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   LA GRIFFE DU LION    

Première partie



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chataigniers

 Le Trésor de la Langue Française pourra aider le lecteur
que cette évocation de la prose du XVIIe commençant dérouterait par trop...
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   "Je suis né dans la saison que Procyon, suivant Phœbus, brûle les pâtis, sèche les feuilles, déserte les routes et tient le contadin à l'ombre des arbres, emmi les bêtes, sous la torpeur des après-dînées. Ils disent qu'en cette rencontre le lion sort ses griffes que soient marqués de son empreinte ceux-là qui virent ensemble et le jour et sa crinière. Pourtant leur semble que mêmes astres infusent à gens diverses mêmes inclinations, si que notre astrologue, venu au monde au même instant, à une demi-lieue de ma demeure, partagerait maintes parties de mon être et jusqu'aux mouvements de ma fortune. Ce ne sont que fadaises. L'événement les contredit. Il est une écriture qu'on ne peut démêler comme les types de nos livres. Les caractères en sont les fleuves, les montagnes, les plaines, les arbres, les animaux, les hommes, le vent, la mer, tout ce que l'on voit. Point ne faut examiner le ciel pour y lire l'arrêt d'une belle. Ses lèvres sont assez pour nous le signifier.
   "Aucuns savent mon signe, très peu l'année. Mon curé me dit que c'était l'an mil cinq cent quarante-neuf, et le crois. Tant y a que j'y perdis ma mère. Sa fin était-elle gravée dans les cieux empyrées ? La pauvre femme l'ignorait sans doute, et mon père qui ne se put consoler. Elle éprouva les griffes du lion, s'étouffant dans ses linceuls, ores tirant les courtines pour ne voir personne, ores les écartant à coup, cherchant des mains qui la pussent retenir. Mon père lui tendait les médecines en tournant le visage. Le médecin n'en pouvait mais. Toute sa suffisance ne lui servait de rien. Mon père le regardait, ma mère regardait mon père, les autres regardaient à l'entour. Ils étaient déjà enfoncés dans le deuil cependant qu'elle soutenait l'effort de son mal. Elle plaidait encore, ils avaient prévenu ce que la fortune avait arrêté. Ma nourrice lui montrait le nouveau-né qu'elle ne voyait pas, trop occupée de rendre ses abois. Sur le soir, le tinter d'une cloche assoupit son tourment. Dans l'universelle stupeur des jours trop chauds, qui arrête les vents et laisse voyager le plus petit son à travers toute la paroisse, le canton se pressait auprès de son lit. On oyait le forgeron de Gassac, des bruissements de meule, le grand branle des troupeaux qui rentraient. Les campanes éveillèrent la malade. Elle ne sortit de sa torpeur que pour mieux plonger dedans les ondes grises de la mort.
   "Mon père souffrit impatiemment cette disgrâce. Je ne sais s'il lui avait beaucoup parlé. Ainsi comme ainsi, il en avait aucunement rêvé. A dire vérité, lui qui l'avait épousée presque grison, il l'aimait d'une amour d'enfant à qui l'on a donné le plus beau des jouets. Il la regardait en silence des heures, l'osant à peine toucher comme si elle fût une image friable. Il ne lui avait rien demandé. Peut-être avait-elle été une grosse enfant à la mamelle, une enfançon qui recevait le fouet tout comme une autre, un tendron aimable, qu'importe. Elle lui était née, je pense, comme fit Minerve au temps jadis, tout armée dans la cervelle. Si font les hommes amoureux qui ne connaissent de leur moitié qu'une idole. Le chant de la voix, la voussure d'un sourcil, la carnation d'un sein entrevu, le délié de la ceinture, et longues jambes que l'on devine au marcher, composent du tout un fabuleux édifice. Nature y est complice, et les ouvrages des hommes qui habillent es corps comme fait le vêtement. La buée des aurores, une ombre de feuillage, de vieilles pierres, une robe de brocart, le lustre des pavillons, la musique des tournois tracent à l'entour des personnes lettres vives et consubstantielles. On ne s'en peut défaire non plus que de la chair. Ces sont missives engravées au cœur qui nous regarde.
   "La saison des songes passée, tout acte nous appetisse. Les gestes ne sont plus que gestes qui ne signifient rien autre que gestes. Pygmalion oublie Galatée pour s'en aller rejoindre sa statue. Comme ne sont lors qu'une seule et même personne, devient-il impatient de lire encore les lettres ineffaçables en ce visage renfrogné, sans trace aucune de la divine intelligence d'autrefois. Nous sommes les tristes recors de ce que nous fûmes, ignorants que nous l'étions. Mon père n'eut pas le confort de voir mourir peu à peu ma mère à ses yeux, avant que de la voir morte pour de bon, et de lire en son visage l'avis de son propre dépérir. Amour survit son objet d'autant qu'il a cessé de vivre. Pourquoi la mort seule a pouvoir de nous rendre éternels, non tant notre charnure que notre idole peu à peu confuse dans le commun souvenir devant que le dernier jugement la mêle à la commune cendre. Peut-être n'eut-il pas son content de sentir contre son corps le corps serré de cette femme, le satin de sa peau – elle avait, ce dit mon oncle, les cheveux couleur de bête fauve –, ce doux et plein tissu qui fait notre heur dans les joies de l'amour, le moelleux plaisir qui gît ès parties secrètes au moment du congrès.
   "Après avoir pleuré ma mère qu'il aimait d'une triste amour, mon oncle dut pleurer mon père qui rendit l'âme trois mois après, et me recevoir en sa demeure. C'était un homme sévère et grave qui ne voulut garder devant soi la figure peinte de ceux qu'il ne pouvait oublier. Si m'a laissé libre d'ouvrir, lui absent, un grand coffre où reposent quelques dessins et deux grands tableaux les représentant. Vieillissant, j'ai vu ma mère rajeunir, et comme ces corps morts qui laissent là leur dépouille avant que de gagner les Champs-Elysées, achever dans le vert éclat de son printemps. Sa dernière disgrâce a sans doute effacé toutes les disgrâces infimes qui nous décomposent."

   L'enfant vivait sous le règne d'Henri II dont il ignorait jusqu'à l'existence. Il y avait son oncle qu'il voyait le matin dans la grande salle, un quinquagénaire plutôt froid qui tournait autour de lui en le considérant, ne sachant que dire, et partait d'un coup, à grandes enjambées, après lui avoir serré l'épaule dans sa grosse main ; il y avait Ménine qui s'occupait de l'enfant ; Jeanne, Catherine et Blanche avec leurs bacs à lessive, et la grande Marguerite, la mère de Marion, une fillette de six ans, deux de moins que lui. On ne voyait pratiquement pas les hommes. Sauf aux heures des repas. Exceptés l'oncle et l'enfant, tout le monde couchait dans les dépendances. Il aurait bien aimé, Pierre-Alcide, se mêler à tous ces corps entassés sur de chaudes paillasses. L'oncle avait décidé que ce serait plus utile de l'habituer à coucher seul, en haut, dans une pièce à lui, près de sa propre chambre. Le soir, à la tombée de la nuit, ils s'attablaient tous deux, l'un en face de l'autre, et Marguerite les servait. L'homme parlait du domaine, des étoiles, des plantes, et l'enfant écoutait. Les femmes s'assoupissaient sur le banc, le long du mur. Le maître de Golves tient à retrouver en rentrant des jonchées épaisses, bien craquantes. Il n'a jamais pu se résoudre à l'achat de nattes et de tapis qu'il juge d'autant plus inutiles qu'il aime bien sentir quelque chose de friable et de sec sous ses bottes.
   L'enfant, lui, aime bien se pencher sur une des marches de l'escalier, pour regarder les mouvements de la maisonnée. On ne fait pas attention à lui. La porte s'ouvre, se ferme, on ramène des panières pleines de produits, de l'eau dans un seau. Chaque passage lève une masse de poussière et de moucherons qui jette une brève pluie d'étincelles. Marguerite chantonne en grattant ses légumes, les bûches craquent. Marion vient s'asseoir au pied de l'enfant. Il l'ignore. Elle reste sans rien dire, deux ou trois minutes, à le regarder.
   – Pierre...
   – Paix, Marion, je rêve...
  – Il se met le poing sous le menton, et plisse le front. C'est lui l'aîné, l'héritier, le maître. Il apprend à se faire attendre avant de donner audience. Pas pour longtemps. Il lui tire affectueusement les cheveux.
   – Tu es une bête !
   –  Pierre...
   – Une maraude, une drôlesse, une vilotière...
   La petite est prête à pleurer.
   – Viens, dit Pierre-Alcide de Golves.
   Marion tape des mains et rit. Ils sortent en courant. Marguerite apparaît à la porte.
   – Jeanne ! Garde qu'ils n'éloignent !
   – Bien les vois.
   Ménine arrive à toute vitesse des bâtiments derrière. Si elle compte sur Jeanne pour faire le guet, les marmots seront vite estropiés. C'est son travail après tout, et les autres le savent.

   "Qui regarde à l'entour, considérant curieusement le spectacle de la nature à la guise des enfançons qu'arrêtent un brin d'herbe, une plume, un insecte, et ne savent ce qu'apprennent lors, combien que leurs sens restent engravés des impressions lesquelles sans les embrasser, ils les gardent insensiblement, le monde lui apparaît tout rempli des signes les plus évidents, les plus nécessaires, pour ce que sagesse n'y met raison. L'entendement enfume nos yeux. La prudence véritable veut que l'on retrouve la puérilité avant que de passer à l'étamine tout ce que l'on n'avait su voir. Au prix du plus superbe bâtiment, une feuille semble merveille, voire et vive merveille. Quelque charogne découvre ses os et la machine qui la mouvait. Ne sais quelle couseuse avait tissu la partie interne d'un hanneton, l'ardeur du soleil l'ayant comme un livre large ouvert. Pareil spectacle peut entretenir deux enfants le temps d'une après-dînée. Je courais les champs avec une petite villageoise que je saboulais à mon plaisir et qui m'aimait fort. J'avais huit ans, elle six. Il me souvient d'avoir passé deux heures quant et Marion considérant à grande intention l'armure desséchée d'un hanneton à quoi restaient accrochés des fils noirs, soutenant des ponts sous lesquels reposaient des forêts de petits os. On eût dit d'une navire dont le visiteur à l'arsenal ne voit que la membrure et les barrots. Ils disent qu'en l'âge virile on gagne discrétion et savoir-goûter. Ce n'est là qu'imbécillité de l'âme. Personne ne me rendra cette belle navire noire, et vis dans un monde plein d'insectes morts."

   La scène avait eu lieu le matin. En fait, il avait à peine regardé la carcasse du hanneton. Marion, en revanche, accroupie, ne pouvait en détacher les yeux. Le garçon était resté debout, ne sachant s'il devait la planter là. Elle n'aurait même pas essayé de le suivre. Il ne pouvait pas rester des heures auprès de la fillette à fixer ce machin ! Il fallait qu'il se passât quelque chose. Le plus simple était d'écraser la bête. Marion ne s'y attendait pas. Elle se mit à frapper le sol de ses poings fermés, en criant. Il essaya de la soulever. Elle se débattait, voulait rester couchée. Il lui donna des coups de pied. Menine accourut et prit le garçon pour l'éloigner de la fillette qui se leva et se précipita sur eux. Elle voulait frapper Pierre-Alcide, et n'arrivait pas à prononcer une parole, elle se contentait de pousser des cris aigus.
   –  Baste !
   Ménine, furieuse, les ramena au manoir.
   – En voilà des enragés ! Vous resterez céans !
   La petite pleure ; ce n'est plus la furie de tout à l'heure. Elle reste prostrée sur un des longs bancs, contre le mur. Pierre-Alcide veut faire la paix.
   – Allez, viens. Je vais te montrer maman.
   Jamais il ne l'a proposé à qui que ce soit. La petite détourne la tête sans rien dire.
   L'enfant mesure la gravité de la brouille. L'idée ne lui vient même pas de se vexer. Ce n'est pas rien pourtant que d'offrir sa mère à des regards étrangers. Il monte l'escalier en traînant les pieds. Parvenu en haut, il s'assied sur le grand coffre et s'ennuie. Alors, il se met debout dessus pour regarder Gassac, à sa droite. Le ventre bien à plat sur la pierre, il se tord le cou pour mieux prendre possession de la portion de paysage qui le sépare du village.
   – Tu vas tomber, petit malheureux !
   Ménine le rassied sur le coffre.
   – Si tu recommences, je te descends dans la salle, et tu resteras sur le banc toute la journée. Je te veille. Misérable, tu veux nous faire mourir.
   Pierre-Alcide reste là, sans même pleurer. Marion grimpe à son tour l'escalier. Elle s'assied près de lui. Il pointe son index sur le coffre :
   – Elle est là.
   Un bon moment passe avant qu'il ne lui demande de se lever. Ils soulèvent le couvercle et déplacent un linge, doucement. La jeune femme apparaît. On ne voit que sa tête et son buste. Le peintre a imaginé un paysage latin – arbres et colonnades – avec une colline pleine de bosquets à droite, un village à gauche sur une sorte de rocaille. Les teintes sont douces, et le visage du modèle encadré d'un col de dentelle. La chevelure fauve est remontée assez haut, comme un casque. Un léger alanguissement penche la tête vers la colonnade et donne de la souplesse au buste, comme si la jeune femme avait posé, le ventre légèrement en avant. Elle ne devait pas être bien grasse. Le vêtement serré, dont le tissu rouge aplatit les formes du torse, amincit encore le personnage. C'est la seule couleur vive du tableau, le peintre ayant adopté des tons plutôt éteints. Reste la tête, presque inexpressive dans sa mélancolie. L'artiste a cependant essayé de rendre le moelleux de la carnation, l'or pâle du regard, et les lèvres prêtes à s'entrouvrir, larges et bien dessinées. L'arête du nez, épaisse à la limite, n'empêche pas que les narines semblent d'une finesse étrange. Les sourcils, assez hauts sur le front, se prolongent presque jusqu'aux tempes. On comprend que l'entourage ait été captivé par cette sphinge triste et paisible. Une vierge de vitrail égarée dans un monde de goinfres.
   –  Elle est tant belle, dit Marion, avant de poser un baiser sur les joues de Pierre-Alcide.
   L'enfant se met à pleurer. Marion le serre dans ses bras. De temps en temps, elle lui relève les cheveux au-dessus des oreilles. Il referme le coffre, s'assied à côté d'elle, puis il s'étend, le haut du corps sur les cuisses de la fillette. Elle lui caresse le cou en murmurant n'importe quoi. Il s'endort. C'est ainsi que Ménine les trouve, Marion assise, encore penchée sur le garçon qu'elle semble bercer.
   – Tu seras une bonne mère.
    Elle débarrasse Marion de son fardeau qu'elle va déposer sur le lit.
   –  Il ne te fera plus de misères.

   "On devient homme comme on plonge dans un fleuve afin de gagner l'autre rive. Lors ne sait-on pourquoi l'on est parti, ni si l'on parviendra de l'autre côté. Pour un chat qui regarde un oiseau, cettui-ci n'est qu'une partie du monde, non séparée du reste. C'est un grand tout, les nuages au ciel, le mouvement des herbes, le chant des feuilles et du vent, qui l'a mené en ce lieu où se tient aplati, prêt à sauter. N'a point mangé le fruit de l'arbre de science, lequel lui enseignera que la branche n'est point l'herbe, ni la terre le ciel. Il vivra, mourra, souffrira sans que Nature l'abandonne. Si font les bêtes à qui faut, ce dit-on, l'entendement. L'enfant à la mamelle ne distingue pas le sein qui le nourrit du lait qu'il boit, ni des bruits qui sonnent à l'entour. La voix de sa mère est le chant du monde. Nous avons payé cher notre suffisance, et pouvons continuer l'œuvre de Dieu, qui est de donner un nom à chaque chose, divisant le monde à l'infini pour le mieux embrasser. L'enfant pleure dès qu'on le pose à terre, l'homme plaint le temps où il n'entendait rien. Il le nomme Eden ainsi comme il nomme toutes choses et les qualités des choses. Nous discutons toute la vie pour dire qu'elles sont telles, ou qu'elles sont, ou qu'entre elles se tissent des accointances pour lesquelles avons forgé verbes innombrables. On me dit qu'il pleut, et le sais, qu'il y a vin sur table et le vois. Belles phrases pour mieux nous reconnaître. On me dit que la pluie est froide et le vin savoureux. Incontinent perd la pluie, et le vin toutes les autres qualités. Si mon chien ronge un os, mon chien n'est plus que mâchoire, et l'os nourriture quelconque. La relation qui unit les choses les tue.
   "Chacun va porter son faix d'idées et d'imagination, vite appetissés par un autre. Ores dira ceci, ores dira cela, suivant la paroisse. Et disant autre chose, si feront les autres, car c'est une chaîne, tu déplaces un maillon, tu la changes universellement. C'est un bâtiment qui chaque jour se refait du tout sans qu'on le voie. Comme nature a ses lois et saisons, ont les mots lois et commerces propres. Tirassés que nous sommes entre l'être et le discours, nos sentences sont de belles machines qui ne fonctionnent qu'à l'intérieur d'une machine plus grosse encore. Et jouons notre personnage, liant les mots en couronnes assorties, dont les fleurs on les choisit pour ce qu'elles sont et les apparions pour ce qu'elles font. Les règles sont connues. Mes familiers mourraient de rire si j'appelais un pain saucisse, et si me venaient vicieuses formes de parler.
   "Mais ce ne sont pas seulement les mots qui dessinent ces figures étranges, ains les figures mêmes et les grappes de figures assemblées. Les règles en sont moins connues. Une phrase en amène une autre, et une société de phrases une autre société selon une logique qui n'est point celle d'Aristote. Il est une rhétorique dont seules sont enseignées les règles les plus apparentes. Si tu ne respectes les cachées, tu seras un fol. Notre prudence nous les fait suivre au peu près.
   "Fâcheux guerdon que notre sapience. Ores nous conduit à la dispute, à la guerre, à la nouvelleté, ainsi que les routiers à la picorée, l'hérétique au bûcher, notre Sauveur sur la croix. Ma mère morte, mon oncle m'a si tôt appris à mettre chaque chose à sa place, que j'ai perdu jusqu'à la mémoire de cette musique céleste où j'étais le ciel, la feuille et l'arbre, et cette voix descendue sur nos corps endormis. "

   L'oncle de Pierre-Alcide voulait que son neveu sût le latin et le grec si possible. La famille disposait déjà d'un administrateur ombrageux pour arpenter les champs du domaine. Il était temps qu'elle produisît un lettré. Une femme aimable ne pouvait laisser derrière elle un Golves comme les autres. Il ne demanda pas son avis à l'enfant qui dut subir la bonne volonté d'un certain Philippe Maucourt, lequel exerçait la profession d'écrivain public à Gassac. Le peuple des tavernes à l'entour avait été abreuvé de la geste du personnage, un ancien étudiant qui cherchait à se faire oublier dans un endroit point trop fréquenté. L'alcool le rendait prolixe et sociable. A jeun, le matin, il montrait une culture solide, et même de l'esprit. Mais les excès de nourriture et de boisson l'avaient déformé au point qu'il était grotesque quelle que fût sa mise. Il en était conscient ; mais que faire quand on aime les bouillons épais, les viandes grasses et les jambons fumés, les bacons, les saucisses, tout ce qui donne soif. A peine avait-il touché quelques pièces qu'il les allait faire passer le plus vite possible dans sa panse, grâce à cette alchimie subtile, ignorée des alchimistes les plus capables, qui transforme l'or en matières viles.
   Philippe Maucourt croyait avoir à s'occuper d'un seul élève, il en eut deux. Un caprice de Pierre-Alcide qui ne voulait rien faire sans la petite Marion. La fillette était bien plus vive que le garçon qui aurait tout planté là tant ces langues barbares lui semblaient mornes. Il rêvait, elle assimilait. En trois mois, elle avait parfaitement retenu ce que le pauvre pédagogue répétait inlassablement à la triste croûte. L'oncle prit un jour son neveu à part :
   – Il est bon que les domestiques soient doctes quand les maîtres ne le peuvent être. Marion saura ce que tu n'as pu apprendre. Et toi, mon neveu, je te laisse libre de courir la campagne si telle est ta condition. J'ordonnerai que, moi mort, elle soit traitée dignement, selon son mérite et sa suffisance.
   Mortifié, Pierre-Alcide suivit avec plus d'attention les leçons qui l'ennuyaient. Les réflexions qui venaient tout naturellement à la petite lui demandaient des heures d'étude. Lorsqu'elle lui proposait de l'aider, il se contentait de serrer les poings. Il arrivait cependant à ne pas perdre pied. La fillette était aussi nonchalante que douée. Ce qu'on lui disait l'intéressait, mais une fois qu'elle avait compris, elle n'y pensait plus. Lui, avec une patience de tâcheron, il se forgeait une culture plus solide, plus approfondie, qui lui permettrait, dans un jour plutôt lointain, de briller autant sinon plus que les gens d'esprit.

   "Comme les terres inconnues de ce monde nouveau qui produit tant d'or dont nous ne voyons guères, les vocables se présentent à nos yeux tels des paysages divers, à tout leurs forêts, leurs fleuves et montagnes. On voudrait tout embrasser, on ne peut rien étreindre. Dans cet univers, chacun se fait sa terre à soi. A la guise des manants qui mettent un mur entre leur foyer et l'exquise horreur de l'univers, nous nous couvrons de mots, car il n'est plus rien entre le monde et nous, même pas la chaleur du giron. Nous y gagnons la douceur du commerce existant entre qui partage la même pitance. A tant se voir, deux ou trois phrases suffisent, on n'a plus froid. Nous y gagnons plus encore la superbe pour ces vastes bâtiments dont peut faire montre icelui qui a beaucoup appris. Sa suffisance lui compose de belles et plaines allées, des hôtels somptueux, de vastes domaines. Nos paroles se présentent à nos yeux comme ces immenses armées. Mais tu peux bavasser, conférer, dispenser tes beaux arguments, pauvre badin, la pluie te mouillera, tu aimeras une femme qu'un autre mignottera, tu connaîtras la faim, et la soif, et la maladie, et la mort. Ils croient pousser plus outre leur domaine, et ne font que l'appetisser, car chacun mot est fait pour en détacher quelque partie. L'arpenteux ne voit que ses bornes. Qui commence d'apprendre, ce sont merveilles. Qui se mêle de comprendre, il ne voit plus qu'un vaste magasin plein de grandes et petites boîtes enfermant elles-mêmes des boîtes plus petites. Ne reste plus qu'à fermer le magasin."

   Dans la cohue des grandes cités, Philippe Maucourt n'eût jamais trouvé pareils élèves. Parfois, devant la réussite de ces deux enfants si différents, il finissait par concevoir une flatteuse opinion de lui-même.
   Trois ans de ce régime, sans rien pour les distraire, le précepteur pouvait être fier de ses disciples qui lisaient le grec et le latin, maîtrisaient le calcul, avaient des notions d'astronomie, d'astrologie, de botanique et d'anatomie, se faisaient une idée aussi approximative que les autres du monde connu, et possédaient un fonds d'histoires exemplaires et curieuses.
   Les enfants aimaient à se promener au bord d'un petit ruisseau en devisant comme de vrais savants. Une fois, Marion qui s'était assise sur l'herbe rangeait des cailloux par séries de dix.
   –  Pourquoi ne pas les ranger par douze, treize ou quatorze ? demanda-elle à Pierre-Alcide.
   – C'est toi qui les range. Aucuns les rangent par vingt, et disent quatre-vingts, six-vingts...
   – Mais je mets dix, puis cent, puis mille...
   – Comme tout le monde.
   – Dès que je ne poursuis pas outre dix, et commence un autre rang, alea jacta est. C'est écrit. Si tu dis chien, animal, être, chose, tout est dit. La machine est là, toute prête, avec les chiens qui ne sont ni liens, ni riens. Du son au vocable, c'est une grande tapisserie où chaque chose a sa place, le son, le vocable et les phrases qu'ils nous laissent prononcer.
   – Je n'entends rien.
   – Une araignée peut-elle avoir douze pattes ?
   –  Pas plus de huit.
  – Si nous avions cinquante guises de nommer un chien, nous ne parlerions pas comme nous faisons.
   Le gamin reste silencieux. Il boude chaque fois que quelque chose lui échappe.

   "Notre raison n'est que pèlerinage. Je sais bien que Saintes est avant Bayonne, et Burgos avant Saint-Jacques. On établit des étapes le long des routes, où le voyageur aime à s'arrêter. Ne pouvant embrasser du regard le chemin de Saint-Jacques, je compte les jours. L'église aura son marché, le marché ses échoppes et ses banquiers, la ville entour et la campagne, et d'autres routes par où viendront viandes et richesses. Ne peut y avoir mot nouveau, sans que le tout se renouvelle et se transforme. "

   Chaque fois qu'ils confiaient à Philippe Maucourt  quelques-unes de leurs divagations, celui-ci préférait répondre par des généralités. Qu'ils se contentent de lire et d'apprendre. Il y avait bien des choses qu'ils ignoraient et que d'autres savaient. A quoi bon se préoccuper de ce que personne ne comprenait ? Le mercier doit remplir sa besace avant que de partir. On avait acheté des coffres pour serrer les ouvrages achetés par l'oncle sur les indications du précepteur dont la tâche se bornait maintenant à discuter avec les enfants sur ce qu'ils avaient lu et cru comprendre. Une sorte d'orgueil le poussait à multiplier les efforts pour dominer encore ses disciples.
   Tout en meublant leur crâne de connaissances qui n'étaient pas de leur âge, Pierre-Alcide et Marion avaient gardé leurs habitudes infantiles, c'est assavoir se donner des coups de pied sous la table, se faire des grimaces, des crocs-en-jambe en toute occasion, s'effrayer l'un l'autre en surgissant brusquement de derrière un arbre, se gourmer comme des goujats, se poutouner pour des riens, courir derrière les poules, imiter le cri du coq, les grognements des cochons, voir qui se mettrait le plus de noisettes dans la bouche, se bombarder à coups de châtaignes dont les bogues laissaient des traces rouges, se flageller avec des orties, faire des questions à ceux qui travaillaient.
   Le meilleur moment, c'était la cérémonie du coffre. Ils s'appliquaient à reproduire la scène originelle. Mais Pierre-Alcide ne pleure plus. Il se laisse aller dans les bras de Marion qui le console ou fait mine. Le haut de son corps pèse sur les cuisses de la fillette assise. Cela se passe en général vers la fin de l'après-midi, sauf quand elle est très fâchée. Il s'immobilise pour mieux sentir l'odeur surie, un mélange de sueur et de fleur moisie, qui se dégage de l'entrecuisse, et la tiédeur ineffable qui traverse la jupe. Derrière le tissu rêche, il devine une peau bien plus douce.
   Cependant, Pierre-Alcide continue de grandir, Marion se transforme en jeune fille. Ils grimpent aux arbres, se cachent des heures dans les herbes pour surprendre un échassier, un écureuil, et lorsqu'ils se battent, c'est pour se mieux connaître. Toutefois, s'il arrive que la main de Pierre-Alcide s'égare en des endroits trop précis, Marion le menace de mettre fin à la petite cérémonie vespérale. Elle ne veut être touchée que par accident. L'adolescent s'arrête net. Il y tient, à l'intermède du coffre ! La cuisse de Marion se fait plus moelleuse. Il sent mieux sa poitrine, tout contre lui. La jeune fille s'amuse à mécaniser ce grand dadais qu'elle cajole comme un bébé. Jamais elle ne s'est interrogée sur l'excitation légère qu'elle se procure ainsi, sans courir de grands risques.
   Elle est plus réservée avec un berger de dix-huit ans qui mène paître ses moutons. Il a nom Etienne. Bien qu'il s'engonce dans d'épais vêtements de peau, il marche comme un cadet que l'on vient de présenter à quelque cour royale. Il ne parle guère, maintenant une sorte de distance entre le monde et lui. Pas la moindre trace de morgue, pourtant. Il aide volontiers les autres, et tâche de rire de temps en temps. Marion est captivée par le beau ténébreux. Elle n'est pas la seule. Elle s'arrange comme d'autres pour se trouver sur son chemin, histoire d'échanger avec lui quelques mots en riant. Il répond en riant, et passe avec ses bêtes. Au début, Pierre-Alcide n'ose montrer à quel point ces courts marivaudages l'exaspèrent. Mais lorsque Marion prétend aller écouter le berger qui joue du flûtiau des heures entières, Pierre-Alcide perd toute retenue allant jusqu'à évoquer les sentiments qu'il éprouve lui-même pour elle.
   – Une fille de ma condition se marie avec des bergers quand elle en trouve, dit-elle en riant.
   Et elle le plante là.
   Il est descendu à la rivière, il y a trempé les mains longtemps, s'est poissé à la vase du fond, roulé dans l'herbe, il a cogné l'écorce des arbres à s'en écorcher les phalanges, grimpé sur les plus hautes branches au risque de se rompre le col. Pour finir, il a pris la décision de ne pas avaler une bouchée tant que Marion ne manifesterait pas pour lui une préférence nette.
   Il l'a enfin retrouvée le soir, comme si de rien n'était, pour la cérémonie habituelle. Aucun reproche, aucune question. La jeune fille n'a rien dit non plus, mais il semble à Pierre-Alcide que les effusions sont plus mécaniques. Pourtant, ne voulant pas réveiller la méfiance du jeune homme, elle le serre à l'étouffer, se laisse aller plus qu'à l'ordinaire. Comme tout cela semble contraint, se dit-il, alors qu'elle l'enveloppe littéralement de ses bras et de ses seins. Il est vrai qu'à présent elle ne ressent plus rien du tout.
   A table, pendant que l'oncle devise avec Marion qui s'est assise près de la cheminée, en compagnie de Ménine et de Marguerite, Pierre-Alcide se contente de repousser les plats, discrètement, et montre le visage le plus paisible qui soit.
   – Vous faites le carême hors de saison, mon neveu. Si ce n'est piété, faudra vous saigner, puisque c'est la mode des médecins que d'affaiblir encore leurs patients.
   – Je ne suis pas malade, mon oncle.
   – Vous l'êtes, qui vous détournez de si bonnes viandes. Le jeûne est une chose excellente en soi, mais dont il ne faut point trop user. Il fait les membres agiles, et l'entendement moins embrouillé. Quand vous y verrez plus clair, vous saurez qu'il faut vous sustenter.

   Le lendemain, l'oncle ne fait aucune allusion au jeûne de son neveu. Marion n'a pu obtenir aucun éclaircissement. La comédie du coffre n'a pas favorisé les épanchements. Elle ne peut le laisser continuer ainsi. Et pourtant...
   La main rugueuse d'Etienne sur son visage. Il garde les distances. Le vent qui s'est mis à souffler plus fort ne déplace même pas sa tignasse noire, ni la grosse peau de mouton. La colline entière semble bouleversée, jusqu'aux bêtes qui s'agitent. Lui seul reste immobile, il la regarde. Tout à coup, elle se met à rire, un peu gênée.
   – Tu ne vas pas me tenir la tête jusqu'à la nuit.
   – J'aimerais bien. On ne regarde jamais assez.
   Il laisse retomber doucement la main, sans la quitter des yeux, il prend son flûteau sur l'herbe et se met à jouer. Le soleil descend lentement, faisant tourner les ombres.
   Marion ne penserait plus à Pierre-Alcide s'il n'eût pris soin de l'inquiéter.
   Avec le précepteur, l'adolescent se montre disert, et développe ses arguments comme si la seule chose qui comptât, c'était la discussion. Il était question aujourd'hui d'un extrait de la Vulgate que Pierre-Alcide entendait traduire à sa façon.
   A midi, il déjeune d'un grand verre d'eau pendant que Marion mastique ostensiblement des charcutailles. Il se sent léger, insouciant, comme s'il naviguait à côté de sa carcasse.
   Marion finit par l'entraîner dehors. Ils marchent une bonne demi-heure, avant de s'arrêter dans une clairière. Ils s'installent sur l'herbe.
   – Faut me dire ce que tu veux.
   – Je ne veux rien, Marion.
   – Cela ne peut durer. Parle.
   – Je fais ce que je veux, tu fais ce que tu veux, chacun dort sous sa couette.
   – Belle défuite ! La cause n'est pas bonne que l'on n'ose plaider. Tes raisons se déferont-elles sitôt dites ? Souffres-tu de tant blâmables affections que tu ne m'oses affronter ?
   Devant ce flot de paroles, Pierre-Alcide éprouve quelque peine à rester impassible. Marion le secoue, il la prend à l'épaule et se met à pleurer. Cela fait si longtemps qu'elle ne l'a vu dans cet état... Aussi émue que la petite fille de naguère, elle l'attire contre son buste.
   –  Je t'aime tant, Marion...
   Elle lui caresse doucement le dos, et lui de même. Sans le vouloir vraiment, ils sont en train de découvrir les vertus aphrodisiaques des gros chagrins. Pierre-Alcide s'attarde en balbutiant sur sa poitrine qu'il manipule avec une ferveur contagieuse. Elle se met, elle aussi à le caresser, à l'embrasser à pleine bouche, si bien qu'en peu de temps ils se retrouvent en train de conclure dans le décor classique. Ils se sont tellement échauffés à s'entreconsoler que, malgré la hâte qu'il met à s'épancher, et le fait qu'elle se livre pour la première fois à ce type d'activités, leur plaisir à tous deux est extrême.
   A la fin, Pierre-Alcide abandonne sa proie pour se rajuster. Il éprouve presque le besoin de faire des galipettes. Ce n'est pas le cas de Marion qui vient de penser au berger. Elle se recroqueville sur elle-même et fond en larmes. Avec un admirable goût de l'à-propos, le garçon lui exprime sa satisfaction. C'est le grand amour pour sûr. Plus il parle, plus elle pleure. Ce n'est rien, dit-il, ils resteront ensemble. Une aventure pareille, cela ne pouvait arriver qu'à eux. Elle ne sait dire que non, qu'elle ne voulait pas.
   C'est ainsi qu'il la ramène, très protecteur, en plein milieu de l'après-midi, tandis qu'elle répète que non, qu'elle ne voulait pas. Elle a failli s'évanouir lorsque lui est parvenue, portée par le vent, la musique du flûtiau. Pierre-Alcide se sent maintenant une faim dévorante, et attend le souper avec impatience.
   Pour tenter son neveu, l'oncle a fait préparer deux beaux chapons. Il ne fait aucune remarque lorsqu'il le voit se précipiter sur la volaille. Il est d'ailleurs assez gourmand lui-même pour ne pas se laisser distraire en d'inutiles conversations. Les bêtes liquidées, il fait crisser la jonchée sous sa botte.
   – Mon neveu, vous êtes un sage. L'appétit devient un plaisir quand on le sait faire attendre.
   Le bonhomme s'étire, rêve un peu, les yeux dans le vague, avant de poursuivre :
   – Je ne sais ce qu'il vous est advenu. Je ne veux ni vous donner le soin de me trouver une belle invention, ni souffrir l'ennui de vous l'entendre conter. M'est avis toutefois que telle faim ne nous vient que lorsqu'on a bien tourmenté son prochain.
   Marion est toute pâle sur son banc.

   A partir de ce jour-là, Pierre-Alcide met une certaine âpreté à jouir de ses appas. Elle commence à se faire à ce constant dévergondage qui la maintient dans un état d'exaltation douce-amère. Elle n'a pas oublié son berger, mais elle n'ose plus aller le voir. Sans se préoccuper de ses états d'âme, le jeune homme se hâte de profiter de l'aubaine tant qu'il peut. Il sait bien que, sans la comédie qu'il a jouée, jamais il ne serait arrivé à ses fins. Ce sont de longues promenades l'après-midi, avec de brusques fringales érotiques dans les champs, près du ruisseau, contre les grands arbres, au bord d'un labour. Ils en reviennent vidés, mais point rassasiés.
   Au bout de quinze jours, elle se décide et va voir le berger. Comment lui dire que tout est terminé avant même d'avoir commencé ?
   – C'est bientôt l'automne, Marion. Voilà deux semaines que je ne t'ai vue.
   – Si tu savais, Etienne...
   Il prend son flûteau, s'assied et se met à jouer. C'est un chant plutôt lent, fait pour ramener la paix, rien de triste. Il s'arrête pour lui caresser les cheveux.
   – Je sais, Marion, c'est notre petit maître. Ne pleure pas. Quand ce sera fini, je serai là.
   Elle se précipite sur lui pour l'étreindre.
   – Quand ce sera fini, Marion...
   Il se remet à jouer. Elle reste un bon moment à l'écouter. On entend la voix de Pierre-Alcide qui appelle.

   "Les gestes, comme les formes du corps, portent leurs messages qui ne sont ni l'objet de nos actes, ni l'espace qui enclôt nos personnes. Ains y a-t-il un effet second lequel dessine les figures de notre destin. Si font les mots et les discours. Ne sont que le témoignage de tout ce que nous ne disons pas. Témoignage tant friable pour ce que chacune parole prend sa place dans le commun bâtiment que nous ne connaissons. L'ordonnance du bâtiment jette son ombre sur le discours et le transforme, et nous. Si que parlons comme un joueur d'échecs déplace les pièces lorsqu'il en est aux commencements. Voilà que son roi se trouve menacé sans qu'il ait vu comment."

   Il n'était pas étonnant qu'à force de subir les assauts de Pierre-Alcide, Marion se retrouvât grosse. Marguerite la traita de malheureuse, Ménine s'affolait. Pour un peu, elles l'auraient frappée, enfermée. L'oncle intervint.
   – On punit trop d'innocents dans notre siècle. Ce n'est pas raison de reprocher à la victime l'impertinence des coupables. Mon neveu fera ce qu'il devra. Paix !
 Marion voyait disparaître son berger dans on ne sait quel brouillard. Un jour, Etienne dit à la jeune fille qui venait lui faire ses adieux :
   –  Enfant ou pas, si notre Seigneur veut nous voir ensemble, cela sera.
   – Je le veux.
   Ils allèrent trouver l'oncle. Ils le cherchèrent longtemps. Le maître de Golves était attablé avec ses laboureurs. Dès qu'il les vit arriver bouleversés, il se leva pour les entraîner à l'ombre d'un châtaignier. Il les rassura.
   Pierre-Alcide errait dans les collines, à la recherche de la jeune fille, braillant comme un veau. L'oncle surgit devant lui.
   – Il ne faut plus approcher Marion, mon neveu. Dans l'état où la voici, le berger l'épousera.
   L'adolescent voulut fuir, la poigne du grison l'arrêta.
   – Elle continuera de suivre les leçons de Philippe. Vous lui ferez bonne chère. Toutes les garces qu'on séduit ne sont pas pour nous. Vous avez couché avec Marion pour qu'elle ne couchât pas avec le berger, et le berger élèvera votre enfant. J'y pourvoirai de même. Vaut mieux que vous n'y prétendiez aucune part.
   L'oncle se détend.
   – Triste fortune que la nôtre, mon neveu. Nos sentiments nous égarent en des voies qui nous doivent rester étrangères.

   Après avoir cru mourir de chagrin, Pierre-Alcide fut surpris de se faire à cette nouvelle situation. Bien sûr, il enrageait de ne pouvoir prendre Marion dans ses bras, mais celle-ci prenait de plus en plus de volume. L'épanouissement des traits des l'aimée, le gonflement de son buste, et les quelques nausées qui la saisissaient aux moments les plus incongrus, avaient beaucoup fait pour le guérir de son mal d'amour. Savoir se résigner à l'inévitable est une vertu stoïcienne. Le jeune homme se prenait pour un vrai philosophe.
   A la fin du printemps, c'était entre Pierre-Alcide et Marion comme si rien ne s'était passé. Ils faisaient enrager Philippe comme avant. Marion était heureuse avec le berger.
   L'accouchement se passa bien. L'oncle cherchait à reconnaître dans l'être larvaire qui lui fut présenté les traits de la femme qu'il n'avait pu oublier. La jeune mère n'eut aucun mal à rejoindre la ferme qu'on leur avait donnée. Le surlendemain elle avait la fièvre. Pierre-Alcide alla chercher le seul médecin de Gassac. Il s'arrêta à peine dans la chambre de Marion qui délirait, méconnaissable. Les cheveux lui collaient au visage comme des toiles d'araignée. Les yeux fermés, elle protestait contre l'injustice de son sort. Il était question en vrac de la tunique de Nessus, du flûtiau, du berger, des moutons, d'Orphée, d'une flèche que l'on croit inoffensive dans son carquois mais finit toujours par atteindre sa cible. Le berger n'y comprenait rien. Il la berçait, lui essuyait le visage, lui parlait doucement. Pierre-Alcide balbutia quelques excuses avant de s'enfuir.
   Le lendemain à l'aube, le jeune homme n'avait pas dormi et ne s'était pas déshabillé rêvait, assis sur son coffre. L'oncle allait partir. Au moment où il posait la main sur l'épaule de son neveu, le berger entra, en brandissant un superbe coutelas. Il leva la tête, aperçut Pierre-Alcide, et se précipita dans l'escalier qu'il monta si vite que personne ne put réagir. Au moment où il allait atteindre le jeune homme, l'oncle le prit à bras-le-corps et le jeta par dessus la balustrade, sur la table dressée en bas. La table cassa net. Le berger ne bougeait plus. L'oncle descendit les marches tranquillement pour aller constater sa mort.
   – Je crois, mon neveu, que Marion n'est plus, dit-il avant de sortir.
   Il revint une demi-heure après, tenant dans ses bras l'enfant qu'il tendit à Ménine.
 – Il convient maintenant, mon neveu, que vous appreniez le monde. Vous partirez étudier à l'Université de Bordeaux. Je ne pense pas que cela vous sera difficile. Mais il vous faudra aussi changer vos humeurs. Il y a dans votre personne un mélange de sentiments et d'amour propre. Vous ne pourrez vous passer d'adoucir vos malheurs supposés en pleurant sur le sort de vos victimes. Vous n'êtes pas un méchant homme. Tâchez à ne le point devenir.
   Deux drames, la bénédiction qui accompagne ceux qui partent pour la vaste vie, Pierre-Alcide est triste, mais il sent qu'il devient un homme.
   L'oncle ne le voit déjà plus. Il ne peut détacher les yeux de son petit-neveu qu'on a prénommé Marion, comme sa mère.


© texte R.Biberfeld - 2012   -   © photo F. Grollier  -1978    
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