célèbre Simone Hauveceau, notre reine du roman noir, est morte d'une façon pour le moins étrange. Elle aurait à cinquante-huit ans brusquement oublié de respirer à trois heures du matin le vingt-deux septembre de l'année courante. Aucune trace de soporifique, peut-être une légère pression à la hauteur des jugulaires qui lui aurait fait perdre conscience le temps qu'on glisse affectueusement sa tête dans un sac en plastique. On pense au sac au plastique dans la mesure où une personne qui s'étouffe aurait tendance à projeter quelques sécrétions à l'entour. Cela dit, il se produit parfois de ces accidents chez les gens qui ont fait leur temps, ce qui n'est pas le cas de cette dame. Simone Hauveceau aimait à parcourir les rues de la ville en chaussures de randonnée, car elle préférait les hydrocarbures crachés par les automobiles aux pesticides répandus par le rural de base. Pour se promener en forêt, il lui aurait fallu prendre sa voiture, ce qui était contraire à ses convictions. Elle avait la politesse de ne pas faire de la marche nordique sur les trottoirs, préférant prendre de l'altitude de temps en temps pour cet exercice. Elle ne restait jamais longtemps absente parce qu'elle aimait sa ville, dont elle connaissait tous les quartiers. Elle avait fait ses premières armes en débitant tous les clichés du roman sentimental à l'ancienne quand elle ne servait pas de négresse à de bons écrivains en mal d'inspiration, ou à des illustres en mal d'idées. Après avoir passé la revue de tout ce qu'il fallait éviter, et de tout ce qu'on pouvait produire quand l'on se donnait un peu de peine, elle avait pris la peine de se demander ce que cela donnerait quand elle aurait enlevé ses défroques de Frégoli. Son employeur n'en espérait pas tant. De la façon la plus naturelle qui soit, elle vous troussait des affaires criminelles, résolues ou pas, aussi bien sinon mieux que les Anglo-saxonnes dont tout le monde s'arrache les traductions. Elle vous mettait en présence des personnes aussi secrètement torturées les unes que les autres, et l'on se demandait d'abord qui allait tordre le cou à qui, puis comment l'auteur du crime s'en sortirait ou pas. Elle ne refusait pas les secrets de famille bien enfouis, ou ces actes fondateurs qui rongent un groupe de personnes qui auraient participé, d'eux-mêmes ou malgré eux, à quelque vilaine action, mais elle n'en faisait pas un système, préférant les malentendus qui naissent des attitudes et des paroles qu'on eût mieux fait de ne jamais prononcer. Le lecteur ne pouvait s'empêcher de retenir les caractères bien qu'elle produisît deux à trois romans par an. L'énigme était accessoire, les enquêteurs montraient tant d'esprit qu'ils avaient du mal à comprendre le margouillis dans lequel ils pataugeaient. Ils ne parvenaient à trouver la solution que lorsqu'ils consentaient à y tremper le bout de leurs orteils. C'était à la fois glauque et transparent, riche et sec, grave et souvent sarcastique. Malgré le refus de toute complaisance, cela se lisait d'un trait, au point qu'aucun lecteur paresseux ne songeait à regarder la fin avant de poursuivre sa lecture.
   Née elle-même d'une famille qui n'était pas avare de fantaisistes et de bohèmes aux impulsions parfois ravageuses, elle en avait pris délibérément le contre-pied, et refusé de vivre dans ce salmigondis d'émotions diverses que l'on entendait ressentir pleinement, fût-ce en s'aidant de substances diverses. N'étant pas suicidaire, sa tribu se gardait bien de franchir les bornes qui font d'un simple amateur un fiévreux zombie. L'on n'avait que mépris pour les crétins qui se soûlent à en vomir. Des marginaux certes (si l'on peut dire, ils gagnaient largement leur vie, en bobos avant l'heure) mais soucieux de ne pas s'enfoncer dans cette boue grise où l'on ne trouve que des chairs exténuées s'acharnant à griller ce qui leur reste de conscience. L'idée même de dépendance leur inspirait une nausée de bon aloi. Pas de grands fumeurs, pas de pochards, pas de junkies. Juste un mépris total des convenances, dont les effets indésirables n'étaient perceptibles que pour un enfant qui était moins public que ses frères et sa sœur. Une licence de lettres rondement menée, et financée par ses premiers romans à l'eau de rose. Au moment de conclure, elle avait estimé que trois giclées de guimauve dans l'année lui laissaient plus de loisirs que des tombereaux de copies. Des loisirs qu'elle occupait surtout à se cultiver comme elle l'entendait, essayant par elle-même, sans suivre de cours (les maîtres sont un peu trop sensibles aux tendances du temps, comme les couturiers) de parfaire ses connaissances dans les domaines les plus divers. Elle avait vite fait de saisir la manière qu'auraient eu des auteurs en herbe, ou ceux à qui l'on demandait d'écrire leur vie, s'ils s'en étaient donné la peine. Cette nouvelle activité, encore plus lucrative, l'avaient poussée à se poser des questions sur sa matière à elle. Les réponses à ces questions l'avaient conduite à se lancer dans une manière de roman policier où la psychologie des personnages offre autant de péripéties que les concours de circonstances. Les êtres qu'elle faisait vivre en tapant sur son clavier étaient bien moins solides qu'elle-même, qui avait un peu trop tôt appris à ne pas s'écouter. La vie ne l'avait pas épargnée, il lui avait fallu encaisser pas mal de coups durs dont elle cultivait sagement les séquelles, en s'interdisant toute confidence, et en répondant sèchement aux proches désireux de connaître les détails. Elle avait bien rangé ses cadavres dans les armoires adéquates dont elle ne confiait la clé à personne. Juste quelques remarques cinglantes qui lui échappaient de loin en loin. Elle éprouvait un plaisir étrange à mettre en scène des gens qu'on ne voit guère, tout à fait différents de ceux qu'elle avait connus et fréquentés. Des personnages de bonne volonté brusquement placés dans une situation inextricable. Comme la plupart du temps, ce sont les failles de notre marâtre société qui les y mettait, on la soupçonnait de nourrir quelques idées réformatrices, ce dont elle se défendait. Elle éprouvait, en tant qu'électrice, assez de peine à choisir le coquin qui la représenterait pour se mêler au chœur des anges.
   Après avoir payé ce qui revenait aux autres héritiers d'une vaste demeure où s'étaient succédé plusieurs générations d'Hauveceau, elle s'était trouvée à la tête d'un bon pécule dont elle ne savait que faire. Le capital prudemment rangé dans des valeurs pas trop nauséabondes (elle refusait les bouquets de placements offerts par son banquier) ne faisait qu'augmenter. Elle pouvait s'habiller et se chausser sur mesure, choisir de bons équipements, changer de voiture tous les deux ans, du prétendu bas de gamme, ne rien se refuser (elle ne cuisinait elle-même que des produits de qualité et ne buvait que du meilleur), ça ne suffisait pas à siphonner les surplus. Il est vrai qu'elle n'avait aucun goût pour les pierres précieuses, et préférait acheter des tableaux peints par des artistes travaillant à côté de la cathédrale (il y avait plusieurs ateliers et plusieurs galeries, elle préférait se servir dans les ateliers des peintres qui lui avaient une fois ou l'autre tapé dans l'œil). Rien qui pût exciter le larron de passage. Un jardinier pour le potager, le verger, le jardin ; une entreprise qui passait trois fois par semaine nettoyer la maison, un ouvrier lorsque nécessaire, ça lui suffisait amplement. Elle se déplaçait incognito à l'occasion de quelque exposition, et en profitait pour flânasser dans les alentours. De grands hôtels, car il n'y a aucune raison de coucher à la dure pour voir quelques croûtes. Ce n'était pas comme ces randonnées d'une dizaine de jours, qu'elle s'offrait deux fois l'an, dans des régions pas trop courues par le touriste de base. Une santé de fer d'après son médecin, pas du tout le genre à oublier de respirer. Aucune angoisse apparente. Rien qu'à l'entendre parler, c'est un peu comme si l'on se sentait pris en mains. Le mal être, elle le réservait à ses personnages plus ou moins bien installés dans la vie.
   Elle avait un jour décider d'encourager les travaux d'une troupe locale qui commençait à faire d'autant plus parler d'elle que l'acteur qui organisait aussi le programme de chaque saison et réglait les affaires courantes 
d'autres s'occupaient des accessoires, des éclairages et d'autres effets selon les principes du Café de la Gare  avait jugé que ce serait amusant de prolonger les représentations par des films tournés lors d'une couturière particulièrement fignolée. Une réponse inconsciente aux critiques qui n'apprécient guère le théâtre filmé. Là, on jouait le jeu. C'était du théâtre et du cinéma. La jeune Armande Bilboquet avait suivi des cours sur les arts du spectacle, et eu l'occasion de manier une caméra : mise au pied du mur, elle était en train d'inventer tout simplement un nouveau genre, une sorte de théâtre filmé qui en accepterait enfin toutes les contraintes aussi bien théâtrales que cinématographiques, suivant l'exemple de Sacha Guitry. Leur bienfaitrice n'avait pas lésiné sur le matériel, et avait même consenti à organiser des projections devant un public averti. Elle touchait sinon sa part, comme tous les membres de la troupe réunis joyeusement comme ceux que l'on met en scène dans l'Illusion Comique. L'étonnant, c'était que ça marchait, que ça s'exportait, qu'il y avait des émules, et qu'un Œdipe dans la traduction de Fred Bibel s'était offert une palme d'or pour le moins inattendue. Bien qu'elle ne touchât que sa part, cette bonne action rapportait beaucoup d'argent à la romancière. Certains membres de la troupe s'étaient égaillés dans la nature, répondant aux sollicitations de producteurs à l'affût de nouvelles têtes, il restait un bon noyau d'irréductibles, parmi lesquels l'opératrice. La mise en scène, c'était une sélection des meilleures idées, ce qui permettait à chacun de s'initier à l'art des cadrages (sans débordements), et des mouvements de caméra. Les infidèles avaient été vite remplacés, jamais réengagés. L'on attendait avec impatience les nouvelles sorties. Le public, qui venait au théâtre, ne savait pas laquelle des pièces finirait dans les salles. On faisait des paris. Les fonctionnaires des impôts avaient été effarés de constater que la productrice ne touchait pas plus que les autres, et trouvait ça normal. Il est vrai que la première mise de fonds avait été modeste, et que les bénéfices de chaque film étaient réinvestis dans le suivant. L'on s'efforçait ensemble d'obtenir des adaptations théâtrales des succès de Simone Hauveceau, qui n'hésitait pas à remanier carrément les arguments pour se plier aux règles du genre. Jamais écrivain n'avait pris autant de libertés avec ses propres œuvres. Sinon, sauf exception, l'on se bornait au classique, pour ne pas avoir à payer de droits. Pas de metteur en scène, mais, pour les mises en place, et le choix des pièces, le discernement de Jérôme Arnaud était reconnu pare ses camarades. Il ne touchait pas plus pour cela. On lui envoyait des manuscrits. Les auteurs retenus devaient accepter les règles du jeu. Assister aux répétitions quand une réplique ou une scène ne venaient pas naturellement en bouche, et se résoudre à ne pas toucher plus que n'importe quel membre de l'équipe. Libre à lui de faire publier et faire jouer ses pièces ailleurs. La notion même d'exclusivité leur semblait absurde.
   Jérôme Arnaud vivait seul dans une aile de la ferme de Simone Hauveceau. Quoique celle-ci vécût elle-même seule, il n'y avait entre eux aucun autre lien que le fait qu'ils bavardaient volontiers ensemble. Il avait ses conquêtes, elle avait un vieux béguin qu'elle voyait de loin en loin. Ils ne tenaient pas à se fixer, l'une parce qu'elle en avait déjà fait une fois l'expérience, l'autre parce qu'il ne voulait pas la faire.
   Parler d'une ferme en l'état, c'était peut-être abusif, cela ne se justifiait que par l'aspect extérieur. Toutes les commodités, sinon. Le bâtiment central, c'est juste un rez-de chaussée très légèrement surélevé, surmonté d'un étage bas-de-plafond. Les enfants survivants mènent leur vie, l'ex a trouvé un tendron qui lui en fait voir, mais ce n'est plus son affaire à elle. Passer en revue chaque matin toutes les chambres inoccupées, ça la revigore. Une courte pensée pour le trop tôt disparu. L'aile gauche est occupée par le couple de jardiniers, l'aile droite par Jérôme Arnaud.
   C'est Jérôme Arnaud qui a trouvé Simone Hauveceau, avant d'aller répéter avec ses camarades. Il avait l'habitude de passer la voir, le matin. Elle se trouvait dès sept heures à son clavier, un paragraphe jeté de chic, dont elle travaillait la musique et les cadences ; l'argument, les enchaînements elle les a déjà ruminés à loisir, elle savait discrètement tenir en haleine. Bref, ce jour-là, elle ne s'est pas levée. Jérôme Arnaud se permet d'aller gratter à la porte de sa chambre, puis d'ouvrir après avoir attendu une réponse. La maîtresse des lieux n'est plus. Appeler dans l'ordre les secours, inutiles, et les autorités, jamais superflues. Le commissaire Albert Thuil se déplace en personne, flanqué d'une inspectrice, Madeleine Tançat. Médecin légiste. Coup de fil de Jérôme Arnaud à ses camarades pour leur annoncer la triste nouvelle, et que la répétition de ce matin-là serait annulée. On devait jouer une adaptation d'un des romans de la morte.
   À part Jérôme Arnaud, personne ne se trouvait sur les lieux. Le couple de jardiniers était parti une semaine à la campagne chez des parents (la patronne ne tenait pas un compte exact des jours qu'ils prenaient, pourvu que le travail fût fait).
La ferme, qui se trouvait en rase campagne a été peu à peu cernée par les faubourgs, elle est protégée des curieux par une haie derrière une grille. Le portail n'est jamais fermé à clé. Tout le monde sait qu'il n'y a rien de précieux dans le domaine. À part le gros monospace des jardiniers. Jérôme Arnaud se déplace en bicyclette.
   D'après le médecin légiste, la grande dame du roman noir (elle détestait qu'on l'appelât ainsi, c'est bon pour des Anglo-saxonnes qui aiment ça. Elle se contentait elle de faire un travail propre comme quand elle faisait soupirer dans les chaumières et donnait du talent à ceux qui n'en ont guère) est morte vers trois heures du matin. Elle a eu le privilège de mourir en jouissant d'une santé que lui auraient enviée des sportives bien plus jeunes. À part le coup du sac en plastique, on ne voit pas. Le visage a peut-être été essuyé avec une éponge qu'on sera allé jeter plus loin avec le sac dans une poubelle. Les ordures ont été ramassées le matin-même.
   En somme, résume Albert Thuil, si la mort n'est pas naturelle, elle peut être le fait d'un ou d'une qui savait que les jardiniers étaient absents et que l'on ramassait le contenu des poubelles, suivez notre regard. Cela dit, l'on a affaire à un chef de troupe plutôt connu depuis que son travail est filmé, et que les films sortent dans les salles, il n'est pas question de l'appréhender comme n'importe quel pauvre bougre en se fondant sur d'assez maigres présomptions. Ce n'est pas comme si l'on avait débité cette dame à la hache. La mort naturelle est pour le moins étrange, mais point exclue.
   Le moins que l'on puisse faire, c'est d'interroger le suspect provisoire. Le commissaire, ça ne lui dit rien, pour l'instant, il réfléchit. Madeleine Tançat n'a plus qu'à se lancer :
   – À quelle heure avez-vous trouvé Simone Hauveceau dans cet état ?
   – À huit heures quinze.
   – Vous avez frappé avant d'entrer. Au bout de combien de temps êtes-vous entré ?
   – Cinq minutes.
   – Vous deviez être un familier de la maison pour entrer chez une dame à huit heures quinze du matin.
   – Je passais toujours lui dire un mot avant de partir, et elle était toujours levée. C'est bien la première fois que je la voyais dans sa chambre. Si je ne m'étais pas un peu inquiété, je n'aurais pas poussé jusque là.
   – En somme, les relations que vous entreteniez avec cette dame ne vous ont jamais donné l'occasion de vous aventurer dans sa chambre.
   – Nos relations n'étaient pas de cet ordre-là.
   – De quelle ordre étaient-elles ?
   – Il est difficile de parler précisément de ces choses-là. Parler d'amitié, c'est aussi malaisé que de parler d'amour.
   – Je n'ai pas pris un billet pour une croisière…
   – Je refuse de répondre à une question délicate en cochant des cases. Vivions-nous ensemble ? Non. Couchions-nous ensemble ? Non. Vous parliez de mes relations avec Simone Hauveceau. J'essaie d'être exact. Dans la mesure où il n'était pas question entre nous de désir charnel, on ne peut pas parler d'amour, et encore moins de liaison. Elle m'a proposé de loger dans une aile de sa bâtisse, pas de partager son lit ou son petit-déjeuner. Il m'arrivait deux ou trois fois par semaine, de partager son déjeuner. Elle adore cuisiner, et elle le fait bien.
   – Vous étiez au moins amis.
   – Il est des amitiés possessives comme des amours possessives, où chacun doit rendre plus ou moins explicitement compte de sa conduite. Notre amitié n'était pas de ce genre-là. J'ai eu des aventures sans qu'elle y trouvât à redire. Je me suis laissé dire qu'elle aimait à retrouver un vieil ami lors de ses randonnées. Un vieil ami au demeurant d'autant plus cher qu'il vivant à cent cinquante kilomètres et qu'on ne le voyait qu'à ces occasions. Bref, nous menions notre vie, chacun de son côté.
   – Nous tiendrons pour acquis que votre amitié n'était pas du genre possessif. Je ne m'y connais pas aussi bien que vous en genres d'amitié. Comment qualifieriez-vous le vôtre ?
   – Je parlerais d'un attachement distant.
   – L'oxymore est de bonne facture. De si bonne facture que je brûle d'éprouver un attachement distant pour un être de qualité. Malheureusement, j'ignore comment ont fait…
   Elle laisse la phrase en suspens, voir si l'autre…
   L'autre attend bêtement une question. Madeleine Tançat la lui pose.
   – Parlez-moi d'un attachement si spécial…
   Le comédien ne se fait pas prier :
   – Je n'oserais pas le dire dans un autre contexte, crainte de m'attirer quelque sarcasme, cela tient essentiellement au plaisir de la conversation. Simone Hauveceau aimait, comme moi, distinguer des types derrière les personnalités (c'est un peu notre travail), des tendances derrière les événements, des courants sous les clapotis de l'actualité.
   – En somme, vous parliez de tout et de rien, mais surtout pas de vous.
   – Si nous parlions de nous, c'était comme si nous parlions de quelqu'un d'autre. La réalité propose un embrouillamini qu'il faut transformer en quelque chose qui se tienne, un livre, une pièce, un tableau. Chaque sujet de conversation permettait toute sortes de variations. Nous ne cherchions pas à convaincre l'autre, juste à voir certaines choses sous un nouveau jour.
   Elle l'a laissé parler pour mieux lancer son premier hameçon.
   – Sans vouloir me hisser au niveau de tels échanges, que pensez-vous du fait que votre interlocutrice ait cessé de respirer pour des raisons qu'on ignore ?
   – Rien tant qu'on les ignore. Je me conte d'en être affecté.
   – Si vos conversations vous procuraient des plaisirs ineffables, nous avons, nous autres, un cadavre sur les bras, des conclusions à faire, un rapport à rédiger. C'est vous qui avez trouvé la défunte, il n'est pas établi que la mort soit naturelle 
elle est pour le moins surprenante  nous pouvons comprendre qu'à trois heures du matin vous dormiez à poings fermés  vous m'excuserez le cliché  au lieu de faire des rondes dans le domaine. Je commence à comprendre ce qu'est un attachement distant, et me prends à rêver d'une affection distante et d'un amour distant. Notre métier nous interdit hélas de prendre de la distance, et même de la hauteur. Je ne saurais trop vous déconseiller d'évoquer cet attachement distant devant le juge d'instruction. Je vous laisse à votre chagrin, et, en attendant, au commissaire Thuil.
   Bref résumé au supérieur. Celui-si se tourne vers le comédien.
  
Vous ne verrez aucun inconvénient à ce que ma collaboratrice aille faire un tour avec vous dans vos appartements. Si quelqu'un a voulu vous compromettre, il aura semé quelque indice. Je ne me froisserai pas si vous refusiez ce qu'on pourrait qualifier de perquisition.
   L'autre ne voit pas d'inconvénient.

   Une maigre bibliothèque :
   – Je ne vois pas l'intérêt de garder les livres qu'on a lus. J'ai sur cette étagère pour six mois de lecture. Vous trouverez les pièces que nous donnons régulièrement sur l'étagère au-dessus dans des chemises 
c'est plus commode qu'un livre  et celle que nous allons donner. Celles que nous avons jouées un ou deux mois se trouvent au théâtre.
   – Vous permettez ?
   Sur un signe de Jérôme Arnaud, Madeleine Tançat ouvre une chemise, et parcourt des feuillets simplement réunis par des agrafes. L'on peut savoir le rôle que jouait l'acteur. Ses répliques sont en caractères gras. Certains espacements dans celles de ses camarades doivent correspondre à des jeux de scène. Pas d'annotations au crayon.
   Un regard interrogateur. L'autre prévient la question.
   – Je retiens mieux ce que j'ai recopié. Je tire les exemplaires de mes partenaires, avant de trafiquer le mien à ma façon. Chacun son phrasé, chacun ses pauses et ses gestes. Les espacements correspondent à des suggestions que je leur ferai. Dans nos couturières, Armande Bilboquet qui tourne nos films, nous demande certaines choses, qui nous donnent des idées pour la représentation elle-même. Il y a comme des phénomènes d'osmose entre son travail et le mien. Je tiens également compte des remarques des acteurs qui s'occupent des éclairages et des accessoires. René Charles conçoit et dessine nos décors. Il joue sinon les natures. Vous ne croirez jamais que notre soubrette règle la musique et la sono.
   – Isabelle Narche ?
   – Exactement. Je vois que vous avez le temps de venir voir nos spectacles. Chaque acteur a sa spécialité. Comme je ne savais pas faire grand chose de mes dix doigts, j'assure l'intendance, la mise en place, les mouvements, et les jeux de scène lorsque nécessaire.
   – Qui a trouvé le nom de Vide-Grenier que vous avez donné à votre théâtre ?
   – Jean Pass, notre petite main. Il voulait être couturier dans sa jeunesse. Avant de s'aventurer sur les planches. Il avait des idées étranges. Le théâtre, c'est notre vide-grenier à nous. Aristote préférait parler de catharsis.
  
Notre tâche est moins noble : nous ne vidons pas les greniers nous fouillons les poubelles. Mon patron est comme les chiens, il les fait toutes, et ne me pardonnerait pas si je ne jetais pas un coup d'œil à la vôtre.
  Comme c'était prévisible, il n'y a presque rien. Et surtout pas de sac en plastique susceptible de contenir des traces d'ADN. Juste les écorces de deux oranges, et des feuilles de thé infusé.. Le grand sac poubelle a dû être introduit le matin même, avant le petit déjeuner. Il est trop grand pour qu'on songe à étouffer quelqu'un avec ; mais l'on ne sait jamais. Une fois débarrassé des écorces d'orange et des feuilles de thé, il présentera peut-être quelques indices. Une idée qui aurait plu à la reine du crime. Remplir l'arme du crime de déchets en attendant de s'en débarrasser. L'acteur reste impassible.
   – C'est vous qui sortez les poubelles ?
   – Le mardi et le samedi avant le passage de la benne.
   – C'est-à-dire ?
   – À six heures. Ils passent après.
   – Vous vous levez tôt.
   – Je dors peu, et je n'aime pas m'attarder après le spectacle.
   – Vous n'utilisez que trois des six pièces que l'on met à votre disposition.
   – Quatre, si l'on compte celle où il y a une grande table et une dizaine de chaises. Nous nous réunissons là pour une première lecture. Nous ne pouvons convoquer les morts, mais nous demandons aux auteurs vivants de lire la pièce devant nous. Puis nous discutons un moment avec lui, et nous faisons un premier essai en lisant chacun nos répliques. Dernière mise au point avec lui, après quoi, il peut venir aux répétions s'il veut, ce n'est pas obligatoire. Si l'on sent qu'une réplique ou qu'une scène passe mal, nous lui demandons de venir nous voir pour se rendre compte par lui-même. C'est ainsi que l'on procède en général. Simone Hauveceau aimait bien assister à ces séances. Et personne n'y voyait d'inconvénient. Nous étions chez elle. Nous lui avions fait découvrir les contraintes de l'adaptation théâtrale, et elle adorait ça. Elle envisageait même d'écrire un jour directement pour le théâtre.
   – Les deux dernières pièces sont vides.
   – La famille et les visiteurs apportent de quoi coucher.
   En rentrant au commissariat, Madeleine Tançat fait le point avec Albert Thuil. Ça ne leur demande pas des heures. Jérôme Arnaud se trouvait bien dans la propriété, et il n'en fait pas mystère
pas d'alibi à vérifier. Le commissaire a bien examiné les lieux, sans aucun résultat. La dame aime dormir la fenêtre ouverte et les volets entrouverts, cette fenêtre ne donne pas sur la rue. Une haie et une grille la protège des voisins. Seul indice gênant : la porte d'entrée, qui est aussi celle de la cuisine est fermée à clé, et Jérôme Arnaud possède cette clé, ainsi que les enfants de la défunte égaillés çà et là. Le mari est mort d'une saleté en lui laissant deux gamines et un gamin sur les bras.
   Le commissaire avait demandé à l'acteur s'il avait trouvé la porte ouverte. Ce n'était pas le cas.
   – Je résume : vous trouvez la porte fermée, vous l'ouvrez, vous ne trouvez Simone Hauveceau ni à la cuisine, ni devant son clavier, vous allez frapper à sa porte.
   – J'avais aussi frappé assez fort à la porte d'entrée. Je suis entré parce que j'étais inquiet…
   – Soit. Vous auriez pu la déranger.
   – Si ç'avait été le cas, elle aurait laissé un mot sur sa porte. Ça lui est déjà arrivé.
   – Vous n'avez jamais eu l'idée de garder l'un de ces mots…
   – Je n'ai jamais imaginé qu'on puisse m'en demander un.
   Peu de choses en somme : il était là, il avait la clé, il a découvert le corps et, surtout, il était bien placé pour savoir que les jardiniers avaient pris quelques jours de vacances, et qu'il n'y avait pas de domestiques.
   Dans ces conditions, une garde à vue ne servirait à rien. La défunte était sans doute connue. Il fallait compter avec la curiosité des journalistes. Par miracle, ils n'avaient pas été prévenus. On a mis les scellés à la porte de la dame, fermé fenêtres et volets.

   La ligne des vagues est moins impressionnante que du haut de la falaise. La crique est bien protégée. La plupart des gens sont partis. Le dernier samedi avant la rentrée. Quelques familles. Des enfants jouent au lasso. Il est l'un de ces enfants, le plus grand en fait, il a treize ans. Il a sauté des classes, il entre en quatrième. Il a dû défendre son statut de bon élève, se frotter à plus fort que lui, et s'en est donné les moyens. Rouler en boule des journaux entiers dans ses mains, taper sur des punching-balls de plus en plus fort, s'exercer à tomber et à rouler sur lui-même, dévorer un vieux livre sur le jiu-jitsu, essayer sur son frère les prises qu'il servirait aux agressifs. Il était l'aîné, ses deux sœurs étaient des filles, son frère avait deux ans de moins que lui, et un goût limité pour les prises et les balayages. Il ne cessait de lui demander de lui faire des prises, pour mieux apprendre à se dégager, et il s'énervait. Les prises du petit, c'était comme de la vaseline. Ses balayages n'auraient pas déséquilibré un gosse de six ans. Et que je te montre, et que je te remontre. Il ne lui faisait pas vraiment mal. Et ce petit trouillard qui rasait les murs en le croisant… N'empêche qu'il commençait à se débrouiller le petit trouillard, qui prenait la tangente dès qu'une bagarre éclatait dans la cour de récréation. Ça valait bien la peine qu'on se décarcasse… Le petit, ça lui a donné des ailes, et l'envie d'afficher une supériorité intellectuelle qu'il n'a jamais eue. Décideur, maintenant. On se demande comment il a fait pour se retrouver énarque, promotion gros faisan. Riche à en crever. C'est grâce à lui qu'une usine de sous-traitants n'a pas fermé dans la ville, il suffisait qu'une autre ferme à sa place. Soixante employés à la rue à une centaine de kilomètres. Touche pas à ma ville. Sa ville, c'est son joujou à lui. Il passe quand il lui tombe un œil, et toutes les huiles l'aident à le ramasser en lui serrant la main. Moins il le voit lui-même, mieux il se porte. Et ce crétin qui se croit obligé de venir le voir. Lui, ce qui l'intéressait, c'était les chroniques judiciaires, les plaidoiries, dès qu'il a pu, il s'est mêlé au public. Il est maintenant un des avocats les plus demandés. On lui demande d'assister l'avocat local à droite et à gauche. Il traiter les parties publiques comme son frère autrefois. Ses adversaires ont l'impression qu'on leur sert une immobilisation ou un balayage, c'est selon. Il adore ça. Pour la famille, il aurait pu terminer bâtonnier, voire Garde des Sceaux. Il a brutalement décliné les propositions de ses confrères. Le terrain, rien que le terrain, et la gueule des procureurs, et des présidents quand il relève l'ombre d'un mauvais procédé à l'encontre d'un client.
   Il ne pouvait pas plaider à treize ans. Il jouait au lasso. Il a voulu le lancer sur son frère qui frissonnait dans l'eau à distance respectueuse des vagues. Et voilà que cet abruti décide de se lancer. Le lasso glisse et le prend à la gorge, un mur d'écume, il sent comme une tension, il lâche le lasso juste à temps. Ça ne te suffisait pas de le tourmenter, tu cherches à l'étrangler maintenant. Une baffe qui l'envoie voltiger. C'est tout juste si les rares baigneurs n'applaudissent pas. Puis après, cet œil chaque fois qu'il fait mine de s'approcher de son frère, étiqueté monstre, les parents n'arrivent pas à en revenir du fait qu'ils aient mis au monde un garçon affligé d'un si mauvais fond, cadavre dans l'armoire avant même d'avoir pu faire ses preuves. Et cette idée qui l'assaillait parfois : il est des gestes qui sont comme des lapsus. On ne fustigera pas assez la psychanalyse à l'usage des nuls. Il est des nuls qui ont pignon sur rue. Quoiqu'il soit bon d'effleurer certains sujets. Il a lu les vrais maîtres. Ça peut fournir des arguments. Fini ses études plus vite que la plupart des plus doués. Puis, diplômes en poche, il est revenu dans sa ville natale défendre la veuve et l'orphelin. Il ne dédaigne pas de terroriser les salopards des prudhommes. Il est quelques fripouilles qu'il n'a pu tirer d'affaire. Elles ont pris le minimum. Il désarmait le méchant pathos de la partie adverse en démontant les effets de manche. Normal que le client paie sa dette à la société, mais il est inutile de charger la mule en hurlant avec les loups. Quant aux innocents qui n'en peuvent mais, un artiste dans l'art de fracasser les montages judiciaires.
   L'illustre Gérard Labarre ne cesse de défendre sa propre cause avant de s'endormir. Il n'était qu'un enfant. C'était un accident. Ses parents auraient dû intervenir bien avant. Il a été condamné à vie par des irresponsables.
   Condamné à quoi ? À se réveiller régulièrement en sueur. Il a treize ans, les ambulances. Son frère est mort. Il est l'assassin de son frère. Les gendarmes. Un juge pour enfant qui ressemble tantôt à son père, tantôt à sa mère.
   Il a installé son cabinet sur la place, juste en face de la cathédrale. Tantôt il se croit perché sur la vague, juste en face de la falaise, avec la ville au-dessus, tantôt sur la plage. Son frère se trouve sur la plage, en face d'une énorme vague, qui se creuse derrière les arcs-boutants, avant de s'abattre sur lui.
   Il n'est jamais allé consulter. Il la connaît, l'origine de son malaise. Il était le roi du monde, le fort en thème, même les élèves de terminale n'osaient s'en prendre à lui. Il a fait son temps. Retour en grâce après son retour triomphal. Il avait sorti d'affaire un idiot qui se croyait quelque chose parce qu'il se coiffait de tous les chapeaux qu'on lui tendait. Un jeu d'enfant. Un balayage pour commencer, une prise pour terminer le travail. Il les a laissé attaquer, brandir les charges, et dès qu'il a vu l'ouverture, deux ou trois questions apparemment innocentes aux prétendus indignés qui se frottaient déjà les mains. Plus besoin de plaider. Il s'est amusé à enfoncer le clou, proprement, sans grands effets de manches. Ils étaient imperceptibles, presque naturels, il avait travaillé ses gestes comme il travaillait ses prises, quand tu essaies de trop en faire, tu te retrouves sur le cul. Le bâtonnier l'avait convoqué pour lui dire qu'il y était allé un peu fort avec des personnes qui ne manquaient pas de pouvoir. Je ne vous savais pas complice, maître, mais je suis d'accord pour tenir la presse à l'écart. Une menace savamment déguisée. Je suis aussi à cheval que vous sur les obligations que nous impose notre déontologie.
   Un regret récurrent : n'avoir jamais pu plaider sa cause devant ses parents, quand il aurait pu, le frère était déjà énarque, et les parents en étaient si fiers qu'ils avaient tout oublié. Ils auraient été vraiment surpris qu'on revînt là-dessus. Les gyrophares, les gendarmes et l'ambulance, ça ne s'arrêtera jamais pour lui.
   La nouvelle s'est répandue dans toute la ville avant même que les journalistes n'accourent. Il l'a apprise presque tout de suite. Il habite juste derrière la romancière, son propre jardinet touche ses grilles et sa haie. De plus, il lui sert de conseiller juridique, non pour lui éviter d'éventuels procès, mais pour lui dire si les procédures sont correctes. Elle l'a interrogé, il y a peu de temps, sur celles qui sont de mise dans le cas d'un jeu d'enfants qui tourne mal. Ce n'est qu'après coup qu'il a eu une bouffée de sueur. Ça fait trois semaines son dernier livre est sorti en librairie. Tout y était : la crique, la plage, les vagues, le gamin qui joue au lasso. Il se rappelle, la famille de la dame avait comme ses propres parents une villa en haut de la falaise. Mais elle n'était pas du genre à se mêler aux vacanciers, qu'elle devait trouver infréquentables au moment des congés payés. Il y a des sentiers de randonnée qui longent cette côte aimablement échancrée. Le goût de la romancière pour les longues promenades est connu. Rien n'interdit de supposer qu'elle pouvait se trouver au-dessus de la plage à ce moment-là. Des gamins qui jouent au lasso sur une plage, ça se remarque.
   L'acteur a été tout surpris qu'on ne lui demande que de rester dans les environs. Il a même fait preuve d'un certain mauvais goût en l'occurrence :
   – Quoi ? Pas même une garde à vue ? Je mérite au moins de comparaître en tant que témoin assisté si l'on ne me met pas directement en examen. Puis-je espérer les assises ?
   Albert Thuil avait respiré, profondément, pour éviter de piquer une de ces colères brique, que son équipe faisait poliment semblant de craindre. Madeleine Tançat avait simplement souri :
   – Il faut des raisons vraiment sérieuses pour déranger un président de tribunal, et ses assesseurs, un procureur de la république et ses représentants, sans oublier les avocats et une dizaine de personnes. Les assises, ça se mérite. Vous devrez nous convaincre de vous présenter à un juge d'instruction, et convaincre celui-ci de pousser plus loin l'affaire. Auriez-vous quelque chose à dire qui puisse nous permettre de nourrir votre dossier ?
   Jérôme Arnaud prenait des notes.
   Madeleine Tançat s'était souvenue de quelques pièces en un acte, dans le genre  tribunaux ridicules, jouées par la troupe. Il y en avait une dizaine qui permettaient de faire la soudure entre deux pièces plus longues. Si le Paillasse songeait à tirer profit de sa mésaventure…
   – C'est Joseph Bourdeau qui pond vos saynètes ? J'imagine que nos entretiens vont être joyeusement transformés.
   – C'est effectivement Joseph Bourdeau qui nous trousse ces friands morceaux, quand il ne joue pas les soupirants fades, ou les comptables. Je prends des notes pour lui fournir des répliques. Mais n'ayez crainte, il vous les arrangera.
   On dirait que ce drôle aimerait se faire embarquer.
   L'opinion publique ne tarderait pas à abonder dans son sens.
   Gisèle Pouacre a appris cette mort étrange par les journaux. Le cas d'un hôte qui, habitant une aile de sa demeure, dispose d'une clé pour découvrir le cadavre de sa bienfaitrice, c'est un bon exercice pour elle-même et ses camarades qu'elle va elle-même chercher à la gare. Sophie Bernard est la première à se présenter, dans sa tenue d'élégante romanichelle, avec son filet de pêche sur les cheveux. Puis c'est Emmeline Croin, sanglée comme d'habitude dans ses quatre épingles, et, trois heures après, Alberta Fiselou qui ne cesse pas d'avoir l'air d'un mannequin. Une journée entière passée à des va-et-vient entre la gare et chez elle. On aura droit à un résumé de ce que racontent les journaux au souper. Quatre vélocipèdes au garage pour faire le tour de la ville et des environs.
   On en est pour l'instant aux circonstances, pas de commentaire. Juste un malveillant qui s'étonne que Jérôme Arnaud ait pu répéter l'après-midi. Le meilleur hommage que l'on puisse rendre à la disparue, c'est sans doute de répéter une pièce qu'elle a elle-même tirée d'une de ses œuvres, mais quand même ! L'on ne peut qu'être choqué d'une telle absence d'entrailles.
   La meute se déchaîne le lendemain. On prend vraiment beaucoup de gants avec Jérôme Arnaud. Peut-on dire que sa notoriété n'y soit pour rien ? Une caricature représente le commissaire et son adjointe en train de marcher sur des œufs pendant que Jérôme Arnaud déclame une belle tirade. La presse parisienne en rajoute une large couche. A-t-on seulement pris la peine d'interroger sérieusement le suspect ? Heureusement que le jardinier n'était pas là avec son épouse. Il se serait vite retrouvé en examen. Et il n'aurait pas coupé à une garde à vue prolongée.
   Ces quatre dames ont essayé de faire le tour de la propriété. Elle ont mis pied à terre pour mieux observer la demeure de Simone Hauveceau et ses deux ailes à partir du portail. Sinon, on ne voit rien. Les passants ne manquent pas de s'arrêter pour se faire une idée du cadre. Les haies sont trop hautes, d'ailleurs, derrière les grilles. Une première constatation. Si l'on peut longer trois côtés de la propriété, la quatrième limite des jardins privés auxquels on n'a pas accès. Cela n'empêche pas de regarder les noms inscrits sur les boîtes aux lettres des pavillons qui empêchent de voir cette haie, au demeurant impeccablement taillée. On en entrevoit des bouts ici ou là. Assez pour constater que les lauriers-roses se trouvent toujours à une cinquantaine de centimètres des grilles. L'un de ces pavillons appartient au fameux Gérard Labarre dont le cabinet se trouve sur la place, en face de la cathédrale. Une occasion de faire un tour jusque-là, et d'admirer le généreux bosquet d'arcs-boutants avant de s'installer devant l'ordinateur de Gisèle Pouacre dont Sophie Bernard se sert pour examiner, via Géoportail, les cours et les jardins qui empêchent de faire le tour de la propriété. Il y aura bien quelqu'un qui aura longé la haie pour voir s'il y avait des traces anormales. Le dit quelqu'un ne se sera pas permis de piétiner d'autres plates-bandes.
  Albert Thuil s'est franchement présenté à la porte des pavillons. Il désirait juste examiner les abords de la grille. On ne peut poser une échelle contre une haie de trois mètres sans laisser quelques indices. Il n'espérait pas trouver deux traces nettes sur le sol, avec quelques feuilles de lauriers roses, et le haut de la haie un peu moins régulier, un malveillant pensera à égaliser la terre, et à ramasser les feuilles. On ne pourra lui reprocher de ne pas avoir envisagé d'autres possibilités. C'est un minutieux. Il se met dans la peau de la défense. Un avocat a laissé de mauvais souvenirs en ouvrant une porte qu'on croyait condamnée. L'on avait un peu trop insisté sur le fait que personne ne pouvait entrer, et que le suspect qui aurait débité ses parents à la hache se trouvait seul sur les lieux. Les dossiers que présente le commissaire au juge d'instruction sont toujours solides. Il a été ravi de voir Gérard Labarre avant qu'il parte. Il lui a expliqué les raisons de son intrusion.
   – Si cela ne vous dérange pas, j'aimerais que vous assistiez à mes investigations. Si vous aviez entendu quelque chose, vous me l'auriez fait savoir.
   Gérard Labarre apprécie la technique du monsieur. Cette façon d'interroger un quidam sans lui poser de questions lui plaît. Il pourra de plus témoigner du sérieux de l'enquête.
   – J'essaierai de ne pas trop vous retenir, mais l'on n'a pas toujours la chance de disposer d'un huissier de luxe.
   – Je crains de ne pouvoir faire tous les jardins avec vous.
   – Ce ne sera pas nécessaire.
   Ni là, ni ailleurs, il n'y a rien de notable. Si quelqu'un est passé par derrière, il a pu le faire de n'importe quel jardinet, la plupart de temps, il suffit de franchir un muret qui ne fait pas plus d'un mètre, il est plus difficile de passer d'un jardin à l'autre : l'intrus tombera sur une haie moins imposante sans doute, mais tout aussi infranchissable, ou un grillage, à croire que l'on se méfie plus de son voisin que des passants, à moins que cela ne trahisse la volonté de chacun de se sentir vraiment chez lui. Bien des querelles sont nées d'une branche qui dépasse, et si c'est la branche d'un arbre fruitier, la fameuse règle qu'on lui a apprise dans son enfance (ce qui dépasse est à qui passe) ne semble plus aussi évidente. Sauf autorisation, l'on doit attendre que le fruit soit tombé à terre pour se servir. Il est des propriétaires qui sont un peu trop conscients de leurs droits. Bref, si l'on n'escalade pas la haie, au risque de se tordre une cheville en sautant de l'autre côté, à partir de son propre jardin, il faudra passer par la rue avec une échelle, et enjamber discrètement le muret du voisin en espérant qu'il n'ait pas de chien. C'est fou, le nombre de clébards qui infestent les quartiers pavillonnaires. Du roquet braillard au rottweiler joueur, il est difficile de ne pas attirer l'attention. D'autre part, un quidam qui aurait atterri sur le gazon après une chute de trois mètres, n'aurait pas manqué de laisser quelques traces. Pour en avoir le cœur net, il demandera à Madeleine Tançat de tenter l'expérience à partir du jardin du sieur Labarre. Dès qu'elle en a le loisir, elle s'adonne aux plaisirs
chacun les prend où il les trouve du parachutisme. L'idée de sauter dans le vide, fût-ce de trois mètres, le fait frissonner. Il lui a bien fallu apprendre, c'est aussi passionnant que de tirer sur des cibles plus ou moins éloignées. Il n'était pas maladroit, quand on fait une chose, autant bien la faire, mais n'aimait pas ça du tout. Il doit encore tirer sur des cibles régulièrement, mais n'a pas encore fait de cartons sur un de ses semblables. il continue de pratiquer le judo et la savate (on tombe de moins haut) par pure conscience professionnelle.
   Madeleine Tançat assiste aux répétitions, et en profite pour interroger les autres membres de la troupe, durant les pauses. Il en ressort que la disparition de Simone Hauveceau est un coup dur pour l'équipe. Pour les films tirés de ses romans, les héritiers ne se contenteront pas d'en partager équitablement les droits avec tous les acteurs. Armande Bilboquet n'a d'ailleurs pas renoncé à jouer comme les autres. Tout le monde sait se servir à présent d'une caméra. Les films coûtent peu et rapportent énormément. Jérôme Arnaud fait répéter son propre rôle à Cyrille Agaric qui devait cette fois-là jouer les utilités. On a trouvé amusant de lui confier trois mois plus tôt, le rôle de Cyrille d'Alexandrie dans une Hypatie de Claude Chambièvre, Marie Joseph, la menuisière, interprétant celui de la philosophe. Elle est montée sur les planches pour oublier les plaisanteries que ses camarades ne pouvaient s'empêcher de lui faire. On l'appelait Jésus ( ben oui : “Jésus, Marie, Joseph”) ou la charpentière. Ou l'on chantonnait : "Encore heureux que la Marie-Josèphe soit un bon bateau." Le Tour de France des charpentiers pour faire taire le plaisants, il s'en trouvait parmi les compagnons. Les dictionnaires n'admettant que des charpentiers et des menuisiers, elle avait changé assez tôt de métier. Sans passer par une école d'art dramatique, elle s'était présentée à la troupe qui, l'ayant fait monter sur scène s'aperçut qu'elle savait se placer, bouger, et placer sa voix. Il n'y avait plus qu'à lui apprendre à articuler. Au bout de six mois, elle pouvait partager les recettes. Celles de l'Hypatie, dans les salles, s'annonçaient bien. Petit contretemps pour le prochain film, Cyrille Agaric ne possédait pas encore son rôle, une affaire de deux jours. Cela ne l'empêchait pas de jouer sa partie avec un texte à la main, Dans les couturières qui allaient suivre, il ne pourrait plus se permettre d'hésitations,  Armande Bilboquet aimait les longues séquences, et n'était pas une fanatique du champ-contrechamp, le public doit avoir l'impression d'assister à un vrai spectacle. Ses camarades s'étaient assez vite adaptés à ces contraintes, les éclairages ne sont pas les mêmes, Isabelle Narche était devenue une preneuse de son tout à fait correcte. Les représentations elles-mêmes exigeaient d'autres réglages. Qui semblaient en comparaison bien plus aisés.
   Jérôme Arnaud vivait une goûteuse aventure avec Marie Joseph, laquelle n'envisageait pas du tout de se fixer, ni d'élever des enfants. Elle préférait également dormir seule. Ce n'est pas parce qu'on aime baiser qu'il faut s'encombrer d'un quidam envahissant qui ne vous laissera qu'une moitié de votre plumard, ou moins. Il semble que Jérôme Arnaud aimait lui aussi ses aises.
   L'on s'était habitué à la présence de Simone Hauveceau au point que, lorsqu'elle passait, l'on ne s'occupait pas d'elle. S'agissant de ses propres pièces, elle n'avait droit au chapitre qu'au moment où elle donnait à la troupe les précisions qu'on lui demandait. Elle était toujours bienvenue. Elle apparaissait de loin en loin. Elle envisageait, semble-t-il, de servir à son public le meurtre d'un acteur dans une troupe en tournée. Cette troupe-là ne faisait pas de tournées, elle se sentait trop bien dans ses murs. À une heure de la capitale par le TGV, elle n'avait pas besoin d'y montrer patte blanche. Le public n'avait qu'à se déplacer s'il tenait à la voir. Depuis le succès du premier film, et la palme d'or, la salle était toujours pleine. Cela dit, les acteurs devaient connaître assez bien leur milieu pour lui fournir des indications utiles. Elle n'en était pour l'instant qu'à la préparation.
   On attendait le résultat avec impatience. Des acteurs jouant des acteurs, puis un film représentant des acteurs jouant des acteurs, cela pourrait donner quelque chose. La mort de l'auteur était pour le moins contrariante. Sans parler de la mort d'un être qui vous est devenu assez cher.
   Toutes ces précisions rendent la culpabilité de Jérôme Arnaud de plus en plus improbable. Madeleine Tançat ne doit pas oublier qu'elle a affaire à des acteurs parfaitement capables de vous embrouiller. Renseignements pris, aucun d'entre eux n'avait de raisons de se trouver vers trois heures du matin sur les lieux. La plupart étaient revenus chez eux, y compris Marie Joseph. Madeleine Tançat s'est excusée d'avoir à leur poser une question aussi incongrue (que faisiez-vous à trois heures du matin ?
Ma foi, je dormais.)
   Si Jérôme Arnaud compte se faire remplacer, c'est qu'il prévoit d'être assez souvent retenu ailleurs. Une sage précaution, beaucoup plus qu'un aveu de culpabilité. Quoi qu'il arrive, le spectacle continue. Il ne peut se permettre de faire faux bond au dernier moment. Il est vraiment affecté par le décès d'une femme qui leur a permis de réaliser leur premier film, moins par le fait que tout semble l'accabler. Il essaiera chaque soir de retenir les entretiens qu'il aura eus avec les représentants de l'autorité. En attendant, l'inspectrice ne leur a pas donné beaucoup de matière. S'il est mis en examen, il compte beaucoup sur les questions que lui posera le juge d'instruction. Peut-être celui-ci lui permettra-t-il de les inscrire sur un carnet. Joseph Bourdeau saurait accentuer le trait. On peut toujours rêver, dit Madeleine Tançat. Ces honnêtes magistrats croulent sous les dossiers. Si chaque suspect agissait de la même façon, ils n'auraient plus qu'à camper dans leurs bureaux.
   La presse ne comprend pas la stratégie du commissaire chargé de l'affaire. Mis à part les nécrologies, les hommages et les analyses des ouvrages commis par la défunte, elle n'a pas grand chose à se mettre sous la dent. Les critiques littéraires déroulent leurs articles. On revient sur la guimauve de ses débuts plutôt honorable quand on y pense - elle devait partager l'opinion des commentateurs, elle n'a jamais voulu se dissimuler derrière un pseudonyme - on évoque ses activités de nègre, ce qu'elle appelait ses gammes, et l'on y reconnaît un peu de sa patte. Les tempéraments solides ne peuvent s'empêcher de se manifester avant qu'on les reconnaisse. Dans ce cas, il a fallu attendre qu'elle changeât de manière.
   Les plus intrépides ne peuvent s'empêcher d'importuner Jérôme Arnaud. Qu'avez-vous à dire... Si j'avais quoi que ce soit à dire, je ne serais pas là pour vous rappeler ce que tout le monde sait. Je ne pourrai pas non plus vous répondre si vous m'interrompez quand je parle. Merci. C'est moi qui ai trouvé le cadavre de Simone Hauveceau, et je l'ai trouvé parce que je suis entré chez elle. Je suis entré chez elle parce que j'étais inquiet, et que j'avais la clé. Je passais la voir chaque matin, et j'ai été surpris de trouver porte close. L'inspectrice a été assez gentille pour me mitrailler de questions. Je ne me sens pas le courage de vous répéter mes réponses, qui devaient être satisfaisantes puisque l'on n'a pas jugé bon de me mettre en garde à vue, ni en examen. J'ai quand même pris la précaution de me faire remplacer pour la prochaine pièce, au cas où une campagne de presse rondement menée contraindrait les autorités à fournir un os à l'opinion publique. Qu'est-ce que veux dire ? Ma foi, ce que je viens de dire. Pourquoi je l'ai dit comme ça ? Si j'avais voulu répondre à ce genre de questions, j'aurais choisi d'enseigner la littérature. Je vous renvoie aux représentants de l'ordre pour d'autres précisions. Ils seront ravis de trouver en vous des défenseurs acharnés de la garde à vue, une de nos plus belles institutions, quand on y pense. Qu'est-ce que j'entends par là ? Vous n'allez pas recommencer...
   L'acteur n'était pas du genre, ni d'humeur à se laisser désarçonner par le plumitif de service.
   L'inspecteur Thuil était habitué à affronter la meute. L'enquête se poursuit. Je comprends que vous soyez pressé de satisfaire la curiosité de vos lecteurs, vous comprendrez que je ne tienne pas à donner des détails sur notre façon de travailler, et les résultats de nos investigations. S'il y en a ? Je crains de ne pas m'être exprimé assez clairement. Vous pouvez déduire de vous-mêmes que nous n'avons pas assez d'éléments pour interpeller qui que ce soit. Sinon, ce serait fait.
   Madeleine Tançat s'est au demeurant assurée qu'aucun membre de la troupe n'avait pratiqué de ces sports où les étranglements constituent une base indispensable. Personne ne s'était adonné à ce genre d'activités. D'anciens catcheurs ont fait une carrière au cinéma. Rien de semblable, ici.
   Il n'y avait plus qu'à demander au besogneux (on ne l'appelait ainsi que lorsqu'il n'était pas dans les parages) de vérifier. Il pourrait voir par la même occasion si aucun des écrivains qui avaient fait appel aux services de la nègresse ne séjournait à ce moment-là dans le coin.
   C'était l'inspecteur Serge d'Aunis, le besogneux. Il était au demeurant d'une beauté renversante. Madeleine Tançat avait voulu en goûter les charmes, comme bien d'autres. Il était du genre altruiste en son particulier, soucieux de trouver ce qui pouvait plaire à chacune de ses conquêtes
ses conquêtes, c'est beaucoup dire, disons que ces dames éprouvaient le besoin de l'essayer, et envoyaient les signaux correspondants, qu'il avait la politesse de reconnaître. On saluait la prestation, et l'on cherchait ailleurs. Il s'avérait aussi utile lorsqu'il s'agissait d'interroger une personne du sexe. Il était surtout passé maître dans l'art de rédiger des rapports convaincants quand on lui fournissait la matière. Et il ne rechignait pas devant les corvées. Les corvées, cela consistait à vérifier que ni Jérôme Arnaud, ni personne d'autre dans la troupe n'avait rebondi sur les tapis d'un dojo, pour commencer, à prendre également contact avec l'éditeur et l'agent de Simone Hauveceau, pour connaître l'identité des écrivains qui l'avaient employée. En trois jours on eut la confirmation que, non, le Vide-Grenier ne recelait aucun maître dans les arts martiaux, et que les illustres aux quels elle avait prêté sa plume n'était en mesure de l'étrangler chez elle à trois heures du matin.
   Il ne restait plus que Jérôme Arnaud à se mettre sous la dent. Et le commissaire ne tenait pas à présenter au Juge d'Instruction un suspect qui n'avait contre lui que le fait qu'il se trouvait tout près d'une dame qu'on aurait peut-être assassinée. Le légiste se  refusait à exclure la possibilité d'une mort naturelle. Il se fondait sur le fait qu'il n'y avait aucune trace suspecte, et qu'il n'avait relevé, à l'examen, aucune substance malvenue. La dame était sobre, ennemie de tout excès, l'état de ses organes le confirmait.
   Bref, demander à un quidam de répondre d'une mort peut-être naturelle, ce n'était pas vraiment tentant.
   Laisser les choses en l'état, pas plus. Jérôme Arnaud n'avait pu s'empêcher de sortir devant une journaliste qui passait :
   – Il ne sera pas nécessaire de me passer les menottes pour la mise en examen, il suffira de me convoquer; à moins qu'on ne se croie obligé de m'humilier en me les mettant, ou de me faire perdre mes moyens. Je jouerai le jeu. J'adore les rôles de composition. Les menottes, ça fait partie des accessoires de tout suspect qui se respecte.
   L'outrecuidance du cabotin commençait à agacer sérieusement l'opinion publique, un peu déçue d'apprendre qu'il s'était fait remplacer pour le prochaines représentations. Ce qui aurait été bien, ce qui aurait été beau, c'est qu'on vînt le chercher pendant qu'il se démaquillait. Les journalistes commençaient à s'étonner de l'inertie des pouvoirs publics. Le préfet n'appréciait pas de passer pour inerte, aux yeux de ses supérieurs. Il s'en ouvrir au procureur de la République. Lequel demanda au juge d'instruction ce qu'il attendait pour instruire.
   – Un semblant de preuve matérielle. Sinon, que l'on puisse établir qu'il y a effectivement eu un crime. Je suis censé instruire à charge et à décharge. Je cherche les charges. Quand j'en aurai de sérieuses, je songerai aux éléments qui en faveur du prévenu. Les journaux me disent que le prévenu, c'est Jérôme Arnaud. Mes officiers de police judiciaire ne sont pas aussi formels.
   Le procureur lui ayant servi quelques variantes de l'inusable 'Débrouillez-vous', il le fit savoir à ses argousins.
   Albert Thuil réunit son équipe.
   – Je vais prévenir la presse, et l'intéressé que nous irons le cueillir chez lui à potron-minet. Le bonhomme est matinal. Nous prendrons notre beau monospace noir, celui des affaires que nous nous refusons d'enterrer. Quelques gardiens de la paix empêcheront les journalistes d'entrer dans la propriété, peut-être les photographes réussiront-ils avec leur zoom à surprendre le moment où notre client pénétrera dans la voiture. Pas un mot sur nos autres investigations.
   Madeleine Tançat a brusquement l'air de quelqu'un qui aimerait avancer une suggestion. On la regarde…
   – Ce ne serait pas mal si quelqu'un se dévouait pour lire le roman de la défunte.
   – C'est celle qui le dit, lance Serge d'Aunis épouvanté à l'idée qu'on lui colle l'enfant… Il consent à se charger de la plupart des corvées, mais ce n'est pas un grand lecteur. Il sait torcher un rapport, certes, et dans les formes, d'accord, effectuer des recherches, il frétille à l'idée de naviguer sur la toile, c'est moins dangereux que de s'embarquer dans une navette spatiale, les hackers, les harceleurs, et les flibustiers qu'il ramène dans ses filets en sont tout abasourdis, particulièrement le malfaisant qui s'amusait à épouvanter depuis quelques mois une fille de la ville, l'on ne soupçonnerait pas une telle virtuosité chez un monsieur qui présente apparemment le QI d'une statue de Praxitèle, mais se carrer dans un fauteuil pour lire… un livre, alors qu'il aime tant garder les yeux rivés sur l'écran de son téléviseur, là, c'est plus que de l'abus ; c'est une forme de sadisme auquel le Divin Marquis n'avait jamais songé. Il avait écrasé de son mépris un adolescent qui soutenait que lire, c'est glauque, mais c'est parce que la mère était là. Les livres de Simone Hauveceau faisaient en général plus de deux cents pages, en petits caractères.
   – C'est vrai, ça, confirme Albert Thuil. C'est elle qui l'a dit.
   – Tu m'as déjà fait sauter sauter trois mètres sans parachute, grogne celle qui aurait mieux fait de se la fermer.
   Le commissaire la rassure :
   – Tu pourras prendre tous les parachutes que tu voudras.
   Quand on est allé le chercher, Jérôme Arnaud a pris la tête d'un empereur romain qui ferait plus confiance à la justice de son pays qu'à un prétorien chargé de veiller sur lui. Il ignorait ostensiblement la foule. Si on lui avait mis les menottes, il aurait sorti un regard foudroyant au sergent qui lui aurait fait baisser la tête pour éviter qu'il se cognât la tête à la portière. Il a gardé ce visage de marbre jusqu'au moment où on l'a déposé sur un banc à la porte du magistrat instructeur. Gérard Labarre était déjà arrivé. C'est le premier avocat auquel Jérôme Arnaud avait pensé. Il connaissait ses liens avec la défunte, et avait lu des extraits de ses plaidoiries dans les journaux.
   – Le juge est censé vous notifier les charges qui pèsent contre vous. Écoutez ce qu'il a à dire, pas de protestations, vous vous contentez de répondre aux questions telles qu'elles ont été posées. Retenez tout ce que vous direz, choisissez vos termes sans vous laisser impressionner par les mimiques de votre vis-à-vis. Vous les étudiez comme vous le feriez pour le travail d'un de vos camarades. Vous n'avez rien fait d'autre que trouver le corps. Comment avez-vous su qu'elle était morte ?
   – Je lui ai tâté le pouls et mis le verre de ma montre devant la bouche.
   – Vous avez bien fait : si vous lui aviez tripoté la jugulaire cela aurait prêté à confusion.


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