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Une nouvelle extraite de

Les remontées mécaniques

de René C. Biberfeld


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Champbievre
LE BON MEDIUM

   A peintre illustre, grand sujet. Un exempt qui n’a que les moyens de se faire modestement immortaliser offre un sujet ordinaire. Le Chevalier de Sainte Croix, mis comme on peut l’être devant qui vous portrait, s’efforce de garder une mortelle contenance, et, pour se désennuyer, songe à huit femmes exsangues ramassées par les archers ces quatre dernières années. Si la catin attire, outre les chalands, des furieux brûlant de l’éventrer, le guet finit généralement par les prendre sur le fait, car ils sont incapables de s’arrêter, à moins qu’une méchante affection n’en vienne à bout avant la maréchaussée. Ces gens-là laissent la victime baigner dans son sang, spectacle aussi exemplaire que celui de leur futur supplice.

   Les femmes qui l’occupent n’étaient point des catins. Elles ont été vidées de leur sang, dont nul ne sait ce qu’il est devenu. On cherche un monstre altéré. Ce monstre, songe le Chevalier, serait bien délicat. Il a fallu dévêtir les mortes pour trouver une trace des plaies, et les traces étaient bien plus petites qu’on ne l’eût attendu. A peine si une meurtrissure au col trahissait une possible violence. Le monstre pitoyable ne voulait pas qu’elles souffrissent. Aussi sobre que pitoyable, il s’est contenté de deux femmes par an. Le lieutenant criminel flaire on ne sait quelles pratiques diaboliques. Celles-ci ne sont le fait que de fanatiques sans aucun sens commun, peu soucieux de ménager leurs hosties. Quant au buveur maniaque, il ne saurait s’arrêter à une demi-chopine ; il lui faut boire beaucoup et souvent, d’un sang qui ne se conserve guère. Si altéré qu’il soit, il ne saurait en avaler chaque fois un setier. Monsieur de Sainte-Croix pressent d’autres raisons que la folie sanguinaire ou sacrilège. On cherche un dément ou un sectaire, le hasard livrera peut-être un curieux, un de ces doctes originaux qui fouillent jusque dans les entrailles de leur prochain pour en extraire quelque adamantine merveille. A partout voir le malin, on laisse courir de dangereux libertins qui vont à leurs affaires sans même songer à offenser Dieu.

   Il rêve, une main sur l’accoudoir et l’autre sur les chausses, le vieux Champbièvre l’a voulu peindre ainsi, ne le trouvant pas digne de poser debout, dans tout l’éclat de sa gloire, ou chevauchant. Point de fenêtre ouverte sur la ville et sur le ciel, un mur sans tenture, son fauteuil et rien d’autre, pource qu’il se faut bien seoir. Non qu’on ne puisse apparaître dans un plus noble théâtre. Qui voudrait y mettre le prix, il deviendrait Alexandre à Issos. Les amateurs de grandes machines préfèrent un Champaigne, ou un Vouet qui vous offre en plus de la balustrade, un temple, des jardins, un beau soleil d’après-dînée, et quelques nymphes brûlant de vous étreindre. Le Chevalier de Sainte-Croix ne veut croiser que son propre visage dans sa petite galerie, en compagnie des autres qui s’y trouvent déjà, celui de Madame de Sainte-Croix, et celui des enfançons, un petit Sainte-Croix habillé comme un grand, une demoiselle Sainte-Croix encore en lisière, et qu’il faudra établir. Pour deux tableaux, le vieux Champbièvre en offre un troisième : un paysage avec des vaches, une masure et du linge qui sèche. Il ne cesse de le peindre et de le repeindre sans que l’on puisse un instant soutenir qu’il y ait deux peintures identiques. Est-ce le jour qui change ou la saison ? A partir d’un seul sujet l’on rend l’infinie variété des oeuvres du créateur. Jadis, en garnison à Aix, le Chevalier avait entendu parler d’un original qui, tout occupé à peindre la même montagne, n’en voulait connaître d’autres. Il se passera des lustres avant que l’on ne trouve son pareil, pensait-il. Il n’espérait pas le rencontrer dans Paris. Le vieillard lui a volontiers confié qu’il n’acceptait des commandes que pour se ménager les moyens de travailler au seul objet qui lui importât, ce paysage.

    Que Champbièvre ait le visage émacié des ermites dans leur Thébaïde, passe. Qu’il soit fait comme un échalas et gris comme un hareng, pourquoi pas ? Mais il semble si avenant que l’on conçoit mal qu’il ait pu se lancer dans de si arides recherches. D’aucuns savent trouver Dieu dans un pépin de pomme, leur extérieur est encore plus ingrat. Le vieux Champbièvre a beau jaser pour le divertir de sa languissante immobilité, les dépouilles des femmes exsangues ne semblent pas vouloir le quitter. Il suffit d’un rien pour le ramener à ses cadavres. Et ce rien, c’est l’étrange couleur de l’huile dont le bonhomme se sert pour lier ses pigments. Certains laissent cette huile des semaines entières blanchir au soleil, dans des bocaux de verre scellés. De moins délicats se contentent d’une liqueur plus sombre. Celle de Champbièvre présente une belle nuance rose clair. On dirait d’un sang en train de se délayer dans une flaque. Monsieur de Sainte Croix juge la comparaison piquante, et ne saurait la taire. Le bonhomme contemple ses godets et reconnaît que le mot semble congru.
    – Ce n’est sûrement pas facile d’obtenir une si belle couleur. Elle doit vous embarrasser pour les tons plus clairs.
   – Point du tout. C’est le pigment qui donne la couleur. Cette liqueur ne sert qu’à le lier. Sous le plus pâle épiderme, le sang n’est pas moins rouge.

   Voilà qui s’appelle venir au fait. Le Chevalier ne concevait guère de liaison concevable entre cette huile rosâtre et le sang des hosties. Il y songeait sans se le vouloir clairement énoncer. On n’est point fondé à prendre l’aphorisme d’un maître pour la confession d’un coupable. Où irait-on, Seigneur, si l’on pouvait accuser un homme sur d’aussi maigres raisons ? L’office du Chevalier n’est pas d’instruire, mais d’amener les suspects devant le lieutenant criminel. On ne saurait être à la fois la tête et le bras. Un bras n’a pas à penser.

   Le bonhomme, tout à sa tâche, prend quand même le temps de se rengorger comme un qui ne parvient pas à cacher son contentement. On ne trouve pas un aussi joli mot tous les jours. Le moins que l’on puisse dire, c’est qu’il n’a pas la mine d’un coupable. Mais le Chevalier dormira mieux s’il parvient à dissiper quelques méchants nuages.
   – Le sang donne la vie à l’épiderme, aussi pâle soit-il. Une vie que l’on ne rencontre pas sur la toile autant qu’on le voudrait.
   – Le sang participe de la vie d’un homme comme de celle d’une bête. Je parle de ce sang chaud qui circule dans les veines, non point de celui dont on ne fait que du boudin. Il convient de chercher bien plus haut les principes de la vie. Et celle qui anime un ours ou une poule n’a aucun rapport avec la nôtre. Peut-on même soutenir que la mienne soit comparable à celle de mon prochain ? Encore toutes ces vies-là n’ont-elles rien à voir avec celle qui sourd de certaines oeuvres, et ne saurait animer un vrai corps. Le chypriote Pygmalion s’y est trompé, qu’une déesse assista pour qu’il pût faire d’une illusion une épouse sortable.

   Le Chevalier aime les mythologies quand on les lui représente. Mais il ne faut pas qu’il ait le sentiment qu’on essaie de changer de conversation.
   – Et d’où vient cette vie dont frémissent parfois les figures peintes, sinon des sujets ?
   – Les sujets se portent en général fort bien, et s’en retournent chez eux sans avoir perdu une once de cette précieuse vie. On les retrouve aussi gaillards. M’est avis que nous ne la pouvons trouver ailleurs que dans nous-mêmes, et que nous ne nous remettons au métier que pour nous purger de quelque surplus. Notre bonheur réside dans le fait que nous le puissions négocier, afin de nous pourvoir du nécessaire. De pauvres surplus, Chevalier, qui croupissent à des milliers de lieues de nos belles conceptions, comme peuvent l’être nos excréments de ce qui nous a nourris. Ces beautés que d’aucuns admirent ne sont qu’un pis-aller pour ceux qui les leur découvrent.

   Comment empêcher le bonhomme de philosopher ? Pur babil ou fuite subtile, ce n’est point le moment de laisser flotter les rênes.
   – Travailleriez-vous de la sorte si vous n’étiez frustré de cette beauté que vous poursuivez en vain? Pour moi, chacun de vos paysages respire la perfection. Votre herbe, on en mangerait si l’on était une vache, et vos vaches ne demandent qu’à nous donner du lait. On sent presque la brise légère qui effleure le linge en train de sécher. Quant à vos portraits, on dirait qu’ils sont sur le point de parler. En un temps où les grands se font peindre pour ressembler à des statues, vous nous rendez notre chair. On pourrait croire que vous avez un secret. Les vivants que l’on croise ne sont pas aussi vivants que vos peintures.
   – Nous avons tous nos secrets comme n’importe quel faiseur de sauces. L’art seul ne suffit pas, il y faut notre main, tous ces détails apparemment sans importance dans les apprêts, dans la façon.
   – Sans vouloir percer de tels secrets, tous ces détails ne concourent-ils pas à ces efforts pour approcher cette impossible perfection, que vous seul envisagez, et point nous qui applaudissons au change ?
 – Vous accordez trop d’importance à quelques tours de main. Tout commence dans notre tête. Nous vivons tous sans y penser, ne laissant échapper les caractères de cette vie que par éclairs. Nos prophètes ne nous invitent-ils point à nous servir de nos yeux pour voir, de nos oreilles pour entendre ? On dirait de corps morts qui vont à leurs affaires. Un arbre est plus vivant, voire une pierre, à bien considérer. A force de ne point vivre, un ermite est plus vivant que nous qui nous agitons, qui nous entreflairons, qui nous entremêlons à l’aventure afin d’échanger nos plus exquises humeurs dans d’heureuses saccades.
   – Il est vrai. Que faisons-nous de notre sang ?

   Le vieux Champbièvre éclate, tout secoué comme un prunier sous une giboulée.
   – Il est bien question de notre pauvre sang, Chevalier ! Une ligne, un trait, une ombre, un coup de pinceau, tout cela peut frémir beaucoup plus qu’un plein baquet de sang.
   – Tout commence dans la tête, comme vous le dites, maître Champbièvre. Il existe bien des façons de chercher le grand’oeuvre. Un alchimiste, un sorcier donneraient leur propre sang pour un poil de mandragore. Combien de marmots Gilles de Rais dut-il immoler à seule fin de graisser ses alambics et ses cornues ? Combien se sont perdus dans ses creusets inépuisables ? La science est une maîtresse insatiable. On y peut bien sacrifier quelques-uns de ces morts qui se croient encore vivants.
   – A la bonne heure, Chevalier ! Vous eussiez fait un peintre hardi. De telles conceptions donnent de l’assurance. Que n’avez-vous étudié ? J’aurais aimé contempler de vos chefs-d’œuvre. J’y eusse appris combien l’art s’épanouit aux dépens du genre humain, lequel s’avère assez fécond pour que l’on puisse user à loisir de quelques spécimens sans menacer son existence.
   – Vous ne trouverez en moi nulle trace d’appétence pour de tels travaux. Les beaux-arts fleurissent avec à peine une poignée de maîtres, quelques protecteurs et une multitude de badauds. Je me range parmi les badauds. Parfois j’accède au rang de mécène par accident, le temps d’une portraiture. Je ne saurais lever la main sur mon prochain afin de me perfectionner dans un art que d’autres pratiquent mieux que moi..
   – Je vous ai mal entendu. Vous badiniez sans doute.
   – On ne badine pas avec un tel objet.
   – Mais que faisiez-vous donc ?
   – Je rêvais à voix haute.
   – Etrange rêverie !
  – Excusez-moi ! Pour confondre un criminel, il est bon quelquefois de percer leurs raisons. Si je ne parviens pas à concevoir ce qui pousse un homme à commettre un crime, je ne parviendrai pas à le débusquer.
   – On tue, je crois, pour de plates raisons. Suffit que l’on ait faim, ou que le sang se mette à bouillir. La pauvreté, la convoitise et la paresse multiplie le nombre des coupe-bourse, des tire-laine, des cagnards, de toutes sortes de brigands. Ils viennent d’eux-mêmes se prendre à vos lacs, à condition que vous ayez assez de gens pour vous prêter main-forte.
    – Ce sont là des criminels ordinaires que l’on ramasse à pleines poignées.
   – Vous rêviez donc à un criminel moins ordinaire. Ce sang dont vous faites état, en auriez-vous perdu plus que de raison ?
  – Ce n’est pas moi qui l’ai perdu, mais quelques femmes exsangues, abandonnées dans les rues ces dernières années.
   – Et leur sang viendrait subtilement colorer l’huile de mes peintures ! Vos conceptions me semblent pour le moins audacieuses.
  – Quelque audacieuses qu’elles soient, elles ne présentent guère de dangers. J’appréhende et je n’enquête point.

   Le bonhomme n’a pas besoin d’être rassuré. Le visage est resté serein, pensif. Ces propos n’ont pas eu le pouvoir de lui faire interrompre sa tâche.
  – Vous devriez confier vos soupçons au lieutenant criminel. Après m’avoir interrogé, peut-être voudra-t-il se faire peindre.
  – Ce sont là de bien vagues soupçons. Quand on soupçonne si peu, on soupçonne comme on pêche à la ligne. Personne n’est à l’abri. Moi-même, il faut que je me gourmande pour ne pas en arriver à me soupçonner.
   – Puisque vous m’avez fait l’honneur de me distinguer, contez-moi la chose.

   Le Chevalier fait son récit en fixant le bonhomme. Il le félicite aussi de sa patience. D’autres seraient piqués qu’on les crût capables de saigner des femmes à leurs moments perdus, fût-ce pour d’excellentes raisons.
  – Si l’on allait s’offusquer pour l’ombre d’un soupçon, il se faudrait armer contre la terre entière. Au moins vous m’estimez suffisamment sensible pour ne point saigner les gens malproprement. Et je fais d’assez belle peinture pour qu’on y subodore un terrible secret. Jamais on ne me dit un tel compliment. Il vaut ce qu’il vaut. Il me touche.

   Le vieux Champbièvre recule d’un pas et considère son oeuvre.
  – Je n’en ai que plus de regrets en vous annonçant que votre portrait est terminé.
   Il pose le tableau contre le mur.
  – Je viendrai demain à cette heure-ci m’occuper des vernis et du cadre, si je ne vous suis pas trop importun.

   Le Chevalier ne peut quitter le tableau des yeux. C’est bien lui, mais tel qu’il ne s’est jamais vu. Un homme prêt à sortir de la toile afin de procéder en son office. L’œil est sûr, la main n’a pas besoin de se lever pour qu’on le comprenne. On dirait la justice en marche. A peine s’il tourne la tête quand le bonhomme quitte la pièce, toujours secoué de son rire étrange d’échafaudage vacillant sur ses bases.

*
      S-D CHAMPBIÈVRE  Par K.S. Giacherre

      Dans cette trop brève nouvelle, l’auteur met en scène l’épisode le plus connu, mais certainement le moins authentique de la vie de Sylvain-Déodat Champbièvre, qui vécut de 1585 à 1655.

      Il n’est peut-être pas inutile de faire ici un bref rappel de l’état de la peinture française au début du XVIIe siècle. Le classique mythologique domine avec Simon Vouet, né en 1590, et Laurent de la Hyre, de seize ans plus jeune. D’un côté les fastes à l’Antique, de l’autre, l’austérité picturale avec Champaigne. Souvent schématiques, ces définitions n’en sont pas moins fondées, tout comme cette volonté d’entre-deux où se complaisait Champbièvre, que sa discrétion a trop souvent écarté de nos manuels d’histoire de l’art. ‘La pompe de notre temps vaut bien celle que l’on prête aux Anciens', c’était son propos, du moins publiquement. Il laisse le souvenir d’un excellent artisan ne rajeunissant que les tenues et le décor, qu’il veut contemporains, dans un strict respect de la technique de représentation. La découverte fortuite d’une toile signée de lui dans les combles du domaine de Denonville (Eure et Loir) en 1988 a remis en cause cette vision réductrice.
   ‘Le Coteau’, toile d’une dimension moyenne, n’est pas datée, mais l’inscription S-D ChampB l’identifie aisément, outre le fait que l’auteur était un protégé du Sieur de Denon. Au dos, le bois du cadre porte au crayon ‘Coteau’.
     Andrew S. Labart, utilisant dix ans plus tard sur des bases de données d'antiquaires une version expérimentale du logiciel de reconnaissance des formes ‘4D morph’TM remarqua que quelques toiles sans date, sans signature et attribuées sans grande originalité à un ‘Anonyme du XVIIe’ représentaient le même paysage, le plus souvent cadré à l’identique. Seules variaient les heures, les saisons, les techniques. Il semble qu’on ne puisse actuellement en recenser avec certitude qu’une petite dizaine dispersée dans des collections particulières. Mais cela suffit pour qu’on soit amené à repenser la biographie de S-D. Champbièvre.

      Fils puîné d’un riche drapier de Chartres, il était né à Denonville où ses parents avaient une résidence d’été. Encore enfant – on restait enfant très tard à cette époque – il accompagnait souvent les tailleurs de son père chez les notables et prenait un vif plaisir à les croquer au vol pour les présenter vêtus de telle ou telle nouveauté vestimentaire. Il raconte dans ses lettre à sa sœur qu’un soir de juin, le Sire de Denon, au vu d’une de ses esquisses lui dit par plaisanterie que si le peintre de Sa Majesté venait à disparaître, il pourrait se présenter à la place. Ce talent, continûment exercé, ne l’empêcha pas de suivre des études de Droit dans l’intention de reprendre l’affaire familiale avec son frère. A Paris il trouva tout naturel de fréquenter les endroits où se retrouvaient des 'artisans en peinture’, dont le jeune Vouet. En 1614, celui-ci part en Italie, lui laissant, à défaut d’une vraie clientèle, un réseau d’amateurs.

     Plus question de revenir à Chartres. Il laisse les tissus à ses frère et se consacre à sa peinture. Le milieu des artisans-peintres étant restreint, il fit rapidement connaissance avec un jeune Belge, un austère virtuose, Philippe de Champaigne. Tous deux étaient à la recherche d’un ‘nouveau peindre’ échappant aux canons académiques. L’un allait le porter à une hauteur inégalée jusqu’à Manet, l’autre oeuvra dans l’ombre, mais avec encore plus d’avance sur son temps puisqu’il préfigurait les Impressionnistes. ‘Le Coteau’, au titre provocateur pour tout autre qu’un Beauceron qui ne connaît de relief que par sa Cathédrale, est une toile floue. Par ce simple fait, elle n’est plus inspirée par Dieu, mais par le serpent. En effet, pour plus de deux siècles encore, la peinture montrera le net, le précis, le piqué, à peine estompés au loin par le sfumato si la perspective l’exige. La ‘profondeur de champ’ n’apparaîtra qu’avec la photographie. Le peintre feint d’ignorer l’indispensable mouvement d’accommodation qui permet de passer de l’arbre à la plaine d’arrière plan. Même remarque en ce qui concerne le flou dû à la vitesse : Mercure dans son vol si vif qu’il semble lancé par ‘la fronde baléare’ (Ovide), qui fond le plomb tant est grande la vitesse qu’elle lui communique, voir le tableau de Laurent de la Hyre ’Mercure et Hersé’, est détaillé comme une vue prise au millième de seconde. Plus généralement, c’est le Temps dans son entier qui est figé. Quant au flou dû à la fatigue du corps de l’artiste – et non du modèle – il faudra attendre Proust pour en avoir un aperçu littéraire : ’... il cherchait d’après la forme de sa fatigue, à repérer la position de ses membres, pour en induire la direction du mur, la place des meubles...’, et Francis Bacon en peinture.

     Pour Vouet, Latour, La Hyre, la vision humaine est triviale, celle de l’artiste, divine car c’est celle des Essences. C’est aussi l’opinion professée publiquement par Champbièvre. Dans son privé il n’en va pas de même, il se départit de son omnivoyance, il tente de peindre ce qu’il voit, de rendre ce qui ne peut que s’entr’apercevoir. Dans ‘Le Coteau’, seul le tronc de l’arbre au premier plan est net, les reste du tableau est brouillé par la distance, la chaleur, le mouvement du vent. A peine a-t-il terminé sa séance, le décor a changé. Il lui faut donc revenir, noter les transformations. Autant de séances, autant de toiles. Fixer la construction d’une maisonnette, voir arriver la fermière, ses vaches, son linge, se décrépir l’habitation… En un mot évoquer le passage du temps et de la Faucheuse. On comprend que ce propos ne soit pas de saison quand il s’agit de meubler les murs d’un château. Moins habile ou moins discret, le peintre à la recherche de cet absolu eût été vite taxé de diverses hérésies. Dans la nouvelle de R. Biberfeld, le Chevalier de Sainte-Croix ne s’y trompe pas. Avec son flair de policier il subodore un secret, même s’il vise à côté. Champbièvre en tire profit, laissant se propager une boutade, et qui n’est que boutade, mais par où se fait la monstration de l’excellence de sa peinture. Conscient du fait que le réalisme de la technique ne servait qu’à masquer la non figuration du réel il ne voulut dans ses essais que laisser la trace de ce qu’il advient du réel après une désidéalisation radicale. Les temps n’étaient pas mûrs pour une telle révélation. Paraphrasant Susan Sontag ‘La réalité c’est ce qui ressemble à la photographie’, nous pourrions dire que pour les contemporains de Champbièvre, la réalité était encore ce qui ressemblait aux tableaux. A la condition qu’ils fussent ‘réalistes’ dans leur facture c’est à dire teintés d’un mythologisme de bon ton. En 1650, Laurent de la Hyre est à la tête de l’Académie et peint l’Allégorie de la Grammaire : une gironde ménagère arrosant des fleurs de rhétorique en pots avec un pichet de grès bleu... VOX LITTERATA ET ARTICULATA DEBITO MODO PRONUNVCIATA.
   L’historien de l’art retiendra de la nouvelle de R. Biberfeld la rigueur et la pertinence de sa documentation, plus qu’honorable pour un spécialiste du langage. Du beau langage.

     K-S Giacherre – Rome 2002


Le Coteau

...un paysage avec des vaches, une masure et du linge qui sèche

                                                           NOTES
    Langue :
    Le texte ne comporte pas de difficultés majeures dues à la langue. Il est néanmoins toujours possible de consulter le Trésor de la Langue Française à l’addresse :

             http://atilf.atilf.fr

   Images :
   La photo de couverture est bien entendu le ‘Portrait d’Homme’ de Philippe de Champaigne, (Huile sur toile, 91 x 72 cm - Musée du Louvre) dont le modèle est réputé inconnu. Et pour cause ! Peint en 1650, il représente en fait Champbièvre sous les traits flatteurs d’un quadragénaire amène, alors qu’il approche de ses 65 ans. Toujours soucieux de sa tranquilité celui-ci n’accepta l’hommage de son illustre cadet et ami qu’à la condition qu’on ne le reconnût pas trop aisément. En appliquant au visage un logiciel de vieillissement – mis au point pour Interpol – on obtient une image plus conforme à la réalité. Pour brouiller encore les pistes, Champaigne a peint son ami en miroir, comme en témoigne le naevus qui figure ici du bon côté, sur la joue gauche ; enfin, Champbièvre, ambidextre, peignait en public de la main droite, mais en privé de la main gauche, celle qui ici est au premier plan. 
   L’examen aux Rayons X montre un objet vertical posé sur le rebord, près de la main. Les chercheurs ont pris la liberté d’y faire figurer un flacon du fameux medium... 

   Références : 
   Diver, S., Gausch, W. - Champaigne’s ‘Portrait of a Man’ as Champbievre face. Amer. Review of French Portraitists, 28, 98-105, 1999

   ‘Le Coteau’, ( Huile sur toile, 144 x 97cm – Musée du Louvre, réserves ) a fait l’objet de plusieurs communications, dont :

   Sairré, F. & De Rivières, J-C, Un précurseur des Impressionnistes au XVIIe Siècle. Bull. Société Antiquaires de l’Ouest, 86, 2-53, 1989

   La découverte de ses clones est publiée dans :
   Andrew S. Labarth. Searching the Web with 4D morphTM. Computers and Pictures. American Imago, 34/4, 297-312. 1998


   Citations littéraires :
   PROUST, M. A la recherche du temps perdu, in Le Temps retrouvé. Paris Gallimard, La Pléïade, t. III
   OVIDE Metamorphoses II 721-760

© nouvelle R.C. Biberfeld
© photos f grollier 1979 /  jh robert - 2003
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