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Tête à Claques










tête à claques



 C’est la disgrâce d’Orphée.
 Quand il se retourne pour regarder Euridyce, il la voit.
 S’il l’avait, comme nous autres, irregardée sans la voir,
 il l’aurait ramenée des Enfers.
 (Gaston Branque : Le scalpel indécis)



    Comme tous ses ancêtres masculins, Alphonse Amédée Georges Albert Camille Gaspard Inocybe de Patouillard est affligé d’une tête à claques. La robustesse et la vivacité des mâles de la lignée dissuade les amateurs d’en tirer les conséquences qui s’imposent. Ennemis des familles nombreuses, ils disposent, depuis la troisième croisade, de tisanes anticonceptionnelles, dont ils ne font pas état, pour ne pas avoir affaire à des prêtres qui voient le mal partout. Leur longévité naturelle, leur résistance aux maladies qui déciment les entours les dispensent de s’affliger d’un essaim de marmots qui ne manque pas de réclamer toute l’attention de leurs géniteurs avant de disparaître, dans l’espoir qu’il y en aura bien un qui arrivera à l’âge adulte. Les Inocybe de Patouillard femelles échappent à la malédiction de la tête à claques ainsi qu’aux fièvres puerpérales qui empêchent les petites pestes de devenir de vieilles emmerdeuses. Tout ce monde-là tire sa révérence, d’un coup, passée la nonantaine, en tombant à l’endroit même où il se trouve, s’il n’est pas assis ou couché. Il est arrivé à quelques croque-morts de claquer le beignet d’un Inocybe de Patouillard défunt avant de le coucher dans son cercueil. Preuve que, chez les mâles de la famille, sa tête à claques, on se la garde jusqu’à ce que le dernier lambeau de chair laisse à nu son anonyme vanité. Les filles donnent le jour à des garçons qui en sont affligés, quel que soit le géniteur, lequel s’aperçoit, à l’usage, que la sienne présente, à l’occasion, un aspect moins flatteur.
   Ils ont traversé les siècles sans participer aux campagnes de leurs princes, comme de simples ci-devant protégés par leurs gens, leurs forêts, leurs marais, et leur falaise. Une chevauchée du Prince Noir a bien failli se terminer sur leurs terres. On lui a fait entendre que mieux valait passer son chemin, et qu’on ne se donnerait pas la peine de le poursuivre. Loin de tondre leurs gens, les Inocybe de Patouillard ont participé à leurs travaux,  les ont aidés à dissimuler le plus clair de leurs ressources aux créatures des intendants, ont eu, quand il le fallait, leur curé jureur — un serment fait à des jacobins a autant de valeur qu’une bouse de vache, et ce n’est pas le nom de Dieu que l’on invoque en vain, à moins de le confondre avec l’Être Suprême. La conscription les a pris de court, mais permis de vérifier qu’ils avaient plus de chance que n’importe qui. Ils tiraient immanquablement le bon numéro au dix-neuvième et, pris dans la rafle des mobilisations générales, ils en sortaient indemnes, malgré leur intrépidité naturelle.
   Plus soucieux de leur confort que de leurs traditions, ils n’ont pas hésité à transformer leur château pour répondre aux goûts de leur époque. L’urbanisation sauvage, plus efficace que les chevauchées du Prince Noir, a rasé leur forêt, asséché leur marais, et ne leur a laissé qu’un grand parc, un potager, et un jardin de curé, derrière leurs hauts murs. On accède au lotissement qui a remplacé leur village par une rampe qui défigure la falaise.
   Les mâles conservent les six prénoms en usage dans la famille, peu importe l’ordre adopté par les géniteurs. Ils se sont tous fait faire leur portrait, comme les filles, et celui-ci figure dans la zigzaguante galerie qui se fraie un passage entre les pièces de leur demeure. D’un anonyme du XIVe à Ernest Pignon-Ernest, en passant par Fouquet, Chardin et Manet, tous les hommes de la lignée exhibent leurs têtes à claques, y compris dans un Picasso, où le modèle n’est pas vraiment reconnaissable, mais la tête à claques parfaitement rendue. Les demoiselles ont un air de famille, mais pas une tête à claques.
  L’on a toujours su tirer profit des canailleries des financiers, variantes actuelles comprises. On pratique un métier pour se désennuyer au rythme qui convient à chacun. Avocats sans cabinet, notaires sans étude, restaurateurs de tableaux confidentiels, écrivains secrets, peintres du dimanche, économistes publiant sous pseudonyme des ouvrages condamnés par la profession, les Inocybe de Patouillard ne tiennent pas à se faire connaître ; Alphonse Amédée Georges Albert Camille Gaspard a fait paraître, à compte d’auteur, un essai, en latin, consacré à la typologie des langues, dont s’inspirent discrètement quelques linguistes encore capables de le lire, sans pouvoir évoquer, sous leur propre nom, l’essentiel de sa thèse : pas de langue mère, des bricolages locaux d’où naissent des sabirs qui donneront les dialectes dont on fait des langues nationales, lesquelles entraînent d’autres bricolages, le seul exemple que l’on connaisse de mouvement perpétuel, mise à part la dérive des continents. Son fils, Georges Alphonse Albert Camille Amédée Gaspard, fait des recherches dans son propre laboratoire sur la conservation de l’énergie, dans l’espoir de pouvoir un jour déposer un brevet qu’il ne vendra pas, car il compte le mettre gracieusement à la disposition du public, preuve que, dans la famille, l’on ne comprend pas le monde tel qu’il est. Les filles, aussi inventives, sont, hélas mises en avant par leur époux. Pour plus de commodité nous n’utiliserons à partir de maintenant que le premier prénom des mâles.
   L’on épousait jadis, de loin en loin, une fille Canterelle, célébrant du même coup, avant l’heure, les noces de la noblesse et de la bourgeoisie. Celle-ci ne reniait pas les origines artisanales et marchandes de sa prospérité. La Révolution de 89, puis l’industrielle, avant le règne des affairistes insatiables, des rentiers frileux, et des courtiers joueurs, avaient mis un terme à ces unions. Pour honorer les membres les plus estimables de la lignée, les Canterelle donnaient à leurs enfants des prénoms dont s’est inspiré Christophe, dans son immortelle Famille Fenouillard. Alphonse n’ignorait pas qu’il renouait avec cette tradition en épousant une Artémise Canterelle.  
   Une tête à claques, ce n’est pas un atout décisif dans une politique matrimoniale qui prend en compte les inclinations des promis. Mais quand on a une voix à vous arracher les tripes, quel que soit le timbre et le registre, quand l’on dégage des phéromones à faire tomber raides les filles que l’on désire…  celles qui n’inspirent que des poussées de sève, point de phéromones… on limite les chances de se tromper. Les Inocybe de Patouillard ont beaucoup d’esprit, ce qui ne gâte rien, et ne sont pas tout à fait dépourvus de sens commun, ce qui peut tout gâcher.

     La personne, ce n’est pas qu’étymologiquement un masque, l’on doit montrer un certain discernement dans le choix du sien. Les masques présentent les mêmes inconvénients que les chaussures qui, à l’usage, peuvent s’avérer des instruments de torture dignes de la Sainte Inquisition, qui abandonnait, par charité chrétienne, ses victimes pantelantes au bras séculier. Un bon masque n’est pas fait pour la montre, comme les belles pompes. On le porte jour et nuit, jusque dans ses rêves. D’où l’intérêt d’en prendre un qui présente le même avantage qu’une bonne paire de  pantoufles.
 (Gaston Branque : Le scalpel indécis)  

   Les Inocybe de Patouillard ne s’épanchant guère hors parade initiale, et n’étant point portés sur les plates connivences, leurs moitiés finissent par se demander, au bout d’une dizaine d’années, comment elles ont pu épouser pareille tête à claques. Les phéromones produisant toujours leur effet, saluées au moment adéquat par des flots de cyprine, et un orgasme de bon aloi, elles montrent, dans l’exercice du devoir conjugal, une patience de Clarisse. La loi du 20 Septembre 1792, autorisant le divorce par consentement mutuel, ou pour incompatibilité d’humeur fut salué comme il se doit par ces dames, qui durent ronger leur frein entre 1816 et 1884 —  Restauration oblige — l’Empire ne voulait pas choquer les bourgeois qui fréquentaient les petits rats de l’Opéra, et la Troisième République ne semblait pas pressée. Quand celle-ci a rétabli le divorce, elle respectait à ce point l’ordre moral qu’elle exigeait que l’un des conjoints au moins commît une faute. Le 11 juillet 1975, on est revenu à de plus saines conceptions. Artémise comprit, le moment venu, que c’était à elle de prendre l’initiative, car les Inocybe de Fenouillard ne sont pas volages. Leur politique est assez simple, si t’en veux plus, je la remets dans ma culotte, et l’on passe chez le juge de paix. La Restauration contraignit quelques Inocybe de Patouillard à recourir, après séparation des corps, aux services de prévenantes cocottes qui ne pouvaient s’empêcher de s’éprendre.
   Alphonse avait bien remarqué les humeurs aventureuses d’Artémise Canterelle, mais aussi qu’elle avait de nichons à se damner, un cul de rêve, et un somptueux sadinet* . Il n’avait pas envie, comme les jeunes gens de son âge, de partager sa vie avec une emmerdeuse olympique, mais l’idée d’avoir tous les jours que le Bon Dieu fait tant de charmes sous la main le rendait indulgent. Les Canterelle, qui avaient eu à essuyer les divagations-à-l’âme de la donzelle, plaignaient l’heureux élu en débouchant la blanquette — ils laissaient le champagne aux ploucs qui veulent paraître. Ce n’est pas pour rien qu’on attache des casseroles au pare-chocs arrière de la berline qui conduit les nouveau mariés à leur destin. 
    Tournons gaillardement le moulinet du temps, on est sûr de ramener quelque chose. L’on se trouvait devant un cas de figure bien connu, qui ne posait en principe aucun problème. Une fois les formalités engagées, celle qui veut partir quitte la demeure familiale, le partage des biens ne soulève aucune difficulté vu que chacun a de quoi, et qu’il n’est pas envisageable de réclamer sa part d’une construction qui a traversé les siècles — elle dispose actuellement, de deux éoliennes, d’une pompe à chaleur, de panneaux photovoltaïques, et même, à l’extérieur, d’un four spécial où l’on peut longuement faire mijoter des plats en utilisant l’énergie solaire aux beaux jours. Quant aux enfants, deux filles, elles pouvaient savourer les charmes de la garde alternée, dont on essaierait d’adoucir les contraintes. La fugitive ne disant plus rien à l’ex, la production de gourmandes phéromones s’arrêterait d’elle-même, dès qu’on aurait fait le nécessaire. Nous sommes entre gens polis, et la séparation ne représente un désastre financier que pour le commun. Jamais l’idée n’était venue à une épouse Inocybe de Patouillard de dresser le bilan d’une vie commune interrompue. Artémise voulait comprendre ce qui ne demande aucune explication, et refusait de mettre fin tout de go à une relation qui ne signifiait plus rien, ce qui entraînait une perte de temps des plus fâcheuses pour les deux parties. Au lieu de constater que l’amour s’envolait à tire d’ailes, même si le déduit restait gourmand, elle entreprit de rédiger en son for un cahier de doléances. Il était clair qu’elle n’avait rien à se reprocher. Son époux, en revanche, l’avait peu à peu détruite par un travail de sape de tous les instants, en refusant de prendre au sérieux ses angoisses, ses enthousiasmes, et ses aspirations. Certaines ironies remontaient à la surface, comme des bouts d’algues après la tempête. Son absence de considération pour une épouse si tendre, si amoureuse, si prévenante trahissait un cœur sans entrailles (Alphonse lui avait fait remarquer qu’un cœur n’a pas d’entrailles, mais deux oreillettes et deux ventricules, des valves cardiaques, des cordages qui n’ont rien à envier aux vaisseaux de la Royale, des nœuds sinusaux, et des piliers plus souples que ceux des églises romanes). C’est ce qui agaçait le plus Artémise, a posteriori, il prenait tout au pied de la lettre, et faisait semblant de ne rien comprendre. Il voulait bien comprendre, l’Alphonse, encore fallait-il qu’on prît la peine de lui expliquer — Il y a des choses qui ne s’expliquent pas — Une bonne raison pour s’efforcer de comprendre celles qui s’expliquent. Il était clair que, sans lever la main sur elle, en n’excédant pas les bornes de la courtoisie la plus élémentaire, il avait, volontairement, cherché à la rabaisser, à l’humilier, à la détruire ( dommage qu’il n’y ait de foyer que pour les femmes qu’on bat ). On avait annihilé sa jeunesse, on l’avait empêchée de vivre (de vivre quoi, au juste ? Une telle mauvaise foi la laissait pantelante).
   Elle s‘était revanchée par des galipettes extra-conjugales qui ne lui apportaient pas les plaisirs attendus, avant de trouver un coquin qui la comprît, lui. Le monde grouille d’imposteurs sentimentaux débordant de compréhension. Et elle se demandait pourquoi elle continuait d’éprouver autant de plaisir avec son régulier. C’est qu’elle lui disait toujours, et que les phéromones des Inocybe de Patouillard continuaient de produire leur effet jusqu’à ce que la séparation devînt effective.
  Plutôt que de fustiger ses écarts, Alphonse l’invitait à prendre d’elle-même les décisions qui s’imposaient. Il ne s’agissait plus de se poser des questions.

    Dans mon métier, j’emploie les mots de la tribu, tout en me représentant chaque être comme une sorte de pavillon avec une cave et un grenier bien plus vastes que les surfaces habitables. La cave équivaut à ce que notre divin maître appelle l’inconscient, elle renferme quelques sentines malodorantes, de méchantes piquettes dont on fait de bons vinaigres, et des crus de qualité. Le grenier, c’est un surmoi surchargé de meubles encombrants, de vêtements qui ne vont plus à personne, et dans lequel il importe de mettre un peu d’ordre, en essayant d’en interpréter les injonctions sans idée préconçue. La méthode est éprouvée, c’est celle que tout le monde utilise, elle consiste à guider la pratique dans son fouillis langagier, en s’armant du plumeau que nous ont légué les pères fondateurs, et quelques matriarches. Il me faut, à moi, de bonnes serpillères et un grand seau d’eau, à chaque séance, pour briquer la cave, et me retrousser les manches avant de mettre un peu d’ordre dans le grenier. La clientèle s’y reconnaît, parce qu’elle ne voit pas de différence. Je suis le mieux payé des techniciens de surface.
 (Gaston Branque : Le scalpel indécis)  

   Alphonse n’était pas à l’abri des bonnes surprises. Cunégonde Canterelle, qui avait huit ans de moins que sa sœur, était venue aider la divorcée à déménager, et avait écouté ses doléances avec une patience digne des stoïciens de l’ancien temps. Tout le mal qu’elle disait de son ex le rendait plus aimable à ses yeux. C’était un être atrocement positif — elle se remettait elle-même d’une aventure pleine de bruit et de fureur avec un écorché vif qui l’avait accablée de son pathos — il avait trop d’esprit pour être honnête — l’excité croyait en avoir, quand il accablait les autres de ses vannes — il s’en fichait bien de ce qu’elle pouvait ressentir — l’autre ne s’en fichait pas assez. De son côté, Alphonse était plus que sensible au calme de sa belle-sœur, c’était comme une oasis dans le désert, un peu de vent frais au creux de la pétole équatoriale. Et, comme à chaque fois qu’une femme disait à Alphonse, ses phéromones se déchaînaient. Il se retrouva donc pacsé avec la future mère de Georges. Artémise en fut plus affectée que le reste de sa famille.
   Cunégonde n’a jamais été incommodée par la tête à claques d’Alphonse.
   Furent-ils heureux ? Ils n’ont jamais eu la faiblesse de se poser la question.

***

* Le robot correcteur a raison de vouloir m’imposer le mot sainte, il y a comme des douceurs mystiques qui se dégagent de cet organe même quand la dame est indisposée.  Peut-on oublier les regrets de la belle Heaulmière, qui a perdu :

            Ces gentes espaulles menues,
            Ces bras longs et ces mains traictisses,
            Petiz tetins, hanches charnues,
            Eslevees, propres, faictissee
            A tenir amoureuses lisses ;
            Ces larges rains, ce sadinet
            Assis sur grosses fermes cuisses,
            Dedens son petit jardinet ?

NdE - Celle qui fut la Belle Heaulmière est statufiée chez Monsieur Rodin
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René Biberfeld - 2017
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