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Le cycle de Jocelyn

 III. Il n'y aura
 que l'aube
 





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   Arnaud a pris un air poliment intéressé quand je lui ai confié, au bout de quelques années que je trouvais Jocelyn très beau.
   Ce n'est que notre enfant, après tout, qui présente malheureusement d'autres caractéristiques que sa beauté.
   Ce n'est pas qu'Arnaud soit particulièrement inattentif. Au contraire. Comme le Tchigorine de La Mouette qui ne laisse passer aucun détail car tout lui est bon pour approvisionner son "garde-manger littéraire", Arnaud reste à l'affût, sans qu'on s'en rende toujours compte, parce qu'il n'a pas besoin, lui, d'un petit carnet pour noter ce qu'il voit, et les idées que ça lui inspire. Quand il a vu notre aîné vider nos tiroirs et nos étagères (un privilège des tout petits qui commencent à marcher) il a commencé par surélever d'un cran tout ce qui pouvait être à sa portée, puis il a imaginé que notre espèce mourrait de sa belle mort quand elle ne trouverait plus de tiroirs à vider, car elle refusait de quitter le stade d'une petite enfance pour le moins ravageuse. Les gens qu'il croisait à ce moment-là ont fourni les personnages, comme d'habitude. Un petit texte glaçant. Un peu plus d'une centaine de pages. Bien plus sec que sa production ordinaire. La critique avait parlé de Swift. Il avait ricané : la critique a toujours besoin de s'appuyer sur ce qu'elle a lu pour savoir ce qu'elle pense. Il avait ajouté à mon intention qu'il n'y a que trois cas de figure : on fait n'importe quoi mais toujours de la même façon, la même chose d'une façon différente à chaque fois, ou la même chose de la même façon en ayant l'air de faire autre chose. Il appartenait, d'après lui, à la première catégorie, et Serge Beau à la dernière. J'ai assez travaillé avec ce metteur en scène pour savoir que ses arguments se tenaient. Cela dit, si notre espèce est faite pour vider les tiroirs de cette planète, Jocelyn n'y appartient pas. Il a appris à marcher aussi vite que les autres, tout en refusant notre aide et nos encouragements, mais n'a jamais essayé de s'en prendre au contenu de nos tiroirs et de nos étagères. Arnaud, ça ne l'a pas passionné : il en avait fini avec les tiroirs et les étagères. Il a dû croire à la manifestation tardive d'un penchant tout à fait naturel quand Jocelyn a fait tomber à huit ans des dictionnaires en essayant de s'y accrocher et quand il se les est appropriés. C'était au moment où nous le transférions à l'aile qui lui était réservée. Mathilde Nebelstein, la thérapeute, en revanche, m'a félicité d'avoir relevé le détail : peu de mères s'inquiètent de ne pas voir leur enfant ravager tout ce qu'il peut atteindre, comme les chèvres qui dénudent les arbres de leur écorce jusqu'à plus d'un mètre de leurs racines.
   Je dois rendre tout de même cette justice à Arnaud qu'il m'a aidée à soutenir le choc, lorsque nous nous sommes aperçus que Jocelyn rebutait tout travail d'approche. Grâce à lui, je n'ai pas eu la faiblesse de voir la moindre hostilité à notre égard, ni la moindre rancune, dans son comportement, et je ne me suis pas demandé ce que nous avions bien pu faire pour justifier une telle réaction. On ne peut d'ailleurs mesurer, selon Arnaud, l'amour que l'on éprouve pour ses proches, ou l'étendue de notre affection. À plus forte raison ce que les autres ressentent pour nous-mêmes. Quand l'on se braque sur ce que l'on ne peut mesurer, on tombe immanquablement sur son propre nombril. Il y a mieux à faire, même avec des personnes qui ne présentent pas les mêmes problèmes. Ne s'infliger et n'infliger à personne aucune angoisse inutile (les angoisses que l'on ressent, on les inflige aux autres qu'on le veuille ou non), garder un semblant de sérénité, et ne pas accabler de nos importunes attentions un enfant qui ne le souhaite visiblement pas. Nos moyens nous permettent heureusement d'aplanir toute aspérité sous ses pas, sans avoir à le placer dans une institution. Passe encore d'avoir son boulet. Nul n'est tenu de le briquer chaque jour. Jocelyn pose des problèmes spécifiques qu'il faut aborder calmement, sans avoir à sacrifier son frère et sa sœur sur l'autel de son prétendu mal-être. À chaque jour suffit sa peine. Il nous revient de savoir parfois nous effacer, d'agir quand cela peut être utile, et de nous entourer de gens compétents comme cette Mathilde Nebelstein. À charge pour lui de continuer à polir ses phrases et ses intrigues, pour moi de proposer à l'équipe des rushes propres.
   Un discours quelque peu poussiéreux, lui ai-je fait remarquer. Cela sent le sage de l'antiquité. Il en est tellement conscient qu'il a collé dans un de ses romans un personnage qui ne cesse de dire : "Regarde et profite" et d'asséner à son entourage des sentences empreintes d'une saine philosophie.
   Est-ce le bonheur du style ou les agencements, dans le livre qu'il lui a consacré, Jocelyn est bien plus présent que dans la vie de tous les jours. Arnaud réfléchit la plume à la main.
   Il ne s'est guère intéressé à ses yeux pervenche.
   Jocelyn a des yeux pervenche, des traits réguliers dont chaque détail semble gravé au burin, un corps aux proportions harmonieuses, et ses gestes apparemment désordonnés ne sont pas dépourvus de toute grâce. C'est peut-être la mère qui parle, mais une mère qui a vu défiler devant sa caméra de grands acteurs qui occupaient l'espace le plus naturellement du monde, et qui peut affirmer que Jocelyn a ce genre de présence. Une présence parfaitement en accord avec son timbre de voix décalé, ses phrases qui trouent brusquement nos silences comme ces animaux effarés qui apparaissent la nuit à la clarté des phares.
   Je ne puis m'empêcher, des années après, de revenir sur la joie que j'ai ressentie quand j'ai pour la première et la dernière fois réussi à capter vraiment son attention. Comme à son ordinaire, il se balançait, assis, devant un dictionnaire grand ouvert qu'il avait prélevé du tas de dictionnaires dont il se fait un rempart. J'ai eu l'idée de m'asseoir à côté de lui, de poser mon doigt sur un article, et de le lire en respectant autant que je pouvais le rythme de son balancement. Ce n'est pas moi qu'il regardait, mais mon doigt qui courait le long des lignes. J'avais compris, on sent ces choses-là, qu'il était risqué de lui adresser directement la parole. Heureusement, aucun tournage n'était prévu avant des mois. J'ai pu répéter l'opération. Un jour, j'ai essayé de lire sans poser mon doigt sur le livre. Et je ne me tenais plus de joie quand c'est lui qui l'a fait. Il a suivi le son de ma voix sans se tromper une seule fois. J'étais convaincue que c'était un début. C'était terminé. J'avais rempli mon office. Il supportait bien ma présence à laquelle il était habitué, mais il n'ouvrait plus de dictionnaire, et quand j'en ouvrais un, il le refermait sans manifester la moindre impatience. Au moins avait-il pris goût à cette lecture, comme j'ai pu le constater sur les écrans de contrôle.
   Sachant lire, il était naturel qu'il apprît à écrire, et je ne savais comment m'y prendre. L'institutrice à la retraite, réputée jadis pour son efficacité, s'est montrée légèrement surprise que nous souhaitions apprendre à écrire à un enfant qui savait sans doute mieux lire que bien des lycéens (je ne m'avance pas : un professeur m'a confié être tombé dans une première littéraire sur deux parfaits illettrés). Jocelyn s'est montré réfractaire à tout exercice imposé. Il a fini par reproduire sous ses yeux, en tenant compte de la typographie, l'article POLICE 2. (je me souviens du détail) de deux dictionnaires différents. Ce ne devait pas correspondre à l'idée qu'elle se faisait d'un exercice d'écriture. Elle ne pouvait relever un détail qui m'a frappé. L'article remplissait parfaitement la feuille au format 21 x 29,7 sur laquelle il travaillait : il avait procédé aux ajustements nécessaires. Mathilde Nebelstein a été heureusement surprise que j'aie relevé ce détail. Il y avait les marges, les espacements nécessaires, il fallait avoir l'œil pour justifier le texte de la sorte. La reproduction à l'identique des articles des dictionnaires est devenu son passe-temps préféré. Deuxième circonstance notée par Mathilde Nebelstein, il ne copiait jamais, à sa connaissance, deux fois le même article, même des mois après. Elle avait pu vérifier. Elle inscrivait régulièrement les mots sur lesquels il travaillait, en même temps que le contexte. C'était, à l'en croire, la seule façon de communiquer avec lui : créer un contexte, en lui proposant un mot. Il faisait un sort aux mots environnants comme aux synonymes. Il ne s'est bientôt plus contenté des stylos-bille, il lui a fallu un porte-plume avec un jeu de plumes. À l'inverse des anciens clercs qui ne comprenaient pas toujours les textes qu'ils recopiaient et les corrigeaient en conséquence, pour le grand plaisir des érudits qui s'exténuent à retrouver la leçon originale, Jocelyn comprenait parfaitement ce qu'il recopiait. Bien que j'aie épluché les ouvrages les plus accessibles sur les autistes, j'hésitais à rapprocher cette activité minutieuse des rituels auxquels certains s'accrochent.
   Les spécialistes que nous avons consultés avant Mathilde Nebelstein nous avaient à la fois inquiétés (ils ne voyaient guère comment l'intéresser à ce qui se passait autour de lui) et rassurés (il avait rapidement assimilé les règles qui lui permettaient d'échapper à toute manipulation physique). Ses gestes n'avaient aucune incidence sur la bonne ordonnance de son milieu, le timbre de sa voix suffisait pour décourager les intrus. Nous avions la chance de ne pas vivre dans une barre surpeuplée, ou même un T5 pour famille nombreuse aisée, auquel cas il nous aurait fallu envisager une structure d'accueil, laquelle restait à notre disposition jusqu'à sa majorité. Rien n'est vraiment prévu après, surtout pour des individus qui peuvent sans gros inconvénient végéter ailleurs. Cela revenait à nous séparer de Jocelyn. Pour moi, il n'en était pas question. Arnaud retenait son jugement, comme à son ordinaire.
   Mais il ne se dérobe pas aux tâches nécessaires en mon absence. Il n'est même pas agacé par les mails dont je l'accable, et par mes suggestions incessantes. Il a même résumé la situation en disant que j'étais la plus indispensable des voix off. Je suis assez habitué à son langage pour détecter les impropriétés volontaires dont il use à l'occasion. Il ne met pas volontiers au superlatif un adjectif dont le sens lui semble déjà assez fort. Sa mère m'a montré les pochades qu'il commettait à quinze ans : dans l'une d'elles, il était question d'un pont plus suspendu que les autres, et qui en tirait un peu trop vanité pour être apprécié de ses congénères. Il ne devait pas se prendre alors pour la moitié d'un étron, mais semblait capable de se moquer de lui-même.
   C'est terrible de se dire qu'il n'y aura plus d'évolution, que les choses en resteront au point mort, que nous sommes les gardiens d'une souche attachante. On peut se confier à Arnaud : c'est un buvard poli. On n'a même pas à se demander ce que lui-même il ressent. Et quand il le dit, l'on n'est pas déçue du voyage. Quand il m'a fait remarquer qu'il existe des points morts qui ne manquent pas d'intérêt, je lui aurais volontiers cassé quelque chose sur la tête. Il ne manque pas de calmer le jeu en enchaînant. L'enchaînement en l'occurrence avait de quoi surprendre. Mathilde Nebelstein nous avait laissé des indices. Il m'a parlé des enregistrements.
   Il aurait pu le faire bien plus tôt.
   Mathilde Nebelstein restait deux fois par semaine une heure et demie avec Jocelyn. Il les a enregistrés les deux années qui ont précédé son départ. Compte tenu des congés annuels, et du fait qu'il n'enregistrait pas systématiquement, cela donne une centaine d'heures dont il a conservé la trace. Une matière pratiquement inutilisable à moins de piocher au hasard, ou d'en tirer quelque chose qui tienne. C'est après tout le seul document sérieux que l'on possède sur Jocelyn.
   Des séquences impressionnantes. Que l'on peut savourer sous trois angles différents. L'intérêt de plans-séquences concomitants ne saute pas aux yeux, mais cela peut s'arranger au montage, bien que ce ne soit pas en principe mon truc. Et je ne tiens pas à faire appel au monteur de Serge Beau. Les acteurs réussissent une performance qui demanderait des mois de travail à un professionnel affûté, dont on ne pourrait s'empêcher d'admirer les artifices. Jocelyn est moins spectaculaire que le Rain Man de Dustin Hoffman, mais plus saisissant. Et Mathilde Nebelstein lui sert la soupe avec un parfait naturel tout en nous imposant sa présence. Les mots lâchés de loin en loin sur un ton presque mécanique sans que l'on ait l'impression qu'ils s'y appliquent renforcent l'impression. La réalisation par contre n'est pas à la hauteur du sujet, des échanges qui à ce niveau ne semblent plus bizarres, et des deux personnages. Une matière qui demande à être travaillée.
   À ceci près que l'on n'a doit qu'à une seule prise, et qu'elle a été tournée.
   Il ne me reste plus qu'à pactiser avec l'ennemi.
   L'ennemi n'en saura rien. Xavier Camille consent à passer nous voir quand Serge Beau a besoin d'un petit effet spécial, ce qui est au demeurant très rare. Il est surtout sollicité par des réalisateurs qui rêvent d'engloutir des continents sous les vagues océanes, ou de montrer des êtres capables de se glisser entre des balles qui passent au ralenti. Il parvient à gommer le côté spectaculaire de la chose, ce qui rend plus saisissantes encore les catastrophes qu'il représente. Serge Beau ne dédaigne pas ses coups de pouce.
   Moi, j'en suis restée aux bricolages de Méliès et de Willis O'Brien. La surenchère actuelle me laisse froide, mais j'aime bien ce faisan. Il m'a dit un jour que j'avais beau jeu de mépriser des procédés que j'étais incapable d'utiliser. Je n'aime pas qu'on me dise chiche. J'ai consenti a tripoter son matériel informatique pour lui montrer que je n'étais pas aussi bouchée qu'il l'imaginait, que je tournais normalement parce que telle était ma condition. Nous nous sommes constitué de la sorte une petite collection de séquences de films de Serge Beau joyeusement trafiquées. Il a bien voulu en rire avec nous, et n'a pas fait mine de nous les confisquer.
   Je me suis procuré le matériel adéquat. Sans utiliser des techniques particulièrement élaborées, je peux cadrer les images, travailler certains angles. Pour le rythme et la respiration, il me faudra tâtonner, ce n'est pas mon métier. Il s'agit de parvenir à une image parfaite de Jocelyn à un moment de sa vie et de la nôtre. Un film à usage purement familial, comme le serait une photo que l'on glisserait dans un album. Un film qui ne sera jamais projeté de mon vivant dans une salle.
   Peut-être Jocelyn restera-t-il étranger à la société des hommes, mais sans Mathilde Nebelstein, jamais nous n'aurions pu obtenir une image de lui aussi fidèle.


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texte et dessin  R.Biberfeld - 2009/2012
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