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Quatre dames en bateau 

Chapitre II 

MAMAN LES P'TITS BATEAUX


chapitre 2

    
   La brochure de la Marie-Josèphe présente le bâtiment comme un véritable yacht, un navire à taille humaine. Ces dames avaient émis quelques doutes au vu des dimensions annoncées. Le tonnage, 23 450 t, ça ne leur disait rien. Les 600 passagers, les 300 membres de l'équipage, ça faisait beaucoup pour un yacht. Les 300 cabines n'étaient pas plus rassurantes. Six ponts en réalité, dont quatre pour les passagers. Et l'on ne parle pas des équipements. Sophie Bernard, et Alberta Fiselou se partageaient une cabine, Gisèle Pouacre et Emmeline Croin une autre. Si ce petit bateau n'avait pas de jambes, il disposait de trois bars, de deux restaurants (un self, et un avec toutes les mignardises du service à l'assiette, même si les produits, au demeurant fort sains – il ne s'agit pas de donner la tourista à neuf cents personnes, même si elles disposent de chiottes individuelles – ne semblent pas exceptionnels), d'une pataugeoire baptisée piscine, de deux bains à hydromassage mis à la disposition de toute personne désireuse de se faire hydromasser, d'une table de blackjack et de quelques machines à sous, d'un théâtre, d'un atrium, et d'un salon panoramique. Il vaut mieux ne pas avoir affaire au centre médical, la blanchisserie peut s'avérer utile, les deux boutiques proposent assez de souvenirs pour réparer les oublis. La chose file ses dix-huit nœuds en temps ordinaire, la vitesse que peut atteindre un bon cyclotouriste, et peut monter jusqu'à vingt-sept nœuds, la vitesse autorisée dans les agglomérations,  à la portée d'un cyclomoteur pas trop gonflé.
   La plupart des passagers ont été récupérés près des Invalides – vu l'âge moyen des clients, cela ne peut indigner personne – et acheminés vers Dunkerque d'où l'on doit appareiller au cours de l'après-midi. Valises dans la soute, déposées ensuite directement dans les cabines, bagages à main passant dans un détecteur. On remettra à chacun une carte magnétique qui ouvre les portes, et que l'on vérifie chaque fois que l'on quitte et que l'on rejoint le bateau. Au moins, fait remarquer Alberta, s'inquiétera-t-on de toute absence. Le personnel ne tient pas à lâcher des passagers à chaque port, ni les autorités locales à en récupérer. Une contrainte dont un éventuel assassin devra tenir compte.
   Dans la vaste buvette où la plupart des passagers attendent que ce soit leur tour de prendre place dans la noria de cars garés à une cinquantaine de mètres, ces dames décident d'emblée de renoncer à la sotte comédie du ça par exemple ! On ne fait pas attention à elles, elles peuvent décider que ce sera Gisèle Pouacre qui aura eu l'idée de ce voyage. J'ai une bonne tête, reconnaît Gisèle Pouacre. Il faut en attendant se faire reconnaître comme un membre de La Grande Bleue, la plupart des autres, qui se sont directement adressés aux Rois Mages étant eux-mêmes partagés en plusieurs groupes. Chaque autobus prend son chargement de viande, après avoir rempli ses soutes, et l'on se hisse dans les grosses machines au demeurant équipées de toilettes ; c'est la première fois que ces dames s'aventurent dans ces véhicules spécialisés dans les longs voyages. Le numéro de la cabine doit être accroché aux poignées des valises que l'on ne prend pas avec soi. Ces dames ouvrent de grands yeux comme un anthropologue désireux d'étudier une communauté d'aborigènes. Sans aucune ironie. Elles n'ont jamais été snobs, dans la mesure où elles ont constaté maintes fois la prodigieuse inculture de ceux qui affichent leur vernis. Elles regrettent juste de ne pas voir pris ne serait-ce qu'un petit appareil photographique. Quand on voyage, on mitraille.
  Le vent chargé d'ondées fout une joyeuse branlée aux tentes où se réunissent les véhiculés, un tapis rouge trempé mène à l'abri qui devrait permettre aux amateurs de monter à bord sans se faire saucer. Une fanfare s'échine d'autant plus gaiement que les cuivres ont la goutte au nez. Passée la manière de sas, on longe une petite armée d'uniformes joviaux, puis  l'on a droit à quatre aimables créatures déguisées en libellules, avant ce qu'on imagine être les artistes, et le meneur de troupe qui sourit poliment en ayant toujours l'air de retenir une plaisanterie. Ces dames trouvent dans leur cabine le Journal de bord, qui ne rend compte que du programme de l'après-midi.
   – Le pilote... dit Emmeline Croin.
   Gisèle Pouacre hausse les épaules.
   – Il faut effectivement un pilote pour entrer dans un port comme pour en sortir, mais je le vois mal, à la tête d'un groupe armé, dire au commandant : "Nous venons juste liquider votre chargement de vieux débris et de vieilles biques." Et, vu le trafic, les ports sont des endroits très surveillés. Je ne parle pas du repli. Faut tirer un trait sur les pilotes.
   – On peut toujours rêver quand même, et c'est parce que c'est impossible, que ça peut sembler tentant...
   – On fera attention.
   On peut imaginer l'équipage d'un de ces bateaux remplacé par un autre, mais cela demande une préparation qui ne correspond pas au style de la société secrète que Sophie Bernard a cru repérer.
   Ces quatre dames sont fascinées par cet exercice tout nouveau pour elles. Au lieu de résoudre une affaire, elles doivent s'arranger pour prévenir toute tentative, ou trouver un moyen de se mettre à l'abri si la Marie-Josèphe est attaquée. Il faut commencer par examiner soigneusement les lieux.
   Elles n'en auront pas le temps le premier jour.
   On commence, tout de suite après s'être restauré au buffet, par se réunir dans un des salons, avec les autres membres de l'association La Grande Bleue. La responsable de cette petite troupe tient à faire les présentations. Comme il faut bien trouver une amorce, il s'agit de répondre à des questions assez simples : est-ce votre première croisière ; qu'est-ce qui vous a incité à choisir celle-ci ; cela tiendrait du tour de table, s'il y avait une table. Sophie Bernard songe à une réunions d'alcooliques anonymes : je m'appelle Barnabé... Bonjour Barnabé. Première constatation, Josiane et Alain Gerbille ne participent pas à cette rencontre. Conclusion : soit ils sont passés par Les Rois Mages, soit ils relèvent d'un statut particulier. Il est vrai qu'Alain Gerbille doit animer un atelier. On le dit en passant. Bonne surprise : rien à voir avec les joyeux animateurs du Club Med, ni avec la prise en mains d'un troupeau d'oies par une cheftaine. On aborde naturellement quelques détails pratiques, lesquels semblent tous réglés, l'on évoque quelques contraintes, qui ne sont pas le fait des responsables de l'association. Quant aux compagnons de voyage, on dirait simplement des clients descendus au même hôtel.
   On s'astreint dans la foulée à l'exercice d'abandon. L'on accepte de marcher au pas, de rejoindre les lieux de rassemblement en face des impressionnantes chaloupes qui ne ressemblent pas aux chaloupes d'antan, d'enfiler d'encombrantes bouées, et d'en apprendre l'usage, suit l'appareillage en musique. Plutôt que de s'agglutiner à l'avant du pont supérieur, c'est le moment de faire une ronde pour s'apercevoir que seuls les bastingages latéraux sont accessibles, et qu'il y a toujours un membre de l'équipage qui traîne dans les environs, même pendant la présentation de l'équipe de croisière qu'elles sèchent. Se dresser sur la proue bras écartés comme fait Brad Pitt dans le Titanic de Cameron semble à première vue impossible. L'on peut écarter d'emblée le passager discrètement jeté à la mer. Elles se sentent trop fatiguées pour assister au ballet, agrémenté de morceaux chantés comme dans les comédies américaines, et constatent qu'il y a toujours quelqu'un qui traîne près des bastingages. Circonstance amusante, un espace fumeur, comme on dit, est prévu non loin des chaloupes, preuve que les lois Évin s'appliquent jusque sur les eaux internationales, un endroit trop fréquenté pour que l'on puisse balancer un de ses semblables à la mer sans attirer l'attention de quelque quidam sorti s'en griller une.
   Le fait que le groupe Libellules anime une soirée dansante ne fait que multiplier les témoins potentiels. Il serait plus facile d'étrangler proprement sa partenaire au cours d'un slow et de la déposer gentiment sur un fauteuil.
   Autre piste, les escaliers. Le premier jour, beaucoup de passagers hésitent à utiliser les ascenseurs, de peur de s'y trouver coincés en cas de malheur. L'on peut compter sur le fait que la plupart finiront par se lasser de les monter et de les descendre, mais il y aura toujours quelqu'un qui en aura assez d'en attendre un.
   Emmeline Croin croise le couple Gerbille dans les escaliers, et présente Gisèle Pouacre.
   Entre-temps, deux services au dîner, l'un à dix-huit heures trente, l'autre à vingt heures trente. Ces dames sont du premier, on les a installées à la même table, avec un couple venu de Menton, qui se fait une joie de découvrir quelques villes hanséatiques. Une bibliothécaire qui au bout de quinze ans a trouvé que la jeune classe était de plus en plus infréquentable. L'aspect d'abord. Le public était plus ou moins homogène au début, le bruit de fond supportable. À la fin, on se serait cru dans un salon de toilettage où tous les chiens auraient eu du mal à se tenir tranquilles. Le mari, plus vieux, et plus placide, a laissé filer les années et les classes, en se moquant éperdument des humeurs et des sentiments de son public. Il semble en revanche assez fier de son Pentax K30, quoiqu'il préfère d'ordinaire faire des photos d'intérieur avec un modèle plus sophistiqué. Il ne s'étend pas là-dessus. Ces dames confient qu'elles se sont connues dans une classe supérieure réservée aux chartistes, et qu'elles sont ravies de se retrouver. Elles plaisantent sur le fait qu'elles n'ont quitté les bancs du lycée que pour s'enfermer avec de vieux documents. Pas un mot sur leurs voyages précédents, leurs randonnées à vélo, les affaires qu'elles ont résolues. L'on s'accorde à reconnaître que le contact avec les textes est moins décevant que la fréquentation de jeunes gens qu'on a regroupés dans l'espoir qu'ils apprendront quelque chose. Cela dit, quand on n'enfermait pas les gamins dans des classes, on  leur faisait garder les vaches, ou balayer les ateliers. Il n'y a que les dernières générations qui se sont laissé convaincre que l'on doit aider un enfant à s'épanouir : les ruraux et les contremaîtres sont beaucoup moins complaisants que le plus féroce des pédants.
   Le couple Gerbille est du deuxième service, il soupe avec l'amuseur en chef, et la responsable des Rois Mages. On fait allusion à certains articles d'Alain Gerbille, qui se montre modeste. C'est une faiblesse de réunir les meilleurs dans un recueil quand on vit d'actualité. Il se fait un devoir de ne jamais les relire. L'éditeur s'arrange avec sa femme, qui est la gardienne de ce temple illusoire, quand elle ne veille pas à la bonne tenue de ses papiers. On ne saurait être à ce point complémentaire. Il se flatte de faire travailler les amateurs dans son atelier, sur une matière qui n'existe pas encore. L'on recueillera sur la toile les dépêches de diverses agences. Chacun fera son tri. Après tout, un événement n'existe pas par lui-même, ce n'est que la rencontre entre un fait et quelqu'un qui veut bien lui accorder quelque importance. Les péripéties de l'Histoire souffrent du même handicap. Le meneur de revue regretterait presque qu'il ne se produise pas, il l'annoncerait : "Veuillez accueillir par des applaudissements nourris un homme qui ne sait pas ce qu'est un événement, mais vous en sortira un de son chapeau." Josiane Gerbille note que la dame des Rois Mages joue parfaitement les faire valoir, et parvient à donner l'impression qu'elle a de l'esprit, sans faire de l'ombre au spécialiste des mots d'esprit. Ce chaleureux badinage doit faire partie du cahier des charges. Deux Libellules en civil complètent la table, raisonnablement jolies, et bien décidées à être belles et à se taire. À chacun son métier. Son mari a vite senti qu'elles faisaient de la figuration, et a renoncé à leur adresser autre chose qu'un sourire de temps en temps pour bien marquer qu'il ne les tenait pas pour quantité négligeable. Service minimum. Elle connaît sinon les qualités de la bête. Le meneur de revue et la responsable oublient vite leur rôle, et se laissent aller à quelques confidences. L'un a été l'ami de bien des célébrités sans parvenir à être autre chose qu'un comparse, le complice à vie de grands noms, l'autre affiche une souriante autorité, soulignée par le fait que rien ne la démonte. Elle a souffert toute sa vie de n'avoir rien d'autre que le sens de la répartie. Ancienne hôtesse de l'air qui est montée en grade en descendant au ras des flots. Elle avait rêvé, dans sa jeunesse, d'être la patronne d'un grand magasin. Son père était majordome, sa mère femme au foyer, espèces pratiquement éteintes. Josiane admire la technique de son mari, qui recueille nonchalamment des confidences que chacun a dû lâcher par bribes à ses intimes, sans montrer la moindre curiosité, juste un soupçon d'intérêt. Pour les Libellules, les renseignements succincts et sans doute mensongers donnés par le Journal de bord constitueront une bonne amorce au besoin. À elle d'en tirer quelque chose. Elle a bien envie de considérer son mari comme un passager ordinaire.
   Ils croisent, en se rendant à la salle de spectacle, Emmeline Croin qui leur présente Gisèle Pouacre. Surviennent alors Sophie Bernard et Alberta Fiselou, nouvelles présentations. Alain Gerbille manquerait volontiers le début du spectacle pour un bout d'entretien avec ces dames, mais ce ne serait pas poli. D'autre part, il ne veut pas rater la prestation du Monsieur Loyal. Josiane Gerbille admire l'aisance du personnage. Une telle énergie par un temps si chagrin ! s'exclame l'amuseur. Difficile de trouver meilleur public. N'est-ce pas, Madame ? Il est bon qu'il existe un âge où l'entourage veut bien reconnaître que l'on a le pied bon, et l'œil aussi. Des qualités galvaudées par de jeunes gens qui se croient tout permis, et ne peuvent être savourées que par ceux qui savent. En revanche, les danseurs que j'ai le plaisir de vous annoncer ne se permettent que de bien faire leur métier. Que le spectacle commence !
   Un spectacle vite léché, que le public se rende compte qu'on ne lui offre pas n'importe quoi. Un tour du monde impersonnel où tout le monde peut se reconnaître, quoi qu'en pensent les grincheux. Les danseurs ont quand même du mérite, dans la mesure où le plancher ne semble pas très stable, comme on a pu le constater en gagnant la salle. Josiane Gerbille, qui a mauvais esprit, se dit qu'il ne manque plus que la distribution de bols de chocolat, et les respectueuses familiarités d'un édile soucieux de flatter une partie de son électorat. C'est tout un art.

   Sigurd Binse, qui a pas mal navigué, dans sa jeunesse folle – une bonne régate vous lave de toutes les scories déposées par une famille de bons à rien, et l'on trouvait qu'il faisait un remarquable équipier – analyse les côtés pratiques de son opération. Il lui faut un yacht assez important pour contenir des embarcations de traîne-misère surarmés. Il n'a pas contre la piraterie les préventions de ses contemporains. Le métier était bien considéré dans l'antiquité. Il fallait être une société de latifundiaires bien nourris pour vouloir nettoyer le Mare Nostrum de tout intrus. La profession offre de nos jours d'intéressants débouchés sur certaines routes maritimes. Si la Mer du Nord est pour l'instant épargnée, c'est d'abord parce qu'on n'y pense pas, ensuite parce qu'elle semble surveillée comme le lait sur le feu. Elles est jalonnée de plates-formes pétrolières, et certains couloirs maritimes sont pour le moins peuplés. Bref, les seuls pirates admis dans la région, ce sont ceux qui infestent le monde de la finance. En y mettant le prix, il s'est réservé un yacht de trente mètres. Pas besoin d'un skipper, il sait faire. Il sélectionnera dans la bande ceux qui ont fait un peu de navigation. En ne se hasardant pas trop dans les couloirs de navigation, on passera facilement pour un plaisancier fortuné.
   L'abordage ne devrait pas poser trop de problèmes, ni l'opération proprement dite. Les brochures donnent les plans du navire. Et l'on croira à une simple prise d'otages, où les agresseurs font traîner les choses, le temps d'arriver à un prix intéressant. Nul n'imaginera que l'on tire d'emblée dans le tas. Personne n'établira un lien avec les opérations rondement menées contre des maisons de retraite. Le gros problème, ce sera le repli. Il faut bien trouver un port où aborder. Après le massacre on ne songera plus qu'à envoyer le yacht par le fond si on ne l'arraisonne pas. On s'approche des côtes à portée d'homme-grenouille, équipement enfilé à bord, pilote automatique, équipement abandonné à cents mètres des côtes, l'eau à quinze, c'est faisable. Voiture au point de chute, vêtements. Le yacht n'est plus qu'un leurre. Faire juste attention en le quittant.
   Dernière difficulté : se trouver naturellement sur la route de la Marie-Josèphe. Les horaires ne sont qu'approximatifs. Il y a un indicateur à bord. Avec un peu de chance, le yacht attirera l'attention du passager qui déjeune. Un petit attroupement facilitera les choses.
   Ces dames ont fini par se faire une idée précise du bâtiment en arpentant les coursives. Un pont avec des hublots ordinaires, deux avec des ouvertures plus larges, des manières de suite réservées aux intervenants huppés, et à la crème de l'équipage : le commandant, son lieutenant, le commissaire de bord, le responsable des machines, le médecin, l'aumônier. Si agression il y a, mieux vaut que les passagers ne soient pas enfermés dans les cabines. L'on ne vide pas trois cents cabines en une demi-heure. Quoique, avec un prétendu exercice d'alerte... 
   Un point positif, il va leur être impossible de suivre machinalement le mouvement. Les curiosités habituelles, entrées dans les ports, départs, embarquement des pilotes, échantillons de monuments, excursions, sont offerts en plus. Il ne s'agit en somme que de se faire une idée de. Ce qui transforme chaque guide en chef de rayon faisant l'article pour ses produits. Libre au voyageur d'envisager un séjour plus long dans les endroits qui lui ont plu. Ces dames s'accordent à juger que cela ne fait que souligner une constante. L'on n'a jamais vraiment le temps de s'arrêter. Peut-être en haut d'une côte cherche-t-on à s'imprégner d'un panorama dont on ne saisira jamais tous les détails. Nous vivons de vues cavalières. Cela devient patent dans un musée, où même en s'attardant devant certains tableaux, l'on n'en a jamais fait le tour. On relève, on constate, on savoure, on fait ce qu'on peut parce que le tableau suivant attend. Les musées ferment, même pour ceux qui aimeraient y passer leur vie, comme les paquebots appareillent.
   En attendant, elles ont un triangle amoureux à se mettre sous la dent, le couple Gerbille et Armand Languisse, le linguiste disert. Emmeline Croin nourrit quelques soupçons sur les relations entre les époux, mais le numéro de chacun semble tellement au point, qu'il n'y a rien à espérer de ce côté là. Quant à un éventuel abordage, ce n'est que la conjonction entre une question que se pose Emmeline Croin : pourquoi demander à un journaliste coté de partir en croisière pour le compte du journal ? Et quelques coïncidences relevées par Sophie Bernard. Pourquoi la Marie-Josèphe plutôt qu'un autre bâtiment ? Pourquoi maintenant ? Le maintenant s'explique : c'est le moment des grosses transhumances, les bétaillères flottantes sont assez nombreuses pour qu'on n'accorde à chacune qu'assez peu d'attention. La 
Marie-Josèphe est moins surpeuplée que d'autres monstres, ce qui réduit les risques. Et puis, il faut bien l'avouer, la perspective d'un meurtre ou d'un massacre pimente le voyage.
   Après s'être concertées avec les autres, Alberta Fiselou et Sophie Bernard rentrent dans leur cabine. La première cherche sa carte magnétique dans son sac. Un responsable des cabines surgit de nulle part pour ouvrir. C'est comme dans les grands hôtels, il y a toujours quelqu'un pour prévenir vos besoins, vous surveiller et veiller à quelque grain. (Sauf quand il s'agit de confondre après coup une huile connue pour ses mœurs de soudard, pour le plus grand plaisir des féministes qui défilent ; les responsables de l'étage et les chargés de la sécurité devaient faire une partie de rami). De nulle part... c'est vite dit. La cabine d'Alberta Fiselou et de Sophie Bernard se trouve juste au niveau d'un des escaliers. Il y en deux, d'escaliers. L'un près de la proue, l'autre près de la poupe. Les restaurants se trouvent au niveau de la poupe. Le salon panoramique à l'avant. Si attaque il y a, l'on peut supposer que ce sera au niveau de la poupe.
   Entre-temps, elles ont trouvé un nouveau numéro du Journal de bord dans leur cabine.
   Alain Gerbille qui est du matin, animera à dix heures et demie son atelier d'apprentis journalistes, pour ceux qui ne sont pas tentés par le ping-pong, le massage des mains ou le cours de danse. C'est Sophie Bernard qui se propose. Gisèle Pouacre fera l'après-midi partie de la chorale qui travaille sous la direction du belcantiste attitré de la croisière. Emmeline Croin et Alberta Fiselou se taperont toutes les conférences. On s'arrangera pour assister à tour de rôle aux projections de film et aux spectacles. Elles se disent qu'en participant aux "activités" elles attireront un peu moins l'attention. Emmeline Croin se découvrira une passion pour les langues baltes et slaves, et se montrera intriguée par les égarements finno-ougriens des Finlandais et des Estoniens. Ça lui sera d'autant plus facile que voulant lire jadis dans le texte les Récits de feu Ivan Pétrovitch Bielkine, Le Nez, et Guerre et Paix, elle avait suivi une initiation coton radiodiffusée par le Centre National de Télé-Enseignement. Et elle n'avait pas craqué à la trentième leçon. La même maison d'édition avait publié des éléments de grammaire historique du russe. Ça lui avait passé au bout de trois ans, mais elle en savait encore assez pour harponner régulièrement Armand Languisse. Elle se contenterait de hocher la tête pendant ses conférences. Rien de tel qu'une marotte avouée, pour faire figure d'originale, ce qui peut s'avérer utile à l'occasion. Cela dit, elle sera trop courtoise pour parler de ce qui la passionne. Il est des choses que l'on ne tient pas plus que ça à partager. Gisèle Pouacre lui avait objecté qu'un brin de prosélytisme achèverait le personnage. Il achèverait surtout l'auditoire avait-elle répondu.
   Cela dit, on peut passer son temps à bouffer : le restaurant-buffet est ouvert de 7 h à 9 h 30, puis de 12 h à 14 h30, un thé de 16 h à 17 h (elles auront le temps de constater que l'on peut s'empiffrer de viennoiseries, de gâteaux secs, de tartelettes, et de pâtisseries plus grasses encore), avec les deux services du dîner, l'on ne cessera de tomber sur des gens repus qui vaquent à d'autres activités, ou des affamés qui viennent se restaurer. L'intérêt des mers septentrionales, c'est que le soleil se lève tôt et se couche tard. Autant de gens sur les ponts pour assister à l'opération. Comme pour surprendre des côtes se pointant à l'horizon à l'heure dite. Trouver un créneau pour expédier sa moitié sans témoin, cela ne va pas de soi.
   Ces dames ne croient pas à un crime prémédité qui exige des repérages aussi précis. Mais un bon accident devant un auditoire choisi peut présenter quelque intérêt.
   Le ciel est comme on dit peu nuageux, ce qui change de la veille, la mer agitée, ce qui semble pour l'instant une vocation, mais l'on ne sent qu'un léger balancement. Pas de quoi chuter inopportunément d'un pont à l'autre, en prenant le frais, et l'équipage ne laisserait pas les passagers badauder à l'extérieur par mer grosse ou même très forte . La croisière peut s'amuser en paix.
   La conférence donnée par un sautillant gros bonhomme qui monte régulièrement en épingle, dans une émission du matin, quelque anecdote historique amuse beaucoup Alberta Fiselou. Il faut beaucoup de constance pour parler de la Suède en oubliant que les Varègues ont été à l'origine du premier État russe, en ne mentionnant pas l'importance de Gustave II Adolphe pendant la guerre de Trente Ans, en expédiant joyeusement le bouillant Charles XII auquel Voltaire a consacré un ouvrage, en ignorant délibérément les efforts des riverains pour contrôler le golfe de Finlande et la Mer Baltique. Cela dit, l'eût-il fait, il aurait mortellement ennuyé l'ancienne archiviste qui a eu dans sa jeunesse sa ration de leçons d'Histoire. Le monsieur sautille et papillonne (ce qui est normal quand on arbore constamment le nœud qui va avec), prend constamment son public à témoin, n'en revient pas de toutes les anecdotes dont il offre un échantillon. Le couple de Menton, à midi, n'a pas trop aimé le numéro du joyeux drille. Il aurait voulu un vrai cours, fouillé, une synthèse magistrale. Alberta les rassure, il l'aura le lendemain, avec le sieur Languisse qui fait des efforts pour se mettre à la portée de son public, en expliquant des faits parfois complexes sans employer plus de mots techniques que nécessaire. La typologie des langues est une discipline parfois aride.
   Le Journal de bord avait promis des plaisirs en mer, ce qui veut dire que l'on passera tout l'après-midi dans un canal embouteillé où l'on se demandera continuellement comment les bâtiments les plus imposants font pour passer sous les ponts. Comme les usagers ne peuvent dépasser les huit nœuds, des cyclistes s'amusent à leur faire un brin de conduite. Seule véritable attraction, les monstrueuses écluses à l'entrée et à la sortie, mitraillées comme il se doit par les passagers friands de ce genre de nouveauté. Un navire de plus de 20 000 t qui passe une écluse, ça en jette. Il faut reconnaître qu'il y a aussi des curieux sur les rives.
   Alain Gerbille a enthousiasmé son public le matin, en faisant défiler devant lui les dépêches des agences, et en distribuant les rôles. Son épouse s'est dispensée de suivre la démonstration, au prétexte que c'est une matière qu'elle a appris à connaître.
   En sortant de la conférence de l'historien, Emmeline Croin se traite d'idiote. Elle se demandait comment elle ferait pour garder un œil sur Josiane Gerbille, elle se demande à présent comment elle aurait pu éviter de le faire. Elle avait tout simplement oublié que Josiane Gerbille aurait voulu être archiviste, cela l'embêtait d'obliger une retraitée à revenir sur ses activités passées, mais si on voulait bien lui en donner une idée. Vrai de vrai, si l'on envisage de se défaire de cette épouse plus qu'exemplaire, il faudra que ce soit sous leurs yeux. Les quatre dames seront tour à tour en veine de confidences professionnelles.


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